Le 4ème Régiment d'Infanterie de Ligne

1796-1815

 

Accès à la liste des Officiers, cadres d'Etat major, Sous officiers et soldats du 4e de Ligne

 

Avertissement : Nous adressons nos plus vifs remerciements à Mrs Raymond Pinsseau et Thierry Berthier pour nous avoir autorisé à utiliser les lettres adressées à leur ancêtre, Jean Marie Defay, par son frère, Michel Defay, qui a fait la plus grande partie de sa carrière au sein du 4e de Ligne. Ces lettres, que nous avons reproduites dans leur intégralité sont du plus grand intéret. Outre qu'elles apportent des renseignements importants au plan de l'historique du 4e de Ligne, elles replacent également le soldat que fut Michel Defay dans un cadre bien différent : celui de la famille. Car l'homme, comme tant de soldats de l'époque, bien qu'éloigné de sa famille, ne l'oublie pas et s'intéresse à tous les événements, heureux ou malheureux, qui la concerne. Cela donne une dimension toute autre du soldat napoléonien; guerrier certe, mais avant tout homme de coeur. Un grand merci donc, encore une fois, à Mrs Raymond Pinsseau et Thierry Berthier pour ces magnifiques lettres, accompagnées du portrait de Michel Defay.

 

I/ Historique

 

a/ Les origines

- Piémont, Blaisois, Provence

Le Régiment de Piémont forme le Régiment de Blaisois.

Hausse col de la 4e Demi-brigade de 1ère formation

"Le hausse-col dessiné ci-après, dont l'ornement en argent, détaché, que le catalogue du Musée de Boulogne qualifie improprement de plaque de coiffure, est d'une ornementation peu fréquente, est d'officier du 4e régiment d'infanterie de ligne. Il n'est évidemment pas des premiers temps de la Révolution et vers l'an VI, les hausse-cols s'ornent plus souvent du faisceau de licteur que du bonnet phrygien. Il me semble donc rationnel de le dater du moment où l'amalgame du 21 février 1793 est parachevé. C'est-à-dire de la fin de l'an III.
A cette époque, le 4e régiment d'infanterie faisait partie de l'armée du Rhin-et-Moselle, et d'après le tableau de l'emplacement des troupes de l'an IV avait été composé du 2e bataillon du 2e régiment (ci-devant Picardie), du 3e Bataillon de la République et du 4e de la Haute-Saône.
La forme du bonnet phrygien n'est pas celle non plus des débuts de la République plus semblable à celle d'un casque-à-mèche qu'au bonnet des Suisses de Châteauvieux, retour des galères
".
Capitaine M. Bottet

Fig. 1 Hausse col vers l'an IV; La Giberne, 9e année, page 134

Par Ordonnance royale du 25 mars 1776, le Régiment de Piémont, un des cinq vieux Régiments, formait, de deux de ses Bataillons, le Régiment de Blaisois (ce fut le deuxième régiment ainsi nommé, le premier avait été dissous en 1749), le dernier de ce nom. Une Ordonnance royale du 19 février 1777 donna au Régiment de Blaisois le numéro 4 dans l'ordre de bataille.

Blaisois devient Provence

Par Ordonnance royale du 12 mai 1785, Blaisois prit le nom de Provence (c'était le cinquième Régiment qui portait le nom de Provence; le premier datait de 1635), devenu disponible (Provence venait de prendre le nom de Picardie et Picardie celui de Colonel-Général) ; il garda à ce moment le numéro 4. Enfin par Décret de l'Assemblée Constituante du 1er janvier 1791, ce Régiment de Provence laissa son nom pour être désigné uniquement par celui de 4e Régiment de ligne. Il se trouvait alors à Brest.

4e de Ligne

Le 4e de Ligne avait donc une triple origine : Piémont, Blaisois, Provence, et héritait de la gloire de ses trois ancêtres.

 

- 4e de Ligne

Au mois d'octobre 1791, le 2e Bataillon du 4e, fort de 380 hommes, prend part à la malheureuse expédition de Saint-Domingue et disparaît complètement fondu, sans qu'aucun de ses débris rejoigne le corps. Au début de la guerre de Vendée, le 4e Régiment est réparti dans divers cantonnements de la rive gauche de la Loire, en avant de Nantes.

1793

La Compagnie de Grenadiers du 4e avait été détachée à Mayence et, après la capitulation de cette ville (93 juillet 1793), elle arriva en Vendée avec toutes les troupes de la garnison, sous les ordres du Général Aubers-Dubayet, pour faire partie de l'Armée des côtes de la Rochelle.

Loi du 26 février 1793. Premier amalgame.

Le Régiment se trouvait à Brest, lors de l'application de la loi du 26 février 1793 sur la réorganisation de l'armée, réorganisation connue sous le nom de premier amalgame ou de création des Demi-brigades de première formation. Chaque Régiment à deux Bataillons dut concourir, dans l'ordre de balaille, à la formation de deux Demi-brigades, ainsi le 4e Régiment dut former les 7e et 8e Demi-brigades. Cette lois resta lettre morte pour le Régiment qui ne fut pas amalgamé à ce moment, son 2e Bataillon se trouvant à Saint-Domingue et le 1er étant décimé par la guerre de Vendée.

Ce que devint l'ancien 4e Régiment

En 1796 seulement, lors du deuxième amalgame, le 1er Bataillon et le dépôt du 2e Bataillon concoururent à la création de la 52e Demi-brigade de deuxième formation, qui devint ensuite 52e Régiment d'infanterie de l'Empire.

 

- 4e Demi-brigade de première formation

La loi du 26 février 1793 (premier amalgame), qui d'ailleurs n'eut jamais son plein effet, ne fut guère appliquée qu'en 1794. Elle avait décreté l'amalgame de deux Bataillons de volontaires, avec un Bataillon d'infanterie, et décidé que le mon de Régiment serait remplacé par celui de Demi-brigade, chaque Demi-brigade devant porter un numéro déterminé par l'ordre de bataille du Régiment qui avait servi à le former. Ainsi, le premier Régiment forma les 1ère et 2e Demi-brigades ; le deuxième (Picardie) forma les 3e et 4e Demi-brigades.

La 4e Demi-brigade avait donc un ancêtre aussi respectable et aussi glorieux que le 4e Régiment : c'était Picardie, l'un des quatre vieux, comme Piémont.

Le 7 pluviôse an II (20 janvier 1794), la 4e Demi-brigade fut formée du 2e Bataillon du Régiment de Picardie, du 3e Bataillon des volontaires de la République, du 4e Bataillon des volontaires de la Haute-Saône. Ce deuxième Bataillon de Picardie était en Vendée au moment où il entra dans la composition de la 4e Demi-brigade.

"Le 9 juin 1793, A la prise de Saumur, un détachement s'y defendit seul avec un rare courage. Pressés par les Vendéens qui les sommaient de mettre bas les armes, ces braves enfants de Picardie préférèrent se jeter dans la Loire". Après l'arrivée des Mayençais, le Bataillon passa à l'armée du Rhin et prit une part glorieuse à toutes les affaires qui eurent lieu sur cette frontière. Dans un combat autour de Haguenau, un dragon autrichien coupa, d'un coup de sabre, le pouce à Poupart, canonnier du Bataillon, au moment où il allait mettre le feu à la pièce. Poupart aveugla son ennemi avec sa lance à feu et le fit prisonnier.

An II

Le 23 mai 1794, la 4e Demi-brigade se fit remarquer par sa grande bravoure : elle faisait partie de la Division Ambert, cantonnée à Hochspeyer et Fischbach, qui, attaquée par des forces supérieures, dut se retirer sur Pirmasens. Elle forma l'arrière-garde de la Division et soutint la retraite avec énergie, repoussant à la baïonnette la cavalerie ennemie à plusieurs reprises.

An III

Elle continua à servir pendant l'an II à l'armée de la Moselle, et, pendant l'an III, à l'armée du Rhin. Durant ces deux années, elle se fit remarquer dans plusieurs combats d'avant-garde, ainsi qu'à la défense de Manheim, en octobre et novembre 1795.

An IV (deuxième amalgame)

En l'an IV, lors du deuxième amalgame, cette 4e Demi-brigade de Bataille fut incorporée le 1er floréal (20 avril 1796), savoir :
Le 1er Bataillon dans la 89e, qui devint 86e de Ligne, 74e, puis de nouveau 86e; le 2e Bataillon dans la 31e; le 3e Bataillon dans la 62e, qui devint 62e de Ligne.

 

- 4e Demi-brigade provisoire

La 4e Demi-brigade provisoire, sans aucun lien d'ailleurs avec la 4e Demi-brigade de Bataille, fut formée à l'armée des Pyrénées, au milieu de juillet 1795, des corps suivants : 1er et 3e Bataillons du Tarn, 4e Bataillon du Lot, qui étaient dispersés et attachés à différentes Divisions de l'armée. Désignée pour faire partie de la Division Sauret, elle se réunit à Montpellier au mois de scptcmbre 1795 et se mit en marche pour rejoindre l'armée d'ltalie. En avril 1796, elle faisait partie de la Division Garnier (4e Division), lorsqu'elle devint 20e Demi-brigade, puis 11e Demi-brigade de Ligne au deuxième amalgame (création des Demi-brigades de deuxième formation).

 

- Origines de la 4e Demi-brigade de deuxième formation

Chapeau d'Officier de la 4e de Ligne, 1795Chapeau d'Officier de la 4e de Ligne, 1795

Bouton de chapeau d'Officier de la 4e de Ligne, 1795

Fig. 1bis Chapeau d'officier avec bouton de la ganse de cocarde, porté vers 1795

Les Demi-brigades de première formation ne furent jamais complètement organisées; d'un autre côté, les levées nécessitées par la guerre permanente avaient introduit dans l'armée une foule d'éléments nouveaux. Il en résultait une confusion qui nécessita une nouvelle réorganisation de l'armée. Elle fut ordonnée par un arrêté du 10 nivôse an IV (31 décembre 1795), complété par un décret du 14 mars 1796 ; c'est l'époque où le Général Bonaparte vient prendre le commandement en chef de l'Armée d'Italie (en germinal an IV -mars 1796).

Avec les débris des Demi-brigades de l'an II et avec de nouveaux Bataillons, il était prévu de former des Demi-brigades dites de ligne ou de deuxième formation, dont le numéro devait être tiré au sort. C'est ainsi que des éléments provenant de la 39e de première formation, du 2e Bataillon de la 55e , des 130e , 145e , 147e Demi-brigades, et de la 14e Demi-brigade provisoire (le tout de premier amalgame) devaient être fusionnés pour constituer une nouvelle Demi-brigade de ligne.

Voici le détail de cet amalgame :

- 39e Demi-brigade : elle avait été formée en l'an II à partir du 1er Bataillon du 20e Régiment d'infanterie (ex-Cambrésis), et des 2e et 3e Bataillons des Basses-Pyrénées. Elle ne fut pas modifiée à l'organisation de nivôse an IV. Cette 39e Demi-brigade avait fait la campagne de 1793 et celle de l'an II aux Pyrénées-Occidentales, celle de l'an III aux Pyrénées-Orientales, celle de l'an IV aux Pyrénées-Orientales et en Italie.

- Le 2e Bataillon de la 55e Demi-brigade avait été formé à partir du 1er Bataillon du 28e Régiment, et des 2e et 3e Bataillons de l'Ardèche.

- 130e Demi-brigade : formée à partir du 2e Bataillon du 70e Régiment, des 4e et 5e Bataillons de la Haute-Garonne.

- 145e Demi-brigade : formée à partir du 1er Bataillon du 79e Régiment, du 2e Bataillon des Hautes-Pyrénées et du 3e Bataillon de la Haute-Vienne

- 147e Demi-brigade : formée à partir du 1er Bataillon du 80e, des 2e et 3e Bataillons de l'Aude.

- 14e Demi-brigade (provisoire) : formée des 2e , 4e et 7e Bataillons des Côtes-Maritimes et des 1er et 2e Bataillons de l'Aude (ces deux derniers provenant des 4e , 5e , 6e , 7e , 8e et 9e Bataillons de l'Aude).

Le tirage au sort du numéro de la nouvelle Demi-brigade (qui à cette époque, compte encore dans ses rangs des soldats des anciens Régiments de Cambrésis, d'Angoumois, de Boulonnais et de Médoc, amalgamés à des Volontaires Nationaux des Hautes et Basses Pyrénées, de la Haute-Garonne et de l'Aude) ne pouvant se faire dans l'immédiat, il fut décidé qu'elle porterait provosirement le N°39.

Finalement, ce n'est que le 10 prairial an IV (29 mai 1796) que la 4e Demi-brigade de Ligne est véritablement organisée, à Loano (Italie). Et le 1er juin 1796 (13 prairial an IV), les dispositions du Général en Chef sont expédiées, depuis le Quartier général à Peschiara aux Divisions de l'armée; la 39e demi-brigade devient officiellement la 4e (Correspondance de Napoléon, t.1, lettre 540).

A cette époque, la 4e Demi-brigade est commandée par Bernard Pourailly.

Bernard (Etienne ?) Pourailly

Né le 14 septembre 1763 à Bayonne. Capitaine au 1er Bataillon des Basses Pyrénées le 17 octobre 1791. Chef de Brigade le 3 nivôse an IV. Tué à Salo le 16 thermidor an IV. A enlevé deux drapeaux à l'ennemi au combat de Loano le 2 frimaire an IV.

 

Cachet du 4e de Ligne
Cachet de la 4e Demi-brigade

- Campagne d'Italie (1)

Fourriers du 4e de Ligne 1805
Boutons de la 4e Demi-brigade, communiqués par nos correspondants ; le bouton du centre et celui de droite viennent de Pologne
Bouton en provenance d'Italie; on remarquera la nette différence avec les précédents, notamment dans la forme du chiffre 4 - communication d'un de nos correspondants

(1) La plus grande partie de la campagne d'Italie est tirée d'un journal de marche manuscrit, intitulé : Précis historique des marches, combats, batailles et actions de la 4e demi-brigade de bataille..., certifié véritable et signé par le Chef de Brigade Frère, à la date du 16 fructidor an V (2 septembre 1797).

Dès sa création, la 4e Demi-brigade fit la glorieuse campagne d'Italie, sous les ordres de Bonaparte. Elle était selon l'historique régimentaire à la Brigade Beyraud, de la Division Augereau.

Composition, emplacements et effectifs de l'armée d'Italie, fin mars, début avril 1796 (avant l'amagalme)
Général en chef : Général Bonaparte
Corps de Bataille
1ère Division : Général Augereau; Quartier général à Pietra Ligure, puis Langueglia
Adjoint de l'Adjudant général Verdier : Lieutenant Caseneuve, de la 130e
1ère Brigade (à Toirano) : Général Beyrand
39e Demi-brigade : 3866 hommes, 90 Officiers
Compagnie auxiliaire de la 39e : 441 hommes et 30 Officiers
Note : Les 130e, 145e et 147e ont été amalgamées entre mars et avril à la 39e

In : F. Bouvier "Bonaparte en Italie, 1796"

Elle n'est pas sans connaître des problèmes, puisque deux Officiers de la 39e (l'Adjudant-major Mermet et le Sous-lieutenant Fromage), «accusés de provocations désorganisatrices», sont mis en jugement, le 8 avril 1796 (F. Bouvier : "Bonaparte en Italie, 1796").

Armée d'Italie, composition, et effectifs, 9 avril 1796 - 20 germinal an IV (après l'amagalme)
Général en chef : Général Bonaparte
Corps de Bataille
1ère Division : Général Augereau
Future 4e Demi-brigade (39e, 130e, 145e, 147e et 14e provisoire) : 3109 hommes

In : F. Bouvier "Bonaparte en Italie, 1796"

Le 11 avril au au soir, Bonaparte envoie ses ordres. Augereau entraine dans la nuit les 4e (alors 39e) et 18e (alors 69e) Demi-brigades (F. Bouvier "Bonaparte en Italie, 1796").

Le 13 avril, c'est la bataille de Millesimo. Avant d'exposer ses troupes au feu plongeant des défenseurs du castello, Augereau essaie de préparer les voies. Ses pièces sont trop éloignées pour que leur tir soit efficace. On ne peut, en raison de la raideur des pentes, les hisser plus haut. Le capitaine de la compagnie de canonniers de la 51e demi-brigade, Dupin, s'avise de faire démonter les pièces, les place sur des rouleaux attachés à des prolonges et les fait ainsi traîner jusqu'au sommet de là montée par un détachement de 100 h. de renfort. Trois pièces de 4, amenées de Carcare, sont ainsi braquées contre le château et tout près, à cent pas des murailles, mais d'une manière si défavorable qu'elles ne produisent qu'un faible effet, et ne réussissent pas à y ouvrir une brèche. Les attaques manquent d'ensemble et il règne un certain décousu dans la marche des colonnes. Joubert mène la première colonne au centre mais est blessé au cours de son attaque ... Impressionnée par ce spectacle, la seconde colonne, 1er bataillon de la 4e et 51e de première formation (cette 51e, issue du premier amalgame, sera plus tard versée dans la 63e de seconde formation; il ne faut pas la confondre avec la 51e qui portait alors le n°99 et combattit à Montenotte et à Dego avec Masséna), sous les ordres du général Banel, s'approche, l'arme au bras, dans un morne silence (Bonaparte au Directoire, 15 avril 1796 - Arch. G.). Le feu de l'ennemi redouble contre elle. Banel, l'héroïque Banel, un brave entre les braves de l'armée des Pyrénées, déjà blessé à Loano, est tué au pied des retranchements (son buste, par Bartolini, est au Musée de Versailles, et son nom y est inscrit sur les tables de marbre). La troisième colonne (Quenin) n'est pas plus heureuse. On entraîne de nouveau les hommes (dont le ler bataillon de la 4e de ligne). Le même feu plongeant, meurtrier, brise l'élan des soldats qui ne parviennent pas à escalader la butte et voient s'entasser morts et blessés. En moins d'un quart d'heure, 300 morts et 600 blessés jonchent le sol (Récit de Martinel - Arch. G. - F. Bouvier : "Bonaparte en Italie, 1796).

Les Chefs de Bataillon Serre et Arnaud, de la 4e Demi-brigade (alors 39e), sont blessés, ainsi que le Sous-lieutenant Belbèze (F. Bouvier - Historique de la 4e, Arch. G.); 12 hommes ont été tués, 17 autres blessés.

Le 16 avril, la Division Augereau, formée en deux colonnes, continue sa marche sur Ceva. Les Généraux Joubert et Beyrand les dirigent. Elles défilent devant Bonaparte (c'est au moins vraisemblable, puisque l'on voit par une lettre de Berthier qu'il se porta effectivement en avant de Montezemolo sur Ceva). Joubert à droite marche avec la 11e Légère (alors 3e) et l'ancienne 51e, soit moins de 2000 hommes ; Beyrand conduit la 4e Demi-brigade (alors 39e) et le 3e Bataillon de la 25e (alors 84e), environ 2000 hommes; ce sont, au total, à peu près 5000 hommes qui vont affronter les multiples défenses de Ceva. Face à eux, environs 3000 hommes commandés par Brempt. Joubert s'avance droit sur la Pedaggiera en suivant par Gazzola les crêtes des hauteurs qu'on appelle les Langhe. Beyrand à gauche prend pour objectif Paroldo. Arrivé à ce village, il y laisse un Bataillon en réserve, scinde sa colonne en deux groupes (la Brigade Beyrand aurait marché de Paroldo en deux colonnes, chacune de 8 à 900 hommes, l'une par les maisons Gazalia ou Gazzola, à l'est des maisons Brocard; l'autre par les maisons Cavalli et Viache) et s'efforce par eux de prendre en flanc les redoutes de la Pedaggiera et de Govone. La Brigade Rusca, parvenue aussi à Paroldo, traverse la Bovina et monte droit à Ca della Suppa (elle aussi sur deux colonnes, chacune de 700 hommes environ, avançant l'une par Brens, Sbria et Ca della Disgrazia; l'autre par Maron et Parra-Suppa (ou Ca della Suppa) sur le bric Jagonent). C'est la Pedaggiera qui est la clé de la position (la Pedaggiera prise, tout le camp retranché tombait sans coup férir).

Joubert cherche donc à tourner par le Nord les défenses de Ceva. Il est midi (le rapport du Brigadier Brempt indique que l'attaque aurait commencé à midi. Il refoule d'abord les Chasseurs de Colli après un vif combat sous bois, ainsi que les Croates demeurés en avant de la redoute, puis il prolonge sa droite par la vallée du Belbo pour tourner les brics Berico et Giorgin. Au moment où il assaille les retranchements de la Pedaggiera, les deux Bataillons du Régiment de Verceil demeurés à Mombarcaro, évacuent cette hauteur et repassent sur la rive gauche du Belbo pour se retirer vers les redoutes sur le bric Berico (sans doute en raison de l'arrivée de la Brigade Dommartin partie de Rochetta di Cairo, passant par Carrello, Golta Seca et Monesiglio, et qui a pu déboucher sur Mombarcaro vers 3 heures de l'après-midi). Les soldats de Joubert, que la vigoureuse résistance du Colonel Colli et de ses Chasseurs a déjà surpris, se croient-ils attaqués sur leurs derrières et leur flanc droit ? Ils battent en retraite et la 23e Demi-brigade (alors 84e) s'avance pour les soutenir. Ils se rallient toutefois, d'autant plus vite que les colonnes de Beyrand ont prononcé leur mouvement et attaqué au Sud les redoutes de la Pedaggiera et de Giorgin. Le Colonel Colli qui montre «ce sang-froid et cette bravoure entraînants, qui lui ont mérité la considération des braves» (récit du commandant Martinel - Arch. G. Il ne faut pas le confondre avec le Général en chef Colli - F. Bouvier), forcé de faire tête à ces nouveaux assaillants, ne peut poursuivre Joubert. Du moins Brempt et Colli, au prix de pertes sensibles (Brempt, dans son rapport accuse 150 hommes tués ou blessés, surtout parmi les Grenadiers royaux), maintiennent vigoureusement leur ligne. Le Régiment d'Acqui se défend avec un courage extraordinaire. Le Chef de la 4e Demi-brigade (alors 39e), le brave béarnais Bellet est frappé à mort; la 25e est également fort éprouvée. En outre du Chef de Brigade Bellet, la 4e perd le Capitaine Guiton ou Queton, le Lieutenant Orselet et le Sous-lieutenant Dussot, tués ; le Lieutenant Barère, les Sous-lieutenants Puyos et Labatut, blessés; 25 tués, 57 blessés. Un état nominatif des Officiers et soldats tués ou blessés (Arch. Administ. G.) indique pour la 4e une perte totale de 182 hommes, dont 38 morts, 125 blessés. 6 prisonniers, 10 disparus; le Capitaine Jean Bijon (de Dornazac, Haute-Vienne) et le Tambour-major Chevalier ont été tués. Les efforts des Français échouent devant la vaillance des Piémontais que leur retraite de Montezemolo n'a pas découragés.

Le 19 avril, le Général Augereau avait été chargé d'enfoncer le centre de l'armée sarde. Mais, tandis que le Général Sérurier fait face à une vigoureuse contre-attaque du Général Colli, et se retrouve précipité en bas des pentes de San-Michele, Augereau n'a toujours pas attaqué le plateau de la Bicocca, ce qui aurait permis d'immobiliser les forces de Colli. Sur le front de la Division Augereau, le combat ne fait que traîner en une longue fusillade et elle ne peut, même doublée par Masséna, forcer l'obstacle du Tanaro.

Les Brigades Joubert (11e Légère, 1200 hommes, et ancienne 51e, 700 hommes), Beyrand (4e Demi-brigade, 2600 hommes) et Rusca (27e Légère (Allobroges), 1000 hommes, 29e Légère, 1300 hommes), sous les ordres d'Augereau tentent en effet d'accomplir la mission qui leur a été confiée ; mais malgré les exhortations de Bonaparte, qui vient en personne près d'Augereau, examiner l'obstacle qui paralyse sa droite, elles ne peuvent y parvenir. Bien que la Brigade Vitale qui leur est opposée ne compte guère que la moitié de leur propre effectif, celle-ci peut pendant toute la journée contenir la Division Augereau. Le lit du Tanaro roulant ses eaux abondantes et rapides constitue à lui seul un obstacle matériel difficile à éviter. Une batterie de cinq pièces postée près de la Madonna della Rocca d'Arassi empêche par son feu tous les essais de passage du fleuve que les Français tentent en avant de Castellino, et le feu de mousqueterie parti de la Madonna delle Casette et de la rive gauche du Tanaro, les fait également souffrir. Furieux de ne pouvoir même aborder l'ennemi et de subir son feu sans le rendre, l'intrépide Joubert compte entraîner ses hommes par son audacieux exemple. Il se lance à cheval, dans le lit de la rivière, et fend le courant. Sa longue et maigre taille sert de cible aux tireurs sardes qui cependant le manquent; il manque se noyer dans les flots bourbeux et pressés, et doit revenir sous la mitraille sans avoir pu atterrir. Pas un homme ne l'a suivi. «Vous avez raison ! dit-il en rejoignant ses soldats ; il est impossible de passer». Des tentatives analogues, risquées sur d'autres points, n'ont pas meilleur résultat (F. Bouvier : "Bonaparte en Italie, 1796").

Le 23 avril 1796 (4 floréal an 4), Augereau écrit depuis Dogliani, au Général en chef : "Il est sept heures, et j'arrive ici avec la trente-neuvième demi-brigade ..." (Correspondance inédite et confidentielle de Napoléon Bonaperte, t.1 Italie).

Le 25 avril 1796, la Division Augereau, et tout particulièrement la 4e Demi-brigade, qui s'est fait remarquer par son exacte disicipline, se voit adresser des félicitations, par ordre du jour (Registre G. n° 6, Arch. G. - cité par F. Bouvier).

Le même jour, Augereau, pressé par Bonaparte (Bonaparte à Augereau, 25 avril 1796 - Arch. G.) envoie son avant-garde dans la soirée du 25 en direction de Alba, et le 26 avril (7 floréal) à midi, à la tête de la 4e Demi-brigade (alors 39e), il fait une entrée triomphale dans la ville au milieu des acclamations (F. Bouvier).

Armée d'Italie, composition, et effectifs, 29 avril 1796 - 10 floréal an IV (après Cherasco)
Général en chef : Général Bonaparte
2e Division : Général Augereau
Future 4e Demi-brigade : 2160 hommes

In : F. Bouvier "Bonaparte en Italie, 1796"

Bonaparte a été frappé de la force de résistance que les Bataillons de Grenadiers sardes ont déployée dans les divers combats, de leur valeur incontestablement supérieure à celle du reste des troupes piémontaises. Il a pu juger également de l'efficacité de ses propres têtes de colonne qui lui ont, en plusieurs circonstances, valu la victoire. Aussi, dès le 28 avril (Ordre du jour - Arch. G.), prescrit-il d'étudier la formation, dans chaque Division, de Bataillons de Grenadiers et de Carabiniers à l'aide des Compagnies d'élite prélevées dans toutes les Demi-brigades. Chacun de ces Bataillons doit être fort de six Compagnies à l'effectif de 100 hommes. Formée de soldats éprouvés, encadrée, enlevée par des Officiers d'élite, cette troupe va constituer une avant-garde d'une solidité et d'une vigueur incomparables, dont l'exemple devait échauffer les plus timides.

Le 2 mai, la Division Augereau et la plus grande partie de la cavalerie du Général Beaumont se placent autour et en avant de Bosco ; la Brigade Rusca dans le village de Frugarolo, avec des grand-gardes très en pointe; les Brigades Beyrand (avec la 4e (alors 39e) 2485 hommes) et Victor, sous les arbres, à gauche et en arrière de Frugarolo.

Le 3 mai, Bonaparte donne ses ordres pour que les Bataillons de Grenadiers et de Carabiniers soient aussitôt formés.

Le 5 mai, les Bataillons de Grenadiers et de Carabiniers sont réunis en un Corps d'avant-garde, sous les ordres d'un valeureux Officier, le Général Dallemagne, qui vient de rejoindre l'armée. On lui donne pour Chef d'Etat-major l'Adjudant général Lanusse, et pour commander les Grenadiers, le Chef de Brigade Lannes ; tous deux se sont signalés par leur bravoure entraînante dans les combats de Dego.

Le bourg de Casteggio est mis en rumeur par l'arrivée de trois des Bataillons de Grenadiers et de deux Bataillons de Carabiniers, en marche depuis 5 heures du matin. Le Général Dallemagne les y attend, ainsi que Lanusse, Lannes, et un Commissaire des guerres; un Colonel et quatre Régiments de cavalerie y accourent de leur côté, ainsi qu'une Compagnie d'Artillerie légère. C'est l'imposant «Corps d'élite», formé d'hommes aguerris, aussi durs à la fatigue qu'inaccessibles à la peur, qu'une élite d'Officiers va guider à la victoire.

Le 3e Bataillon de Grenadiers est formé des Compagnies des 4e et 18e (Division Augereau - Etat de situation du 8 mai, 19 floréal : Arch. G. - cité par F. Bouvier).

Dallemagne passe ses Bataillons en revue et distribue les 900 paires de chaussures qu'il a reçues (on lui en avait annoncé 2000 paires), ainsi que des cartouches.

Le 6 mai, le Général Dallemagne, entraînant l'avant-garde, à 6 heures du matin, arrive le soir à Castel San-Giovanni, après une étape d'environ 28 kilomètres, s'emparant en route de bateaux chargés de sel.

Le 7 mai (18 floréal), à 4 heures du matin, Dallemagne part de Castel San-Giovanni avec toutes les troupes de l'avant-garde Il est 9 heures du matin quand l'avant-garde, faisant marche forcée, parvient sous les murs de Plaisance. Cette vigoureuse troupe a parcouru 16 lieues en trente-six heures. Sans la laisser respirer, Bonaparte ordonne le passage immédiat sur l'autre rive. Le Pô, devant Plaisance est large de 230 toises, et son courant est très rapide. Un lit large, coupé de bancs de sable à travers lesquels circule le fleuve ; des rives basses, terres d'alluvion vite envahies par les eaux, couvertes de bouquets d'arbustes et de prairies, et de chaque côté une plaine plate, immense, tel est l'aspect de la vallée du Pô en cet endroit. Un bac qui fait communiquer les deux rives peut transporter 500 hommes ou 50 chevaux et effectue le trajet en une demi-heure. Il faut aller plus vite, et passer sur des barques, des radeaux, puis jeter des ponts volants, une fois qu'on tiendra l'autre rive. Lannes se précipite dans une barque; ses Grenadiers et les Carabiniers l'imitent, et 900 hommes traversent ainsi le fleuve, parfois entraînés au large, coupant avec peine le fil de l'eau. Abordé sur la rive gauche, Lannes saute le premier à terre et la fusillade éclate. Après quelques coups de fusil, les cavaliers autrichiens se retirent. Il est 2 heures de l'après-midi. Le commandant Andréossy lance aussitôt un pont volant sur lequel passe le reste de l'avant-garde.

Armée d'Italie, composition, et effectifs, 8 mai 1796 - 19 floréal an IV (lors de la marche sur Plaisance)
Général en chef : Général Bonaparte
Avant-garde : Général Dallemagne
3e Bataillon de Grenadiers à 6 Compagnies (4e et 18e Demi-brigades) : 600 hommes
2e Division : Général Augereau
Future 4e Demi-brigade : 2485 hommes

In : F. Bouvier "Bonaparte en Italie, 1796"

Le 8 mai, l'avant-garde s'avance en trois colonnes; chacune de deux Bataillons (celle de gauche avec Lannes, celle du centre avec Lanusse, celle de droite avec Dallemagne). Ces troupes débusquent l'ennemi de Guardamiglio, sans éprouver de résistance. Mais lorsqu'elles débouchent sur Fombio, elles sont saluées par le feu de trois ou quatre canons. Dallemagne s'avance vivement pour envelopper le village, et en une heure, refoule Lipthay sur la route de Pizzighettone. Lannes pénètre à la baïonnette dans Fombio, avec sa fougue inconsidérée, en est chassé deux fois, puis y rentre, et finalement s'en rend maître, non sans pertes sérieuses ... Lipthay, rejeté sur Codogno, veut se maintenir dans cette ville assez de temps pour que Beaulieu puisse intervenir. Mais Lanusse s'empare de San-Fiorano, menaçant de tourner Codogno, et Lipthay qui n'a plus que cinq Bataillons et six Escadrons sous la main, trois de ses Bataillons sur le point d'être cernés par Lannes et Lanusse ayant reflué au Nord sur Lodi, se voit contraint de reculer sur Maleo et de là sur Pizzighettone, toujours poursuivi. Lipthay ne se croit pas encore en sûreté derrière les murs de Pizzighettone et, laissant dans la place deux Bataillons et un Escadron, pour y défendre le passage de l'Adda, il se retire de suite sur Crémone et Casalmaggiore où il arrive la nuit.

Les Grenadiers de l'avant-garde poursuivent les débris de Lipthay jusqu'à la nuit close; ils s'arrêtent à Maleo, à une demi-portée de canon de Pizzighettone.

Le 9 mai, l'avant-garde passe sous le commandement de Masséna (Bonaparte à Masséna - Arch. G.) qui en même temps continue de commander sa propre Division. L'avant-garde de Dallemagne, par une sorte de chasse-croisé, va, dans la soirée du 9, de Maleo à Zorlesco, à 4 kilomètres en avant de Casalpusterlengo ... A Zorlesco, les Grenadiers et Carabiniers sont en bonne place, en extrême pointe d'avant-garde, prêts à se porter sur Lodi ou sur Pavie suivant les visées du Général en chef. Ils sont d'ailleurs appuyés à courte distance par la Division Masséna.

Le 10 mai (21 floréal), c'est la bataille de Lodi. L'avant-garde française rencontre inopinément, vers 9 heures du matin, une troupe de Grenadiers autrichiens, avantageusement postés, qui défendaient la chaussée de Lodi. La cavalerie monte aussitôt à cheval et accourt, amenant quatre pièces légères; Masséna suit, et Augereau ne tarde pas aussi à s'ébranler de Borghetto sur l'autre route qui conduit à Lodi. Dallemagne, pendant ce temps, s'est jeté avec ardeur sur les Autrichiens. Ceux-ci résistent avec opiniâtreté; il faut manoeuvrer. Marmont avec le 7e Hussards charge et bouscule sur la route la cavalerie ennemie; tandis que Lannes avec les Grenadiers répandus sur les deux côtés de la chaussée assaille l'infanterie. Enfin, les Grenadiers rompent les rangs ennemis, prennent un canon et poursuivent, l'épée dans les reins, les Autrichiens en désordre jusqu'à Lodi. Marmont toutefois ne peut, dans ce pays coupé et divisé à l'infini, atteindre l'infanterie autrichienne, qui défile sous ses yeux, à l'abri des canaux des rizières qui bordent la route, impénétrables aux chevaux. Sur la chaussée même, la cavalerie recule devant lui et arrivée à Borgo Roma, faubourg de Lodi, s'éclipse soudain en contournant le mur extérieur de la ville. On veut fermer les portes de cette petite place, ceinte de remparts en terre et briques, mais des Grenadiers pénétrent pêle-mêle dans les rues avec les derniers pelotons de fuyards ... La place de Lodi elle même n'est pas en état de résister à cette vigoureuse attaque ... Vers 11 heures du matin, la fusillade se fait entendre dans le haut de la ville de I.odi et les Autrichiens, qui sont en train de faire la soupe, se voient assaillis dans la place par les Grenadiers de l'avant-garde française qui ont escaladé les murailles. Le combat dans les rues de Lodi est vif, mais de courte durée. Les Grenadiers se répandent dans les rues, balayant avec entrain les faibles forces adverses ... Chassés de la ville de Lodi, les Autrichiens descendent en désordre la longue voie en pente, pavée de petits cailloux, qui conduit au pont sur l'Adda et courrent s'abriter auprès des troupes de Sebottendorff. Il est environ midi quand toutes les forces autrichiennes ont passé la rivière. Les Grenadiers de Dallemagne, lancés au pas de charge à la poursuite des soldats de Roselmini, débouchent derrière eux vers l'entrée du pont. Ils y sont salués d'un feu d'artillerie et de mousqueterie des plus vifs qui les contraint à chercher un abri derrière les murs de la ville, auprès de l'église San-Francesco... En attendant de pouvoir franchir le pont de l'Adda, les Grenadiers et Carabiniers se reposent dans la ville basse. Bonaparte, au milieu d'eux, parcourt les rangs, haranguant, exhortant ou raillant les soldats, communiquant à tous la flamme ardente qui le dévore. Il excite habilement leur amour-propre, les pique, en disant qu'il leur ferait bien passer le pont, mais qu'ils s'amuseraient à tirailler et qu'alors cela n'irait pas. Lorsqu'il pense les avoir amenés au degré d'excitation nécessaire, il les forme, les amène à la porte et lance enfin la fameuse colonne ... Vers 5 heures, Bonaparte donne l'ordre de l'attaque ... Masséna et Dallemagne forment en colonne serrée, sur l'esplanade qui va de San-Giacomo à la porte d'Adda, les Bataillons de Grenadiers et de Carabiniers ... Au signal donné, un peu avant 6 heures, la porte s'ouvre et la redoutable colonne, par un simple mouvement de conversion à gauche, se trouve hors des murs, à l'entrée du pont. Le feu de l'ennemi s'est ralenti; celui des batteries françaises redouble, sur l'ordre de Sugny, pour préparer l'attaque ... le pont est franchi et la lutte se poursuit sur l'autre rive de l'Adda. La victoire est totale.

Le 11 mai, toute l'avant-garde avec Dallemagne doit se rendre à Crema.

Le 13 mai, l'avant garde et le Général Dallemagne sont laissés dans la place de Pizzighettone.

Par ailleurs, l'amalgame des Demi-brigade d'Infanterie touche à sa fin; quelques jours plus tard, elles prennent par tirage au sort le nouveau numéro sous lequel elles vont désormais servir (ordres du jour de Berthier, du 23 et du 26 mai (Arch. G.) cités par F. Bouvier). Ce tirage au sort a lieu le 26 mai (7 prairial) en présence de Berthier et de l'Etat-major par des Officiers de chaque Demi-brigade. Le Procès-verbal de l'Adjudant général Vignolle, signé par les Chefs de Bataillon Perreimond, de la 19e ; Goujon, de la 20e ; les Capitaines Faure, la Jonquière, de la 39e ; Méresse, de la 70e; Molleau de la 69e ; Giraud, de la 99e etc., etc., et par les Adjoints Ballet, Bertrand et Baurot (pièce classée au 29 mai, Arch. G.), atteste que la 39e devient la 4e. Le Général en chef là-dessus ordonne qu'à compter du lendemain 8 prairial (27 mai), les Demi-brigades ne porteront plus que leurs nouvelles dénominations.

Le 1er juin 1796 (13 prairial an IV), les dispositions du Général en Chef sont expédiées, depuis le Quartier général à Peschiara aux Divisions de l'armée; la 39e demi-brigade devient officiellement la 4e; elle demeure à la Division Augereau, avec un effectif de 2320 hommes, stationnés à Ponton (Correspondance de Napoléon, t.1, lettre 540).

Le 1er juin 1796 (13 prairial an IV), une lettre est expédiée, par ordre du Général en Chef, depuis le Quartier général à Peschiara au Général Augereau : "Il est ordonné au général Augereau de partir demain matin de Piovezzano pour se rendre à Castiglione-Mantovano, où il sera suivi de la 4e demi-brigade d'infanterie de ligne, qui doit y arriver de bonne heure ... Le général Beyrand doit suivre la 4e demi-brigade..." (Correspondance de Napoléon, t.1, lettre 541).

A la suite des victoires du début de cette guerre, Montenotte, Millesimo, Dego, Mondovi, Lodi, les débris de l'armée autrichienne avaient évacué le Milanais et s'étaient retirés à Borghetto, pour défendre avec vigueur le passage du Mincio. Les Grenadiers forcent le pont et poussent jusqu'aux portes de la ville, suivis de la Division Augereau qui tout à coup prend à gauche sur Peschiera pour couper la retraite de l'ennemi. Le mouvement s'exécute rapidement, et la 4e Demi-brigade, séparée du reste de la division, n'en montre ni moins d'audace ni moins d'assurance. Elle tombe sur une forte colonne ennemie qui formait l'arrière-garde, la bat et lui enlève une masse de prisonniers. Les deux premières Compagnies du 1er Bataillon, qui étaient en avant-garde, et encouragées par ce succès, s'engagent trop à fond et tombent dans une embuscades. Elles sont en partie détruites, en partie enlevées ou dispersées. Parmi les pertes figurent : Le Lieutenant Patou, blessé; le Lieutenant Laplume, prisonnier; le Lieutenant Pascouan, tué. Parmi les Sous officiers et soldats : 32 tués, 26 blessés, 39 prisonniers.

Mantoue.

La Division s'étant rendue à Governolo, la 4e Demi-brigade poursuit son mouvement et marche le 16 prairial (4 juin) sur la porte Cérèse, à Mantoue. Ce poste fortifié, couvert d'ouvrages, est vigoureusement attaqué. Pendant longtemps, la 4e combat sans pouvoir l'enlever. L'ennemi oppose une vive et longue résistance, et la porte ne peut être forcée à coups de canon ; alors un jeune Tambour, nommé Cassagne, se fait soulever par quelques Grenadiers jusqu'à une petite ouverture pratiquée au-dessus, passe de l'autre côté, avec autant d'adresse que d'intrépidité, et ouvre lui-même la porte aux Français qui se jettent dans l'enceinte et font plusieurs prisonniers. Le Général en chef dut faire retenir les Grenadiers, qui prétendaient enlever Mantoue en s'élançant en tirailleurs sur la chaussée et qui criaient : "Il y a bien moins de mitraille qu'au pont de Lodi que nous avons bien emporté !".

Le 6 juin 1796, la 4e Demi-brigade est répartie entre la Division Masséna (à Vérone) et la Division Augereau (à Cérèze).

Le 12 juin 1796 (24 prairial an IV), une lettre est expédiée, par ordre du Général en Chef, depuis le Quartier général à Pavie au Général Augereau : "Il est ordonné au général Augereau de partir avec les 4e et 51e demi-brigades d'infanterie de bataille (sic) et son artillerie, le 28 du courant, pour se rendre à Bologne, allant,
le premier jour, au delà du Pô, par Borgoforte;
le deuxième jour à la Mirandole;
le troisième jour, à Bomporto;
et le quatrième jour, à Bologne.
Il commencera son mouvement le 27 ..." (Correspondance de Napoléon, t.1, lettre 619).

Le 28 juin 1796 (10 messidor an IV), une lettre est expédiée, par ordre du Général en Chef, depuis le Quartier général à Livourne au Général Augereau : "Il est ordonné au général Augereau de faire partir pour Porto-Legnano, à la réception du présent ordre, un bataillon de la 4e demi-brigade de ligne. Ce bataillon ira bivouaquer, le jour de son départ de Bologne, à moitié chemin de cette dernière ville à Porto-Legnano, et se rendra le lendemain dans ce dernier lieu, où il restera jusqu'à nouvel ordre. En partant de Bologne, il prendra sa subsistance pour deux jours ..." (Correspondance de Napoléon, t.1, lettre 700).

L'expédition de Romagne a lieu sur ces entrefaites ; la Division s'avance sur les Etats du Pape et arrive bientôt à Bologne. La population ayant pris les armes, la lutte est vive et acharnée.

Le 18 messidor (6 juillet), les 1er et 3e Bataillons marchèrent sur la province de Lugo, où un soulèvement venait d'avoir lieu. Pertes : La Demi-brigade eut 14 braves tués, dont le Lieutenant Eustache, et 21 blessés, dont le Chef de Brigade Pourailly, le Capitaine Dautun et le Lieutenant Chausson. Mais enfin, les habitants succombent sous les coups de la Demi-brigade et l'insurrection est réprimée.

"... J'ordonnai au général Beyrand de se rendre à Imola, où je fis rassembler un bataillon de la quatrième demi-brigade, deux cents chevaux et deux pièces d'artillerie, et je m'y rendis moi-même. Le chef de brigade Pourallier avait ordre de partir avec la moitié de la troupe qui se trouvait à Ferrare, et de marcher sur les derrières de Lugo, pour couper les rebelles, pendant que je les attaquerais de front ...
Je marchai contre eux, hier au matin, avec à peu près 800 hommes d'infanterie, deux cents chevaux, et deux pièces d'artillerie. A une lieue et demie de la ville, leurs avant-postes cachés dans les chanvres, commencèrent à fusiller; nos éclaireurs les firent déguerpir, et les conduisirent plus vite que le pas, jusque dans la ville, où ils se crurent en sûreté. J'y fis diriger quelques coups de canon et mettre le feu à plusieurs maisons; cet appareil, joint à une fusillade assez vive, les fit déloger à la hâte; ils se répandirent en désordre dans la campagne, où je les fis poursuivre avec chaleur. Trois cents environ restèrent sur la place. Il nous en a coûté quatre hommes et six à sept blessés.
Les chefs de ces rebelles, bien certains du traitement que je leur réservais, avaient prudemment pris la fuite.
En entrant dans Lugo, des coups de fusil partis de quelques fenêtres m'ont tué deux hommes. Je voulais faire brûler la ville; mais il n'y était resté que quelques femmes, des vieillards et des enfans : ils furent respectés
" (Lettre expédiée depuis Bologne par Augereau le 8 juillet 1796 (20 messidor an 4) au Général en chef - Correspondance inédite et confidentielle de Napoléon Bonaperte, t.1 Italie).

"Le général Augereau donna ordre au chef de brigade Pourailler d'aller soumettre Lugo. Cet officier, à la tête d'un bataillon, arriva devant cette bourgade, où le tocsin sonnait depuis plusieurs heures; il y trouva quelques milliers de paysans. Un officier de grenadiers se porta en avant, en parlementaire : on lui fit signe d'avancer, et, un instant après, il fut assailli d'une grêle de coups de fusil. Ces misérables, aussi lâches que traîtres, se sauvèrent : quelques centaines sont restés sur la place.
Depuis cet événement qui a eu lieu le 18, tout est rentré dans l'ordre, et est parfaitement tranquille ...
" (Lettre expédiée depuis le Quartier général de Milan par Bonaparte le 14 juillet 1796 (26 messidor an 4) au Directoire exécutif - Correspondance inédite et confidentielle de Napoléon Bonaperte, t.1 Italie).

Le 10 juillet 1796 (22 messidor an IV), une lettre est expédiée, par ordre du Général en Chef, depuis le Quartier général à Porto-Legnano au Général Augereau : "Le général Augereau est prévenu que sa division s'étend depuis Ronco jusqu'à Badia ... Il aura à ses ordres la 12e demi-brigade d'infanterie légère, les 4e et 51e demi-brigades d'infanterie de bataille (sic) commandées par les généraux de brigade Beyrand, Robert et Gardanne ..." (Correspondance de Napoléon, t.1, lettre 744).

La Division quitte Bologne vers la mi-juillet et se reporte sur l'Adige. La Demi-brigade prend position le long de l'Adige de Labada à Ponte Castanino (Ponte-Castagnaro); de Ponte Castanino à Legnano. Tel était son emplacement lorsque dans la nuit du 28 juillet arriva l'ordre de battre en retraite. En effet, les Généraux autrichiens Quatdanowich et Wurmser avaient rassemblé dans le Tyrol une armée de 20000 hommes et s'avançaient contre nous par les vallées de la Chiese et de l'Adige. Bonaparte réunit ses Divisions disséminées, lève le siège de Mantoue et se concentre au sud du lac de Garde, de façon à se trouver entre les colonnes ennemies qui descendent de chaque côté du lac et à pouvoir les combattre successivement.

Le 29 juillet 1796 (11 thermidor an IV), une lettre est expédiée, par ordre du Général en Chef, depuis le Quartier général à Montechiaro au Général Augereau : "L'ennemi a forcé le poste de la Corona. L'on s'occupe en ce moment à le reprendre. Il est indispensable, qu'elle que soit l'issue de cette tentative, d'attaquer l'ennemi et de le battre.
Vous voudrez donc, Citoyen général, réunir le 22e régiment de chasseurs et 300 hommes ... ainsi que la 4e demi-brigade d'infanterie, en laissant seulement 800 hommes ... à Legnano.
La 51e demi-brigade s
e réunira également à Ronco ... et passera l'Adige.Vous vous réunirez à Zerpa et vous marcherez dès lors sur Villanova, et de là à Montebello, pour y attaquer l'ennemi demain, dans la matinée. Si l'ennemi avait fait tout autre mouvement, vous l'attaqueriez dans la nouvelle position qu'il occuperait ..." (Correspondance de Napoléon, t.1, lettre 796).

Le même jour, une nouvelle lettre est expédiée par le Général en Chef Bonaparte, depuis le Quartier général à Montechiaro au Général Augereau : "Il est ordonné au général Augereau de partir, avec la 4e demi-brigade ... et d'opérer sa retraite sur Roverbella. Il est indispensable qu'il soit arrivé demain au soir, ou au plus tard dans la nuit. Il passera par Castellaro, où je lui ferai passer des ordres, si les circonstances obligent de changer de situation. Il aura soin de rompre le pont de Legnano, de brûler les affûts appartenant à la ville, et de jeter à la rivière les munitions qu'il ne pourra emporter ..." (Correspondance de Napoléon, t.1, lettre 800).

Castig1ione. 1re journée (17 thermidor)

La 4e Demi-brigade, rappelée de ses cantonnements le long de l'Adige, se met en marche avec sa Division; elle abandonne les postes qu'elle avait sur l'Adige, se rassemble à Legnano, démonte les pièces qu'elle ne peut emmener, coupe le pont, et pousse à tour de route sur Roverbella. Elle se repose une heure dans cette ville

Le 30 juillet (12 thermidor an IV), une lettre est expédiée par le Général en Chef Bonaparte, depuis le Quartier général à Castelnovo au Général Augereau : "Vous devez avoir reçu, Général, l'ordre de vous rendre à Roverbella; mais les circonstances étant changées, vous prendrez position à Castellaro, derrière la Molinelle, pour couvrir Mantoue ..." (Correspondance de Napoléon, t.1, lettre 800).

La 4e se dirige alors sur Castellaro. Elle protège, ferme l'arrière garde et revient encore sur ses pas. Elle gagne de nouveau Castiglione di Mantua, traverse Roverbella et finalement, atteint Goïto le 13 thermidor (31 juillet) à 8 heures du matin. Elle a parcouru 111 milles en cinquante-cinq heures sans, pour ainsi dire, prendre aucun repos; 173 Sous-officiers et volontaires, épuisés de fatigue, ont été forcés de rester en arrière et ont été faits prisonniers.

Le 31 juillet 1796 (13 thermidor an 4), Augereau écrit depuis son Quartier général à Roverbello au Général en chef : "Mes troupes sont arrivées ici ce matin, à trois heures, après avoir marché deux nuits et un jour. Elles vont se rendre à Castellaro. Je vous observe que je n'ai que la quatrième demi-brigade et la cinquante et unième, faisant partie de la division du général Kilmaine. J'ai aussi un peu de cavalerie et onze pièces d'artillerie légère, ce qui est beaucoup trop pour si peu d'infanterie.
A l'arrivée du général Kilmaine, j'ai été le trouver, afin de me concerter avec lui pour le bien du service. Je suis convenu avec lui qu'il placerait une demi-brigade entre Roverbello et Castellaro pour couvrir Mantoue, et pouvoir nous porter des secours mutuels; car de Castellaro à Roverbello il y a quatorze milles ...
" ( - Correspondance inédite et confidentielle de Napoléon Bonaperte, t.1 Italie).

Avec le reste de la Division, la 4e partit de Goïto pour Castiglione delle Stiviere (1er août ?).

Le 2 août 1796 (15 thermidor an IV), est expédié par ordre du Général en Chef, depuis le Quartier général à Brescia, la nouvelle composition des Division de l'Armée : "Général Augereau : 4e, 45e et 51e demi-brigade de ligne, 1er et 2e bataillon de la 69e et la 17e demi-brigade d'infanterie légère.
Les généraux de brigade employés dans sa division seront les généraux Robert, Pelletier et Beyrand. Il placera ces trois généraux ainsi qu'il le jugera à propos ...
" (Correspondance de Napoléon, t.1, lettre 822)

La 4e arrive le 16 thermidor à Castiglione delle Stiviere. Le Général Augereau apprit que l'ennemi occupait le pont de San-Marco et les hauteurs de Montechiaro : il ordonne au Chef de Brigade Pourailly de prendre un Bataillon de sa Demi-brigade, deux pièces et cinquante chevaux et d'aller s'emparer du pont de San-Marco, ce que fait ce brave Officier (Relation anonyme de la bataille de Castiglione, attribuée à Augereau).

Ce jour là, Bonaparte culbute la droite autrichienne à Lonato et se retourne ensuite contre Wurmser.

Le 17 (4 août), à 4 heures du matin, la Division du Général Augereau, la 4e Demi-brigade en tête, se trouve sous les armes dans la plaine de Castiglione, à la droite de l'armée. Les tambours retentissent, les chants de la musique se font entendre. Elle s'avance l'arme au bras et arrive à travers la mitraille à deux portées des murs de la ville, malgré le feu terrible de l'artillerie autrichienne. Là, les Grenadiers et le 3e Bataillon, commandés par l'Adjudant-général Verdier, se dirigent vers les hauteurs sur la gauche. Les 1er et 2e Bataillons marchent vers la plaine à droite, faisant mine de laisser la ville derrière eux. En vain l'ennemi cherche à les arrêter par une grèle de mitraille et de mousqueterie : les premiers s'emparent de la hauteur, les autres se forment en bataille dans la plaine à l'est de la ville. Les tirailleurs du 1er bataillon se portent en avant, tuent beaucoup de monde et font un grand nombre de prisonniers. Ceux du 2e prennent deux pièces de canon avec leurs caissons; ils enlèvent un drapeau, et font mettre bas les armes à une colonne de 1500 hongrois avec tous ses Officiers. Le 1er Bataillon est chargé trois fois par la cavalerie ennemie; trois fois il la reçoit par un feu soutenu de mousqueterie et la force à se retirer.

Le champ de bataille est gagné. L'Armée se repose le 4 août sur le terrain qu'elle a conquis. L'ennemi cependant est resté en présence; l'action recommence dès le lendemain.

2ème journée

"Le 18, nouvelle bataille ; à neuf heures du matin, la Demi-brigade, commandée par le général Verdier marche dans la plaine contre nne forte redoute ennemie; elle avait en avant d'elle l'artillerie légère et sur ses flancs la cavalerie; à 10 heures, on est à portée de cette redoute. Elle fait sur les Français un feu très meurtrier qu'ils reçoivent l'arme au bras et sans désordre, et auquel l'artillerie légère répond vigoureusement; à midi, le feu de l'ennemi diminua. Les grenadiers du 1er Bataillon et un détachement de cavalerie qui était en tirailleurs s'en aperçoivent; ils courent sur la redoute et s'en emparent; bientôt l'ennemi se mit en fuite; il laisse ses pièces avec les caissons et quantité de munitions de guerre et de bouche; tandis que la cavalerie et l'artillerie les poursuivent dans la plaine, la fameuse 4e demi-brigade gagne les coteaux et lui donne la chasse jusqu'à la Valle-Monte-Albani : tel est le résultat de cette mémorable bataille, dont le succès a rendu les Français, pour la deuxième fois, vainqueurs de l'Italie" (G. Fabry : "Rapports historiques des régiments de l'armée d'Italie pendant la campagne de 1796-1797").

La Demi-brigade a eu d'importantes pertes : ont été tués : Beyrand, Général de Brigade; Pourailly, Chef de brigade Pourailly (le 16), les Capitaines Fauché (le 18), Pichonnet (le 18), Desparbis, Fescheneau; les Lieutenants Caraguel, Planti, Sarraz, Berges, Carles; les Sous lieutenants Audibert, Berthin. Ont été blessés les Chefs de Bataillon Gros, Arnaud; le Capitaine Boucault; les Lieutenants Ramadier, Larousse; les Sous lieutenants Castagnès, Talon, Boulet. Auxquels il faut ajouter 61 Sous officiers et soldats tués, 147 Sous officiers et soldats blessés.

"Le 16 ... Le chef de la 4e demi-brigade, Pourailler ... ont été également tués ...
La 4e demi-brigade, à la tête de laquelle a chargé l'Adjudant général Verdier s'est comblée de gloire ... Le 18 ... Augereau attaqua le centre de l'ennemi appuyé à la tour de Solférino; Masséna attaqua la droite ; l'adjudant général Leclerc, à la tête de la 5e demi-brigade, marcha au secours de la 4e demi-brigade ...
" , écrit depuis le quartier général de Castiglione Bonaparte au Directoire Exécutif dans son rapport du 6 août 1796 (19 thermidor an IV - correspondance de Napoléon, t.1, lettre 842).

Actions d'éclat : Parmi les nombreux faits d'armes isolés à l'honneur de la Demi-brigade, il convient de signaler les suivants : Le Sous-lieutenant Noguet, étant en tirailleurs, prend un drapeau, et le Caporal Mariot une pièce de canon. Le Capitaine Fauché est atteint par un boulet qui lui emporte la cuisse. En proie aux douleurs les plus aigües, il exhorte les soldats de sa Compagnie "à faire leur devoir et à exposer mille fois leur vie, s'il le faut, pour le triomphe de la République". Le Capitaine Pichonnet (ou Fecheneau ?) a également la jambe emportée par un boulet : "Je ne regrette pas ma jambe, s'écrie-t-il, puisque je l'ai perdue au service de ma patrie. J'espère que celle qui me reste lui sera encore utile", mais, vaincu par la douleur, il expire en criant : "Vive la République !".

Au milieu de tant de dévouement et d'insouciance de la vie, le sang-froid de l'adjudant-général Verdier se fit remarquer encore. Arrivé devant la redoute, cet Officier fait halte, et se porte sur la droite pour rectifier l'alignement. Au moment où il ouvre la bouche pour faire le commandement que la circonstance exige, un obus tue son cheval et le jette au loin. Il n'en tient pas compte, et achève son opération comme si de rien n'était.

Le 3 août 1796 (16 thermidor an 4), Augereau écrit depuis son Quartier général à Castiglione au Général en chef : "... le combat a été des plus sanglans : j'estime la perte de l'ennemi à 7,000 hommes. Votre aide-de-camp Marmont s'est comporté on ne peut pas mieux pendant tout le combat; il a déployé de grands talens militaires. Je vous prie de m'envoyer le général Saint-Hitaire pour commander la quatrième demi-brigade, ainsi que le chef de brigade Lannes, qui a le brevet pour en prendre le commandement; sans cela, cette brave troupe est perdue ..." ( - Correspondance inédite et confidentielle de Napoléon Bonaperte, t.1 Italie).

La 4e passe sous le commandement de Bernard George François Frère.

Bernard George Antoine Frère

Né le 8 janvier 1764 (l'Historique régimentaire indique le 2 octobre 1764); entré au service en 1791 au 2e Bataillon de l'Aude; Capitaine le 28 septembre 1792; Chef de Bataillon le 7 mars 1793; Chef de Brigade le 8 septembre 1796 ; Chef de Brigade dans l'Infanterie de la Garde Consulaire le 3 janvier 1800 ; Général de Brigade le 13 septembre 1802 ; Général de Division le 6 mars 1808 ; Commandeur de la Légion d'Honneur le 14 juin 1804 ; Comte de l'Empire le 18 mars 1809 ; décédé le 16 février 1826

Le 6, la 4e demi-brigade marcha sur Borghetto. Obligée de rétrograder devant les masses ennemies, elle gagna Peschiera , repassa le Mincio le 7.

Vérone

Le 20 thermidor (8 août), la Demi-brigade assista à la prise de Vérone. Le Capitaine Donna est blessé (déjà blessé à l'armée des Pyrénées, 19 prairial an III, devint Aide de camp du Roi Joseph Bonaparte en 1808) à la tête d'un coup de feu. La 4e entre dans Vérone, où elle fait des prisonniers. Elle passe quelques jours dans cette ville pour se remettre des fatigues qu'elle a essuyées. Puis elle va fouiller les montagnes du Tyrol, et descend après une vaine excursion dans la vallée de l'Adige.

Wurmser en effet a reformé son armée; avec 50.000 hommes il reprend l'offensive et se dirige par la vallée de la Brenta sur Bassano et Vicence pour tenter de délivrer Mantoue. Bonaparte avec une partie de son armée, dont la Division Augereau, va atteindre les Autrichiens à Primolano et à Bassano.

Primolano (7 septembre)

La Division tout entière s'engage le 2 septembre dans ces gorges; elle cherche deux jours l'ennemi sans le joindre, et arrive le 4 à Roveredo; elle reprend sa course le lendemain, et, laissant Trente sur la gauche, gagne Vigorel. Elle continue son mouvement, dépasse Caldanezo, et entre dans la vallée du Borgo, où la Brenta prend sa source. Elle suit le cours de cette rivière. Pendant ces différentes marches, la 4e a toujours tenu la droite de l'armée.

Le 7 septembre au matin, l'avant-garde du Général Augereau, commandée par le Général de Brigade Lanusse, rencontre un corps de Croates, commandé par le Colonel Cavasini, retranché dans le village de Primolano, la gauche à la Brenta, la droite à des montagnes à pic. La 5e Demi-brigade attaque l'ennemi en tirailleurs; la 4e, en colonne serrée, l'attaque de front, protégée par l'artillerie légère, et le village est enlevé. Ces Croates vont se rallier dans le petit fort de Cevolo qui barrait le chemin par où il fallait passer. La 5e Légère est dirigée à gauche du fort où elle engage une vive fusillade. En même temps, quelques Compagnies de la 4e passent la Brenta et gagnent les hauteurs derrière l'ennemi et décident de sa retraite (Extrait des Ephémérides de Pillet). En effet, voyant que les fusils étaient inutiles contre des hommes embusqués derrière des rochers, la 4e marcha sur eux la baïonnette en avant, et prit une partie de leur colonne. Le terrain était tourmenté, abrupte, l'ennemi voulut profiter de la difficulté des lieux pour se rallier; mais la demi-brigade le suivait à la trace, elle lui livra plusieurs petits combats où il fut constamment défait. Le nombre de prisonniers fut considérable. A Solagna, non loin de Primolano, le Chef de brigade Lannes s'empare, avec tout juste une quarantaine de soldats, d'une colonne entière d'Autrichiens.

" ... La 4e demi-brigade de ligne, en colonne serrée par bataillon, marche droit à l'ennemi, protégée par le feu de l'infanterie légère. Le village est emporté ..." , écrit depuis le quartier général de Cismone Bonaparte au Directoire Exécutif dans son rapport du 7 septembre 1796 (21 fructidor an IV - correspondance de Napoléon, t.1, lettre 976).

Actions d'éclat : Les nommée Groussel et Lajoux du 1er Bataillon, prirent chacun un drapeau. La Demi-brigade eut dans cette affaire 4 morts et 9 blessés.

La division, chargée d'un nombre de prisonniers considérable, vint bivouaquer à Auguadano.

Bassano (8 septembre).

La Division reprend sa route le lendemain, passe la Brenta à Salage, où la gorge commençait à s'élargir. La 4e, qui a bivouaqué à Enégo, continue sa marche sur Bassano par le pont d'Assiago, formant l'extrême droite, pendant que le reste de la Division attaque sur la rive gauche de la Brenta. La Division Masséna suit la 4e Demi-brigade. L'ennemi est culbuté avant d'avoir eu le temps de se reconnaître. Le Général Augereau pénètre au pas de charge par la gauche, tandis que le Général Masséna y entre par la droite, à la tête de la 4e Demi-brigade, sous le feu de l'artillerie. Le Général autrichien lance contre elle un Bataillon de Grenadiers qui vient de jurer de vaincre ou de mourir, et les fait soutenir par quatre bouches à feu. Mais la 4e fond elle-même sur cette colonne; elle la brise, la renverse, la prend avec ses canons, et enlève un convoi de 800 voitures chargées de munitions de guerre.

" ... Le 22, à deux heures du matin, nous nous mîmes en marche. Arrivés au débouché des gorges, près le village de Solagna, nous rencontrâmes l'armée ennemie. Le général Augereau se porta, avec sa division, sur la gauche, et envoya à sa droite la 4e demi-brigade de ligne; j'y fis passer également toute la division Masséna.
Il était à peine sept heures du matin et le combat avait commencé ... les ennemis tinrent quelque temps; mais, grâce à l'impétuosité de nos soldats, à la bravoure de la ... 4e de ligne, l'ennemi fut partout mis en déroute ... Nous marchâmes aussitôt sur Bassano ... le général Masséna y entrait par la droite à la tête de la 4e demi-brigade, dont une partie à la course et une partie en colonne serrée fondent sur les pièces qui défendent le pont de la Brenta, enlèvent ces pièces, passent le pont et pénètrent dans la ville
... le chef de bataillon de la 4e demi-brigade Frère ... (s'est couvert) de gloire ... Je vous demande de nommer à la place de chef de brigade de la 4e de bataille (sic), le chef de bataillon Frère ..." , écrit depuis le quartier général de Cismone Bonaparte au Directoire Exécutif dans son rapport du 7 septembre 1796 (21 fructidor an IV - correspondance de Napoléon, t.1, lettre 978).

"L'ennemi tint quelque temps, mais l'impétuosité des soldats français, et en particulier des 4e de Ligne et 5e Légère, l'emportèrent, et il fut mis partout en déroute" (Extrait des Ephémérides de Pillet). 3.700 prisonniers, 6 canons et un convoi de 800 chariots restèrent entre nos mains. Pendant toute l'action, la Demi-brigade a abordé l'ennemi à la baïonnette.

Pertes : Cette affaire coûtait à la 4e 8 hommes tués, dont le Chef de Bataillon Lechague et le Sous-lieutenant Mariès, et 14 blessés dont le Chef de brigade Frère et les Capitaines Darquier (prisonnier), Chavanne et Sire.

Actions d'éclat : Louis Durand, Sergent, s'empare d'un drapeau au milieu de la colonne ennemie, et le conserve quoique blessé grièvement. Au pont de Bassano, le Sous-lieutenant Fabrègues, accompagné de quelques volontaires, prend deux pièces de canon avec les attelages et les Officiers. Le Capitaine Magendie s'élance sur un canon pour s'en emparer; il s'engage avec un Grenadier autrichien et reçoit un coup de baïonnette qui traverse son habit et le cloue au mur. Il a assez de sang-froid pour tuer son adversaire d'un coup de sabre, se dégager et ramener la pièce.

Plus intrépide encore que ses Officiers, Lannes obtint de plus vastes résultats. La fusillade continuait de se faire entendre, il accourut à la tête d'une trentaine de tirailleurs, et aperçut un général ennemi entouré de son état-major. Il poussa à lui, et le somma de se rendre. L'Autrichien, indigné qu'un homme seul prétendit l'enlever au milieu de sa troupe, s'avança lui-même pour le saisir. Malheureux ! lui cria Lannes, sais-tu que derrière moi sont quatre mille hommes qui n'attendent qu'un signe pour te passer par les armes toi et les tiens ? Le Général subjugué n'essaya pas de prolonger la lutte; sa troupe mit bas les armes et défila devant son audacieux vainqueur.

Portée par le mouvement du combat sous les murs de Citadella, la 4e continua sa marche: elle entre le 9 septembre à Padoue.

Le même jour (23 fructidor an IV), Augereau écrit depuis son Quartier général à Bassano au Général en chef : "Vous n'ignorez point, mon général, combien la conduite de la quatrième demi-brigade d'infanterie de ligne a toujours été brillante : vous avez été témoin de ses exploits dans les journées des 21 et 22 de ce mois. Cette intrépidité qui la caractérise, est due en partie à l'exemple des braves officiers qui la commandent, et parmi eux voici ceux qui se sont particulièrement distingués, et pour lesquels je vous demande un avancement bien mérité.
Je sollicite le grade de général de brigade pour le chef de brigade Lannes, qui, dans cette armée, comme dans celle des Pyrénées orientales, n'a cessé de donner les preuves les plus éclatantes de bravoure, et qui, dans la dernière affaire, a enlevé deux drapeaux a l'ennemi.
Celui de chef de brigade, commandant la quatrième demi-brigade, pour le chef de bataillon, frère de cet officier ; il a rendu les services les plus importans, et joint des talens précieux au plus grand courage. Il fut blessé au combat de Ceva ; il l'a encore été hier : ce malheur, qui lui donne des droits à la reconnaissance publique, ne l'empêchera pas de reparaître en peu de temps à la tête de ses braves camarades.
Je demande enfin que les citoyens Cassan et Gros, capitaines de grenadiers, également recommandables par leur bravoure, leur zèle et leur moralité, soient élevés au grade de chefs de bataillon.
J'espère, général, que vous voudrez bien transmettre ces demandes au directoire exécutif, sur la justice duquel je compte, à cet égard, autant que sur la vôtre
" (Correspondance inédite et confidentielle de Napoléon Bonaparte, t.2 Italie).

Le 10, la 4e arrive à Este, et se présenta le 11 sous les murs de Legnago. Les troupes qui défendent cette place ayant mis bas les armes, elle reprend son mouvement le 12, traverse Villapenta le 13, atteint Governolo le 14, et débouche le 15 sur la porte Saint-Georges.

A noter que le 12 septembre, Jean André Commes serait devenu Chef de Brigade de la 39e devenue 4e.

Saint Georges (29 fructidor)

Wurmser en effet, toujours refoulé, a continué sa marche vers Mantoue; il va se faire battre encore à Saint-Georges. Augereau a reçu l'ordre de marcher sur ce faubourg de Mantoue pour former la gauche de l'armée et écraser l'ennemi. II part de Governolo avec sa Division. La 4e Demi-brigade arrive le 29 fructidor vers midi près de la porte Saint-Georges, devant le camp autrichien, et attaque sans attendre le reste de la Division. Malgré leur intrépidité, les 1er et 2e Bataillons, seuls contre 8.000 hommes et 700 chevaux, doivent se replier après nne heure de lutte et subissent des pertes considérables. A l'arrivée de deux Bataillons de la 51e, le combat recommence jusqu'à la nuit et l'ennemi abandonne le champ de bataille, laissant 400 cavaliers entre nos mains.

" ... La 4e demi-brigade de bataille, qui avait, sur la gauche, commencé le combat, avait attiré la principale attention de l'ennmi, qui se trouvait percé par le centre; nous enlevâmes Saint-George ..." , écrit depuis le quartier général de Due-Castelli Bonaparte au Directoire Exécutif dans son rapport du 16 septembre 1796 (30 fructidor an IV - correspondance de Napoléon, t.1, lettre 1000).

Actions d'éclat : Dans le cours de l'action, Cambret, Grenadier au 2e Bataillon, est fait prisonnier. Le commrndant autrichien ordonne à deux de ses soldats de le conduire à Mantoue; mais Cambret leur arrache leurs armes, les tue et se sauve. Cherchant ensuite à rejoindre ses
camarades, il rencontre son Capitaine Derbhey escorté par deux Autrichiens. Il se précipite sur eux, tue l'un d'un coup de baïonnette, blesse
l'autre et délivre son Capitaine.

Pertes : La 4e Demi-brigade avait perdu dans cette affaire 52 morts, parmi lesquels le Capitaine Farcy, le Lieutenant Boutal (ou Boulet) et les Sous-lieutenants Parquet (ou Pergras) et Perducet. Parmi les blessés, au nombre de 116, se trouvaient l'Adjudant major Michel, les Capitaines Laroque (ou Langue), Barégo, Chamonat et Lajonquière, l'Adjudant Tollit. Enfin 251 (ou 247 ?) hommes avaient été faits prisonniers. Parmi les Officiers prisonniers figurent le Capitaine Deville, le Lieutenant Pinoneau, le Sous-lieutenant Martin et l'Adjudant Villemin. Pertes des Sous-officiers et soldats : 48 tués, 109 blessés, 247 prisonniers. Un de ceux-ci, le Grenadier Cambret, échappa aux Autrichiens avec un bonheur, une intrépidité rares. Conduit à Mantoue par deux Croates, il les désarma, se jeta à travers champs, aperçut son Capitaine qui venait aussi d'être enlevé, attaqua son escorte et le délivra.

Le 16 septembre 1796 (30 fructidor an IV), Bonaparte écrit depuis son Quartier général de Due-Castelli, au Général Berthier : " ... La 51e et la 4e demi-brigade de bataille se rendront, le 2 vendémiaire, à Governolo ..." (Correspondance de Napoléon, t.1, lettre 1001).

Le même jour, Bonaparte écrit depuis son Quartier général de Due-Castelli, au Général Kilmaine : " ... La 4e demi-brigade, la 51e de bataille et la 52e (sic) d'infanterie légère garderont le le pont de Governolo, avec les détachements aux ordres du général Sandoz ...
La 4e demi-brigade, la 51e de bataille et la 5e d'infanterie légère, quoiqu'elles ne fassent pas partie des troupes qui doivent être sous vos ordres, y seront provisoirement, puisqu'elles seront chargées de la défense du pont de Governolo ...
" (Correspondance de Napoléon, t.1, lettre 1002).

La 4e Demi-brigade rentra à Govornolo, où le Général de Brigade Bon prit le commandement de la Division en l'absence d'Augereau. Le Général de Brigade Lannes a également été blessé.

Governolo (2 vendémiaire an V)

A la suite du combat de Saint-Georges, l'ennemi est complètement enfermé dans Mantoue.

Le 24 septembre 1796 (3 vendémiaire an V), une lettre est expédiée, par ordre du Général en Chef, depuis le Quartier général à Milan au Général Kilmaine : "Le général en chef désirerait que, lorsque le jour de l'attaque sera décidé ... Vous même, avec toute la division du général Augereau, composée de la 5e demi-brigade légère, des 4e, 5e et 51e de bataille ... vous vous rendrez à Cerese, passant par Governolo. Alors la division du général Augereau prendra ses dispositions devant la porte de Cerese, et prendra à revers ce que l'ennemi pourrait avoir dehors, dans le Serraglio ... Immédiatement après l'expédition ... vous renverrez à Governolo ou tout autre endroit environnant ... les 4e et 51e de ligne ..." (Correspondance de Napoléon, t.2, lettre 1022).

Le 26 septembre 1796 (5 vendémiaire an V), le Général en Chef Bonaparte écrit, depuis le Quartier général à Milan au Général Berthier : "Le fort de la Chiusa sera occupé par un détachement de la division du général Vaubois.
Vous donnerez les ordres pour que les détachements, garnisons, postes, fournis par ... la 4e demi-brigade de ligne ... aient à rejoindre sur-le-champ et soient relevés par les détachements des autres demi-brigades ... Les six demi-brigades ci-dessus nommées doivent avoir leurs chef de brigade et leurs chefs de bataillon présents aux corps. Vous donnerez ordre pour que les chefs de brigade et de bataillon de ces corps qui seraient blessés soient remplacés par les chef de brigade et de bataillon à la suite. Si qulqu'une de ces places était vacante, vous voudrez bien m'en instruire sur-le-champ, afin que je prenne des mesures pour les remplacer.
Vous ordonnerez aux généraux de division de porter une attention particulière à ce que chacune de ces demi-brigades ait sa musique complète et son armement en règle, et le nombre de tambours accordé par l'ordonnance
..." (Correspondance de Napoléon, t.2, lettre 1033).

Dans la nuit du 8 vendémiaire, l'ennemi essaie de s'emparer du poste important de Governolo. Un combat opiniâtre s'engage sur la rive droite du Mincio; les Grenadiers et une Compagnie du 1er Bataillon de la 4e Demi-brigade y prennent part sous les ordres du Général Sandos ; les hommes de la Demi-brigade se jettent sur la porte Cerèse et l'enlève. L'ennemi, repoussé, laisse entre nos mains 3 canons et 1 obusier. En même temps, le Général Verdier, chargé de la défense du pont de Governolo, fait filer sur la rive gauche du Mincio quatre Compagnies de la 4e Demi-brigade sous les ordres du Commandant Guéringau. Ces Compagnies, renforcées par 100 hommes de la 12e Demi-brigade, prennent l'ennemi de flanc et de revers, le mettent en déroute et le poursuivent jusqu'à Virgiliana, où deux Bataillons de la 5e Demi-brigade et les Grenadiers du 1er Bataillon de la 4e lui enlèvent 900 prisonniers. "La conduite valeureuse qu'ont tenue les grenadiers et la 7e compagnie de la 4e demi-brigade... mérite les plus grands éloges", écrivait le Général Bon, dans son rapport au Général en chef, daté de Governolo le 8 vendémiaire an V (29 septembre 1796). Les troupes de la 4e Demi-brigade se retirèrent le soir en bon ordre sur Governolo.

Cependant 1'Autriche envoyait deux nouvelles armées en Italie pour debloquer Mantoue. L'une de 40.000 hommes, partait du Frioul sous les ordres d'Alvinzi ; l'autre, de 20.000 hommes, sous Davidovich, descendait du Tyrol. Elles devaient se réunir à Vérone, accabler Bonaparte et délivrer Wurmser.

Le 30 septembre 1796 (9 vendémiaire an V), une lettre est expédiée, par ordre du Général en Chef, depuis le Quartier général à Milan au Général de Brigade Bon : "Il est ordonné au général Bon de partir de la position qu'il occupe soit à Governolo, soit dans le Serraglio, avec les 4e et 51e demi-brigades de bataille et la 5e d'infanterie légère, pour se rendre, le 12, de l'endroit où il se trouvera, à moitié chemin de Vérone, et, le 13, dans cette ville, où il restera avec ses troupes jusqu'à nouvel ordre ..." (Correspondance de Napoléon, t.2, lettre 1053).

La Brenta (16 vendémiaire)

Le 16 vendémiaire, la 4e Demi-brigade, en tête de la Division, marche sur l'ennemi, retranché derrière la Brenta; elle l'attaque vigoureusement et lui enlève 4 pièces de canon et 400 prisonniers. A l'arrivée de la Division, un vif combat s'engage et dure sans résultat jusqu'à 10 heures du soir ; nos troupes sont alors obligées de se retirer sur Vérone. La 4e Demi-brigade avait eu 41 morts parmi lesquels le Capitaine Adjudant-major Lacaze, et 94 blessés : de ce nombre étaient les Capitaines Massy et Darguiez, les Lieutenants Fidèle et Poitevin, les Sous-lieutenants Saunier et Champion. Le Lieutenant Rousseau a été fait prisonnier.

La 4e formait l'arrière-garde; elle contint, éloigna d'abord les hussards ennemis; mais ceux-ci devenant toujours plus entreprenants, elle fit halte, feignit de leur prêter le flanc et les vit bientôt accourir. Ils arrivaient tumultueux, confiants; une décharge meurtrière en étendit une partie dans la poussière , et rendit les autres plus circonspects.

Alvinzi s'arrête aux portes de Vérone et occupe la forte position de Caldiero.

Caldiero (22 vendémiaire)

Le 21 vendémiaire an V (12 octobre 1796), la 4e Demi-brigade en tête de la Division part pour Vérone et marche sur Caldiero. Arrivés à Saint-Martin, les 2e et 3e Bataillons suivent la grand'route : le 1er prend sur la gauche pour tourner un village à mi-chemin de Caldiero. Après un court engagement, le poste est enlevé ; l'ennemi laisse 2 canons et 500 prisonniers. Les 2e et 3e Bataillons ont beaucoup à souffrir du feu de l'artillerie ennemie ; cependant on conserve cette position toute la nuit et on ne la quitte que le lendemain matin 22 (13 octobre), pour aller chercher l'ennemi sur les hauteurs de Caldiero. L'attaque se fait de front : les 2e et 3e Bataillons de la 4e tombent au milieu d'un fort détachement autrichien embusqué dans un ravin. Leur position était critique, mais la valeur de ces braves soldats les met au-dessus du danger : ils fondent à la baïonnette sur l'ennemi qui criait déjà victoire, renversant tout ce qui ne met pas bas les armes, et font un grand nombre de prisonniers.

Pendant ce temps, le 1er Bataillon a tourné l'ennemi par la gauche malgré la résistance opiniâtre qui lui était opposée. Malheureusement l'arrivée de nouvelles troupes ennemies force le Bataillon à se replier sur les 2e et 3e. La Demi-brigade réunie se met alors en bataille sur les bords d'un fossé afin d'arrêter les progrès des Autrichiens; malgré le feu écrasant de l'artillerie, elle conserve cette position jusqu'à la nuit et, à la faveur de l'obscurité, elle bat en retraite sur Vérone. La 4e avait perdu dans cette affaire 35 morts, dont 2 Officiers (Capitaine Adjudant major Floquet, Sous lieutenant Rigault), et 146 blessés, dont 14 Officiers (Chef de Bataillon Savetier Candras, Capitaines Donna, Teulet, Lebeau, Gros, Duthu et Derville (ou Deville); Lieutenants Paysse (ou Paussy), Blangir, Doré (ou Dors); Sous lieutenants Betrèze (ou Belbèze), Comtois (ou Courtois), Richards et Laplace (ou Laplane)).

Situation le 22 octobre 1796
Division Augereau à Vérone. 4e Demi-brigade : 2163 hommes

Bonaparte voyant qu'il ne peut déloger les Autrichiens en les attaquant de front se décide à tourner la position. La division se rend le 13 à Tomba. Le 23 brumaire (14 novembre), Bonaparte sort de Vérone par la porte de Milan, côtoie la rive droite de l'Adige, repasse le fleuve à Ronca et se trouve sur le flanc de l'ennemi au milieu de marais coupés seulement par deux chaussées : l'une à gauche va sur Vérône, l'autre à droite traverse un ruisseau, l'Alpone, au village d'Arcole, et rejoint la route de Vérone à Vienne, derrière les retranchements de Caldiero.

Arcole (26 et 27 brumaire)

Là s'engage une terrible bataille de deux jours. La 4e Demi-brigade, arrivée le 24 à Ronco, passe l'Adige le 25, et le 26 elle marche sur Arcole par une chaussée étroite, construite entre deux marais. Arrivée près du village d'Arcole, elle trouve la 5e Demi-brigade légère culbutée sur le côté droit de la chaussée et est arrêtée elle-même par un feu terrible de mousqueterie après avoir pris la place de la 5e, et voit successivement accabler tout ce qui se présenta. Dans l'aprés-midi le Général en chef, suivi de son Etat-major, et le Général Augereau se présentent à la tête de la Division : ils exhortent la troupe à déboucher de la chaussée où elle est écrasée par le feu des batteries autrichiennes. Mais la troupe est rebutée, éperdue; il cherche vainement à lui rendre son audace, vainement il lui rappelle l'intrépidité dont elle a si souvent fait preuve, et lui peint l'humiliation de l'attitude qu'elle présente. Sa voix, pour la première fois sans puissance, n'éveille ni enthousiasme ni souvenirs. Ils donnent eux-mêmes l'exemple. Bonaparte se saisit d'un drapeau, Augereau en pred un autre, et tous deux s'élancent sur la chaussée au milieu d'une grêle de projectiles, mais cet héroïsme ne réveille pas le moral des troupes découragées. L'exemple est aussi stérile que les paroles et tout reste immobile; quelques Officiers se pressent autour de leurs Généraux, les arrêtent et les font retrograder. La journée s'achève dans cette terrible position.

A la nuit la Division et l'armée se replient sur Ronco. Chargée, le 16, de la garde du pont, la 4e franchit l'Adige le 17 (27 brumaire), à 8 heures du matin sous la conduite du Général Augereau ; elle prend à droite pour traverser un pont lancé à la hâte sur un canal latéral. Le passage est effectué sous le feu d'une batterie ennemie qui en défend 1'accès et nous fait beaucoup de mal ; la Demi-brigade recueille la 51e, qui vient d'être repoussée, et force les Autrichiens à se replier sur Arcole. Arrêtée à son tour par des troupes embusquées derrière les murs et dans les fossés, elle éprouve une résistance qu'elle fut longtemps à vaincre. Trois fois elle en chasse l'ennemi qui trois fois rentre dans sa position.

A 6 heures du soir; elle tente une quatrième attaque, appuyée par une vigoureuse charge des Guides du Général en chef, elle parvient enfin à mettre l'ennemi en déroute. Trois cents fuyards autrichiens, commandés par un Major, s'enferment dans un château et accueillent la Demi-brigade par un feu meurtrier; sommés de se rendre sous peine de voir iucendier le château, ils mettent bas les armes.

Actions d'éclat : Au cours de cette mémorable affaire, le Général en chef, en parcourant les rangs pour électriser les troupes, était tombé sur le bord des marais : Boudet, Sergent de Grenadiers, vole à son secours et, atteint par une balle qui le traverse de part en part au moment où il allait l'en retirer, il s'écrie : "II vaut mieux que ce soit moi que le général". Selon d'autres sources : "Je suis mort, je le sens; mais, du moins, n'est-ce pas le général qui est frappé". Le Caporal Pallier, interpelé semble t'il par Boudet, et voyant le Général en Chef dans l'eau, se précipite pour l'en retirer. "Le général, plein de sensiblilité, la lui témoigne de la manière la plus touchante et la plus noble" (Journal historique des marches et opérations de la 4e Demi-brigade). Rigo pour sa part dit qu'il s'agit du Caporal Pailhes (sic) et du Grenadier Bayrou qui tous deux entreront par la suite dans la Garde des Consuls. Fabry parle du Sergent de Grenadiers du 2e Bataillon Boulet (sic - blessé à cette occasion) et du Caporal Piallet (sic) de la 3e Compagnie du 2e Bataillon.

Ce qui est certain, c'est que le 20 novembre 1800 (29 brumaire an 9), Bonaparte à qui l'on soumet la demande suivante : "Bouday, ex-sergent des grenadiers dans la 4e demi-brigade, qui a rendu au Premier Consul le service de le tirer d'un marais où il était tombé, demande la pension de retraite" réponds : "Je prie le citoyen Frère (Chef de brigade dans la garde des Consuls) de me faire connaître si ce citoyen est digne, par sa conduite et sa tenue, d'être fait sous-lieutenant dans la garde ..." (Correspondance de Napoléon, t.6, lettre 5189). C'est donc bien le Sergent Bouday, ou Boudet, dont il est question dans cet épisode, Sergent qui au final, n'est pas mort à Arcole, comme le prouve ce document.

Dans une autre affaire, Cambret, Grenadier, indigné de voir une Division entière acculée derrière une digue, part seul et s'élance le long de la chaussée. Là, à portée de pistolet de l'ennemi, il met un genou en terre et brûle toutes ses cartouches. "Avancez donc, criait-il à ses camarades, vous voyez bien qu'on ne me tue pas; apportez-moi des cartouches". Personne ne lui en apportait; il est tué en se relevant pour aller en prendre. Le Capitaine adjudant-major Dupin sauve une pièce de canon qu'on abandonnait faute d'attelage. Magny et d'autres Capitaines se font remarquer par leur brillante conduite. Le Capitaine Danture est fait Chef de Bataillon sur le champ de bataille.

La 4e Demi-brigade avait eu 51 tués, dont 7 Officiers : les Capitaines Paumier (ou Sauniers), Duerbey (ou Derbey), Andrieu, le Lieutenant Bélanger, et les Sous lieutenants Peyret, Bourgeois et Vignon; et 218 blessés, dont 5 Officiers connus : les Capitaines Sirvin, Teulet, Delpil et Ragonnet, l'Adjudant major Ragouis.

La division quitta le village d'Arcole. Elle traversa Caldiero, Saint-Martin, s'arrêta un jour à Vérone, et se mit en route pour les montagnes du Tyrol. Arrivée à Santa-Anna (Sainte Cenne ?), elle marcha de là sur Péri pour couper la retraite à l'ennemi. Arrivée trop tard, elle ne put rencontrer que 400 hommes d'arrière garde; elle les fit prisonniers, s'empara des bagages de l'ennemi et brûla un équipage de pont tout neuf qu'elle ne pouvait emporter. La Division rentre à Ronco, par Luchniza et Vérone (23 novembre), elle y restera jusqu'au 24 nivôse an V (13 janvier 1797).

Le 20 décembre 1796 (30 frimaire an V), Bonaparte écrit depuis son Quartier général de Vérone, au Général Berthier : "Vous voudrez bien donner l'ordre au général Augereau de faire reconnaître les officiers suivants aux différentes demi-brigades de sa division, et prévenir chacun de ces officiers en particulier, que j'ai demandé pour eux des brevets au Directoir exécutif.
4e Demi-brigade de ligne.
Frère, chef de brigade, commandant.
Arnaud, chef de bataillon, chargé de l'administration.
Candras, Cassan, Gros, commandant les trois bataillons.
Lieubot, chef de bataillon, commandant en second.
Gueringot, chef de brigade, demande une place dans l'intérieur.
Manneville, Jann, chefs de brigade, demandent leur retraite.
Brie, Douay, Lenfant, Cavallier, chefs de bataillon. Les prévenir qu'ils peuvent se retirer dans leur domicile; qu'ils envoient leurs papiers au ministre pour leur retraite.
Commesse, chef de bataillon, commandant en second un bataillon provisoirement ..." (Correspondance de Napoléon, t.1, lettre 1295).

Le 21 décembre 1796 (1er nivôse an V), Bonaparte écrit depuis son Quartier général de Vérone, au Général Berthier : "Vous voudrez bien donner l'ordre au général Joubert de faire reconnaître les officiers suivants aux différentes demi-brigades de sa division, et prévenir chacun de ces officiers en particulier que j'ai demandé pour eux des brevets au Directoir exécutif.
... 22e Demi-brigade d'infanterie légère.
Magny, capitaine de la 4e demi-brigade, promu au grade de chef de bataillon, commandant
..." (Correspondance de Napoléon, t.1, lettre 1304).

Toujours le 20 décembre 1796 (30 frimaire an V), Bonaparte écrit depuis son Quartier général de Vérone, au Général Berthier : "... Les grenadiers de la 63e demi-brigade faisant partie aujourd'hui du 1er bataillon de grenadiers seront incorporés dans la journée de demain, deux compagnies dans la 4e demi-brigade et une compagnie dans la 51e
Les deux bataillons de la 55e demi-brigade seront incorporés. Un bataillon dans la 5e demi-brigade légère, et un bataillon dans la 4e de ligne
" (Correspondance générale de Napoléon, lettre 1174).

Le 12 janvier 1797 (23 nivôse an V), par ordre du Général en Chef Bonaparte, une lettre est adressée depuis Roverbella au Général Augereau : "... Le général Augereau fera en conséquence toutes ses dispositions.
J'ai vu, par sa lettre du 22, qu'il ne lui restait plus à faire mouvoir que la 4e demi-brigade ...
" (Correspondance de Napoléon, t.2, lettre 1373).

Le 13 janvier 1797, les Autrichiens, reprenant l'attaque, se présentèrent sur l'Adige. A cette date, un Bataillon de la 4e reçoit l'ordre de se porter sur Aughiari pour soutenir la 51e et arrêter Provera dans sa marche vers Mantoue. Il était trop tard et il fallut attaquer Aughiari, où l'ennemi s'était déjà installé ; devant des forces supérieures les troupes françaises battaient en retraite, lorsque le 9e Dragons chargea avec tant d'à-propos qu'il mit l'ennemi en déroute et lui fit 250 hommes prisonniers. Le Bataillon de la 4e avait eu dans cette affaire 12 morts, dont 1 Officier (Lieutenant Chausson), et 18 blessés, dont 1 Officier (Sous lieutenant La France).

Il rentra à Ronco et, pendant la nuit, 160 autres prisonniers furent faits par une de nos patrouilles commandées par le citoyen Leuba, Chef de Bataillon de la 4e de Bataille. "Je reçus, dit ce Chef de Bataillon, ordre de me porter avec 100 hommes d'infanterie et 25 dragons sur Izola-Porcharina... Je trouvai toutes les routes coupées ... Un détachement de dragons rapporte qu'auprès de Séala, sur l'Adige, des paysans leur avaient annoncé la présence d'officiers autrichiens dans une maison du village ... Le chef de brigade Frère m'ordonna d'y aller avec mon détachament pour tâcher de les surprendre. Je partis avec 60 hommes et 25 dragons; une partie de ce détachement fut sous les ordres du capitaine Duthu et d'un officier de cavalerie sur la gauche, celle que je commandais prit à droite. Le chemin que j'avais pris étant beaucoup plus court, je fus obligé d'attendre fort longtemps .... Voyant que la gauche ne pouvait pas pénétrer, je fus forcé d'ordonner qu'on chargeât en faisant beaucoup de bruit ... Ils nous crurent beaucoup plus nombreux et furent si surpris, qu'ils se rendirent sans tirer un seul coup de fusil. J'eus donc l'avantage, avec 30 hommes d'infanterie et 12 cavaliers, de faire prisonniers 162 soldats, 6 officier... et de prendre de 30 à 35 chevaux" (Rapport du Chef de Bataillon Leuba).

Pertes. - Officiers: Chausson, Sous-lieutenant, tué; Lafranque, Sous-lieutenant, blessé; Cassan, Chef de bataillon; Cortemberg, Capitaine; Ragouis, Adjudant-major; Lebeau, Lieutenant, prisonniers. - Sous-officiers et volontaires: 11 tués, 17 blessés.

La Demi-brigade se réunit à la suite de cette affaire; elle prit la tête de la division, s'avança sur Bassano, en chassa l'ennemi, et revint s'établir à Castel-Franco, qu'elle occupa jusqu'au 27 février.

Provera, refoulé sur Mantoue, fut enveloppé à la Favorite et obligé de mettre bas les armes. De son côté, Alvinzi avait été battu à Rivoli, le 14 janvier, de sorte que Mantoue, n'ayant plus rien à espérer, dut capituler quelques jours après.

Le 17 janvier 1797 (28 nivôse an V), le Général en chef Bonaparte écrit depuis Vérone au Général Berthier : "... La division du général Augereau sera composée des 27e demi-brigade d'infanterie légère, 4e demi-brigade de bataille (sic), 40e idemm, 51e idem, 57e idem, 9e régiment de dragons, 6 pièces d'artillerie légère, 6 pièces d'artillerie à pied.
Elle se tiendra prête à marcher le 1er du mois prochain, et se réunira toute à Legnano et environs ...
" (Correspondance de Napoléon, t.1, lettre 1397 ; Correspondance générale, lettre 1292).

Le 1er février 1797 (13 pluviôse an V), depuis le Quartier général de Bologne, le Général en chef Bonaparte écrit au Général Miollis pour le féliciter, lui et sa Brigade, dont la bravoure au cours du siège de Mantoue, la place "au côté de la 4e ... et de toutes les vieilles troupes auxquelles nous devons le succès de la campagne que Mantoue va couronner" (Correspondance générale de Napoléon, lettre 1345).

Au mois de février, Bonaparte signait avec le gouvernement pontifical le traité de Tolentino, qui mit fin aux hostilités dans la péninsule.

Armée d'Italie, 5 mars 1797
Commandant en Chef Général Bonaparte
2e Division Généraux Augereau et Guieu (9165 hommes, 857 cavaliers)
27e Demi-brigade légère
4e, 40e, 43e et 51 Demi-brigades de Ligne
1er Hussards
24e Chasseurs
9e Dragons
5e de cavalerie
Artillerie (193 hommes)

Le 6 mars 1797 (16 ventôse an V), par ordre du Général en Chef, le Chef de Brigade Frère, de la 4e, se voit accorder une gratification de 10000 livres (Correspondance de Napoléon, t.2, lettre 1548).

Libre de ses mouvements, le Général en chef, à la tête de 55.000 hommes, forme le projet de marcher sur Vienne. L'armée marcha alors sur Trévise, se répandit le long de la Piave.

Le 12 mars, l'armée leva son camp et alla se mettre en bataille à portée de canon des Autrichiens. Elle avait passé les deux tiers de la journée dans cette attitude : ceux-ci considérèrent son déploiement comme une vaine menace, et posèrent les armes. C'est ce qu'elle attendait. Elle descendit aussitôt par pelotons dans la rivière, franchit la Piave ayant de l'eau jusqu'à la ceinture ; et, tombant sur ses imprudents ennemis elle les dispersa, les poussa au loin. L'armée se jeta sur leurs traces: elle traversa Conegliano, Sacile, atteignit le Tagliamento. Les Autrichiens étaient en bataille sur la rive opposée. Le feu s'ouvrit, et la mitraille se croisa jusqu'à une heure d'un bord à l'autre. Les grenadiers venaient de se réunir : ils s'élancèrent à travers le torrent, la 4e les suivit en colonnes par bataillon; elle traversa la plaine ayant son artillerie dans les intervalles; elle marcha, combattit, n'arrêta pas qu'elle ne fût à Valvassone.

Pertes. - Officiers: Cassagnet, Sous-lieutenant; Montagueil, idem, blessés. - Sous-officiers et soldats: 18 tués, 14 blessés.

Le 14 mars 1797 (24 ventôse an V), par ordre du Général en chef, une lettre est expédiée depuis le Quartier général à Sacile, au Général Guieu : "... Les 4e et 51e demi-brigades de bataille (sic) seront commandées par le général de brigade Point, qui aura sous ses ordres l'adjudant général Gilly-vieux ..." (Correspondance de Napoléon, t.2, lettre 1579).

La Demi-brigade dépassa successivement Passeriano, Palma-Nova, Trevigliano.

Le 19 mars 1797 (29 ventôse an V), le Général Guieux écrit depuis Trivigiano au Général au général en chef : "A mon arrivée à Trivigiano, j'ai trouvé cette ville pillée par des soldats de la division Serrurier, la mienne n'a pas été plus sage, et a fini de ruiner ses pauvres habitans; le chef de brigade Auvray me rend compte que des militaires faisant partie de l'avant-garde, et quelques uns de la quatrième y sont entrés malgré la force armée, et ont poussé la scélératesse jusqu'à incendier une maison. Je viens de donner un ordre pour prévenir de semblables excès ; mais je crois qu'un ordre de votre part est nécessaire dans le moment où nous allons entrer dans le pays conquis, et où il est à propos de nous faire aimer.
Le soldat, livré au pillage, a méconnu ses chefs ; un volontaire de la soixante-neuvième a couché en joue le chef de bataillon Arnaud, qui voulait arrêter le désordre : cet individu a été consigné, et on l'a laissé évader. Je vous envoie copie de l'ordre que j'ai donné
" (Correspondance inédite et confidentielle de Napoléon Bonaperte, t.2 Italie).

Le lendemain 20 mars (30 ventôse an V), sur ordre du Général en chef, l'ordre suivant est adressé aux troupes depuis le Quartier général de Palmanova :
"L'armée a passé la rivière de l'Isonzo sous le feu de l'ennemi et à gué; la division du général Serurier sur San-Pietro, la division du général Bernadotte sur Gradisca, où l'ennemi s'était renfermé et fortement retranché. L'ennemi, épouvanté de l'audace des premières attaques, a capitulé sur la première sommation du général Bernadotte. 3700 hommes ont été faits prisonniers, sept pièces de canon et huit drapeaux enlevés. Le général Masséna a fait de son côté 800 prisonniers vers Pontebba. Le général en chef, en louant la bravoure et l'intrépidité des troupes dans les différentes journées qui viennent de se succéder, voit avec déplaisir les excés auxquels se sont livrées plusieurs demi-brigades, soit quelques corps de la division Bernadotte à Cadripo, soit la 69e demi-brigade de la division Serurier. Le général en chef rappelle à tous les généraux l'ordre qu'il a donné de faire fusiller les pillards" (Correspondance de Napoléon, t.2, lettre 1607).

Le même 30 ventôse an V (20 mars 1797), selon l'historique régimentaire, le Général en chef accorde à l'armée d'Italie cent sabres d'honneur, dont la 4e Demi-brigade a sa part ainsi que le constatent les Archives du dépôt de la guerre (sic) où l'on relève les noms suivants :
- Lajoux, Grenadier. Est entré le premier dans les retranchements de Primolano et a pris un drapeau.
- Laiglon, Sergent de Grenadiers. A fait prisonnier un Officier autrichien au milieu de sa troupe.
- Girardel (dit Mariot), Sergent. A reçu trois coups de sabre à la bataille de Saint-Georges; a fait vingt-six prisonniers à Caldiéro et pris deux canons à Arcole.
- Fourcade, Sergent. A pris un Colonel autrichien à Bassano.
- Carles, Sergent. Est entré le premier dans les retranchements de Céva, et, un des premiers, a passé le pont de Lodi.
- Héricey, Sergent. A Castiglione se défit de trois cavaliers qui le chargeaient, délivra un de ses camarades prisonnier; sauva un Sous-lieutenant qu'il alla chercher blessé au milieu des rangs ennemis; à Arcole, sauva une pièce de canon; à la Chiusa, monta un des premiers à l'assaut. Mort à Essling, Sous-lieutenant.

La 4e Demi-brigade arriva le 24 mars devant le fort de la Chiusa. L'ennemi était retranché avec soin, et le poste réputé imprenable : elle l'attaqua néanmoins avec un Bataillon de la 27e légère; elle s'élança à travers les rochers, escalada des hauteurs qui paraissaient inaccessibles. La division, de son côté, essaya de faire une diversion, et ne recueillit que des sarcasmes. Les Impériaux, qui s'amusaient de ses efforts, daignaient à peine répondre à son feu. Mais tout-à-coup descendent avec fracas des blocs de rochers. Ils lèvent la tête et voient le danger qui les menace : ils ne se déconcertent pas cependant; loin de là, ils s'emportent, veulent venger par les flammes une si audacieuse agression. Une forêt épaisse ceint la montagne, ils y mettent le feu. Mais la division arrive au pas de charge. Le Sous-lieutenant Larousse prend son élan, les troupes le suivent, et le fort est emporté. Enlevée d'assaut, la garnison devait passer par les armes; mais le soldat, aussi humain que brave, se borne à la constituer prisonnière.

Voici le contenu des rapports officiels. "La 4e, en avant-garde, arrive le 4 germinal sous le fort de la Chiusa. L'ennemi, retranché dans cette position que la nature et l'art rendaient terrible, et qu'il fallait absolument enlever pour ouvrir le passage, attendait les Français avec calme. Ce poste était considéré comme imprenable par son front, mais est-il quelque obstacle insurmontable pour les braves qui viennent l'attaquer ? Bientôt les 2e et 3e bataillons de la 4e et un bataillon de la 27e légère reçoivent l'ordre de gravir une montagne à pic sur leur gauche, dominant le fort de la Chiusa, et qu'on avait crue jusqu'alors impraticable. Déjà les plus intrépides en ont atteint la cime, plutôt à l'aide des mains que des pieds, et sont bientôt suivis de tout le reste. A midi, les bataillons sont tous réunis sur le faite du mont, et, pendant que les uns roulent sur le fort des quartiers de roche qui lui annoncent sa chute, les autres essaient de descendre pour couper la retraite à l'ennemi. Celui-ci, surpris de se voir dominer, tente de se venger d'une semblable témérité en mettant le feu à la forêt qui est sous les pieds de nos troupes; mais le vent était trop faible et le feu ne gagna que lentement. La division qui était dans la gorge, en face du fort, s'aperçoit que l'inquiétude et l'alarme commençaient à gagner l'ennemi; elle ne lui laisse pas le temps de la réflexion : on bat la charge et on monte à l'assaut. L'Autrichien, surpris, épouvanté, pressé de toutes parts, ne sait plus de quel côté opposer résistance. Bientôt le fort est pris et la garnison prisonnière de guerre. D'après les lois de la guerre, elle devait être passée au fil de l'épée, mais si le Français est terrible dans les combats, il est grand et généreux après la victoire : les soldats eux-mêmes demandent grâce pour leurs ennemis vaincus et ils sont considérés comme prisonniers de guerre" (Précis des marches, batailles et actions de la 4e Demi-brigade).

Le lendemain (5 germinal an V), le Général en chef écrit depuis son Quartier général à Gortiz au Directoire exécutif, au sujet de l'affaire de la Chiesa : "... Cependant le général Guieu poussa la colonne qu'il avait battue à Pulfero jusqu'à la Chiusa autrichienne, poste extrêmement retranché, mais qui fut enlevé de vive force, après un combat très-opiniâtre, où se sont particulièrement distingués les généraux Bon, Verdier et la 4e demi-brigade ..." (Correspondance de Napoléon, t.2, lettre 1632; Correspondance générale, lettre 1476).

Le Général Guieu, commandant la Division, écrivait quelques jours après au Général en chef : "Dans les divers rapports qui m'ont été faits des affaires de Stuppiza et de la Chiusa, je remarque beaucoup d'individus qui ont mérité par leur bonne conduite d'être distingués : De ce nombre, sont : le lieutenant de grenadiers Saurs qui a forcé les canonniers autrichiens à retourner sur le fort les pièces qui étaient dans la redoute et à faire feu sur leurs camarades. La Rousse, sous-lieutenant de grenadiers; celui-ci plus particulièrement recommandé à la reconnaissance nationale. Cet officier réunit à la bravoure de la moralité et des talents". La lettre du Général Guieu porte l'annotation suivante de la main de Bonaparte : "Le chef d'état-major donnera ordre que le citoyen La Rousse soit reconnu demain comme lieutenant et il écrira une lettre flatteuse".

Le Bulletin de la Grande Armée résume ainsi le rôle de la Demi-brigade : "La Chiusa fut enlevée par la 4e de ligne, surnommée l'Impétueuse". A noter que le Capitaine Mercier a été tué au cours de cette affaire.

Le passage était ouvert : la division occupa successivement Trevisano, Villach.

Le 28 mars (8 germinal an V), depuis le Quartier général à Villach, une lettre est expédiée au Général Guieu, sur ordre du Général en chef :
"Le général en chef ordonne au général Guieu de faire rejoindre ce qu'il a de la 4e demi-brigade au premier village sur la route de Tarvis, du moment où l'avant-garde du général Chabot sera arrivée sur la Gail.
Le général Guieu fera passer le pont de la Drave à une demi-brigade ainsi qu'à un de ses régiments de troupes à cheval, demain à sept heures du matin, lorsque la division du général Masséna aura filé, ayant reçu l'ordre de partir demain, à cinq heures du matin, pour se porter sur Klagnefurt. Cette demi-brigade prendra position à l'enfourchure des grandes routes dont l'une conduit à Klagenfurt et l'autre à Saint-Veit ...
" (Correspondance de Napoléon, t.2, lettre 1648).

La Division se rend ensuite à Clagenfurth, et arriva le 3 avril à Neumark. La 4e gagna Judembourg. Le 21 germinal (10 avril), la Division Guien arrive à Leoben où les préliminaires d'une paix glorieuse arrêtent sa marche. Cette campagne mémorable avait coûté à la Demi-brigade 1599 hommes, dont on trouve le détail dans l'état ci-joint certifié véritable par le Chef de brigade Frère :

Grades
Morts
Blessés
Prisonniers
Observations
Chef de Brigade
Chefs de Bataillon
Adjudants majors
Capitaines
Lieutenants
Sous lieutenants
Sous officiers et Soldats

2
1
2
9
10
11
351

1
5
3
16
11
15
866


1
1
3
4
1
286

35 Officiers tués

51 Officiers blessés

Totaux
386
917
296
 
Total général
1599
 

Le Précis des marches et combats conclut en ces termes : "La 4e Demi-brigade, dans tant de batailles où elle a assisté, a eu la douleur de voir succomber un grand nombre de ceux qui la composaient. Ceux qui ont survécu sont consolés par l'idée qu'ils sont morts au champ d'honneur et qu'eux-mêmes peuvent être encore utiles à leur patrie".

Le 26, sont encore blessés les Sous lieutenants Castagnet et Montagnet.

La Division revint à Vérone au mois de juin; elle y restera jusqu'après le traité de Campo-Formio (17 octobre 1797).

Le 14 juin 1797 (26 prairial an 5), le Général en chef Bonaparte écrit depuis Monbello au Général Berthier : "... Vous ordonnerez que l'on forme les brigades de la manière suivante :
... 2e Division ...
La 4e de ligne et la 40e, 3e Brigade : Verdier } Augereau
..." (Correspondance de Napoléon, t.3, lettre 1919; correspondance générale, t.1, lettre 1674). Note : en l'absence de Augereau, le commandement intérimaire de la 2e Division est confié au Général Bon.

Toujours le 14 juin 1797 (26 prairial an 5), le Général en chef Bonaparte écrit depuis Monbello au Général Berthier : "Vous voudrez bien ordonner de prendre les mesures pour l'organisation prompte du personnel de l'artillerie de l'armée, ainsi qu'il suit :
Il y a dans ce moment-ci 76 compagnies d'artillerie de demi-brigade, desquelles vous ne devez former seulement que 30 compagnie d'artillerie de brigade, chaque demi-brigade de ligne devant avoir sa compagnie de canonniers.
4e demi-Brigade : - La 4e compagnie de canonniers, dont le citoyen Clarak est capitaine, sera amalgamée avec la compagnie de la 4e demi-brigade dont le citoyen Maffrol est capitaine ...
" (Correspondance de Napoléon, t.3, lettre 1921; correspondance générale, t.1, lettre 1677).

En août, Augereau est nommé commandant de la 17e Division militaire, qui couvre Paris et ses environs. Il est remplacé par le Général Brune, nommé Général de Division.

Le 6 août 1797 (19 thermidor an 5), le Général en chef Bonaparte écrit depuis son Quartier général à Milan au Général Berthier, Chef de l'Etat-major général de l'Armée d'Italie : "Vous trouverez ci-joint une plainte de cinq grenadiers de la 4e demi-brigade qui se plaignent d'avoir été ôtés de la compagnie de grenadiers. Vous voudrez bien me rendre compte pourquoi on les en a ôté et s'il n'y a d'autre raison que la taille, et qu'il soit vrai qu'ils aient été grenadiers pendant deux campagnes" (Correspondance générale, t.1, lettre 1879).

Le 9 novembre 1797 (19 brumaire an 6), par ordre du Général en chef Bonaparte, une lettre est expédiée depuis le Quartier général de Milan, au Général Vignolle : "... Vous donnerez l'ordre au général Victor de se rendre avec toute sa division à Vérone. Dès l'instant qu'il y sera arrivé, le général Brune partira avec la 4e, la 40e, son état-major, ses administrations et son artillerie; il n'emmènera point avec lui de cavalerie, et se rendra à Brescia ..." (Correspondance de Napoléon, t.3, lettre 2332). Il est précisé que Brune doit répartir ses "demi-brigades dans les plus gros villages voisins, de manière que la troupe soit bien". Et de rajouter : "Lorsque tous ces mouvements seront effectués, l'armée se trouvera donc placée de la manière suivante :
... 2e division, Brune, à Brescia 4e de bataille, 40e idem, 43e idem, 51e idem, Artillerie toute attelée de chevaux ...
".

Le même jour, le Général en chef Bonaparte écrit depuis son Quartier général de Milan, au Général Vignolle : "Vous préviendrez les 18e, 25e, 32e et 75e de bataille qu'elles sont destinées à être les premières pour partir pour l'armée d'Angleterre.
Vous donnerez le même ordre aux 4e, 40e, 43e et 51e de bataille ...
... Vous donnerez l'ordre aux généraux ... Brune ... de se tenir prêts à partir, comme devant faire partie de l'armée d'Angleterre ...
" (Correspondance de Napoléon, t.3, lettre 2334; correspondance générale, t.1, lettre 2202).

L'Etat des Demi-brigades, établi le même jour, précise que la 4e, destinée pour l'expédition d'Angleterre, comprend 2200 hommes (Correspondance de Napoléon, t. 3, lettre 2335).

Le 11 novembre 1797 (21 brumaire an 6), le Général en chef Bonaparte écrit depuis sont Quartier général à Milan, au Gé,éral Vignole : "Vous trouverez ci-joint, Général, l'état des hommes auxquels j'accorde des sabres; vous voudrez bien faire écrire la légende qui est à côté, sur ces sabres, et les leur envoyer. Vous pourrez provisoirement écrire à chaque chef de brigade, et leur donner la liste des hommes qui ont été nommés. Je vous prie aussi de m'adresser une copie de cette liste, telle qu'elle est ci-jointe" (Correspondance de Napoléon, t.3, lettre 2347; correspondance générale, t.1, lettre 2220).

Suit l'état nominatif établi par le Général Bonaparte (Correspondance de Napoléon, t.3, annexe à la pièce 2347; correspondance générale, t.1, annexe lettre 2202) que l'on pourra comparer avec ce qui est dit dans l'historique régimentaire (plus haut) à la date du 20 mars 1797 (30 ventôse an 5); pour la 4e de Ligne, on note :
- 1er Bataillon, Compagnie de Grenadiers : Lajoux (Marc), Grenadier, N°39. Pour être entré le premier dans les retranchements de Primolano et avoir pris un drapeau ennemi.
- 1er Bataillon, Compagnie de Grenadiers : Laiglon (Pierre), Sergent, N°40. Pour avoir fait prisonnier un Officier supérieur autrichien, au milieu de sa troupe, à l'affaire de Primolano.
- 3e Bataillon, 5e Compagnie : Mariot (Antoine), Sergent, N°41 : Pour avoir fait vingt-six prisonniers, à l'affaire de Caldiéro.
- 3e Bataillon, 8e Compagnie : Fourcade (Jean), Sergent, N°42. Pour avoir fait prisonnier un Colonel autrichien, à la bataille de Bassano.
- 3e Bataillon, 3e Compagnie : Carles (Jean), Sergent, N°43. Pour être entré le premier dans les retranchements de Ceva, et avoir passé un des premiers le pont de Lodi.

La Division rentra en France au commencement de l'année 1798 : la 4e Demi-brigade, dirigée sur Le Havre, y arriva au mois de mars et fit partie de la Brigade Douné, Division Championnet.

En 1798, la 4e participe à l'expédition aux Iles Saint-Marcouf.

certificat 4e de Ligne
Certificat délivré au Citoyen Ambroise Duberset, natif de l'Ain. Lieutenant à la 5e Compagnie du 3e Bataillon. A fait les campagnes de 1778 à 1779. Celle de 1792. Celles des Pyrénées, Italie, et Armée d'Angleterre. Fait à Cherbourg le 3O thermidor an 6. Lieutenant le 8 octobre 1793. Plus de 1O Signatures. Format 31X2OCms, 4e 1/2 Brigade avec tampon à encre de la Brigade et tampon du Commissaire des Guerres. Marqué en haut à gauche "ARMEE D'ANGLETERRE". Communiqué par un de nos correspondants

En 1799, l'Angleterre, l'Allemagne, l'Autriche et la Russie coalisées menacent nos frontières du Zuidersée au golfe de Tarente. L'Italie nous échappe; tandis que Masséna défend la Suisse (victoire de Zurich), Brune sauve la Hollande (Bergen, 19 septembre; Alkmaer, 2 octobre, et Castricum, 6 octobre).

La 4e Demi-brigade, tirée de l'Armée d'Angleterre, est réunie à Rouen, d'où elle doit se rendre sans délai rejoindre l'armée de Batavie; elle n'y arrive que le 7 octobre, le lendemain de la troisième victoire de Brune, et après le 18 Brumaire, elle fut rappelée à l'armée du Rhin, sous les ordres du Général Moreau.

Le 4 décembre 1799 (13 frimaire an 8), le Consul Bonaparte fait écrire, depuis Paris, au Général Berthier, Ministre de la Guerre : "Le ministre de la guerre réunira chez lui les généraux Moreau et Clarke, pour arrêter ensemble un plan d'opérations pour la nouvelle armée du Rhin.
Les Consuls désireraient que, vers la fin de décembre, l'armée du Rhin se portât en Bavière. Elle sera renforcée, 1° des 4e, 15e, 56e, 42e, 51e, 68e, de deux demi-brigades bataves et deux demi-brigades françaises de l'armée qui est en Batavie, du 21e régiment de chasseurs, qui est à Paris, et de trois régiments de cavalerie, qui sont en Batavie; 2° de tous les bataillons de conscrits qu'il sera possible d'y envoyer et qu'on incorporera au moment de leur arrivée.
Le ministre de la guerre retirera de l'intérieur tous les régiments de cavalerie qu'il pourra, afin de les envoyer à l'armée du Rhin. Il y enverra particulièrement le 11e de hussards, qu'on équipera à cet effet le plus promptement possible
" (Correspondance de Napoléon, t.6, lettre 4413).

La 4e fut placée à la Brigade Sabatier, de la 3e Division (Sahuc), sous les ordres du Chef de brigade Frère. La 3e Division formait l'aile gauche de l'armée et devait garder le Rhin, de Lauterbourg à Frisenheim.

Armée française du Rhin, fin décembre 1799 (Nafziger - 799LCL)

Commandant : Général Moreau

Réserve : Général Moreau (dans Basel)
Division : Général de Division Richepanse
Brigades : Généraux de Brigade Digonnet et Durutte
4e Demi-brigade de Ligne

Le 16 février 1800 (27 pluviôse an 8), Bonaparte écrit au Général Berthier, Ministre de la guerre : "... Donnez l'ordre ... aux dépôts des 4e et 5e de bataille (sic) qui sont encore en Batavie, de se rendre à Strasbourg ..." (Correspondance générale, t3, lettre 4995).

 

- Campagne d'Allemagne (1800)

Moreau prenant l'offensive, fait passer le Rhin par son armée à Kehl, Bâle et Schaffouse.

Situation de l'Armée du Rhin le 25 avril 1800 (Nafziger)
Commandant en chef : Général Moreau
Centre : Lieutenant Général Gouvion Saint-Cyr
Division : Général de division Desbrulys
Brigade : Général de brigade Sahuc, 4ème Demi-brigade (2321 hommes)

Le 5 floréal (28 avril), la 4e Demi-brigade passe le fleuve à Bâle; elle fait partie de la Division de réserve du centre, sous les ordres de Gouvion Saint-Cyr, qui est bientôt remplacé par Richepanse.

Situation de l'Armée du Rhin le 1er mai 1800 (Nafziger)
Commandant en chef : Général Moreau
Réserve : Général en chef Moreau
Division : Général de Division Richepanse : 4ème Demi-brigade

 

Engen

Le 13 floréal (3 mai), la Division marche sur Engen par le Hohenheven qu'occupent les Autrichiens : la 4e Demi-brigade, aux ordres de Durutte, est détachée à gauche sur Leipferdingen; entourée par la cavalerie ennemie, elle serre les rangs, fait feu de tous côtés et contribue activement au gain de la bataille d'Engen. "On ne saurait donner trop d'éloges aux grenadiers ... La 4e y soutint sa belle réputation" (Le Général Dessolles, Chef d'Etat-major général de l'armée du Rhin).

"Le général Moreau s'avança alors à la tête de quatre compagnies qui se conduisirent avec le plus grand dévouement, regagnèrent les avenues du village et rétablirent le combat sur ce point. Le but de ce mouvement était de dégager le général Richepance, dont le feu, qu'on apercevait sur la hauteur de Hohenhewen, était alors extrêmement vif. Ce général, en sortant de Blumenfeld, avait rencontré l'ennemi sur les routes de Wolterdingen et Leipferdingen. Il envoya, à gauche, sur Leipferdingen, le général Durut, avec la 4e demi-brigade de ligne, le 5e de hussards, le 10e de cavalerie et une pièce d'artillerie ; il marcha lui-même sur Wolterdingen avec la 100e demi-brigade, le 3e bataillon de la 50e, les deux bataillons de grenadiers, le 17e de dragons, et le reste de l'artillerie. L'ennemi fut forcé sur ce point, se retira promptement sur les hauteurs de Hohenhewen, où il s'établit et plaça du canon.
La brigade de gauche avança de son côté avec rapidité; la 4e demi-brigade, entourée un moment par la cavalerie ennemie, se serra, tint ferme, fit feu de tous côtés, et ne tarda pas à se dégager.
La tête de la division du général Baraguey-d'Hilliers avança dans ce moment, et le général Richepanse, tranquille pour sa gauche, retira de cette partie le 5e de hussards, le 13e de cavalerie, et marcha de nouveau pour chasser l'ennemi des positions où il venait de s'établir.
A mesure qu'on approchait du grand plateau qui domine Engen, l'ennemi, en se réunissant, opposait de plus grandes forces; il fit des efforts prodigieux pour tourner la gauche du général Richepanse, qui se trouva un moment sans appui, espérant ainsi culbuter sa division sur celle du général Delmas, et séparer le corps de réserve de celui du lieutenant-général Saint-Cyr.
Le général Richepanse rendit vains tous ses efforts, et parvint sur la hauteur qui dominait toute la chaîne dite de Hohenhewen. De cette sommité s'étendait, sur le revers qui faisait face à l'ennemi, un bois qu'il garnit d'infanterie. C'est sur ce front que, pendant plus de trois heures, l'ennemi dirigea le feu de 11 ou 12 pièces d'artillerie qui ne cessaient de tirer à mitraille, et qu'il faisait avancer des bataillons frais à mesure que les nôtres les repoussaient.
Les positions, si longtemps, si opiniâtrement défendues, restèrent enfin à nos troupes. On ne saurait donner trop d'éloges aux grenadiers, dont un de leurs chefs de bataillon , Griolet, resta blessé, après une charge, entre les mains de l'ennemi. La 4e y soutint sa belle réputation
" (Bulletin de l'Armée du Rhin, rédigé par le Général de Division Dessoles, Chef de l'Etat-major de cette armée, et successivement adressé sous la forme de rapports partiels au Ministre de la Guerre, Rapport du 12 au 13 floréal an VIII (2-3 mai 1800). Cité par le Marquis de Carrion-Nissas : "Campagne des Français en Allemagne, année 1800"; Mémoires pour servir à l'histoire militaire sous le Directoire, le Consulat et l'Empire, par le maréchal Gouvion Saint-Cyr.... Tome 2).

Sont blessés à Engen, le Chef de Bataillon Arnaud et les Capitaines Baraigne, Chatelain, Nuget, Teulé.

Le 15 prairial, la Division Richepanse sert de réserve aux Divisions Delmas et Bostoul et la 4e est encore engagée à la bataille de Moeskirch. Moreau atteint encore les Autrichiens à Biberach (19 prairial). "Tandis que Saint-Cyr enlève Biberach, Richepanse tourne l'ennemi par la Risp qui est, en cet endroit, encaissée et bourbeuse. Rien n'arrête l'élan de nos troupes : la 4e traverse la rivière dans l'eau jusqu'à la ceinture. Le général Digonnet, à la tête de la brave 4e, le général Durutte .... gravissent la hauteur".

Le Bulletin de l'Armée du Rhin, rédigé par le Général de Division Dessoles, Chef de l'Etat-major de cette armée, et successivement adressé sous la forme de rapports partiels au Ministre de la Guerre, déclare :
"IV. Rapport du 16 au 2o floréal an VIII (6-10 mai 1800).
BATAILLE DE BIBERACH.
Le général Richepanse, qui s'était dirigé par Schweinhausen, avait de son côté rencontré l'ennemi, qui défendait à deux lieues de distance la route de Biberach. Dès Ingoldingen, il fut obligé de déployer une partie de ses forces, et il s'avança en combattant. Au moment qu'il arrivait sur les hauteurs en deçà de Biberach, les troupes du général Saint-Cyr se précipitaient dans la ville. Il résolut alors d'attaquer le plateau en arrière, où l'ennemi avait un corps nombreux et beaucoup d'artillerie; et, laissant la ville à sa gauche , il descendit dans le ravin.
La Riss est, dans cette partie, encaissée et bourbeuse, et ses bords sont marécageux ; l'artillerie ennemie y faisait tomber une pluie de boulets et de mitraille ; rien n'arrêta nos troupes : la 4e demi-brigade, la 100e et le 3e bataillon de la 50e, et les deux bataillons de grenadiers, la traversèrent dans l'eau jusqu'à la ceinture; le 5e régiment de bussards les suivit avec peine ; le terrain était devenu si mouvant, que le général Richepanse ordonna au 13e de cavalerie et au 17e de dragons d'aller au galop traverser la Riss à Biberach, et de prendre ensuite le chemin de cette ville à Memmingen, sur lequel, par son mouvement, il se portait perpendiculairement.
Ces dispositions furent parfaitement exécutées; le général de brigade Digonet, à la tête de la brave 4e, le général de brigade Durut, à la tête des deux bataillons de grenadiers, gravirent la hauteur, baïonnette en avant. Le 17e de dragons et le 13e de cavalerie débouchèrent en même temps par la route Biberach à Memmingen, et, conduits par l'adjudant général Plausanne et les aides de camp du général Richepanse, se formèrent avec audace sur la droite de l'ennemi.
Toute cette division chargea alors les Autrichiens, qui abandonnèrent précipitamment le champ de bataille, couvert de morts et de blessés
" (de Carrion-Nisas, Marquis, Campagne des Francais en Allemagne, Année 1800, Paris, 1829).

Les Autrichiens abandonnent le champ de bataille. Ont été blessés à Biberach les Capitaines Forot, Calès et Laurent.

A Memmingen, la 4e ne fut pas engagée. Le 15 prairial, le Général Decaen remplaça le Général Richepanse à la tête de la Division : la 4e Demi-brigade ne comptait plus que 1839 hommes sur les 2321 qui avaient franchi le Rhin.

Situation de l'Armée française en Allemagne au 10 mai 1800 (Nafziger)
Commandant en Chef Général Moreau
Réserve : Général en chef Moreau
3ème Division : Général de Division Richepanse
4ème Demi-brigade (3) (1861)

Source : de Carrion-Nisas, Marquis, Campagne des Francais en Allemange, Année 1800, Paris, 1829

 

 

Situation de l'Armée française en Allemagne au 10 juin 1800 (Nafziger)
Commandant en Chef Général Moreau
Centre : Général en chef Moreau
3ème Division : Général de Division Decaen
Brigade Durutte
4ème Demi-brigade (3) (1832)

Source : de Carrion-Nisas, Marquis, Campagne des Francais en Allemange, Année 1800, Paris, 1829

La Division passa le Danube à Dillingen le 1er messidor. Kray, battu à Hochstedt, se retira derrière l'Inn, tandis que Moreau se portait à marches forcées vers Munich pour couper les Autrichiens de leur base d'opérations. La 4e Demi-brigade fit 36 lieues en trois jours, poussant devant elle les troupes de Merfeld, et atteignit Munich le 9 messidor an VIII (28 juin 1800). De son côté, Bonaparte, vainqueur à Marengo, avait conclu la convention d'Alexandrie, qui suspendait les hostilités en Italie.

Armistice de Parsdorf (15 juillet 1800)

Situation de l'Armée du Rhin au 15 juillet 1800 (Nafziger)
Centre : Général en chef Moreau
2ème Division : Général de Division Decaen
Brigade: Général de Brigade Debilly et Durutte
l4ème Demi-brigade Légère (3)
4ème et l00ème Demi-brigades (6)

Le 15 juillet, Moreau signa avec Kray l'armistice de Parsdorf.

Le 5 septembre 1800 (18 fructidor an 8), Bonaparte écrit depuis Paris, à Carnot, Ministre de la Guerre : "... Vous donnerez les ordres à l'armée de l'ouest pour que le détachement de 139 bataillons [sic] de la 4e de ligne rejoigne son corps à l'armée du Rhin ..." (Correspondance générale, t.3, lettre 5630).

Situation en Août 1800 (côte SHDT : usuel-180008 )

Chef de corps : FRERE Chef de Brigade - Infanterie ; CHARPIN Quartier Maître Trésorier ; RATTIER Quartier Maître Trésorier
1e bataillon commandant : Chef de Bataillon Candras - armée d'Italie
2e bataillon commandant : Chef de Bataillon Cassan - armée d'Italie
3e bataillon commandant : Chef de Bataillon Gros - armée d'Italie

 

Situation de l'Armée du Rhin en novembre 1800 (Nafziger)
Centre : Général en chef Moreau
Division : Général de Division Decaen
Brigade : Général de Brigade Debilly
4ème Demi-brigade de Ligne

 

Situation de l'Armée du Rhin 22 novembre 1er décembre 1800 (Nafziger)
Commandant Général : Général Moreau
Centre : Général Moreau
3ème Division : Général de Division Decaen
Brigade : Généraux de Brigade Debilly
4ème Demi-Brigade : 3 Bataillons, 2048 (2100 selon Picard) hommes

Sources : De Carrion-Nisas, Marquis, "Campagne des Francais en Allemagne", Année 1800, Paris, 1829 ; Picard : "Hohenliden"

A la reprise des hostilités (7 frimaire. 28 novembre), l'Archiduc Jean, qui a remplacé Kray à la tête des Autrichîens, prend l'offensive, passe l'Inn et marche sur notre centre par la route de Munich qui traverse, au village de Hohenlinden, une vaste clairière s'ouvrant au milieu des bois.

Situation de l'Armée du Rhin le 1er décembre 1800 (SHAT B2 546)
Commandant en chef : Général Moreau
Centre : Commandé par le Général en chef Moreau en personne
3ème Division Général Decaen : 4ème Demi-brigade de ligne, 3 Bataillons (2048 hommes).

 

Hohenlinden (8 décembre 1800)

Peter MAYR (1758-1836), Capitaine de la 4e demi-brigade d'infanterie de ligne, Augsbourg, 1801. Portrait mis en vente sur le site www.lemoinebouchard.com.
"Miniature sur ivoire, ovale, H. 5,2 cm signée et datée : Pierre Mayr à Augsbourg, 1801, cadre en bois noirci. Peter Maÿr (Fribourg en Brisgau, Allemagne, 1758 - Munich, 1836) travailla à Augsburg et Munich, peut-être aussi en France où l'on rencontre de ses oeuvres. Il francisa parfois sa signature en “Pierre Mayr”, comme c'est le cas ici ainsi que sur le portrait de l'Empereur Napoléon conservé au Louvre. Exécutée avec beaucoup de réalisme dans les traits du visage, cette miniature fut réalisée en 1801 à Augsbourg en Bavière. Elle montre un Officier français en surtout bleu foncé à petites épaulettes typiques de l'époque, à boutons dorés au chiffre "4", cravate noire, sur fond gorge de pigeon. Nous remercions vivement M. Dimitri Gorchkoff  de nous avoir précisé qu'il s'agit du capitaine de la 4e demi-brigade d'infanterie de ligne (1801), avec les boutons au chiffre 4 selon le réglement du 21 février 1793.  Des oeuvres de Peter Maÿr sont conservées au musée du Louvre, au Landesgewerbe Museum, Stuttgart, au Maximilian Museum, Augsbourg, au Musée national, Munich" (WWW.lemoinebouchard.com).

Moreau s'était porté sur Hohenlinden avec six Divisions d'infanterie, dont la Division Decaen, et presque toute sa cavalerie et son artillerie. Le 10 frimaire (1er décembre), la 4e Demi-brigade était en position à Aubing; le lendemain, elle se trouvait avec sa Division à Zornolting et reçut l'ordre de marcher le 12 au matin (3 décembre) à la suite de la Division Richepanse. Tandis que l'armée autrichienne, engagée dans les bois de la rive gauche de l'Inn, débouchait dans la clairière occupée par Moreau, celui-ci lançait Ney par la grande route sur la tête de colonne principale et donnait l'ordre à Richepanse de s'avancer à travers bois pour prendre l'ennemi en flanc et à revers.

La 4e Demi-brigade s'était mise en route à 5 heures du matin sur la chaussée de Wasserbourg. Arrivé à Ebersberg, Decaen y laisse le Général Debrilly avec la 100e et continue sa marche avec la Légion polonaise et la Brigade Durutte (4e et 14e Légères). Cette dernière dégage le Général Drouet (de la Division Richepanse) aux prises avec les troupes refoulées par Ney; elle prend 3000 hommes et 7 canons, puis, revenant sur ses pas, elle marche au secours de la Légion polonaise et là encore le succès est décisif. Au cours de cette bataille, elle perd tout de même 500 hommes.

Le Général Dessoles résume ainsi le rôle de la Division Decaen dans cette glorieuse journée : "Dans les combats que soutint le général Decaen, ses troupes se sont montrées de la façon la plus distiuguée". De ces éloges, la Brigade Durutte mérite la plus belle part et le souvenir de la bataille de Hohenlinden est un des plus glorieux de la 4e Demi-brigade; l'histoire l'a consacré, et, sur le drapeau du 4e, Hohenlinden n'est pas une inscription banale : il résume en un mot la brillante conduite, dans une campagne restée célèbre, d'une Demi-brigade qui comptait déjà à son actif Arcole et sa légende.

Moreau, reprenant sa marche sur Vienne, passe l'Inn et la Salza (22 frimaire - 13 décembre) sans rencontrer de sérieuse résistance. Le Bulletin de l'Armée du Rhin, rédigé par le Général de Division Dessoles, Chef de l'Etat-major de cette armée, et successivement adressé sous la forme de rapports partiels au Ministre de la Guerre, déclare :
"III. Rapport du 18 au 24 frimaire an IX (9- 15 décembre 1800).
PASSAGE DE LA SALZA.
Le général Durutte, qui remontait la Salza pour chercher un gué, aperçoit une barque au-dessus de Laufen. Trois chasseurs de la 14e, qui l'ont également apercue, Bernard, tambour, Malle et Perrier, se jettent à la nage pour la ramener, malgré la rigueur d'un froid excessif, malgré la rapidité du courant de la Salza, encore plus rapide que l'Inn. Après de longs et généreux efforts, ils parviennent à se rendre maîtres de la barque et à la conduire sur la rive gauche.
Le général Decaen, prévenu, saisit avec empressement ce trait de dévouement ; il ordonne au général Durutte de jeter à l'instant 400 hommes sur le bord opposé; il envoie l'adjudant-commandant Plausonne, et le citoyen Decaen, son jeune frère, officier de chasseurs, remplissant auprès de lui les fonctions d'aide de camp, pour se mettre à leur tête, et, pour détourner l'attention de l'ennemi; il engage au même moment une fusillade et une canonnade très vives vers le pont.
Deux compagnies de la 4e, commandées par le capitaine Jean et l'adjudant-major Cornil, passent et s'emparent d'un village, sur la rive droite, qu'ils barricadent, en y laissant quelques hommes pour empêcher leurs flancs et leurs derrières d'être inquiétés ; puis, dans le plus grand silence, ils s'avancent, sur la tête de pont, jusqu'à l'ennemi, qui ne s'occupait que de notre artillerie : il est surpris; les cris et les baïonnettes d'une poignée d'hommes le mettent en déroute, et l'on fait plus de 100 prisonniers, parmi lesquels 4 officiers.
Ce succès ne fut troublé par aucune inquiétude. Tous les bateaux de la rive droite furent bientôt à notre disposition, et, avant la fin du jour, 800 hommes étaient établis sur l'autre rive. On profita de la nuit pour établir un pont-volant, destiné à passer l'artillerie; le pont, détruit par l'ennemi, fut assez réparé pour porter l'infanterie et la cavalerie.
Le général Decaen fit prévenir, dès le soir, le général en chef, qu'une partie de ses troupes avaient passé la Salza
" (: de Carrion-Nisas, Marquis, Campagne des Francais en Allemagne, Année 1800, Paris, 1829).

Le 2 nivôse (23 décembre), la suspension d'armes de Steyer arrêtait la 4e Demi-brigade dans la Haute Autriche, où elle resté cantonnée jusqu'à la signature de la paix. C'est là qu'elle reçut les armes d'honneur accordées à ses braves par des Décrets antérieurs. De nouvelles distinctions récompensèrent les militaires qui s'étaient fait remarquer pendant la campagne :
- Denit, Sergent : un sabre. Bravoure en 1799-1800.
- Fourcade Jean, Sergent : un fusil accordé le 28 juillet 1802. A déjà reçu un sabre en Italie.
- Carles Jean, Sergent : un sabre en 1800 (accordé le 24 janvier 1803) pour sa bravoure; a déjà reçu un sabre en Italie.
- Gourat Jean, Sergent : un sabre accordé le 30 mai 1803. S'est distingué au 30 floréal an II; a eu la cuisse traversée par un biscaïen, à Engen, en montant à l'assaut. Devenu Capitaine en 1809.
- Hericey Jean Pierre, sergent : un sabre d'honneur accordé le 30 mai 1803.
- Laffond Jean, Sergent-major : un sabre accordé le 30 mai 1803. Blessé à l'attaque du camp de Mutquiracha; blessé à Vérone, conserve son poste; à Engen, met en déroute quatre Bataillons avec 50 Grenadiers. Devenu Capitaine, Laffond fut tué à Wagram.
- Martin, Sergent : un sabre pour sa bravoure.
- May Jean Antoine, Sergent : un sabre accordé le 24 janvier 1803 pour sa bravoure.
- Moniet ou Moynet Jean (dit Curbe), Sergent : un fusil accordé le 31 mai 1803 pour sa bravoure.
- Picquenot Francois, soldat : un fusil d'honneur accordé le 8 novembre 1800.
- Antignac Gérard, Sergent : un sabre accordé le 30 mai 1803. Conduite distinguée dans un engagement partiel.
- Astre Jacques, Sergent-major : un fusil accordé le 30 mai 1803. Combattit avec distinction à l'armée d'Italie; a fait un Officier prisonnier et tué deux Grenadiers autrichiens.
- Baillarjac Pierre, Grenadier : un fusil accordé le 30 mai 1803. A pris un Officier et trois hommes.
- Ballin Bernard, Caporal : un fusil accordé le 30 mai 1803.
- Boutrai François, Capitaine : un fusil accordé le 30 juillet 1802.
- Castillon Jacques, Sergent : un sabre accordé le 30 mai 1803.
- Delorme Hyacinthe Denis, Sergent : un sabre accordé le 24 janvier 1803. S'est signalé à Ronco, où il fut blessé, à Saint-Michel, à Engen. A contribué à la prise d'une redoute.
- Teulé Jean, Capitaine : un sabre accordé le 18 décembre 1802. A pris une redoute à Castiglione; blessé à Caldiero.
- Le Capitaine Ramadier, les Sous-lieutenants Lautré et Viguier, promus en raison de leur bravoure et de leur mérite, furent maintenus dans leur grade.

Situation en Mars 1801 (côte SHDT : usuel-180103)

Chef de corps : SAVETTIER (de Candras) Chef de Brigade - Infanterie ;
1e bataillon - armée du Rhin
2e bataillon - armée du Rhin
3e bataillon - armée du Rhin

Rappelée en France, la 4e Demi-brigade repasse le Rhin à Kehl et arrive à Nancy au mois d'août 1801.

Portrait de Michel Defay en tenue de Capitaine de la Garde Nationale de Roanne, décoré de la Légion d'Honneur.
Michel Defay est né à Roanne le 19 janvier 1770; il y est décédé le 21 octobre 1849. Sa tombe est toujours visible au cimetière de Roanne. Son grand-père et son père étaient jardiniers-propriétaires à Roanne, rue Poisson, actuellement rue Maréchal Foch. Après avoir quitté l'armée, il a été Capitaine de la Garde Nationale de Roanne. Il n'a pas eu de postérité.
Etats de service de Michel Defay
Ci dessous : détails

Le 11 brumaire an 10 (2 novembre 1801), depuis Nancy, Michel Defay écrit à son frère :
"Nancy le 11 Brumaire an 10 de la Rép.

DEFAY ainé à son frère cadet.
J'ai reçu, Très Cher Frère, depuis quelques jours seulement ta lettre du 23 vendémiaire. Je ne sais à quoi attribuer son retard qui doit être au moins de cinq jours. Je commençais à m'inquiéter, ne pouvant imaginer quelle pouvait être la cause de ta négligence. J'ai appris avec la plus sensible douleur la maladie dont mon oncle a été affligé, et la joie que j'ai ressentie de son rétablissement n'a pas été moins vive. Je viens de l'apprendre par ta lettre que tu as écrite à Sastres, et que j'ai vue hier. Je souhaite donc que cette convalescence soit heureuse et que sa santé soit bientôt rétablie.
Il parait par ta dernière lettre que le tems ne te dure pas moins au Pays dans ce moment, que dans les premiers de ton arrivée, et que tu es à peu près décidé de venir joindre le corps au premier Frimaire. Pour moi, je vois bien que je ne me déciderais pas à y aller. Cet ennui me fait peur; ainsi je me résouds à t'attendre ici. Que mes parens ne pensent pas au moins que ce soit le peu de considération que j'ai pour eux qui soit la cause de mon insouciance pour ma ville natale. Non, je désirerais avec grand empressement les voir, les ambrasser, jouir enfin pendant quelques tems de leur présence, mais tu m'as fait peur, puisqu'il faut te le répéter, par cet ennui et ce désoeuvrement dont tu te plains.
Je ne croirais pas d'ailleurs obtenir aisément un semestre. Molinier qui devait partir au premier fructidor, et qui se trouva absent pour lors, pour cause de maladie, revint quelques jours après le départ des semestriers, et n'a pu partir; on l'a renvoyé au premier frimaire. Nous ne sommes plus que quatre sergens à la Compagnie, Rathelot étant passé aux Grenadiers, et des quatre que nous restons, l'un Charles dit Charpentier, a sa réforme et peut partir au premier jour. On ne nous laisserait donc pas partir aisément deux, puisqu'il n'en resterait plus, proprement dit, qu'un.
Toutes ces considérations ont achevé de me dégouter de demander un semestre.
Je te charge donc de témoigner à tous mes Parens les regrets que j'ai de ne pouvoir aller les embrasser. Assure les toujours de mes sentiments qui seront toujours les mêmes pour tous ceux que la nature m'a uni.
Parles surtout de moi à mes Soeurs. Qu'elles ne croyent pas que l'amitié que j'ai toujours eue pour elles soit en rien diminuée. Non, rien ne serait capable de diminuer cette tendresse que mon coeur leur a voué, et je serais au désespoir, qu'elles pensassent le contraire.
Persuades les donc, tant que tu pourras, de mes sentiments fraternels.
Je ne sais que te dire des nouveaux de Nancy. Mais à propos, Comby est toujours décidé à aller faire un tour à Roanne. Cependant il est bien fâché que je ne partes pas avec lui. Il a vu avec peines que tu ayes parlé à ses Parens en sens contraire à ses intentions. Tu leur as dit, je crois, qu'il vaudrait mieux, qu'il ne vint pas au Pays, qu'il n'en obtiendrait que plus aisément et plus tôt un congé absolu.Tout cela ne le contente pas, il faut absolument qu'il aille y faire un tour.
Sastre vient donc de recevoir cette lettre que tu lui a tant fait attendre. Il m'a chargé de sa réponse, et de te témoigner pour lui ses sentiments. Rien autre à te dire, nous n'avons point de nouveau ici; c'est toujours la même chose. Il a fait déjà quelques jours de froid, mais voilà deux ou trois jours que l'air s'est bien radouci. Nous aurons le plaisir d'aller nous promener dans la campagne, quand il fera quelques beaux jours d'hyvers; on a levé la consigne des portes de la ville depuis les premiers jours de ce mois. Mais il faut que je finisse, car il me faut aller à l'exercice; je suis de décade, je ne t'en dirai donc pas davantage pour le moment.
Adieu, Cher Frère, je suis en attendant le plaisir de te voir.
Ton Affectionné Frère
DEFAY sergent

P.S. Tu ne manqueras pas de faire des compliments de ma part à tous nos Parens, surtout à notre Cousin Augagneur et à ma Marraine ainsi qu'à son mari.
Assures mon oncle et ma tante de mes sentimens respectueux. Embrasses pour moi toute leur petite famille.
Témoignes à nos Soeurs tous mes regrets de ne pouvoir les embrasser moi même. Assures les de mes amitiés, et ne part pas sans les embrasser pour moi.
Mille choses à notre soeur Flandrin, ainsi qu'à son mari.Embrasses ses fils, nos neveux; l'ainé doit être déjà grand.

La suscription de la lettre est la suivante :Au Citoyen
DEFAY Cadet caporal à la
16. 1/2 brigade de ligne, actuellement
en semestre chez le Cit. Flandrin
Charpentier en bâtimens, rue Moulin-Gilbert
A ROANNE
département de la Loire".

Situation en Septembre 1801 (côte SHDT : usuel-180109)

Chef de corps : SAVETTIER (de Candras) Chef de Brigade - Infanterie
1e bataillon à Nancy - 4e division militaire
2e bataillon à Nancy - 4e division militaire
3e bataillon à Phalsbourg - 4e division militaire

D'après l'Etat militaire de l'an X (1801-1802), les 1er et 2e Bataillons de la 4e Demi-brigade sont à cette époque à Nancy, et le 3e à Phalsbourg. Les cadres du Régiment sont constitués de la manière suivante :

- Etat major : Chef de Brigade Candras; Chefs de Bataillon Arnaud, Cassan, Gros-Louis, Cretin; Quartier maître trésorier Charpin; Adjudants major Capitaines Ragonnel, Guy (Pierre Nicolas), Sanrey; Officiers de santé Blondel, Gorsse, Chirac.
- Capitaines : Caseneuve, Saint-Cyr (Prevost), Forot, Calis, Teulet, Roubeau, Darquier, Donna, Chavannes, Bomaud (Jean Baptiste), Bareige, Chatelain, Mercier, Montaudry, Alberug, Cochimard, Duthu, Uny (Jean françois), Teulé, Deville (Esprit), Lannes, Brisac, Sarrère, Daricroy, Laumière, Poitevin, Laurent.
- Lieutenants : Labussière, Aviennis, Duval-Dreux, Thomas (Jean), Dubeau, Paton, Desca, Rumadié, Duberset, Bergeron, Caillac, Fidel, Blanger-Dauphin, Paissé, Gaudonville, Descazeaux, Loyez, Saur, Juillet, Cabanier, Tallon, Richard, Castagnet, Blanc, Saunier (Gabriel), Tollet, Boudet.
- Sous lieutenants : François (Jean Baptiste), Villemain, Dabézie, Gaillard, Saunier (Bernard), Merlin, Leglon, Coeurte, Laplane (Hilaire), Poujade, Lamagnière, Duffaut, Allary, Thibault, Claverie, Dupin, Magnen, Mazars, Juillet, Maury, Castie, Charpin, Vignier, Lautré, Laforgue, Fonrouge, Duperret.

Situation en Mars 1802 (côte SHDT : usuel-180203)

Chef de corps : SAVETTIER (de Candras) Chef de Brigade - Infanterie
CRETIN 4e Chef de Bataillon ; GAUDOUVILLE Quartier Maître Trésorier
1e bataillon commandant : Chef de Bataillon Arnaud à Nancy - 4e division militaire
2e bataillon commandant : Chef de Bataillon Cassan à Nancy - 4e division militaire
3e bataillon commandant : Chef de Bataillon Gros à Phalsbourg - 4e division militaire

 

certificat 4e de ligne
Certificat de blessures de la 4e Demi-Brigade, pour le Citoyen Dominique Cabannier, Lieutenant de la 6e Compagnie du 3e Bataillon. "1° - Le 16 BRUMAIRE de l'AN 5 a l'affaire de BASSANO Armée d'ITALIE, le combat étant engagé le fusil d'un soldat creva et atteignit la figure du citoyen CABANNIER qu'il eut entièrement brulée... 2° - Le 22 PRAIRIAL de l'AN 8 à l'affaire de KRUMBACH, Armée du RHIN, reçu un coup de feu qui lui traversa la cuisse gauche... Fait à NANCY le 14 THERMIDOR de l'AN 10 (2 août 1802). Plus de 30 signatures. Document format 37x23 cms. Communication d'un de nos correspondants.

 

Situation en Septembre 1802 (côte SHDT : usuel-180209)

Chef de corps : SAVETTIER (de Candras) Chef de Brigade - Infanterie
CRETIN 4e Chef de Bataillon ; GAUDOUVILLE Quartier Maître Trésorier
1e bataillon commandant : Chef de Bataillon Arnaud à Nancy - 4e division militaire
2e bataillon commandant : Chef de Bataillon Cassan à Nancy - 4e division militaire
3e bataillon commandant : Chef de Bataillon Gros à Nancy - 4e division militaire

D'après l'Etat militaire de l'an XI (1802-1803), la 4e Demi-brigade est à cette époque à Nancy et fait partie de la 4e Division militaire. Les cadres du Régiment sont constitués de la manière suivante :

- Etat major : Chef de Brigade Savetier-Candras; Chefs de Bataillon Arnaud, Cassan, Gros-Louis, Cretin; Chef de Bataillon à la suite Pouget; Quartier maître trésorier Gaudonville; Adjudants major Ragonnet, Guye, Sanrey; Chirurgiens majors Blondel, Gorsse, Léonard.
- Capitaines : Caseneuve, Saint-Cyr (Prevost), Forot, Calès, Roubaud, Darquier, Donna, Foucaud, Chavanne, Bareige, Chatelain, Mercier, Montaudry, Alberny, Cochinard, Duthu, Uny (Jean françois), Teullé, Deville (Esprit), Sarrere, Lannes, Dariéroy, Brisac, Laurent, Poitevin, Labussière, Aviény.
- Lieutenants : Colinet Duvaldreux, Thomas (Jean), Dubeau, Desca, Ramadié, Duberset, Bergeron, Caillac, Fidel, Patou, Peyssé, Descaseaux, Loyez, Saur, Julliet, , Castagnet, Cabannier, Richard, Blanc, Sounié (Gabriel), Tollet, Boudet, François (Jean Baptiste), Dabezie, Villemain, Allary, Poujade.
- Sous lieutenants : Gaillard, Saunier (Bernard), Caucurte, Laplane (Hilaire), Dufau, Claverie, Dupin, Thibault, Mazars, Jullié, Maury, Castié, Charpin, Viguier, Lautré, Laforgue, Fonrouge, Duperret, Delmas, Clavarel, Dupuy, Villaret, Ribot, Jouvenel, Cassagné, N, N.

Le 28 janvier 1803 (8 pluviôse an 11), Bonaparte écrit depuis Paris au Général Berthier, Ministre de la Guerre : "... La 4e de ligne a 175 hommes qui passent son complet : vous en disposerez. Il ne faudrait disposer que de 75 et ainsi de suite. Il faudrait laisser à chaque corps, indépendamment de son complet, 100 hommes, afin qu'il puisse toujours avoir un remplacement lorsque des hommes viendraient à manquer par mort, congé, etc ..." (Correspondance générale, t.4, lettre 7447).

Situation en Mars 1803 (côte SHDT : usuel-180303)

Chef de corps : SAVETTIER (de Candras) Chef de Brigade - Infanterie
CRETIN 4e Chef de Bataillon ; GAUDOUVILLE Quartier Maître Trésorier
1e bataillon commandant : Chef de Bataillon Arnaud à Nancy - 4e division militaire
2e bataillon à Nancy - 4e division militaire
3e bataillon commandant : Chef de Bataillon Gros à Nancy - 4e division militaire

A cette époque, entre dans la 4e de Ligne le futur général Pouget : "... Je reçus inopinément l'ordre d'aller rejoindre la 61e demi-brigade de ligne. Ce fut pour moi un si grand désappointement que je partis aussitôt pour Paris et me précipitai dans les bureaux de la guerre pour sommer le chef de division d'infanterie de me tenir sa parole. Il me reçut très amicalement, et, au bout de quatre jours, je revins à Nancy nanti de ma lettre de service à la 4e demi-brigade. J'en fis part au colonel, qui m'en témoigna sa satisfaction.
Ce corps était fort bien composé en officiers. Ces messieurs étaient généralement aussi distingués dans le monde que d'une belle tenue militaire
" ("Souvenirs de guerre du Général Baron Pouget", publiés par Mme de Boideffre née Pouget, Paris, Librairie Plon, 1895).

En 1803, la 4e est dirigée sur le camp de Compiègne et reçoit, au mois de juin l'ordre de fournir deux Bataillons de 1000 hommes à l'armée d'Angleterre en cas d'embarquement.

Le 14 juin 1803 (25 prairial an 11), Bonaparte écrit depuis Saint-Cloud au Général Berthier, Ministre de la Guerre : "Je vous renvoie, Citoyen Ministre, les projets que vous aviez rédigés pour le camp de Saint-Omer. Voici définitivement les bases auxquelles je me suis arrêté :
Six camps seront formés, lesquels, destinés à ne composer qu'une seule armée, seront commandés par six lieutenants généraux commandant en chef. Ils auront chacun un parc d'artillerie commandé par un général d'artillerie et par un colonel diiecteur du parc. Les six parcs seront tous soumis à un général commandant en chef l'artillerie et à un général de brigade directeur général des parcs des six camps. Chacun de ces camps aura un ordonnateur, lequel correspondra avec un ordonnateur en chef des six camps.
Ces six camps seront : un en Hollande, un à Gand, un à Saint-Omer, un à Compiègne, un à Saint-Malo, un à Bayonne ...
Pour le camp de Compiègne, les 9e et 24 légères; les 18e, 44e, 63e, 64e, 4e, 32e, 96e et 111e de ligne; le 3e régiment de hussards; le 10e de chasseurs; les 1er, 3e, 8e et 9e de dragons ...
Chacune des demi-brigades ci-dessus ne fournira que ses 1er et 2e bataillons, lesquels seront complétés à 1,000 hommes. Il est donc nécessaire que ces corps soient prévenus sur-le-champ que leurs deux premiers bataillons doivent marcher vers la fin de l'été, afin qu'ils activent l'instruction, l'habillement, etc ...
" (Correspondance de Napoléon, t.8, lettre 6814; Correspondance générale, t.4, lettre 7722).

A cette époque, la 4e est sous le commandement de Jacques Lazare Savetier de Candras.

Jacques Lazare Savetier de Candras

Né le 24 août 1768 ; Soldat au 7e Bataillon de Paris le 3 septembre 1792; Chef de Bataillon au 2e Bataillon des Alpes Maritimes le 27 mai 1793; Chef de Brigade le 11 mars 1800 ; Colonel en 1803 ; Général de Brigade le 13 avril 1804 ; Commandeur de la Légion d'Honneur le 14 juin 1804 ; Baron de l'Empire le 27 novembre 1808 ; tué le 28 novembre 1812 à la Bérézina

Le Général Pouget raconte dans ses mémoires : "Nous reçûmes, le 3 août 1803, l'ordre de nous rendre à Boulogne pour y former le noyau d'un camp devenu célèbre" ("Souvenirs de guerre du Général Baron Pouget", publiés par Mme de Boideffre née Pouget, Paris, Librairie Plon, 1895).

Le 28 août 1803 (10 fructidor an 11), Bonaparte écrit depuis Saint-Cloud au Général Berthier, Ministre de la Guerre : "Je vous envoie, citoyen ministre, les dispositions que j'ai arrêtées pour l'organisation de quatre camps faisant partie des six qui vont être formés sur les côtes de l'Océan.
... Camp de Saint-Omer
Le général Soult commandant en chef le camp de Saint-Omer
... La 2e division sera commandée par le général de division Vandamme qui aura à ses ordres les généraux de brigade :
Roger-Valhubert,
Féry.
La 2e division sera composée des :
24e légère,
4e de ligne,
43e id
(note : passe ensuite à la 1ère, et remplacée par la 28e),
46e id,
57e id
Le ministre de la Guerre et celui de l'Administration de la guerre prendront sur-le-champ les mesures nécessaires pour qu'il soit établi deux camps en baraques à Boulogne, l'un sur la droite, l'autre sur la gauche du port
...
Le général Soult partira de Paris le 16 fructidor et établira son quartier général entre Saint-Omer et Boulogne ...
" (Correspondance générale, t.4, lettre 7972).

Le 3 septembre 1803 (16 fructidor an 11), Bonaparte écrit depuis Saint-Cloud au Général Berthier, Ministre de la Guerre : "Je vous prie,Citoyen Ministre, de donner ordre à la 4e demi-brigade de ligne de former ses deux premiers bataillons à 800 hommes chacun, et de se rendre à Boulogne; le 3e bataillon restera à Nancy ...
Donnez ordre aux généraux Soult et Davout de partir, le 20, pour se rendre à leur quartier général.
Donnez ordre que l'on commence sur-le-champ, à Boulogne, à former les deux camps. A mesure qu'un corps sera campé, il jouira du traitement de campagne.
Donnez ordre à l'inspecteur en chef aux revues de faire passer la revue des deux bataillons de chaque corps destinés à faire partie des camps; ces revues seront passées au moment de leur arrivée au camp; et, sur cette revue, vous leur ferez payer leur gratification de campagne.
Ordonnez aussi qu'au moment où les troupes camperont on leur distribue des bidons portatifs ...
" (Correspondance de Napoléon, t.8, lettre 7066; Correspondance générale, t.4, lettre 7991).

Situation en Septembre 1803 (côte SHDT : usuel-180309)

Chef de corps : SAVETTIER (de Candras) Chef de Brigade - Infanterie
GAUDOUVILLE Quartier Maître Trésorier
1e bataillon commandant : Chef de Bataillon Arnaud à Boulogne - 16e division militaire
2e bataillon commandant : Chef de Bataillon Gros à Boulogne - 16e division militaire
3e bataillon commandant : Chef de Bataillon Cretin à Nancy - 4e division militaire

D'après l'Etat militaire de l'an XII (1803-1804), le 4e de Ligne a ses 1er et 2e Bataillons à Boulogne (16e Division militaire) et le 3e à Nancy (4e Division militaire). Les cadres du Régiment sont constitués de la manière suivante :

- Etat major : Colonel Savetier-Candras; Major N; Chefs de Bataillon Arnaud, Gros, Guye; Quartier maître trésorier Lieutenant Géraud-Gaudonville; Adjudants major Capitaine Ragonnet, Capitaine Guye (N.), Lieutenant Castagnet; Chirurgiens majors Blondel, Gorse.
- Capitaines : Caseneuve, Forot, Calès, Roubaud, Darquier, Donna, Chavane, Boucaud, Baraige, Chatelain, Mercier, Montaudry, Alberny, Cochinard, Duthu, Uny (Jean françois), Teulle, Déville (Esprit), Lanes, Brissac, Sarrére, Dariérroy, Poitevin, Laurent, Labussière, Avieny.
- Lieutenants : Duvaldreux, Thomas (Jean), Dubeau, Desca, Dubercot, Bergeron, Patou, Peyssé, Descaseaux, Loyez, Saur, Julliet, Richard, Blanc, Sounié (Gabriel), Tollet, Boudet, François (Jean Baptiste), Dabezie, Vuillemain, Alary, Poujade, Dupin, Gaillard, Saunier (Bernard), Thibault, N.
- Sous lieutenants : Caucurte, Dufau, Claverie, Mazars, Jullié, Maury, Castie, Charpin, Lautré, Vignier, Laforgue, Fonrouge, Deperret, Delmas, Clavarel, Dupuy, Ribot, Jouvenel, Cassagne, Galabert, Sourda, Saudrais, Barange, Gourrat, Renard, Capuran, N.

 

c/ 4e de Ligne

L'arrêté du 1er vendémiaire an XII (24 septembre 1803) rétablit la dénomination de Régiment d'infanterie.

Le 26 septembre 1803 (3 vendémiaire an 12), Bonaparte écrit depuis Paris au Général Berthier, Ministre de la Guerre : "... Il me semble que la 4e de ligne a déjà reçu l'ordre de sortir de Nancy et de se réunir vers le Nord, si elle ne l'avait pas reçu, ordonnez lui de compléter des deux premiers bataillons à 800 hommes chacun et de les diriger sur Boulogne ..." (Correspondance générale, t.4, lettre 8076).

Les deux Bataillons dirigés sur le camp de Boulogne fournissent des détachements sur la flottille de guerre que Bonaparte réunit sur les ports de la Manche. Rappelé au camp de Saint Omer, le 4e fait partie de la Division Vandamme, du 4e Corps (Soult).

Le 30 septembre 1803 (7 vendémiaire an 12), Bonaparte écrit depuis Paris au Général Soult, Commandant au camp de Saint-Omer : "... La 4e de ligne doit, à l'heure qu'il est, être arrivée. Tout est en marche pour Saint-Omer et pour compléter vos divisions. Il faut actuellement, s'il n'y a pas d'inconvénient très-majeur, que les bateaux sortent tous les jours avec leur garnison et apprennent à nager et à faire l'exercice du canon. Vous devez avoir à Boulogne huit divisions et plusieurs compagnies des 5e et 1er régiments d'artillerie. Toutes les fois que vous ferez sortir les bateaux, mettez-y un bon pointeur et un autre canonnier. Vous devez avoir 1,000 canonniers de terre à Boulogne" (Correspondance de Napoléon, t.9, lettre 7144; Correspondance générale, t.4, lettre 8092).

Le 6 octobre 1803 (13 vendémiaire an 12), Bonaparte écrit depuis Paris au Général Soult, Commandant au camp de Saint-Omer : "... Toutes les fois que vous m'écrirez, envoyez-moi la situation des troupes de votre camp. La 4e doit être arrivée.
Faites-moi connaître le nombre de malades que vous avez eu, corps par corps, depuis le 1er fructidor jusqu'au 1er vendémiaire.
Il faut exercer les soldats à nager. Il faut donc que tous les jours, en se relevant toutes les trois heures, les soldats s'exercent sur les péniches et les bateaux canonniers, lorsqu'ils peuvent aller en rade, et, lorsqu'ils ne peuvent y aller, dans le port. Dès après-demain je commence à faire nager la Garde sur six péniches. Chaque détachement y restera deux heures, de manière qu'on exercera toute la Garde à pied chaque jour ...
Faites-moi connaître si la solde est au courant, et si ce qu'on distribue aux soldats est de bonne qualité
" (Correspondance de Napoléon, t.9, lettre 7171; Correspondance générale, t.4, lettre 8118).

Le 8 octobre 1803 (15 vendémiaire an 12), Bonaparte promulgue depuis Saint-Cloud un Ordre du jour pour la flotille de Boulogne : "La 2e division, composée de la 24e légère, 4e, 43e, 46e et 57e de ligne, et de dix compagnies du 5e d'artillerie à pied, sera attachée à la flottille de chaloupes canonnières.
... Le 1er bataillon de la 4e de ligne sera attaché à la 3e section de la 1re division.
Le 2e bataillon de la 4e sera attaché à la 4e section de la 2e division.
... Chaque compagnie sera attachée à une chaloupe canonnière, et lui fournira perpétuellement 21 hommes de garnison.
... L'amiral attachera trois péniches ... à la 2e
(division), commandées chacune par un capitaine de frégate, et qui seront chargés d'exercer le soldat à la nage. On placera dans chaque péniche 64 hommes aux avirons et deux canonniers aux deux pièces. Les troupes s'exerceront à la nage par bataillon, et de manière que tous les jours chaque soldat y ait été exercé deux heures. Les trois premières leçons seront données dans le port; après quoi on ira en rade.
Toutes les fois que les chaloupes canonnières devront sortir du port et qu'un plus grand nombre de troupes sera jugé nécessaire, chaque compagnie fournira un renfort.
... On exercera les canonniers, pendant qu'ils manoeuvreront sur les chaloupes canonnières, bateaux canonniers et péniches, à tirer sur des tonneaux placés sur le rivage, et de manière que les boulets ne soient point perdus
" (Correspondance de Napoléon, t.9, lettre 7182).

Le 29 novembre 1803 (7 frimaire an 12), Bonaparte écrit depuis Paris au Général Berthier, Ministre de la Guerre : "Il est inutile, citoyen ministre, de rien changer à l'arrêté qui met sur le pied de guerre les 2e, 15e, 20e, 4e, 65e, 93e, 16e et 23e régiments" (Correspondance générale, t.4, lettre 8343).

Le Chef de Bataillon Pouget écrit "Le régiment était si novice en fait de baraquement, que les officiers et soldats ne trouvèrent rien de mieux à faire que de creuser la terre, recouvrir les trous avec des branches et s'y caser. Je m'exemptai de cet arrangement avec d'autant plus de raison que j'aurais commis une infraction au règlement sur le campement, qui ne reconnaissait pas d'emplacement pour un officier à la suite, comme je l'étais; le régiment avait un état-major au complet quand j'y arrivai, ce qui ne laissa pas que de faire bien des mécontents et des jaloux. Je fus donc m'installer paisiblement au village d'Osterhove, qui n'était qu'à deux portées de fusil du camp. J'eus mes tours de garde et de ronde, pour lesquels je ne fus pas oublié. On organisa un conseil de guerre près du corps d'armée commandé par le général Soult, dont mon régiment faisait partie; j'en fus nommé membre, ce qui me valut ma résidence en ville, où je me trouvai à merveille, n'ayant plus ni garde à monter, ni ronde à faire. Nous étions dans les temps pluvieux et froids, nous marchions à grands pas vers l'hiver de 1803 à 1804. J'étais fort soucieux de ne pas être titulaire d'un commandement de mon grade; il n'y en avait point de vacant dans le régiment auquel j'étais attaché, et cette espèce d'isolement m'était pénible; d'un autre côté, j'éprouvais des maux de reins qui ne me permettaient pas plus de marcher que de me redresser; les soins du chirurgien-major triomphèrent de mes douleurs, et jamais guérison ne vint plus à propos.
Il était connu dans l'armée que le premier Consul voulait créer des majors lieutenants-colonels qui seraient chargés de la police, discipline, instruction et comptabilité des corps. Ils devaient remplacer les chefs de bataillon chargés de la tenue des contrôles. Je vis cette institution avec d'autant plus de plaisir que je croyais fermement qu'un des chefs de bataillon du 4e régiment serait nommé major et que j'aurais enfin un commandement réel. Quel fut mon étonnement quand je reçus par la poste une lettre du ministre de la guerre qui m'annonçait ma promotion au grade de major du 62e régiment de ligne en garnison à Turin !
Je ne pouvais en croire mes yeux; je lisais et relisais avec une émotion qui m'étouffait. Je n'imaginais pas qu'un officier à la suite pût passer à un grade supérieur de préférence aux quatre chefs de bataillon titulaires, et je pouvais facilement croire à une erreur de nom quoique le mien fût bien correctement écrit sur l'adresse de la lettre du ministre. Mon anxiété fut redoublée par la réception d'une seconde nomination de major au 57e de ligne, dont le dépôt était à Hesdin et le régiment au camp. Je ne pouvais être major de deux régiments; le premier Consul fut consulté, il venait d'arriver au camp; il décida, à ma grande joie, que la deuxième nomination serait non avenue et que j'irais à Turin. Avant son départ de Paris, le premier Consul avait nommé à vingt-quatre emplois de major. Je ne savais à quelle bienveillance je devais d'en avoir fait partie. Je ne pouvais que le soupçonner, et je ne fus confirmé dans mes soupçons que dix-huit mois plus tard.
Mon bonheur était au comble, j'allais en Italie, j'allais revoir tous les miens, embrasser ma femme et me faire décorer par elle de mes nouvelles épaulettes ! Je partis pour Turin, après avoir reçu les adieux des officiers du 4e régiment, qui étaient restés en dépôt à Nancy. Je reçus aussi des témoignages d'attachement de ceux que j'avais laissés au camp; les jaloux me virent partir sans regret, mais rongés par l'envie. Mes deux nominations donnèrent une telle fièvre à l'un des chefs de bataillon qu'il en garda le lit pendant plusieurs jours (Note : Il se nommait Gros et fit fortune depuis)
" ("Souvenirs de guerre du Général Baron Pouget", publiés par Mme de Boideffre née Pouget, Paris, Librairie Plon, 1895).

Situation en Janvier 1804 (côte SHDT : usuel-180401)

Chef de corps : SAVETTIER (de Candras) Colonel - Infanterie
Conscrits des départements de la Moselle - du Pas de Calais de l'an XI et XII
SCHOBERT Major - Infanterie ; GAUDOUVILLE Quartier Maître Trésorier
1e bataillon commandant : Chef de Bataillon Arnaud à Camp de Saint Omer - Grande armée
2e bataillon commandant : Chef de Bataillon Gros à Camp de Saint Omer - Grande armée
3e bataillon commandant : Chef de Bataillon Cretin à Nancy - 4e division militaire - Grande armée

 

Cachet du 4e de Ligne
Cachet régimentaire (Collection particulière - S.E.H.R.I.)

En mars 1804, le Colonel Savettier de Candras est fait Général de Brigade et remplacé à la tête du 4e par le Prince Joseph Bonaparte.

Le 14 avril 1804 (24 germinal an 12), Bonaparte écrit depuis Saint-Cloud au Général Soult, commandant le camp de Saint-Omer : "... Vous devez prévenir le colonel du 4e régiment que je l'ai nommé général de brigade. J'envoie, pour le remplacer comme colonel, mon frère Joseph; il a, dans les premières campagnes de la révolution, servi comme chef de bataillon; il a à coeur, comme moi, de devenir militaire; car, dans les temps où nous vivons, ce n'est pas assez de servir l'état par ses conseils dans les négociations les plus difficiles; il faut encore pouvoir, si les circonstances le veulent, le servir avec son épée. Mais, comme il faut que j'informe déjà le Sénat de cette mesure, il faut tenir cela secret. Je pense que Joseph sera à Boulogne avant le 1er du mois prochain; il doit y faire son métier avec la plus grande rigueur. Seulement, au moment de son arrivée, vous pourrez le recevoir avec tous les honneurs dus à un grand officier de la Légion d'honneur, à un sénateur et à une personne qui m'est si chère. Il descendra pour cela à mon quartier général. Mais, ces honneurs une fois rendus, il devra mettre son habit de colonel et être subordonné comme le veut la loi militaire.
J'ai nommé capitaine dans le même corps Stanislas Girardin, qui était capitaine lorsqu'il est entré au Corps législatif. Je désire que vous me fassiez connaître le meilleur capitaine du 4e, que je veux faire entrer dans la Garde, afin que cela ne fasse aucun tort à l'avancement du corps ...
" (Correspondance de Napoléon, t.9, lettre 7683).

Le 18 avril 1804 (28 germinal an 12), Bonaparte adresse depuis Saint-Cloud le message suivant au Sénat Conservateur : "Saint-Cloud, 18 avril 1804

MESSAGE AU SÉNAT CONSERVATEUR

Citoyens Sénateurs, le sénateur Joseph Bonaparte, grand officier de la Légion d'honneur, m'a témoigné le désir de partager les périls de l'armée campée sur les côtes de Boulogne, afin d'avoir part à sa gloire.
J'ai cru qu'il était du bien de l'État et que le Sénat verrait avec plaisir, qu'après avoir rendu à la République d'importants services, soit par la solidité de ses conseils dans les circonstances les plus graves, sait par le savoir, l'habileté, la sagesse, qu'il a déployés dans les négociations successives du traité de Mortefontaine, qui a terminé nos différends avec les États-Unis d'Amérique, de celui de Lunéville, qui a pacifié le continent, et, dans ces derniers temps, de celui d'Amiens, qui avait rétabli la paix entre la France et l'Angleterre, le sénateur Joseph Bonaparte fût mis en mesure de contribuer à la vengeance que se promet le Peuple français pour la violation de ce dernier traité, et se trouvât dans le cas d'acquérir de plus en plus des titres à l'estime de la nation.
Ayant déjà servi sous mes yeux dans les premières campagnes de la guerre et donné des preuves de son courage et de ses bonnes dispositions pour le métier des armes, dans le grade de chef de bataillon, je l'ai nommé colonel commandant le 4e régiment de ligne, l'un des corps les plus distingués de l'armée et que l'on compte parmi ceux qui, toujours placés au poste le plus périlleux, n'ont jamais perdu leurs étendards et ont très-souvent ramené ou décidé la victoire.
Je désire, en conséquence, que le Sénat agrée la demande que lui fera le sénateur Joseph Bonaparte de pouvoir s'absenter de ses délibérations pendant le temps où les occupations de la guerre le retiendront à l'armée
" (Correspondance de Napoléon; t.9, lettre 7693).

 

Joseph Bonaparte

Né le 7 janvier 1768 ; élève à l'Ecole d'Artillerie en 1783; Officier d'Etat major en 1792; Adjudant général en 1793; blessé au siège de Toulon en 1794; Colonel en 1804 ; Grand Aigle de la Légion d'Honneur le 2 février 1805 ; Général de Division le 3 janvier 1806 ; Roi de Naples le 31 mars 1806 ; Roi d'Espagne le 6 juin 1808 ; décédé le 28 juillet 1848

Mais le commandement est exercé par le Major Bigarré. Avant d'envoyer Bigarré à l'armée d'Angleterre, Napoléon lui dit : « Allez prendre le commandement du 4e régiment de ligne ; c'est un cadeau que je vous fais. Dites aux Gascons du 4e que je les conduirai bientôt en Angleterre». En effet, presque tous les Officiers et soldats du 4e étaient Gascons. Le Major Bigarré reste à la tête du 4e pendant toute la campagne de 1806 et c'est à lui que nous emprunterons l'essentiel du récit des faits qui vont suivre.

Major Bigarré

Entré au service le 1er avril 1791; Sous lieutenant le 8 février 1793; Officier d'ordonnance du Général Hoche en 1796; Lieutenant le 18 septembre 1796; Capitaine le 13 octobre 1796; Major au 4e le 6 février 1805 (le commande à Austerliz); au service du Roi de Naples en 1806; Colonel le 3 février 1807; Général de Brigade le 9 juin 1808; Commandant de la Garde Royale espagnole en 1809; Général de Division en 1814

Accès à la biographie de Auguste Julien Bigarré sur Wikipédia : http://fr.wikipedia.org/wiki/Auguste_Julien_Bigarr%C3%A9

Accès à son dossier de Légionnaire (LH/236/44) : http://www.culture.gouv.fr/LH/LH018/PG/FRDAFAN83_OL0236044v001.htm

 

Bouton du 4e de LigneBouton du 4e de LigneBouton d'Officier du 4e de Ligne
Bouton du 4e de Ligne Bouton du 4e de Ligne
Boutons du 4e de Ligne, communiqués par un de nos correspondants; à droite, bouton d'Officier
Bouton du 4e de Ligne, petit module, communiqués par un de nos correspondants
Bouton publié dans Tradition N°08
Bouton d'Officier trouvé en Pologne (communication d'un de nos correspondants)
Bouton, petit module, diamètre 16 mm
Autre bouton
Bouton, grand module

 

Situation en Avril 1804 (côte SHDT : usuel-180404)

Chef de corps : JOSEPH BONAPARTE Colonel - Infanterie
Conscrits des départements de la Moselle - du Pas de Calais de l'an XI et XII
SCHOBERT Major - Infanterie ; GAUDOUVILLE Quartier Maître Trésorier
1e bataillon commandant : Chef de Bataillon Arnaud à Camp de Saint Omer - Grande armée
2e bataillon commandant : Chef de Bataillon Guye à Camp de Saint Omer - Grande armée
3e bataillon commandant : Chef de Bataillon Faure à Nancy - 4e division militaire - Grande armée

 

Fourriers du 4e de Ligne 1805
Fig. 1ter Musicien en 1805, d'après Collection Schmidt

Le 21 mai 1804, le Lieutenant Dupin, étant de garde au port de Châtillon, aperçoit pendant la nuit une péniche sur le point de se briser contre les rochers du Porthel; il se précipite dans les flots, demande qu'on lui jette une amarre et parvient à sauver tout l'équipage. Toujours au camp de Boulogne, le soldat Lahaye, témoin du naufrage d'une péniche et de sept canonnières, s'élance à travers les flots, saisit le Capitaine sous son bras et, tenant le bout d'une amarre, regagne la terre. Encouragé par ce succès, il s'élance jusqu'à cinq fois et parvient à sauver cinq Grenadiers de la Garde Impériale et deux Officiers de marine, sous les yeux du Prince Joseph et du Général Vandamme.

Situation en Juillet 1804 (côte SHDT : usuel-180407)

Chef de corps : JOSEPH BONAPARTE Colonel - Infanterie
Conscrits des départements de la Moselle - du Pas de Calais de l'an XI et XII
SCHOBERT Major - Infanterie ; GAUDOUVILLE Quartier Maître Trésorier
1e bataillon commandant : Chef de Bataillon Arnaud à Outreau - Camp de Saint Omer - Grande armée
2e bataillon commandant : Chef de Bataillon Guye à Outreau - Camp de Saint Omer - Grande armée
3e bataillon commandant : Chef de Bataillon Faure à Nancy - 4e division militaire - Grande armée

Situation en Décembre 1804 (côte SHDT : usuel-180412)

Chef de corps : JOSEPH BONAPARTE Colonel - Infanterie
Conscrits des départements de la Moselle - du Pas de Calais de l'an XI et XII
SCHOBERT Major - Infanterie ; GAUDOUVILLE Quartier Maître Trésorier
1e bataillon à Outreau - Camp de Saint Omer - Grande armée
2e bataillon commandant : Chef de Bataillon Guye à Outreau - Camp de Saint Omer - Grande armée
3e bataillon commandant : Chef de Bataillon Faure à Nancy - 4e division militaire - Grande armée

Le 12 décembre 1804, les yeux remplis des fastueuses images du Sacre, une délégation du 1er Bataillon prend la route de Boulogne, emportant avec elle l'Aigle dorée qu'elle vient de recevoir.

Etat des conscrits que chaque département doit fournir sur les classes de l'an XI (1803) et de l'an XII (1804)
Moselle
538
Pas de Calais
300

 

Situation en Mars 1805 (côte SHDT : usuel-180503)

Chef de corps : JOSEPH BONAPARTE Colonel - Infanterie
Conscrits des départements de la Moselle - du Pas de Calais de l'an XI et XII
BIGARRE Major - Infanterie ; GAUDOUVILLE Quartier Maître Trésorier
1e bataillon à Outreau - Camp de Saint Omer - Grande armée
2e bataillon commandant : Chef de Bataillon Guye à Outreau - Camp de Saint Omer - Grande armée
3e bataillon commandant : Chef de Bataillon Faure à Nancy - 4e division militaire - Grande armée

 

Situation en Juin 1805 (côte SHDT : usuel-180506)

Chef de corps : JOSEPH BONAPARTE Colonel - Infanterie
Conscrits des départements de la Moselle de l'an XIII
BIGARRE Major - Infanterie ; GAUDOUVILLE Quartier Maître Trésorier
1e bataillon commandant : Chef de Bataillon Coquereau à Outreau - Camp de Saint Omer - Grande armée - corps du centre - 2e division
2e bataillon commandant : Chef de Bataillon Guye à Outreau - Camp de Saint Omer - Grande armée - corps du centre - 2e division
3e bataillon commandant : Chef de Bataillon Cales à Nancy - 4e division militaire - Grande armée

 

Armée des Côtes de l'Océan – 4e Régiment d'Infanterie de Ligne. Certificat de blessures et de bravoure, signé des Officiers, Sous-officiers et soldats du Corps, en faveur de Jean Montauban, Fusilier au 1er Bataillon, 4e Compagnie, entré au service au 17 octobre 1790. Au camp (de Boulogne ?), 18 thermidor an XIII (6 août 1805). 1 p. oblong in-fol. Belle pièce.
"A fait toutes les campagnes de la Révolution, s'est trouvé à toutes les batailles ou le corps a donné, et qu'il a été blessé d'un coup de feu au siège de l'Ose, en Espagne, à Roucque en Italie à la jambe gauche, et à l'épaule gauche au passage du Taillemento aussi en Italie.
Le denommé ci-dessus a monté le 1er à l'assaut du fort de la Chiousa , s'est emparé d'une pièce de canon, après avoir tué les deux canonniers que la servaient. Dans le même fort, le 2 thermidor an II étant embarqué sur la canonnière no. 641 ... au moment de la tempête un boulet ayant atteint le batiment au millieu il se jeta a l'eau pour boucher le trou, par ce trait de dévouement il conserva au gouvernement un batiment avec son équipage, qui aurait infailliblement peri. Ledit Montauban a toujours mené une conduite exemplaire. En foi de quoi nous lui avons délivré le present...
".

 

hausse col 4e de ligne

hausse col 4e de ligne

Hausse col pouvant être attribué au 4e de Ligne (Communication d'un de nos correspondants )
Chiffre 4 provenant de Lituanie dimension 3x2; ornement de Hause col ? (idem)

Elie Brun Lavainne, jeune Musicien gagiste au 46e de Ligne, écrit : "Nous étions là cinq beaux régiments : les 24e légers, 4e, 28e, 46e, et 57e de ligne. Le général Vandamme commandait notre division. Le corps d'armée était sous les ordres du maréchal Soult. Nous n'avions pas un grand amour pour ces deux chefs qui se montraient ordinairement durs envers leurs subordonnés" (in "Mes Souvenirs)".

Le 4 août 1805, le 4e de Ligne a ses deux premiers Bataillons à l'Armée des Côtes, Corps du centre ; ils présentent un effectif total de 2059 hommes, dont 67 aux hôpitaux. Le 3e Bataillon est à Nancy (4e Division militaire) : son effectif est de 550 hommes, dont 43 aux hôpitaux et 60 en recrutement ou détachés. Au 19 août, le Corps du Centre est commandé par le Maréchal Soult, et le 4e est à la 2e Division Vandamme. Toujours commandé par Joseph Bonaparte, les Chefs des deux premiers Bataillons sont Coquereau et Guye ; l'effectif est de 1992 hommes présents (pour un complet de 1860), stationnés à Outreau et Boulogne ; le Dépôt à Nancy compte 507 hommes. Le 27 août, le 4e de Ligne aligne un effectif de 1924 hommes au sein de la Brigade Ferrey (Nafziger 805HAH). Le 25 septembre, le Corps de Soult constitue le 4e Corps de la Grande Armée.

 

- Campagne de 1805

"Du 8 au 12 fructidor an XIII (août 1805), toute l'armée campée à Boulogne fut dirigée par Divisions sur le Rhin. Le 4e, qui appartenait à la division Vandamme, passa le fleuve à Spire et fut coucher sur la route d'Heilbronn". Au moment du passage du Rhin, il aligne 1889 hommes. "Le 9 vendémiaire (30 septembre), tout le Corps de Soult était réuni vers Heilbronn ; le lendemain, le 4e se mit en marche sur Nördlingen. Le 7 octobre, l'armée française franchit le Danube sur les ponts compris entre Munster et Ingolstadt ; le 4e corps le passe à Donauwerth ; Mack, coupé de l'Autriche, est enfermé dans Ulm" où le 4e combat.

 

 

 

Memmingen (18 octobre 1805)

Sergent major porte aigle du 4e de Ligne 1805 Sergent major porte aigle du 4e de Ligne 1805 Sergent major porte aigle du 4e de Ligne 1805
Fig. 2 Sergent major porte aigle 1805, d'après Rigo "Le Plumet", planche 78; au centre, le même d'après Bryan Fosten (MAA 141) ; à droite, la vision de Rigo dans Soldats Napoléoniens (N°2 de 2003)

 

Fourriers du 4e de Ligne 1805

Fig. 2bis Sergent major Jacques Honoré Prévost Saint Cyr, d'après Rigo (Soldats Napoléoniens N°2 de 2003)

Une diversion tentée dans le Tyrol par Jellachich aboutit à la défaite des Autrichiens par le 4e Corps à Memmingen, et, le 17 octobre, Mack capitule dans Ulm.

Grande Armée - 26 octobre 1805 (Nafziger - 805JXA)
4e Corps : Soult
2ème Division Vandamme
4e de Ligne, 2 Bataillons, 1889 hommes

Source : Archives françaises, Carton C2-470,480,481

Le 4e de Ligne est dirigé avec sa Division sur Landsberg. Il descend la vallée du Danube et participe à la poursuite des corps autrichiens échappés à la capitulation. Le 16 novembre, le 4e Corps, avec une partie de l'armée, est aux environs de Brünn, pendant que les débris de l'armée autrichienne et les deux armées russes se concentrent à Olmütz et se préparent à marcher contre nous.

Batailles de Hollabrunn & Schoengrabern, ordre de bataille - 16 novembre 1805 (Nafziger - 805KCE)
4e Corps : Soult
2ème Division Vandamme
4e de Ligne, 2 Bataillons

Source : Dr. R. Egger - "Das Gefect bei Hollabrunn und Schoengrabern 1805"

"ORDRE GÉNÉRAL du 5 Frimaire an 14 (26 novembre 1805).
Les succès de la grande Armée ont passé nos espérances ; en 15 jours l'armée autrichienne a été détruite; et le 22 brumaire, 40 jours après le passage du Rhin, S. M. l'Empereur et Roi est entré à Vienne. Les quatre derniers Bulletins sont arrivés à-la-fois ; les trois derniers sont datés du Palais de l'Empereur d'Autriche. Ces Bulletins, trop intéressans pour être analysés, ne pouvant être transcrits à l'ordre, seront distribués à tous les Corps en nombre suffisant. Les troupes verront avec admiration le combat de Diernstein, où des détachemens des 4e, 12e, 32e, 100e et 103e Régimens d'Infanterie de ligne, du 9e d'Infanterie légère et du 4e de Dragons, au nombre de 4,000, ont tenu tête à 30,000 Russes, qui, non-seulement n'ont pu forcer la ligne française, mais ont perdu 4,000 hommes, des drapeaux et 1,300 prisonniers.
Depuis le passage de l'Inn, 10,000 Russes ou Autrichiens ont été faits prisonniers ; plus de deux mille bouches à feu prises. La Capitale et la plus grande partie des États de la Maison d'Autriche sont occupées par les Armées françaises.
Soldats ! puisque nous ne pouvons partager les travaux et la gloire de nos camarades, partageons leurs sentimens et l'alégresse qu'inspirent à tout Français des événemens si importans, si glorieux, qui assurent à jamais la gloire et le bonheur de notre pays.
Signé Louis BONAPARTE.
- Pour copie conforme :
Le Général de Brigade Chef de l'Etat-major général du Gouvernement de Paris et de la première Division militaire,
CÉSAR BERTHIER
" (Ordres du jour de la 1re division militaire. An XIII et 1er semestre 1806, II).

Grande Armée, 6 brumaire an IXV - 29 novembre 1805 (Nafziger - 805KCH)
4e Corps : Soult
2ème Division Vandamme
4e de Ligne, 2 Bataillons

Source : Alombert et Colin

Le 28 novembre, l'ennemi prend l'offensive et enlève Wischau, brillamment défendu par le Colonel Guyot, du 9e Hussards ; par ordre de l'Empereur, l'armée opère un mouvement rétrograde. Le 1er décembre, les deux adversaires sont en présence, séparés par le ruisseau du Goldbach. Le Corps de Soult forme le centre de l'armée française derrière les villages de Girzikowitz et de Pontowitz. "Dans la nuit, l'empereur Napoléon vint visiter les bivouacs ; arrivé à la 1ère compagnie de grenadiers du 4e régiment, il dit aux grenadiers «Eh bien ! Gascons du 4e, êtes-vous bien préparés à vous battre demain matin ? - Oui, sacredieu, répondit un caporal de cette compagnie ; car voyez, sire, dit-il en montrant à l'empereur des pommes de terre en robe de chambre, on n'engraisse pas les soldats français en campagne avec une aussi mauvaise cuisine».

Austerlitz (2 décembre 1805)

Ordre de Bataille français à Austerlitz - 2 décembre 1805 (Nafziger - 805LCI)
4e Corps : Soult
2ème Division Vandamme
Brigade Schiner : 4e de Ligne, 1658 hommes

Sources : Alombert & Colin, "Campagne de 1805 en Allemagne", Paris, 1904
"Histoire des Campagnes de l'Empereur Napoléon en 1805-1806 et 1807-1809", Tome 1, Campagne de 1805, en Bavière et en Autriche; Paris, 1845

Ordre de Bataille français à Austerltiz - 2 décembre 1805 (Quintin - Austerlitz)
4e Corps : Soult
2e Division Vandamme
Brigade Candras : 4e de Ligne, 66 Officiers et 1592 hommes

Source : Situations de la Grande Armée conservées au SHAT à Vincennes sous la cote C2 606 (effectifs établis lors de l'appel du 22 novembre)

Le 2 décembre, le 4e (sous le commandement du Major bigarré) présente un effectif total de 1822 hommes. A la pointe du jour, l'armée se met en mouvement. L'aile gauche des Russes s'étend démesurément vers le sud dans le but de nous envelopper et de nous couper de Vienne. Napoléon, qui a suivi cette manœuvre, voit le plateau de Pratzen presque entièrement dégarni. De la batterie du Petit Santon, il envoie au corps de Soult l'ordre d'enlever le plateau et de couper en deux les masses ennemies. La Division Vandamme, gauche du Corps d'armée, débouche de Girxikowitx ; le 4e de Ligne est en tête de la Brigade Candras. On attaque sur le champ l'ennemi qui, par les sommets du terrain, refuse sa droite. Les hauteurs sont hérissées de bouches à feu et l'ennemi s'y est formé sur plusieurs lignes. Sa position, sa contenance, auraient effrayé des troupes moins déterminées ; mais rien ne peut arrêter ces braves. Lancés à corps perdu, ils enfoncent la première ligne et prennent son artillerie. La deuxième ligne, soutenue par des troupes à cheval, éprouve le même sort. En vain la troisième ligne, qu'un mamelon favorise et masque dans ses mouvements, manœuvre pour nous déborder par la gauche ; elle est attaquée de front par le 4e et de flanc par le 24e Léger aux ordres du Général Schiner. On voit ces deux Régiments gravir avec une égale audace cette position redoutable, sans tirer un coup de fusil, aborder la ligne ennemie forte de six Bataillons, la rompre, la tailler en pièces et prendre toute son artillerie. Le Régiment de Salzbourg et un Régiment russe périssent en entier. L'Empereur donne l'ordre à la Division Vandamme de faire un changement de direction à droite par les hauteurs et le village d'Augezd pour se rabattre sur le flanc et les derrières de la gauche ennemie. On s'aperçoit alors qu'un Bataillon du 4e et deux du 24e ne peuvent se lier à ce mouvement. Entraînés par leur ardeur à la poursuite des Russes, ils se trouvent déjà sur les hauteurs de Kzenowitz.

Dans ce moment, le Capitaine Vincent, Aide de camp du Général Ferey, accourt au galop vers le 1er Bataillon du 4e. Quoi qu'il ne soit pas porteur d'un ordre écrit, il invite le Major à marcher en avant pour compléter la défaite des Russes et ramasser des prisonniers. Le Bataillon remonte au pas de charge un versant couvert de vignes et d'arbres fruitiers sur la crête duquel on découvre au loin la colonne ennemie qui bat en retraite. Mais bientôt, au lieu d'une troupe en désordre, on distingue sept Bataillons soutenus par autant d'Escadrons qui se retirent au pas et forment pour ainsi dire l'arrière garde de la ligne enfoncée. Cependant, le Bataillon continue sa marche tandis que la cavalerie ennemie, voyant l'isolement et la faiblesse de cette troupe, fait volte-face et manœuvre pour l'envelopper. Le Commandant du Bataillon fait former le carré et s'avance dans cet ordre : les obstacles de toutes sortes rompent les pelotons, et bientôt il faut s'arrêter pour reformer les faces du carré. L'infanterie russe qui a observé ces mouvements jette ses sacs à terre et, par un brusque demi-tour, vient tomber sur la 1ère Division. Accueillis par un feu de peloton qui se change bientôt sans commandement en un feu à volonté des plus meurtriers, les Russes n'en continuent pas moins leur mouvement, et, grâce à leur supériorité numérique, débordent par les ailes.

Fourriers du 4e de Ligne 1805
Fig. 3 Fourriers de Fusiliers 1805, d'après Rigo (Soldats Napoléoniens N°2 de 2003)

Le Chef de Bataillon fait alors déployer son carré. Cette manœuvre malheureuse, en portant le demi-bataillon de gauche hors des vignes et sur les crêtes, l'offre comme point de mire à la mitraille de trois bouches à feu. Chargé par la cavalerie russe, il est culbuté et sa déroute entraîne celle des pelotons de droite qui courent se replier derrière le 24e Léger. C'est dans cette débandade que le porte-drapeau, blessé mortellement, tombe avec son aigle. Un Sous-officier, voulant recueillir l'aigle, est tué à son tour. Un soldat le saisit des mains du Sous-officier ; mis lui-même hors de combat, il ne peut empêcher les cavaliers de Constantin d'enlever leur trophée. Côté russe, selon Rigo (Hors série N°2 de Soldats Napoléoniens - octobre 2003), "le Lieutenant russe Khmelev renverse le porte Aigle, dont le drapeau tombe à terre, le cuirassiers Gavrilov, saute à bas de son cheval, ramasse l'emblème tant convoité et le tend à son camarade Omeltchenko. Un instant, un des fourriers français le reprend mais il est bientôt tué lui aussi. Un troisième sous-officier, le sergent major Prevost Saint-Cyr réussit à s'en emparer mais, littéralement haché par les coups de sabres, il tombe à son tour. Finalement, les Russes Omeltchenko, Ouchakov et Lasounov sortent victorieux de cette atroce mêlée et rapportent l'Aigle du premier bataillon à leur chef le tsarévitch Constantin".

"Le Maréchal, apercevant sur la gauche une colonne russe qui débouchait de Kremenwitz, fit dire au général Vandamme d'envoyer un bataillon de sa division sur son flanc gauche pour l'observer. Le général Vandamme m'ordonna de me mettre à la tête de ce bataillon et d'aller reconnaître cette colonne. Il dit à son aide de camp Vincent de m'accompagner. J'étais à peu près à un quart de lieue de ma division lorsque le capitaine Vincent, qui précédait mes éclaireurs, découvrit sur les revers d'un coteau une masse de cavalerie considérable. Il vint à moi au galop en me faisant signe de faire tête de colonne à gauche. Je mis toute la célérité possible dans ce mouvement en continuant cependant à faire marcher en colonnes à distance des sections, afin d'être prêt, à tout événement, à former le carré. La direction une fois donnée à ce Bataillon que conduisait son chef Guy, je fus de ma personne avec le capitaine Vincent voir ce que c'était que cette colonne ennemie. A peine fûmes-nous sur le plateau qui dominait les deux revers du coteau que nous la vîmes avancer au grand trot à notre rencontre. Je retournai à bride abattue vers mon premier bataillon pour le faire mettre en carré. Cette colonne, composée de toute la cavalerie de la garde impériale russe et que commandait le grand-duc Constantin, se forma à une grande portée de fusil de mon bataillon. Elle démasqua six pièces d'artillerie légère qui, tirant à mitraille sur ce bataillon, parvinrent à mettre le désordre dans ses rangs.
Le général Vandamme, voyant ce bataillon fortement engagé, envoya à son secours le 24e régiment d'infanterie légère ; mais le grand-duc Constantin, voulant tirer partie de l'isolement de mon bataillon, le fit charger par deux régiments de sa colonne. Cette première charge ne pénétra pas dans le carré, parce qu'elle fut reçue à bout portant par une décharge de mousqueterie ; mais une seconde, que fit un troisième régiment russe pendant que les armes n'étaient plus chargées, traversa le carré en allant et en revenant et sabra plus de 200 hommes de ce régiment.
Ce fut dans cette mêlée qu'un officier russe s'empara de l'aigle de ce bataillon dans les mains d'un sergent-major nommé Saint-Cyr, qui avait reçu douze blessures sur la tête et sur les bras avant qu'on parvint à lui enlever cette aigle. Deux de ses camarades, qui l'avaient portée avant lui, furent tués, l'un par la mitraille des russes et l'autre d'un coup de pistolet. Le Chef de bataillon Guy et dix autres officiers furent également tués ou blessés dans cette action. Moi-même, je reçus plus de vingt-cinq coups de sabre sur la tête, sur les bras et sur les épaules sans en être marqué autrement que par des meurtrissures.
Le 24e régiment d'infanterie légère, qui commit la faute de se déployer en face de cette nombreuse cavalerie, fut également culbuté par elle. Par une méprise singulière, un des sous officiers de mon bataillon ayant ramassé sur le champ de bataille une des aigles du 24e, croyant que c'était celle de son bataillon, personne ne s'aperçut que la nôtre nous manquait
" (Major Bigarré).

Le Maréchal Bessières se trouve à ce moment derrière l'Empereur avec trois de ses Officiers et en avant des Chasseurs et des Grenadiers de la Garde. Il voit descendre précipitamment des fantassins dispersés et qui regardent souvent derrière eux. Il s'écrit : «Laville, nous allons avoir une affaire de cavalerie» , et il court aux Escadrons de Chasseurs.

Le Maréchal Bessières relate dans son rapport : "L'Empereur me donna l'ordre de me porter en avant avec la cavalerie pour soutenir le 4e régiment de ligne et le 24e d'infanterie légère, fortement engagés avec l'ennemi. Je fis de suite avancer sur la gauche le colonel Morland avec deux escadrons, avec l'ordre de tomber sir l'infanterie ennemie lorsqu'elle sera ébranlée. Je m'aperçois que l'ennemi veut déborder notre droite; j'envoie aussitôt le général Ordener avec trois escadrons de grenadiers à cheval pour le contenir, et le prince Borghèse avec son escadron en échelons sur la division d'artillerie commandée par le chef d'escadron Doguereau. Le colonel Morland s'élance avec sa troupe sur l'infanterie et l'enfonce; la mêlée s'engage; les chasseurs à cheval, maltraités par la mitraille et la fusillade, sont un instant forcés de céder au nombre, mais ils se retirent en bon ordre" (Gloire et Empire N°27 - Austerlitz).

En conséquence, la confusion se lit à deux pas du Quartier général et les fuyards du 4e de Ligne se retrouvent juste à côté de l'Empereur. "Il (ce Bataillon du 4e) passa presque sur nous et sur Napoléon, se souvient Ségur, nos efforts pour l'arrêter furent inutiles; les malheureux étaient éperdus, ils n'écoutaient rien, ils ne répondirent à nos reproches d'abandonner le champ de bataille et leur Empereur que par le cri de Vive l'Empereur ! qu'ils poussaient machinalement en fuyant plus vite encore ! Napoléon sourit de pitié; puis avec un geste de dédain, il nous dit : "Laissez les aller," et, calme au milieu de cette échaffourée, il envoya Rapp à la cavalerie de sa Garde" (Gloire et Empire N°27 - Austerlitz).

«Le général Rap fut envoyé, par le maréchal Bessières, pour rallier un des plus beaux régiments du corps de Soult qui, dans une lutte contre la cavalerie de la garde russe, avait été rompu et avait perdu son aigle» (Lettre du Général Baron Des Michels).

"Le maréchal Bernadotte nous vengea bien de cet échec, car il tomba sur une colonne russe qu'il décomposa presque entièrement. La cavalerie de la garde impériale française fit aussi payer cher à la garde impériale russe le triomphe du moment dont elle était déjà enorgueillie. Le maréchal Bessières et le général Rapp, chargeant tous les deux à sa tête, la poursuivirent si impétueuse ment qu'ils la mirent en pleine déroute. Le prince Repnin et plusieurs officiers des gardes-nobles furent faits prisonniers dans cette action" (Major Bigarré).

Le Bataillon du 4e se reforme sous les ordres du Capitaine Forot ; il s'élance pour venger son échec et s'empare de deux drapeaux ennemis (selon le Général Adolenko, il s'agirait de deux drapeaux autrichiens, et non, comme l'affirme Bigarré, ceus du Régiment russe Moscou). "Le commandant du 1er bataillon dont il faisait partie, ayant été mis hors de combat, il en prit le commandement et le dirigea avec habileté et valeur pendant l'action". Cette belle conduite lui vaudra le grade de Chef de Bataillon et la Croix de la Légion d'Honneur.

"Quoique blessé et moulu, je me relève et crie : Aux armes !, raconte Dupin, Lieutenant du 4e de Ligne. A ce cri mille fois répété, tous ceux qui peuvent se lever sautent sur leurs armes et secondent les grenadiers et les mamelucks, mais jamais on ne pourra se faire une idée de cette mêlée et de ce carnage" (Gloire et Empire N°27 - Austerlitz).

"Je ramenai les débris de mon 1er bataillon à son rang de bataille dans la division Vandamme, qui, dans ce même instant, se portait du plateau de Pratzen sur le château de Sokolnitz. Lorsque cette division descendit de la chapelle Saint-Antoine sur le village d'Angerd (Augezd), je profitai de cette circonstance pour reprendre ma revanche sur les Russes en me précipitant sur eux avec mon régiment dans le moment où ils traversaient le village. Le régiment de Moscou, commandé par le colonel Solimath, fut fait prisonnier par mon 2e bataillon et le 1er s'empara d'une compagnie de grenadiers du même corps et de ces deux drapeaux.
La division Vandamme s'empara de nouveau du village de Telnitz et fit encore beaucoup de prisonniers. Nous vimes périr toute une colonne russe dans le lac de Dangerd (Augezd)...
II fut reconnu que celui (le corps) du maréchal Soult décida la bataille par la vigueur qu'il mit à s'emparer du plateau de Pratzen et par son audacieuse persévérance à le conserver.
Le soir de la bataille d'Austerlitz, je passai la nuit au village de Telnitz ayant dans ma chambre le colonel Solimath, qui était inconsolable de la perte de son drapeau. Je cherchais à la lui rendre moins pénible... lorsqu'entra dans ma chambre l'adjudant sous-officier de mon 1er bataillon qui vint me prévenir que l'aigle, qui se trouvait à un des faisceaux de ce bataillon, appartenait au 24e régiment d'infanterie légère et qu'un officier de ce régiment était venu la réclamer de la part de son colonel. Un coup de poignard au cœur ne m'aurait certainement pas fait plus de mal que ne m'en fit cette terrible nouvelle. Je fus de suite au camp de mon régiment pour vérifier le fait, et la je vis de mes propres yeux qu'on venait de me dire la vérité.
Rentré à mon logement, je fis seller un de mes chevaux et, accompagné de l'adjudant major de ce bataillon, je fus sur le plateau de Bazowitz (Blaziowitz) chercher, mais vainement, cette aigle dont je regrette encore aujourd'hui la perte. Je retournai à ma chaumière la mort dans l'âme. Le brave colonel Solimath m'embrassa en me revoyant, mais il devina bien que mon infortune ressemblait à la sienne.
Le lendemain, 3 décembre, arriva au cantonnement de mon régiment un sergent du 1er bataillon fait prisonnier la veille par la cavalerie de la garde impériale russe. Ce sous-officier fut mis en liberté par le grand-duc Constantin, qui le chargea de me dire qu'il avait en son pouvoir mon aigle et qu'il en ferait la tête de son lit lorsqu'il serait de retour à Petersbourg. Deux années après cette bataille d'Austerlitz, le colonel Marie, aide de camp comme moi du roi de Naples, fut envoyé par l'empereur en mission à Saint-Pétersbourg. Déjeunant chez le grand-duc Constantin, qui l'accueillit avec distinction, ce prince lui fit voir l'aigle du 1er bataillon du 4e de ligne, qui servait effectivement de support aux rideaux de son lit. Si ce brave 4e régiment de ligne existait encore... Mais hélas  ! De ce beau et brave régiment, il ne reste plus que le souvenir de ses actions consigné dans les annales de la gloire française » (Major Bigarré).

Gérard Gorokhoff (Hors série N°2 de Soldats Napoléoniens) donne le commentaire suivant quant aux souvenirs de Bigarré : "Il nous emble difficile de penser qu'aucu des témoins de la prise du drapeau, ne l'ai signalée, et surtout que le sous-officier l'ayant "ramassé" n'ait pas remarqué que les inscriptions correspondaient en fait à un autre régiment ? Il est difficile de confondre un 4 et un 24. Ne s'agit-il pas plutôt d'un pieux mensonge ? Quant au colonel Soulima commandant du régiment d'infanterie Moskowski, il devait être surtout affecté par sa capture. Son régiment, malgré des pertes sévères : 600 hommes dont 89 prisonniers, ne perdit aucun trophée, et couvrit la retraite des unités de Buxhoevden. L'enquête sévère effectuée après la bataille montra d'ailleurs qu'aucun des régiments de cette 1e colonne n'avait perdu d'emblèmes. Les deux drapeaux capturés par le 4e de ligne étaient en fait autrichiens".

Pour Adolenko : "Certes Moscou était commandé par le colonel Soulima (Solimath pour Bigarré) qui s'était particulièrement distingué à Durrenstein. En avril 1806, il est toujours présent à la tête de son régiment. Nous avons relevé dans sa biographie :
A Austerlitz, combattit à pied, un fusil à la main, comme simple soldat, a été blessé et fait prisonnier, mais a été rapidement échangé contre le colonel Auriol.
Le témoignage de Bigarré appelle quelques observations. Il cite tout le régiment prisonnier par son 2e bataillon, mais, dans la même phrase indique qu'une compagnie de grenadiers a été capturée par son 1er bataillon. La présence de 2 drapeaux dans une compagnie de grenadiers peut également surprendre.
Or, il s'avère que Moscou, engagé à Krems et à Austerlitz, n'a perdu que 600 hommes, dont 89 prisonniers seulement. Il a conservé un ordre relatif et a couvert la retraite des colonnes de Buxhoevden. Il ne peut donc pas être question de la capture du régiment.
Le «Messager Militaire» de 1905 (n°10, p. 189) a publié une lettre, adressée le 27 décembre-10 janvier 1806 par Buxhœvden à Lieven, dans laquelle le général réclame des sanctions contre les régiments qui ont perdu leurs drapeaux :
... j'estime que les régiments ayant perdu des drapeaux doivent en être privés, comme cela s'est fait dans le passé jusqu'au jour où ils prendront des drapeaux à l'ennemi ou se distingueront d'une manière particulière. Cette mesure devrait être portée à la connaissance de tous les régiments de l'armée russe par notes particulières et non pas par un Ordre Impérial, publié par la presse, afin que le public n'en soit pas informé...
Plus loin, il atteste que les régiments, placés sous ses ordres directs, n'ont pas perdu de drapeaux :
La 1er colonne que je commandais, tout en se trouvant très fortement engagée, pendant plus de 7 heures, n'a pas perdu un seul drapeau. Comment cela se fait-il que les autres colonnes, n'ayant pas autant combattu, ont perdu des drapeaux, alors que la 1re, les conserva tous ?
La 1re colonne était composée des régiments Ingrie-Jeune, Yaroslav, Wladimir, Briansk, Viatka, Moscou et grenadiers Kiev. Lorsque Buxhoevden écrit à un général de l'entourage immédiat du Tsar, il sait qu'Alexandre est déjà en possession de la liste de drapeaux perdus. Si Buxoevden aborde si directement cette question épineuse, c'est qu'il est, semble-t-il sûr, qu'aucun de ses régiments n'avait perdu de drapeaux.
Il est établi que le 4e de ligne a bien présenté à Napoléon 2 drapeaux conquis mais là intervient Fraser qui dit que ces drapeaux n'étaient pas russes, mais autrichiens. Voici ce qu'il écrit (p. 119) :
Le tableau représentant cet épisode se trouve actuellement à Versailles. Il montre le 1er bataillon du 4e de ligne, présentant à Napoléon, à la revue de Schœnbrunn, 2 drapeaux autrichiens, pris par lui à l'ennemi, et réclamant, en échange, pour lui, une nouvelle aigle.
Il y a un autre argument en faveur de la "version autrichienne". C'est le matin, sur le plateau de Pratzen, que le 4e de ligne a pris 2 drapeaux. Or dans le rapport de Berthier concernant cet épisode, nous relevons "le régiment Salzbourg et un régiment russe périssent en entier". En effet, le régiment autrichien Salzbourg a perdu à cette occasion 407 prisonniers
".

A noter que Rigo dans sa planche 78, donne un récit légèrement plus détaillé de la perte de l'aigle : "Le Sergent Porte-Aigle tué, un Sous officier prend sa relève et tombe à son tour; le Sergent major Prevost Saint-Cyr s'élance pour sauver le drapeau, réussit à le saisir quelques instants mais tombe lui aussi grièvement blessé de cinq coups de sabre à la tête et trois aux mains". Ce Gascon de 26 ans sera transporté le soir, à l'hôpital de Brünn et se relèvera de ses blessures.

Pour Gérard Gorokhoff (Hors série N°2 de Soldats Napoléoniens) : "La Garde russe, seule au village de Blasowitz, est à son tour attaquée. Constantin, resté sans ordres, décide de rejoindre Koutouzov, à environ 3 km, refoulant les Français qu'il rencontre. Les régiments Préobrajenski et Sémenovski chargent à la baïonnette, mais partent de trop loi, prenant leur course à plus de 300 pas des 13e léger et 4e de ligne. Fusillés par l'infanterie, chargés par la cavalerie, ils se trouvent alors en difficulté. Constantin donne alors l'ordre de charger au premier groupe d'escadrons des Gardes à cheval; le 1er escadron, de Sa Majesté, aux ordres du colonel comte Ojarovski I et le second, du colonel Olenine, se déploient rapidement et chargent dans le flanc de la cavalerie française. Ils dégagent l'infanterie, et poursuivant tombent sur deux bataillons de la brigade Schinner marchant au soutien de la cavalerie. Le premier bataillon de 4e de ligne voyant la cavalerie approcher sort en partie des vignes, sur une crète, et tente de se former en carré. Il subit dans un premier temps le feu de trois canons russes tirant à mitraille. Une décharge de mousqueterie n'arrête pas la charge des Gardes à cheval, le carré est rompu, les fantassins sabrés lâchent pied, jetant leurs armes les hommes fuient. Ils passent presque sur Napoléon et son état major, arrivés sur le plateau, les efforts des officiers pour les arrêter restent inutiles, les hommes poursuivent leur course éperdue en criant machinalement "Vive l'Empereur" comme le rapporte de Ségur. Continuant leur charge, les Gardes à cheval dont les autres escadrons ont rejoint, culbutent à son tour un bataillon du 24e léger. Ils terminent leur charge non loin du mamelon où se tient Napoléon.
L'Empereur, voyant ce désordre envoie Rapp demander à Bessières d'intervenir pour rétablir la situation avec la cavalerie de la Garde.
Deux escadrons des Chasseurs à cheval, emmenés par le colonel Morland, sont d'abord seuls engagés contre l'infanterie russe qui se replie de la cuvette de Krzenowitz. Le Sémenovski est durement malmené, mais non rompu. Cuirassiers et Hussards de la Garde se replient derrière une crête. Morland est blessé à mort d'une balle. Il est environ midi, voyant qu'il ne pourra percer jusqu'à Pratzen, Constantin décide le repli sur Austerlitz, mais il importe de dégager le Sémenovski qui se défend en carré avec l'énergie du désespoir.
C'est alors que l'autre régiment de cuirassiers de la Garde Russe chare à son tour, selon l'ordre de Constantin "pour sauver l'infanterie". Les Chevaliers-Gardes soutenus par les Cosaques de l'Empereur, ramènent en arrière les Chasseurs à cheval, qui viennent de perdre leur chef. Bessières engage alors les Grenadiers à cheval et les Mameluks, menés par Rapp tandis que la division Drouet arrive pour les soutenir. Que n'a t'on pas écrit sur cet affrontement ? Que tous les Chevaliers-Gardes étaient nobles, que Repnine les commandait, etc...
En fait dans ce régiment, comme pour tous ceux de la Garde, seuls les officiers sont nobles. Le prince Repnine, lui, ne commande que le 4e escadron. Les deux premiers escadrons chargent l'infanterie française sur les flancs et le troisième l'attaque de front. Les 4e et 5e escadrons chargent la cavalerie, qui ne se compose alors que des Chasseurs à cheval.
Cette intervention va permettre aux fantassins russes de sortir de la cuvette franchissant le ruisseau de Rausnitz, abandonnant trois canons mais aucun drapeau, et à l'ensemble de la Garde de marcher sur Krzenowitz et de poursuivre vers Austerlitz où les étendards des cuirassiers avaient été mis en sûreté avant le combat. Le régiment Izmaïlovski et les Leib Grenadiers assurent l'arrière-garde sous les ordres du général Malioutine.
La deuxième charge de la Garde française va coûter cher aux Chevaliers-Gardes, braves comme l'ensemble de la Garde russe, mais sans expérience du combat contrairement aux Français. L'affrontement qui ne dure guère qu'un quart d'heure se termine, malgré le soutien de deux escadrons des Gardes à cheval, par la déroute des Russes et la capture de plusieurs officiers tous plus ou moins blessés, dont le prince Repnine. Ce n'est qu'au soir, contrairement au célèbre tableau de Gérard, que Napoléon croisant une colonne de prisonniers, demande "qui est le plus ancien ?". On lui nomme alors le prince repnine. Suit alors ce dialogue "Votre nom monsieur ?" "Prince Repnine". "Vous commandiez la Garde de l'Empereur Alexandre ?" - "Je suis colonel et chef d'escadron dans le régiment des Chevaliers-Gardes". "Votre régiment a fait noblement son devoir" - "C'est une belle récompense que d'avoir l'approbation d'un grand homme" - "Je vous l'accorde avec plaisir ; quel est ce jouvenceau à côté de vous ?" - "C'est le fils du général Souchtelen, il sert comme lieuteant dans mon escadron" - "Il est venu bien jeune se frotter à nous" - "On n'a pas besoin d'être vieux pour être brave" répond fièrement l'intéressé. "Bien répondu jeune homme, vous ferez votre chemin. Qu'on ait soin de ces messieurs, qu'on les mène à mon bivouac et qu'on dise à Larrey de visiter leurs blessures. Au revoir Prince Repnine"...
".

Fourriers du 4e de Ligne 1805
Prise de l'aigle du 4e de Ligne à Austerlitz

Ce même auteur revient également sur les nom des hommes qui se sont emparés de l'Aigle du 4e de Ligne (Hors série N°2 de Soldats Napoléoniens ; dates selon le calendrier russe, en retard de 12 jours sur le calendrier Grégorien) : "L'historique des Gardes à cheval nous donne les précisions suivantes : "Au cours de la mêlée, les hommes du 3e peloton du 2e escadron, commandés par le lieutenant Khmelev en tête, renversent le porte-drapeau ennemi.
Le carabinier de droite de ce peloton, le soldat Gavrilov, ayant aperçu le drapeau par terre, saute de son cheval, saisit le drapeau et a à peine le temps de le passer au soldat Omeltchenko, qu'il tombe transpercé par les baïonnettes françaises. Les Français se précipitent avec rage sur le drapeau, mais les soldats Ouchakov et Lasounov foncent à l'aide de leur camarade Omeltencko. Après un combat acharné, le drapeau reste entre les mains d'Omeltchenko. Les autres escadrons du régiment chargent à leur tour et mettent la brigade française en déroute. Les soldats Omeltchencko, Ouchakov et Lasounov ont eu le bonheur de remettre le drapeau conquis au tsarévitch"...
Gavrilov, qui paya de sa vie son audace, s'appelait en fait Gavriliouk, avec pour prénom et nom patronymique : Gavrila Ivanovitch, ainsi qu'il est bien indiqué dans les états du régiment, mais suite à une erreur du scribe, lors de la rédaction de l'Historique par Annenkov en 1849, ce héros devait passer à la postérité sous ce nom de Gavrilov. Au physique, il avait le visage assez marqué par la petite vérole, pas très joli et le nez écrasé, de plus il zézayait, mais mesurait par contre 1,84 m. Agé de 31 ans, ce natif de la province de Kiev ne savait pas lire. Engagé volontaire le 20 mai 1795 aux Leib-cuirassiers de Sa Majesté, il passait le 22 décembre 1797, aux Gardes à cheval, d'abord à l'escadron de réserve, puis au 2e pour la campagne de 1805.
Avant de tomber sous les baïonnettes, Gavriliouk donc, passe son trophée à Ilya Fédorov, fils d'Omeltchenko, de la province de Tchernigoff, yeux gris dans un visage pâle, et cheveux châtain clair. D'origine cosaque, il est de relativement petite taille : 1,64 m. Il entre le 12 février 1798 au régiment de garnison de Kiev. Deux ans plus tard entre au même régiment Fédor Abramovitch Ouchakov, fils de soldat. Plus grand que Omeltchenko (1,68 m) il a un visage rond et net, les yeux gris et les cheveux châtain foncé. Le 18 juillet 1801 ils sont versés aux Gardes à cheval, et recevront le baptême du feu à Austerlitz.
Le 4e acteur s'appelle Zahkarie Fedorov, fils Lazounov. D'origine paysanne de la province de Podolsk, il mesure 1,78m, teint hâlé, et yeux noisette, il a la chevelure châtain foncé. Il est fourni comme recrue le 1 septembre 1795, âgé de 18 ans, et versé aux dragons de Taganrog. L'année suivante il fait la campagne de Perse et participe à la prise de Derbent. Le 2 octobre 1802 il passe aux Gardes à cheval.

Plaque de shako du 4e de Ligne 1815
Fig. 3bis Habit selon le réglement de 1806

De fait, selon les états en date du 1er janvier 1805, ce sont encore de jeunes hommes, Omeltchenko et Lazounov sont âgés de 27 ans, Ouchakov en a 24, leur aîné est Gavriliouk avec 31 ans. Tous les 4 sont célibataires et sauf Lazounov savent lire et écrire.
Les trois survivants seront promus sous-officiers, Ouchakov et Lazounov, le 9 avril 1806, Omeltchenko le 14 septembre. A la création de l'insigne de Distinction Militaire en 1807, qui correspond, pour la troupe, à l'ordre de Saint-Georges des officiers, ils seront parmi les premiers récipendiaires de la fameuse croix d'argent.
Si le sort ultérieur d'Omeltchenko reste inconnu, Lazounov décèdera assez rapidement, tandis qu'Ouchakov, affecté comme surveillant à l'hôpital des Gardes à Cheval, sera nommé aspirant, le 27 novembre 1816, au détachement d'Invalides de Saransk.
Comme récompense, le régiment reçoit le 28 septembre 1807, 5 étendards avec en lettres d'or sur banderole bleu ciel : "pour la prise d'un drapeau ennemi à Austerlitz, le 20 novembre 1805"...
"

Selon Martinien, le Régiment a eu à Austerlitz 12 Officiers blessés (l'Historique du Régiment en mentionne 4) : le Chef de Bataillon Guye, les Capitaines Boucaud, Mercier, Montaudry, Laurent, Patou, Duthu; les Lieutenants Dupin, Jullié, Maury; Sous lieutenant Laforgue et Mousset. Le Régiment au total a perdu 318 hommes. Selon Rigo, le soir d'Austerlitz, le 4e de Ligne totalise 55 Officiers et 1649 hommes pour les deux Bataillons; ses pertes sont de 13 Officiers et 315 hommes (chiffres officiels).

Selon les travaux de D. et B. Quintin, le 4 e a eu à Austerlitz, 15 Sous-officier et hommes de troupe tués, et 18 Sous-officiers et hommes de troupe mortellement blessés, soit au total 33 décédés dont 15 le jour même de la bataille.

Tableau des cas incertains de tués au 4e de Ligne d'après les travaux de D. et B. Quintin - Austerlitz

Morts de blessures après Austerlitz, ne figurant pas au contrôle de l'unité
Rayés des contrôles et présumés morts de leurs blessures à Austerlitz
Rayés des contrôles sans nouvelle après blessuree à Austerlitz
Morts des suites de blessures après le 02/12/1805 sans autres précisions
1
8
1

Le soir de la bataille, l'Empereur rencontre quelques soldats du 1er Bataillon du 4e de Ligne et leur reproche d'avoir un instant cédé au nombre : «La cavalerie qui nous attaquait était si nombreuse qu'il nous a été impossible de résister – Vous deviez tous mourir, répondit l'empereur» (Relation de la bataille d'Austerlitz par le Maréchal Berthier).

Major Bigarré en 1806
Fig. 4 ; Major Bigarré d'après Bucquoy ; dessin de H. Boisselier

L'Empereur passe quelques jours après une revue à Maria-Hilf ; le Major Bigarré lui ayant fait hommage de deux drapeaux russes pris par le 1er bataillon du 4e, Napoléon s'adresse au Régiment : «Soldats, qu'avez-vous fait de l'aigle que je vous avais donnée ? Vous aviez juré de la défendre au péril de votre vie ! Avez-vous tenu votre promesse ? Le porte-drapeau a été tué ; l'aigle a été perdue au fort de la mêlée. Si vous vous en fussiez aperçus, vous eussiez du vous précipiter reprendre ou périr sur le champ de bataille, car un soldat qui a perdu son drapeau, a tout perdu. Je vois les deux enseignes que vous avez enlevées aux Russes en les culbutant... Pouvez-vous jurer qu'aucun de vous ne s'est aperçu de la perte de son drapeau ? Je vous rendrai votre aigle ; jurez que vous la défendrez avec la même intrépidité que vous avez mise à prendre les enseignes ennemies. L'empereur, touché des regrets de ce brave Régiment, qui s'était fait une belle réputation en Italie, lui promit une autre aigle et ne la lui donna jamais» (Mémoires de Masséna).

Gérard Gorokhoff (Hors série N°2 de Soldats Napoléoniens) : "Où est-ce qu'est votre aigle ? Vous êtes le seul régiment de l'armée française à qui je peux faire cette question. J'aimerais mieux avoir perdu mon bras gauche que d'avoir perdu une aigle. Elle va être portée en triomphe à Petersbourg, et, dans cent ans, les Russes la montreront avec orgueil. Les quarante drapeaux que nous avons à eux ne valent pas votre aigle. Avez-vous donc oublié de vous défendre contre la cavalerie ? Ne deviez-vous pas tous mourir avant de perdre votre aigle ? Où étaient vos officiers, vos grenadiers ? Qui commandait ce régiment ? Quelles mesures a-t-il prises quand il s'est vu chargé par la cavalerie ? Je viens de voir bien des régiments qui n'ont presque plus d'officiers et de soldats dans les rangs, mais ils ont conservé leurs drapeaux, leur honneur, et vous ? Je vois vos compagnies fortes et nombreuses et je ne puis retrouve rmon aigle dans vos rangs. Que ferez vous pour réparer cette honte ? Pour faire taire vos vieux camarades de l'armée qui diront, en vous voyant, voilà le régiment qui a perdu son aigle. Il faut qu'à la première occasion votre régiment m'apporte quatre drapeaux ennemis, alors, je verrai si je dois lui rendre une aigle" (rapporté par le Général de Saint Chamans).

« L'armée prit ses cantonnements en Moravie. Le corps du maréchal Soult, qui s'était particulièrement distingué, fut cantonné à Vienne et aux environs, la division Vandamme dans le faubourg de Léopoldstadt. Le 26 décembre, veille de la signature de la paix, l'empereur Napoléon, étant à son quartier général de Schönbrunn, vint passer en revue la division Vandamme sur un terrain peu éloigné du château. Arrivé au 4e régiment de ligne, il m'ordonna de faire former le carré et se mit au milieu avec tout son état-major, faisant face au centre du bataillon qui avait perdu son drapeau : Soldats, dit-il, qu'avez-vous fait de l'aigle que je vous avais confiée ? Vous aviez juré qu'elle servirait de point de ralliement et que vous la défendriez au péril de votre vie ; comment avez-vous tenu votre promesse ? Sire, lui répondis-je, le 4e de ligne a fait son devoir à la bataille d'Austerlitz comme il l'a rempli à celle d'Arcole sous les yeux de Votre Majesté et dans toutes les circonstances où il s'est battu pour la patrie et pour la gloire. Un évènement malheureux a privé son 1er bataillon de l'aigle que vous lui aviez confiée ; dans une mêlée contre trois régiments de cavalerie de la garde impériale russe et contre six bouches à feu qui le couvraient de mitraille, deux porte-drapeaux ont été tués, et c'est dans les mains du troisième, qui a reçu douze coups de sabre de l'ennemi, que cette aigle a été enlevée. Je puis vous jurer, sur ma parole d'honneur, sire, que qui que ce soit de ce bataillon ne s'est aperçu de la perte de cette aigle, et que le 3 décembre, nous en avions encore deux à nos faisceaux ...

Sire, lui dis-je encore, demandez aux généraux Vandamme et Candras si le 4e régiment de ligne ne s'est pas courageusement battu à Austerlitz ? Que votre Majesté daigne se rappeler qu'il a enlevé à la baïonnette une batterie ennemie sur le plateau de Pratzen, fait prisonnier un régiment russe avec son colonel, dont voici les deux drapeaux (un adjudant-major les avait à la main) que j'offre à Votre Majesté au nom du régiment de son frère.

En ce cas, dit l'empereur en souriant, je vous donnerai une autre aigle. Des cris de : Vive l'Empereur  ! Cent fois répétés par tout le régiment, terminèrent cette scène qui se passa comme je viens de la décrire et non autrement.

Après la revue, l'empereur invita le général Vandamme, ses généraux de brigade et tous les colonels de sa division à diner avec lui à Schönbrunn... Le cœur encore froissé de la publicité que l'empereur avait donnée à la perte de l'aigle de mon 1er bataillon, je refusai obstinément de me rendre à l'invitation de l'empereur.

Je priai seulement le général Candras de m'excuser comme il le jugerait convenable.

Pendant tout le diner, on parla beaucoup de la porte de l'aigle du 4e régiment. Le maréchal Soult assura de nouveau l'empereur qu'elle avait été indépendante de la valeur de ce corps d'élite et les généraux Vandamme, Candras, Ferré et Schiner firent si bien mon éloge que l'empereur leur dit : Je connais depuis longtemps Bigarré ; je voudrais pouvoir le faire colonel aujourd'hui, mais je ne le puis dans cette circonstance, parce que ma politique me le défend et que cela ferait un mauvais effet dans l'armée. Le lendemain 26, il me nomma officier de la Légion d'honneur.

Le 4e régiment de ligne était un de ces corps qui avaient fait la première guerre d'Italie sous l'empereur. Après la belle affaire d'Arcole, où ce régiment se distingua, le général Bonaparte lui permit de porter des chapeaux gansés, comme l'étaient ceux des guides ; cette espèce de décoration particulière blessait l'amour-propre des régiments de l'armée, de sorte que beaucoup de colonels et d'officiers supérieurs ne virent pas avec déplaisir le 4e régiment éprouver un évènement malheureux» (Major Bigarré).

Situation du 4e Corps - 22 décembre 1805 (Nafziger - 805LXC)
Commandant : Soult
2ème Division Vandamme
4e de Ligne, 2 Bataillons

Sources : Archives françaises, Carton C2 481, 482, 483

 

Situation en Janvier 1806 (côte SHDT : usuel-180601)

Chef de corps : JOSEPH BONAPARTE Colonel - Infanterie
Conscrits des départements de la Moselle de l'an XIII
BIGARRE Major - Infanterie ; GAUDOUVILLE Quartier Maître Trésorier
1e bataillon commandant : Chef de Bataillon Coquereau - Grande armée - 4e corps - 2e division
2e bataillon commandant : Chef de Bataillon Guye - Grande armée - 4e corps - 2e division
3e bataillon commandant : Chef de Bataillon Cales à Strasbourg - 5e division militaire - Grande armée - 3e corps de réserve

Situation en Mars 1806 (côte SHDT : usuel-180603)

Chef de corps : JOSEPH BONAPARTE Colonel - Infanterie
Conscrits des départements de la Moselle de l'an XIII
BIGARRE Major - Infanterie ; GAUDOUVILLE Quartier Maître Trésorier
1e bataillon commandant : Chef de Bataillon Coquereau - Grande armée - 4e corps - 2e division
2e bataillon commandant : Chef de Bataillon Guye - Grande armée - 4e corps - 2e division
3e bataillon commandant : Chef de Bataillon Cales à Schiltigheim - Grande armée - 3e corps de réserve

 

Fig. 4bis ; Portrait de Louis Léger Boyeldieu - Colonel du 4e Régiment d'Infanterie, 1806 ; ce document nous a aimablement été communiqué par Mr Ken Richards, collectionneur australien, actuel propriétaire de ce portrait (http://www.frenchempirecollection.com). Nous rappelons au lecteur que ce document ne peut donc en aucun cas être utilisé sans l'autorisation préalable de son propriétaire légal.

Après la signature de la paix, la Division Vandamme prend des cantonnements en Bavière ; le 4e tient garnison à Pressing lorsque le Colonel Louis Léger Boyeldieu vient en prendre le commandement, le Prince Joseph venant d'être nommé roi de Naples. Le Major et le Chef du 1er Bataillon le suivront pour rester à son service. Bigarré sera nommé par Joseph Aide de Camp, Général, puis Commandant de la Garde Royale espagnole en 1809.

Précisons que le Colonel Boyeldieu (né le 13 août 1774 ; Colonel le 9 mars 1806 ; Commandant de la Légion d'Honneur le 11 juillet 1807 ; Baron de l'Empire le 20 juillet 1808 ; Général de Brigade le 21 juillet 1811 ; Général de Division le 7 septembre 1813 ; décédé le 17 août 1815 à la suite de ses blessures reçues à Waterloo) a fait l'objet d'une étude parue dans les Carnets de la Sabretache (1914-1919, page 457) dont nous n'avons gardé que les éléments relatifs au 4e de Ligne.

Pendant la durée de son commandement, le Colonel Boyeldieu a tenu ou fait tenir très exactement un journal des marches et opérations du 4e de ligne. Voici ce qu'en dit la Sabretache qui en a publié l'essentiel : "Ce journal est écrit sur un cahier cartonné in-8°·d'une centaine de pages environ et comprend la période de septembre 1806 à novembre 1810. Il est intitulé : Itinéraire et Notes historiques du 4e régiment de ligne. Il est d'un puissant intérêt pour l'histoire de ce Corps. Comme il est resté inconnu des rédacteurs de l'Historique du 4e de ligne, nous croyons bien faire en le reproduisant ici à peu près intégralement. Nous nous sommes borné à rectifier dans la mesure du possible l'orthographe des noms propres et à résumer quelques énumérations par trop fastidieuses de gites d'étapes (Note de la Sabretache : L'itinéraire et les notes historiques du 4e de ligne, de même que la majeure partie des papiers provenant du général Boyeldieu qui nous ont permis de rédiger la présente notice, appartiennent à M. E. Boyeldieu, de la Neuville-sire-Bernard (Somme). Qu'il reçoive ici l'expression de notre bien vive gratitude pour l'obligeance avec laquelle il a mis tous ces documents à notre disposition. Nous remercions également madame Dragonne ainsi que MM. Magniez et Ad. Poulain qui nous ont communiqué quelques pièces intéressantes)".

Nommé donc le 9 mars 1806 Colonel du 4e Régiment d'infanterie de ligne "en remplacement de Son Altesse Impériale, le Prince Joseph", Boyeldieu en est informé le 22 mars par lettre du Ministre qui lui prescrit également de rejoindre son Corps sans délai (Papiers du Général Boyeldieu). Boyeldieu, qui a été promu Officier dans la Légion d'Honneur le 13 mars 1806, vient prendre le commandement du 4e au mois de mai suivant. Les Bataillons de guerrc du Régiment se trouvent alors cantonnés en Bavière à Freising et environs; le 3e Bataillon est au dépôt à Strasbourg. Le Colonel Boyeldieu rend compte de son arrivée au Ministre par la lettre suivante (Archives de la Guerre - Dossier Boyeldieu) :
"Freising le 15 mai 1806 ;
Le colonel du 4e régiment de ligne à Son Excellence
le Ministre de la Guerre,
J'ai l'honneur de vous informer que je suis arrivé aux bataillons de guerre du régiment que je commande, le 5 de ce mois et que j'ai été reconnu le jour suivant.
A mon passage à Strasbourg, je me suis assuré de l'état du 3e bataillon et c'est avec satisfaction que j'ai l'honneur de rendre compte à Votre Excellence que j'ai reconnu que le chef de bataillon et les officiers chargés des différentes parties de l'administration s'en acquittent avec beaucoup de zèle et de succès.
Je désirerais, Monseigneur, vous faire un rapport aussi satisfaisant sur la situation de l'habillement des bataillons de guerre, mais je l'ai trouvé dans un tel état de délabrement que le remplacement de l'an XIV ne suffira point pour mettre le régiment dans la tenue qu'il doit avoir.
L'armement exige aussi de grandes réparations et la buffeterie (sic) a besoin d'être presque entièrement renouvelée.
J'ai l'honneur d'être avec le plus profond respect, Monseigneur, de Votre Excellence, le très humble et très obéissant serviteur, BOYELDIEU
".

Situation en Mai 1806 (côte SHDT : usuel-180605)

Chef de corps : BOYELDIEU Colonel - Infanterie
Conscrits des départements de la Moselle de l'an XIV
BIGARRE Major - Infanterie ; GAUDOUVILLE Quartier Maître Trésorier
1e bataillon commandant : Chef de Bataillon Coquereau à Landshutt - Grande armée - 4e corps - 2e division
2e bataillon commandant : Chef de Bataillon Guye à Landshutt - Grande armée - 4e corps - 2e division
3e bataillon commandant : Chef de Bataillon Cales à Strasbourg - 5e division militaire - Grande armée - 3e corps de réserve

Le 4e de ligne, ainsi pourvu d'un Colonel, le Major Bigarré rejoint dans un premier temps le dépôt à Strasbourg. Cet Officier, très affecté des reproches de l'Empereur à la suite de l'affaire d'Austerlitz, a, nous l'avons dit plus haut, avec le Chef du 1er Bataillon, sollicité de prendre du service dans l'arméc de Naples. "En attendant la réponse du roi Joseph, dit·il dans ses Mémoires, je m'occupai à Strasbourg des intérèts de mon régiment; un changement d'uniforme qui venait d'être prescrit ne laissa pas de donner beaucoup de besogne aux majors. L'Empereur, que ses goûts monarchiques ramenaient aux vieilles institutions, imagina de faire reprendre l'habit blanc à l'armée française. Le 4e régiment de ligne étant du nombre de ceux de l'armée qui, en 1806, devaient être habillés en drap de telle couleur, je fus le premier officier supérieur qui parut revétu de l'habit blanc, par la raison qu'ayant besoin de me faire habiller à neuf, je dus nécessairement adopter le nouvel uniforme". En vertu des décrets des 25 avril et 24 juillet 1806, l'habit blanc devait être porté à titre d'essai par vingt Régiments de ligne dont le 4e. Les Bataillons de guerre de ce Régiment, alors en Bavière, reçurent-ils la nouvelle tenue ? Il semble bien que Bigarré se préoccupa de leur envoyer les uniformes blancs et nous savons par la lettre de Boyeldieu reproduite plus haut, que le 4e de Ligne avait un pressant besoin de renouveller sa tenue; toutefois, les Notes historiques du 4e de ligne qui figurent parmi les papiers du Général Boyeldieu ne contiennent aucun renseignement à cet égard; mais on peut tenir pour certain que les Bataillons de guerre du 4e, comme ceux de tous les Régiments désignés, reçurent effectivement l'habit blanc.

Peu après son arrivée à Freising, le jeune Colonel - il avait 32 ans - fait faire son portrait par un artiste allemand (note de la Sabretache : Ce tableau, malheureusement assez mal conservé, appartient à M . Eug. Boyeldieu , de La Neuville-sire-Bernard (Somme), arrière petit fils du Général. Derrière la toile sont inscrits les mots, et la signature du peintre : Gemalhen zu Freising im May 1806. - Aloïs Frey . Une réplique de ce tableau appartient à M. Ch. Delagrave, l'éditeur parisien bien connu , arrière-petit-neveu du général - ce tableau est actuellement la propriété de Mr Ken Richards). Boyeldieu est peint en buste, revêtu de l'uniforme bleu, mais on ne saurait tirer argument de ceci, car le décret du 25 avril concernant l'habit blanc était encore trop récent pour avoir reçu son application.

A peu près à la même époque, le 4e de Ligne reçoit comme Sous-lieutenant le jeune Tascher de la Pagerie, cousin de l'Impératrice Joséphine. Celle-ci, à cette occasion, écrit au Colonel Boyeldieu une lettre de recommandation d'un ton charmant (Note de la Sabretache : papiers du général Boyeldieu. La lettre de Joséphine n'est pas inédite : elle a paru dans la biographie sommaire du général publiée par Th. Lamathière dans le Panthéon de la Légion d'Honneur (Paris, Dentu ) page 475. Cet ouvrage étant peu connu et la lettre de l'impératrice présentant un intérêt réel, nous avons cru bien faire en la reproduisant ici intégralement. Tascher de la Pagerie (Jean-Henri-Robert), fils de Robert, frère de Joséphine ; né le 1er avril 1787 à Fort-Royal (Martinique) ; appelé aux Tuileries en 1802 et plus tard envoyé à Fontainebleau ; prend part avec le 4e de ligne à la campagne de 1806 ; officier d'ordonnance de l'Empereur en 1807  ; colonel du 1er régiment provisoire de Chasseurs en 1808 ; comte de l'Empire le 9 mars 1810 ; général de brigade le 17 février 1814 ; sénateur du Second Empire le 31 décembre 1852 ; grand maitre des cérémonies de l'Impératrice Eugénie ; décédé le 3 mars 1861) :

"Monsieur Boyeldieu,
J'ai appris avec beaucoup de plaisir que M. Tascher, élève de l'Ecole militaire de Fontainebleau, est placé dans le 4e régiment de ligne que vous commandez. Je suis charmée pour lui qu'il doive servir sous vos ordres ; il est mon cousin germain et je vous le recommande avec d'autant plus d'intérêt que tous les rapports du général Bellavesne
(Commandant l'Ecole militaire de Fontainebleau) a faits de lui ont été très favorables. Je vous demande pour lui votre amitié et les soins d'un tuteur sans trop d'indulgence pour ses fautes. Son âge et son caractère ont besoin de surveillance. Je désire que vous le fassiez loger près de vous, et qu'il ne trouve aucune facilité pour contracter des dettes. Il aura par an, outre ses apppointements, une somme de mille écus; sa dépense ne doit pas aller au-delà. Soyez persuadé, Monsieur, de toute ma sensibilité aux soins que vous voudrez bien donner à M. Tascher; la reconnaissance qu'il garde à M. le général Bellavesne vous répond de toute celle qu'il gardera pour vous.
A Saint-Cloud, le 16 mai 1806.
JOSÉPHINE
"

Officier en 1806-1807 d'après Bucquoy Officier en 1806
Fig. 5 ; à gauche, Lieutenant en 1806 d'après Bucquoy; au centre, Officier de Fusiliers en 1806-1807 d'après R. Forthoffer (Fiches documentaires, sources Knötel et Baldauf) ; à droite, plaque de shako d'Officier, modèle 1806 (collection privée)

 

- Campagne de Prusse

Situation en Juillet 1806 (côte SHDT : usuel-180607)

Chef de corps : BOYELDIEU Colonel - Infanterie
Conscrits des départements de la Moselle de l'an XIV
BIGARRE Major - Infanterie ; GAUDOUVILLE Quartier Maître Trésorier
1e bataillon commandant : Chef de Bataillon Coquereau à Freysing - Grande armée - 4e corps - 2e division
2e bataillon commandant : Chef de Bataillon Guye à Aïcha - Grande armée - 4e corps - 2e division
3e bataillon commandant : Chef de Bataillon Cales à Strasbourg - 5e division militaire - Grande armée

Situation de la Grande Armée - 18 juillet 1806 (Nafziger - 806GXC)
4e Corps : Soult
Division Leval
4e de Ligne, 1er et 2e Bataillons, 1863 hommes

Sources : Archives françaises, Carton C2 481, 482, 483

Le 1er septembre 1806, le 4e de Ligne est au 4e Corps de Soult, 3e Division Legrand. Septembre. Il part de Freising en Bavière le 27 septembre 1806 : "Traversé Mosburg et Landshut et couché dans plusieurs villages ... Le 29 à Ratisbonne sur le Danube" (Itinéraire et notes). Il est à Amberg le 1er octobre lorsque la guerre éclate à nouveau, cette fois ci contre la Prusse. Dès les premiers jours d'octobre, il rentre en campagne.

Situation en Octobre 1806 (côte SHDT : usuel-180610)

Chef de corps : BOYELDIEU Colonel - Infanterie
Conscrits des départements de la Moselle de 1806
BLANC Major - Infanterie ; GAUDOUVILLE Quartier Maître Trésorier
1e bataillon commandant : Chef de Bataillon Reboul - Grande armée - 4e corps - 2e division
2e bataillon commandant : Chef de Bataillon Cales - Grande armée - 4e corps - 2e division
3e bataillon commandant : Chef de Bataillon Coquereau à Strasbourg - 5e division militaire - Grande armée

Au 1er octobre, il est à la 2e Division Leval du 4e Corps (Brigade Viviès). Effectif du 1er bataillon : 38 Officiers, 1122 hommes ; 10 chevaux d'Officiers ; 21 hommes aux hôpitaux. Effectif du 2e Bataillon : 29 Officiers, 1117 hommes ; 5 chevaux d'Officiers ; 23 hommes aux hôpitaux (d'après Foucart : "La campagne de Prusse 1806" - donné partiellement par Nafziger : 806IAL et 806JBI). Le 4e a l'un des effectifs les plus élevés des Régiments du 4e corps. Ce jour là, le Sergent major Saint Cyr reçoit la croix de la Légion d'Honneur des mains de l'Empereur qui le nomme sous Lieutenant.

Grenadier en 1806-1807 d'après Forthoffer

schako 4e de ligne

schako 4e de ligne

Fig. 6 ; Grenadier en 1806-1807 d'après R. Forthoffer (Fiches documentaires, sources Knötel et Baldauf)
Fig. 6bis ; shako (original ou reconstitution ?) modèle 1806 sans chevron (donc vers 1807) avec plaque modèle 1806

L'Armée française s'avance sur trois colonnes, le 4e Corps en tête de la colonne de droite, et vient menacer le flanc gauche de l'Armée prussienne concentrée entre Weimar et Iéna. Tandis que le Roi de Prusse rétrograde vers le nord et va se faire battre par Davout à Auerstaedt, le Prince de Hohenlohe prend position près d'Iéna.

"Le 2, à Sulzbach et environs; séjour. Le 4, couché dans dix-huit petites maisons; le 5, séjourné dans cet endroit. Le 6, marché toute la nuit ; traversé Baireuth le 7 à cinq heures du soir et venu bivouaquer sur la droite de cette ville" (Itinéraires et notes).

Ordres du Maréchal Soult pour la prise de position de Münchberg : «Le général Leval placera le 4e régiment en position sur le plateau en arrière de Münchberg et il mettra en avant de son centre deux pièces de 12. Le restant de la division prendra position sur la hauteur en arrière du 4e de ligne» (Foucart, la Campagne de Prusse. T. I. page 416).

"Le 8, bivouaqué à Munchberg. Le 9, bivouaqué à Gross-Zöbern, village qui fut totalement brulé dans la nuit. Le 10, bivouaqué à Plauen. Le 11, en arrière de Weyda. Le 12, en avant de Géra sur l'Elster : revue de l'Empereur" (Itinéraires et notes).

Le 13 à midi, Napoléon fait battre la générale et s'avance vers les positions des Prussiens sur les hauteurs à l'est d'Iéna. Le Corps de Soult doit former la droite de la ligne de bataille. En conséquence, le Régiment marche de Géra sur Iéna ; mais les routes sont tellement encombrées qu'il doit s'arrêter avec sa Division et la Division Legrand.

Iéna (14 octobre 1806)

Le 14 au matin, la marche est reprise en toute hâte ; mais, malgré sa diligence, la division Leval (4e) ne peut arriver à temps et le Régiment ne prend aucune par à la bataille d'Iéna.

"Le 13, à deux heures de l'après-midi, parti de devant Géra, marché toute la nuit suivante et arrivé le 14 au point du jour devant Iéna. Une partie du corps du maréchal Soult s'y battit; mais notre division, commandée par le général Leval, resta en observation" (Itinéraires et notes). Seule du 4e Corps, la Division Saint-Hilaire a pris une part effective à la bataille d'Iéna. «Il fut envoyé ordre, aux divisions des généraux Legrand et Leva1 qui n'étaient pas encore arrivés à Iéna, de presser leur marche pour venir prendre part à la bataille; vers midi, elles joignirent, mais les mouvements de l'ennemi ne permirent pas de les engager de la journée» (Journal des opérations du 4e Corps).

"Le 15, léger mouvement en avant et bivouac devant le village de Rosbach. Le 16, parcouru l'immense plaine d'Iéna et bivouaqué devant Mühlhausen. Le 17, marche de nuit; bivouaqué devant Nordhausen; à minuit elle a été brûlée ... Le 19, bivouaqué aux portes d'Halberstadt..." (Itinéraires et notes).

Lancé avec son Corps d'armée à la poursuite des Prussiens, le 4e est à Magdebourg le 20 et fait partie des troupes chargées de protéger le blocus de cette ville (Historique régimentaire).

"Le 4e de Ligne bivouaque les jours suivants à Hemerzben, puis à Gross-Wanzleben. Le 22 et les jours suivants, il campe devant Magdebourg près du village de Hohen-Wansleben. Il se porte ensuite, le 25, sur Tangermünde, à la poursuite du corps du duc de Weimar. Le 28, il traverse l'Elbe à Tangermünde et se porte sur Rathenow par une marche de nuit; il bivouaque le 29 près de Rhinow; le 30, en avant de Wùsterhausen" (Itinéraires et notes).

Situation de la Grande Armée - novembre 1806 (Nafziger - 806KXA)
4e Corps : Soult
Division Leval
4e de Ligne, 1er et 2e Bataillons : 1863 hommes

Sources : Archives françaises, C2 470

Relevé par Ney, le 4e Corps se met de nouveau à la poursuite d'une colonne prussienne par la route de Ratzbourg sur Lubeck, ou Blücher s'enferme le 6 novembre. Les 1er et 4e Corps pénètrent dans la ville le même jour.

"Le 1er, marché jusqu'à onze heures du soir; halte de quatre heures près de Waren. Le 2, traversé un petit champ de bataille où nous vîmes peu de morts (il s'agit du combat de Crivitz livré le 2 au matin par Bernadotte au corps de Blücher qui battait en retraite); passé par Plau et bivouaqué dans une forêt à deux heures en avant de la ville. Le 3, en arrière de Crivitz ... Le 5, bivouac en arrière de Ratzeburg (sur un beau lac). Le 6, halte de trois heures dans Ratzeburg et venu prendre position devant Lübeck où, depuis le point du jour, on entendait une canonnade et fusillade des plus terribles ; mais, à ce combat, le régiment ne fit que des manœuvres d'observation et bivouaqua à l'entrée de la nuit en arrière de cette ville (la division Leval devait enlever la porte de Hertzberg; mais son intervention ne fut pas nécessaire (Soult à l'Empereur). Cf. Foucart, op. cit. T. II, page 741). Le 7, il y séjourna; il prit les armes et se forma en haie pour voir défiler le corps du général prussien Blücher, qui venait de se rendre au corps du prince de Ponte-Corvo. Le 8, traversé Lübeck et bivouaqué en avant d'un village appelé Grewesmühlen....." (Itinéraires et notes).

De Lübeck, l'Armée française continue sa marche triomphale sur Berlin. Du 9 au 15, le 4e de ligne cantonne dans diverses localités du Mecklembourg, aux environs de Warin. Le 10 novembre, le 4e présente la situation suivante (situation également donnée par Nafziger - 806KAM d'après Foucart : "La campagne de Prusse 1806") :

- 1er Bataillon : 37 Officiers, 1101 hommes ; 15 chevaux d'Officiers ; 40 hommes aux hôpitaux.

- Effectif du 2e Bataillon : 30 Officiers, 1105 hommes ; 4 chevaux d'Officiers ; 33 hommes aux hôpitaux.

Le 15, le 4e corps reçoit l'ordre de se rendre à Berlin et s'y porte par Plau, Alt-Ruppin, Neu-Ruppin et Fehrbellin. Le 20, le 4e de Ligne compte 63 Officiers et 2055 hommes.

 

- Campagne de Pologne

Le 21, le 4e arrive à Berlin. Le 23 novembre, toujours à Berlin, au cours d'une revue, l'Empereur remet au 1er Bataillon une nouvelle aigle en remplacement de celle perdue à Austerlitz (Note de la Sabretache : Itinaire et Notes historiques du 4e de ligne ; papiers du général Boeyldieu).

"Le 21, entrée à Berlin, capitale de la Prusse (sur la Sprée) où le régiment fut logé chez l'habitant. Il y séjourna jusqu'au 23. Le 23, i1 prit les armes et fut passé en revue par S. M. l'Empereur qui fit beaucoup de promotions et donna une aigle au 1er bataillon (cette aigle fut remise en remplacement de celle enlevée au 4e de ligne par les Russes à Austerlitz. L'assertion de Masséna reproduite dans l'Historique du Régiment, selon laquelle l'Empereur ne donna jamais l'aigle promise après Austerlitz, est donc inexacte)" (Itinéraires et notes).

Il reste maintenant à combattre la Russie : une armée, sous les ordres de Murat, a déjà poussé jusqu'à la Vistule ; elle est bientôt suivie par une deuxième sous les ordres directs de Napoléon. Le 4e qui en fait partie doit exécuter une marche des plus pénibles par Francfort :

"Le 24, il coucha dans plusieurs villages sur la route de Francfort-sur-Oder; le 25, à Francfort; le 26, il a traversé le fleuve ct couché dans de mauvais hameaux... Le 28, couché à Liebnow, première étape de Pologne..." (Itinéraires et notes).

De Francfort, le 4e de ligne continue sa route vers la Vistule par Posen, qu'il traverse le 3 décembre et Gnesen où il couche le 13. Puis par Thorn :

"Le 16, à Orlowa et Guikowa (?) où se réunit dans la nuit le corps d'armée. Le 17, au matin, traversé d'une immense forêt et couché à Thorn, ville située sur la Vistule. Le 18, repassé le fleuve et couché à Klunick et environs... Le 22, la division fut réunie en avant de Gostynin; elle en partit à dix heures du soir et, à travers une immense forêt, elle parut devant Plock, à deux heures du matin, le 23; elle y traversa la Vistule sur des barques et bivouaqua le même jour en avant de cette ville. Le 24, traversé la rivière de l'Ukra au village de Ztarozreby et couché dans plusieurs villages en avant…" (Itinéraires et notes).

Situation du 4e Corps - 15 décembre 1806 (Nafziger - 806KAB et 806KBJ)
Commandant : Soult
Division Leval
Brigade Raymond-Vives
4e de Ligne
1er Bataillon : 36 Officier et 1035 hommes
2e Bataillon : 27 Officiers et 1020 hommes

Source : Foucart, P., "Campagne de Pologne (novembre-décembre 1806 - Janvier 1807 (Pultusk et Golymin) d'après les Archives de la Guerre", Librairie Militaire Berger-Levrault & Cie, Paris, 1882.

Le 4e arrive le 26 décembre à Ciechanów, après des fatigues inouïes. Il est impossible de faire un pas sans tomber dans des embarras inextricables. Des hommes restent ensevelis dans la boue jusqu'à la ceinture et beaucoup y expirent faute d'être secourus à temps.

"Le 30, couché dans trois villages, le principal est Rostowa; le 31, séjour" (Itinéraires et notes).

Battus à Golymin et à Pulstuk, les Russes se retirent vers l'est et l'Armée française, arrêtée par la boue, la neige et le froid, prend ses quartiers d'hiver le 1er janvier 1807. A cette époque, les 1er et 2e Bataillons du 4e de Ligne comptent 65 Officiers et 2184 hommes (Nafziger 807AAA - source : Foucart P., "Campagne de Pologne (novembre-décembre 1806 - Janvier 1807 (Pultusk et Golymin) d'après les Archives de la Guerre, Librairie Militaire Berger-Levrault & Cie, Paris, 1882).

Situation en Janvier 1807 (côte SHDT : usuel-180701)

Chef de corps : BOYELDIEU Colonel - Infanterie
Conscrits des départements de la Moselle de 1806
BLANC Major - Infanterie ; GAUDOUVILLE Quartier Maître Trésorier
1e bataillon commandant : Chef de Bataillon Reboul - Grande armée - 4e corps - 2e division
2e bataillon commandant : Chef de Bataillon Cales - Grande armée - 4e corps - 2e division
3e bataillon commandant : Chef de Bataillon Coquereau à Strasbourg - 5e division militaire - Grande armée

Situation du 4e Corps - 5 janvier 1807 (Nafziger - 807AAF)
Commandant : Soult
Division Leval
Brigade Raymond-Vives
4e de Ligne, 2 Bataillons : 63 Officiers et 2007 hommes

Source : Foucart, P., "Campagne de Pologne (novembre-décembre 1806 - Janvier 1807 (Pultusk et Golymin) d'après les Archives de la Guerre", Librairie Militaire Berger-Levrault & Cie, Paris, 1882. Quintin - Eylau (Livrets de situations de la Grande Armée conservés au SHD, Département Terre, sous la cote C2-617)

Le 4e Corps s'établit entre la Narew et l'Ukra ; le 4e de Ligne, cantonné dans une région pauvre, dénuée de toutes ressources, doit disperser ses hommes dans une quinzaine de villages où ils restent jusqu'au 18 janvier. A cette date, les Russes reprennent l'offensive ; Napoléon concentre ses corps d'armée et manœuvre pour jeter l'armée ennemie dans la Baltique, mais elle se retire rapidement sur Landsberg et Eylau, poursuivie par nos troupes.

Situation du 4e Corps - 25 janvier 1807 (Nafziger - 807AAG)
Commandant : Soult
Division Leval
Brigade Raymond-Vives
4e de Ligne, 2 Bataillons : 65 Officiers et 2184 hommes

Source : Foucart, P., "Campagne de Pologne (novembre-décembre 1806 - Janvier 1807 (Pultusk et Golymin) d'après les Archives de la Guerre", Librairie Militaire Berger-Levrault & Cie, Paris, 1882.

"Le 1er, on séjourna dans les mêmes cantonnements que la veille (l'effectif du Régiment est alors de 63 Officiers et 2609 hommes). Le 2, pris des cantonnements aux environs de Prasznick, à Karvatz, Cartnicki, Slazi, etc., où on séjourna jusqu'au 28. Le 28, couché à Bogdaïn et environs. Le 29, le régiment se porta en avant de Villenberg où il coucha et se garda très militairement. Le 30, S. M. l'Empereur arriva à Villenberg et le régiment séjourna dans le village de la veille, ainsi que le 31. Le 1er (février), le régiment suivit le mouvement de l'ennemi et vint bivouaquer en avant de Passenheim. Le 2, S. M. l'Empereur arriva à Allenstein, ville en avant de laquelle le régiment bivouaqua" (Itinéraires et notes).

Le 3 février, Soult est dirigé sur la gauche ennemie établie dans une magnifique position, à Bergfried dont le pont est défendu par 8000 hommes, 15 canons et de la cavalerie. L'attaque est ordonnée immédiatement.

Bergfried (3 février 1807)

Plaque de shako du 4e de Ligne
Fig. 7 Plaque de shako attribuée au 4e de ligne, et divers objets trouvés en Espagne

«Le général Leval donne ordre au 24e léger de se porter au pont et d'en repousser l'ennemi, tandis que le 4e de ligne, soutenu par un bataillon du 28e , sous le général Viviès, dut se diriger à la droite du village, chercher à passer la rivière à gué et se porter sur les hauteurs de la rive gauche pour tourner l'ennemi. Les 24e léger et 4e de ligne firent leurs mouvements avec beaucoup d'intrépidité et, malgré tous les obstacles, enlevèrent les abords du pont. Une contre-attaque tentée par l'ennemi fut vigoureusement repoussée et le pont resta en notre pouvoir avec deux pièces de canon. Le général Leval, se mettant alors à la tête des 4e et 28e , s'empressa de couronner les hauteurs de la rive gauche et, par un rapide changement de direction à gauche fait très à propos, vint prendre à revers la colonne russe, qui, n'ayant pas assez d'espace pour faire son évolution et ne pouvant se retirer que lentement, se trouva prise entre deux feux et souffrit considérablement.

Le combat de Bergfried fait le plus-grand honneur au général Leval. Les généraux Schiner et Viviès, le colonel Boyeldieu, les commandants Reboul et Calès s'y distinguèrent ; les hommes y ont montré la plus grande valeur» (Rapport du Maréchal Soult, commandant le 4e Corps, sur la campagne de 1807).

"Le 3, S. M. se trouva sur la route au sortir d'Allenslein et passa la division en revue avant que d'aller à l'ennemi. Ce même jour, on se dirigea sur Bergfried. Le 24e régiment d'infanterie légère tenait la tête de la colonne. Le 4e régiment commençait à déboucher d'un bois près de ce village, lorsque le colonel reçut l'ordre d'envoyer les deux compagnies de voltigeurs pour éclairer la droite de la route et de marcher en avant avec son 1er bataillon aussitôt qu'il serait formé. Le bataillon en colonne est aussitôt mis en mouvement et dirigé sur la droite de Bergfried. Il marche au pas de charge, traverse plusieurs grands fossés et un ruisseau. Rien ne peut arrêter l'ardeur du soldat qui avait de l'eau ou plutôt des glaçons jusqu'à la ceinture. Tout est franchi, malgré une fusillade très vive qui ne peut ébranler l' ordre de la colonne ; il continue de marcher jusqu'aux bords de l'Alle.
Le colonel, s'apercevant que cette rivière pouvait bien ne pas être guéable, demande un sous-officier ou soldat de bonne volonté pour la sonder. L'adjudant-major Castagnet, qui se trouvait à la tête du régiment, ne consultant que son courage ordinaire, s'élance et se trouve bientôt englouti sous les glaces ; il eût été sans doute victime de son dévouement sans les prompts secours qui lui furent portés par Jean Carbon, sergent de la 1re compagnie de grenadiers, lequel surmonta tous les obstacles pour conserver au régiment un officier qui s'y est toujours distingué.
Le colonel, sans perdre de temps, conduit le bataillon au village de Bergfried où le 24 e d'infanterie légère était déjà engagé. Avant d'arriver à ce village, le bataillon fut obligé de passer dans un défilé très étroit. Il se remet en colonne et, malgré une fusillade très meurtrière, passe le pont, tombe sur l'ennemi la baïonnette aux reins, traverse leur ligne et se porte sur les hauteurs en ayant du village. Les Russes qui se cachaient derrière les maisons furent massacrés par le 2e bataillon qui suivait de près le 1er. Trois compagnies du 1er bataillon, commandées par le capitaine Sarrère, détachées sur la gauche, ne contribuèrent pas peu, par leurs bonnes dispositions, au succès de cette journée à laquelle participa le 24 e léger et un bataillon du 28e de ligne.
La perte du régiment se porta à 19 sous-officiers et soldats et 153 sous-officiers et soldats blessés. Le colonel Boyeldieu, blessé dans le courant de l'affaire, continua de commander le régiment jusqu'à la nuit. Le chef de bataillon Reboul, le capitaine Mercier, les lieutenants Jullié et Castié, les sous-lieutenants Dupuy et Massy et l'adjudant Mézard furent blessés
" (Itinéraires et notes).

"XVIIIe BULLETIN.
Arensdorf, le 5 février1807.
... Combat de Bergfried.
L'Empereur se porta au village de Getkendorf, et plaça en bataille le corps du maréchal Ney sur la gauche, le corps du maréchal Augereau au centre, et le corps du maréchal Soult à la droite, la garde impériale en réserve. Il ordonna au maréchal Soult de se porter sur le chemin de Gustadt, et de s'emparer du pont de Bergfried, pour déboucher sur les derrières de l'ennemi avec tout son corps d'armée ; manoeuvre qui donnait à cette bataille un caractère décisif. Vaincu , l'ennemi était perdu sans ressource.
Le maréchal Soult envoya le général Guyot, avec sa cavalerie légère, s'emparer de Gustadt, où il prit une grande partie du bagage de l'ennemi, et fit successivement 1,600 prisonniers russes. Gustadt était son centre de dépôt. Mais au même moment le maréchal Soult se portait sur le pont de Bergfried avec les divisions Leval et Legrand. L'ennemi, qui sentait que cette position importante protégeait la retraite de son flanc gauche, défendait ce pont avec douze de ses meilleurs bataillons. A trois heures après midi, la canonnade s'engagea. Le 4e régiment de ligne et le 24e d'infanterie légère, eurent la gloire d'aborder les premiers l'ennemi. Ils soutinrent leur vieille réputation. Ces deux régimens seuls et un bataillon du 28e en réserve, suffirent pour débusquer l'ennemi, passèrent au pas de charge le pont, enfoncèrent les douze bataillons russes, prirent quatre pièces de canon et couvrirent le champ de bataille de morts et de blessés. Le 46e et le 55e, qui formaient la seconde brigade , étaient derrière, impatiens de se déployer; mais déjà l'ennemi en déroute abandonnait, épouvanté, toutes ses belles positions ; heureux présage pour la journée du lendemain !
Dans le même temps, le maréchal Ney s'emparait d'un bois où l'ennemi avait appuyé sa droite; la division Saint-Hilaire s'emparait du village du centre; et le grand-duc de Berg, avec une division de dragons placée par escadrons au centre , passait le bois et balayait la plaine, afin d'éclaircir le devant de notre position. Dans ces petites attaques partielles, l'ennemi fut repoussé et perdit une centaine de prisonniers. La nuit surprit ainsi les deux armées en présence.
Le temps est superbe pour la saison; il y a trois pieds de neige; le thermomètre est à deux ou trois degrés de froid
" (Les Bulletins de la Grande armée : précédés des rapports sur l'armée française, depuis Toulon jusqu'à Waterloo, extraits textuellement du Moniteur et des Annales de l'empire : histoire militaire du général Bonaparte et de l'empereur Napoléon, avec des notes historiques et biographiques sur chaque officier. Tome 4 / par Adrien Pascal).

Au cours de cette affaire, selon l'historique régimentaire, le 4e a eu 80 tués et 250 blessés, dont le Colonel Boyeldieu, le Chef de Bataillon Reboul, les Capitaines Lannes et Cailleau, les Lieutenants Castié et Jullié, le Sous-lieutenant Mézard. A noter que le Colonel Boyeldieu, blessé d'un coup de feu à la fesse gauche, à continué néamoins à commander son régiment jusqu'à la nuit (Itinéraire et notes historiques du 4e de ligne. Cf. 56e Bulletin de la Grande Armée); le lendemain cependant, il est forcé d'en laisser la direction au Chef de bataillon Calès et ne peut, quelques jours plus tard, assister à la bataille d'Eylau.

Le 4 février au matin, on se met à la poursuite de l'ennemi par Varlac, Opern et Frauendorf. 

"Le 4 février, au point du jour, la division se réunit devant un petit village. L'ennemi était en présence. Les deux compagnies de voltigeurs furent envoyées dans un bois à droite de la position. Le régiment marcha en bataille; mais, arrivé près de l'ennemi, le chef de bataillon Calès qui le commandait en l'absence du colonel blessé, reçut ordre de fouiller dans le bois avec le 1er bataillon et de prendre sa direction à gauche, [pour] gagner la route par laquelle l'ennemi effectuait sa retraite. La résistance qu'il fit dans le bois, et plus encore la difficulté des chemins, retardèrent la marche du bataillon et donnèrent le temps à l'ennemi de se retirer. Malgré cela, quantité de chasseurs russes furent tués ou faits prisonniers et beaucoup de bagages furent abandonnés.
Le 2e bataillon qui poursuivit l'ennemi sur la route, rejoignit le 1er et prit la tête de la colonne.
Le régiment se remit en mouvement et deux compagnies de voltigeurs commandées par le capitaine Lanes éclairaient la marche à peu de distance de la sortie du bois; la cavalerie ennemie parut en forces sur une hauteur derrière un petit village. La 2e compagnie de grenadiers et la 1re de fusiliers du 2e bataillon furent envoyées en tirailleurs. Elles se joignent aux voltigeurs, attaquent l'ennemi et s'emparent du village. L'ennemi chassé de sa nouvelle position, la brigade se forma en deux colonnes et marcha dans le même ordre jusqu'à la nuit, un peu à droite et à très peu de distance de l'ennemi; les tirailleurs ne discontinuèrent pas de le harceler et repoussèrent plusieurs charges que la cavalerie tenta sur eux.
Le régiment eut dans cette journée 1 homme tué et 5 blessés
".

Le 5 février, selon l'historique régimentaire, au combat de Deppen, le Colonel du 4e est blessé une seconde fois. Il semble que cette affirmation, sans doute basée sur le 18e Bulletin daté de Arensdorf le 5 février 1807 ("... Le colonel du 4e régiment de ligne a été blessé") est fausse. En effet, le Colonel, hors d'état de suivre en raison de la blessure reçue à Bergfried, n'était pas avec le Régiment. L'état de ses services ne fait d'ailleurs pas mention de cette blessure.

"Le 5 février, la division se mit en marche au point du jour. La brigade continua à marcher sur deux colonnes, poursuivant l'ennemi de très près, les voltigeurs faisant un feu continuel sur son arrière-garde. Vers une heure de l'après-midi, la division se rassembla et resta en position environ deux heures; le régiment, avec le 28e, entra dans un grand bois où la nuit les surprit : 80 russes y furent faits prisonniers. La brigade traversa le bois et joignit la division ainsi que les autres divisions du corps d'armée. Le 6 février, la division se mit en mouvement; la brigade marcha en colonne sur la droite de la route que tenait l'ennemi; elle bivouaqua sur les hauteurs de ... , où étaient rassemblées des troupes de toutes armes" (Itinéraires et notes).

Combat d'Eylau (7 février 1807)

Le 7 février, les Russes prennent position sur les collines en arrière d'Eylau, occupant comme poste avancé la ville et le cimetière d'Eylau. Dès la pointe du jour, les troupes du 4e Corps, formées sur le plateau de Grünhofen, prennent leurs dispositions pour chasser les Russes du plateau de Ziegelhof. Le 4e est chargé, avec le 28e de Ligne et le 24e Léger, de l'attaque d'un bois situé à droite de Grünhofen ; ces trois Régiments doivent ensuite venir attaquer par sa gauche le plateau de Ziegelhof. L'autre Brigade (Ferey) de la Division Leval, est chargée, avec la cavalerie, de l'attaque de front. Les 4e , 28e et 24e Léger délogent l'ennemi du bois et paraissent sur le plateau juste au moment où le 18e (de la Brigade Ferey) vient d'être culbuté. L'ennemi lâche pied devant la vigueur de l'attaque et quitte le plateau après avoir perdu beaucoup de monde. Il est ramené par la cavalerie jusqu'à la ville d'Eylau, pendant que, sur la droite, les 4e et 28e attaquent la position du cimetière. Le 4e charge avec impétuosité : appuyé par le 28e , il entre dans le cimetière, y tue ou prend un grand nombre de Russes, mais une forte colonne ennemie se reporte en avant et reprend le cimetière. Alors commence entre la Brigade Viviès (4e et 28e ) et l'ennemi une canonnade et une fusillade des plus vives que les troupes supportent de part et d'autre avec le plus grand courage. Cependant, les Russes plient et au bout de deux heures, le 4e peut rentrer dans le cimetière, où il passe la nuit au milieu des morts et des mourants. II est 10 heures du soir.

«Le général Leval a donné l'exemple du courage le plus intrépide. On ne saurait trop faire l'éloge de la bravoure que les 24e léger, 4e et 28e de ligne, sous les ordres du général Viviès, montrèrent dans ce vigoureux engagement» (Rapport du Maréchal Soult sur la campagne de 1806-1807).

Grenadier en 1806-1807 d'après Forthoffer
Fig. 7bis ; "Sergent major plantant son Aigle sur une redoute enlevée de vive force" vers 1807 d'après Martinet. A ses côtés, des Fusiliers, qui constituent sans doute la garde du drapeau ?

A noter qu'au cours de cette journée, le 4e de ligne, qui joue décidément de malheur avec ses aigles, perd celle du 2e Bataillon qui est littéralement volatilisée par un boulet de canon : on ne retrouva sur la neige «qu'un peu de bâton et les ailes» (Itinéraire et notes historiques du 4e de ligne. Cf. 56e Bulletin de la Grande Armée).

"Le 7 février, la brigade se réunit à la division à gauche de Landsberg et fut dirigée par la droite de cette ville sur Eylau après avoir traversé le bois entre les deux villes. Elle marcha en colonne, chassant toujours la cavalerie qui se trouvait devant elle; plusieurs fois les cosaques s'approchèrent et voulurent l'entamer. Le carré se formait aussitôt par régiment, ce qui les déconcerta et les empêcha de rien entreprendre. Arrivée près d'Eylau, la brigade marcha encore quelque temps dans cet ordre; l'ennemi était si près qu'il fut ordonné au 1er bataillon du 4e de se déployer et d'exécuter les feux de peloton. L'ennemi paraissait toujours se retirer. Le feu cessa et les deux régiments qui composaient la brigade [4e et 28e], se mirent en mouvement dans le même ordre et arrivèrent contre la barrière du cimetière d'Eylau. Peu de temps après, il fut ordonné au 1er bataillon d'y prendre position, et au reste de la brigade de changer de direction à gauche pour entrer dans Eylau par une autre route.
La hauteur de la barrière du cimetière présentait des difficultés au 1er bataillon qui devait la franchir, ce qui le mit hors d'état de maintenir l'ordre dans ses rangs. Quelques hommes de ce bataillon parvinrent à y entrer : l'ennemi fit un grand feu de mousqueterie et une nuée de Russes y entra aussitôt. Le peu de monde qui se trouvait dans le cimetière fut forcé à la retraite. Le bataillon se rallia au 28e régiment qui avait été laissé en réserve et continua de se battre jusqu'à ce que les Russes furent forcés d'évacuer complètement Eylau.
Le 2e bataillon qui était entré dans la ville par une autre rue à gauche du cimetière, fut assailli par une grêle de boulets et de mitraille et investi par les ennemis qui recevaient toujours de nouvelles forces. Ce bataillon, après en avoir fait un horrible carnage, forcé de céder au nombre, se retira d'environ quarante pas en arrière de la position qu'il venait de quitter et continua de faire feu jusqu'à l'évacuation de la ville.
L'aigle de ce bataillon fut emportée d'un coup de canon qui tua celui qui la portait : on n'a retrouvé sur la neige qu'un peu de bâton et les ailes.
Le régiment rentra dans Eylau à environ neuf heures du soir.
Les pertes qu'il éprouva dans cette journée furent sensibles. Plusieurs officiers qui avaient vieilli dans les camps restèrent sur le champ d'honneur. De ce nombre faisaient partie le capitaine de la 1re compagnie de grenadiers, Boucaud, les capitaines Brissac, Dabesie et Richard et le lieutenant Saussier. Dans le nombre des blessés, se trouvèrent les capitaines Mercier, Juillet, Poujade et Lanes, le sous-lieutenant Marchand et l'adjudant sous-officier Crespy.
La perte totale en tués et blessés se porta à : officiers tués, 5 et 9 blessés; sous-officiers [et soldats] tués 24 et 309 blessés. A onze heures du soir, le régiment reçut l'ordre de passer à la 3e division. Il la joignit au côté opposé de la ville où il bivouaqua le reste de la nuit
" (Itinéraires et notes).

Si pour le Général Regnault (Les aigles impériales, 1804-1815), le détail des ailes retrouvées n'est pas un pieux mensonge pour justifier la perte de cette aigle, pour le Général Adolenko, les faits sont tout autres. Voici ce que dit Adolenko au sujet de "l'aigle du 2e Bataillon du 4e de Ligne, prise par le Régiment d'Infanterie Polotzk.
L'historique du 28e R.I. (p. 138) narre le combat au cours duquel le 4e a perdu une Aigle :
"Le 7, la brigade Schiner (24e léger) et celle du général Vivies (4e et 28e de ligne) de la division Leval, furent détachées pour s'emparer de l'extrémité du bois qui est à l'est du Grünœfchen. La colonne du centre (Levasseur) fut un instant compromise.
Elle avait moins de chemin à faire et n'attendit pas que les brigades Schiner et Vivies fussent à hauteur du plateau de Ziegelhoff. Ces deux brigades étaient retardées par des combats très vifs qu'elles étaient obligées de livrer dans le bois pour chasser l'ennemi... La brigade Vivies arrive au sud-est de la ville et attaque la position du cimetière... Tout à coup, une forte colonne ennemie accourt... Les 4e et 28e sont écrasés par le nombre et obligés de reculer".
Après le coup d'arrêt, donné par la cavalerie, Bagration continue la retraite et traverse Eylau. Au sortir de la ville, il reçoit l'ordre de Bennigsen de la reprendre. La 4e division est mise à cet effet à sa disposition.
Ayant mis pied à terre, Bagration se place à la tête de la 4e division et la mène dans la ville. L'assaut, soudé et rapide, de trois colonnes, culbute les Français. Le régiment de Polotzk, de la 4e division, s'empare d'une aigle, le deuxième trophée de cette bataille (Rattel. Bataille de Pr, Eylau. « Invalide Russe 1907 », n- 21).
Eylau est réoccupée et la brigade Vivies fort malmenée.
Dans les Archives R. et J. Brunon, nous avons trouvé le témoignage du capitaine Loy, qui atteste la perte d'une aigle du 4e de ligne :
"La veille de cette affaire, lors de la prise du village et du cimetière d'Eylau, le 4e de ligne, qui jouait décidément de malheur avec ses aigles, perdit celle du 2e bataillon, qui fut littéralement volatilisée par un boulet de canon. On ne retrouva sur la neige qu'un peu de bâton et les ailes...".
Dans les papiers du général Boyeldieu, on trouve la confirmation de cette perte...
Sans suspecter automatiquement les témoignages similaires, signalons que nous connaissons plusieurs cas d'aigles, déclarées «emportées par un boulet de canon», entre autres celles des 8e, 15e et 39e de ligne. La première est à Londres, la seconde à Saint-Pétersbourg et la troisième à Vienne. Pieux mensonge, qu'aucun militaire n'osera blâmer. Les Français comme les Russes, ont toujours fait l'impossible pour cacher les pertes d'emblèmes.
Le 4e de ligne eut à Eylau, 9 officiers tués, dont le colonel Lemarois et 6 blessés.
C'est en consultant les textes des citations des Chevaliers de Saint-Georges, publiés par le «Messager Militaire», que nous avons découvert cette aigle, dont Bennigsen ne parle nulle part. Sa conquête donne lieu à une fort désagréable histoire. Le lieutenant Dimitri Kaftirev, du régiment Polotzk, présenta à ses chefs une aigle conquise par lui à Eylau. L'officier a été fait Chevalier de l'ordre de Saint-Georges. Or en 1808, nous le voyons non seulement privé de sa croix, mais cassé de son grade et remis soldat pour «s'être frauduleusement approprié un drapeau qui a été pris à l'ennemi». Un peu plus tard, nous assistons à la réparation accordée à un autre officier du même régiment, le capitaine en second Basile Demtchinsky. Voici sa citation qui reprend les termes de celle accordée précédemment à Kaftirev :
"Demtchinsky, basile. Capitaine en second au régiment mousquetaires polotzk. En récompense de parfaites fermeté et bravoure, dont il fit preuve au combat contre les troupes françaises les 26 et 27 janvier à Preussich-Eylau oùil a pris un drapeau à l'ennemi".
Le R.I. Polotzk n'a reçu aucune récompense et nous ignorons le sort de son trophée. peut être n'a t'il pas été enlevé de vive force mais trouvé mutilé, auprès du corps du porte-drapeau ? Ce n'est pas exclu. Mais le fait de la conquête d'une aigle du 4e de ligne par Polotzk, nous parait fort probable
".

tambour major du 4e de Ligne d'après Boeswilwadl 1810 Tambour major du 4e de Ligne d'après Bucquoy 1809-1810tambour major du 4e de Ligne d'après Rousselot
Fig. 8 de gauche à droite, Tambour major d'après Boeswilwald; d'après Job (Collection Winkhuizen, New York); d'après Bucquoy (source Collections Alsaciennes), Rousselot
tambour major du 4e de Ligne d'après Tohsche tambour major du 4e de Ligne d'après Forthoffer
Ci contre, Tambour major d'après le dessinateur allemand K. Tohsche; et R. Forthoffer (Fiches documentaires, source Boeswilwald)
Tambour major du 4e de Ligne d'après Rigo 1809-1810Habit de Tambour major du 4e de Ligne d'après Rigo tambour major du 4e de Ligne d'après E. Wagner
Tambour major et détail de sa tenue d'après Rigo (source indiquée : Boeswilwald) ; le galonnage est doré Tambour major d'après un dessin de notre ami E. Wagner (source Rousselot)

Bataille d'Eylau (8 février 1807)

sabre Tambour major 4e de Ligne 4e de ligne tambour major
Fig. 8a Sabre du Tambour major du 4e de ligne conservé au Musée de l'Empéri. (M.A.S.D.P. Musée de l'Empéri - Photo Jérôme Croyet
Autre vue de cet ensemble

Le lendemain 8 février, une violente canonnade se fait entendre dès le matin. Les Divisions Leval et Legrand ont subi de si grandes pertes la veille qu'elles sont chargées seulement de défendre la position d'Eylau, tandis que Davout, sur la droite, et Ney, sur la gauche, cherchent à envelopper les ailes de l'ennemi et qu'Augereau tente de percer son centre. L'insuccès de l'attaque d'Augereau et l'arrivée sur le champ de bataille du Général prussien Lestocq manque de compromettre les Divisions Leval et Legrand ; mais leurs Régiments soutiennent avec la plus rare intrépidité le feu terrible que l'ennemi dirige sur eux (Rapport du Maréchal Soult sur la campagne de 1806-1807). Enfin, l'arrivée du Maréchal Ney détermine la retraite de l'ennemi, et les troupes bivouaquent sur la position. Selon Martinien, le Régiment a 8 Officiers tués : Colonel Lemarois, Capitaines Boucaud, Brisac, Avieny, Descazeaux, Richard, Lieutenants Dabesie, Saunier, Jouvenel. Et 9 Officiers blessés : Capitaines Mercier, Lannes et Poujade; Lieutenant Adjudant major Lauté; Lieutenants Fenasse, Candy, Massy; et Sous lieutenants Lanusse.

D. et B. Quintin notent au total pour le Régiment 8 Officiers tués, 59 Sous-officiers et soldats morts (30 tués, et 29 mortellement blessés), soit 67 morts; auxquels ils ajoutent 39 cas incertains, rayés des contrôles car sans nouvelle après blessure à Eylau.

"Le 8 février, au point du jour, l'ennemi commença son attaque par une vive canonnade. M. le général de division Legrand (commandant la 3e division du 4e Corps) ordonna à 150 tirailleurs du régiment de marcher en avant.
Vers les huit heures du matin, le régiment eut ordre de rejoindre la 2e division, laissant ses tirailleurs à la 3e . Il fut placé en avant de la batterie de la Garde impériale qui était dans le cimetière. Il déboucha ensuite dans la plaine quand le 7e corps eut été chargé par la cavalerie ennemie et resta formé en carré, ainsi que le 28e, jusqu'à la fin de la bataille.
Il eut à regretter dans cette journée la perte de braves officiers : les capitaines Avieny et Descazeaux, les lieutenants Jouvenel et Alix furent tués, et le capitaine Mary fut blessé. La perte totale en tués et blessés est de 4 officiers tués et 1 blessé; en sous-officiers et soldats 7 tués et 26 blessés.
Le 9 février, le régiment bivouaqua sur le champ de bataille
" (Itinéraires et notes).

Le 11 février, le 4e, réduit à 1304 hommes, se trouve installé à Schloditen. L'armée a tellement souffert que Napoléon juge indispensable de lui donner un peu de repos et la ramène derrière la Passarge. Le Colonel Boyeldieu reprend le commandement de son Régiment le 13.

"Le 10, il fut cantonné à Schluditten. Il resta dans ce cantonnement jusqu'au 16 inclus.
Le 17, il se mit en marche pour se porter en arrière sur la Passarge et cantonna à Liebstadt et environs, le 1er bataillon au pont de Pittenen. (Le colonel rejoignit le régiment le 13 février)
" (Itinéraires et notes).

Situation en Avril 1807 (côte SHDT : usuel-180704)

Chef de corps : BOYELDIEU Colonel - Infanterie
Conscrits des départements de la Haute Garonne de 1807
BLANC Major - Infanterie ; GAUDOUVILLE Quartier Maître Trésorier
1e bataillon commandant : Chef de Bataillon Reboul - Grande armée - 4e corps - 2e division
2e bataillon - Grande armée - 4e corps - 2e division
3e bataillon commandant : Chef de Bataillon Coquereau à Strasbourg - 5e division militaire - Grande armée

Le 1er avril 1807, le 4e de Ligne est à la 2e Division Carra Saint Cyr du 4e Corps, Brigade Raymond Viviès : ses 2 Bataillons alignent 1820 hommes. Fin mars, l'Empereur décide d'accorder 18 croix de la Légion d'Honneur à chaque régiment qui s'est distingué à Eylau. Un décret du 14 avril, rendu au camp de Finkenstein, accorde au 4e dix-neuf croix de Chevalier de la Légion d'Honneur :

"Par décret rendu au camp impérial de Finckenstein, le 14 avril 1807, Sa Majesté a nommé membres de la Légion-d'Honneur, les militaires ci-après désignés :
4e régiment d'infanterie de ligne.
MM. Dauloup-Verdun, chef de bataillon; Bergeron, adjudant-major; Julliet, Desca, Allary, capitaines; Castie, Deperret, Lantré, lieutenans; Raynaud, sous-lieutenant; Busqué, Delmas, Moisset, sergens-majors; Ruty, Carbon, Parizot, Jullié, sergens; James, Mainbourg, caporaux
" (Les Bulletins de la Grande armée : précédés des rapports sur l'armée française, depuis Toulon jusqu'à Waterloo, extraits textuellement du Moniteur et des Annales de l'empire : histoire militaire du général Bonaparte et de l'empereur Napoléon, avec des notes historiques et biographiques sur chaque officier. Tome 4 / par Adrien Pascal).

Voici pour le 4e de Ligne, d'après les Archives de la Légion d'Honneur, les noms des soldats et Officiers désignés au 4e (d'après Carnet de la Sabretache 1907) :

"BERGERON (Jean), Adjudant-major. - S'est particulièrement fait remarquer aux affaires des 7 et 8 février à Ey1au.
JUILLET (Victor), Capitaine. - Blessé d'un coup de feu le 7 février à Eylau, où il se défendit avec intrépidité contre un parti russe, supérieure en noimbre, qui l'assaillait dans le cimetière.
ALARY (Jean-Julien), Capitaine. - Blessé d'un éclat d'obus le 8 février, à Eylau ; a donné des preuvcs du plus grand courage.
DEPERRET (Pierre), Lieutenant. - Blessé d'un coup de feu à Eylau, le 7 février ; s'est fait remarquer par son grand sang-froid.
LAUTRE (François), Lieutenant. - Blessé d'un coup de feu le 7 février, à Eylau, dit : «Cela ne suffit pas pour se retirer; il en faut un second». Il le reçut effectivement une demi-heure après.
RAYNAUD (Guillaume), Sous-licutenant.- A la bataille d'Eylau, a toujours tenu ses tirailleurs au milieu de ceux de l'ennemi.
BUSQUE (Bertrand), Sergent-major. - Blessé à Eylau ; s'est toujours fait remarquer par sa bravoure et sa bonnc conduite.
DELMAS (Jean). Sergent major.- Quoique blessé à Eylau, n'a pas voulu quitter les rangs.
MOISSET (Etienne), Sergent-major. - Cet homme, qui s'était acquis la réputation d'un brave, a reçu six coups de baïonnette à l'affaire du 7 à Eylau.
RUTY(François), Sergcnt.- A donné des preuves du plus grand courage dans les dernières affaires à Eylau.
CARBON (Jean-Baptiste), Sergent. - Blessé à Eylau le 7, n'a point cessé de suivre sa compagnie.
PARISOT(François), Sergent. - D'une valeur à toute épreuve; a été blessé le 7, à Eylau.
JAMES (André), Caporal de Grenadiers - A Eylau, montra beaucoup d'intrépidité.
MAINBOURG (Jean-Baptiste), Caporal de Grenadiers. - A montré dans l'affaire du 7 à Eylau, une bravoure rare. Il resta, quoique blessé, seul pendant l'action à un défilé du cimetière où plusieurs de ses camaradcs avaient été tués à ses côtés. Son fusil ayant été fracassé d'un coup de feu, il en prit un autre et continua de se battre
".

"Le 3 (mars), reconnaissance en avant de la Passarge, Le 3 mars, la division partit de Liebstadt et des cantonnements voisins, passa la Passarge à Pittenen, se porta sur Wogsdorf et alla bivouaquer à Wormditt. Le lendemain, le régiment en partit pour aller cantonner, six compagnies à Carben, quatre à Lomitten et le restant à Obersdorf, où il resta pendant quelques jours.
Il retourna à Wogsdorf, où il bivouaqua pendant quelque temps et en repartit pour aller à Kalkestein. Pendant le séjour que fit la brigade dans ce village, les cosaques vinrent tous les jours et souvent plusieurs fois par jour attaquer les avant-postes : ils furent toujours repoussés, notamment le ... Le régiment reçut ordre de marcher avec la cavalerie légère sur le village de Wogsdorf, où l'ennemi avait établi ses postes : il en fut délogé avec pertes. Les deux compagnies de voltigeurs placées en avant des flancs du régiment le continrent malgré sa grande supériorité en cavalerie. Le régiment rentra le même soir dans son cantonnement de Kalkestein.
Le 17 mars, ce village fut évacué. La brigade repassa la Passarge au pont en arrière de ce village qui fut brûlé aussitôt ce passage effectué. Le régiment fut cantonné à Silberbach et environs jusqu'au 6 mai inclus
(effectif au 13 avril : 1er bataillon, 28 Officiers, 769 hommes; 2e bataillon, 20 Officiers, 842 hommes. Historique du 4e de ligne, page 106). Le 7, il en partit et vint camper le 8 en avant de Liebstadt" (Itinéraires et notes).

Le 1er mai, les hostilités recommencent, et, le jour même, au combat de Riedan, trois Compagnies de Voltigeurs du 4e poursuivent l'ennemi jusqu'à Neumarkt et contribuent à lui tuer 50 hommes et à faire 500 prisonniers.

Musicien d'après Carl 1809 Musicien d'après Boeswilwald 1810 Musicien d'après Bucquoy
Fig. 9 ; de gauche à droite, Musicien en 1809 d'après Carl; en 1810 d'après l'Album Schmidt (source Boeswilwald); en 1810 d'après Boeswilwald (Petits Soldats d'Alsace); en 1809 d'après Bucquoy (source : Collections Alsaciennes)
Musicien d'après un dessin de Rastatt
Dessin conservé à Rastatt Deux interprétations de P. A. Leroux (fac similés de dessins de la Collection Brown, Etats Unis)

Combat de Lomitten (4 juin 1807)

Musicien, chef de musique et habit de musicien d'après Rigo
Chef de Musique (Fig. 9bis) et Musicien ainsi que détail de la tenue d'après Rigo (source indiquée : Boeswilwald) ; le galonnage est doré

Le 4 juin, les Russes, prenant l'offensive, dirigent une reconnaissance sur les ouvrages de la tête de pont de Bromberg, vers le centre des cantonnements du 4e Corps. Pendant quatorze heures, la 2e Division soutient le combat contre des forces cinq fois plus fortes. Le Général Viviès et sa Brigade (4e et 28e ) s'y distinguent tout particulièrement et les Russes doivent se retirer sur Guttstadt avec de grosses pertes. La 2e Division a eu 102 tués, dont 4 Officiers, et 1025 blessés, dont 54 Officiers.

"Le 5 juin, le 57e régiment fut attaqué à Lomitten à cinq heures du matin. Le colonel [du 4e régiment] reçut ordre d'envoyer le 1er bataillon en observation auprès de la Passarge. Il resta dans cette position jusqu'au lendemain. Le 2e bataillon, qui était resté au camp, envoya un détachement de 80 hommes pour enlever les blessés. Arrivé au champ de bataille, il prend part à l'action et eut 1 homme tué et 4 blessés : ce détachement était commandé par M. Mères, sous-lieutenant" (Itinéraires et notes).

Le 8 Juin, le 4e Corps franchit la Passarge sous la protection de sa cavalerie légère, dont le chef, le Général Guyot, est tué près de Kleinenfeld. L'armée française marche contre le camp retranché d'Heilsberg, où le Général russe Bennigsen a concentré toutes ses forces.

Heilsberg (10 juin 1807)

Le 10 juin, la 2e Division (Carra Saint Cyr, successeur de Leval) attaque l'avant-garde ennemie, qui occupe le défilé de Bervernicken. «Le passage n'était pas encore franchi que les 24e Léger, 4e et 28e de Ligne donnant avec la plus grande impétuosité sur la première ligne ennemie, la culbutent et dégagent le débouché pour le reste de la colonne. Puis, elles se jettent sur les 2e et 3e lignes, qu'elles enfoncent aussi. Une forte colonne russe, qui avait voulu tourner la droite de la division en se couvrant du rideau de hauteurs qui fait chute dans l'Alle, fut entièrement détruite par le 24e Léger et le 4e de ligne. La terre était jonchée de cadavres et le feu le plus vif et le plus meurtrier se soutenait. La division Saint-Hilaire, qui était en seconde ligne, eut ordre de passer par bataillons en colonne dans l'intervalle des bataillons déployés de la division Saint-Cyr. Ce beau mouvement s'exécuta, sous un feu de mitraille épouvantable, avec la même exactitude que dans un camp d'instruction» (Rapport du Maréchal Soult sur la campagne de 1806-1807).

La Division Saint-Cyr se trouve alors en deuxième ligne. Devant la force de la position, nos efforts restent infructueux et les Russes, grâce à une supériorité numérique écrasante, se maintiennent dans leur camp retranché. Le Colonel Boyeldieu est blessé pendant l'action ainsi que le Général Viviès. La Division a perdu 1100 tués et 6000 blessés. Au 4e , selon Martinien, 2 Officiers sont tués : Capitaine Maury et Sous lieutenant Alix; 9 blessés dont le Colonel Boyeldieu (d'un coup de biscaïen à l'épaule gauche), les Chefs de Bataillons Danloup-Verdun et Brenger, Capitaine Mercier, Lieutenants Rathelot, Saint Martin; Sous lieutenants Endel, Prévost Saint Cyr. L'Historique régimentaire rajoute le Capitaine Patou.

"Le 8 juin, à midi, le régiment quitta son camp de Liebstadt et passa la Passarge avec la division sur le pont de Pittenen : il prit position en avant de cette rivière. Le 9, il bivouaqua en avant d'un village près Guttstadt et, le 10, il se dirigea avec la division sur la rivière de l'Alle où il rencontra l'ennemi qui semblait vouloir l'attaquer. Il déploya ses masses, fit un feu soutenu et parvint en moins d'une heure, par quatre charges considérables qu'il fit à propos, à le mettre en déroute .
Il eut à regretter dans cette journée la perte de plusieurs braves et en particulier celle du capitaine Maury. Le colonel y fut blessé d'un coup de biscaïen à l'épaule gauche; le capitaine Paton, les lieutenants Saint-Martin, Rathelot et Vienne, les sous-lieutenants Saint Cyr (qui avait défendu l'aigle du 1er Bataillon à Austerlitz) et Eudel et les adjudants Tierce et Boyer y furent blessés. Les chefs de bataillon Branger et Verdun eurent leurs chevaux blessés, La perte totale du régiment se porte à 1 officier tué et 7 blessés; en sous-officiers et soldats, 19 tués et 242 blessés
" (Itinéraires et notes).

Sapeur du 4e de Ligne d'après Carl 1809 Sapeur du 4e de Ligne d'après Boeswilwald 1810
Sapeur du 4e de Ligne d'après Bucquoy 1809-1810

Fig. 10 de gauche à droite, Sapeur d'après Carl (1809), l'Album Schmidt (source Boeswilwald) et Petits Soldats d'Alsace (1810)
En dessous, d'après Bucquoy (Source : Collections Alsaciennes)

Prise de Koenigsberg (16 juin 1807)

"Le 11 juin, le régiment resta en position devant Heilsberg et perdit quelques hommes par le feu de l'artillerie ennemie et par l'explosion d'un de nos caissons qui sauta sur nos derrières. Le 12, la division quitta la position qu'elle occupait devant Heilsberg et se porta le même jour en arrière de Preuss-Eylau, où elle bivouaqua.
Le 13, elle bivouaqua près de Kreutzburg
" (Itinéraires et notes).

L'ennemi, menacé d'être coupé de Königsberg, bat en retraite sur Friedland, où il se fait écraser, le 14 juin, par une partie de l'armée, tandis que le 4e de Ligne, avec son Corps d'Armée, marche sur Königsberg. Sont blessés à Friedland 6 Officiers : Chef de Bataillon Coquereau; Capitaine Chatelain, Lieutenants Ribot, Camblon; Sous lieutenant Mazars (Mazois selon l'Historique régimentaire), Crépy. Le 16 juin, nos troupes trouvent la ville évacuée.

"Le 14 elle se porta sur Kœnigsberg où l'ennemi fut obligé de s'enfermer vers le milieu de la journée. Une colonne de l'ennemi se présenta sur nos derrières : le régiment chargea avec la division et contribua à culbuter cette colonne qui se rendit prisonnière de guerre et laissa 4 pièces de canon. Il eut … hommes tués ou blessés.
Après cette affaire, le régiment prit position devant Kœnisberg. L'ennemi ayant évacué cette place, la division y entra le 16 et vint camper en avant de la route qui conduit à Memel.
Là se terminent les opérations des deux campagnes où s'est trouvé le 4e régiment de ligne
" (Itinéraires et notes).

Paix de Tilsitt (8 juillet 1807)

Situation en Juillet 1807 (côte SHDT : usuel-180707)

Chef de corps : BOYELDIEU Colonel - Infanterie
Conscrits des départements de la Moselle - de la Roer - de la Sesia de 1808
BLANC Major - Infanterie ; GAUDOUVILLE Quartier Maître Trésorier
1e bataillon commandant : Chef de Bataillon Branger - Grande armée - 4e corps - 2e division
2e bataillon commandant : Chef de Bataillon Verdun - Grande armée - 4e corps - 2e division
3e bataillon commandant : Chef de Bataillon Coquereau à Strasbourg - 5e division militaire - Grande armée

La paix de Tilsitt, conclue le 8 juillet, met fin aux opérations. Le Colonel Boyeldieu est été promu commandant dans la Légion d'honneur le 11 juillet 1807. Vers la même époque, il reçoit la décoration de la Couronne de Fer.

Le 10 juillet 1807, Michel Defay adresse à son frère la lettre suivante :

"Au Camp de Koenigsberg le 10 juillet 1807.
J'ai reçu depuis quelques jours, très cher Frère, ta lettre du 7 Juin, et c'est la seule que j'ai eu de toi depuis un an. Je ne sais quelle fatalité nous a empêché pendant si longtems de recevoir l'un et l'autre de nos nouvelles. La dernière lettre que j'avois reçue était celle qui m'annonçait la mort de ta première femme. Celle que je reçois maintenant m'apprends que tu es remarié depuis longtems puisque tu es déjà en famille. Il paroit que tu n'as pas perdu ton tems, et je ne m'attendois pas, je t'assure, à cette nouvelle. Mais je te félicite de ta diligence. Je pense que ta seconde épouse ne le cède en rien en mérites à la première, et j'espère que tu la conserveras plus longtems. Je souhaite que cette nouvelle union soit plus heureuse, au moins pour la durée. Mais revenons à nous.
Impatienté de ne pouvoir recevoir de toi aucune lettre, je pris le parti d'écrire à mon Oncle, et j'ai été heureux, puisque j'ai eu enfin de tes nouvelles, et que j'apprends que toute la famille se porte bien. Pour moi dans ce moment je puis dire que je jouis d'une bonne santé et que j'ai été assez heureux pour échapper aux nouveaux dangers que nous venons de courir.
Il est inutile, je pense, de t'annoncer que nous avons la paix avec la Russie. Tu as du apprendre, ou du moins, tu apprendras avant d'avoir ma lettre que les préliminaires en ont été signés le 21 Juin à Tilsit sur la Memel. Je vais te tracer, le plus brièvement possible, cette dernière campagne qui n'a pas été de longue durée, mais qui n'en sera que plus mémorable par les heureux résultats qu'elle a eu.
Depuis le sept Mai tous les corps d'armée qui tenoient les avants postes étoient campés. Notre Division et la 1ère se trouvaient placées en avant de la ville de Liebstadt, et à une lieue en arrière de la Passarge, rivière qui servoit de barrière à nos avants Postes et à ceux de l'ennemi.
Depuis longtems on se tenoit assez tranquille de part et d'autre. Nos gardes d'avant postes s'amusoient tous les jours à parler avec l'ennemi, comme si l'on eut été en tems de paix. Notre camp placé sur la crête d'une monticule et retranché d'un large fossé garni d'un bon parapet pour la fusillade étoit encore défendu à droite, à gauche et au centre par des redoutes garnies de canons; de sorte que l'on sembloit vouloir attendre l'ennemi sans désirer d'aller en avant. Le service se faisoit comme si l'on eut craint tous les jours d'être attaqués. Le siège de Dantzig qui se poussait dans le moment avec vigueur, faisait à la vérité présumer que l'ennemi feroit quelque mouvement pour le faire lever, ou du moins pour secourir la place. Cependant quoique l'Empereur Alexandre fut arrivé depuis longtems à la tête de son armée, la ville de Dantzig attendit vainement des secours, et se voyant à la veille d'être prise d'assaut, elle se rendit par capitulation le 26 Mai. Dès que nous apprîmes la prise de cette ville, nous nous attendions à faire quelques mouvemens en avant, mais au contraire, nous continuâmes à nous retrancher dans notre camp. Enfin le cinq juin, à cinq heures du matin, l'ennemi vint attaquer un poste que noue avions conservé de l'autre côté de la Passarge. Ce poste était gardé par un bataillon de notre Division et garni de retranchemens. L'ennemi vint avec des forces bien supérieures surtout en artillerie. Les grenadiers et voltigeurs qui reçurent le premier choc culbutèrent néanmoins dans les fossés des retranchemens les premiers pelotons ennemis qui voulurent y entrer; mais obligés de cèder au nombre ils se replièrent sur le Bataillon qui se battit pendant plusieurs heures avec la dernière intrépidité. Pendant ce tems là on y envoya du camp différens renforts, ce qui prolongea l'affaire jusqu'à la nuit que nous finimes par abandonner le poste à l'ennemi. Ce n'était là qu'une fausse attaque. Pendant que dix mille Russes attaquaient le poste de Laumitten, comme s'ils eussent voulu passer la rivière dans cet endroit, leur armée s'étoit jettée sur le 6° Corps, qui étoit campé à notre droite, mais en avant de la Passarge. Ce corps ne se trouvant pas à beaucoup près, capable de soutenir l'attaque, fit sa retraite, dans le meilleur ordre possible, quoique sans cesse harcelé par la Cavalerie, et arriva sans avoir fait grande perte à la rivière qu'il passa et qu'il empêcha de passer à l'ennemi. Cependant l'Empereur Napoléon qui avait su d'avance les mouvements de l'ennemi, avait déjà mis toute l'armée en mouvement. Le 7 Juin nous vîmes arriver la cavalerie qui venoit de derrière l'Armée où elle était cantonnée, et le 8 à deux heures de l'après midi, nous laissâmes là notre camp retranché, pour marcher en avant. Nous passâmes la Passarge et après quelques escarmouches d'avant garde, nous vînmes coucher à deux lieues de cette rivière. Le 9, après différens mouvemens, sans engager d'action, les trois divisions de notre corps d'armée passèrent la nuit réunies près de Gubstadt. Enfin le 10 nous marchâmes sur la ville d'Heilsberg où l'ennemi s'étoit retiré dans des positions retranchées. L'attaque commença à midi. Notre Brigade fut la première infanterie qui donna. Notre Régiment en bataille, soutenu du 28ème en colonne, marcha à l'ennemi au pas de charge et nous le repoussâmes ainsi plus de demi-lieue, malgré le feu de sa ligne et de son artillerie. La 1ère Division, qui nous suivait de loin, eut alors ordre d'avancer et de prendre la première ligne. Cette Division continua la charge sur l'ennemi en colonnes serrées et le chassa jusques dans ses retranchemens d'où il fut impossible de la tirer. L'action dura jusqu'à onze heures du soir, avec la plus grande opiniâtreté. Le lendemain, l'ennemi resta dans ses retranchemens et il n'y eut que quelque fusillade de tirailleurs, mais aux approches de la nuit, il commença à évacuer, et le 12 nous marchâmes à la poursuite. Notre Corps d'Armée prit sa direction à gauche pour se porter sur Koenigsberg où nous arrivâmes le 14 sans avoir trouvé l'ennemi qu'à un quart de lieue de la ville dans quelques redoutes qu'il abandonna à notre approche, ce qui n' empêcha pas que nous en prissions quelques centaines. A peine avions nous investi la ville de ce côté que deux mille hommes, Russes et Prussiens, arrivèrent derrière nous pour y entrer avec six pièces d'artillerie. Ils se battirent contre toute notre Division, qui venoit de faire volte-face pour leur répondre, pendant plus de demi-heure et finirent par se rendre.
La ville de Koenigsberg se trouvant dans un mauvais état de défense, l'ennemi avoit travaillé depuis plusieurs mois à la mettre à l'abri d'un coup de main, du moins de ce coté. Ils l'avoient garni de palissades, de quelques retranchemens et de plusieurs batteries. Quoique nous n'eussions pas encore passé la Pregel pour achever de cerner la ville, le maréchal Soult l'avoit fait sommer. Il vouloit que la garnison se rendit prisonnière, ou il la menaçoit de l'assaut. L'ennemi au nombre de dix mille hommes ne se sentant pas capable de résister, évacua la ville n'y laissant que deux cens hommes et se retira sur Pillau. Le 16 nous entrâmes dans Koenigsberg et nous vinmes camper à un demi quart de lieue en avant de cette ville. Voilà vingt cinq jours que nous sommes dans ce camp que nous avons embelli le plus que nous avons pu. Aussi est-il devenu la promenade favorite des habitans de Koenigsberg. Cependant le 16, avant d'entrer en ville, nous apprîmes que notre armée avait livré bataille aux Russes, le 14, à Friedland et que cette journée avait coûté à l'ennemi plus de cent pièces de canon et plus de vingt cinq mille hommes, enfin qu'elle avoit été plus terrible que celle d'Eylau. On poursuivoit l'ennemi qui se retira derrière la Memel. Voilà ce que nous apprîmes le 16, et voilà ce que nous avons su depuis. Arrivé à Tilsit l'empereur Alexandre fit demander à entrer en négociation, et les préliminaires de paix furent signés le 21 Juin. La paix a été signée définitivement le 8 juillet et l'échange des ratifications s'est fait hier, 9. Tout cela s'est fait dans la ville de Tilsit que les deux Empereurs habitaient ensemble. Leur première entrevue eut lieu sur la rivière au milieu de laquelle on avoit construit une baraque sur un radeau. Elle dura deux heures. Le lendemain ils se virent encore au même endroit, et le troisième jour, l'empereur Alexandre passa la rivière avec son état major et une partie de sa garde, et vint établir son quartier général dans la même ville que le nôtre. Les deux Monarques des deux plus grandes Nations se sont traités en amis pendant trois semaines qu'ils sont restés ensemble. Ils ne se sont quittés qu'hier après l' échange des ratifications. Napoléon vient d'arriver ce matin ici. Nous nous attendons qu'il nous passera en revue avant de partir pour la France, où l'on croit qu'il ne tardera pas d'arriver. Je ne puis rien te dire des articles de paix avec la Russie, car nous n'en connaissons aucun. Le Roi de Prusse doit faire la paix à part; je crois qu'elle n'est pas encore terminée. Nous nous attendons à partir d'ici au premier jour, sans connaître notre destination. Nous ne savons pas si nous rentrerons de suite en France, ou si nous resterons encore quelque tems en Allemagne. Il nous tarde bien de nous rapprocher de notre patrie dont nous sommes si éloignés. Mais je finirai là cette lettre déjà si longue, et j'espère que ma première t'apprendra que je me suis rapproché de toi.
Adieu, Cher Frère, crois moi pour toujours ton Affectionné
DEFAY
S. Lieutt

P.S. Bien des choses à ton épouse, embrasse la pour moi en attendant que je puisse le faire moi mme. Mes amitiés à mes Soeurs qu'il me tarde de pouvoir embrasser. Mes respects à mon Oncle et ma Tante. Enfin mes complimens à tous nos Parens et Amis et à tous ceux qui s'intéressent à moi.

La lettre porte la suscription :
A Monsieur
Monsieur DEFAY
rue Poisson
A ROANNE
Département de la Loire
En outre un tampon à l'encre noire
N° 23
GRANDE ARMEE".

Königsberg est évacué, et le 4e revient sur la Passarge, où de nouvelles épreuves l'attendent. De terribles épidémies sévissent sur le 4e Corps d'armée, et le Régiment est encombré de malades pendant les mois d'août et de septembre.

"Le 24 (juillet), le régiment a quitté Kœnigsberg et est venu coucher le même jour à Kreutzburg et environs ...
Le 28, passé la Passarge à Spanden (bourg) et couché aux environs de Wuhœn.
Le 29, pris des cantonnements à Kritzburg, Lottensée, Tankwitz, etc., où il resta jusqu'au 19 novembre inclus
". (Itinéraires et notes).

Situation en Octobre 1807 (côte SHDT : usuel-180710)

Chef de corps : BOYELDIEU Colonel - Infanterie
Conscrits des départements de la Moselle - de la Roer - de la Sesia de 1808
BLANC Major - Infanterie ; GAUDOUVILLE Quartier Maître Trésorier
1e bataillon commandant : Chef de Bataillon Branger - Grande armée - 4e corps - 2e division
2e bataillon commandant : Chef de Bataillon Verdun - Grande armée - 4e corps - 2e division
3e bataillon commandant : Chef de Bataillon Pernet à Strasbourg - 5e division militaire - Grande armée

A la fin de novembre, le Régiment repasse sur la rive gauche de la Vistule.

"Novembre. - Le 19, couché à Riesenburg et environs. Le 20, le régiment prit les cantonnements sur la rive gauche de la Vistule, à Köselitz, Grupp, Munsterwald et environs, où il resta jusqu'au 10 décembre suivant. Pour aller les occuper, il fut obligé de passer ce fleuve à Marienwerder.
Décembre, - Le 10, le régiment a couché à Neuburg, sur la Vistule. Le 11, à Tukel et environs.
Le 15, à Neu-Stettin et environs. Le 16, à Tempelburg et environs.
Le 19, il prit ses cantonnements à Laber, Daber, Wanguerin, Regenwald, Schiebelheim et environs
" (Itinéraires et notes).

A noter qu'au cours de l'année, le Dépôt de Nancy a reçu 154 recrues de 1808 provenant du département de l'Ourthe (E. Fairon, H. Heuse : "Lettres de grognards", 1936; lettre N°264).

En janvier 1808, le 4e vient cantonner aux environs de Stettin où il reste jusqu'au mois de juin.

"Janvier-mars. - Le régiment resta dans ces cantonnements jusqu'au 1er mars. Ce même jour, il se rendit à Stargard où M. le maréchal Soult le passa en revue. A son retour dans les cantonnements, il céda Laber à l'artillerie et obtint la ville de Plate en échange. C'est dans ce dernier endroit que resta l'état-major du régiment jusqu'au 29 mars inclus" (Itinéraires et notes).

Situation en Janvier 1808 (côte SHDT : usuel-180801)

Chef de corps : BOYELDIEU Colonel - Infanterie
Conscrits des départements de la Moselle - de la Roer - de la Sesia de 1808
BLANC Major - Infanterie ; GAUDOUVILLE Quartier Maître Trésorier
1e bataillon commandant : Chef de Bataillon Branger - Grande armée - 4e corps - 2e division
2e bataillon commandant : Chef de Bataillon Verdun - Grande armée - 4e corps - 2e division
3e bataillon commandant : Chef de Bataillon Cassan à Strasbourg 5e division militaire - 4C au 3e Régiment provisoire d'Infanterie - Grande armée - corps d'observation des Cotes de l'Océan

Par décret du 17 mars 1808, le Colonel Boyeldieu est fait Baron de l'Empire et doté d'une rente annuelle de 4,000 francs sur les biens réservés en Westphalie. Les armoiries qui lui furent délivrées étaient ainsi décrites : «Ecartelé, le premier d'azur à la tour crénelée d'or, surmontée d'un coq d'argent; le deuxième des barons militaires; le troisième de gueules au pont de trois arches d'argent; le quatrième au chameau posé d'or (Notes de la Sabretache : Archives administratives de la Guerre. Papiers du général Boyeldieu. Dans les armoiries de Boyeldieu, le coq surmontant la tour était le symbole de la vigilance et de l'activité ; le pont était une allusion à l'affaire de Bergfried où le colonel avait été blessé; le chameau rappelait la campagne d'Egypte).

Situation en Avril 1808 (côte SHDT : usuel-180804)

Chef de corps : BOYELDIEU Colonel - Infanterie
garnison - dépôt à : Nancy - petit dépôt
Conscrits des départements de la Seine de 1809
BLANC Major - Infanterie ; GAUDOUVILLE Quartier Maître Trésorier
1e bataillon commandant : Chef de Bataillon Branger - Grande armée - 4e corps - 2e division
2e bataillon - Grande armée - 4e corps - 2e division
3e bataillon commandant : Chef de Bataillon Cassan à Nancy - 4e division militaire - Grande armée - corps d'observation des Cotes de l'Océan

Le 12 avril 1808, Michel Defay adresse depuis Stettin à son frère la lettre suivante :

"Stettin, le 12 Avril 1808.
Que dois-je penser, mon très cher Frère, du silence que vous vous obstinez à garder depuis si longtems ? Dois-je encore prendre la plume pour essayer de réveiller votre indolence ? Comment depuis près d'un an je n'ai pas relu la moindre marque de votre souvenir ? Aurois-je du m'attendre à une pareille indifférence ? Qui m'auroit attiré votre inimitié ? Car je ne puis me persuader que si vous n'eussiez pas changé de sentimens, vous eussiez pu me laisser si longteme dans l'inquiètude où me jette l'ignorance où je suis de votre sort. Ne venez pas me donner pour excuse que vous n'avez pas reçu mes lettres et que vous ne saviez pas où m'adresser les vôtres.Vous n'ignorez pas qu'en les adressant à mon Régiment, quand même vous ne sauriez pas le pays qu'il occupe, elles me parviendroient toujours. Ainsi point d'excuse pour vous de ce côté. Cherchez en quelqu'autre, si vous voulez que je vous en puisse croire.
Nous venons de nous rapprocher encore de quelques journées de la France. Nous sommes depuis le premier de ce mois en garnison dans la ville de Stettin capitale de la Poméranie prussienne sur l'Oder. Nous comptons y rester trois mois, à moins que quelque nouvel ordre ne vienne changer ces dispositions. Deux Divisions de notre Corps d'Armée occupent cette ville et les environs, et la troisième est encore sur la Vistule à Marienbourg et environs. Nous ignorons absolument ce qui se fera ce printems, si nous resterons encore longtems en Prusse ou si nous marcherons de quelqu'autre côté. Qui sait si au moment ou nous croirons le plus être prêt de rentrer en France, nous ne nous verrons pas obligés de marcher d'un autre côté. Hâtez vous donc de me tirer de l'incertitude où je suis par une réponse satisfaisante. Je l'attends avec impatience pour savoir si je puis encore me dire
Votre Affectionné Frère
Defay
P.S. Comme il y a si longtems que je n'ai pas eu des nouvelles de me famille, que j'ignore entièrement les changemens qui peuvent s'y être faits, je vous prie de m'en donner tous les détails; ne craignez pas d'être trop long; il m'importe d'être au fait de tout cela.
Assurez de mes respects mon Oncle et ma Tante. Mes amitiés à mes Cousins et Cousines leurs enfans. Bien des choses à mes Soeurs que je vous prie d'embrasser pour moi. Mes complimens à tous nos Parens et Amis. Je n'oublie pas ma Soeur votre Epouse. Quoique je n'aye pas l'avantage de la connaître ni d'être connu d'elle, je vous prie de lui présenter mes devoirs et de l'assurer de l'attachement que lui voue un frère qui ne désire rien tant que d'être à même de le lui prouver.
Mon adresse est toujours :
A Monsieur DEFAY, officier au 4e Régiment
d'Infie de ligne, 2e Division, 4e Corps
A la Grande Armée
".

Le 3 juin 1808, Michel Defay adresse depuis Stettin la lettre suivante à son frère :

"Stettin en Poméranie le 3 Juin 1808.
J'ai reçu avant hier ta lettre, très cher Frère, et elle m'a tiré de l'inquiètude où j'étais depuis si longtems sur ton sort et sur celui de toute la famille. Je vois avec plaisir que vous jouissez tous d'une bonne santé. Je souhaite que cette lettre ne trouve pas de changement. Quant à moi, je continue aussi à me bien porter, malgré la grande chaleur qu'il fait ici depuis un mois et qui a occasionné beaucoup de fièvres qui cependant ne sont pas dangereuses. Mais je reviens à ta lettre.
J'ai vu avec peine les difficultés qui s'élèvent entre vous au sujet du partage du patrimoine, et je désirerais de tout mon coeur que nos Soeurs fussent assez raisonnables pour terminer cela à l'amiable, sans avoir recours à des expédiens qui ne font qu'occasionner de l'embarras et souvent des désagréments. Si, comme tu me le dis, les fonds n'ont pas augmenté de valeur, je pense, comme toi, que douze mille francs peuvent payer tout ce que nous avons à partager. Peut être sur les deux mille huit cens francs que nos Soeurs veulent avoir, comprennent elles les intérêts depuis le tems que tu jouis des fonds. Je crois que voilà quatre années ce qui ferait déjà quatre cens francs ? Peut être réclament-elles même encore pour le tems écoulé avant que tu en eusses la jouissance. Je ne peux donc rien décider absolument là dessus. Il faudroit que je fusse plus au fait de tout cela. Je te prie donc de vouloir bien m'y mettre par ta première lettre. Tu me diras d'abord en quel état tu as trouvé les fonds, quand tu en as pris possession; depuis quelle époque tu en jouis et à quelle condition; et ce qu'est devenu leur produit depuis la mort de notre chère Mère, jusqu'à ton entrée en possession. Car je pense que tu es instruit de tout cela, et je ne me rappelle pas que tu m'en aies parlé. Je ne puis cependant pas sans cela être à même de juger des prétentions de nos Soeurs. Si d'ailleurs elles te pressent de terminer, tu dois savoir mieux que personne ce que tu peux faire. Je ne te conseille pas de te ruiner, pour faire leur dot. Il faut d'abord penser à toi. Je te le répète, je crois que deux mille francs devroient leur suffire, et encore tu ne feras pas un trop bon marché; car enfin si celui qui se charge de payer les autres n'a aucun avantage, à quoi bon se gêneroit-il pour cela.
Tu ne m'as pas tout à fait satisfait au sujet des détails que je te demandois sur la famille. Je sais seulement que ma Soeur Flandrin a cinq enfans vivans dont trois garçons, et toi deux, un garçon et une fille. Tu m'annonce le mariage prochain de ma cousine Augagneur, mais tu ne me dis pas combien elle a de frères et soeurs, et si ma filleule se porte bien. Enfin nous avons d'autres parens quoique plus éloignés, et tu ne m'en parles pas. J'ai appris avec peine la mort de ma Marraine, mais tu ne me dis rien de sa famille qui doit être nombreuse. Tu ne me dis pas même ce que font mes Soeurs cadettes. Tu répareras tout cela dans ta première. Je te donne bien de l'ouvrage tâche de t'en tirer comme il faut.
Je ne te dirai pas grand chose de notre Armée. Nous ne savons encore rien de ce que nous deviendrons cet été. Nous sommes toujours à Stettin en Poméranie prussienne, comme tu lu vois par la date de ma lettre. Nous venons de faire un amalgame le 1er de ce mois. Je ne sais si tu as appris qu'à présent chaque régiment d'infanterie doit être composé de cinq bataillons, et chaque bataillon de six compagnies, dont une de Grenadiers, quatre de fusiliers, et une de voltigeurs. Chacune de ces compagnies doit être forte de cent quarante hommes. Le cinquième bataillon qui sera le dépôt ne sera composé que de quatre compagnies de fusiliers. Ce qui fera, par Régiment, quatre compagnies de Grenadiers, quatre de Voltigeurs et vingt de fusiliers, en tout vingt huit. Des deux bataillons que nous étions ici, nous en avons formé trois. On a brisé la huitième compagnie de chaque bataillon, et on a organisé une compagnie de Grenadiers et une de Voltigeurs. Par cet amalgame, notre compagnie est devenue la 4em du 3em bataillon. Les capitaines ont pris leur rang d'ancienneté, mais les lieutenans et S/ lieutenans sont restés dans les Compagnies où ils étoient. Nous avons quelques compagnies en Espagne qui formeront notre 4eme bataillon, et ce qui reste au dépôt formera le cinquième. Notre dépôt est retourné depuis quelque temps de Strasbourg où il était, à Nancy. Tu vois que le Régiment est assez dispersé. Les trois premiers bataillons sont ici; le 4eme à Valladolid en Espagne, et le 56 à Nancy. Je crois que nous ne nous verrons pas de sitôt réunis. Mais il ne faut jurer de rien. Je finis en t'embrassant de tout mon coeur et de te priant de me croire pour toujours
Ton affectionné frère
Defay, s/ lt
P.S. Je te prie d'assurer de mes respects mon Oncle et ma Tante et de leur présenter mes complimens. Sur le mariage de ma Cousine à qui tu en feras également, ainsi qu'à ses frères et soeurs. Bien des choses à mes Soeurs et à la famille de ma soeur aînée. Je désirerois les voir pour les embrasser et leur inspirer mes sentimens au sujet de ce partage que je tremble qui vous désunisse. Mille choses à ton épouse, embrasse la pour moi, ainsi que ...
Mon adresse est toujours la même
.
La suscription est :
A Monsieur
Monsieur DEFAY
rue Poisson
A ROANNE
département de la Loire
Mention manuscrite : reçu le 24 Juin et fait réponse".

Situation en Juillet 1808 (côte SHDT : usuel-180807)

Chef de corps : BOYELDIEU Colonel - Infanterie
garnison - dépôt à : Nancy - 4e division militaire
Conscrits des départements de la Seine de 1809
BLANC Major - Infanterie ; GAUDOUVILLE Quartier Maître Trésorier
1e bataillon commandant : Chef de Bataillon Branger - Grande armée - 4e corps - 2e division
2e bataillon - Grande armée - 4e corps - 2e division
3e bataillon commandant : Chef de Bataillon Cassan - Grande armée - 4e corps - 2e division
4e bataillon à Grenadiers et Voltigeurs sont à Dantzig - Grande armée - les Fusiliers au 3e Régiment provisoire de l'armée d'Espagne - Grande armée
5e bataillon à Nancy - 4e division militaire - Grande armée

"Le 30, le régiment coucha à Massow et environs.
Avril-Juin - Le 1er avril, le régiment fut caserné à Stettin et y fit le service de place de concert avec le 28e régiment de ligne et un bataillon du 10e d'infanterie légère
(c'est vers cette époque que le 4e de ligne se réorganisa à cinq bataillons, en exécution du décret du 18 février 1808. Les trois premiers bataillons étaient en Allemagne, le quatrième au dépôt dans la 13e division, à Nancy; le cinquième encore en formation)
Juillet. - Il resta dans cette ville jusqu'au 1er juillet (Effectif au 1er juillet : 1er bataillon, 700 hommes; 2e bataillon, 608; 3e bataillon, 600). Ce même jour, il passa par Damm et vint camper devant le village de Surow, à une lieue de Stargard, où il resta jusqu'au 14 août 1808.
Août-Octobre. - Le 14, le régiment repassa à Damm, retraversa l'Oder et fut logé chez l'habitant à Stettin.
Le 15, la division prit les armes et célébra la fête de l'Empereur.
Le 16, la division séjourna à Stettin. Le 17, elle fut occuper le camp de Krekow que venait de quitter la 1re division. Pendant son séjour dans ce camp, elle fournissait trois bataillons pour le service de la place de Stettin.
Le maréchal Soult quitta le corps d'armée, et la division passa sous les ordres du maréchal Davout
" (Itinéraires et notes).

Fifre du 4e de Ligne d'après Carl 1809 Fifre du 4e de Ligne d'après Bucquoy 1809-1810 Fifre du 4e de Ligne d'après B. Coppens
Fig. 11 De gauche à droite, Fifre d'après Carl (1809), d'après Bucquoy (Source : Collections Alsaciennes) et d'après B. Coppens

 

Division Oudinot - Armée des Côtes de l'océan

- Division Oudinot

En parallèle, selon Rigo, le 21 octobre 1806, Napoléon décide d'organiser à Berlin une Division de Grenadiers et Voltigeurs réunis (que la nomenclature générale du 1er mars 1807 appelle encore Grenadiers de la réserve) composée tout d'abord de sept puis huit Régiments formés avec les Compagnies d'élite des Bataillons de dépôt des Régiments affectés à la grande armée ; le 4e de Ligne est concerné par cette décision. Le 2 novembre, Napoléon par Décret ordonne la formation du Corps des Grenadiers et Voltigeurs de la réserve, confié à Oudinot. Le 3ème Régiment de ce Corps comprend un 6e Bataillon à 6 Compagnies constitué à partir des 3e Bataillons des 4e, 18e et 57e de Ligne.

Les Régiments de la Division Oudinot sont toujours à deux Bataillons et chaque Bataillon comprend toujours 6 Compagnies, les Grenadiers (ou carabiniers) et les Voltigeurs du même Régiment figurant dans le même Bataillon.

Situation de la Division de Réserve (Oudinot) le 10 janvier 1807 (Nafziger - 807AXB)
Commandant : Oudinot
2e Brigade : Général de Brigade Conroux
3e Régiment :
6e Bataillon : Chef de Bataillon Franchot (19 Officiers, 519 hommes)
3e Compagnie, Grenadiers 4e de Ligne
4e Compagnie, Voltigeurs 4e de Ligne

Source : Archives françaises, Carton C2 481

Situation de la Division de Réserve (Oudinot) le 20 janvier 1807 (Nafziger - 807AXD)
Commandant : Oudinot
2e Brigade : Général de Brigade Conroux
3e Régiment :
6e Bataillon : Chef de Bataillon Franchot (20 Officiers, 493 hommes)
3e Compagnie, Grenadiers 4e de Ligne
4e Compagnie, Voltigeurs 4e de Ligne

Source : Archives françaises, Carton C2 481

Situation de la Division de Réserve (Oudinot) le 2 février 1807 (Nafziger - 807BXB)
Commandant : Oudinot
2e Brigade : Général de Brigade Conroux
3e Régiment :
6e Bataillon : Chef de Bataillon Franchot (19 Officiers, 490 hommes)
3e Compagnie, Grenadiers 4e de Ligne
4e Compagnie, Voltigeurs 4e de Ligne

Source : Archives françaises, Carton C2 481

Situation de la Division de Réserve (Oudinot) le 20 février 1807 (Nafziger - 807BXA)
Commandant : Oudinot
2e Brigade : Général de Brigade Conroux
3e Régiment :
6e Bataillon : Chef de Bataillon Franchot (20 Officiers, 470 hommes)
3e Compagnie, Grenadiers 4e de Ligne
4e Compagnie, Voltigeurs 4e de Ligne

Source : Archives françaises, Carton C2 481

Situation de la Division de Réserve (Oudinot) le 19 mars 1807 (Nafziger - 807CXB)
Commandant : Oudinot
2e Brigade : Général de Brigade Conroux
3e Régiment :
6e Bataillon : Chef de Bataillon Franchot
3e Compagnie, Grenadiers 4e de Ligne : 3 Officiers, 65 hommes
4e Compagnie, Voltigeurs 4e de Ligne : 3 Officiers, 73 hommes

Source : Archives françaises, Carton C2 481

Situation de la Division de Réserve (Oudinot) le 30 mars 1807 (Nafziger - 807CXC)
Commandant : Oudinot
2e Brigade : Général de Brigade Conroux
3e Régiment :
6e Bataillon : Chef de Bataillon Franchot
3e Compagnie, Grenadiers 4e de Ligne : 3 Officiers, 66 hommes
4e Compagnie, Voltigeurs 4e de Ligne : 3 Officiers, 74 hommes

Source : Archives françaises, Carton C2 481

Situation de la Division de Réserve (Oudinot) le 15 avril 1807 (Nafziger - 807DXB)
Commandant : Oudinot
2e Brigade : Général de Brigade Conroux
3e Régiment :
6e Bataillon : Chef de Bataillon Franchot
3e Compagnie, Grenadiers 4e de Ligne : 3 Officiers, 73 hommes
4e Compagnie, Voltigeurs 4e de Ligne : 1 Officiers, 76 hommes

Source : Archives françaises, Carton C2 481

Situation de la Division de Réserve (Oudinot) le 30 avril 1807 (Nafziger - 807DXC)
Commandant : Oudinot
2e Brigade : Général de Brigade Conroux
3e Régiment :
6e Bataillon : Chef de Bataillon Franchot
3e Compagnie, Grenadiers 4e de Ligne : 3 Officiers, 75 hommes
4e Compagnie, Voltigeurs 4e de Ligne : 1 Officiers, 76 hommes

Source : Archives françaises, Carton C2 481

Situation de la Division de Réserve (Oudinot) le 15 mai 1807 (Nafziger - 807EXC)
Commandant : Oudinot
2e Brigade : Général de Brigade Conroux
4e Régiment :
7e Bataillon : Chef de Bataillon Coquereau
1ère Compagnie, Grenadiers 4e de Ligne : 3 Officiers, 73 hommes
8e Bataillon : Chef de Bataillon Monnet
1ère Compagnie, Voltigeurs 4e de Ligne : 0 Officiers, 52 hommes

Source : Archives françaises, Carton C2 481

Situation de la Division de Réserve (Oudinot) le 1er juin 1807 (Nafziger - 807FXC)
Commandant : Oudinot
2e Brigade : Général de Brigade Conroux
4e Régiment :
7e Bataillon : Chef de Bataillon Coquereau
1ère Compagnie, Grenadiers 4e de Ligne : 3 Officiers, 81 hommes
8e Bataillon : Chef de Bataillon Monnet
1ère Compagnie, Voltigeurs 4e de Ligne : 1 Officiers, 58 hommes

Source : Archives françaises, Carton C2 481

Ordre de bataille français le 14 juin 1807 (Nafziger - 807FAE)
Centre gauche
Réserve de l'Armée : Lannes
Division Oudinot
2e Brigade : Général de Brigade Conroux
3e Régiment provisoire
6e Bataillon :
4e de Ligne

A partir de juillet 1807, les Grenadiers (ou Carabiniers) de 6 Régiments sont groupés au 1er Bataillon tandis que tous les Voltigeurs sont au second.

En janvier 1808, la Division Oudinot est de nouveau réorganisée, car en cas d'une nouvelle guerre, elle doit remplacer l'infanterie de la Garde Impériale qui vient de rentrer en France. De nouveau, c'est un bouleversement total.

 

- Espagne fin 1807-1808

1er Corps d'Observation de la Gironde - 1er Novembre 1807 (Nafziger - 807KSAB)
Commandant : Général de Division Junot
2e Division : Général de Division Loison
1ère Brigade : Général de Brigade Charlot
1er Régiment provisoire d'Infanterie
4e de Ligne : 3e Bataillon, 14 Officiers, 703 hommes

Source : Grasset, A., La Guerre d'Espagne (1807-1813), Paris, 1914

1er Corps d'Observation de la Gironde - 1er janvier 1808 (Nafziger - 808ASBZ)
Commandant : Général de Division Junot
2e Division : Général de Division Loison
1ère Brigade : Général de Brigade Charlot
1er Régiment provisoire d'Infanterie
4e de Ligne : 3e Bataillon, 14 Officiers, 549 hommes

Source : Grasset, A., La Guerre d'Espagne (1807-1813), Paris, 1914

Le 1er janvier 1808, il y a à l'Armée des Côtes de l'océan, commandée par Moncey, Division Harispe, 2e Brigade Prince d'Isembourg, 3e Régiment provisoire (Blanc) 8 Officiers et 568 hommes du 4e de ligne, plus 9 hommes en arrière et 10 aux hôpitaux soit un total de 595 hommes (d'après Grasset, A., La Guerre d'Espagne (1807-1813), Paris, 1914 - donné par Nafziger 808ASCB.pdf). Ces hommes sont allés en Espagne (voir situation de juillet 1808), et Martinien cite le Major Blanc blessé le 28 juin 1808 lors de l'attaque de Valence (mort le 1er juillet).

Armée d'Espagne 15 novembre 1808 (Nafziger - 808KSCI)
8e Corps : Général de Division Junot
2e Division : Général de Division Loison
1ère Brigade :
4e de Ligne : 1 Bataillon

Source : Oman, A History of the Peninsular War
Balagny, Campagne de l'Empereur Napoléon en Espagne (1808-1809), Paris, 1902
French Archives, Carton C8 397

Armée d'Espagne décembre 1808 (Nafziger - 808LSCZ)
8e Corps : Général de Division Junot
1ère Division : Général de Division Delaborde
2e Brigade : Général de Brigade Arnaud
4e de Ligne : 25 Officiers, 1179 hommes

Source : Balagny, Campagne de l'Empereur Napoléon en Espagne (1808-1809), Paris, 1902

Armée d'Espagne 15 décembre 1808 (Nafziger - 808LSCX)
2e Corps :
1ère Division : Général de Division Merle
1ère Brigade : Général de Brigade Reynaud
4e de Ligne : 61 Officiers, 1521 hommes
2e Division : Général de Division Mermet
2e Brigade : Général de Brigade Gaulois
4e de Ligne : 42 Officiers, 911 hommes

Source : Archives françaises, Carton C8 397
Balagny, Campagne de l'Empereur Napoléon en Espagne (1808-1809)

Note : cette situation est curieuse; pourquoi le 4e de Ligne, scindé entre deux Divisions ? Est ce un projet ? Une erreur de transcription ? Ou bien le Régiment a t'il vraiment renforcé ses effectifs en Espagne (pour un temps ?)

 

Tambour de fusiliers du 4e de Ligne d'après Boeswilwald 1810
Tambour de fusiliers du 4e de Ligne d'après Rigotambour 4e de ligne 1809
Fig. 12 En haut à gauche, tambour de Fusiliers d'après l'Album Schmidt (source indiquée : communication de Théodore Carl à feu Millot; Bibliothèque de la Sabretache); à droite, Tambour de Fusiliers d'après Petits Soldats d'Alsace (source indiquée : Boeswilwald); en dessous, Tambour de Fusiliers et détail de sa tenue d'après Rigo (source indiquée : Boeswilwald ; le galonnage est de laine jaune) et Tambour (à droite) d'après un dessin de P. Eudeline

Retour en France (février 1809)

Le 18 octobre 1808, Michel Defay adresse depuis Stettin à son frère la lettre suivante :

"Stettin en Poméranie le 18 octobre 1808
Je ne puis rien comprendre, mon cher Frère, à votre négligence. Je ne sais pas même si ce nom peut convenir à la conduite que vous tenez envers moi. Depuis quatre mois j'attends inutilement une reponse à ma lettre du 3 Juin dernier, et je me vois forcé enfin à vous faire les reproches que mérite un pareil oubli. Je ne crois pas que vous puissiez trouver de prétexte assez spécieux pour couvrir une si grande indifférence pour un frère qui vous a toujours aimé si sincèrement. Les affaires dont Vous n' avez parlé dans votre dernière lettre, et sur les quelles vous mavez consulté doivent je pense, être terminées, et quand elles ne le seraient pas, ce ne serait pas une raison pour ne pas m'en dire quelque chose.
Je ne m'étendrai pas davantage là dessus, parce que je désire toujours vous trouver innocent. J'attendrai les raisons que vous allez m'alléguer, pour vous condamner tout à fait ou pour voue absoudre. Hâtez-vous donc si vous voulez me tirer de l'impatience où je suis.
Vous voyez par la date de ma lettre que nous sommes toujours à STETTIN en POMERANIE où peut être nous passerons l'hyvers. Nous sommes d'ailleurs dans la plus grande ignorance sur notre destination ultérieure. J'attend donc ici votre lettre. Vous ne devez pas ignorer que je la recevrai toujours, quand même nous aurions fait un mouvement, pourvu qu'elle soit bien adressée, à mon Régiment. Je finis en vous embrassant du meilleur de mon coeur et suis toujours
Votre affectionné Frère
P.S. Mes respects à mon Oncle et à ma Tante. Mes amitiés à mes cousins et cousines. Bien des choses à mes Soeurs et mon Beaufrère. Embrassez pour moi ma Soeur votre Epouse et mes petits neveux. Mes complimens à toute la famille et aux amis.

La lettre porte la suscription : A Monsieur
Monsieur DEFAY-
rue Poisson
A ROANNE
Départ de la Loire
En outre un tampon à l'encre rouge
N° 3
GRANDE ARMEE
Une mention d'écriture différente
Reçu le 4 novembre
et fait réponse le 14".

Situation en Octobre 1808 (côte SHDT : usuel-180810)

Chef de corps : BOYELDIEU Colonel - Infanterie
garnison - dépôt à : Nancy - 4e division militaire
Conscrits des départements de la Seine de 1809
JUMEL Major - Infanterie ; GAUDOUVILLE Quartier Maître Trésorier
1e bataillon commandant : Chef de Bataillon Branger - Grande armée - 4e corps - 2e division
2e bataillon commandant : Chef de Bataillon Brun - Grande armée - 4e corps - 2e division
3e bataillon commandant : Chef de Bataillon Cassan - Grande armée - 4e corps - 2e division
4e bataillon commandant : Chef de Bataillon Wiriot à Grenadiers et Voltigeurs à la division Oudinot - Grande armée - les Fusiliers à Nancy - Grande armée - division Oudinot
5e bataillon à Nancy - 4e division militaire - Grande armée

Au mois d'octobre, le 4e de Ligne à Stettin part pour Berlin, d'où il doit rentrer en France par Mayence et Oppenheim. Le 26 octobre, l'Adjudant sous officier Jean François Paillon se voit proposer au grade de Sous lieutenant par le Colonel de Boyeldieu.

Proposition au grade de Sous lieutenant faite par le Colonel Boyeldieu, pour l'Adjudant sous officier Jean François Paillon ; ce document nous a aimablement été communiqué par son propriétaire, Mr Ken Richards, collectionneur australien (http://www.frenchempirecollection.com). Nous rappelons au lecteur que ce document ne peut donc en aucun cas être utilisé sans l'autorisation de son propriétaire légal.

Cependant, en décembre 1808, l'Autriche étant de plus en plus menaçante, les Régiments de l'Armée du Rhin reçoivent l'ordre d'avoir leurs quatre Bataillons au complet. De ce fait, Oudinot se voit obligé de réduire ses effectifs. Pendant ce temps, les recrues arrivent au Dépôt de Nancy, la superbe capitale Lorraine, d'où émerveillé, le soldat Antoine Herennes, originaire de Charneux (Ourthe), incorporé dans le 4e Bataillon, 1ère Compagnie, et résigné à être un soldat dans un beau Régiment, écrit le 12 novembre 1808 : "Nous avons été 12 jours en route et nous avons fait deux fois séjour. Le voyage s'est fait assez bien. Samedi, nous sommes arrivés à Nancy, lieu de notre destination. Aussitôt on nous a réunis avec le 4e régiment de ligne, vu que le dépôt est à Nancy. Dimanche, nous avons passé la visite et le chirurgien m'a trouvé propre au service. Mais il ne faut pas vous chagriner pour cela, je me fais une raison de mon nouveau sort : puisque la loi nous appelle, il faut s'y conformer. Ce qui me donne bon espoir, c'est que nous sommes dans un beau régiment et une belle garnison, car la ville de Nancy est très amusante. Lundi, on nous a habillés et mardi, nous avons commencé à faire l'exercice et l'on en fait la continuation quatre heures par jour en deux fois" (E. Fairon, H. Heuse : "Lettres de grognards", 1936; lettre N°112).

"Novembre. - Le 2, le régiment quitta Stettin et vint coucher le même jour à Gartz·sur l'Oder et environs. Le 3, à Schwedt et environs … Le 7, à Berlin, sur la Sprée. Le 8, il y a séjourné et a été passé en revue par S. E. le duc d'Auerstaedt. Le 9, séjour. Le 10, il partit de Berlin et fut coucher à Postdam" (Itinéraires et notes).

Le 4e de ligne se porte par étapes aux environs de Würtzburg. Parmi ses cantonnements, il y a lieu de citer ceux de Wittemberg, Düben, Leipzick où il fait séjour, Weissenfeld, Nauenburg, Erfurt, Neustadt, Schweinfurt·sur·le Mein.

"Le 27, il prit ses cantonnements aux environs de Würtzburg. L'état-major du régiment fut à Arnstein et le régiment disposé aux environs de cette ville. Il y resta jusqu'au 13 décembre inclus.
Décembre. - Le 14, le régiment coucha à Würtzburg, sur le Mein. Le 15, à Bischofsheim. Le 19, à Francfort sur le Mein.
Le 20, à Hocheim et environs. Le 21, arrivé devant Cassel, traversé ce bourg, embarqué et traversé le fleuve à deux heures après midi. Le régiment fut logé en entier dans Mayence.
Le 22, il cantonna à Oppenheim, où il resta jusqu'au 1er janvier 1809 inclusivement
(le 1er janvier 1809, l'effectif des bataillons de guerre du 4e de ligne est de : 63 officiers, 2119 hommes)" (Itinéraires et notes).

Situation en Janvier 1809 (côte SHDT : usuel-180901-46)

Chef de corps : BOYELDIEU Colonel - Infanterie
garnison - dépôt à : Nancy - 4e division militaire
Conscrits des départements de la Seine de 1809
JUMEL Major - Infanterie ; GAUDOUVILLE Quartier Maître Trésorier
1e bataillon commandant : Chef de Bataillon Branger - Grande armée - division Carra Saint-Cyr
2e bataillon - Grande armée - division Carra Saint-Cyr
3e bataillon commandant : Chef de Bataillon Wiriot - Grande armée - division Carra Saint-Cyr
4e bataillon commandant : Chef de Bataillon Cassan à Grenadiers et Voltigeurs à Hanau - armée du Rhin - les Fusiliers à Nancy - armée du Rhin
5e bataillon à Nancy - 4e division militaire - Grande armée

A la fin de l'année 1808, alors que le 4e de Ligne se trouve aux environs de Mayence, le Colonel Boyeldieu, dont la santé laisse fort à désirer, se voit dans la nécessité de demander un congé de plusieurs mois. Le Général Carra Saint-Cyr, qui commande alors la Division, appuie cette demande auprès du Ministre dans une lettre où il trace de Boyeldieu le plus bel éloge (Archives administratives de la Guerre. Dossier Boyeldieu) :

«DIVISION CARRA SAINT-CYR
Mayence, le 2 janvier 1809.
Monseigneur,
M. Boyeldieu, Colonel du 4e régiment de ligne, à la suite de deux blessures reçues à Bergfried et à Heilsberg, a éprouvé plusieurs maladies graves dont il n'est pas encore entièrement rétabli; il aurait besoin de se reposer quelque temps dans sa famille pour y soigner sa santé ; je prie Votre Excellence de lui accorder un congé de trois mois avec appointements. Ce colonel sert avec le plus grand zèle et aime ses devoirs, et si, à l'époque où ce congé lui serait accordé, il croyait sa présence nécessaire au corps, je suis certain qu'il serait le premier à n'en pas vouloir faire usage; je sais en outre qu'il a des affaires essentielles qui l'appellent chez lui.
J'ai l'honneur d'être, avec respect, etc ...
Le général de division, baron de l'Empire, CARRA SAINT·CYR
».

Pendant ce temps, le 4e de Ligne poursuit sa marche et arrive à Nancy le 3 février 1809 où il est rejoint par son dépôt (Historique régimentaire). Le Régiment ayant reçu l'ordre de tenir garnison à Nancy, rallie cette ville en faisant étape à Spire, Landau, Wissemhourg, Haguenau, Saverne, Sarrebourg, Blamont et Lunéville.

"Janvier. - Le 2 janvier, il coucha à Worms, sur le Rhin.
Le 3, il cantonna à Oggersheim, Mutterstadt, Lampsheim et environs. Il resta dans ces cantonnements jusqu'au 20 janvier
.
Le 30 janvier, arrivée à Nancy" (Itinéraires et notes).

Le 11 février, le Ministre a accordé à Boyeldieu un congé de quatre mois «pour se rendre dans ses foyers à l'effet de rétablir sa santé»; mais ce n'est que vers le début de mars que le Colonel peut s'absenter de son corps, au moment où le 4e quitte Nancy. Le 4e est en effet dans un premier temps dirigé sur l'Espagne avec sa Division au secours du Roi Joseph Bonaparte. Mais comme la cinquième coalition vient de se former contre la France, la Division Carra Saint-Cyr est arrêtée dans sa marche. Rappelée en toute hâte, elle gagne Ulm par marches forcées et vient reprendre sa place au 4e Corps (Corps d'observation) sous les ordres de Masséna  pour le renforcer ; le 4e de Ligne forme avec le 46e la Brigade Cosson.

Le 6 mars 1809, Michel Defay adresse depuis Nancy la lettre suivante à son frère :

"Nancy, le 6 Mars 1809.
Je viens de recevoir ta lettre, très cher Frère, et je m'empresse de répondre. J'ai vu avec plaisir ton contentement de me savoir à Nancy, mais je suie fâché de te dire que je ne puis répondre à ton invitation. Tu vois par la date de ma lettre que nous sommes encore à Nancy, mais nous n'y sommes pas pour longtemps. Car nous venons de recevoir l'ordre d'en partir. Oui, mon ami, nous nous mettons en route après demain, 8 du courant, pour retourner en Allemagne. Nous devons arriver le 12 à Strasbourg, et je pense que nous n'y ferons pas un long séjour. On dit que nous irons tout droit à Munich. Ainsi tu vois que ce n'est pas le moment d'aller au pays. Nous avons passé un mois ici, mais nous étions toujours sur le pied de guerre, car nous avons toujours reçu les vivres de campagne, ce qui nous faisait penser que nous n'y serions pas pour longtemps. Mais venons à ta lettre.
Tu me dis que j'ai voulu rire quand je t'ai dit que je n'étais pas content de vos altercations. Point du tout, j'ai vu réellement avec peine que cette affaire ne se terminait pas comme je l'aurais voulu, et tu as beau vouloir me donner le change, je ne m'y tromperai pas. Je souhaite que cela finisse à la satisfaction commune, mais je ne comprends pas le démembrement que tu prétends faire. Car enfin si tu prends trois parts dans tous les morceaux, que feront les deux autres avec chacun la leur ? Pour moi, je te prie de prendre la mienne de peur de faire un plus grand démembrement; et, je te le répète, j'aurais désiré qu'il ne s'en fit aucun; mais, puisque cela ne peut se faire, arrange toi, comme tu l'entendras, mais je ne veux avoir à faire qu'à toi. Je te répèterai encore ici de conserver toujours les notes de recettes et dépenses, afin que quand je pourrai aller te voir, ne fut-ce que dans dix ans, nous puissions terminer au plus vite.
Je t'avais demandé des nouvelles du mariage de ma Cousine Augagneur, et tu me réponds qu'elle vient d' accoucher, c'est répondre clairement. Tu ne me dis rien de mes autres Cousines, cependant, j'en ai d'autres qui doivent être en âge d'être mariées. Je te demanderai encore une fois une récapitulation de tous les membres qui composent notre famille, car dans ce moment je ne puis qu'être très ignorant sur cet article. Amuses toi un jour à me les nommer tous, en me disant ce que sont devenus ceux que je connais. J'attends cette lettre de ton amitié, et te prie de croire que je serai toujours
Ton affectionné frère et ami.
P.S. N'oublie pas de présenter mes respects à mon Oncle et à ma tante, et mes complimens à la nouvelle accouchée. Embrasse pour moi mes Soeurs. Je remercie ma Soeur, ton épouse, du désir qu'elle témoigne de me voir, je voudrais de bon coeur pouvoir jouir du plaisir de l'embrasser; assure la bien que je ne désire rien tant que de pouvoir lui témoigner combien elle m'est chère et passer quelque tems auprès de vous, mais ce tems là est encore reculé.
J'ai vu Sastres l'autre jour; je t'avais dit, je crois, qu'il était au dépôt, il se porte bien, il m'a demandé de tes nouvelles.
Mon adresse est toujours la même :
A Monsieur DEFAY, officier au 4e Régiment d'Infanterie de ligne, division Carra St Cyr
en Allemagne
Je te donne l'adresse pour ta première lettre que je recevrai je pense à Munich

Suscription de la lettre
A Monsieur
Monsieur DEFAY
rue Poisson
A ROANNE
départ. de la Loire
Tampon encre noire : Nancy".

"Février-mars. - Depuis quarante jours, le régiment et le 24e d'infanterie légère étaient en garnison à Nancy; le 46e était resté à Lunéville.
Le 6 mars, la division reçut l'ordre de se mettre en marche pour se rendre à Strasbourg, le 24e et le 46e en partant le 7, le régiment en partant le 8.
Le régiment se dirigea sur Lunéville et passa par Blamont. Phalsbourg et Saverne, où il eut séjour pendant lequel le général de division passa une revue d'inspection.
Le 14, il passa le Rhin à Kehl et, passant par Rastadt, Ettlingen, Durlach, Weihingen, Cannstatt, Göppingen et Geislingen, il arriva le 22 dans les environs d'Ulm, où il prit des cantonnements faisant face au Danube, la droite sur Göppingen, la gauche à Gundelfingen.
Le 27, Mgr le maréchal Masséna passa la revue de toute la division près le village de Stolzingen, occupé par le général Carra Saint·Cyr. La belle tenue du régiment et le souvenir de ses anciennes campagnes d'Italie lui méritèrent des éloges très flatteurs de la part de Mgr le maréchal (1). Le Soir, en revenant au cantonnement, on distribua les cartouches à raison de 60 par homme
" (Itinéraires et notes).

- Campagne d'Autriche

Caporal de Grenadiers du 4e de Ligne d'après Carl 1809 Caporal de Grenadiers d'après Boeswilwald 1810 Grenadier du 4e de ligne en 1809 d'après Bucquoy
Fig. 13 De gauche à droite, Caporal de Grenadiers d'après Carl; d'après l'Album Schmidt (source : Boeswilwald); d'après les Petits Soldats d'Alsace (surce : Boeswilwald); Grenadier d'après Bucquoy

Une situation du Corps d'observation du Rhin, entre le 5 et le 28 mars, indique que le 4e de Ligne a 1931 hommes présents à la 2e Division d'Infanterie Carra Saint Cyr, 2e Brigade Dalesme (situation également donnée dans la Collection Nafziger - 809CBS - sans indication du Général de Brigade ; source mentionnée : Saski, "Campagne de 1809 en Allemagne et en Autriche", Paris, 1902. Il est également prévu d'incorporer dans le 4e de Ligne, afin de le renforcer, un détachement issu du 3e Bataillon du 44e de ligne (400 hommes demandés ; donné également par Nafziger 809CBV - source : Saski, "Campagne de 1809 en Allemagne et en Autriche", Paris, 1902).

Nafziger mentionne également 50 hommes du 4e de Ligne, faisant partie d'un Bataillon de marche de Paris (Nafziger 809CBV - source : Saski, "Campagne de 1809 en Allemagne et en Autriche", Paris, 1902).

Fin mars, le Régiment fait partie intégrante du 4e Corps d'Armée commandé par le Duc de Rivoli.

Début avril, le 4e de Ligne a 3 Bataillons au 4e Corps (Masséna), 2e Division (Carra Saint Cyr), Brigade Dalesme (Nafziger 809DAE).

A partir de ce moment, le parcours du Régiment est double. D'un côté, le 4e de Ligne qui sert au sein du 4e Corps, et de l'autre, les éléments du Régiment intégrés au sein de la Division Oudinot.

Situation en Avril 1809 (côte SHDT : usuel-180904-146)

Chef de corps : BOYELDIEU Colonel - Infanterie
garnison - dépôt à : Nancy - 4e division militaire
Conscrits des départements de la Moselle - de Sambre et Meuse - de l'Escaut de 1810
JUMEL Major - Infanterie ; GAUDOUVILLE Quartier Maître Trésorier
1e bataillon commandant : Chef de Bataillon Branger - armée d'Allemagne - 4e corps - 2e division
2e bataillon - armée d'Allemagne - 4e corps - 2e division
3e bataillon commandant : Chef de Bataillon Wiriot - armée d'Allemagne - 4e corps - 2e division
4e bataillon commandant : Chef de Bataillon Cassan à Grenadiers et Voltigeurs et 2 C de Fusiliers - armée d'Allemagne - 2C de Fusiliers à Nancy - armée d'Allemagne - 2e corps
5e bataillon à 3C à la 11e 1/2 brigade provisoire de réserve à Strasbourg - 1C au dépôt - 11e 1/2 brigade provisoire

Une situation de la Collection Nafziger datée du 9 avril 1809 indique que les 1er, 2e, 3e Bataillons du 4e de Ligne sont au Corps d'Observation du Rhin (Masséna), 2e Division Carra Saint Cyr, Brigade Dalesme (Nafziger 809DBP - source : Saski, "Campagne de 1809 en Allemagne et en Autriche", Paris, 1902).

L'Autriche, prête la première, a rassemblé 150000 hommes sur l'Inn sous le commandement de l'Archiduc Charles. Cette armée va opérer contre les forces françaises partagées en deux masses principales séparées par un intervalle de 35 lieues, l'une, avec Davout, vers Ratisbonne, l'autre, dont fait partie le 4e Corps, vers Augsbourg. Napoléon, voyant le danger, donne l'ordre de concentrer l'armée sur son centre. L'archiduc Charles, battu à Abensberg et à Eckmühl, se retire sur Vienne.

"Avril. - Le 6 avril, le régiment, appuyant à gauche, vint occuper Dillingen, s'étendit jusqu'au delà d'Hœchstedt et porta sa droite à Gundelfingen, où était précédemment sa gauche.
Le 11, le régiment se concentra sur Dillingen et Gundelfingen. Le 12 au matin, il se mit en marche, passa le Danube sous Günzburg et vint occuper de nouveaux cantonnements dans les environs d'lchenhausen.
Le 13, le régiment reçut en incorporation un détachement de 300 hommes provenant du 44e régiment et, le 14, un autre détachement de 200 hommes et un officier venant du dépôt de Nancy.
Le 15, il se mit en route sur Zimmershausen et vint coucher le même jour dans les environs : savoir l'état-major à Steinkirch. Chaque compagnie était pourvue de pain pour six jours.
Le 18, il reçut ordre de partir de suite pour se rendre à Augsbourg, où le régiment, vu l'éloignement des compagnies, ne put être rendu que vers les sept heures du soir. Les autres régiments de la division avaient le même rendez-vous. On continua la route pendant la nuit en se dirigeant sur Aichach, où la division ne put arriver que vers les quatre heures du matin : elle bivouaqua près de la porte. Le 19, à six heures du matin, elle se remit de nouveau en marche, se dirigea par Schraubenhausen sur Phaffenhofen, où elle arriva à huit heures du soir, et établit des bivouacs à la lisière de la forêt, en arrière de la ville.
Le 20, à deux heures de l'après-midi, la division quitta son bivouac, descendit jusqu'à l'entrée de la ville, la traversa enfin à quatre heures, prit sa direction sur Freising où, à travers des routes défoncées, des chemins affreux, elle arriva à quatre heures du matin et bivouaqua en ligne par bataillon sous les murs de l'ancien couvent.
Combat de Landshut. - Le 21, à six heures du matin, la division traversa Freising, chargea les armes à une lieue de cette ville, suivit la grande route de Landshut, vint passer l'Isar sur le pont de Mosburg; après avoir fait sous les murs de cette ville une halte de deux heures, elle continua la route sur Landshut et vint établir ses bivouacs sur un rideau assez boisé, à droite de la route, à une demi-lieue de cette ville.
Bataille d'Eckmühl
(à Eckmühl comme à Landshut, la division Carra Saint-Cyr demeura en réserve et ne prit aucune part à l'action). - Le lendemain 22, à six heures du matin, la troupe, descendant de sa position, vint traverser Landshut et continua sa marche sur la route de Ratisbonne, vint traverser le Gross-Laber à Eckmühl, tourna cette ville, où S. M. avait établi son quartier impérial, et à deux heures du matin, se forma en colonne par division, dans une forêt de sapins, sur la gauche de la route, à environ une lieue d'Eglossbeim" (Itinéraires et notes).

A noter que le 22 avril, le 4e de Ligne a 3 Bataillons à la 2e Division (Carra Saint Cyr) du 4e Corps, Brigade Dalesme (Nafziger 809DAA - source : Buat, E., "Etude Critique d'Histoire Militaire, 1809, de Ratisbonne à Zanïm", Librairie Militaire R. Chapelot et Cie, Paris, 1909).

Le 4e descend ensuite la vallée du Danube.

"Le 23, à sept heures du matin, la division se mit en marche, laissa la route de Ratisbonne à gauche, vint, par des chemins vicinaux, à Smaich (?), joindre la route de Ratisbonne à Straubing, où elle arriva entre six et sept heures du soir et bivouaqua, sa droite appuyée à la ville, faisant front au Danube et se prolongeant sur la lisière de la forêt (Masséna, avec trois de ses divisions, avait reçu l'ordre de longer le Danube et de flanquer ainsi à gauche le mouvement de la Grande Armée).
Le 25, à sept heures du matin, la division se dirigea sur Passau, où elle arriva à trois heures de l'après-midi et établit ses bivouacs sur la hauteur, à droite de la route faisant face au Danube.
Le 26 au matin, la division traversa l'Inn, se dirigea sur Scharding et vint dans l'après-midi établir ses bivouacs en ligne par régiment dans la plaine, à une demi-lieue de cette ville.
Le 30 dans l'après-midi, le régiment, en vertu d'un ordre particulier qui lui avait été transmis, quitta la division et vint, à cinq heures du soir, se réunir près le village de Teffenbach, à une avant-garde, sous les ordres de M. l'adjudant-commandant Trinquallé, composée d'un régiment de dragons badois et l'autre de chasseurs wurtembergeois avec deux pièces d'artillerie légère. Les trois compagnies de voltigeurs furent détachées et postées sur les hauteurs en avant du village
" (Itinéraires et notes).

Le Sous lieutenant Ferrasse est blessé le 1er mai à Neumarck.

"Mai. - Reconnaissance du 1er mai. Affaire de Riedau. - Le 1er mai, à quatre heures du matin, l'avant-garde se réunit, suivit la grande route de Lintz qu'elle quitta au village de ..... et passa par ceux de ..., vint traverser la rivière de Traun à Riedau et suivant la fausse route de Wels, se dirigea sur Neumarkt. Les trois compagnies de voltigeurs marchaient en tête, ensuite, la cavalerie et l'artillerie suivaient entre le ler et le 2e bataillons.
A peine la gauche du 3e bataillon avait-elle dépassé Riedau que les éclaireurs de la tête de la colonne se trouvèrent engagés avec les avant-postes autrichiens. Quelques coups de fusil les eurent bientôt délogés. Poursuivis de près par les voltigeurs, ces avant-postes formés en ligne de tirailleurs, protégeant la compagnie dont ils étaient détachés, suivirent, en tiraillant, la lisière du bois sur leur droite, et par conséquent sur notre gauche, à l'extrémité duquel ils rejoignirent un autre détachement. Pendant ce temps, le régiment formé en colonne par section, ayant laissé le chemin sur la droite, avançait avec toute la célérité possible. La cavalerie avait déjà repoussé et même dispersé deux escadrons de hussards autrichiens auxquels elle avait fait quelques prisonniers et avait jeté sur la droite des détachements qui, en explorant le pays avec autant d'intelligence que de bravoure, ne laissaient aucune inquiétude de ce côté.
Les voltigeurs, en continuant à poursuivre avec beaucoup d'ardeur et la compagnie à laquelle les premiers avant-postes s'étaient réunis et le détachement que cette compagnie avait trouvé à l'extrémité du bois, avaient rencontré à environ trois ou quatre cents pas le bataillon auquel une partie de ces troupes appartenaient, formé en colonne, et que les accidents du terrain leur avaient empêché, jusque là d'apercevoir. Sans surprise ni étonnement, ils eurent bientôt couvert le flanc de ce bataillon en étendant à droite la forte ligne de tirailleurs qu'ils avaient contre la compagnie et le détachement qui, négligeant de suivre une grande sinuosité rentrante de la forêt, continuaient à précipiter leur retraite sur un terrain découvert en se dirigeant sur Neumarkt.
Dans ces entrefaites, la plus grande partie de la cavalerie s'était formée en bataille et, apercevant d'assez près cette compagnie et le détachement en désordre, commença à les charger. De leur côté, les voltigeurs se mirent à courir dessus et, arrivant sur cette même troupe en même temps que les dragons badois, ne lui laissèrent d'autre ressource que de mettre bas les armes. Quelques-uns furent tués, un petit nombre se sauva.
Une partie des voltigeurs ne cessait de tirailler sur le bataillon en colonne lorsque tout à coup, les dragons voulant continuer de manœuvrer en avant aperçurent le bataillon qui déjà était près du village de ..... dans lequel il cherchait à se placer. La charge fut bientôt décidée et ce bataillon, formant un espèce de carré, fut bientôt atteint et culbuté. Une trentaine environ furent tués, 400 faits prisonniers, y compris quelques blessés, et on s'empara d'un drapeau. Une partie des chasseurs wurtembergeois ainsi que les voltigeurs coopérèrent à cette même charge qui fit d'ailleurs beaucoup d'honneur à cette cavalerie
(l'Historique du 4e régiment d'infanterie, page 114 , place par erreur ce fait d'armes le lendemain 2 mai, à l'affaire d'Efferding).
L'avant-garde continua de se porter en avant de ce village et vint enfin s'arrêter sur le sommet d'un rideau très étendu. La cavalerie se mit en bataille. Le régiment se mit en colonne. Les voltigeurs avaient pénétré dans les faubourgs de Neumarkt dont le régiment ne se trouvait éloigné que d'un quart de lieue. Les mouvements du camp ennemi étaient alors à découvert et le terrain que nous occupions nous permit de reconnaître huit forts bataillons et deux régiments de cavalerie.
Le but était rempli. Après avoir fait rappeler les voltigeurs, le régiment commença son mouvement de retraite, traversa la petite ville de Riedau, en avant et tout près de laquelle la cavalerie s'était portée, continua de suivre la route qu'il avait parcourue dans la matinée et vint à peu près à une lieue de son champ de bataille s'établir à la lisière de la forêt en avant de ... et où, presque en même temps, la division arriva.
Le régiment reçut l'ordre de retourner sur ses pas. Les 2e et 3e bataillons vinrent se former en bataille en arrière du village de ... , à un quart de lieue de la ville, et le 1er bataillon vint également se former en bataille en avant et sur la droite de Riedau.
A peine le 1er bataillon avait-il établi sur son front trois postes de 30 hommes chacun que, tout à coup, un corps d'infanterie ennemie attaqua brusquement un poste de cavalerie qu'il culbuta et arriva presque aussitôt sur le centre du poste du bataillon qui engagea de suite une vive fusillade. L'ennemi s'arrêta tout court et riposta par une forte ligne de tirailleurs. Le bataillon détacha de suite une centaine d'hommes pour aller porter secours à ces postes qui, déjà, vu la proximité et la force de l'ennemi, avaient été obligés de se retirer à cent pas du front du bataillon. La cavalerie avait eu le temps de monter à cheval. Le 3e bataillon était arrivé. L'ennemi, augmentant successivement sa ligne de tirailleurs, avait forcé le 1er bataillon à augmenter la sienne jusqu'à près de 400 hommes.
Les choses étaient en cet état quand on reçut l'ordre de retraite. Les tirailleurs furent rappelés, le régiment commença son mouvement rétrograde en traversant Riedau, prit en passant son 2e bataillon et, recevant l'ordre de rentrer à la division, la rejoignit au moment où elle se mettait en marche, vint traverser le village de …, et, marchant toute la nuit sans s'arrêter, ne put arriver que sur les trois ou quatre heures du matin. Le 2, au village de ... , où M. le Maréchal avait établi son quartier, et se plaça momentanément en colonne de l'autre côté sur la gauche de la route. La perte du régiment fut d'un voltigeur [tué] et 13 blessés
" (Itinéraires et notes).

"Ve BULLETIN.
Au quartier impérial d'Enns,le 4 mai 1809.
... Le 1er mai, le quartier-général du maréchal duc de Rivoli était à Scharding.
L'adjudant-commandant Trinqualye, commandant l'avant-garde de la division Saint-Cyr, a rencontré à Riedau, sur la route de Neumarck, l'avant-garde de l'ennemi; les chevaux-légers wurtembergeois, les dragons badois et trois compagnies de voltigeurs du 4e régiment de ligne français, aussitôt qu'ils aperçurent l'ennemi, l'attaquèrent et le poursuivirent jusqu'à Neumarck. Ils lui ont tué 50 hommes et fait 500 prisonniers
" (Les Bulletins de la Grande armée : précédés des rapports sur l'armée française, depuis Toulon jusqu'à Waterloo, extraits textuellement du Moniteur et des Annales de l'empire : histoire militaire du général Bonaparte et de l'empereur Napoléon, avec des notes historiques et biographiques sur chaque officier. Tome 5 / par Adrien Pascal).

"Le 2 mai, à six heures du matin, la division se remit en marche, se porta sur Efferding qui, se trouvant occupé par l'ennemi, fut enlevé par le 24e d'infanterie légère; et la colonne, traversant la ville, vint bivouaquer à deux lieues en avant du village de …" (Itinéraires et notes).

Le Régiment prend part aux opérations autour de Linz et contribue à la prise de 900 hommes et d'un drapeau (3 mai). Une situation de la Collection Nafziger indique la participation du 4e de Ligne à la bataille de Ebersberg (Nafziger 809EBA - source : R. W. Litschel, "Das Gefecht bei Ebelsberg am 3. Mai 1809").

"Le 3 mai, la division, continuant à suivre la route sur la rive droite et tout près du Danube, vint traverser la ville de Lintz et bivouaquer dans la plaine à côté du pont d'Ebersberg (la division Carra Saint-Cyr n'avait pris aucune part à la sanglante affaire d'Ebersberg (3 mai), au cours de laquelle Masséna avait délogé Hiller de ses positions. La division Carra Saint-Cyr était la 2e du 4e corps - Masséna).
Le 4 mai, la division a traversé le pont d'Ebersberg et s'est portée sur Enns près laquelle ville elle a établi ses bivouacs.
Le 6 mai, S. M, a passé la revue du régiment et y a fait différentes promotions.
Le 7 mai, la division partit de la position qu'elle occupait depuis le 4, passa la rivière d'Enns sur un pont de bateaux qu'on avait établi au pied de la ville et vint bivouaquer dans le bois à une lieue en avant
" (Itinéraires et notes).

Dès l'ouverture des hostilités, Boyeldieu, répondant à la confiance des chefs, a quitté sa famille et son cher Monsures; le 8 mai, il rallie son corps à Mœlk, deux mois avant l'expiration de son congé ( Itinéraire et Notes historiques du 4e de ligne ).

"Le 8 mai, le colonel du régiment, absent par un congé de convalescence de quatre mois que lui avait accordé S. M., rejoignit ce jour, deux mois avant l'expiration dudit congé. La division continua à marcher sur la grande route et vint bivouaquer au village de ... , trois lieues en avant de Mölk.
Le 9, la division se mit en marche par Sanct-Polten, passa la rivière de la Traun et prit à sept heures du soir position à une lieue en avant sur la droite de la ville.
Le 10, le régiment quitta sa position à six heures du soir et vint, dans l'après·midi, établir ses bivouacs à gauche dans un bois à deux lieues de Schœnbrünn
" (Itinéraires et notes).

Le 11, Masséna fait occuper les faubourgs de Vienne, qui capitule deux jours après, le 13 mai 1809. L'Archiduc se retire sur la rive gauche du Danube avec 100000 hommes.

"Le 11, à sept heures du matin, la division se mit en marche, vint traverser Schœnbrünn, passa au pied des fortifications de la ville de Vienne et vint se porter au village de Simmaringen, sa droite appuyant au canal.
Le 12, la division se dirigea sur l'un des bras du Danube et traversa sur un pont qu'on avait établi la veille, entra dans l'ile dite de Prater; elle se dirigea sur la pointe du faubourg de Leopoldstadt où elle établit ses bivouacs.
Le 14, elle entra en cantonnement dans ledit faubourg. Le lendemain, la ville de Vienne ouvrit ses portes à l'armée française.
Dans la nuit du 18 au 19, la division leva ses cantonnements à dix heures du soir, traversa la ville de Vienne et vint, à sept heures du matin, se porter en arrière d'Ebersdorf, position qu'elle quitta dans l'après-midi pour se porter sur les bords du Danube, près le point où on établissait le pont et y bivouaqua
" (Itinéraires et notes).

Le 15 mai, le 4e de Ligne a 2287 hommes au sein de la 2e Division Carra Saint Cyr du 4e Corps de Masséna (Nafziger 809EBE - sources : Gachot, "1809, Napoleon en Allemagne" ; Saski, "Campagne de 1809 en Allemagne et Autriche").

 

Aspern (21 mai 1809)

Napoléon tente de franchir le fleuve en sa présence, mais le Corps n'est pas encore passé en entier lorsque le pont est rompu par une crue subite et les Autrichiens, prenant l'offensive, cherchent à écraser Masséna. Le 4e de Ligne prend part à la bataille et remplace dans Aspern en flammes les troupes de la Division Legrand. Il lutte dans le village jusqu'à minuit et couche sur les positions (donné aussi par Nafziger 809EBI - sources : M. Rauschensteiner, "Die Schlacht bei Aspern am 21. und 22. May 1809"; Saski, "Campagne de 1809 en Allemagne et en Autriche", Paris, 1902).

"Le 21 mai, vers quatre heures du soir, la division passa le Danube sur le pont qui avait été construit la veille et pendant la nuit, traversa l'île de Lobau et le pont établi sur le dernier bras de ce fleuve, vint se former en colonne en avant du bois et, après différentes manœuvres, se forma en bataille, la droite appuyée à un marais (les divisions Boudet et Molitor du 4e corps, ainsi que la cavalerie de Lassalle étaient passées sur la rive gauche dès le 20; mais, en raison de la rupture du grand pont, la division Legrand n'avait pu passer que le 21 au matin; quant à la division Carra Saint-Cyr, retardée par une deuxième rupture du pont, elle n'était passée que dans la soirée, précédent le corps de Lannes). Dans ces différents mouvements, le capitaine Thomas fut blessé à la hanche et M. le lieutenant Lecouteux à la tête. Quelques hommes et un tambour furent aussi blessés" (Itinéraires et notes).

L'action recommence le 22, à 3 heures du matin (Nafziger 809EBI - sources : M. Rauschensteiner, "Die Schlacht bei Aspern am 21. und 22. May 1809"; Saski, "Campagne de 1809 en Allemagne et en Autriche", Paris, 1902). Pendant que le 4e Corps occupe Aspern et Essling, le Corps de Lannes, qui a passé le Danube, prend l'offensive ; mais les ponts se rompent de nouveau, et les troupes sans secours, presque sans munitions, doivent se replier sur Essling et Aspern. L'ennemi nous chasse d'Aspern que le 24e Léger reprend au pas de charge. «Mais parvenu au but, il va être accablé lorsque le 4e de Ligne, son fidèle compagnon de toutes les époques, arrive à son secours conduit par Boyeldieu» (Campagne du Général Pelet). Le village d'Aspern est pris et repris dix fois dans la journée ; il est démoli par les boulets et encombré de blessés.

Durant la bataille, le Sergent de Voltigeurs Couzine aperçoit à quelques pas de lui un groupe d'Officiers d'Etat-major autrichiens. Il fond sur eux à la baïonnette et fait prisonnier le Feld-maréchal Webel. Il est nommé Sous-lieutenant. Le Lieutenant Gourat se distingue également particulièrement, tout comme le Sergent Delorme qui est blessé d'un coup de feu à la main droite.

Enfin, on se décide à la retraite et, dans la nuit du 22 au 23, sans laisser ni un cheval, ni un blessé, ni un canon, le Régiment repasse le Danube et occupe avec le 4e Corps l'île Lobau. Le 4e a éprouvé à Essling des pertes énormes ; 2 Officiers tués : Lieutenant Berdoullet, Sous lieutenant Héricey; Capitaine Deperret, blessé et mort des suites de ses blessures le 4 juillet; 26 blessés : Chefs de Bataillons Cassan, Branger, Teullé; Capitaines Thomas, Poujade, Dupin, Clavarel, Ribot, Florençon, Massy; Lieutenants adjudants majors David, Saint Martin, Pauly; Lieutenants Lecouteux, Deligny, Mérès, Rouede; Sous lieutenants Freu, Du Rocheret, Roussel, Bordère, Borderie, De Partz de Courtray, De Poudeux, Le Bachellé, Ferrasse. L'Historique ajoute le Lieutenant Lanusse, le Sous lieutenant Barrère. Un obus qui éclata au-dessus du Colonel Boyeldieu occasionna chez ce dernier une surdité de l'oreille droite (Itinéraire et notes Historiques du 4e de Ligne).

Le 4e passe dans l'île Lobau toute la fin de mai et le mois de juin dans une position rendue souvent critique par la rupture des ponts et le manque de vivres qui en est la conséquence.

"Bataille d'Essling. - Le 22 mai, à la pointe du jour, le régiment marcha sur le village de Gross-Aspern. Le feu de l'ennemi était commencé et le 24e d'infanterie légère était engagé. Le régiment après avoir, ainsi que les autres corps de la division, fait un changement de direction par le flanc gauche, se déploya en bataille par bataillon; la gauche était en tête. Le régiment se forma de nouveau en colonne serrée par division et se porta en avant.
Les 2e et 3e bataillons traversèrent le village sous les ordres du colonel et se portèrent vers l'église. Ces deux bataillons, après avoir essuyé pendant près de deux heures un feu violent et éprouvé une perte considérable, furent chargés vigoureusement et reçurent en même temps ordre de se retirer et de se former en colonne en arrière d'un petit bois qui leur cachait le village d'Aspern.
Le 1er bataillon, resté sous les ordres de Mgr le Maréchal, était placé dans un verger joignant la droite du village; après être resté dans cette position environ une heure, il chargea en colonne, traversa la grande route ainsi que la partie droite du village, mais bientôt forcé de rétrograder par la supériorité de l'ennemi, il fut obligé de venir faire le tour d'une portion du village à gauche, pour venir prendre position au même point d'où il était parti. Forcé d'abandonner sa position, il r appela ses tirailleurs que l'ennemi avait déjà dépassés et se retira sur les hauteurs qui dominaient le bois où s'était retiré le corps d'armée. M. le général Legrand lui indiqua la position où se trouvaient les 2e et 3e bataillons, où, ayant rencontré le colonel, il se forma en colonne serrée par pelotons en arrière du 3 e bataillon.
Le régiment se trouvant réuni, le colonel envoya alternativement les compagnies tirailler sur différents points du village de Gross-Aspern, lequel fut conservé de concert avec le 24e régiment d'infanterie légère et le 18e de ligne qui faisait partie de la 1re division, jusqu'au moment de la retraite, laquelle s'effectua à une heure après minuit. Les grenadiers du 2e bataillon reçurent l'ordre de battre la route que devait tenir le corps d'armée et de protéger la retraite du régiment. Après une heure de marche, on prit position près d'un bois; le régiment se mit en bataille, la gauche appuyée au Danube et adossé au susdit bois.
Un moment avant le point du jour, le régiment se mit en marche par le flanc, passa dans cet endroit le défilé qui conduit au pont et se plaça à droite de la tête du pont. Il attendit dans cette position que la cavalerie et l'artillerie fussent passées pour entrer dans l'île Lobau, peu de temps après appelée l'île Napoléon. Il ne restait au delà du pont que le 18e de ligne et un détachement de tirailleurs-grenadiers de la Garde, qui garda cette position jusqu'au moment où le pont fut rompu.
Le régiment fut, avec toute la division, bivouaquer vers la partie ouest de l'île où il est resté pendant l'espace de quarante jours. Il s'y est rétabli en partie des pertes qu'il avait éprouvées le 22. Il fournit des corvées de 200 hommes pour travailler aux fortifications et s'occupa en même temps de son instruction.
Pertes du régiment dans cette journée : 58 sous-officiers et soldats y furent tués et 352 blessés.
M. le commandant Branger fut blessé dans la charge que fit le 1er bataillon. M. le capitaine Dupin fut blessé au bras droit étant en tirailleurs avec M. le lieutenant Lanusse, qui le fut à la jambe. Un obus éclata sur la tête du colonel et du commandant du 2e bataillon
(le chef de bataillon Teullé); son explosion est cause qu'ils éprouvent une sur dité. M. Paillon, sous-lieutenant, fut tué en faisant exécuter un ordre du colonel. M. le capitaine Desperret eut le bras droit emporté. MM. les capitaines Mary, Poujade et Massy furent blessés; les adjudants-majors David et Saint-Martin, les sous-lieutenants Chaufour, Poudinx, Frère et Bordère le furent également" (Itinéraires et notes).

Le 25 juin 1809, Michel Defay écrit depuis Vienne à son frère :

"Vienne, le 25 Juin 1809
Que dois-je penser, cher Frère, de ton amitié ? Depuis quatre mois, j attends inutilement de tes nouvelles. J'aurois du recevoir, je le croyois au moins une reponse à ma lettre de Nancy; mais parce que sûrement tu auras appris notre départ de cette ville, tu as cru en être dispensé. Comme si tu ne pouvois pas m'écrire sans savoir précisément l'endroit où je suis. Je te l'ai dejà dit, et tu ne dois pas l'ignorer, en adressant la lettre au régiment, elle saura bien me trouver. Mais je ne crois pas me tromper, en t'accusant d'insouciance.Je t'aurois écrit moi même bien plutôt, si je n'avoir voulu te punir de l'oubli où tu sembles me mettre. Je ne puis cependant y tenir plus longtems, il faut que je vienne encore au devant de toi. Je suis autant en peine des nouvelles de ma famille qu'elle le peut l'être des miennes, et je ne veux pas que l'on puisse m'accuser de négligence sur ce point. J'attends que de ton côté tu voudras bien ne pas prolonger plus longtems ton silence, et que tu me donneras des marques de cette amitié que tu me jures dans chacune de tes lettres et que tu laisses assoupir, si je ne viens pas la réveiller. Je vais te dire quelque chose de l'armée.
A notre départ de Nancy, nous vînmes aux environs d'Ulm former un corps d'armée qui prit le nom de corps d'Observation. Il étoit composé de quatre divisions et commandé par le maréchal Masséna duc de Rivoli. Ce ne fut que le 18 Avril que nous nous mîmes en mouvement pour commencer la campagne. L'ennemi s'était avancé déjà jusques en avant de Munich, mais sa plus grande force était entre Landshut et Ratisbonne. Aussi fut ce sur ce point que nous marchâmes. Je ne m'amuserai pas à te raconter toutes les victoires que nous avons remporté en Bavière, tu as du les apprendre ainsi que notre marche rapide sur Vienne où nous sommes arrivée le 10 Mai. jusques là notre régiment et même notre Corps d'Armée, à l'exception de quelques régiments, n'avait pris part à aucune affaire importante. Après avoir séjourné quelque tems dans Vienne, dont les ponts sur le Danube avaient été brûlés par l'ennemi dans sa retraite, nous en partîmes pour venir deux lieues plus bas, où l'Empereur avait décidé de passer le fleuve. Là, le Danube se partage en trois bras et forme entre le second et le troisième une ile qui peut avoir trois lieues de tour. Le 19, on s'empara de cette île et le 20 au soir deux divisions passèrent le troisième bras. Le lendemain l'ennemi qui n'avait fait aucune résistance à ce passage et qui ne paraissait pas être en force s'avança sur midi et à deux heures s'engagea un combat qui ne finit qu'avec le jour. Pendant ce tems là, les quatre divisions de notre Corps d'Armée passèrent le fleuve mais ne prirent pas grand part à l'affaire. Le lendemain 22 au point du jour commença la fameuse bataille d'Esling où l'on vit trente mille Français se battre contre cent mille Autrichiens, sans compter les milices levées à la hâte, et où les Français étaient sur le point de culbuter cette masse énorme lorsque la crue subite du Danube fit rompre nos ponts. Cet évènement nous mettant dans l'impossibilité d'avancer, ne pouvant plus être soutenu par le reste de l'armée, nous nous repliâmes et soutînmes jusqu'à la nuit les efforts de l'ennemi. Nous repassâmes alors dans l'île sans être inquiétés dans notre passage. Depuis ce jour là nous sommes dans cette île appelée isle de Lobau et que les Français ont nommé isle Napoléon. On a construit des ponts sur pilotis outre les ponts de barques qui sont rétablis, de manière que nous avons maintenant double et même triple pont pour passer les deux bras de la rive droite et dans l'isle des matériaux pour jeter plusieurs ponts quand nous voudrons passer le troisième bras pour aller à l'ennemi. Partout nous avons fait des Batteries et des redoutes, et on s'attend à un nouveau passage au premier jour. Nous avons un corps d'armée qui, réuni à l'armée d'Italie qui nous a joint le 29 mai, s'est avancé jusqu'à Raab, ville de Hongrie, à trente lieues d'ici et dont nous sommes maitres depuis le 23 du courant.
Notre régiment n'a pas beaucoup souffert à l'affaire du 22 Mai, quoiqu'il se soit battu toute la journée. Nous n' avons eu qu'un officier tué et plusieurs blessés mais aucun dangereusement. Pour moi, j'ai eu le bonheur d'en revenir sain et sauf. Mais j'oubliais de te dire que j'ai été nommé lieutenant dans une revue que nous passâmes le 9 Mai à Ems et où l'Empereur fit plusieurs promotions dans chaque régiment. Je suie dans la 9ème Compagnie du 1er Bataillon. Je suis dans ce moment à Vienne où je suis déjà venu plusieurs fois depuis que ce régiment est dans l'isle Napoléon, parce que je fais les fonctions d'officier payeur en l'absence de M. Renard qui est resté à Augsbourg avec les équipages, mais qui doit arriver au premier jour. Je finirai là ma lettre en te renouvellant mes instances pour que tu ne me fasses pas attendre ta reponse et serai toute ma vie
Ton affectionné frère
DEFAY

P.S. Tu ne manqueras pas d'assurer de mes respects mon Oncle et ma Tante, et mes Cousins et Cousines de mon amitié. Bien des choses à mes Soeurs, embrasse les pour moi qui ne sait pas quand je pourrai le faire moi même. Mes compliments à tous Parens et amie. Mille choses à ma soeur ton Epouse.
Mon adresse est toujours
A Monsieur DEFAY, officier au 4e Régiment d'Infanterie de ligne, 2ème division, 4e Corps
Armée d'Allemagne.

Not. Belluze et Olivier se portent bien, mais Renaud a été blessé le 22 à la cuisse d'une balle; je ne puis te dire comment va sa blessure parce que je ne l'ai pas vu. Il n'y a que lui de blessé de ceux de notre pays. Je ne sais pas si tu sais qu'Olivier est sergent de voltigeurs.

La suscription de la lettre est :
Monsieur
Monsieur DEFAY Rue Poisson
A Roanne
Département de la Loire
Figure également un tampon à l'encre rouge N° 18
Arm. d'Allemagne".

Le 1er juillet, le 4e de Ligne a 3 Bataillons (1964 hommes) au sein du 4e Corps Masséna, 2e Division Carra Saint Cyr (Nafziger 809GCC).

Les 5 et 6 juillet, le 4e de Ligne a 4 Bataillons au sein de la Brigade Stabenrath, 2e Division Carra Saint Cyr, du 4e Corps Masséna (Nafziger 809GCE - sources : M. Rauschensteiner, "Die Schlacht bei Deutsch-Wagram am 5. und 6. Juli 1809"; Litre, E. F., "Les Régiments d'artillerie à pied de la Garde", Paris, 1895; Buat, E., "Etude Critique d'Histoire Militaire, 1809, de Ratisbonne à Znaïm", Librairie Militaire R. Chapelot et Cie, Paris, 1909).


Situation en Juillet 1809 (côte SHDT : usuel-180907-02)

Chef de corps : BOYELDIEU Colonel - Infanterie
garnison - dépôt à : Nancy - 4e division militaire
Conscrits des départements de la Moselle - de Sambre et Meuse - de l'Escaut de 1810
JUMEL Major - Infanterie ; GAUDOUVILLE Quartier Maître Trésorier
1e bataillon commandant : Chef de Bataillon Branger - armée d'Allemagne - 4e corps - 2e division
2e bataillon commandant : Chef de Bataillon Teulle - armée d'Allemagne - 4e corps - 2e division
3e bataillon commandant : Chef de Bataillon Wiriot - armée d'Allemagne - 4e corps - 2e division
4e bataillon commandant : Chef de Bataillon Zenowitz - armée d'Allemagne - 2e corps
5e bataillon à 3C à la 11e 1/2 brigade provisoire de réserve à Schelestatt - 1C au dépôt - 11e 1/2 brigade provisoire

 

Wagram, premère journée (5 juillet 1809)

Voltigeur du 4e de Ligne d'après Carl 1809
Voltigeur du 4e de Ligne d'après Boeswilwald 1810
Caporal de Voltigeurs du 4e de Ligne d'après Bucquoy
Fig. 14 De gauche à droite : Voltigeur d'après Carl; d'après l'Album Schmidt (source : Boeswilwald); d'après les Petits Soldats d'Alsace (source : Boeswilwald); Caporal de Voltigeurs d'après Bucquoy ; Voltigeur d'après R. Forthoffer (source : Carl)

L'Empereur donne l'ordre de passer les ponts dans la nuit du 4 au 5 juillet. L'armée française compte 150000 hommes ; vis-à-vis d'elle, 140000 Autrichiens sont en position sur la rive gauche. Le 5, à trois heures du matin, le 4e de Ligne passe avec sa Division et vient se former à la gauche de la ligne par Bataillons en masse, son artillerie (par décret du 9 juin 1809, l'Empereur a attaché à chaque Régiment d'Infanterie deux pièces d'artillerie de 3 ou de 4, mais selon Rigo, la Compagnie d'artillerie régimentaire du 4e n'a été créée que le 1er novembre 1809) entre les Bataillons, en arrière du village d'Enzersdorf, qui est enlevé par le 46e. Il marche ensuite sur Breitenlée, tandis qu'Oudinot, le Prince Eugène et Bernadotte échouent dans l'attaque de Baumersdorf, Wagram et Aderklaa.

"Juillet. - Bataille d'Enzersdorf. - Le régiment commença son mouvement le 4 juillet, à sept heures du soir, et fut passer une partie de la nuit vers la partie est de l'île. Le 5, à deux heures du matin, il se mit en marche pour passer un pont établi sur le dernier bras du Danube. Ce passage fut effectué à quatre ou cinq heures du matin. Le régiment se mit en colonne par bataillon à son rang de bataille dans la division. Les voltigeurs des 1er et 3e bataillons furent envoyés dans la ville d'Enzersdorf pour y soutenir le 46e régiment de ligne, qui se trouvait engagé. Ils se précipitèrent dans les retranchements ennemis et contribuèrent à s'emparer de cette ville, que le 46e enleva et prit.
La 2e compagnie et les voltigeurs du 2e bataillon furent détachés sur la gauche, Le gros du régiment marcha sur la ville. Le 3e bataillon fut détaché dans les fossés sur la droite. Les 1er et 2e bataillons entrèrent dans la ville. Le 1er fut placé à l'intérieur et le 2e dans la rue principale; les 1re et 4e compagnies de ce bataillon furent chargées de la défense de la porte, de concert avec le 46e régiment. On resta dans cette position jusqu'à quatre heures de l'après-midi.
Le régiment sortit de la ville d'Enzersdorf pour entrer dans la plaine en avant et à l'est de cette ville. Il se ploya en colonne serrée par division dans chaque bataillon. Le reste de cette journée se passa en manœuvres générales. Le régiment bivouaqua en colonne par division, la droite en tête, à environ un quart de lieue sur la gauche, avec la division de cavalerie légère commandée par le général Lassalle.
Pertes du régiment dans celle journée : 5 sous-officiers et soldats tués et 17 blessés
" (Itinéraires et notes).

Wagram, deuxième journée (6 juillet 1809)

4e de ligne à Aderklaa
Prise du village d'Aderklaa par le 4e de Ligne. Le Régiment, qui fait partie de la Division Carra Saint Cyr, s'empare vers 7 heures d'Aderklaa d'où il devra se retirer sous la pression des masses autrichiennes (d'après Tranié et Carmignani; la Campagne de 1809).

Le 6 au matin, Masséna lance les Divisions Legrand, Saint-Cyr et Molitor à l'attaque d'Aderklaa. «Le village, entouré par un mur en terre et par les haies des jardins, offre un triple obstacle que Saint-Cyr hésite à aborder de front» (Général Pelet). Masséna arrive en calèche à la tête de la Division et ordonne d'aborder l'ennemi vigoureusement. «Aussitôt le 24e léger et le 4e de ligne se forment en colonne avec le 46e en réserve, marchent résolument sur les flancs du village, en chassent les Autrichiens .... La deuxième ligne se rompt, .... mais l'archiduc Charles arrive avec ses grenadiers; nos régiments attaqués de front et de flanc sont rejetés dans Aderklaa .... Le 46e entre alors en action et il s'en suit une mêlée sanglante dans laquelle le général Colson, les colonels Pourailly du 24e et Boyeldieu du 4e, blessés, tombent au pouvoir de l'ennemi. Les aigles des 4e et 24e furent perdues». «A la bataille de Wagram, comme si la fatalité se fut appesantie sur ce malheureux régiment, il perdit sa seconde aigle, et le 24e , qui n'avait pas voulu, à Austerlitz, le secourir sans ordres, laissa enlever ici les deux siennes» (Mémoires de Masséna). Il y a lieu de remarquer que si une aigle du 4e de Ligne a été prise, ce ne peut être que celle du ler Bataillon ou du 3e Bataillon, puisque celle du 2e, détruite par un boulet à Eylau, n'a pas été remplacée (le général Regnault parle quant à lui de l'Aigle du 3e Bataillon). D'autre part, les Notes historiques du 4e de Ligne, qui indiquent en détail les pertes subies par le Régiment à Wagram, ne font aucune allusion à la disparition d'une aigle.

Nos Régiments sont culbutés malgré leurs efforts héroïques. Les pertes sont considérables. La Division Molitor s'avance pour les dégager, reprend Aderklaa et s'y maintient, tandis que les débris de la division Saint-Cyr se reforment. Le 4e de Ligne et le 24e Légers sont réduits à quelques centaines d'hommes. Cependant Masséna reçoit l'ordre de se diriger sur Aspern pour déborder la droite ennemie. Ce mouvement s'exécute rapidement et avec le plus grand ordre, malgré le feu terrible de l'artillerie ennemie. Arrivé à Essling, le Corps d'armée se rabat sur Sussenbrünn et Léopoldau et décide l'ennemi à battre en retraite. Le 4e a eu 14 Officiers tués et 26 blessés :

Officiers tués
Officiers blessés
Chef de Bataillon Wiriot ; Capitaines Caucurte, Claverie; Lieutenant adjudant major Saint Martin; Sous lieutenants Gavarret, Linet
Colonel Boyeldieu (il a eu son cheval tué sous lui et a été blessé d'un coup de feu à la cuisse gauche; demeuré aux mains de l'ennemi); Chefs de Bataillons Zenowitz, Teullé; Capitaines Castagnet (mort le 11 août), Lafond (mort le 3 août), Villiers (mort le 19 juillet), Deligny, Thibault, Sarère, Patou, Thomas, Poujade, De Montjavoust, François, Florençon; Lieutenants Adjudants major David, Pauly; Lieutenants Alary (mort le 30), Marchand (mort le 11), Dussols (mort le 21), Astre, Lanusse, Garric, Rathelot ; Sous lieutenant Paillon (mort) , Chauffour (mort le 19 septembre), Vaches (mort le 8) , Du Rocheret, Soulairac, Blin de Bailleul, Alart (ou Alary) J., De Partz de Courtray, Poudeux, Prevel, Larrieu, Busque, Colom d'Arcine, Prévost Saint Cyr, Moissat

Rajoutons que 16 Officiers ont été faits prisonniers; 61 Sous-officiers et soldats ont été tués; 616 blessés; 326 prisonniers de guerre. A la fin de la journée, le Régiment, réduit à 5 Officiers et 300 hommes, est commandé par un simple Capitaine (Itinéraire et Notes historiques du 4e de Ligne).

"Le 6 juillet, à cinq heures du matin, on se mit en marche. Le régiment fit un changement de direction par le flanc droit. On marcha dans cet ordre. La division semblait observer et tenir en échec une forte colonne ennemie qui manœuvrait sur sa gauche; ce mouvement se prolongea environ une heure. L'ennemi semblait vouloir nous attaquer. On commanda un mouvement rétrograde; les voltigeurs de la division restèrent pour soutenir l'artillerie en avant du front. Après avoir marché environ cent cinquante pas par le troisième rang, on se remit face en tête. L'ennemi commençait à sortir de ses lignes. On marcha à sa rencontre, toujours en colonne serrée par division dans chaque bataillon. On battit la charge. La colonne marcha à l'ennemi dans l'ordre le plus imposant. Les Autrichiens avaient sur ce point leur réserve, composée de grenadiers hongrois et en nombre bien supérieur au nôtre. La charge fut si vive que tout ce qui se trouvait sur le front de la colonne française fut forcé de céder à son impétuosité. Le village d'Aderklaa fut enlevé par le 3e bataillon du régimcnt et le 46e régiment. Ce mouvement nous fit traverser la ligne ennemie de concert avec le 24e d'infanterie légère («l'Empereur attachait une grande importance à l'occupation de ce village. Il a souvent dit à cette époque : Que n'ai-je été p endant quelques minutes maitre d'Aderklaa ! On a longtemps ignoré que ce poste avait été en notre pouvoir; les rapports n'en faisaient pas mention. L'Empereur or donna une enquête sur la conduite des troupes, et il les récompensa lorsqu'il sut comment elles avaient combattu» - Général Pelet. Mémoire sur la guerre de 1809 en Allemagne, T. IV. page 210 ; note).
L'ennemi, s'apercevant que nous n'étions pas soutenus, détacha des colonnes au pas de course de ses ailes, et parvint par ce mouvement rapide à nous ôter le moyen de déployer nos masses, de sorte que nous trouvant coupés et enveloppés, il fallut se frayer un passage. Le choc devint terrible et très meurtrier. On se battit corps à corps, et le peu qui parvint à s'échapper ne le fit qu'avec des efforts inouïs. Le colonel, cherchant à se frayer un chemin à coups de sabre pour sauver son régiment, eut son cheval tué sous lui, fut blessé à la cuisse gauche et resta en cet état au pouvoir de l'ennemi.
Pertes du régiment dans cette journée. - Sous-officiers et soldats : 61 tués, 616 blessés, 326 prisonniers de guerre.
Officiers blessés : Wiriot, chef de bataillon; Saint-Martin, adjudant-major; Cocurte, Claverie, capitaines; Linet, lieutenant; Gavaret, sous-lieutenant.
Officiers morts des suites de leurs blessures : Castagnet, Alary, Villiers, Lafond, capitaines; Marchand, Dussol, lieutenants; Vacher, Chaufour, sous-lieutenants.
Officiers blessés: Boyeldieu, colonel; Teullé, chef de bataillon; Deligny, David, adjudants-majors; Sarrère, Thomas, Thibault, Patou, Poujade, François, capitaines; Rathelot, Saint-Cyr, Lanusse, Garrie, Astre, Darcine, lieutenants; Soulairac, Alary, Busque (Bertrand), Durocheret, Decourtrai, Poudinx, sous-lieutenants.
Officiers prisonniers : Boyeldieu, colonel; Paton, Thomas, Poujade, Thibault, Viguier, capitaines; Izard, Rouède, Saint-Cyr, Busque (Claude), Garrie, lieutenants ; Terrasse, Busque (Bertrand), Decourdra, Durocheret, Tierce, sous-lieutenants.
Le peu d'officiers et de soldats qui échappèrent au feu de l'ennemi ayant rejoint la première division du 3e bataillon et les voltigeurs qui avaient été détachés formaient un bataillon d'environ 300 hommes dont M. le capitaine Lanes (comme plus ancien) prit le commandement. On manœuvra le reste de la journée en suivant l'ennemi qui était en pleine retraite. On vint bivouaquer le même soir presque en face du bourg de Stamersdorf. La division resta bien dans cette position jusqu'au 7 à deux heures de l'après-midi. Il ne restait que 5 officiers pour commander le bataillon formé des débris du régiment
" (Itinéraires et notes).

Masséna poursuit l'ennemi qui se retire derrière la Thaya, et nos troupes arrivent le 11 devant Znaïm. Le 4e s'est renforcé d'un certain nombre d'Officiers et d'hommes échappés des mains de l'ennemi. La Division Saint-Cyr (4e , 46e , 24e Léger) franchit la Thaya et vient dégager la Division Legrand. L'ennemi se retire, perdant 6000 hommes. Le 4e a eu 4 Officiers blessés dont le Capitaine Viguier.

"Le 7, en partant de la position, la division se dirigea sur la route de Vienne à Znaïm : elle se porta une heure avant la nuit sur une hauteur à droite de la route; elle reçut l'ordre de se porter à une lieue en arrière de Stockrau, mouvement qu'elle exécuta en colonne par pelotons.
Le 8, la division prit les armes à la pointe du jour, traversa la petite ville de Stockrau [et] fut s'établir à une demi-lieue en avant sur la droite de la route où elle prit position.
Le 9, la division quitta la position vers sept heures du matin, marcha par pelotons sur la droite de la route. La cavalerie d'avant-garde ayant rencontré l'ennemi, on manœuvra en colonne par division, la droite en tête; on déploya les masses et on envoya les voltigeurs des régiments de la division pour éclairer la marche. La journée se passa en manœuvres. Dans le même ordre, la division bivouaqua en avant d'Hollabrünn.
Le 10 au matin, elle se mit en marche, continua à manœuvrer pendant toute la journée et vint s'établir en avant du bourg de Zetzelsdorf (?). Dans cette journée MM. Viguier, capitaine, Busque et Garrie, lieutenants, qui avaient été faits prisonniers le 6, parvinrent à s'échapper et rentrèrent au régiment.
Combat de Znaïm - Le 11 juillet au matin, on partit dans le même ordre en forçant toujours l'ennemi à se retirer.
On rencontra un défilé qu'on passa par pelotons, le 24e régiment d'infanterie légère en tête. Sitôt le défilé passé, chaque régiment forma les divisions et marcha dans cet ordre jusqu'à la vue de la ville de Znaïm. La cavalerie composée de cuirassiers avait poussé l'ennemi jusqu'au delà du pont.
Le régiment, qui avait regagné quelques hommes qui s'étaient échappés des mains de l'ennemi, était fort d'à peu près 500 hommes. Il reçut l'ordre de passer le pont et de gagner les hauteurs à droite de Znaïm. Il ne tarda pas à rencontrer l'ennemi. Le capitaine commandant envoya les tirailleurs et resta en observation a vec le reste du régiment qui, comme il a été dit ci-dessus, ne formait plus qu'un bataillon. Les tirailleurs ayant rencontré des forces supérieures furent obligés de se retirer sur le gros de la troupe. Le capitaine Lanes ordonna la charge. Le régiment repoussa l'ennemi et s'empara d'une position qu'il conserva environ deux heures. Il fut repoussé environ 200 pas et se maintint dans cette position jusqu'à huit heures du soir, heure à laquelle le feu cessa des deux côtés pour la suspension d'armes. Malgré son peu de force, le régiment, dans cette journée, continua à montrer sa bravoure et son courage accoutumé, ayant eu à se battre pendant huit heures continuelles contre cinq bataillons ennemis. Il perdit dans cette journée 11 sous-officiers et soldats tués et 117 blessés. M. le capitaine Viguier reçut deux fortes contusions. La division se rassembla le même soir et bivouaqua sur le champ de bataille
" (Itinéraires et notes).

Armistice de Znaïm (12 juillet 1809)

Lettre de libération de Boeyldieu
Reproduction de la lettre de décharge qui a été remise par les autorités militaires autrichiennes au Colonel Boyeldieu lors de sa libération (Carnet de la Sabretache).

L'armistice de Znaïm (12 juillet) arrête le 4e Corps qui prend ses cantonnements dans le cercle de Znaïm, passe dans le cercle de Krems et vient cantonner aux environs de Wurtzbourg en janvier 1810. Le Colonel Boyeldieu, qui a bénéficié d'un cartel d'échange, est libéré le 1er août 1809 (Rigo). Il rejoint son Régiment le 11.

"Le 12 juillet, environ dix heures du matin, la division se rassembla, quitta sa position en colonnes par peloton, traversa la ville de Znaïm et fut se placer à une heure en avant et sur la gauche de la ville, où elle coucha en ordre de bataille.
Le 13, la division occupa la même position. Le régiment reçut en incorporation le même jour, quatre heures après-midi, les grenadiers et soldats de son 4e bataillon, lesquels furent répartis dans les compagnies respectives suivant leur force. Le cadre dudit bataillon reçut ordre de partir le 14 pour Vienne où il devait recevoir de nouveaux ordres.
L'armistice ayant été conclu le 13, la division se mit en marche pour venir camper à Kromau, Le 15 juillet, les capitaines Paton et Thomas, qui s'étaient échappés des mains de l'ennemi, rentrèrent au régiment.
Août-Septembre, - Le régiment reçut en incorporation, le 11 août, 282 hommes provenant des compagnies du 5e bataillon; ces compagnies furent fondues comme il en a été usé pour celles du 4e bataillon.
Le 13 août, le régiment revit son colonel qui venait d'être échangé .
Le 21 du même mois arriva un détachement de 200 sous-officiers et soldats, commandés par le capitaine Poujade, sortant des prisons. MM. Izard, Rouède et Garrie, lieutenants; Terrasse, Busque (Bertrand) et Tierce, sous-lieutenants, qui avaient subi le même sort, rentrèrent le même jour
(en ce qui concerne le lieutenant Garrie, il doit y avoir erreur, cet officier s'étant échappé et étant rentré dès le 10).
Là se terminent les opérations de la campagne de 1809 où s'est trouvé le 4e régiment d'infanterie de ligne. Il regrettera toujours les pertes qu'il a éprouvées en officiers, sous-officiers et soldats, tant morts au champ d'honneur que par suite d'honorables blessures, et particulièrement celles de M. le chef de bataillon Wiriot, ainsi que celles des capitaines Castagnet, Lafond, Villiers et Alary, des lieutenants Dussol et Marchand et des sous-lieutenants Chaufour et Paillon. Le colonel, voulant rendre hommage à la vérité, ne craint pas de dire que dans toutes les affaires où le régiment s'est trouvé pendant le courant de cette campagne, comme aussi de celles qu'il a faîtes en Prusse et en Pologne, il a eu toujours à se louer du zèle, de l'activité et de la valeur des officiers, ainsi que de la bravoure des sous-officiers et soldats
" (Itinéraires et notes).

Le 31 août 1809, Michel Defay écrit à son frère, depuis le camp près de Kronau en Moravie :

"Au camp près Kronau en Moravie le 31 août 1809.
Je viens donc enfin de recevoir une lettre de toi, mon cher Frère. J'étois décidé, je t'assure, à ne plus écrire que je n'eusse eu de tes nouvelles. Je pensais bien que tu serois en peine sur mon compte, en apprenant qu'il y avait eu une grande bataille depuis ma dernière lettre, mais je voulais au moins une réponse à celles que je t'avais écrites, avant d'en faire partir d'autres. Je ne doute pas de ton amitié, mais je ne voudrais pas qu'elle se contentat de penser à moi, je voudrais qu'au moins de tems en tems elle me donnât des preuves évidentes. Tâches donc à l'avenir de ne pas me mettre dans le cas de me plaindre d'un silence qui me paraît si contraire à l'amitié qui nous unit.
Ma dernière lettre t'a donné des détails sur les journées des 21 et 22 mai. Je t'ai dit que depuis cette affaire noue étions dans l'isle Napoléon, mais qu'on s'attendait au premier jour à passer le troisième bras du Danube pour aller à l'ennemi. En effet, le 4 juillet, au soir, l'armée se mit en mouvement, et passa dans le nuit sur la rive gauche de ce fleuve. Mais le passage s'effectua plus d'une demie lieue plus bas que l'autre fois. On avait seulement fait passer depuis quelques jours une Division, pour donner le change à l'ennemi. Aussi fut-il d'autant plus étonné de voir le 5 au matin, l'armée française en bataille à sa gauche, qu'elle débordait, que tous ses retranchemens avaient été placés pour nous recevoir si nous eussions passé à la morne place que l'autre fois. Par cette manoeuvre, l'empereur rendait inutiles tous les retranchemens ennemis. Les Autrichiens furent obligés de les abandonner pour venir à nous, et l'affaire s'engagea dans une plaine à plus de deux lieues de des retranchemens. Le succès ne pouvait pas être douteux. L'ennemi ne tint pas longtems et dans cette journée on le jetta au delà de la place qu'occupait sa droite la veille. Nous restâmes maîtres du champ de bataille, et par notre position nous lui fermions le route de Hongrie. Cependant il fallait encore livrer une bataille le lendemain. L'ennemi avait reculé, mais il n'était pas en déroute, et on s'attendait bien que le lendemain il voudroit avoir sa revanche. Il fallait donc s'y préparer. Dans la nuit, l'Empereur avait fait appuyer l'aile gauche à son centre, et avait pour ainsi dire dégarni les bords du Danube. L'ennemi par un mouvement contraire avait jette beaucoup de force à sa droite, et c'était cette aile qui devait faire la plus forte attaque.
Le 6, au matin, la bataille commença de bonne heure, et bientôt on s'apperçut que l'aile droite de l'ennemi voulait doubler notre gauche et arriver aux ponts que nous avions à l'isle Napoléon. Comme notre aile gauche se trouvait très affaiblie par le mouvement que j'ai dit qu'elle avait fait sur le centre de l'armée, elle fut obligée de plier et l'ennemi fit d'abord quelques progrès, mais c'est ce qui nous fit gagner la bataille. Le Prince Charles par cette manoeuvre faisait une faute dont l'Empereur ne tarda pas de profiter qu'autant de tems qu'il lui en fallut pour bien s'assurer de la réalité du dessein de l'ennemi. Alors plus de doute que la Victoire ne fut à nous. Le centre de notre armée, où était rassemblé notre plus grande force, marcha de suite à l'ennemi, en colonnes, et en moins d'une heure le centre des Autrichiens fut culbuté et jetté à plus d'une lieue. Leur aile droite qui s'appeçût bientôt de ce mouvement n'eut rien de mieux à faire qu'à faire sa retraite en toute hâte. Dès ce moment, commença la déroute. On les poursuivit quelques lieues sur les routes de Bohême et de Moravie.
Nous avons su depuis, par des officiers du Régiment qui avaient été fait prisonniers à cette affaire et qui virent le soir et surtout le lendemain le désordre qui régnait dans la retraite que faisait l'ennemi, que jamais déroute ne fut plus complette. Je ne puis pas te dire au juste ni le nombre des prisonniers ni celui des pièces de canon que l'ennemi perdit dans cette journée glorieuse pour les français. On fait monter, je crois, à plus de vingt mille hommes les prisonniers. Le 7, au soir, notre corps d'armée se trouvait à deux ou trois lieues de Vienne sur la route de Brunn. Car il faut te dire que ces deux batailles des 5 et 6 s'étaient données, pour ainsi dire, sous les murs de Vienne. On avait commencé à peu près à trois lieues de cette ville, et le 6 en chassant l'ennemi sur la Bohême, on l'avait fait passer à la vue de la capitale, dont les habitans ont pu être témoins oculaires des deux actions. Le 6 nos avants postes étaient déjà à 6 lieues de Vienne du côté de la Moravie et à deux ou trois lieues du côté de la Bohême. Le 8 l'armée s'avança sur Nikolbourg et notre corps d'armée avec quelques régiments de cuirassiers prit la route de Boheme, la même que nous prîmes en l'an 14 quand nous poursuivions les Russes et les débris de l'armée autrichienne. Nous couchâmes le 8 à Korn-Neubourg, le 9 nous passâmes à STOLHAU, le 10 à Hollabrug et le 11 au matin nous étions à la vue de Znaim. L'ennemi paroissait vouloir défendre cette ville. L'action s'engagea de bonne heure, on se battit une partie de la journée sans faire de grands progrès, mais, sur le soir, l'armée d'Italie qui venait du côté de Nikolsbourg parut sur les hauteurs à la gauche de l'ennemi qu'elle allait tourner, lorsque l'Empereur d'Autriche envoya au vice-roi d'Italie qui commandait ce corps d'armée, le prince de Lichtenstein pour demander qu'on fit cesser le feu parce qu'il voulait négocier un armistice. L'empereur à qui le Vice Roi fit part de ce message donna les ordres pour que le feu cessât. L'ennemi depuis quelques instans vouloit cesser de tirer et crioit aux tirailleurs avancés de ne plus tirer, qu'il y avoit suspension d'armes, mais on n'en voulait rien croire. On resta en présence jusqu'au lendemain qu'on nous annonça un armistice pour un mois. L'armée ennemie nous a cédé plusieurs lieues de terrain et se retire en Bohême et sur Olnuitz. Ainsi nous restons maîtres de presque toute la Moravie, d'une grande partie de la Hongrie, de toute l'Autriche et des pays méridionaux jusqu'à l'Italie. Notre corps d'armée occupe le ville de Znaim et les environs. Notre division est campée à sept lieues plus au nord près de le petite ville de Kronau. Nous ne savons rien ici de ce qui se passe au sujet de la paix ou de la guerre, tantôt on nous annonce l'une, tantôt l'autre. Cependant l'armistice qui devait finir le 27 Août en y comprenant les quinze jours d'avertissement, dure encore aujourd'hui 31, ce qui fait croire qu'elle a été prolongée, et que l'on négocie toujours.
A l'affaire du 6 nous eumes plusieurs officiers faits prisonniers dans une charge que fit le Régiment, avec la plus grande intrépidité, mais dans laquelle par trop de zèle il se jette au milieu de l'ennemi et où il fallut pour s'en retirer se battre avec la bayonnette. Le moindre des recrues s'est battu là comme un héros, et si nous avons eu plusieurs hommes prisonniers, c'est que nous fumes accablés par le nombre. Tous nos prisonniers viennent d'être échangés et sont rentrés au Régiment qui se trouve aussi fort maintenant en hommes qu'avant la campagne. Il est vrai que nous avons reçu deux détachements de renfort. Nous n'avons eu que très peu de monde mort sur le champ de bataille, mais assez de blessés, dont cependant beaucoup sont déjà rentrés. Nous avons perdu quelques officiers morts de leurs blessures. Il est inutile de te dire que je suis sorti sain et sauf, et que je jouis dans ce moment d'une santé aussi bonne que je puis la désirer et que je te la souhaite. L'air que nous respirons ici dans notre camp qui se trouve sur une hauteur nous donne un appétit admirable.
Je voudrais que tu me dirois dans ta réponse qui, j'espère, ne se fera pas tant attendre que les autres, si on travaille au pont de pierre ou s'il est fait, enfin dans quel état il est maintenant.
Adieu, cher Frère, porte toi bien et crois moi pour toujours
Ton affectionné
DEFAY.
P.S. Assure de mon respect mon Oncle et ma Tante. Mes amitiés à mes Cousins et Cousines. Mille choses à nos Soeurs, embrasse les pour moi. Mes complimens à notre Frère Flandrin, et mes amitiés à mes neveux. Embrasse pour moi notre Soeur ton Epouse que je ne puis avoir le plaisir de le faire moi même, et qu'il faut que je me contente de faire des voeux pour son bonheur. Mes complimens à tous nos Parents et amis.
Je ne puis te donner des nouvelles positives de Renaud, il a été blessé à la cuisse et depuis qu'il est à l'hopital, on n'a pas eu de ses nouvelles. Quant à Blanc, il a été aussi blessé le 6 juillet mais il est presque guéri et il doit revenir de l'hopital, au premier jour; sa blessure n'aura pas de suites fâcheuses. Le cousin Augagneur fut fait prisonnier le 6, et il est de retour des prisons avec les autres; il se porte bien.
Mon adresse est toujours la même.

La lettre porte la suscription : A Monsieur".

"Octobre. - Le 11 octobre, le régiment, ainsi que la division, leva le camp de Kromau et vint prendre des cantonnements à Teykowitz, Biechazowitz, Könitz et environs où il resta jusqu'au 15 inclus.
Le 14, la paix entre l'Autriche et la France fut signée entre le ministre des Relations extérieures, Champagny, et le prince de Lichtenstein.
Le 16, le régiment coucha au village de Lükau et environs.
Le 17, passé par Frein et Drosendorf et venu prendre des cantonnements à Waydhoffen, sur la Thaya, et environs où le régiment est resté jusqu'au 2 novembre inclus
" (Itinéraires et notes).

Situation en Octobre 1809 (côte SHDT : usuel-180910-42)

Chef de corps : BOYELDIEU Colonel - Infanterie
garnison - dépôt à : Nancy - 4e division militaire
Conscrits des départements de la Moselle - de Sambre et Meuse - de l'Escaut de 1810
JUMEL Major - Infanterie ; GAUDOUVILLE Quartier Maître Trésorier
1e bataillon commandant : Chef de Bataillon Branger - armée d'Allemagne - 4e corps - 2e division
2e bataillon commandant : Chef de Bataillon Teulle - armée d'Allemagne - 4e corps - 2e division
3e bataillon commandant : Chef de Bataillon Wiriot - armée d'Allemagne - 4e corps - 2e division
4e bataillon commandant : Chef de Bataillon Zenowitz à Nancy - 4e division militaire
5e bataillon à dépôt - 11e 1/2 brigade provisoire

Le 26 octobre, le soldat Pierre Henrotte, originaire de Glons (Ourthe), incorporé dans le 1er Bataillon, 1ère Compagnie, et qui a participé à toutes les grandes batailles, écrit depuis Kromau : "Je n'ai pu vous récrire plus tôt, parce que nous avons toujours été en route. Je vous dirai que le sieur Jean Willem est mort, et Tilman Bovendael a été tué le 22 du mois de mai. Je suis resté seul et n'ai point reçu de blessure. Mais mon camarade de droite et celui de gauche ont été tués...". Revenu dans son village natal en 1810, Pierre Henrotte ateste, le 21 août 1810, en présence de quatre témoins et du maire de Glons, que son compatriote Bovendael a été tué à ses côtés à la bataille d'Essling du 22 mai 1809, d'un coup de boulet à la poitrine. Signalé comme disparu et non comme mort au champ d'honneur, Bovendael avait été porté sur la liste des déserteurs, ce qui avait procuré à ses parents beaucoup d'avanies, que fit cesser cette déclaration (E. Fairon, H. Heuse : "Lettres de grognards", 1936; lettre N°112).

Selon Rigo, le 4e de Ligne se trouvait le 1er novembre 1809 à Waydhoffen, petit village de la Haute Autriche. Il fait toujours partie du 4e Corps de l'Armée d'Allemagne (Masséna), Division Dessaix, Brigade Dalesme. Ses trois Bataillons (1er, 2e et 3e) totalisent 2054 hommes, 60 Officiers et une Compagnie d'artillerie de 58 soldats commandés par 2 Officiers.

Notons qu'un ordre de l'Empereur, daté de paris le 21 novembre 1809, indique qu'une revue doit avoir lieu le 26 à Paris; cette lettre indique que "tous les hommes armés et habillés ... seront mis sur le premier rang; tous les éclopés; tous les ouvriers, enfin tous ceux qui ne sont pas habillés seron au deuxième rang"; parmi les Régiments qui doivent participer à la parade, figure le 4e de Ligne (quelle partie ? - Napoélon, correspondance inédite, T3, N°3759).

"Novembre. - Le 3, il a cantonné à Zwettel et environs. Il est resté dans ses cantonnements jusqu'au 18 décembre 1809 exclusivement.
Décembre - Le 18, le régiment a quitté Zwettel et est venu coucher à Kirchbach et environs. Le 19, il y a séjourné. Le 20, il coucha à Münchendorf et environs.
Le 21, il prit des cantonnements aux environs de Freistadt et occupa Guttau, Schonau, Weissembach, Kefermarkt et environs. Le 27, les trois bataillons changèrent de cantonnements, mais l'état-major du régiment resta à Guttau; ils occupèrent Guttau, Leonarht, Refermarkt, Rimbach, Lasberg et environs.
Le 30, il quitta ses cantonnements et vint se plotonner (sic) à Gallneunkirchen et environs où il coucha.
Le 31, il a couché à Lintz, Urfahr et environs
" (Itinéraires et notes).

Le 1er janvier 1810, Michel Defay adresse la lettre suivante à son frère :

"Division N° Empire Français
A Lintz le 1 janvier 1810
L'Officier payeur du 4em Régiment d'Infanterie de ligne
J'attendais, mon très cher Frère, une réponse à ma lettre du 31 Août dernier, mais avec toi il faut attendre longtems. Je ne laisserai donc pas échapper l'occasion du renouvellement de l'année pour t'exprimer les voeux que je fais pour que tu sois heureux, que tu voyes tes désirs s'accomplir; que cette nouvelle année soit suivie de plusieurs autres, enfin que ton bonheur soit inaltérable.
Je ne serai pas long aujourd'hui, parce que je suis pressé de partir. Tu ne sais pas que nous sommes en route et que nous quittons l'Autriche pour nous rapprocher de France ? Notre destination est Wurzbourg sur le Mein. Nous sommes partis avant hier de nos cantonnemens, nous rentrerons en Bavière par Scharding, nous continuerons notre route par Landshut, Ingolstadt et Ansbach et nous arriverons le 22 janvier à Vurzbourg. Nous devons prendre de nouveaux cantonnemens aux environs de cette ville.
Tu verras par la tête de ma lettre que je suie officier payeur. J'ai été nommé à cet emploi par décret du 25 septembre dernier, en remplacement de M. Renard qui est passé capitaine. J'ai entrepris là une grande affaire, oà j'aurai bien du tracas, mais je n'ai pas pu m'en défendre. Il s'agit maintenant de me tirer d'affaire. J'espère qu'avec du zèle et de l'activité je pourrai en venir à bout honorablement.
Je finis parce que j'ai six lieues à faire aujourd'hui. Une autre fois, je serai plus long. Adieu, cher frère, aimes toujours
Ton affectionné frère et ami
DEFAY
P.S.Je te prie de présenter mes voeux pour la nouvelle année à mon Oncle et à ma Tante et d'embrasser mes cousins et cousines. J'embrasse de tout mon coeur nos Soeurs à qui je souhaite pour ce nouvel an toute sorte de bonheur. Ne manques pas de dire pour moi bien des choses à notre beau frère Flandrin, à qui je recommande le soin du bonheur de notre Soeur ainée. Je n'oublierai pas ma Soeur ton Epouse. Depuis longtems, je désire faire sa connaissance, mais ce tems là est peut être encore bien reculé. Embrasses la pour moi en attendant l'heureux moment où je pourrai jouir de cette faveur. J'embrasse bien les enfans et surtout ton aînée à qui tu peux déjà parler de son Oncle. Mon adresse est :
A Monsieur
Defay Officier payeur du 4e Régiment d'infanterie de ligne, 2e Division, 4e Corps, Armée d'Allemagne
à Vurzbourg

La lettre porte la suscription :
A Monsieur
Monsieur DEFAY
rue Poisson à Roanne
Département de la Loire

En outre un cachet à l'encre noire
N° 32
DALLEM".

"1810
Janvier - Le 1er , tout le régiment a passé le Danube à Urfahr (faubourg de Lintz) et couché à Efferding et environs.
Le 2, à Bayerbach et environs.
Le 3, à Scharding et environs. Le 4, il y séjourna et eut une inspection de propreté.
Le 5, le régiment, en quittant l'Autriche, a passé l'Inn à la sortie de Scharding et est venu coucher à Pfarkirchen et environs (en Bavière).
[Le régiment continue sa route par Landshut, Neustadt, Ingolstadt, Weissemburg, Anspach, Oppenheim].
Le 21, [couché] à Ochsenfurt et environs. Ce même jour, les 1er et 2e bataillons passèrent le Main à Ochsenfurt.
Le 22, l'état-major et le 3e bataillon passèrent le Main et tout le régiment arriva à Würtzburg où il coucha après avoir été passé en revue par M. le général de division comte Dessaix
(remplaçant, à la tête de la division, le général Carra Saint-Cyr nommé gouverneur de Dresde).
Le 23, le régiment prit ses cantonnements à Arnstein, Gemünden, Carstadt, Olbach, Stetten, Werneck et environs, où il resta jusqu'au 1er février
" (Itinéraires et notes).

Situation en Janvier 1810 (côte SHDT : usuel-181001-02)

Chef de corps : BOYELDIEU Colonel - Infanterie
garnison - dépôt à : Nancy - 4e division militaire
Conscrits des départements de la Moselle - de Sambre et Meuse - de l'Escaut de 1810
JUMEL Major - Infanterie ; GAUDOUVILLE Quartier Maître Trésorier
1e bataillon commandant : Chef de Bataillon Branger - armée d'Allemagne - 4e corps - 2e division
2e bataillon commandant : Chef de Bataillon Teulle - armée d'Allemagne - 4e corps - 2e division
3e bataillon commandant : Chef de Bataillon Wiriot - armée d'Allemagne - 4e corps - 2e division
4e bataillon commandant : Chef de Bataillon Zenowitz à Nancy - 4e division militaire
5e bataillon à dépôt

En février 1810, le 4e de Ligne tient garnison en Hollande : il caserne à Bois-le-Duc, Bommel, Heussden.

"Février. - Le régiment s'est plotonné (sic) à Arnstein et environs.
Le 2, il a couché à Würtzburg. Le 3, il a passé le Main à Würtzburg, la Tauber à Bischofsheim et a couché dans cette dernière ville et environs.
[Le 4e de ligne continue sa route par Obernburg, Seligenstadt, Francfort, Königstein, Nieder-Selders «village renommé par sa source d'eau minérale»), Dielz, Siegburg; «pour venir dans cette dernière ville, le régiment a passé la Sieg sur un pont volant»]
Le 14, le régiment a passé l'Ayger près de Cologne et est venu coucher à Mühlheim (sur le Rhin) et environs.
Le 15, il fut réuni à [Benrath] ( en blanc sur le manuscrit ), magnifique palais du grand-duc de Berg. Il continua sa marche sur Verhau, faubourg de Düsseldorf où, à son arrivée, il fut passé en revue par le sous-inspecteur Morin. Ce même jour il coucha à Düsseldorf.
Le 16, les 1er et 3e bataillons ont passé la Roër : le 1er à Ruhrort et le 3e à Mühlheim (sur la Roër) où ils ont couché; l'état-major et le 2e bataillon ont couché à Duisburg .....
Le 18, le régiment est arrivé à Wesel et a été passé en revue par le sous-inspecteur Allite
(cet inspecteur aux revues n'était autre que le fameux conventionnel qui, le 11 août 1792 avait fait décréter le renverserment des statues des rois et leur remplacement par celle de la Liberté. Il avait été nommé sous-inspecteur après le 18 brumaire ). Ce même jour les 1er et 2e bataillons ont passé le Rhin sur des barques et sont venus coucher le 1er à Rudrid et le 2e à Xanten. Ces deux villes sont situées sur la rive gauche du Rhin. L'artillerie ( il s'agit de l'artillerie régimentaire dont l'Empereur avait doté chaque corps par décret du 9 juin 1809 ) et le 3e bataillon ont couché à Wesel.
Le 19, le 3e bataillon et une partie de l'artillerie ont passé le Rhin et tout le régiment a couché à Clèves, département de la Roër.
Le 20, les 1er et 2e bataillons ont passé la Meuse à Grave en Hollande et ont couché le 1er à Berchem et le 2e à Grave. Le 3e est resté à Humen sur la rive droite de la Meuse.
Le 21, le régiment a pris ses cantonnements en Hollande. A cet effet, le 3e bataillon a passé la Meuse à Grave et tout le régiment a occupé Oss, Berchem, Geffen et Niuland.
Le 22, le 3e bataillon a évacué Geffen et Niuland, villages qui ont été occupés par la division Puthod; à dater de cette époque, l'état-major et le régiment ont été établis à Oss, Berchem, Haren, Macharen, Ogen, Magen, etc., villages situés sur la rive gauche de la Meuse, où il est resté jusqu'au 22 mars exclusivement.
Mars. - Le 23, le régiment a quitté ses cantonnements et est venu coucher à Bois·le-Duc.
Le 24, il s'est embarqué et est venu tenir garnison à savoir : les deux premiers bataillons à Bommel, dans l'ile de ce nom; le 3e à Heusden, Gorcum, etc. Il est resté dans ces différents endroits jusqu'au 24 avril inclus.
Avril. - Le 25, le 3e bataillon a quitté Heusden et environs pour se rendre à Boxtel. Il a été relevé par le 2e bataillon à Heusden.
Le 29, le 1er bataillon et l'état-major du régiment sont arrivés à Bois-le-Duc. Le 30, l'artillerie régimentaire, les grenadiers et voltigeurs du 2 e bataillon et tout le 3e bataillon sont arrivés à Bois-le-Duc et y ont caserné. L'artillerie seulement a cantonné dans un village non loin de la ville. Pendant ce temps, les quatre compagnies de fusiliers du 2e bataillon gardaient Bommel, l'île de ce nom et la rive gauche de la Meuse
" (Itinéraires et notes).

Situation en Avril 1810 (côte SHDT : usuel-181004-02)

Chef de corps : BOYELDIEU Colonel - Infanterie
garnison - dépôt à : Nancy - 4e division militaire
Conscrits des départements de la Moselle - de Sambre et Meuse - de l'Escaut de 1810
JUMEL Major - Infanterie ; GAUDOUVILLE Quartier Maître Trésorier
1e bataillon commandant : Chef de Bataillon Branger - Grande armée - division Puthod
2e bataillon commandant : Chef de Bataillon Teulle - Grande armée - division Puthod
3e bataillon commandant : Chef de Bataillon Wiriot - Grande armée - division Puthod
4e bataillon commandant : Chef de Bataillon Zenowitz à Nancy - 4e division militaire - Grande armée
5e bataillon à dépôt

En mai 1810 (selon La Sabretache), le 4e reprend la route de France, et est envoyé au camp de Boulogne et tient garnison à Calais.

"Mai (à la date du 1er mai, le 4e de ligne passa à la division Puthod, ancienne Boudet, du 4e corps). - Le 5, le régiment a pris les armes pour se former en haie dans la ville de Bois-le-Duc et y attendre Leurs Majestés Impériales qui y sont arrivées à dix heures du soir, ainsi que Leurs Majestés le Roi et la Reine de Westphalie, les princes Vice-Roi d'Italie et de Neuchâtel et la duchesse de Montebello.
Le 6, au matin, le Prince de Neuchâtel a passé le régiment en revue et, à cet effet, les quatre compagnies de fusiliers qui étaient détachées ont rejoint. Le même jour, à trois heures après-midi, S. M. l'Empereur l'a encore passé en revue par un temps très pluvieux et a donné de l'avancement et six décorations.
Le 7 Leurs Majestés ont quitté Bois-le-Duc et, à cet effet, le régiment a pris les armes à six heures du matin.
Le 8, le 1er bataillon est parti pour Nimègue. Le 9, les quatre compagnies de fusiliers du 2e bataillon sont retournées prendre leurs postes le long de la Meuse. Le 10, le 3e bataillon s'est rendu à Grave et y a caserné.
Le 17, le 3e bataillon a quitté Grave et est venu à Bois-le-Duc pour y faire le service avec les grenadiers, 1re compagnie et voltigeurs du 2e bataillon. Il a été relevé à Grave par quatre compagnies du 1er. Les trois compagnies du 2e étaient détachées ainsi qu'il suit : la 2e compagnie au fort Löwenstein, la 3e à Heusden et la 4e à Gorcum.
Le 22, S. E. le ministre Dejean est arrivé à Bois-le-Duc et une visite de corps lui a été faite.
Le 26, le régiment qui, la veille, avait été réuni à Bois­le-Duc
(le 4e de ligne avait été désigné pour se rendre, avec ses trois bataillons de guerre, au camp de Boulogne. Le 4e bataillon se reformait au dépôt, à Nancy), a quitté cette ville et est venu coucher à Tilburg et environs. Le 27 à Thunhout. Le 28, à Anvers; le 29, séjour.
Le 30, au point du jour, le régiment a été embarqué et a traversé l'Escaut devant Anvers et est venu coucher à Saint-Nicolas et environs. Le 31, à Gand.
Juin-Août. - Le 1er à Ecloo et environs. Le 2, à Bruges. Le 3, le régiment a séjourné à Bruges et a eu une inspection de linge et chaussure.
Le 4, à Ostende. Le 5, à Nieuport.
Le 6, à Dunkerque où, à son passage, le corps d'officiers du 3e régiment d'infanterie légère, qui y était en garnison, a traité celui du 4e.
Le 7, à Gravelines et environs. Le 8, à Calais, sa destination. Le 12, au matin, le 3e bataillon s'est rendu aux camps de Wimereux et d'Ambleteuse où il avait reçu l'ordre d'aller camper. Depuis son arrivée à Calais, le régiment est passé sous les ordres du général de division Vandamme.
Le 16, tout le corps d'armée du général Vandamme a eu une fausse alerte et a pris les armes au point du jour
" (Itinéraire et notes).

Situation en Juillet 1810 (côte SHDT : usuel-181007-02)

Chef de corps : BOYELDIEU Colonel - Infanterie
garnison - dépôt à : Nancy - 4e division militaire
Conscrits des départements de la Moselle - de Sambre et Meuse - de l'Escaut de 1810
JUMEL Major - Infanterie ; GAUDOUVILLE Quartier Maître Trésorier
1e bataillon commandant : Chef de Bataillon Branger à Calais - camp de Boulogne - Grande armée
2e bataillon commandant : Chef de Bataillon Teulle à Calais - camp de Boulogne - Grande armée
3e bataillon commandant : Chef de Bataillon Wiriot à Calais - camp de Boulogne - Grande armée
4e bataillon commandant : Chef de Bataillon Zenowitz à Nancy - 4e division militaire - Grande armée
5e bataillon à dépôt

"Septembre. - Le 2, le 1er bataillon s'est rendu à Dunkerque : il y a relevé le 3e régiment d'infanterie légère qui se rendait à une autre destination. A son passage à Calais, ce régiment a reçu le même accueil qu'il avait fait au 4e lors de son arrivée à Dunkerque.
Le 1er septembre, le régiment a reçu … congés de semestre et les a délivrés aux officiers, sous-officiers et soldats qui y avaient droit
" (Itinéraires et notes).

Le 1er octobre, nous retrouvons le 4e de Ligne à Boulogne, Dunkerque et Calais (Historique Régimentaire). En octobre, le 1er Bataillon est à Dunkerque, les 2e et 3e à Calais, et le 4e à Nancy. Calais où l'on appréhende une attaque, lit-on dans une lettre datée du 2 octobre 1810 de Jean Laurent Adam, natif de Stavelot et soldat au 2e Bataillon, 1ère Compagnie : "Il a été "parlance" que les Anglais viendraient le 1er octobre nous attaquer. Mais ils ne sont pas venus, Dieu merci. Nous sommes toujours en garnison à Calais, pas trop bien et il nous faut toujours acheter le vin et le pain bien cher, à 5 sols la livre" (E. Fairon, H. Heuse : "Lettres de grognards", 1936; lettre N°264).

Dans le même mois, le 4e est dirigé sur le Havre, où il passe la majeure partie de l'année 1811.

"Octobre. - Le 19, les 2e et 3e bataillons furent réunis à Boulogne où ils couchèrent. Le 20, le 1er bataillon, qui était à Dunkerque, ayant reçu une feuille de route à part, voyagea isolément et fut dirigé sur Dieppe.
Le 20, les 2e et 3e bataillons couchèrent à Montreuil et environs. Le 21, à Rue et environs. Le 22, à Abbeville. Le 23, à la ville d'Eu et environs. Le 24, à Dieppe; le 25, séjour. Le 26, à Cany et environs. Le 27, à Goderville et environs.
Le 28, au Havre. Ce même jour, le 1er bataillon est arrivé à Dieppe et a été, ainsi que les deux derniers bataillons, sous les ordres du général Magallon de la Morlière.
Novembre. - Le 10, un ouragan des plus terribles a inondé la ville du Havre et tous ses environs. Les dégâts qu'il a occasionnés sont incalculables et les casernes de la garnison ont été si endom magées que 700 hommes du régiment ont été forcés de loger chez l'habitant.
Le 12, à dix heures du soir, les deux frégates françaises, l'Elisa et l'Amazone, sont sorties du Port du Havre où elles étaient depuis dix-huit mois; elles avaient ordre de se rendre à Cherbourg
" (Itinéraires et notes).

Situation en Janvier 1811 (côte SHDT : usuel-181101-02)

Chef de corps : BOYELDIEU Colonel - Infanterie
garnison - dépôt à : Nancy - 4e division militaire
Conscrits des départements de la Moselle - de Sambre et Meuse - de l'Escaut de 1810
JUMEL Major - Infanterie ; GAUDOUVILLE Quartier Maître Trésorier
1e bataillon commandant : Chef de Bataillon Branger à Havre - 15e division militaire - Grande armée
2e bataillon commandant : Chef de Bataillon Teulle à Havre - 15e division militaire - Grande armée
3e bataillon commandant : Chef de Bataillon Chavannes à Dieppe - 15e division militaire - Grande armée
4e bataillon commandant : Chef de Bataillon Zenowitz à Nancy - 4e division militaire - Grande armée
5e bataillon à dépôt

En dehors de la correspondance de service, nous ne connaissons qu'un nombre infime de lettres émanant du Colonel Boyeldieu. En voici une écrite pendant son séjour au Havre, à l'un de ses cousins qui lui avait recommandé de jeunes compatriotes (Papiers du Général Boyeldieu ). Au ton aimable et familier de cette lettre, on reconnaîtra que Boyeldieu, malgré sa carrière rapide et brillante, est demeuré simple et sans morgue :

«A Monsieur Ménard à Monsures, canton de Conty, département de la Somme, par Amiens.
Au Havre, le 27 mars 1811.
Mon cher cousin,
En réponse à votre lettre du 21 de ce mois, je vous en adresse ci-joint une pour mon quartier maître que vous pourrez donner aux nommés Louis Dragonne et J.-Bte Derogy pour se rendre au dépôt de mon régiment à Nancy. Si d'après leur demande ils obtiennent d'y entrer, vous pourrez également leur donner qu'à votre recommandation et [à] la bonne opinion que vous me donnez d'eux, je ferai tout ce qui dépendra de moi pour leur être utile. Vous me parlez de reconnaissance, mon cher cousin, pour ce que je pourrai faire en faveur de ces jeunes gens; vous ne m'en devez aucune; je vous prie de croire que je m'estimerai très heureux si j'ai pu saisir l'occasion de faire quelque chose qui puisse vous être agréable.
Quant au petit cousin Cauchy, de Croissy (
Village voisin de Monsures, dans le département de l'Oise), je lui adresse aussi une lettre de recommandation pour mon quartier-maître par l'intermédiaire de mon oncle l'abbé (L'abbé Ansiaume, frère de la mère de Boyeldieu).
Je vous remercie des bonnes nouvelles que vous me donnez de la santé de ma mère ainsi que nos autres parents. Oserai-je vous prier d'être mon interprète et de les embrasser pour moi, sans oublier l'aimable cousine Frosine qui a bien voulu se rappeler de moi et au souvenir de laquelle je suis très sensible.
Recevez, je vous prie, cher cousin, les nouvelles assurances de ma sincère amitié et veuillez toujours me croire votre dévoué parent et ami.
Baron BOYELDIEU
».

Le 10 mars, le Colonel Boyeldieu sollicite un congé de six semaines dans le but de se rendre à Paris pour affaires. Ce congé lui est accordé par l'Empereur le 19 avril sur la proposition du Ministre, «le 4e régiment d'infanterie de ligne, qui est au Havre faisant un service peu actif» (Archives administratives de la Guerre. Dossier Boyeldieu).

Situation en Avril 1811 (côte SHDT : usuel-181104-02)

Chef de corps : BOYELDIEU Colonel - Infanterie
garnison - dépôt à : Nancy - 4e division militaire
Conscrits des départements du Cher - de la Côte d'Or - de l'Orne de 1811
JUMEL Major - Infanterie ; GAUDOUVILLE Quartier Maître Trésorier
1e bataillon commandant : Chef de Bataillon Branger à Havre - 15e division militaire - Grande armée
2e bataillon commandant : Chef de Bataillon Teulle à Havre - 15e division militaire - Grande armée
3e bataillon commandant : Chef de Bataillon Chavannes à Dieppe - 15e division militaire - Grande armée
4e bataillon à Nancy - 4e division militaire - Grande armée
5e bataillon à dépôt

Situation en Juillet 1811 (côte SHDT : usuel-181107-02)

Chef de corps : BOYELDIEU Colonel - Infanterie garnison - dépôt à : Nancy - 4e division militaire
Conscrits des départements du Cher - de la Côte d'Or - de l'Orne de 1811
BONY Major - Infanterie ; GAUDOUVILLE Quartier Maître Trésorier
1e bataillon commandant : Chef de Bataillon Branger à Dieppe - 15e division militaire - Grande armée
2e bataillon commandant : Chef de Bataillon Teulle à Havre - 15e division militaire - Grande armée
3e bataillon commandant : Chef de Bataillon Chavannes à Havre - 15e division militaire - Grande armée
4e bataillon commandant : Chef de Bataillon Evers à Havre - 15e division militaire - Grande armée
5e bataillon à dépôt

Le 21 mai 1811, Michel Defay adresse depuis Le Havre la lettre suivante à son frère :

"EMPIRE FRANCAIS
Au Havre le 21 Mai 1811
L'Officier payeur
du 4e Régiment d'Infanterie de Ligne
J'ai donc enfin reçu une lettre de toi, Cher Frère, et je t'assure que j'avois promis de ne t'écrire que lorsque j'aurais eu de tes nouvelles. Comment tu as pu laisser écouler plus de six mois sans daigner répondre à ma dernière lettre. Depuis longtems ce silence m'inquiétait lorsqu'enfin j'ai reçu à un mois et demi de date, cette lettre où tu m'apprends que tu as été malheureux. A cette nouvelle, tout mon ressentiment cesse, et je m'empresse de t'offrir les consolations de l'amitié. Je prévoyais déjà tout ce que tu devais attendre de notre beau-frère Flandrin, et tu as du te mettre en garde contre ses avides prétentions. Tout est donc enfin terminé. J'attends le détail que tu me promets. J'espère au moins ne rien voir dans votre dernier arrangement qui ne soit selon la justice. Je sens bien que toutes ces traccasseries ont dû t'affecter beaucoup. Oui, tu n'as pas pu prendre le dessus, et tu as succombé à tant d'embarras. Il faut avoir plus de courage, Cher Frère, et ne pas se laisser abattre si facilement. J'espère que ta convalescence sera courte et que tu recouvreras cette santé dont tu as tant besoin. C'èst du moins là l'objet de tous mes voeux.
Nous formons, dans ce moment, dans le régiment, deux bataillons d'élite, voltigeurs et grenadiers, qui doivent partir au premier jour pour aller former une armée en Allemagne. Je ne crois pas être du nombre de ceux qui partiront. Je pense que l'on nommera un autre officier payeur pour ces deux bataillons, et que je resterai avec le reste du régiment, qui probablement est encore ici pour longtems.
Olivier n'a pu me remettre ta lettre, comme il s'en était chargé, parce qu'il a trouvé sa compagnie détachée à plus de 40 lieues d'ici, dans le département de l'Orne, où elle est en colonne mobile avec les deux autres compagnies de voltigeurs du régiment, pour faire rejoindre les conscrits réfractaires, mais il me l'a fait remettre par une occasion qu'il a trouvée.
Je finirai là en te répétant que j'attends une réponse prochaine et suis toujours ton frère et ami DEFAY.
P . S.
Je te charge de présenter mes respects à mon Oncle et ma Tante, mes amitiés à nos Soeurs et mes complimens à toute la famille. J'embrasse de coeur ma Soeur ton épouse et mes petits neveux.

Suscription :
A Monsieur
Monsieur DEFAY Rue Poisson
A ROANNE
Loire
".

Le 21 juillet 1811, le Colonel Boyeldieu est nommé Adjudant général dans la Garde impériale avec rang de Général de Brigade. Il demeure quelques semaines encore à son Régiment, qui retourne au camp de Boulogne vers la fin d'août. Le 4e arrive à Boulogne le 2 septembre.

Le 15 septembre, la situation du Camp de Boulogne, placé sous le commandement de Ney, est la suivante : 1ère Division Razout, 2ème Brigade, 4e de Ligne au camp de gauche.

Le même jour, le nouvel Adjudant-général Boyeldieu est présenté à l'Empereur, au palais de Compiègne, après la messe suivant l'usage, en même temps que deux autres Officiers généraux récemment promus, les barons Michel et Dériot (A. Janvier. - Le général de division baron Boyeldieu. Notice biographique lue à la séance de l'Académie d'Amiens, le 13 août 1880. - Amiens, Piteux, 1880, p. 16). Après quoi, Boyeldieu retourne prendre quelque repos auprès des siens, à Monsures. Il y a la surprise d'y trouver une lettre émanant du corps d'officiers du 4e de ligne et une épée d'honneur offerte par ces derniers (papiers du général Boyeldieu). Il est être profondément sensible à ce respectueux témoignage d'estime et d'affection, comme en témoigne la lettre suivante :

«Au camp de Boulogne, le 15 septembre 1811
Les officiers du 4e régiment de ligne à M. le baron Boreldieu, général de brigade, adjudant-général dans la Garde impériale.
Général,
Nous n'essaierons plus de renouveler l'expression des regrets pénibles que votre départ nous cause. Vous ne douterez jamais de leur sincérité si vous daignez vous rappeler ce que vous fûtes pour nous. C'est sous vos ordres que le régiment justifia tant de fois son ancienne et glorieuse réputation et c'est à vous qu'il doit aujourd'hui cette belle discipline qui le distingue et lui mérite partout des éloges si flatteurs.
Cette adresse a pour but de vous offrir un gage des sentiments d'amour et de reconnaissance dont nos cœurs sont remplis. Nous vous prions d'agréer une épée comme l'objet le plus digne de vous et le seul que nous puissions vous présenter. Que cette épée seconde dignement votre valeur et qu'elle vous serve à défendre une vie précieuse pour laquelle chacun de nous ferait volontiers le sacrifice de la sienne. Enfin, qu'elle vous rappelle dans toutes les circonstances ceux qui ont le bonheur de vous l'offrir, et devienne l'instrument de votre gloire, comme elle est le pur hommage de notre reconnaissance et de nos vœux les plus chers
(note de la Sabretache : l'épée offerte au général Boyeldieu est conservée au Musée de Picardie, à Amiens. Elle est placée dans une vitrine, sous un portrait en pied de Boyeldieu en tenue de général de division. Ce tableau, offert au Musée le 1er mai 1873 par MM. Boyeldieu, Dragonne et Magniez, neveux du général, a été peint vers 1872 par Ch. Crauk qui s'est vraisemblablement servi, pour la tête, du portrait peint à Freising en 1806. Le tableau du musée d'Amiens, pieux hommage familial, n'offre donc au point de vue documentaire qu'un intérêt secondaire )». (Suivent les signatures.)

A cette respectueuse adresse (Note de la Sabretache : «M. le baron Boyeldieu, colonel du 4e régiment de ligne, a été promu au grade d'adjudant-général dans la Garde Impériale. Ses rares qualités le font regretter du corps qu'il commandait. Les officiers de ce régiment viennent d'adresser une épée à leur digne chef comme un témoi gnage de leur estime, de leur reconnaissance et de leur affection et ils ont désiré que l'expression de leurs sentiments et de leurs regrets fût rendue publique par la voie de ce journal. Nous nous empressons de satisfaire à leur juste et honorable demande» - Journal de l'Empire du lundi 14 octobre 1811 ), le général répondit par la lettre suivante (une copie de cette lettre figure dans les papiers du général) :

"Monsures, le 20 septembre 1811.
A Messieurs les officiers du 4e régiment de ligne.
Messieurs,
Je ne saurais vous exprimer les sentiments que j'éprouve en recevant votre lettre du 15 de ce mois. J'ai donc été assez heureux en justifiant la confiance de notre auguste souverain, de mériter aussi la votre. J'en accepte le gage avec la plus vive reconnaissance, et cette épée dont vous me faites hommage ne fera qu'ajouter au souvenir d'avoir eu l'honneur de commander le brave 4e régiment de ligne; elle me rappellera aussi toujours que ce fut aidé de vous, Messieurs, que je parvins à mériter la nouvelle faveur de l'Empereur.
J'ai l'honneur de vous saluer avec la plus haute considération. Le général de brigade, adjudant-général de la Garde, Baron BOYELDIEU
".

Situation en Octobre 1811 (côte SHDT : usuel-181107-02)

Chef de corps : BUCQUET Colonel - Infanterie
garnison - dépôt à : Nancy - 4e division militaire
Conscrits des départements du Cher - de la Côte d'Or - de l'Orne de 1811
BONY Major - Infanterie ; GAUDOUVILLE Quartier Maître Trésorier
1e bataillon commandant : Chef de Bataillon Vauchey à Dieppe - 15e division militaire - Grande armée
2e bataillon commandant : Chef de Bataillon Teulle à Havre - 15e division militaire - Grande armée
3e bataillon commandant : Chef de Bataillon Chavannes à Havre - 15e division militaire - Grande armée
4e bataillon commandant : Chef de Bataillon Evers à Havre - 15e division militaire - Grande armée
5e bataillon à dépôt

 

Corps d'Oudinot en 1809

En parallèle des opérations du 4e Corps, il nous faut maintenant parler de la Division Oudinot. En février 1809, la guerre étant imminente, Napoléon décide de transformer la Division de grenadiers et voltigeurs réunis en un véritable corps d'armée fort de 39 Bataillons répartis en 13 Demi-brigades, chacune à trois Bataillons. Chaque Bataillon doit être composé de six Compagnies dont deux d'élite. Voici au 1er février 1809 la situation des éléments du 4e de Ligne concernés : ils font partie de la 1ère Division (Claparède), 3e Brigade et sont intégrés à la 4e Demi-brigade d'Infanterie de Ligne Comminet (situation également donnée par Nafziger - 809BBR en date du 7 février 1809; source citée : Saski, "Campagne de 1809 en Allemagne et en Autriche", Paris, 1902) :

Présents (grenadiers et voltigeurs)

Détachements tirés des conscrits de la Garde

Cies de fusiliers formant les 12 1ères cies de marche

Détachements formant le 13e Bat de marche

Totaux

Manque au complet de 560

179 (186 début mars)

95

263

 

539

21

 

Fusilier du 4e de Ligne d'après Carl 1809 Fusilier du 4e de Ligne d'après Boeswilwald 1810 Fusilier du 4e de Ligne d'après Bucquoy
Fig. 15 De gauche à droite : Fusilier d'après Carl; d'après l'Album Schmidt (source : Boeswilwald); d'après les Petits Soldats d'Alsace (source : Boeswilwald); d'après Bucquoy (Source : Collections Alsaciennes)
Fig. 15bis Sergent de Fusiliers portant le drapeau du 1er Bataillon de la 4e Demi-brigade de Ligne du Corps d'Oudinot (Rigo) ; en dessous, le drapeau conservé à Vienne (catalogue d'époque); à côté, photo du drapeau tel qu'existant aujourd'hui (communication de notre collègue et ami Dimitri Gorchkoff).

En février, il est ordonné à toutes les Compagnies du centre formant le 4e Bataillon des Régiments dont les Compagnies d'élites sont affectées aux Grenadiers et Voltigeurs réunis, de les rejoindre à Augsbourg. Cela concerne donc les 4 Compagnies du 4e Bataillon du 4e de Ligne :

Etat des Bataillons de marche destinés à rejoindre le Corps du Général Oudinot et qui sont dirigés sur Strasbourg :

6e Bataillon de marche : 4e de Ligne, 1ère et 2e Compagnies de Fusiliers (280 hommes) ; départ 17 février de Nancy ; arrivée 12 mars à Strasbourg. Sur les 280 hommes demandés, 227 ont été mis en marche à partir du 5 mars depuis Strasbourg. Ils doivent être à Augsbourg le 22 (donné également par Nafziger 809CBV - source : Saski, "Campagne de 1809 en Allemagne et en Autriche", Paris, 1902).

Une situation extraite de la Collection Nafziger donne également la situation de l'Armée française du Rhin du 5 au 28 mars : Corps de réserve sous le Général de division Oudinot, lère Division Claparède, 3e Brigade, 4e Demi-brigade : 186 hommes provenant des Grenadiers et Voltigeurs du 4e Bataillon, 95 hommes issus des Conscrits de la Garde, 280 hommes tirés des 1ère et 2e Compagnies de Fusiliers (Nafziger 809CBT - source : Saski, "Campagne de 1809 en Allemagne et en Autriche", Paris, 1902).

Début avril, les 5e et 6e Compagnies du 4e Bataillon (280 hommes demandés) sont également mises en marche pour rejoindre le Corps d'Oudinot ; elles quittent Nancy le 10 avril et arrivent à Strasbourg le 14. De là, elles doivent rejoindre les Compagnies d'élite concentrées à Augsbourg. A la date du 15, le 4e au Corps d'Oudinot présente la situation suivante :

1ère Division : Général de Division Tharreau (7145 hommes)

Brigade du Général Jarry : 4e Demi-brigade de Ligne, 4/4e de Ligne (14/477)

(Nafziger donne également cette situation, mais à la date du 15 avril 1809 - Nafziger 809DAE)

Le 22 avril, le 4e de Ligne a toujours son 4e Bataillon à la 2 Division Tharreau, Brigade Jarry (Nafziger 809DAA - source : Buat, E., "Etude Critique d'Histoire Militaire, 1809, de Ratisbonne à Zanïm", Librairie Militaire R. Chapelot et Cie, Paris, 1909).

Au 1er mai, la 4e Demi-brigade de Ligne, commandée par le Colonel en second Comminet, est organisée de la manière suivante :

- 1er Bataillon : 1 Compagnie de Grenadiers, 4 Compagnies de Fusiliers et une Compagnie de Voltigeurs formant le 4e Bataillon du 4e de Ligne, totalisant 16 Officiers et 272 hommes ; 393 hommes dans les hôpitaux.

- 2e Bataillon : 4e Bataillon du 18e de Ligne

- 3e Bataillon : non formé.

A cette date, la 4e Demi-brigade fait partie de la Brigade Razout. Le 3 mai, la Division Oudinot prend part à la bataille de Ebersberg (Nafziger 809EBA - source : R. W. Litschel, "Das Gefecht bei Ebelsberg am 3. Mai 1809") ; le 1er Bataillon de la 4e Demi-brigade y perd son drapeau de serge tricolore (voir uniformes).

Le Corps d'Oudinot est affecté au 2e Corps commandé par le Duc de Montebello (Lannes). Le 21 mai, le 4e Bataillon combat à Aspern et le lendemain, il est à la sanglante bataille d'Essling où le Maréchal Lannes, qui s'y couvre de gloire, est mortellement blessé (Nafziger 809EBI - sources : M. Rauschensteiner, "Die Schlacht bei Aspern am 21. und 22. May 1809"; Saski, "Campagne de 1809 en Allemagne et en Autriche", Paris, 1902). Lannes est remplacé par Oudinot et c'est sous les ordres du Général Tharreau que les Demi-brigades continuent la campagne.

Le 28 mai, le 4e Régiment d'Elite compte 1230 hommes. Notre Bataillon se trouve toujours le 1er juillet à la 1ère Division Tharreau (Nafziger 809EBI).

Le 4e Bataillon du 4e de Ligne ne combat pas à Wagram (bien que donné dans l'ordre de Bataille par Nafziger 809GCE - sources : M. Rauschensteiner, "Die Schlacht bei Deutsch-Wagram am 5. und 6. Juli 1809"; Litre, E. F., "Les Régiments d'artillerie à pied de la Garde", Paris, 1895; Buat, E., "Etude Critique d'Histoire Militaire, 1809, de Ratisbonne à Znaïm", Librairie Militaire R. Chapelot et Cie, Paris, 1909).

Par contre, la Division Oudinot, en juillet, cantonne sur l'ancien champ de bataille, étant chargée de récupérer les milliers de fusils et de baïonnettes laissés par les morts et les blessés de l'horrible boucherie. Cependant, la guerre d'Espagne réclamant de plus en plus de soldats, les Bataillons, petit à petit, rejoignent leurs anciennes unités.

En Espagne justement, le soldat Boulanger écrit en 1811 : " ... je me suis attaché à une fille qui est bien riche cela peut faire mon bonheur ..." (in Pierre Charrié : "lettres de guerre, 1792-1815"). De son côté, Auguste Alexandre Goffart, Conscrit de 1808, Fourrier à la 3e Compagnie du 3e Bataillon du 4e de Ligne, capturé par les Anglais en 1811, écrit le 10 juin 1811 depuis Porchester pendant sa captivité : "Je profite d'une bonne occasion pour vous écrire une quatrième lettre depuis huit mois que je suis prisonnier en Angleterre. On vient de prévenir les prisonniers que tous ceux qui désireraient écrire pour la France que les lettres vont partir de suite. Si j'ai le bonheur que celle-ci vous parvienne, je me consolerai un peu, car je vous assure que je souffre beaucoup de ne recevoir plus souvent de vos chères nouvelles. Jusqu'alors, il ne m'est parvenu de vous, depuis que je suis entré en campagne, qu'une seule lettre que j'ai reçue en Espagne. Je vous apprends que j'ai eu le malheur d'être fait prisonnier à Coimbre en Portugal par les Portugais. Ils nous ont menés, sortant du dit endroit, à Oporto, port de mer où nous sommes embarqués pour Lisbonne, ville capitale du Portugal et de là nous mener à la voile en Angleterre. Nous fîmes environ huit cent lieues de trajet. Je vous assure que j'ai beaucoup souffert de cette traversée et que je souffre encore dans la prison de Porchester près de Porsmouth. Je n'ai aucun soulagement de personne. Je suis si malheureux que je suis obligé de me retrancher de ma petite ration pour acheter du papier" (E. Fairon, H. Heuse : "Lettres de grognards", 1936; lettre N°346).

En 1811, le 4e passe sous le commandement du Colonel Bucquet puis du Colonel Charles-Baptiste-Bertrand Massy.

Bucquet (Baron)

Né le 4 juin 1776. Sous lieutenant le 12 février 1793; Capitaine le 14 vendémiaire an IV; Chef de Bataillon le 9 Thermidor an VIII; Colonel du 4e le 23 août 1811; Général de Brigade le 23 septembre 1812. Blessé à Heilsberg, à la Moskowa, à Bautzen.


Charles Baptiste Bertrand Massy

Né le 5 avril 1777 à Ségur (Corrèze); Sous lieutenant le 15 juillet 1792, à un Bataillon incorporé dans la 4e Demi-brigade; Lieutenant le 15 novembre 1793; Capitaine le 7 nivôse an II; Aide de camp du Général Augereau; Colonel du 4e le 21 septembre 1811. Tué à la Moskowa le 7 septembre 1812.

"Le troisième aide de camp du général Augereau était le chef d'escadron MASSY, un des plus beaux officiers de l'armée... Incorporé dans la célèbre 4e demi-brigade, il commandait comme capitaine, la compagnie de grenadiers qui marchait à l'attaque du pont d'Arcole guidée par les généraux Bonparte et Augereau en personne. Massy avait eu dans cette affaire le pied brisé par une balle... Il refusa de se laisser amputer malgré l'avis des médecins, et guérit parfaitement... Devenu aide de camp d'Augereau, il vint au quartier général le 22 novembre 1805 porter à l'empereur les étendards pris à Jellachich par Augereau et assista ainsi à la bataille d'Austerlitz. Le soir de la bataille d'Eylau, il prit le commandement du 7e corps d'armée, le général Augereau, ainsi que tous les généraux de division, de brigade et les colonels ayant été mis hors de combat dans cette triste affaire. Massy eut la joie de se voir nommé colonel de son ancien régiment, le 4e, dans lequel il avait laissé de glorieux souvenirs. Un boulet lui emporta la tête à la bataille de la Moskowa... La mort de ce brave officier fut une perte pour l'armée" (Mémoires du Général Marbot).

Précisons qu'une biographie de Massy a été publiée par les Carnets de la Sabretache en 1912 : première partie page 129 (avant sa nomination au 4e de Ligne); page 224 (après sa nomination)

 

Portrait du Colonel du 4e de Ligne Massy, extrait du Carnet de la Sabretache de 1912

Revenons sur la nomination de Massy. L'Empereur l'a nommé au grade de Colonel du 4e de Ligne le 24 septembre 1811 (Archives du Ministère de la Guerre), dont il lui fait prendre le commandement, en sa présence au camp de Boulogne. Le Régiment va y séjourner jusqu'au 1er février 1812, à laquelle date il part pour la Russie. Massy a écrit au cours de cette périodes des lettres, qui ont été publiées par la Sabretache.

Le 8 novembre 1811, Massy écrit à sa femme :

"EMPIRE FRANCAIS
Au camp de Gauche, le 8 novembre 1811
Le colonel du 4e régiment d'infanterie de ligne.
à sa Julie bien-aimée
J'ai remporté, avant-hier, une victoire complète, ma chère Julie. Mes ennemis ont été obligés de capituler. Les conditions ont été signées chez M. le maréchal, après un bon diner qu'il nous a donné.
J'avais jugé d'avance la marche des régiments qui venaient m'attaquer. Il ne m'a pas été difficile de déjouer leurs projets, et de profiter, sur eux, de la connaissance du terrain. M. le maréchal a approuvé mes manœuvres, tous les généraux ont hautement loué mes dispositions. Ton Charles passe, ici, pour un bon tacticien. Ce n'est pas un petit avantage auprès de ces Messieurs.
Ta lettre du 1er novembre, que j'ai reçue avec tant de plaisir, ma chère amie, me rend mon existence aussi paisible que la tienne. Tu conçois, avec raison, l'impossibilité de pouvoir nons réunir avant la belle saison. Que de chagrin j'aurais si tu étais, ici, pr ès de moi, obligée de supporter toute la tristesse du camp et l'humidité de mon logement. Ta santé serait exposée, que deviendrais-je, si ma Julie était, ici, malade, éloignée de tout secours ! Patientons, mon amie, La mauvaise saison sera bientôt écoulée et le printemps, en ramenant les plus beaux jours, ramènera nos amours.
Je te laisse la seule et unique maitresse de gouverner notre Oscar. Si tu penses qu'il soit trop de bonne heure pour le sevrer, continue à lui donner sa nourriture ordinaire, pourvu, cependant. que cela ne puisse nuire à ta santé. Rien au monde ne m'est aussi cher que ma Julie.
Il fait, ici, un si mauvais temps, que je crains beaucoup pour mon camp. Le vent a déjà enlevé quelques couvertures de baraques et renversé des pignons. Nous sommes vraiment dans unc triste passe, et l'hiver ne nous promet rien de meilleur.
Je te prie de dire à papa, chère amie, que je suis en correspondance avec M. Dunand, et qu'aujourd'hui je lui fais passer toutes les pièces nécessaires pour toucher, à l'Administration générale, le dividende échu au 1er juillet dernier, qui est porté à 800 francs pour ma dotation (
Note : elle reposait sur des biens en Hanovre. Par suite du traité de 1825, elle fut convertie au profit de sa veuve et de ses descendants, en une pension de donataire dépossédé, de 500 francs. Le titre en fut détruit lors de l'incendie du ministère des Finances, pendant la Commune, en 1871). M. Dunand me prévient que, par aperçu des fonds qui sont déjà rentrés, pour les deuxièmes dividendes, je serai porté, au mois de janvier prochain, dans la répartition, pour la somme de 1.000 à 1.100 francs. M. Dunand sera chargé de toucher les fonds, jusqu'à concurrence du paiement de ce qui lui est dù. Il me sera facile, après, de te faire parvenir, sans frais, cette somme.
Dis-moi si tu as reçu la lettre dans laquelle je parlais, à papa, au sujet de Z ... ? Le ministre ne m'a pas encore répondu pour son frère.
Adieu, ma chère et bonne Mimi, fais-moi le plaisir de bien embrasser Oscar pour moi, et mon cher papa, Je t'aimerai et serai, pour ma vie, ton ami.
MASSY
Nous devons, d'après les ordres que je reçois dans le moment, nous rendre chez M. le maréchal pour affaires de service. Il fait, cependant, bien mauvais temps, Ton Charles qui t'aime
".

Deuxième lettre du Colonel Massy :

"Du camp de Gauche, le 14 novembre 1811, Le colonel du 4e régiment d'infanterie de ligne à sa chère Mimi.
Tu te rappelleras, sans doute, ma bonne amie, que dans une de mes précédentes lettres, je te disais qu'un mois avant ma nomination de colonel du 4e régiment, l'Empereur avait nommé, sur la proposition du ministre de la Guerre, un colonel à ce corps. Mais les Ordres de service de M. Buqué (celui qui devait prendre, avant moi, le commandement de mon régiment), ne lui parvinrent que vingt jours après sa nomination. M. Buqué ne put donc se trouver à Boulogne à la revue de l'Empereur. Je fus nommé colonel en son absence. Trois jours après mon nouveau grade, M. Buqué arriva à Boulogne, pour prendre le commandement de son 4e régiment. Il fut tout étonné d'apprendre que l'Empereur avait nommé un autre colonel à ce corps, et qu'il se trouvait à la disposition du ministre de la Guerre. M. Buqué partit de suite pour Paris, pour réclamer son régiment. Le ministre, surpris autant que lui, écrivit à l'Empereur en faveur de M. Buqué. Deux maréchaux d'Empire prirent fortemcnt les intérêts de M. Buqué. Appuyé par ses protections, M. Buqué revenait à Boulogne, en attendant la décision de S. M. I., et se vantant que je serais bientôt dépossédé de mon commandement.
Ce qui était plaisant, c'est que toutes les fois que nous nous rendions chez M. le maréchal, on y trouvait toujours deux colonels du 4e régiment. Un qui commandait le régiment, et l'autre qui espérait le commander bientôt. Ce procès est demeuré en litige pendant un mois ! Enfin, la décision de l'Empereur est arrivée hier. Par un ordre daté de Dusseldorff, l'Empereur ordonne : que le colonel Massy, nommé le 22 septembre, et reconnu en sa présence, commandera le 4e régiment de ligne, et que M. Buqué partira de suite, pour se rendre à Stettin, en Prusse, où il prendra le commandement du 30e régiment de ligne.
Tu vois, mon amie, que c'est pour la troisième fois que je suis nommé colonel du 4e régiment ! Il faut que notre souverain m'ait jugé bien digne de sa bienveillance, pour avoir mis de côté toutes les réclamations qui lui ont été faites en faveur de M. Buqué. J'étais, toujours, sans inquiétudes. La brillante réception qui me fut faite, en prenant le commandement de mon régiment, devait être maintenue. Jc ne suis pas fâché des démarches qui ont été faites par mon antagoniste. Il n'a pu réussir; cela me donne la certitude que S. M. l. se rappelle, avec plaisir, de son dévoué colonel.
Je terminerai par te dire, ma Mimi, que tes charmantes lettres me font éprouver, en les lisant, un plaisir toujours nouveau. Notre cher et robuste Oscar sera, j'espère, digne, un jour, de son père. Il marche déjà, et bientôt il pourra monter à cheval. Je t'invite à lui en acheter un, bien petit. Je suis obligé de clore ma lettre pour aller à l'exercice, Je t'aime toujours à la folie. Ce sera toujours de même pendant toute ma vie. Je vous embrasse tous.
Ton bon Charles
".

Troisième lettre du Colonel Massy :

"Au camp de Gauche, le 6 décembre 1811.
J'ai reçu avec bien du plaisir, ma petite amie, ta lettre du 29 novembre. Tu voudras bien, je te prie, remarquer que je ne veux nullement m'occuper de toi, ni de tes projets. Je voudrais, je t'assure, qu'ils fussent réalisés. Nous nous trouverions beaucoup mieux tous deux. Si, cependant, nos désirs ne sont pas accomplis, dans l'acquisition projetée (
une propriété dont sa femme avait envie), que cela ne t'inquiète pas. Nous trouverons bien des occasions de placer nos fonds. Je ne néglige aucun moyen de parvenir à établir notre habitation. Tout réussira à mon gré; avec du travail et du temps, nous aurons notre Biftec (sic) assuré. Je sais bon gré à notre bonne maman d'avoir été rendre une petite visite à nos chers parents et à ma Julie. Tu me dis qu'elle trouve notre Oscar superbe. L'amitié et l'attachement que cette chère maman a pour nous, pourrait être cause de son indulgence pour Oscar. Je veux que tu me dises toi-même, et que cela soit ensuite certifié par la maman Bordas (sa belle mère), qu'Oscar a une petite figure passable. Après cela, je pourrai croire que notre cher amour mérite, à juste titre, ces éloges qu'on lui donne. Ses cheveux grandissent-ils ? C'est, sans doute, sa méchanceté qui les empêche de pousser, Je crois que s'il continue, il pourra, à l'âge de 25 ans, se faire respecter.
M. le maréchal est parti pour un petit voyage sur les côtes.
Plusieurs assurent qu'il se rendra à Paris dans peu de jours. Nous n'avons encore rien de nouveau pour notre déplacement. Je continue à faire bâtir, malgré le mauvais temps. Mais les gelées me forceront d'abandonner mon travail. Tu ne veux donc pas te débarrasser de ton maudit rhume ? Je te préviens que, si tu es, au printemps prochain, dans le même état, je me chargerai de te guérir.
Adieu, ma Julie, je t'embrasse du fin fond de mon cœur.
Ton bon Charles.
Un grand baiser à notre Oscar. Embrasse papa et nos mamans de ma part
".

Quatrième lettre du Colonel Massy :

"Au camp (de Boulogne), 9 décembre 1811, à sept heures du matin.
Je dois de suite réunir mon régiment, pour me rendre dans la plaine pour les grandes manœuvres. Je ne pourrai donc, ma chère Julie, disposer d'un instant dans la journée, pour te donner de mes nouvelles et t'accuser réception de ton aimable lettre. Je puis te protester qu'à chaque fois que j'en reçois, je suis enchanté, et je ne pourrai m'empêcher de te savoir mauvais gré, si tu négliges de m'écrire tous les jours fixés pour notre correspondance. Il y a de grandes choses nouvelles dans notre position. Tout ce qui se fait, ce qu'on me demande, ne me laisse point ignorer que nous devons, dans quelques mois, diriger nos pas vers le Nord. La certitude que j'ai de rester encore quelque temps tranquille, me fait prendre la détermination de te demander si tu ne serais pas désireuse de faire un petit voyage et venir visiter ton Charles ? La saison ne te fait-elle point peur ? Oscar pourrait-il supporter la route, en te faisant seconder par sa bonne ?
Pourrais-tu venir jusqu'à Paris, où j'irais te chercher ? Fais tes réflexions. Prends conseil de papa. Pour moi, je ne calcule que le désir que j'ai de voir ma Julie et mon Oscar. Je te préviens que tu ne seras pas magnifiquement logée, dans ce pays. Le bonheur de notre réunion tiendra lieu du reste.
Chère Mimi, mande-moi, sans retard, quelle sera ton intention et de quelle manière tu pourrais te rendre dans la capitale, où ton Charles irait te chercher. Mon amie, lorsqu'il dépend de nous d'être heureux, ne négligeons jamais de profiter des occasions qui pourront seconder nos désirs. La vie de ce monde est courte ! C'est un voyage bientôt fait ! Tâchons de l'embellir par les plaisirs de l'amour.
Je vais faire manœuvrer. Je ferai faire à mon régiment un changement de front, vers les lieux que tu habiteras, et je ferai exécuter, en ton honneur, des feux de bataillons.
Ton ami bien soucieux et fidèle,
CHARLES
Embrasse notre Oscar et nos chers parents. Ne perdons pas de temps, et dis-moi si tu peux te mettre en route, et quand ?
".

Cinquième lettre du Colonel Massy, écrite du camp de Boulogne, le 11 janvier 1812 :

"Je fus hier dîner chez M. le général de division. Je n'ai rien appris relativement à notre départ du camp, de sorte que tout n'est que conjecture. Ce qu'il y a de positif, c'est que plusieurs régiments doivent partir le 15, et qne les chevaux que je dois acheter pour le régiment doivent ètre rendus au corps à la fin du mois. De sorte que je ne sais quel parti prendre pour ton départ. Si nous partons, ce voyage serait bien pénible pour toi, et ensuite bien cruel. Si nous restons, ce sera du temps perdu, et bien agréable, que nous aurions passé ensemble.
Je te laisse à décider quelle doit être ta détermination. La saison et l'incommodité de notre Oscar seront aussi, peut-être, un obstacle à ton départ. Consulte, dans notre pénible situation, notre bon papa. S'il m'était possible de m'absenter, je t'aurais épargné bien de la peine. Je ne puis sortir de mon camp, et surtout actuellement, où je dois tout prévoir pour cette nouvelle organisation. Je suis embarrassé pour l'acquisition des chevaux qui me manquent. Je suis obligé d'envoyer en Normandie pour les faire chercher. Tu auras sans doute reçu ma petite boite et ton étrenne. Tu n'as point deviné, ma bonne Mimi, ce que je pouvais t'envoyer?
Connaissant, cependant, toute mon attention et le plaisir que j'ai de prévenir tes désirs, tu aurais dù croire, au moins, qu'était ce que tu as reçu. Sois sûre, ma chère Mimi, que tes désirs et ta satisfaction font tout mon bonheur.
L'indisposition de notre bon Oscar me donne du chagrin, Je voudrais, pour toutes ses brebis, son dada et ses taratatas, qu'il fût, maintenant, hors d'affaire.
Adieu, ma bonne Mimi, mon adorable Mimi, je t'embrasse mille et mille fois.
Ton fidèle, CHARLES.
Mes respects et mon amitié à tous nos parents. Tu vois que je suis bien pressé.
Tout à toi de cœur, ton ami
".

 

- Campagne de Russie (1812)

Collection particulière - S.E.H.R.I.

Ce n'est pas l'Espagne qui va accaparer le Régiment (bien qu'il semble que des éléments du 4e y ont combattu), mais la Russie. En effet, l'Empereur Alexandre ayant refusé d'appliquer plus longtemps dans ses Etats les clauses du blocus continental, la guerre ne devait pas tarder à éclater. Dès le commencement de 1812, Napoléon reforme la Grande Armée, forte de 600000 hommes, dont 420000 constituent l'armée d'opérations.

En janvier 1812, le 4e de Ligne est intégré dans la 2e Division du Corps d’Observation de l’Océan.

Le 1er février 1812, le colonel de Massy, à la tête de son régiment, quitte le camp de Boulogne, se dirigeant sur la Vistule, pour faire partie de la Grande Armée, qui va faire la campagne de Russie (Archives du Ministère de la Guerre).

A son entrée en campagne, le 4e de Ligne était ainsi composé (Archives de la Guerre) :

- 1er Bataillon Lannes : 18 Officiers, 557 hommes;
- 2e Bataillon Thomas : 17 Officiers, 551 hommes;
- 3e Bataillon Chavanne : 17 Officiers, 540 hommes;
- 4e Bataillon Everts : 16 Officiers, 546 hommes;
- Artillerie : 2 Officiers, 61 hommes;
Total : 70 Officiers et 2356 hommes.

Sous les ordres du Général de Brigade Compère.

Du 1er février au 1er avril 1812, l'itinéraire fut le suivant (Archives du Ministère de la Guerre) : Boulogne, Surques, Saint-Omer, Cassel, Bailleul, Lille, Tournai, Ath, Enghien, Bruxelles, Louvain, Saint-Tron, Tongres, Maëstrich, Aix-la-Chapelle, Juliers, Furth, Dusseldorf, Ernstein, Strasbourg, Barchères, Darstein, Dullman, Munster, Warendorf, Ruteberg. Paderborn, Kleisenberg, Cassel, Val, Cappel, Eisenach, Gotha, Erfurth, Buttelstadt, Noumbourg, Weissenfels, Leipzig.

Le 11 février 1812, Michel Defay écrit depuis Bruxelles à son frère :

"BRUXELLES le 11 Février 1812
Il y a longtems, mon cher Frère, que j'aurai du répondre à ta lettre du mois de juillet dernier. Tu ne pourras jamais admettre les excuses que je te ferai pour pallier ma faute. Quand je te dirai que mes occupations ont été si multipliées depuis plusieurs mois; que j'ai été tellement surchargé de travail que je n'ai pu trouver quelques heures pour m'entretenir avec toi; que j'ai continuellement travaillé jusqu'à minuit et souvent jusqu'à deux heures du matin, tout cela ne te satisfera pas. Eh bien je suis de ton avis. Malgré tout mon ouvrage, j'aurai du te répondre, je reconnois mes torts et veux les réparer.
Nous étions au havre quand je reçus ta lettre à lequelle je dois encore une réponse. Occupé alors à la formation de deux Bataillons d'élite qui devaient partir pour l'Allemagne, je remis cette réponse jusqu'à ce que je fusse débarrassé de ce travail; mais celui-là terminé, d'autres sont survenus. Les Bataillons d'élite ayant reçu contrordre, notre quatrième Bataillon est arrivé du dépôt et a été amalgamé avec les trois premiers, afin que les hommes de recrue dont il était composé fussent également répartis dans les quatre Bataillons. A peine avions nous terminé que nous reçuumes l'ordre de partir pour Boulogne où nous arrivâmes le 2 septembre, et où le régiment a travaillé pendant quatre mois a bâtir un nouveau camp. C'est là où j'aurai du t'écrire pour t'apprendre mon avancement. Tu as su sans doute que l'Empereur dans le voyage qu'il a fait dans le Nord de la France est venu voir le camp de Boulogne. Il nous passa en revue les 21 et 22 septembre et fit dans tous les régimene de nombreuses promotions. Enfin je fus nommé capitaine et membre de la légion d'honneur, et je ne t'ai pas encore appris cette nouvelle.
Ma nomination au grade de capitaine va me débarrasser des occupations d'officier payeur. Je suis remplacé depuis le 1 Janvier, et je me voyois à la veille d'être tout à fait déchargé de ma gestion, lorsque nous avons reçu l'ordre de partir de Boulogne pour Dusseldorf (Duché de Berg) où nous devions arriver le 20 février.
Je n'ai pas encore pris le commandement de ma compagnie qui est la 3 ème du 1er Bataillon; j'attends pour cela d'avoir achevé de rendre mes comptes. J'ai terminé les comptes généraux avec l'inspecteur aux recrues, il me reste encore à terminer les comptes particuliers avec le Conseil d'Administration, et il me faut un mois pour ce travail. Je serai content si je puis me débarrasser entièrement avant l'ouverture de la campagne pour laquelle nous allons en Allemagne.
Je t'écris à la hâte de Bruxelles. J'aurai peut être plus le tems de t'écrire de Dusseldorf. Adieu, cher Frère, crois moi pour la vie
Ton affectionné ami
DEFAY Capne
P.S. Bien des choses à ma Soeur ton Epouse, ainsi qu'à nos Soeurs, et toute la famille
".

Sixième lettre du Colonel Massy, écrite de Munster à sa femme le 4 mars 1812 :

"Ma chère Julie,
J'arrive, et bien fatigué. Mon régiment a fait, aujourd'hui, neuf lieues et dans un pays affreux, et une route presque impraticable. J'avais six chevaux à ma voiture. J'ai dû rester pendant dix heures en route. Enfin, pour comble de malheur, le facteur me donne la mauvaise nouvelle que je n'ai de toi, aucune lettre à la poste ! Chère Mimi, la fatigue, la peine, quelque grande qu'elle puisse être, n'est rien en comparaison du chagrin que je ne puis vaincre, quand je suis privé de recevoir de tes nouvelles. Je suis persuadé qu'il n'y a point de ta faute, Je crois même qu'il y a en route plusieurs de tes lettres. Ton exactitude me l'assure. Mais j'accuse la lenteur des Postes, ou la difficulté de les faire voyager dans ce païs. Je vois que je supporterai bien longtemps cette privation, car plus nous avançons dans la Prusse, plus nous éprouverons des difficultés à recevoir des nouvelles. Je te dirai que mon régiment est destiné à former l'avant-garde du corps d'armée, ce qui me fait grand plaisir. J'aurai sous mes ordres : un escadron de cavalerie, et une compagnie d'artillerie volante. Me voilà faisant fonctions de général de brigade. Il faut que le maréchal soit bien sûr de moi, pour me donner une telle mission. Il ne sera pas trompé dans son attente. Je me sens capable de seconder tous ses désirs, sans oublier que j'appartiens à ma chère Julie, et que je dois me conserver pour toi et notre bon Oscard.
J'ai la douce satisfaction d'entendre dire partout où je passe que mon régiment est bien discipliné, tandis que on écrit au ministre de la Guerre contre les vexations que les régiments qui précèdent le mien commettent par toutes les villes où ils passent. Sois bien persuadée que ton Chares se fera toujours distinguer par sa conduite et sa manière de commader. Tous les officiers me secondent parfaitement. Je suis aussi heureux que je puis le désirer, éloigné de toi, ma chère Julie. Ta présence est pour moi le souverain bien. Bientôt j'espère, j'aurai le bonheur de te revoir, je n'en doute pas. Rien de nouveau que je puisse te mander ... Dis à papa que nous nous portons bien et que tout va bien.
Je t'embrasse, ainsi que mon Oscar, papa et maman, et tous nos amis.
Adieu, ma Mimi, je vais me reposer. Tout à toi, ton
CHARLES
".

Situation en Avril 1812 (côte SHDT : usuel-181204-02)

Chef de corps : MASSY Colonel - Infanterie
garnison - dépôt à : Nancy - 4e division militaire
Conscrits des départements de la Meuse de 1812
BONY Major - Infanterie ; GAUDONVILLE Quartier Maître Trésorier
1e bataillon commandant : Chef de Bataillon Thomas ; a parti de Boulogne le 2 février - Grande armée - 3e corps - Ney - 11e division - Razour - 1e brigade - Dhenin ; observations : avril 1812 : sous les armes effectif 605 officiers et hommes
2e bataillon commandant : Chef de Bataillon Lanes ; a parti de Boulogne le 2 février - Grande armée - 3e corps - Ney - 11e division - Razour - 1e brigade - Dhenin ; observations : avril 1812 : sous les armes effectif 569 officiers et hommes
3e bataillon commandant : Chef de Bataillon Chavannes ; à parti de Boulogne le 2 février - Grande armée - 3e corps - Ney - 11e division - Razour - 1e brigade - Dhenin ; observations : avril 1812 : sous les armes effectif 530 officiers et hommes
4e bataillon commandant : Chef de Bataillon Evers ; à Dusseldorff - Grande armée - 3e corps - Ney - 11e division - Razour - 1e brigade - Dhenin ; observations : avril 1812 : sous les armes effectif 548 officiers et hommes
5e bataillon à 3C et dépôt - 1C sur le vaisseau "le Courageux" à Cherbourg ; observations : détachement débarqué à Anvers, suite le mouvement du régiment
Cie Régimentaire d'artillerie commandant : Lieutenant (non précisé) ; observations : avril 1812 : sous les armes effectif 64 officiers et hommes, 49 chevaux

Du 1er avril au 20 mai 1812 (Archives de la Guerre) : Dubin, Kemberg, Wittenberg, Trennlintzen, Trebbin, Mittenwald, Storkow, Furstenwald, Francfort-sur-Oder, Reppen, Sternberg, Luburau, Bratz, Rutschin, Gratz, Stensewo, Posen, Pobrisko, Guesen, Kwiezpeno, Snowraclaw, Quiwkow, Thorn.

Le 4e de ligne appartenait alors à la 2e Division, Général Razout (11e Division de la Grande Armée), et faisait partie du 3e Corps commandé par le Maréchal Ney.

Au 1er juin, le 4e compte dans ses rangs (4 Bataillons plus artillerie régimentaire) 94 Officiers et 2209 hommes, plus 29 chevaux d'Officiers et 42 chevaux de trait.

De leur côté, les Russes forment trois armées de 230000 hommes commandées par Barklay de Tolly, Bagration et Tormasoff. Au mois de juin, l'Armée française est réunie derrière la Vistule.

Passage du Niémen (25 juin 1812)

Le 24, elle arrive sur le Niémen, et le 4e de Ligne franchit le fleuve, le 25, entre Kowno et Eketani.

Le 1er juillet, il est prévu par l'Empereur d'affecter à une 1ère Division de Réserve commandée par le Général Lagrange, 2 Compagnies du 5e Bataillon soit 4 Officiers et 296 hommes; ces derniers doivent faire partie du 1er Bataillon d'une 4e Demi-brigade de marche, sous le commandement du Major Dalvymare (Livret de l'Empereur en date du 1er juillet).

Détail important : une rigoureuse discipline ne cesse de régner au 4e de Ligne. Ainsi, le 30 juillet, à Liosna, le Caporal D ... , des Grenadiers du Régiment, accusé et convaincu d'avoir extorqué de l'argent, en usant de violence, envers un habitant, est condamné à mort par la Commission Prévôtale et exécuté dans les vingt-quatre heures (Archives de la guerre).

Depuis Liozna justement, le soldat Jean Henri Limaye, originaire de Huy (Ourthe), et servant au 2e Bataillon, écrit le 4 août : "Nous sommes arrivés dans la Russie. Nous sommes campés à Liozna pour quelques jours. Nous avons eu beaucoup de misère, car on ne trouvait pas de vivres là où on vouloit et on se faisoit quinze à vingt lieues par jour en poursuivant l'ennemi. Voilà six mois que nous sommes partis du pays. Nous avons toujours marché..." (E. Fairon, H. Heuse : "Lettres de grognards", 1936; lettre N°576).

Le 3e Corps se dirige sur Wilna à la poursuite de Barklay de Tolly. Napoléon entre successivement dans Wilna, Witepsk, sans rencontrer de résistance sérieuse, franchit le Dniepr dans la nuit du 13 au 14 août et arrive le 16 à quatre lieues de Smolensk, où Bagration et Barklay de Tolly ont opéré leur jonction. Au 3 août, il y a au 4e de Ligne, 1863 hommes présents, plus 164 détachés aux vivres. A Smolensk, le 15, l'effectif ne compte plus que (Archives de la Guerre) :

- 1er Bataillon : 17 Officiers et 505 hommes;
- 2e Bataillon : 16 Officiers et 474 hommes;
- 3e Bataillon : 17 Officiers et 461 hommes;
- 4e Bataillon : 18 Officiers et 452 hommes.

Le 16 août, le 3e Corps attaque sans succès les faubourgs de la ville, que les Russes abandonnent dans la nuit du 17 au 18, laissant aux Français une place brûlée et dévastée. Le Lieutenant Albert est blessé le 16. La poursuite recommence et la 2e Division atteint l'arrière-garde à une lieue de Smolensk. Le 18, devant Smolensk, 4 Officiers sont tués : le Capitaine Laureux (donné blessé par l'Historique régimentaire), les Lieutenants Crépin, Carivenne, et le Sous lieutenant Jacot; 10 sont blessés : les Chefs de Bataillons Thomas, Chavanne, les Capitaines Camblon (donné tué par l'Historique régimentaire), Gourray, Astre, Capuran et Eudel, le Lieutenant Adjudant major François, les Sous lieutenants Boyer et Robin.

Le Sergent Charles Bénard, qui servait à l'époque au sein du 4e de Ligne, nous a laissé un témoignage tout à fait intéressant sur cette épopée :

"J'avais dit-neuf ans. J'étais au 4e de ligne, alors campé à Boulogne sur Mer, lorsque le maréchal Nev, commandant le 3e corps auquel appartenait mon régiment, reçut l'ordre de rallier la grande armée à Vitepsk : une jolie course, comme vous voyez,et dont les étapes s'appelaient Bruxelles, Dantzig, Aix, Dusseldorf, Berlin, Leipsick, Varsovie, Vilna. Mais nous étions, sans trop nous vanter, de rudes marcheurs et de fiers hommes, au 4e, et bien résolus à ne point rester en arrière de notre drapeau. Le drapeau ! en vérité, ce fut à peu près la seule chose, qu'outre son renom de bravoure, que conserva le régiment à la fin de cette funeste campagne; car des deux mille quatre cents hommes qui, bouillants de jeunesse et d'enthousiasme, franchirent le Niémen à la suite de leur aigle, seize cents manquaient déjà à l'appel au sortir de Moscou, le 10 octobre 1812 ; et, deux mois plus tard, quand l'aigle rentra en France, elle n'était plus entourée, hélas, que de deux cents intrépides, les plus heureux et les plus robustes. Ceux-là pouvaient dire, du moins, eux aussi : "Tout est perdu, fors l'honneur", car l'honneur d'un régiment est inséparable de son drapeau.
Malgré notre jeunesse et notre vaillance, nous étions extrêmement fatigués lorsque après avoir traversé les Flandres, l'Allemagne et la Pologne, nous arrivâmes, toujours combattant depuis Vitepsk, sous les murs de Smolensk.
Cependant d'immenses magasins avaient été échelonnés sur notre route et ni les effets ni les vivres ne nous faisaient défaut; nous eussions même été dans l'abondance à cette époque où l'armée russe n'était pas en mesure d'intercepter nos convois, si les moyens de transport ne nous avaient manqué. Plus nous avancions, plus le nombre des chevaux diminuait, car il était très difficile de se procurer du fourrage, et souvent déjà, lorsque la cavaler arrivait le soir au bivouac, elle n'avait à donner à ses bêtes que le chaume des toitures.
Smolensk était alors entourée de hautes murailles en briques, flanquées de grosses tours ; elle était adossée au Dniéper, le long duquel elle formait un large demi-cercle. Nous reçûmes l'ordre de prendre position sur les hauteurs, au nord de la ville, non loin de la rive gauche du fleuve, en face d'une espèce de citadelle garnie d'hommes et de canons.
L'empereur espérait que l'armée russe lui présenterait la bataille ; elle se trouvait en effet concentrée tout entière à l'entrée de la ville, le prince Bagration ayant réussi quelques jours auparavant à faire sa jonction avec le général commandant en chef, Barclay de Tolly. Mais il n'entrait pas dans le plan de Barclay de donner à Napoléon le plaisir de le battre. Ce qu'il voulait, c'est affamer la grande armée, l'affaiblir par les privations et la fatigue, et, lui refusant toujours le combat. l'attirer ainsi au coeur d'un pays dévasté, dans une capitale incendiée, jusqu'à l'époque ou les rigueurs du climat viendraient la surprendre et la paralyser.
Barclay se borna à essayer de défendre Smolensk, et l'Empereur, après avoir vainement attendu une attaque, ordonna de chasser les troupes ennemies des faubourgs et de battre en brèche. Le 3e corps était chargé de prendre la citadelle. Pendant qu'on se bousculait du côté des faubourgs, où les Russes pris en enfilade dans un étroit passage par l'artillerie du général Sorbier, subissaient des pertes considérables, nous attendions, l'arme au pied, que les batteries de notre corps eussent fait à la forteresse une entaille suffisante pour y donner l'assaut.
Dès que les Russes nous avaient aperçus, ils avaient ouvert sur nous un feu terrible; leurs boulets labouraient littéralement la terre. Le maréchal jugeant la position intenable, et avisant un pli de terrain où nous devions être à peu près à l'abri de la mitraille ennemie, y fit poster notre division pendant que notre artillerie prenait ses positions pour s'établir derrière nous sur le sommet d'un terrain en pente.
En ce moment l'Empereur passa devant le front de la division. Nous nous rangeâmes à la hâte en faisant retentir l'air des cris d'enthousiasme que sa présence excitait toujours. La musique de notre régiment commença une fanfare. Je me souviens de l'air que le chef de musique, dans sa précipitation fit exécuter : c'était celui qui commence par ses mots dans la parodie de la Vestale : "On va leur percer le flanc !". Cet à propos burlesque à l'adresse des Russes nous fit beaucoup rire.
Moins d'une heure après, notre artillerie ouvrait à son tour le feu contre les batteries de la ville qui répondaient à toute volée. Nous nous trouvions entre les deux, mais le terrain creux où nous étions placés nous mettait par bonheur au-dessous de la ligne où les boulets se croisaient. En sorte qu'ils passaient bien au-dessus de nos têtes, et que nous nous sentions parfaitement en sureté sous ce tourbillon de fer.
L'heure de la soupe approchait. Wolf, un de mes camarades de régiment, vint à moi, et me montrant les boulets qui roulaient dans la campagne : - Les prunes ne manquent pas, dit-il, mais ce n'est bon qu'au dessert. Ne trouves-tu pas que des pommes de terre auraient meilleur goût dans la marmite? Je propose un tour de promenade aux environs, pour voir s'il n'y a pas moyen d'en dénicher quelques-unes.
Je déclarai l'idée excellente, et nous partîmes à la découverte. Il n'y avait d'ailleurs aucun risque à courir ; l'armée de Bagration était séparée de nous par le fleuve, et Barclay de Tolly se bornait à défendre la ville. La rive gauche du Dniéper, au-dessous de Smolensk, était donc tout entière en notre pouvoir.
Bien que l'oeuvre de dévastation que les Russes accomplissaient eût déjà commencé, nos recherches ne furent pas infructueuses; les paysans des environs n'avaient pas enlevé leurs récoltes, car ils avaient été tenus jusqu'alors dans une complète ignorance des événements ; nous en acquimes une preuve plus claire encore après la prise de la ville.
La nuit venue, au moment où nous rentrions au corps avec notre butin, nous eûmes un spectacle magnifique et sinistre. Les remparts furent illuminés à l'intérieur par une éclatante lueur rouge sur laquelle, avec une intensité diabolique, la muraille crénelée ressortait comme un diadème noir, L'incendie commençait ses ravages : c'était la première explosion de cette longue traînée de feu de village en village, le fusil
d'une main et de l'autre la torche, sur toute leur ligne de retraite.
Nous ne pouvions concevoir encore l'idée de cette politique de désespérés ; aussi crûmes-nous que le feu avait été allumé par nos projectiles, et qu'il serait bientôt éteint par la garnison de la ville ; mais les flammes durèrent toute la nuit, éclairant la marche de l'ennemi qui évacuait la place en y abandonnant ses blessés.
Le lendemain matin, la brèche fut reconnue praticable, et l'assaut venait d'étre résolu, lorsque le maréchal apprit que des Polonais, après avoir escaladé les murailles, avaient pénétré dans l'intérieur sans rencontrer de résistance; on comprit que Barclay avait renoncé à défendre la ville et continuait son mouvement de retraite. Néanmoins l'ordre fut donné d'attaquer sur toute la ligne ; mon régiment eut à gravir le rempart: nous en primes possession sans combat.
Vingt foyers d'incendie jetant au ciel leurs gerbes d'étincelles ; des ruines fumantes où gémissaient les blessés russes en proie à d'affreuses angoisses ; çà et là des cadavres, les uns carbonisés, les autres à demi-consumés, certains révélant par la contorsion de leurs membres les tortures du feu, auxquelles la mort seule les avait soustraits : tel était l'aspect de Smolensk, lorsque nous y entràmes.
Nous marchions dans les décombres et sur des corps étendus. A l'autre bout de la rue, l'extrême arrière-garde des Russes se retirait en échangeant avec nous des coups de fusil. Là je vis tomber un officier supérieur à cheval. C'était, nous dit-on, le gouverneur de Smolensk; il n'avait voulu quitter son poste que le dernier : il ne reculait que pas à pas, excitant ses soldats à nous faire face, et, par son sang-froid, était digne de leur servir d'exemple.
Sa chute hâta l'évacuation de la ville. Les Russes disparurent, et Barclav fit aussitôt détruire le seul pont qui existât encore entre la rive droite qu'il occupait sur la route de Moscou et la partie de Smolensk investie par nos troupes.
La rue où nous étions alors n'était pas éloignée de l'enceinte ; la plupart des maisons qui la bordaient avaient été épargnées par le feu, et leurs habitants s'y trouvaient encore.
Les plus cultivés ne partageaient pas la terreur que notre présence avait inspirée à la masse de la population. Quand les derniers coups de fusils eurent été tirés, plusieurs portes s'ouvrirent, et l'on vit paraître quelques individus dont le visage témoignait d'autant de curiosité que de frayeur. Je me trouvais précisément posté devant une de ces demeures, occupée par un prêtre de la religion grecque et son neveu, qui portait l'uniforme d'ingénieur.
L'habitation se composait, au rez-de-chaussée, d'une grande salle avec un escalier intérieur en bois par lequel on montait au premier étage. Le pope, qui s'exprimait facilement en français, entra en conversation avec nous. Il ne pouvait revenir de l'étonnement qu'avaient causé à toute la population la prise de la ville et la retraite des Russes.
Depuis notre entrée en campagne, la police avait publié une série de bulletins où l'on représentait notre armée comme battue dans toutes les rencontres, démoralisée et incapable d'avancer. Les habitants de Smolensk nous croyaient à cent lieues de leurs murs bien que l'affaire de la veille eût été si chaude dans les deux faubourgs de la rive gauche, que les Russes y avaient laissé quatre mille morts et huit mille blessés, on la leur avait présentée comme un simple engagement d'avant-garde. Et ces braves gens, accoutumés à ne penser qu'avec l'autorisation du gouvernement, avaient de bonne foi pris pour une escarmouche le choc de cinquante mille combattants et les détonations de deux cents bouches à feu; ils étaient convaincus de la victoire de leur armée, avec cette confiance imperturbable et cette habitude de voir tout plier devant la volonté d'un seul, qui les conduit à croire que le tzar peut commander aux événements et maîtriser les nations étrangères comme ses propres sujets.
Aussi n'étaient-ils nullement préparés à notre assaut. A Smolensk, comme plus tard à Moscou, nous primes la population par surprise. Les habitants de la première de ces villes étaient persuadés que nous avions essuyé une défaite à Vitepsk; ceux de la seconde auraient juré que nous avions été anéantis à la Moscowa.
J'eus la confirmation des faits que le pope venait de nous apprendre, quand j'allai visiter l'église principale en compagnie de Wolf, qui, chemin faisant, comptait bien récolter quelques comestibles. A l'intérieur, l'édifice était somptueusement illuminé ; l'autel était paré des plus riches ornements, et les cierges brûlaient devant les saintes images. Tout disait la fuite précipitée des officiants à notre arrivée et la sécurité avec laquelle les habitants avaient, le matin même, vaqué à leurs occupations ordinaires.
Dans le premier moment, un grand nombre d'entre eux, chassés de leurs demeures par l'incendie, étaient venus chercher un refuge dans le temple de leur culte; mais peu à peu le calme s'était rétabli dans leur âme à la nouvelle que l'armée victorieuse observait une stricte discipline et ne commettait ni pillage, ni violences. Nous n'étions pas encore aigris par les misères de cette guerre sauvage; nous avions cet entrain, ce caractère sociable qui fait du soldat français un hôte commode, gai et utile, et le rend sympathique même à ses ennemis. Le peuple de Smolensk se familiarisa bientôt avec nous, et quand j'entrai dans l'église avec mon camarade, elle était déjà presque déserte.
De la terrasse sur laquelle elle est située, on domine le Dniéper et une assez large étendue de pays. Nous nous arrêtâmes en cet endroit, séduits par la grandeur du spectacle.
En face de nous, de l'autre côté du fleuve, l'ennemi évacuait les faubourgs; par endroits, de légères colonnes de fumé annonçaient un commencement d'incendie, car, avant de quitter la place, les Russes la brûlèrent comme ils avaient brûlé l'intérieur de la ville. Plus loin, les longues lignes de leurs bataillons se déroulaient sur la rive du fleuve.
I1 paraît que de leur côté ils nous découvrirent sur notre observatoire, car tout à coup nous perçûmes, très près de nos oreilles, de légers sifflements suivis du bruit sec que font des éclats de pierre en se détachant ; et nous étant retournés, nous vîmes que sur la muraille à laquelle nous étions adossés, cinq ou six balles avaient formé une sorte d'auréole à quelques lignes au-dessus de nos têtes.
Peu soucieux d'une marque de sainteté dont nous ne nous estimions d'ailleurs pas digne, nous quittâmes cet endroit dangereux sans permettre aux Russes de rectifier leur tir.
En passant dans une rue étroite, nous entendons des gemissements : est-ce un blessé qui nous appelle ? un piège qu'on cherche à nous tendre ? Nous écoutons : la voix partait dune maison dont la moitié seulement avait été dévorée par les flammes : elle était comme éventrée, une portion des murs extérieurs s'étant écroulée sur la chaussée, et le premier étage, complètement incliné, n'était soutenu que par des poutres noircies et fumantes.
Le soleil allait disparaître ; nous ne distinguions dans la pénombre qu'une sorte de masse confuse. Nous en approchons le sabre à la main. Précaution superflue : il n'y avait là qu'un pauvre diable de soldat russe abandonné par les siens. Il gisait sur le sol dans une mare de sang ; la crainte du feu avait éloigné tous ceux qui eussent pu lui porter secours, et c'était miracle qu'il eût échappé à l'incendie, car les flammes s'étaient arrêtées, sans cause apparente, à quelques pas de lui. Je le soulève par les épaules, Wolf le prend par les jambes, et nous le portons à l'hôpital où nos chirurgiens secouraient les victimes sans distinction d'uniforme.
Notre Russe avait une plaie affreuse en pleine poitrine. Je doute qu'il ait survécu.
Cependant la nuit était venue et nous ressentions de violents tiraillements d'estomac. Tout à coup, Wolf s'arrêta devant une maison dont toutes les ouvertures étaient hermétiquement closes. S'il est vrai que ventre affamé n'a pas d'oreilles, il paraît du moins qu'il a de bons yeux, car, malgré l'obscurité, mon compagnon parvint à déchiffrer quelques mots de l'enseigne. - Attention, me dit-il, nous avons trouvé notre affaire. C'est un pâtissier.
Et il se mit à frapper à la porte. Rien ne bougea. Je l'imitai, mais en vain : la maison était vide, où ses hôtes étaient sourds. Cependant il ne fallait pas faire trop de bruit, sous peine d'être arrêtés et rigoureusement punis. Après avoir heurté et secoué la porte pendant près d'un quart d'heure, Wolf, qui commençait à rager, s'écria en allemand (il se servait toujours de cette langue, en sa qualité d'Alsacien, quand il était de mauvaise humeur) :
- Je vais flanquer le feu à la cassine ! Une de plus, une de moins, il n'y paraîtra pas et nous saurons comme cela si elle est habitée.
Il n'avait pas fini de parler qu'une voix se fit entendre à l'intérieur.
- Wer sind Sie ? Was wollen Sie ? (Qui êtes-vous ? Que voulez vous ?)
- Ouvrez, sapperment ! répondit Wolf, d'autant plus ravi de rencontrer un semblant de compatriote que ce compatriote était pâtissier. Et pour donner plus de poids à ses instances, il ajouta :
- Ouvrez, où nous enfonçons la porte.
La porte s'ouvrit enfin et nous vîmes paraître sur le seuil la forme grotesque et le visage effaré d'un juif allemand qui mit à notre disposition ses galettes et son schnaps. Il ne parut pas surpris de l'avidité avec laquelle nous fîmes disparaître ses provisions, mais son étonnement fut
sans bornes quand nous lui payâmes notre consommation.
Un pareil trait de délicatesse lui parut fabuleux ; il se confondit en remerciements, et nous nous séparâmes les meilleurs amis du monde.
Une heure après j'étais au milieu de mes camarades, mollement étendu sur une ample couche de paille ; mon sac me servait d'oreiller, et j'avais pour abri une saillie du rempart. Depuis longtemps, je n'avais ressenti semblable bien-être. Ce fut une vraie nuit de sybarite, comparée à celles de nos bivouacs en plein air
".

Depuis le départ de Boulogne, les nouvelles du Colonel de Massy sont par contre de plus en plus rares. Aux difficultés de la route, sont venus s'ajouter les combats quotidiens, laissant peu de loisirs; puis l'incertitude du service des Postes.

Valoutina (19 août 1812)

Plaque de shako attribuée au 4e de Ligne 1810 plaque shako voltigeurs 4e de Ligne 1810-1812 plaque shako voltigeurs 4e de Ligne 1810-1812 Plaque de shako du 4e de Ligne 1810
Fig. 16 Fragments de plaque de shako modèle 1810, attribués au 4e de Ligne, et trouvés en Espagne
Plaque de shako de Voltigeurs donnée dans Gloire et Empire N°29 (attribuée au 4e Léger) Autre plaque communiquée par un de nos correspondants, provenant d'Italie Plaque trouvée en Russie
Plaque de shako et boutons 4e de Ligne Plaque de shako de Voltigeurs 4e de Ligne   Plaque de shako de Voltigeurs 4e de Ligne
Idem avec boutons Plaque de shako de Voltigeurs, trouvée en Lituanie (communication d'un de nos correspondants)   Plaque de shako de Voltigeurs, trouvée en Lituanie (détail)

Le 19 août, à Valoutina, « Les 4e et 72e attaquèrent aussitôt ....; en un instant la position fut enlevée et le champ de bataille couvert de cadavres russes.... Barklay de Tolly se hâta d'envoyer des secours considérables ..... Le 3e corps fut arrêté par 36 à 38000 Russes. Vers 5 heures la 3e division (Gudin) du 1er corps appuyait le 3e corps. La défense des Russes fut courageuse et opiniâtre, mais l'attaque était terrible » (Archives du Ministère de la Guerre). Huit Officiers ont été blessés : Major en 2e Materre, Capitaines Defay, Venon, Lieutenants Albert, Ferluc, Salières, Dartigaux, Sous lieutenant Rollet.

Reconstitution possible des tenues du 4e de Ligne vers 1812 (avec l'aimable autorisation de l'auteur de ce dessin - "Vanderhoff 15 leger")

Extrait des Mémoires de Bénard, que nous avons laissé à Smolensk :

"Dés l'aube, on nous fit sortir de la ville et ranger le long du fleuve, en face des Russes qui, du reste, se retirèrent bientôt. Nous passâmes le Dniéper à notre tour sur des ponts que le génie avait établis, et nous nous mîmes en marche sur Waloutina où l'ennemi nous attendait.
Après le passage du Dniéper, le corps du maréchal Ney fit partie de l'avant-garde. Le maréchal chevauchait à notre tête, environné de ses aides de camp et des autres généraux.
Mon régiment venait ensuite; comme j'appartenais au premier bataillon. je me trouvais en bonne place pour voir l'ennemi et échanger avec lui, à coups de fusils, les politesses d'usage. Mais nous avancions avec confiance, car on ne s'attendait pas à rencontrer de sitôt les Russes. Le maréchal avait été trompé par de faux rapports : l'un des généraux lui ayant demandé s'il croyait que l'ennemi fût proche, il répondit que son arrière-garde devait être au moins à six lieues de nous. Ce propos, surpris au vol par les grenadiers du premier rang, fut par eux transmis au reste du bataillon, qui marcha ainsi sur la position de Waloutina sans se douter qu'il était sur le point de participer à l'un des plus sanglants épisodes de la campagne.
Après avoir cheminé pendant un certain temps, nous arrivâmes en vue d'un bouquet de bois traversé par la route que nous suivions. Nos éclaireurs se disposaient à le fouiller, lorsqu'un coup de feu, tiré par une main invisible sous le couvert des arbres, renversa mort un des aides de camp du maréchal. Ce fut le signal d'une attaque générale des tirailleurs russes qui, répandus dans le bois, couvraient leur arrière-garde fortement établie à Waloutina. Les balles tombaient dans nos rangs comme une grêle ; nous nous étions arrêtés, surpris par ce brusque accueil.
Le maréchal, avec ce calme profond qui ne se démentait jamais dans le péril, se borna à dire :
- Je ne croyais pas l'ennemi si près de nous. Allons, messieurs, allons, il faut le débusquer.
Nous fîmes feu à notre tour, et les Russes se replièrent devant ce corps d'armée qui s'avançait tout entier.
Quand nous eûmes traversé le bois sans interrompre la fusillade, nous vîmes à droite et à gauche s'étendre un terrain découvert borné, en face de nous, par des collines qu'occupait une partie de l'armée russe.
L'obligation de livrer bataille se révélait inopinément. Nous n'y étions pas préparés, et le nombre de nos troupes réunies sur le terrain n'égalait pas l'effectif de l'ennemi; de plus, notre cavalerie, vu la conformation des lieux, ne pouvait nous être d'aucun secours ; notre artillerie se trouvait également dans une situation désavantageuse ; néanmoins le maréchal prit toutes ses dispositions pour l'attaque.
On nous rangea le long d'un ruisseau qui coupait en deux la plaine; nous étions tous parfaitement rassurés, car l'Empereur, averti de ce qui se passait, était arrivé aussitôt; il avait examiné les positions, et nous lui avions vu faire plusieurs signes de tête approbatifs : c'en était assez pour nous donner la certitude de la victoire.
La charge battit, je m'avançai avec les autres ; l'ennemi, qui nous avait (les pages suivantes manquent)...
... Sans s'émouvoir le moins du monde, le rôdeur poursuivait ses efforts.
Je saisis mon fusil en prévenant le pillard que s'il ne lâchait pas prise immédiatement, j'allais lui faire sauter la cervelle. Il me répondit d'un ton bourru qu'il était lui-même sans chaussures, et en même temps il portait la main à son sabre.
- N'y a-t-il pas assez de morts sur le terrain ? répliquai-je. Cherchez des bottes parmi les morts, mais laissez cet homme tranquille, ou sinon...
Ce disant, j'armai mon fusil, et je déclare que j'aurais tiré impitoyablement sur cet oiseau de proie s'il n'eût jugé lui-même prudent de se retirer à la voix d'un vieux sergent qui, s'appuyant sur son coude, s'écria :
- Voulez-vous bien vous taire, vous autres ! Vous m'empêchez de dormir. Le premier qui me fera lever aura affaire à moi.
Le silence se rétablit aussitôt ; le blessé ne donna plus signe de vie, et je me rendormis, pensant en avoir assez fait pour l'humanité.
Le reste de cette nuit ne fut pas troublé.
A la pointe du jour, de grands roulements de tambour mirent tout le monde sur pied. On battait la générale ; il se faisait partout un mouvement extraordinaire, et nous vîmes passer dans le brouillard des officiers d'ordonnance qui parcouraient le terrain à toute bride en criant :
- « Debout, messieurs, debout, et en grande tenue. Revue de l'Empereur !». En hâte on plia les capotes humides et boueuses ; on tira des sacs l'habit de parade, et l'on partit.
A quelque distance, nous fîmes halte. Le dos tourné au champ de bataille de la veille, devant lequel nos régiments s'étendaient comme un mur, nous attendions l'Empereur.
Soudain le soleil perça les brumes matinales, faisant miroiter à perte de vue les aciers et les cuivres ; les plumets rouges de l'infanterie jetèrent des flammes ; les chevaux piaffèrent ; les officiers tirèrent leurs sabres ; toute l'armée sembla sortir d'une apothéose ; et l'Empereur parut.
Il passa devant nos rangs pressés, si vite que nous pûmes distinguer à peine son petit chapeau et son dos arrondi ; un nombreux état-major l'escortait, chamarré de dorures et monté sur des chevaux superbes.
Et la pensée se reportait devant ce spectacle aux fêtes militaires du Carrousel, alors qu'on voyait paraître au balcon des Tuileries l'Impératrice présentant au peuple et à l'armée Napoléon II, roi de Rome - avec cette différence qu'au lieu d'une foule vibrante et enthousiaste, c'étaient des milliers de cadavres, couchés derrière nous sur la terre, qui nous considéraient de leurs yeux immobiles
".

Le 22 août, Michel Defay adresse à son frère la lettre suivante :

"Au bivouac de ....................... le 22 Août 1812.
Je profite, cher Frère, du séjour que nous faisons ici pour te donner de mes nouvelles. Depuis ma lettre du 8 Août, j'ai bien du nouveau à t'apprendre. Nous avons à la fin trouvé l'ennemi. Les trois divisions formant notre Corps d'Armée partirent du camp de Liosna le 12 Août et vinrent passer le Boristhène le 14, à douze lieues au dessous de Smolensk. L'ennemi qui n'était pas en force pour nous disputer le passage fut pressé vigoureusement par notre première division jusques sous les murs de Smolensk où nous arrivâmes le 16 à midi. Dans la soirée les Russes furent chassés jusque dans la ville et le combat ne finit qu'à dix heures du soir. Le lendemain 17, 1'action s'engagea de très grand matin et le 1er Corps d'Armée étant arrivé, elle devint générale, la ville se trouvant presqu'entièrement cernée. L'ennemi tenta plusieurs sorties et fut toujours repoussé avec la plus grande perte. A quatre heures du soir nos batteries mirent le feu dans plusieurs endroits de la ville, et, pendant la nuit, les Russes ne voyant plus de moyen de le conserver, l'évacuèrent, et passant sur le rive droite de la rivière, ils en brûlèrent le pont.
Dans ces différentes affaires notre Division ayant toujours été en réserve, notre régiment n'a eu qu'une vingtaine d'hommes blessés par quelques boulets.
La ville de Smolensk située sur la rive gauche du Boristhène se trouve sur une éminence entourée d'autres plus élevées, de sorte que l'on ne peut voir la ville sans en être à demi portée de canon. Elle est entourée d'une bonne chaine crénellée, batie sur un ancien rempart encore en bon état. Ces deux murs l'un sur l'autre sont d'une hauteur de plus de soixante pieds, sans comprendre encore le pied de l'éminence sur laquelle ils se trouvent. C'est là la haute ville. La basse ville est de l'autre côté du Bobisthène dans une plaine resserrée, entre cette rivière et des coteaux fort élevés. Elle n'a ni murs ni fossés et ressemble plutôt à un grand village. L'ennemi pour soutenir sa retraite avait garni la basse ville de tirailleurs et pris position sur les coteaux qui l'entourent. Notre Brigade s'avança pour chasser les tirailleurs du bord de la rivière d'où ils inquiétaient les Français jusques dans la haute ville. Notre bataillon reçut ordre de passer au gué avec un autre bataillon d'infanterie légère. Nous nous jetâmes à l'eau sous le feu de l'ennemi qui nous céda bientôt l'autre bord et nous marchâmes en avant et traversâmes la basse ville presque à la course sans nous inquièter des tirailleurs ennemis, que nous laissions à droite et à gauche derrière nous. Nous grimpâmes même sur le coteau et ne nous arrêtâmes que lorsque prêts de tomber sur la colonne ennemie qui s'y trouvait en bataille, elle nous salua de plusieurs coups de canon à mitraille. Nous connûmes alors notre imprudence à nous engager aussi éloignés de tout secours; cependant il fallait payer de témérité. Nous voulûmes donc essayer de nous maintenir dans cette position; mais l'ennemi, qui s'était aperçu de notre petit nombre, s'avança sur nous de plusieurs côtés pour nous investir. Nous n'eûmes donc rien de mieux à faire qu'à nous retirer. Plusieurs fois nous voulûmes essayer de prendre position dans quelques rues, nous ne pumes jamais arrêter l'ennemi qui, enhardi par la supériorité du nombre, nous força de reculer jusques sur les bords de la rivière où nous nous trouvâmes enfin soutenu par quelques pièces de canon placées aux pieds des remparts de la haute ville, et un bataillon qui était venu nous joindre. Alors s'engagea une fusillade qui dura deux heures et où nous commençâmes à reprendre l'offensive mais que nous ne terminâmes qu'en mettant le feu aux maisons où se cachaient les tirailleurs ennemis. Le feu gagnant de maison en maison la basse ville devint bientôt la proie des flammes. Cependant on faisait construire plusieurs ponts sur la rivière et le lendemain matin 19 tout le corps d'armée passa le Boristhène.
Nous prîmes la route de Moscou et nous n'avions pas fait plue d'une lieue que nous trouvâmes l'ennemi. L'action s'engagea vivement et paraissait devoir être générale. Le corps d'armée était en bataille, la 1ère division à gauche, la 3ème au centre et nous qui sommes de la 2ème à droite appuyés à la rivière. L'ennemi ne tint pas, fit sa retraite et nous le suivîmes après l'avoir perdu de vue. Nous marchâmes quelques heures sans le rejoindre. Cependant arrivés sur une hauteur nous vîmes plusieurs cavaliers ennemis qui s'enfuirent à notre approche et allèrent rejoindre un gros de cavalerie qui partit au galop et que nous perdîmes bientôt de vue dans les détours que faisait la grande route, mais dont nous pouvions encore suivre les mouvements par la poussière qu'il faisait élever. Nous avancions toujours, mais lentement et avec prudence. Le pays était couvert de bois, lorsque tout à coup nous nous trouvons près de l'ennemi embusqué dans des broussailles. Nous l'eûmes bientôt chassé et nous le poussâmes vivement pendant plus d'une demie lieue. Arrivé à une hauteur au bas de laquelle était un ruisseau bourbeux et sur laquelle était un plateau à contenir plusieurs divisions, l'ennemi parut décidé à tenir cette position; il y plaça huit pièces de canon. Trois bataillons de notre Régiment étaient en tirailleurs, l'autre bataillon était resté en colonne. Nous essayâmes de passer le ruisseau dont le pont avait été détruit, mais nous trouvant trop faibles nous ne pouvions arriver jusqu'aux colonnes ennemies sur la hauteur et les Russes voyant notre indécision et notre petit nombre (nous nous trouvions alors à découvert) firent renforcer leurs tirailleurs et nous rejettèrent au delà du ruisseau. Cependant un bataillon du 93 régiment nous ayant renforcé, nous avançâmes de nouveau et fûmes encore obligés de revenir au ruisseau (il faut observer que nous n'avions là que notre Division, composée de trois régiments d'infanterie et deux bataillons d'Espagnols, et trois bataillons du 4ème se battaient avec un bataillon du 93ème. Les deux autres divisions du corps d'armée avaient continué leur marche à notre gauche et se trouvaient tout à fait séparées de nous.)
Enfin, au soleil couchant deux divisions du 1er Corps arrivèrent, et la position fut emportée et l'ennemi en déroute. Notre régiment a bien souffert ainsi qu'une division du 1er Corps, mais les Russes, sans exagération, ont une perte quatre fois plus grande. J'en ai jugé en voyant le lendemain le champ de bataille. J'ai été blessé aussi moi, mais légèrement et j'espère que sept à huit jours me rétabliront. La balle m'a frappé au milieu de la cuisse gauche, mais n'est pas entrée bien avant, ma cuisse est encore enflée mais je marche et j'espère suivre le régiment; je me trouve bien heureux d'en être quitte à si bon marché.
Le 20, le corps d'armée est venu prendre position ici, à une lieue en avant du champ de bataille. Nous allons, je pense, continuer la route de Moscou, l'ennemi n'est pas assez fort pour nous résister s'il ne reçoit pas de renforts. Mais je m'aperçois que je suis au bout de mon papier. Adieu, mon ami, je suis toujours ton affectionné. DEFAY capne.
P.S. Mes amitiés à mes soeurs. J'embrasse ton épouse et ses enfants. Mes respects à mon oncle et à ma Tante. Bien des choses aux amis.

La suscription est :
Monsieur
Monsieur DEFAY
Rue Poisson
A ROANNE Départt de la Loire
Tampon à l'encre noire
N° 36
Grande Armée
Au verso mention manuscrite :
du bivoic de le 22 Aoat 1812
reçue le 28 décembre 1812".

"XIVe BULLETIN.
Smolensk, 23 août, 1812.
... COMBAT DE VALOUTINA.
Le 19, à la pointe du jour, le pont étant achevé, le maréchal duc d'Elchingen déboucha sur la rive droite du Borysthène et suivit l'ennemi. A une lieue de la ville, il rencontra le dernier échelon de l'arrière-garde ennemie, c'était un échelon de 5 à 6,000 hommes placés sur de belles hauteurs. Il les fit attaquer à la baïonnette par le 4e, sous les ordres du colonel Fezensac, et le 72 régiment d'infanterie de ligne. La position fut enlevée, et nos baïonnettes couvrirent le champ de bataille de morts. Trois à quatre cents prisonniers tombèrent en notre pouvoir
" (Les Bulletins de la Grande armée : précédés des rapports sur l'armée française, depuis Toulon jusqu'à Waterloo, extraits textuellement du Moniteur et des Annales de l'empire : histoire militaire du général Bonaparte et de l'empereur Napoléon, avec des notes historiques et biographiques sur chaque officier. Tome 5 / par Adrien Pascal).

Grâce à l'héroïsme de son arrière-garde, le gros de l'armée russe peut s'échapper par la route de Moscou. Le 29 août, Koutousov remplace Barklay de Tolly et s'arrête sur la position de Borodino, derrière la Kolocza.

 

Voltigeur 4e de ligne 1812
Fig. 16bis Reconstitution d'un Voltigeur en Russie, 1812 d'après A. Leonov

La Moscowa (7 septembre 1812)

Le 2 septembre, cinq jours avant sa mort, le Colonel de Massy est fait Officier de la Légion d'honneur (Archives de la Guerre), en récompense de l'activité et du courage qu'il déploie chaque jour dans le périlleux service d'avant­garde du 3e Corps, dont il a été chargé.

Presque coup sur coup, trois jours après, il est nommé Général de Brigade et fait hiérarchiquemcnt Baron (il l'était déjà par droit de naissance, mais depuis la R volution, les titres et particules n'étaient plus usités). Le décret ne fut jamais rendu, par suite du décès presque simultané du titulaire deux jours après. On avait, à ce moment-là, trop à faire avec les vivants, pour s'occuper des morts !

Les deux armées vont enfin en venir aux mains. La droite ennemie s'appuie sur la Moskova ; son front couvert par la Kolocza est renforcé par les puissantes redoutes de Borodino. Napoléon a résolu d'attaquer les Russes sur leur centre et sur leur gauche. La 2e Division du 3e Corps (4e de Ligne) est chargée d'enlever la redoute qui couvre la gauche ennemie. Bien que par le fait de sa toute récente nomination verbale au grade de Général de Brigade, le Colonel de Massy n'était plus à la tête du 4e de ligne, il demanda la faveur de conduire une dernière fois au feu ce Régiment d'élite qu'il aimait tant. En montant à l'assaut, le Colonel Massy a la tête emportée par un boulet ; toutefois la redoute est emportée ; mais bientôt il faut l'évacuer. Le Roi de Naples se met à la tête de la Division l'épée à la main, reprend la redoute et s'y maintient.

Le 4e y reste toute la journée exposé à un feu terrible d'artillerie, résistant victorieusement à tous les retours offensifs de l'ennemi. A la nuit seulement, les Russes, en pleine déroute, se retirent sur Moscou, «nous laissant un champ de bataille horrible et littéralement couvert de morts ; on y voyait réunis tous les genres de blessures et toutes les souffrances» (Lieutenant-général De Fézensac). Le soir, le glorieux 4e, après avoir perdu son chef, ne compte plus que (Archives de la Guerre) :

- 1er Bataillon : 11 Officiers et 198 hommes;
- 2e Bataillon : 9 Officiers et 144 hommes;
- 3e Bataillon : 11 Officier et 189 hommes.
- 4e Bataillon : 12 Officiers et 195 hommes.

Selon Martinien, 9 Officiers sont morts, 24 blessés :

Officiers tués
Officiers blessés
Colonel Massy, Chefs de Bataillons Lannes, Florençon, Capitaine Camblon, Lieutenant Mercier, Sous lieutenants Gillot, Ducasse, Schreiner
Chefs de Bataillon Thomas, de Montjavoust, Capitaines De lachau, Astre, Mérès, Bordère, Massy, Lanusse, Tierce, Capuran, Barthélemy, Colomb d'Arcine, Ysard, Lieutenant Adjudant major Trémaux, Lieutenants Payssé (mort le 20), Amblard, Caillaud, Mouillard, Burtin, Sous lieutenants Sire, Costentin, Loritz, Adam, Ruscat, Sonnier

Le 12 septembre, non loin de Koubinskoïé, le Colonel Raymond Aimery Philippe-Joseph De Fézensac qui avait servi jusque là comme Aide de camp de Berthier, prend le commandement du 4e. Dans son "Journal de la campagne de Russie en 1812", il écrit : "L'avant-garde russe défendit quelques temps Mojaisk pour laisser le temps de l'incendier. Le quartier-général s'y établit le 10.
Ce fut alors que le prince de Neuchâtel me proposa de demander à l'empereur de me nommer colonel du 4e régiment de ligne, en remplacement du colonel Massy, tué à la bataille. Je reçus cette proposition avec reconnaissance, et ayant été nommé le lendemain, je partis de Mojaisk pour rejoindre mon nouveau régiment
".

Raymond Aimery Philippe-Joseph De Fézensac (de Montesquiou)

Né le 26 février 1784. Volontaire le 6 février 1804; Sous lieutenant le 25 mai 1805; Capitaine le 25 février 1809; Baron de l'Empire le 19 septembre 1809; Chef d'Escadron le 5 octobre 1809; Colonel du 4e le 11 septembre 1812; Général de Brigade le 4 mars 1813; Général de Division le 30 juillet 1823; décédé le 18 novembre 1867. Blessé à Aspern, prisonnier le 5 mars 1807, le 2 décembre 1813

Le Colonel de Fézensac écrit :
"Je partis de Mojaisk le 12 au matin, et j'arrivai le soir même au quartier-général du maréchal Ney, dans un village près de Koubinskoé. Les régiments du 3e corps bivouaquaient autour du village. Le maréchal m'accueillit avec toute son ancienne bonté; j'avais servi auprès de lui quelques années auparavant, et je considérai comme une double faveur, en cette circonstance, l'emploi qui me replaçait sous ses ordres. Je fus reçu le lendemain matin à la tête de mon régiment par le général d'Hénin, commandant la brigade.
Voici la composition du e corps :
LE MARÉCHAL NEY, GÉNÉRAL EN CHEF.
LE GÉNÉRAL GOURÉ, CHEF D'ÉTAT-MAJOR.

GÉNÉRAUX DE DIVISION GENERAUX DE BRIGADE REGIMENTS COLONELS
1re DIVISION Ledru des Essarts.

Gengoult
Lenchantin
Bruni

24e léger
46e de ligne
72e id.

Debellier
Bru

2e DIVISION
Razout
Joubert
d'Hénin
4e de ligne
18e id
93e id
Fezensac
Pelleport
Baudouin
2 Brigades de cavalerie légère Beurmann
Valmabelle
   
Artillerie Fouchet    

Une troisième division d'infanterie composée de Wurtembourgeois, sous les ordres du général Marchand, était réduite à 1,000 hommes. Le prince de Wurtemberg la commandait au commencement de la campagne. L'empereur lui fit des reproches très sévères sur les désordres que commettaient ses troupes, désordres fort exagérés par les Français. Le prince de Wurtemberg voulut établir une discipline plus rigoureuse; mais comme on ne pouvait vivre que de maraude, les soldats mourant de faim se dispersèrent. Le prince lui-même, malade et mécontent, quitta l'armée.
Le 4e de ligne, formé dès les premières années de la révolution, avait fait toutes les campagnes d'Allemagne et comptait Joseph Bonaparte au nombre de ses colonels. A l'époque où je pris le commandement du régiment, on pouvait partager les officiers en trois classes : la première, formée d'élèves nouvellement sortis de l'Ecole Militaire, ayant du zèle, de l'instruction, mais manquant d'expérience et dont la santé à peine formée ne pouvait déjà plus supporter les fatigues excessives de cette campagne; la seconde classe, au contraire, composée d'anciens sous-officiers, que leur manque total d'éducation aurait dû empêcher d'aller plus loin, mais qu'on avait nommés pour entretenir l'émulation et pour remplacer les pertes énormes que causaient des campagnes aussi meurtrières ; d'ailleurs excellents soldats, endurcis aux fatigues ct sachant tout ce que peut apprendre l'habitude de la guerre dans les grades inférieurs. La troisième classe tenait le milieu entre les deux premières; elle se composait d'officiers instruits, dans la force de l'âge, formés par l'expérience et ayant tous la noble ambition de se distinguer et de faire leur
chemin. Cette classe était malheureusement la moins nombreuse.
Le général Ledru avait été longtemps colonel, et connaissait parfaitement les détails du service en paix comme en guerre. Le général Razout, ancien militaire, avait la vue tellement basse, que, ne distinguant rien auprès de lui, il devait s'en rapporter à ceux qui l'entouraient; et ses dispositions sur le terrain se ressentaient nécessairement de l'incertitude perpétuelle à laquelle il était livré. Parmi les généraux de hrigade, je citerai le général Joubert, officier d'un mérite ordinaire, et le général d'Hénin, à qui une longue captivité en Angleterre avait fait un peu perdre l'usage de la guerre. Les colonels étaient pour la plupart d'excellents militaires. M. Pelleport, engagé volontaire au 18e, avait fait tout son avancement dans ce même régiment, qu'il commandait alors avec une rare distinction.
Mais le grand avantage du 3e corps était d'être commandé par le maréchal Ney, dont j'aurai occasion de faire remarquer souvent l'audace, la constance et l'admirable présence d'esprit.

Je fus frappé des le premier jour de l’épuisement des troupes et de leur faiblesse numérique. Au grand quartier général on ne jugeait que les résultats sans penser à ce qu’ils coûtaient, et l’on n’avait aucune idée de la situation de l’armée ; mais en prenant le commandement d’un régiment, il fallut entrer dans tous les détails que j’ignorais et connaître la profondeur  du mal. Le 4e régiment était réduit à 900 hommes de 2,800 qui avaient passé le Rhin ; aussi les quatre bataillons n’en formaient plus que deux sur le terrain, et chaque compagnie avait un double cadre en officiers et sous-officiers. Toutes les parties de l’habillement et surtout la chaussure étaient en mauvais état; nous avions alors encore assez de farine et quelques troupeaux de boeufs et de moutons, mais ces ressources devaient bientôt s’épuiser; pour les renouveler, il fallait changer sans cesse de place, puisque nous ravagions en 24 heures les pays que nous traversions.
Ce que je dis ici de mon régiment s'applique à tous ceux du 5e corps et particulièrement à la division wurtembourgeoise, qui était presque détruite; ainsi l'on peut assurer qu'il ne restait pas 8,000 combattants dans un corps d'armée de 25,000 hommes. On remarquait l'absence de beaucoup d'officiers blessés aux dernières affaires, entre autres des colonels des 46e, 72e et 95e. Jamais nous n'avions éprouvé de pertes aussi considérables; jamais aussi le moral de l'armée n'avait été si fortement atteint. Je ne retrouvais plus l'ancienne gaieté des soldats; un morne silence succédait aux chansons et aux histoires plaisantes qui leur faisait oublier autrefois la fatigue des longues marches. Les officiers eux-mêmes paraissaient inquiets; ils ne servaient plus que par devoir et par honneur. Cet abattement, naturel dans une armée vaincue, était remarquable après une affaire décisive, après une victoire qui nous ouvrait les portes de Moscou.
La marche continua sur trois colonnes comme avant la bataille; le roi de Naples à l'avant-garde avec la cavalerie, puis les 1er et 3e corps, la garde impériale et le quartier général ; sur la droite le 5e corps; sur la gauche le 4e. On marchait avec beaucoup d'ordre, les généraux et les officiers toujours à la tête de leurs troupes. Le général Kutusow, ne croyant plus pouvoir défendre Moscou, repliait successivement son avant-garde et se retirait par les routes de Twer et de Wladimir, en découvrant la ville
" ("Journal de la campagne de Russie en 1812").

Le 15 septembre, le 3e Corps, dont fait partie le 4e de Ligne, arrive devant Moscou abandonné et, le jour même, l'incendie éclate dans toute la ville.

Le Colonel de Fézensac écrit :
"L'armée française bivouaqua le 15 à Perkouschkovo; le lendemain l'avant-garde entra dans Moscou. Une troupe d'habitants armés tenta un moment de défendre le Kremlin et fut bientôt dispersée ; l'avant-garde se porta en avant de la ville; l'empereur s'établit au Kremlin avec la garde; les 1er et 3e corps campèrent à un quart de lieue en arrière de Moscou, avec défense expresse d'y entrer. Ce ne fut donc que de loin que nous aperçûmes alors cette antique capitale que nous venions de conquérir. Cependant nous admirâmes son immense étendue, ses dômes de mille couleurs et l'incroyable variété qui distinguait ses nombreux édifices. Ce jour fut un des plus heureux pour nous, puisqu'il devait être le terme de nos travaux, puisque la victoire de la Moscowa et la prise de Moscou devaient amener la paix. Mais au moment même un événement sans exemple dans l'histoire du monde vint détruire ces flatteuses espérances, et montrer combien il fallait peu compter sur un accommodement avec les Russes. Moscou, qu'ils n'avaient pu défendre, fut brûlé de leurs propres mains. Depuis longtemps on s'occupait de préparer ce vaste incendie; le gouverneur Rostopchin avait réuni une immense quantité de matières combustibles et de fusées incendiaires, sous prétexte de travailler à la construction d'un ballon avec lequel on devait brûler l'armée francaise, tandis que ses proclamations, d'accord avec celles du général Kutusow, rassuraient le peuple de Moscou, en changeant en victoire les défaites de l'armée Russe. A Smolensk, les Français avaient été battus; à la Moscowa, ils avaient été détruits. Si l'armée russe se retirait, c'était pour prendre une meilleure position et marcher au devant de ses renforts. Cependant les nobles partaient de Moscou, ainsi que les archives et les trésors du Kremlin; et lorsque l'armée russe fut aux portes de la ville, il devint impossible de cacher la vérité. Beaucoup d'habitants prirent la fuite; d'autres restèrent chez eux, pleins de confiance dans l'intérêt que les Français devaient mettre à conserver Moscou. Le 14 au matin, le gouverneur rassembla 3 ou 4,000 hommes de la lie du peuple, parmi lesquels se trouvaient des criminels auxquels on donna la liberté ; on leur distribua des mèches et des fusées incendiaires, et les agents de police reçurent l'ordre de les conduire dans toute la ville. Les pompes furent brisées, et le départ des autorités civiles qui suivirent l'armée, devint le signal de l'incendie ; l'avant garde, en traversant la ville, la trouva presque déserte; les habitants, renfermés dans leurs maisons, attendaient ce que nous allions ordonner de leur sort ; mais à peine l'empereur s'établissait au Kremlin, que le Bazar, immense bâtiment qui contenait plus de 10,000 boutiques, était livré au flammes. Le lendemain et jours suivants, le feu fut mis à la fois dans tous les quartiers. Un vent violent favorisait les progrès de l'incendie, et il était impossible de les arrêter, puisqu'on avait eu la cruelle précaution de détruire les pompes. Les incendiaires surpris en flagrant délit étaient fusillés sur-le-champ. Ils déclaraient qu'ils avaient exécuté les ordres du gouverneur, et mouraient avec résignation. Les maisons furent livrées au pillage avec d'autant moins de scrupule que tout ce qu'on enlevait allait être consumé par les flammes ; mais ce pillage fut accompagné de tous les excès qu'il entraîne à sa suite. Ce déluge de feux, que nous apercevions de notre camp, nous causa de vives alarmes, et je me décidai à aller savoir des nouvelles au quartier-général. J'entrai seul dans la ville, et bientôt les flammes me fermèrent le chemin du Kremlin. Cependant ni ce danger ni celui de la chute des maisons, ne pouvait ralentir l'ardeur du pillage; les habitants, chassés de leurs maisons par nos soldats autant que par l'incendie, erraient dans les rues; les uns se livraient à un affreux désespoir, d'autres témoignaient une morne résignation. Je rentrai au camp vivement aflligé de ce spectacle, et décidé à donner tous mes soins à mon régiment en détournant la vue de malheurs que je ne pouvais soulager.
Trois jours se passèrent en détails d'inspections; tous les officiers me furent présentés individuellement; je pris des renseignements sur la conduite et l'instruction de chacun. J'examinai aussi, autant que la situation pouvait le permettre, ce qui était relatif à l'instruction et à l'administration du régiment. La lueur de l'incendie de Moscou éclairait ces opérations
" ("Journal de la campagne de Russie en 1812").

Napoléon de son côté s'installe au milieu des ruines et entame des négociations que les Russes font traîner en longueur. Le pillage de la ville pendant ce temps se poursuit, mais le 3e Corps, entré le dernier, souffre de cruelles privations.

Le Colonel de Fézensac écrit :
"On avait défendu d'entrer dans la ville; mais le pillage avait commencé, et comme c'était la seule ressource, il était clair que les derniers venus mourraient de faim. Je convins donc avec le colonel du 18e que nous permettrions tacitement à nos soldats d'aller en prendre leur part; au reste, ce n'était qu'avec beaucoup de peine qu'ils pouv
aient se procurer quelque chose. Il fallait en revenant traverser le camp du 1er corps placé devant nous, et se battre avec leurs soldats ou avec ceux de la garde impériale qui voulaient tout enlever. Personne n'a moins profité que nous du pillage de cette ville. Au bout de six jours, le feu s'éteignit faute d'aliments ; les neuf dixièmes de la ville n'existaient plus; et l'empereur, qui s'était retiré au château de Pétrofski pendant l'incendie, revint au Kremlin attendre les propositions de paix sur lesquelles il comptait encore" ("Journal de la campagne de Russie en 1812").

Extrait des Mémoires de Bénard après Waloutina :
"Je ne m'arrêterai pas aux journées de marche qui suivirent, les événements de ma vie militaire ne présentant rien de saillant jusqu'à l'époque de notre arrivée sous les murs de Moscou. Je me bornerai à dire qu'à la bataille de la Moscowa notre régiment perdit son colonel, M. Massy; un de ses chefs de bataillon fut tué et un blessé ; un capitaine tué, deux autres blessés, et le régiment se vit lui même réduit à huit cents hommes. Toutefois cette formidable bataille, où l'on déploya de part et d'autre un acharnement inimaginable, avait été ardemment désirée, comme le terme probable d'une guerre qui commençait à inquiéter les esprits.
Il régnait, en effet, parmi nous un certain sentiment de malaise, auquel l'éloignement de la mère-patrie n'était pas étranger, mais qui provenait surtout du caractère nouveau et inquiétant de la tactique de l'ennemi.
Après une victoire comme celle de la Moscowa, on se rassura ; l'on crut généralement à la paix. Au pis-aller, on se disait que l'armée prendraient ses quartiers d'hiver à Moscou, et qu'elle aurait le temps de s'y refaire pour recommencer au besoin la campagne au printemps.
Quant aux malheurs individuels au prix desquels était acheté ce résultat, j'avoue qu'on les envisageait avec une certaine indifférence, chacun de nous ayant d'avance fait le sacrifice de sa vie, et s'étant de longue date résigné au pire. La mort et les blessures étaient tenues pour une chance commune qui pouvait échoir à chacun de nous indifféremment. Le sentiment unanime de l'armée a été parfaitement caractérisé par un mot célèbre du maréchal Ney à qui un blessé demandait du secours. Le maréchal Ney passa en disant :
- Que veux-tu que j'y fasse? Tu es une victime de la guerre.
Il est vrai qu'on était alors au fort de cette retraite pendant laquelle le maréchal fit à chaque pas si bon marché de sa tête et où il sauva vingt fois l'armée avec une habileté et un ferme courage qui sont de lui le plus admirable héros de cette funeste campagne.
Le 3e corps ne fut pas d'abord admis dans Moscou. On le dirigea à quelque distance en arrière de cette ville, avec défense expresse d'y entrer. Le 4e de ligne fut cantonné dans un château impérial, environné d'un parc magnifique, ayant quelque rapport avec celui de Saint-Cloud.
Nous avions grand besoin de repos et de soins de propreté. La vermine n'était pas le pire de nos maux; la gale, faut-il le dire ? s'était propagée dans le régiment, et l'on manquait des médicaments nécessaires pour la guérir. Heureusement, il y avait parmi nous des vétérans des guerres d'Allemagne, qui connaissaient des remèdes aux fléaux de ce genre. Ils nous indiquèrent l'emploi d'une espèce de laurier qu'on trouva dans le parc ; on en fit bouillir les feuilles dans l'eau, et quelques lotions de cette infusion suffirent pour assainir nos malades.
Les vivres ne nous manquaient pas ; les légumes, du moins, étaient assez abondants, car là, comme aux environs de Smolensk, les récoltes étaient restées en terre. Mais déjà il devenait dangereux d'aller isolément à la cueillette. Le peuple de cette partie de la Russie nous était profondément hostile, et partout où les paysans se voyaient en force, ils commençaient à donner la chasse à l'uniforme français.
Un sergent et quelques hommes qui formaient un de nos postes avancés furent trouvés un matin gisants et criblés de coups. La disparition mystérieuse d'un certain nombre de nos camarades qui, chaque jour, manquaient à l'appel, répandit l'alarme dans la division et nous mit en alerte continuelle. C'est en de telles circonstances que je fis une rencontre singulière.
Nous devions quitter le château pour prendre nos quartiers dans un des faubourgs de Moscou. Avant d'abandonner, sans doute pour toujours cette belle habitation, je voulus visiter une dernière fois le parc. Il était fort étendu et après trois quarts d'heure de marche, je me trouvai dans une solitude complète.
A mes pieds coulait un large ruisseau, une sorte de rivière artificielle de l'autre côté de laquelle j'aperçus un chalet construit à l'imitation des fantaisies rustiques de la Cour de France, dans les jardins de Trianon. Une planche, jetée d'un bord à l'autre, donnait accès à ce pavillon dont la porte fermée. piqua ma curiosité. Je passai la rivière, j'ouvris la porte, et... je vis une douzaine de grenadiers de la garde impériale russe, armés de leurs fusils et en grande tenue.
Je dus faire une drôle de tête, car je me crus perdu; mais je crois que les Russes furent encore plus effrayés que moi. Le mot «Franzous !» sortit de toutes les bouches; un silence de mort s'ensuivit. Enfin, au bout d'un long moment passé à nous regarder d'un air stupide, les grenadiers s'écartèrent et me montrèrent un officier général étendu sur des manteaux, la tête entourée de linges sanglants. Je compris qu'après un des derniers engagements ils avaient transporté le blessé jusque-là, et qu'ensuite ils s'y étaient trouvés bloqués par les nôtres.
Ces pauvres gens m'auraient fait pitié s'ils ne m'avaient pas fait peur. Rien ne leur était plus facile que de me tuer pour s'assurer de ma discrétion. Ils n'y pensèrent pourtant pas, mais ils se mirent tous à fouiller leurs poches et me présentèrent une cinquantaine de roubles argent. Comme il n'y avait pas moyen de s'entendre, je craignis, si je refusais, qu'ils ne prissent mon désintéressement pour l'intention de révéler leur présence ; j'acceptai donc l'argent et m'empressai de sortir en fermant la porte. Je repassai le pont non sans tourner plusieurs fois la tête, et quand j'eus atteint l'autre bord, je retirai la planche pour enlever à mes Russes toute velléité de me poursuivre, au cas où ils eussent changé d'avis à mon sujet. Puis je regagnai le quartier d'autant plus vite que la nuit approchait et que nous étions payés pour ne pas vagabonder à la belle étoile.
Tant que nous demeurâmes au château, je gardai le secret; mais quelques jours après, quand nous en fûmes éloignés, je contai mon aventure, et l'argent fut partagé avec les camarades de la compagnie.
Je ne saurais décrire le spectacle grandiose et horrible à la fois que présentait Moscou en flammes. L'incendie qui avait déjà duré plusieurs jours continuait de plus belle et éclatait successivement dans tous les quartiers. Les incendiaires, munis de fusées armées à leur extrémité d'une pointe acérée, fichaient ces engins dans le mur des maisons construites en bois pour la plupart; ils y mettaient le feu et s'enfuyaient, mais pas toujours assez vite pour échapper à nos patrouilles. Aussitôt pris, ils étaient pendus, et chacun des arbres d'un boulevard voisin de notre cantonnement portait au moins un fruit de ce genre.
Le pillage était toléré et devenu légitime, puisque les objets qu'on enlevait allaient être consumés par les flammes. Mais jusqu'alors les corps cantonnés dans la ville avaient seuls joui de cette aubaine. Enfin, nos colonels, sachant combien les approvisionnements de notre corps d'armée étaient insuffisants, jugèrent convenable de ne pas nous priver de la part de butin qui pourrait assurer notre subsistance, et nous donnèrent, en conséquence, l'autorisation tacite d'entrer dans Moscou. Ce n'était pas chose aisée. Outre que les flammes et les décombres provenant des maisons écroulées en rendaient l'approche dangereuse, le premier corps et la garde impériale n'admettaient pas volontiers les autres au partage; il fallait lutter corps à corps pour pénétrer à l'intérieur de la ville. J'évitai toutefois les postes en traversant la rivière sur des trains de bois au risque de me noyer vingt fois. Dans la première rue où j'entrai régnait un tumulte extraordinaire; les soldats se hâlaient les uns les autres et se dirigeaient en grand nombre du même côté.
- A la Monnaie ! à la Monnaie ! criaient-ils; on y trouve des lingots d'argent !
Effectivement, je vis venir en sens inverse du courant général des soldats de la garde portant des morceaux d'un métal qui paraissait être de l'argent. Cela m'encouragea à suivre la foule. "Allons à la Monnaie, me dis-je à part moi, je ne trouverai pas deux fois en ma vie pareille occasion de m'enrichir".
Au moment où je débouchais sur un quai, trois artilleurs sortirent d'un des nombreux magasins de spiritueux abandonnés par leurs propriétaires, et où le vin et l'eau-de-vie coulaient en ruisseaux. Ils étaient complètement ivres et jetaient à pleines mains, dans leur enthousiasme bachique, des pièces d'or et d'argent pillées sans doute à quelque riche comptoir. Mais la foule dédaignait cette misère, dominée qu'elle était par la séduction des lingots. Quant à moi je considérai qu'«un bon tiens» valant mieux que «deux tu l'auras» et que, la Monnaie pouvant se trouver entièrement dévalisée quand j'y arriverais, je serais bien sot de bouder à cette manne qui me tombait du ciel ; et je n'eus qu'à emboîter le pas aux trois ivrognes pour remplir mes poches à loisir.
Bien m'en prit, car la somme que je recueillis ainsi contribua plus tard à me sauver la vie; et quant aux prétendus lingots d'argent, ce n'était qu'une composition de métaux sans valeur, de la nature de ceux qu'on emploie pour couvrir les coupoles des églises grecques.
En parcourant la ville je rencontrai plusieurs hommes de mon régiment, et je me joignis à eux. Nous nous mîmes à visiter les appartements déserts que les flammes étaient sur le point d'envahir.
Les habitants de Moscou, comme ceux de Smolensk, avaient été si bien surpris par l'entrée de nos troupes et l'incendié de leur ville, que nous trouvions quelquefois le couvert tout préparé sur la table.
Dans une de ces maisons, il y avait un moujik qui vraisemblablement pillait pour son propre compte, si même il ne nourrissait pas le projet plus criminel encore d'y mettre le feu. Mes camarades voulaient le fusiller sans procès ; je le sauvai en déclarant que je le prenais à mon service. On le chargea du sac renfermant le butin commun : argenterie, bijoux, effets, chocolat, confitures, sucre, eau-de-vie, et même du champagne. Les vivres qui nous eussent été vraiment utiles, c'est-à-dire la farine, le riz, nous manquaient absolument ; on leur préférait d'ailleurs les métaux précieux et les friandises, avec l'insouciance de l'avenir qui caractérise le soldat. Il saisit au passage l'occasion de se reposer, de vivre dans l'abondance et le gaspillage des choses de luxe, et tout en pressentant les misères prochaines, laisse aux chefs le soin de faire les préparatifs nécessaires pour les adoucir.
La permission que nous avions obtenue touchait à son terme, et quelques heures seulement nous séparaient du moment où nous devions être rendus au quartier. Nous étions accablés de fatigue ; quelques-uns d'entre nous avaient bu outre mesure; il fallut songer à revenir à notre faubourg. Nous nous disposions à en prendre le chemin lorsque mes compagnons insistèrent pour visiter une maison de belle apparence, dans une rue dont l'incendie éclairait les deux extrémités. Je les suivis. A l'intérieur étaient de vastes magasins de châles remplis des plus riches produits de la Perse et de l'Inde. En un clin d'aeil les tiroirs furent ouverts, les cachemires dépliés et étalés à terre ; les uns, roulés en forme de traversin, nous servirent d'oreillers, pendant que nos chaussures maculées de boue brouillaient les dessins de ces fines laines, dignes de couvrir les plus nobles épaules.
Nous fûmes bientôt plongés dans un lourd assoupissement. Le plus jeune de la bande, qui avait été chargé de veiller à la sécurité de tous, n'était pas par malheur le moins harassé ; et nous voyant tous dormir, il imita notre exemple.
Je ne sais combien de temps dura ce fâcheux sommeil. J'en fus tiré par une sorte de picotement dans les yeux et la gorge : une fumée blanche roulait en tourbillons dans l'appartement.
- Alerte ! m'écriai-je, debout, la maison flambe !
Par la fenêtre on n'apercevait plus que d'épais nuages de fumée. Pendant notre halte l'incendie avait fait des progrès rapides, développés peut-être par notre moujik qui avait profité de l'accablement général pour nous brûler - c'est le cas de le dire - la politesse. Le coquin emportait notre butin et, en particulier, une bonne somme d'argent à moi. Il me restait pour tout bien les pièces jetées par les artilleurs ivres.
Un de mes camarades me consola de ma perte par une réflexion philosophique.
- Voilà ce que c'est, dit-il, de se mettre en frais d'humanité. Si nous avions fusillé ce maudit russe, il ne nous aurait pas volés et nous ne serions pas exposés à être rôtis.
Il n'y avait pas un instant à perdre pour éviter cette fin sans grandeur. En arrivant au seuil de la maison, nous reculâmes, à demi suffoqués ; à droite, à gauche, en face, partout, une nuée opaque nous bloquait, coupée de langues de feu qui révélaient l'incendie dans toutes les directions. Nous étions au centre d'une fournaise, sans une moindre éclaircie pour nous indiquer une issue. L'un de nous se hasarda à traverser la rue nous le vîmes disparaître dans la fumée. Il devait nous appeler quand le moment serait venu de le suivre. Deux ou trois minutes se passèrent dans une anxiété croissante; on le croyait asphyxié. Enfin le cri sauveur se fit entendre à notre droite. Notre camarade avait découvert une petite rue transversale que nous nous hatâmes de gagner en suivant la direction de sa voix. J'avais placé mon mouchoir sur ma bouche et j'en fus quitte pour quelques brûlures ; mais ma capote fut toute roussie, et le lendemain l'étoffe en était si sèche que les doigts passaient à travers
".

Le 27 septembre, le Régiment reçoit des renforts. Le même jour, Michel Defay adresse depuis Moscou à son frère la lettre suivante :

"Moscou, le 27 Septembre 1812.
Tu vois, mon cher Frère, par la date de ma lettre que nous sommes dans Moscou. Oui, nous y sommes arrivés le 14 de ce mois.
Dans ma dernière lettre du 22 Août, je t'ai parlé du combat du 19. Le 23, l'armée se mit en mouvement pour continuer la route sur Moscou, dont nous étions encore à 92 lieues de poste. Le 1er Corps d'armée composé de cinq divisions marchait à l'avant garde. Notre Corps le suivait de près et nous étions suivis de la Garde Impériale. Les 4e, 5e et 8e Corps suivaient la Garde Impériale. Nous avons marché jusqu'au 5 septembre sans qu'il y ait eu que des affaires d'avant garde. L'ennemi, opérant toujours sa retraite et mettant le feu à tous les magasine et à tous les ponts de la route pour retarder notre marche. Noue arrivâmes le 5 à une petite rivière derrière laquelle les Russes, qui avaient brûlé le pont comme à l'ordinaire, paraissaient vouloir garder une position sur un coteau assez élevé, éloigné de quelques centaines de toises de la rivière. Mais, le pont ayant été rétabli, nos colonnes commencèrent à avancer, et, dans une heure de temps, ils furent chassée du coteau et on leur enleva une redoute à quatre faces où on leur prit six pièces de canon. Cela n'était que le prélude d'une affaire générale qui se préparait. L'ennemi qui avait reçu un grand renfort, avait pris position à un quart de lieue de la redoute dans une petite plaine couronnée d'un terrain plus élevé et couvert de broussailles. Son front était garni de plusieurs retranchements, faits à la hâte, derrière lesquels il pouvait placer des bataillons pour la fusillade. Le 6 fut employé à faire quelques dispositions pour livrer une bataille.
Le 7 septembre, au soleil levant, nos colonnes se mirent en mouvement. Notre Corps d'Armée destiné à commencer l'affaire s'avança sur le premier retranchement qui fut enlevé du premier choc.
Notre division marcha alors sur le second qui ne tint pas davantage, et de là sur le troisième qui nous couta un peu plus et qui néanmoins fut emporté. Nous n'y étions pas une demie heure que, l'ennemi revenant en force, nous fûmes obligés de l'abandonner. Mais une seconde charge nous en rendit maître pour la seconde fois et nous finimes par le garder.
Les Russes une fois ébranlés et chassés de ces retranchements ne firent plus que manoeuvrer pour couvrir leur retraite. Le combat dura néanmoins jusqu'à la nuit, l'ennemi ne cédant le terrain que pied à pied, et nous nous vîmes maîtres du champ de bataille, qui, par l'opiniâtre résistance des Russes, se trouvait couvert de morts. Figure toi une plaine d'une lieue quarrée à peu près et où les chevaux et les hommes sont gisants pêle et mêle; dans quelques endroits, comme auprès des retranchements, ou là où notre cavalerie avait enfoncé quelques bataillons, les Russes se trouvaient, pour ainsi dire, les uns sur les autres. Il n'y aurait pas d'exagération à dire qu'il n'y avait pas un français sur six russes; encore cette comparaison ne peut se faire que pour le commencement de la bataille, parce qu'une fois que l'ennemi a été en pleine retraite il a perdu plus de douze contre un. On croit que les Russes ont eu plus de trente mille blessés. Je n'oserai dire le nombre des morts, mais il est considérable. Nous n'avons comparativement que très peu de morts et de blessés, car notre régiment, qui doit être un de ceux qui a le plus perdu, ne compte pas plus de soixante dix morts dont six officiers et 580 blessés dont trente quatre officiers, et de ces 34, 4 ou 5 le sont gravement.
J'ai été assez heureux pour en revenir sans la moindre blessure, et je t'assure que je regarde cela comme une chose miraculeuse, quoique je ne sois pas le seul dans ce cas là. Cette bataille a eu lieu à deux lieues d'une ville appelée Mosaïsque , dont je pense elle prendra le nom.
Après un pareil échec, les Russes ne pouvaient plus nous empêcher d'aller à Moscou, dont nous n' êtions qu'à vingt quatre lieues de poste. Aussi après avoir ajourné le 8 et le 9 sur le champ de bataille, notre Corps d'Armée vint coucher le 10 à trois lieues en avant de Mosaïsque où il séjourna le 11, et le 14, au soleil couchant, nous arrivâmes sous les faubourgs de Moscou, toujours précédé du 1er Corps, qui chassait l'ennemi devant lui. A quelque distance de la ville, l'ennemi avait essayé de faire un retranchement, dont il n'a pas cru devoir se servir.
La ville de Moscou est d'une étendue plus grande que celle de Paris. Mais les maisons ne sont pas elevées (les plus hautes n'ont que trois étages), et dans plus de la moitié de la ville sont de grands jardins. Il n'y a que ce que l'on appelle la Cité où les maisons étaient serrées. Toute cette ville renfermait, dit on, 240.000 âmes. Elle se trouve placée sur une espèce d'amphithéatre derrière la rivière de Moscova, du moins, c'est là le coup d'oeil qu'elle présente en arrivant du coté de France.
Nous nous flattions, en regardant cette ville à notre arrivée, que les Russes l'avaient épargnée en l'évacuant, et que nous y trouverions des magasins considérables. Mais, nous nous étions trompés. Le lendemain matin, le feu commença à se manifester dans plusieurs endroits, et malgré les secours que l'on y porta, on ne put parvenir à l'éteindre. Bien plus, dans la journée, le feu parut dans plusieurs autres lieux bien éloignés des premiers, et on arrêta plusieurs soldats russes qui mettaient eux mêmes le feu aux maisons.
Je ne peux pas comprendre pourquoi l'ennemi avait évacué cette ville et y faisait mettre le feu, deux jours après, sinon que son but fut de faire croire que c'étaient les Français qui brûlaient Moscou.
Quoi qu'il en soit, le feu eut bientôt fait des ravages effrayants dans une ville dont plus de le moitié des maisons sont toutes de bois, et en trois jours ce ne fut plus que des monceaux de ruines.
Quand on vit l'impossibilité d'éteindre le feu, le pillage fut toléré et les soldats s'emparèrent de ce qu'ils purent d'entre les flammes. Plusieurs, je le pense, ont du payer cher leur témérité, mais à quoi ne s'expose-t-on pas pour l'argent.
Le 19, nous quittâmes notre position pour venir cantonner à deux lieues en avant de la ville, que nous ne traversâmes qu'en deux heures, et je suis sûr que nous ne trouvâmes pas sur notre chemin, vingt maisons que le feu eut épargné. Quel spectacle !
Nous ne sommes restés que six jours dans ce cantonnement et hier nous sommes venus prendre des logements dans la ville, dans un quartier où les maisons se trouvant éloignées les unes des autres, quelques unes ont échappé à l'incendie. Tu penses bien que les habitants n'étaient pas restés dans Moscou. Il peut y en avoir quelques Moscovites des plus misérables qui se logent maintenant dans des caves ou des églises que le feu a épargnées. Enfin, je crois que le nombre des maisons échappées au feu n'atteint pas le tiers de celles qui sont brûlées.
Nos avants postes sont seulement à quelques lieues d'ici, et tous les jours, en allant au fourrage, on y rencontre l'ennemi. Il fait encore beau temps ici pour la saison, mais je crains bien l'hyver qui est, dit-on, si rude.
Adieu, cher Frère, porte toi bien, et crois moi toujours ton affectionné.

Lettre portant la mention "ERFURT den 21 ? 1813 tampon bleu et HAUTE SAXE tampon noir
et a été reçue à ROANNE le 26 Février 1813".

Le Colonel de Fézensac écrit :
"Cependant, bien loin de se laisser décourager par la prise de Moscou, l'empereur Alexandre n'y vit qu'un motif de continuer la guerre avec plus d'ardeur.
Le général Kutusow, pensant avec raison qu'en partant de Moscou nous nous dirigerions vers les provinces du sud, quitta la route de Wladimir, et tournant autour de Moscou, se porta sur les routes de Kaluga et de Tula. Cette marche, éclairée par l'incendie de Moscou, porta au comble l'exaspération de l'armée russe. Kutusow se plaça derrière la Nara, à vingt-cinq lieues de Moscou, et fortifia de redoutes cette nouvelle position, couvrant ainsi les routes de Kaluga et de Tula. Pour pénétrer dans les provinces du sud, il fallait donc livrer une seconde bataille. En attendant, l'armée russe réparait ses pertes par de nouvelles levées, organisait son matériel et reprenait un nouveau courage avec de nouvelles forces. Au milieu de ces préparatifs on ne parlait que de paix aux avant-postes, et de feintes ouvertures de négociations entretenaient Napoléon dans l'espérance de la conclure. Le roi de Naples se porta sur Kaluga avec l'avant-garde, vis-à-vis le camp retranché des Russes, et le 3e corps fut chargé de le remplacer au nord sur les routes de Twer et Wladimir, où l'ennemi avait laissé un corps d'observation.
Je traversai pour la première fois les ruines de Moscou à la tête de mon régiment. C'était un spectacle à la fois bien horrible et bien bizarre. Quelques maisons paraissaient avoir été rasées ; d'autres conservaient quelques pans de murailles noircis par la fumée; des débris de toute espèce encombraient les rues; une affreuse odeur de brûlé s'exhalait de tous côtés. De temps en temps une chaumière, une église, un palais paraissaient debout au milieu de ce grand désastre. Les églises surtout, par leurs dômes de mille couleurs, par la richesse et la variété de leurs constructions, rappelaient l'ancienne opulence de Moscou. La plupart des habitants, chassés par nos soldats des maisons que le feu avait épargnées, s'y étaient réfugiés. Ces infortunés, errant comme des spectres au milieu des ruines et couverts de haillons, avaient recours aux plus tristes expédients pour prolonger leur misérable existence. Tantôt ils dévoraient au milieu des jardins quelques légumes qu'on y trouvait encore, tantôt ils arrachaient des lambeaux de la chair d'animaux morts au milieu des rues; on en vit même plonger dans la rivière et en retirer du blé que les Russes y avaient jeté et qui était en fermentation. Pendant notre marche, le bruit des tambours, le son de la musique militaire rendaient ce spectacle encore plus triste en rappelant l'idée d'un triomphe au milieu de l'image de la destruction, de la misère et de la mort. Après avoir traversé en totalité cette ville immense, nous cantonnâmes dans les villages sur la route de Jaroslawl et Wladimir. Je logeai au château de Kouskowa appartenant au comte de Cheremetew, homme d'une fortune prodigieuse. Cette charmante habitation avait été pillée comme tout le reste. Après avoir consommé le peu de ressources qu'offrait ce pays, nous rentrâmes dans Moscou, et nous logeâmes dans le faubourg Wladimir. Ce faubourg, situé au nord de Moscou, est traversé par la petite rivière de la Jaouza, qui se jette dans la Moscowa au milieu de la ville. La plupart des maisons sont séparées par des enclos cultivés ou par des jardins; quelques palais s'y font remarquer comme dans les autres quartiers; le reste est bâti en bois. Comme presque tout était brûlé, il fallait loger les compagnies à de grandes distances les unes des autres, malgré les inconvénients qui en résultaient pour le service, et surtout pour la police et la discipline. Je logeais au centre de mon régiment avec les officiers supérieurs, dans une grande maison en pierres assez bien conservée. Quarante habitants du voisinage s'étaient réfugiés dans une grande salle de cette maison. J'ordonnai qu'on les protégeât, et qu'on adoucît leur misère autant qu'il dépendait de nous ; mais que pouvions-nous faire pour eux ? nous étions près de manquer de tout nous-mêmes. C'était avec peine que l'on se procurait du pain noir et de la bière; la viande commençait à devenir très-rare; il fallait envoyer de forts détachements prendre des boeufs dans les bois où s'étaient refugiés les paysans, et souvent les détachements rentraient le soir sans rien ramener. Telle était la prétendue abondance que nous procurait le pillage de cette ville. On avait des liqueurs, du sucre, des confitures, et l'on manquait de viande et de pain. On se couvrait de fourrures, et l'on n'avait bientôt plus ni habits ni souliers. Enfin, avec des diamants, des pierreries et tous les objets de luxe imaginables on était à la veille de mourir de faim.
Un grand nombre de soldats russes erraient dans les rues de Moscou. J'en fis arrêter cinquante, que l'on conduisit à l'état-major. Un général, à qui j'en rendis compte, me dit que j'aurais pu les faire fusiller, et qu'il m'y autorisait parfaitement à l'avenir. Je n'ai point abusé de sa confiance.
On comprendra sans peine combien de malheurs et de désordres de tous genres signalèrent notre séjour à Moscou. Chaque officier, chaque soldat pourrait raconter à cet égard de singulières anecdotes. Une des plus frappantes est celle d'un Russe qu'un officier francais trouva caché dans les ruines d'une maison; il lui fit entendre par signes qu'il le protégerait, et l'emmena en effet avec lui. Bientôt, étant obligé de porter un ordre et voyant passer un autre officier à la tête d'un peloton, il lui remit ce particulier en lui disant vivement : Je vous recommande monsieur. Cet officier, se méprenant sur le sens de ce mot et sur le ton dont il était prononcé, prit ce malheureux pour un incendiaire et le fit fusiller.
Au commencement de l'incendie, un très-jeune homme, Allemand de nation et étudiant en médecine, vint se réfugier à mon bivouac; il était presque nu et paraissait avoir perdu la tête. Je l'accueillis, et le gardai dans mon logement pendant près de trois semaines ; il paraissait reconnaissant, mais rien ne pouvait le guérir de sa terreur. Je lui fis un jour la plaisanterie de lui proposer de s'enrôler dans mon régiment ; le même soir il disparut, et je ne le revis plus.
L'armée russe cependant se fortifiait tous les jours sur les bords de la Nara. Les corps de partisans répandus autour de Moscou devenaient plus entreprenants. La ville de Véréya fut surprise, la garnison massacrée. Les détachements et convois qui venaient joindre l'armée, les blessés et malades que l'on transportait en arrière étaient enlevés sur la route de Smolensk; les Cosaques attaquaient nos fourrageurs presque aux portes de Moscou ; les paysans massacraient les maraudeurs isolés. Le roi de Naples, dont la cavalerie était presque entièrement détruite et réduite depuis longtemps à manger du cheval, demandait tous les jours qu'on fit la paix ou qu'on se retirât. Mais l'empereur ne voulait rien voir ni rien entendre; en réponse à leurs réclamations, les généraux recevaient de l'état-major les ordres les plus extraordinaires. Tantôt il fallait rétablir l'ordre dans Moscou et protéger les paysans qui apporteraient des vivres au marché, tandis que tous les environs étaient ravagés et les paysans armés contre nous; tantôt il s'agissait d'acheter 10,000 chevaux, dans un pays où il n'y avait plus ni chevaux ni habitants; on annonçait ensuite le projet de passer l'hiver dans une ville ravagée, où nous mourions de faim au mois d'octobre; puis venait l'ordre de faire confectionner des souliers et des vêtements d'hiver dans chaque régiment; et quand les colonels disaient que nous manquions de draps et de cuirs, on répondait qu'il n'y avait qu'à chercher pour en trouver de reste. En même temps, et comme pour rendre cet ordre plus inexécutable encore, on défendit sévèrement le pillage, et la garde impériale fut consignée au Kremlin. On nomma un gouverneur, un intendant, des administrations. Un mois entier cependant s'écoula sans que notre situation fùt améliorée en rien
" ("Journal de la campagne de Russie en 1812").

A la date du 1er octobre, le 4e de Ligne compte 70 Officiers et 1012 hommes.

Le Colonel de Fézensac écrit :
"Vers le 10 octobre, une division du 4e corps fit un mouvement sur Dmitrow, route de Twer. Le maréchal Ney, pendant ce temps, s'empara de Boghorodsk, à douze lieues de Moscou, sur la route de Wladimir. On passa quelques jours à construire autour de cette petite ville des baraques pour y passer l'hiver. Cette simagrée était bien inutile ; elle n'en imposa ni à l'ennemi ni à nos soldats. Je n'allai point à Boghorodsk. Je faisais alors partie d'une expédition commandée par le général Marchand, sur les bords de la Kliasma, entre la route de Wladimir et celle de Twer. Une partie de mon régiment m'accompagnait; le reste avait suivi le maréchal Ney. L'ennemi, fidèle à son système, se retirait à notre approche. Le général Marchand fit construire un blockhaus sur le bord de Kliasma, à un endroit où un poste avait été enlevé par un régiment de Cosaques. Le commandement de ce petit fort venait d'être donné à un officier fort intelligent, lorsque tout à coup le général Marchand reçut l'ordre de rentrer avec tout son détachement. II fut facile alors de juger que l'armée allait quitter Moscou, puisque l'on cessait d'en défendre les approches.
Pendant le cours de cette expédition je trouvai partout la même misère. Les généraux recueillirent quelques provisions ; mais les ressources étaient nulles pour l'armée. Les paysans cachaient leurs vivres, et n'osaient pas les apporter même quand on leur promettait de les payer. Un soldat de mon régiment, fils d'un cultivateur de la Côte-d'Or, mourut à côté de moi, près d'un feu de bivouac. Ce jeune homme languissait depuis longtemps; une fièvre lente causée par la fatigue et la mauvaise nourriture le consumait. Il mourut d'épuisement, et je le fis enterrer au pied d'un arbre, quand on se fut bien assuré de sa mort. Nous trouvâmes dans son sac des lettres de sa mère, fort touchantes par leur simplicité. Je donnai des regrets sincères à ce malheureux, condamné à mourir loin de sa patrie et d'une famille dont il aurait peut-être fait le bonheur. De semblables malheurs étaient communs parmi nous; et je ne rapporte ici cette mort dont je fus témoin, que parce que ce triste spectacle fut comme le présage de toutes les calamités qui allaient fondre sur nous. Le détachement rentra à Moscou le 15
" ("Journal de la campagne de Russie en 1812").

 

Retraite de Moscou

Situation en Octobre 1812 (côte SHDT : usuel-181210-02)

Chef de corps : FEZENSAC (de) Colonel - Infanterie
garnison - dépôt à : Nancy - 4e division militaire
Conscrits des départements de la Meuse de 1812
BONY Major - Infanterie ; MATERRE Major en 2e - Infanterie ; GAUDOUVILLE Quartier Maître Trésorier
1e bataillon commandant : Chef de Bataillon Chavannes - Grande armée - 3e corps - 11e division
2e bataillon commandant : Chef de Bataillon Lanes - Grande armée - 3e corps - 11e division
3e bataillon commandant : Chef de Bataillon Thomas - Grande armée - 3e corps - 11e division
4e bataillon commandant : Chef de Bataillon Caron avec la compagne d'artillerie régimentaire - Grande armée - 3e corps - 11e division
5e bataillon à 3C et dépôt - 1C sur le vaisseau "le Courageux" à Cherbourg

Kutusoff étant venu s'établir au sud de Moscou pour menacer nos communications, la retraite est désormais inévitable. Elle commence le 19 octobre, d'abord vers le sud, puis par la route de Smolensk, à travers des provinces déjà dévastées, sans autres ressources que les provisions emportées de Moscou.

Le Colonel de Fézensac raconte (itinéraire du 3e corps pendant la retraite : 19 octobre départ de Moscou, bivouac sur la route de Tschirkovo; 20 Tschirkovo) :
"Deux jours s'écoulèrent sans entendre parler de départ. Le 18, l'empereur passa la revue du 5e corps dans la cour du Kremlin. Cette revue fut aussi belle que les circonstances le permettaient. Les colonels rivalisèrent de zèle pour présenter leurs régiments en bon état. Personne, en les voyant, n'aurait pu s'imaginer combien les soldats avaient souffert et combien ils souffraient encore. Je suis persuadé que la belle tenue de notre armée au milieu des plus grandes misères a contribué à l'obstination de l'empereur, en lui persuadant qu'avec de pareils hommes rien n'était impossible. Tout le 5e corps présent ne s'élevait pas à 10,000 hommes. Pendant cette revue M. de Bérenger, aide-de camp du roi de Naples, apporta à l'empereur la nouvelle de l'affaire de Winkowo, où nos troupes avaient été surprises et vivement repoussées la veille. Cette affaire mettait fin à une espèce d'armistice qui existait aux avant-postes ; elle achevait de détruire toute espèce d'accommodement, et devait hâter notre départ. La préoccupation de l'empereur se peignait sur sa figure; il précipita la revue, et pourtant il nomma à tous les emplois vacants, et accorda beaucoup de décorations. Il avait plus que jamais besoin d'employer tous les moyens qu'il savait si bien mettre en usage pour obtenir de son armée des efforts surnaturels. Je profitai de ses bonnes dispositions pour récompenser ceux des officiers de mon régiment dont j'avais déjà éprouvé le zèle; beaucoup d'entre eux furent avancés (M. d'Arcine, adjudant-major, fut nommé chef de bataillon. Il a depuis fait partie de l'expédition d'Alger, en 1830, comme maréchal de camp). Le général qui commandait la division wurtembourgeoise, sous les ordres du général Marchand, reçut le titre de comte de l'empire, avec une dotation de 20,000 fr.: faible récompense pour les souffrances de 12,000 hommes, que les fatigues et les privations avaient réduits à 800.
La revue finissait à peine, lorsque les colonels reçurent l'ordre de partir le lendemain. Rentré dans mon logement, j'ordonnai les préparatifs, en chargeant sur des charrettes tout ce qui nous restait de vivres. Je laissai dans ma maison la farine que je ne pus emporter; on m'avait conseillé de la détruire; mais je ne pus me résoudre à en priver les malheureux habitants, et je la leur donnai de bon coeur, en dédommagement du mal que nous avions été forcés de leur faire. Je recus leurs bénédictions avec attendrissement et reconnaissance ; peut-être m'ont-elles porté bonheur.
L'empereur, ayant perdu tout espoir de paix, ne pouvait plus songer qu'à la retraite. Il fallait repasser la Dwina et le Dniéper, se remettre en communication sur la gauche avec les 2e et 6e corps, et sur la droite avec le 7e et les Autrichiens, qui défendaient le grand-duché de Varsovie. La route de Smolensk, entièrement ravagée, n'offrait plus aucune ressource; on résolut de prendre la direction de Kaluga, et de tourner, par la route de Bowrosk et Malojaroslavets, la position du camp retranché de l'ennemi. Ainsi l'imprudence de notre long séjour à Moscou pouvait se réparer. La victoire allait nous ouvrir la route des provinces du sud, ou du moins nous permettre de nous retirer sur Mohilow, par Roslawl, ou sur Smolensk, par Médyn et Elnïa, en traversant des pays que la guerre avait épargnés.
Déjà le 4e corps occupait Fominskoe, sur la vieille route de Kaluga: il faisait l'avant-garde et devait porter les premiers coups. Cependant, au moment de son départ, l'empereur voulut laisser à Moscou des traces de sa vengeance, en achevant de détruire ce qui avait échappé au désespoir des Russes. Le maréchal Mortier fut chargé d'y rester quelques jours avec la jeune garde, pour protéger la marche des autres corps d'armée contre les détachements ennemis placés sur la route du nord. Il devait, en même temps, faire sauter le Kremlin, et mettre le feu à tout ce qui existait encore. Ainsi acheva de s'anéantir cette malheureuse ville, incendiée par ses propres enfants, ravagée et détruite par ses vainqueurs. La manière avec laquelle le maréchal adoucit cet ordre rigoureux, les soins qu'il prit des blessés et des malades, au milieu de ces affreux ravages, honorent son coeur autant que son caractère.
Dans la nuit du 18 octobre, les équipages du 3e corps se rendirent au couvent de Simonov, lieu de rassemblement. Jamais nous n'avions traîné autant de voitures à notre suite. Chaque compagnie avait au moins une charrette ou un traîneau pour porter ses vivres; la nuit fut à peine suffisante pour les charger et les mettre en ordre. Une heure avant le lever du jour, ffisante pour les charger et les mettre en ordre. Une heure avant le lever du jour, toutes les compagnies se réunirent devant mon logement et nous partîmes. Cette marche avait quelque chose de lugubre; les ténèbres de la nuit, le silence de la marche, les ruines encore fumantes que nous foulions sous nos pieds , tout semblait se réunir pour frapper l'imagination de tristesse. Aussi, chacun de nous voyait avec inquiétude commencer cette mémorable retraite; les soldats eux-mêmes sentaient vivement l'embarras de notre situation; ils étaient doués de cette intelligence et de cet admirable instinct qui distingue les soldats français, et qui, en faisant mesurer toute l'étendue du danger, semble aussi redoubler le courage nécessaire pour le braver.
Le couvent de Seminof, situé près de la barrière de Kaluga, était en flammes quand nous y arrivâmes. On brûlait les vivres que l'on ne pouvait emporter ; et par une négligence bien digne de ce temps-là, les colonels n'avaient point été prévenus. Il restait de la place dans plusieurs fourgons, et nous vîmes brûler sous nos yeux des provisions qui nous auraient peut-être sauvé la vie.
Le 3e corps étant réuni se mit en marche par la nouvelle route de Kaluga, ainsi que le 1er corps et la garde impériale. Mon régiment était à cette époque de 1,100 hommes, et le 3e corps ne s'élevait pas à plus de 11,000. Je pense que l'on peut évaluer en tout à 100,000 hommes la force de l'armée sortie de Moscou.

Rien n'était plus curieux que la marche de cette armée, et les longues plaines que l'on trouve en quittant Moscou permettaient de l'observer dans tous ses détails. Nous traînions à notre suite tout ce qui avait échappé à l'incendie de la ville. Les voitures les plus élégantes et les plus magnifiques étaient pêle-mêle avec les fourgons, les drojkis et les charrettes qui portaient les vivres. Ces voitures, marchant sur plusieurs rangs dans les larges routes de la Russie, présentaient l'aspect d'une immense caravane. Parvenu au haut d'une colline, je contemplai longtemps ce spectacle qui rappelait les guerres des conquérants de l'Asie; la plaine était couverte de ces immenses bagages, et les clochers de Moscou, à l'horizon, terminaient le tableau. On nous fit faire halte en ce lieu, comme pour nous laisser contempler une demière fois les ruines de cette antique ville, qui bientôt acheva de disparaître à nos regards.
Le 3e corps arriva en deux jours de marche à Tschirkovo, et y prit position en gardant l'embranchement des routes de Podol et de Fominskoe, tandis que le 1er corps et la garde se portaient. successivement, par une marche de flanc, sur la vieille route de Kaluga, pour soutenir le 4e. Le 3e corps, destiné à suivre ce mouvement le dernier, resta trois jours en position à Tschirkovo, et en partit le 23 à minuit
" ("Journal de la campagne de Russie en 1812").

Extrait des Mémoires de Bénard après l'incendie de Moscou :
"Après la revue que passa l'Empereur, et où notre régiment, grâce aux soins de notre nouveau colonel, M. de Fezensac, présenta extérieurement un aspect satisfaisant que démentait l'état de délabrement où se trouvait chacun de nous en particulier, nous partîmes de Moscou par le faubourg de Kalouga.
A une journée de marche de cette dernière ville, notre attention fut attirée par l'arrivée précipitée de plusieurs officiers d'ordonnance. Ils parlèrent aux généraux, et l'on fit halte; passant dans nos rangs au grand trot
- Massez-vous, massez-vous, disaient-ils, il faut masquer les pièces.
Ces dispositions annonçaient l'approche de l'ennemi ; pourtant tout semblait calme autour de nous. Mais bientôt une immense clameur retentit à quelque distance. Nous disparaissons dans des tourbillons de poussière soulevée par le galop de plusieurs milliers de chevaux : c'est l'aile gauche de notre cavalerie qui vient d'être surprise avant l'expiration de la trêve, alors que les hommes étaient occupés au pansage, par une division tout entière de cavalerie russe.
La poussière se dissipe un peu, et nous sommes alors témoins du spectacle suivant : ceux des nôtres qui n'ont pas été sabrés avant de pouvoir sauter à cheval, fuyant dans un désordre inimaginable, tous les uniformes et toutes les nations qui servent dans les rangs de notre armée : chasseurs et cuirassiers, Wurtembergeois et Polonais, tous, pêle-mêle, courant à toute bride, ou plutôt sans bride, car la plupart n'ont eu que le temps d'enfourcher leur monture à poil et de la pousser sur la route, affolés, jetant des cris de détresse dans toutes les langues connues; et derrière eux les Russes de toute couleur, galopant sabre levé, pistolet au poing, avec des hourrahs de victoire.
Cette vue nous remplit de colère et nos fusils seraient partis tout seuls pour punir cette trahison, si nous n'eussions craint de tirer sur notre propre cavalerie. On nous fit ouvrir les rangs : les cavaliers y passèrent comme l'éclair pour aller se reformer à l'abri de nos colonnes.
Dès que le gros de nos chevaux se fût ainsi mis à couvert, et qu'il n'y eut plus que quelques malheureux retardataires entre nous et les Russes, notre ligne se referma. Les officiers, voulant laisser venir les Russes à petite portée, nous répétaient : «Ne tirez pas ! Ne tirez pas !» et il ne fallait rien moins que leurs recommandations pour contenir notre impatience. On voyait briller au milieu de la poussière les sabres des cavaliers ennemis, leurs casques et leurs cuirasses envoyaient jusqu'à nous leurs reflets. Ils arrivaient sur notre front le pistolet haut, la bride aux dents. Leur succès semblait les avoir grisés au point de leur faire croire qu'ils allaient poursuivre la cavalerie française jusque par delà nos baïonnettes. A ce moment, et comme je sentais mes doigts se crisper sur mon arme, nos colonnes s'écartèrent une seconde fois pour livrer passage à une volée de mitraille ; l'ennemi s'arrêta surpris ; alors au grondement du canon, qui tonnait sans relâche, se joignirent les décharges successives et régulières de tous nos bataillons. Les Russes, décimés par cette avalanche de fer et de plomb, commencèrent à tourbillonner; des ordres énergiques les ramenèrent par deux fois ; mais que pouvaient-ils faire ? Déjà entre eux et nous se dressait un infranchissable rempart d'hommes et de chevaux tués; définitivement ils tournèrent bride, et nous eumes la satisfaction de voir la queue de leurs montures sans avoir perdu un seul de nos camarades du régiment.
Ce fut notre dernier triomphe joyeux. Nous avons livré depuis plus d'un combat, remporté plus d'une victoire ; mais quand nous résistions aux Russes, quand nous les voyions disparaître à l'horizon, c'était avec le morne silence de la résignation ou du désespoir.
On sait comment l'armée, au moment de se heurter aux troupes du général Kutusoff, réunies sous Kalouga dans une forte position, reçut l'ordre de rétrograder et de reprendre la route qu'elle avait suivie en marchant sur Moscou.
Certes, il eût été préférable de passer sur le corps des Russes, - au risque de nous affaiblir dans une lutte formidable, - car la route de Kalouga nous conduisait dans les provinces méridionales de l'Empire, laissées intactes par la guerre, et où l'armée eût pu, en réparant ses forces épuisées par un trajet de huit cents lieues, attendre tranquillement le retour de la belle saison. Mais le conseil de guerre, tenu par l'Empereur aux portes de Kalouga, en jugea autrement.
L'incendie de Moscou, que le peuple russe a longtemps considéré comme notre oeuvre, avait excité dans l'armée ennemie une violente indignation; on l'avait tenue avec intention pendant plusieurs jours en vue des flammes, et tandis que la Cour de Saint-Pétersbourg leurrait l'Empereur d'un espoir de négociations, on avait profité de l'armistice pour la renforcer et la refaire dans de riches provinces
".

Le Colonel de Fézensac raconte (itinéraire du 3e corps pendant la retraite : 23 octobre départ de Tschirkovo à minuit; 24 bivouac sur la route de Bowrosk; 25 suite de la marche; 26 Bowrosk; 27 départ le soir; 28 le matin à Véreya, le soir à Ghorodock, Borisow; 29 abbaye de Kolotskoi, route de Moscou à Smolensk; 30 Gyat) :
"Cette marche de nuit fut affreuse, la pluie tombait par torrents, les chemins de traverse que nous suivions étaient entièrement défoncés. Nous n'arrivâmes à Bowrosk que le 26 au soir. Dans cette marche, nous fûmes sans cesse harcelés par les Cosaques, qui n'osaient cependant rien entreprendre de sérieux contre nous. Je mettais tous mes soins à maintenir dans mon régiment l'ordre, la discipline et l'exactitude du service; je n'eus que des éloges à donner aux officiers comme aux soldats. Un seul sergent, bon sujet d'ailleurs, ayant mis de la négligence dans le commandement d'un poste avancé qui lui était confié, j'ordonnai qu'il fùt cassé malgré les prières de son capitaine. Les généraux Girardin et Bemmann flanquaient notre marche avec la cavalerie légère. Ils avaient reçu l'ordre de mettre le feu à tous les villages.
Nous rejoignîmes le grand quartier-général à Bowrosk; ce fut là que nous apprîmes les derniers événements. Le général Kutusow, instruit de la marche de l'armée française par la vieille route de Kaluga, avait quitté son camp de Taroutino ; une marche de flanc parallèle à la nôtre le conduisit à Malojaroslavets, oü il rencontra et attaqua le 4e corps. Dans ce brillant combat, l'avantage demeura aux Français malgré l'infériorité du nombre ; mais Kutusow avait pris à six lieues en arrière une position défendue par des redoutes ; déjà une de ses divisions cherchait à déborder notre droite par la route de Medyn. Il fallait donc livrer bataille ou se retirer. La situation était grave, l'instant décisif. Le maréchal Bessières et d'autres généraux furent d'avis de la retraite; ce n'est point qu'ils doutassent de la victoire, mais ils redoutaient les pertes que causerait le combat, la désorganisation qui en serait la suite. Les chevaux de la cavalerie et de l'artillerie étaient affaiblis par la fatigue et la mauvaise nourriture. Comment remplacer ceux que nous allions perdre ? comment transporter l'artillerie, les munitions, les blessés ? Dans cette situation, une marche sur Kaluga était bien téméraire, et la prudence conseillait de se retirer sur Smolensk. Le comte de Lobau déclara, même à plusieurs reprises, qu'il n'y avait pas un instant à perdre pour regagner le Niémen. Napoléon hésita longtemps : il passa toute la journée du 25 à étudier le champ de bataille et à discuter avec les généraux. Enfin il se décida pour la retraite : et l'on doit ajouter, à son éloge, qu'un des motifs qui le déterminèrent fut la nécessité où l'on aurait été d'abandonner les blessés après la bataille. Toute l'armée reprit la route de Smolensk par Mojaisk, et le mouvement était commencé quand le 3e corps arriva à Bowrosk. Le 1er corps faisait l'arrière-garde. Les Cosaques continuaient à nous harceler avec leur activité ordinaire; ils attaquèrent les équipages du 4e corps, puis ceux du grand quartier-général, et enfin l'empereur lui-même, dont l'escorte les mit en fuite. Les chemins étaient encombrés de voitures de toute espèce qui nous arrêtaient à chaque pas; nous trouvions des ruisseaux débordés qu'il fallait passer tantôt sur une mauvaise planche, tantôt au milieu de l'eau. Le 28 au matin, le 3e corps occupait Véréya, le soir du même jour Ghorodock - Borisow; le 29, laissant à droite les ruines de Mojaisk, nous atteignîmes la grande route au-dessous de cette ville.
On peut aisément se figurer quelles souffrances attendaient notre armée dans des lieux que les Russes et les Français avaient ravagés à l'envi. Si quelques maisons subsistaient encore, elles étaient sans habitants. Nos premières ressources devaient être à Smolensk, distant de nous de 80 lieues. Jusque-là il ne fallait s'attendre à trouver dans aucun lieu ni farine, ni viande, ni fourrages. Nous étions réduits aux provisions que nous avions emportées de Moscou; mais ces provisions, peu considérables en elles-mêmes, avaient encore l'inconvénient d'être inégalement réparties, comme tous les produits du pillage. Un régiment avait conservé quelques boeufs et manquait de pain ; un autre avait de la farine et manquait de viande. Jusque dans le même régiment, cette inégalité se faisait remarquer. Quelques compagnies mouraient de faim, tandis que d'autres étaient dans l'abondance. Les chefs ordonnaient le partage, mais l'égoïsme employait tous les moyens pour tromper leur surveillance et se soustraire à leur autorité. D'ailleurs, pour conserver nos vivres, il fallait conserver les chevaux qui les traînaient, et le manque de nourriture en faisait mourir tous les jours un grand nombre. Les soldats qui s'écartaient de la route pour trouver à manger, tombaient entre les mains des Cosaques et des paysans armés. Le chemin était couvert de caissons que l'on faisait sauter, de canons et de voitures abandonnés, quand les chevaux n'avaient plus la force de les traîner. Dès les premiers jours enfin cette retraite ressemblait à une déroute. L'empereur continuait à exercer sa vengeance sur les maisons; le prince d'Eckmülh, commandant l'arrière-garde, était chargé de mettre partout le feu, et jamais ordre ne fut exécuté avec plus d'exactitude et même de scrupule. II envoyait à droite et à gauche de la route des détachements pour incendier les châteaux et les villages, à d'aussi grandes distances que le permettait la poursuite de l'ennemi. Le spectacle de cette destruction n'était pas le plus horrible de ceux que nous avions sous les yeux; une colonne de prisonniers russes marchait en avant de nous, conduite par des troupes de la confédération du Rhin. On leur distribuait à peine un peu de chair de cheval, et les soldats chargés de les conduire massacraient ceux qui ne pouvaient plus marcher. Nous rencontrions sur la route leurs cadavres qui tous avaient la tête fracassée. Je dois aux soldats de mon régiment la justice de dire qu'ils en furent indignés; ils sentaient d'ailleurs à quelles cruelles représailles le spectacle de cette barbarie exposerait ceux d'entre eux qui tomberaient entre les mains de l'ennemi.
En traversant le village de Borodino, plusieurs officiers allèrent visiter le champ de bataille de la Moscowa. On trouvait encore tous les débris épars sur le terrain, les morts des deux armées étendus sur la place où ils avaient été frappés. On a dit qu'on y avait vu des blessés vivant encore; je ne puis le croire, et l'on n'en a jamais donné la preuve. Nous étions le 29, au soir, à l'abbaye de Kolatskoe, transformée d'abord en un hôpital, et qui n'était plus alors qu'un grand cimetière. Un seul bâtiment conservé sur les ruines de la ville de Gyat, servait aussi d'hôpital à nos malades. Les colonels reçurent l'ordre d'aller y reconnaître les hommes de leur régiment.
On avait laissé les malades sans médicaments, sans vivres, sans aucun secours. Je pus à peine y pénétrer, au milieu des ordures de toute espèce qui encombraient les escaliers, les corridors et le milieu des salles. J'y trouvai trois hommes de mon régiment que je me fis un vrai plaisir de sauver
" ("Journal de la campagne de Russie en 1812").

Pendant ce temps, la famille du Colonel de Massy ne recevant plus aucune nouvelle de lui, et en présence des bruits fâcheux qui arrivaient de l'armée, s'inquiétait. Elle reçut bientôt la lettre suivante :

4e Division Militaire N° 623 EMPIRE FRANCAIS

A Nancy, le 30 octobre 1812 (Archives du Ministère de la Guerre).

"Le capitaine commandant le dépôt du 4e régiment de ligne, à Monsieur Bordas (ancien député de la Haute-Vienne, beau-père du Colonel de Massy), Saint-Yrieix· (Haute-Vienne).
MONSIEUR,
L'incertitude dans laquelle vous devez vous trouver, sur la cause du silence de M. de Massy, doit être bien cruelle ! Pourquoi faut-il qu'au lieu de vous consoler, j'aie à vous faire part d'une bien triste nouvelle, qui vous est peut-être parvenue aussitôt qu'à moi, et qui doit vous causer de grands chagrins et faire verser bien des larmes à toute votre famille ! Oui, Monsieur, il n'est que trop vrai, nous pleurons notre bien-aimé colonel ! Il mourut couvert de gloire, le 7 septembre, sur le champ de bataille de la Moskowa. C'est le lendemain de cette journée qu'on me transmit le résultat de nos pertes. Nos regrets égalent l'attachement que nous portions tous à notre colonel. Sa bravoure et l'aménité de son caractère lui avaient conquis tous les cœurs, Il ne sera jamais oublié ! Daignez ètre auprès de sa veuve l'organe de nos sentiments respectueux, et la préparer à supporter avec résignation les chagrins d'une perte irréparable !
Les deux jeunes gens qui étaient porteurs de vos deux lettres sont arrivés le 26 du courant. Ils ont dû, d'après mes ordres, différer d'écrire à leurs parents. Je n'oublierai pas votre recommandation en leur faveur, et ferai usage de tout mon crédit pour leur ètre utile et les dédommager, autant que possible, de la perte de celui qui eùt été leur puissant protecteur.
J'ai l'honneur d'être, avec la plus parfaite considération, Monsieur, votre très humble et obéissant serviteur.
Le capitaine commandant, CHARAVEL
".

Le Colonel de Fézensac raconte (itinéraire du 3e corps pendant la retraite : 1er novembre Viasma) :
"Le 1er novembre nous arrivâmes à Viasma. Quelques cabanes, situées dans le faubourg de Moscou (c'est-à-dire dans le faubourg de Viasma, situé sur la route de Moscou. J'indique une fois pour toutes cette manière de m'exprimer; ainsi à Smolensk les faubourgs de Moscou, de Pétersbourg, de Wilna, désigneront les routes sur lesquelles les trois faubourgs de Smolensk sont placés, et ainsi des autres villes), nous servirent de logements; cet abri, tout misérable qu'il était, nous parut bien doux après quinze jours de bivouacs.
Cependant aussitôt que le général Kutusow s'était aperçu du mouvement rétrograde de l'armée française, il avait détaché à sa poursuite le général Miloradowitsch avec un nombreux corps de troupes et tous les Cosaques de Platow, tandis que lui-même conduisait la grande armée russe par la route d'Elnïa pour arriver avant nous sur le Dniéper. Le général Miloradowitsch, dont l'avant-garde serrait de près le 1er corps, marchait parallèlement à la grande route, et faisait vivre ses troupes dans des pays moins ravagés que ceux que nous parcourions; les chemins de traverse que prenait ce corps d'armée avaient encore l'avantage d'être plus courts que la grande route et de donner à l'ennemi la possibilité de déborder notre arriere-garde et de nous prévenir à Viasma. Dans cette situtation l'on a reproché à l'empereur de n'avoir point marché assez vite, et pourtant les hommes et surtout les chevaux étaient épuisés de fatigue. Pour hâter notre marche, il eùt fallu sacrifier tous les bagages. Sans doute, ce parti eùt évité de grands malheurs; mais l'on ne pouvait encore se résoudre à une telle extrémité. Enfin, le 3 novembre, le général Miloradowitsch déboucha sur la grande route, à une lieue de Viasma, et attaqua vivement le 4e corps, qui marchait sur la ville. Par cette manoeuvre, le 4e corps et le 1er qui le suivait se trouvaient coupés et obligés de se faire jour à travers un ennemi supérieur en cavalerie et en artillerie. Une autre division russe cherchait en même temps à s'emparer de Viasma par la route de Medyn.
Heureusement, le maréchal Ney, qui occupait encore la ville, avait pris ses mesures pour faire échouer cette tentative. Les petites rivières de Vlitza et de Viasma forment comme un demi-cercle autour de la ville du côté de la route de Medyn, et en rendent la défense facile. La division Ledru prit position sur le plateau qui domine ces deux rivières, et rendit inutiles les efforts de l'ennemi pour en forcer le passage. La division Razout se porta en avant sur la route de Moscou pour secourir les 1er et 4e corps. Après un combat acharné et qui dura cinq heures, ces deux corps d'armée percèrent la ligne ennemie, et rouvrirent leurs communications avec nous.
Nous rentrâmes dans le faubourg, et j'appris que le 3e corps devait relever le premier à l'arrière-garde. Cette mission si importante et si difficile ne pouvait pas être confiée à un général plus capable de la remplir que le maréchal Ney, et je ne crains pas de dire qu'il était secondé de tout notre zèle. Les bonnes dispositions que mon régiment venait de montrer dans cette journée me remplissaient de confiance. Je fis connaître aux officiers la tâche pénible et glorieuse qui nous était imposée ; et tandis que les 1er et 4e corps traversaient Viasma et nous laissaient en présence de l'ennemi, nous nous préparâmes à les remplacer dignement, puisqu'il s'agissait de notre honneur, de la réputation de nos troupes et du salut de toute l'armée
" ("Journal de la campagne de Russie en 1812").

Le 4 novembre, le 3e Corps reçoit la pénible et périlleuse mission de remplacer le 1er Corps à l'arrière-garde. La bonne contenance des troupes empêche l'ennemi de passer la Viazma. Au défilé de Sembovo, le 4e, qui forme l'extrême arrière-garde, est attaqué par l'avant-garde russe et la contient à lui seul pendant que les autres Corps passent le défilé.

Le Colonel de Fézensac raconte (itinéraire du 3e corps pendant la retraite : 5 Senlévo; 6 Postuïa Dwor) :
"Jusqu'à ce moment, le 3e corps, éloigné de l'arrière-garde et à peine harcelé par les troupes légères de l'ennemi, n'avait eu à combattre que la fatigue et la faim ; maintenant on va le voir soutenir seul les efforts de l'armée russe, en luttant à la fois contre tous les genres de mort, et l'on pourra juger si jamais la patience et le courage avaient été mis à de pareilles épreuves.
Dans la journée du 4 novembre, le 5e corps sortit de Viasma pour prendre position le long d'une forêt qui borde la rivière de ce nom et que traverse la route de Smolensk. L'heureux choix de cette position et la bonne contenance des troupes empêchèrent l'ennemi de passer la Viasma; il dirigea ses attaques toute la journée sur notre droite par la route de Medyn ; le général Beurmann, détaché de ce côté, s'y maintint jusqu'au soir ; deux compagnies de mon régiment participèrent à l'honneur de cette belle défense. Cependant les 4e et 1er corps traversaient nos rangs dans le plus grand désordre; j'étais loin de croire qu'ils eussent autant souffert, et que leur désorganisation fùt aussi avancée. La garde royale italienne presque seule marchait encore en bon ordre; le reste paraissait découragé et accablé de fatigue. Une immense quantité d'hommes isolés marchaient à la débandade et la plupart sans armes; beaucoup d'entre eux passèrent la nuit au milieu de nous dans la forêt de Viasma. Je m'efforçai de leur persuader de partir sans attendre l'arrière-garde. Il était important pour eux de gagner quelques heures de marche; et d'ailleurs nous ne pouvions pas souffrir qu'ils se mêlassent dans nos rangs pour gêner nos mouvements; ainsi leur propre intérêt se trouvait d'accord avec le bien du service. Mais la fatigue ou la paresse les rendait sourds à nos conseils. Le jour paraissait à peine, quand le 3e corps prit les armes et se mit en marche. En ce moment tous les soldats isolés quittèrent leurs bivouacs et vinrent se joindre à nous. Ceux d'entre eux qui étaient malades ou blessés restaient auprès du feu en nous conjurant de ne les point abandonner à l'ennemi. Nous n'avions aucun moyen de transport, et il fallait faire semblant de ne pas entendre des plaintes que nous ne pouvions soulager. Quant à cette troupe de misérables qui avaient abandonné leurs drapeaux quoi qu'ils fussent encore en état de combattre, j'ordonnai qu'on les repoussât à coups de crosse, et je les prévins que si l'ennemi nous attaquait, je ferais tirer sur eux au moindre embarras qu'ils causeraient.
La 1re division marcha en tête, la 2e à l'arrière-garde, chaque division formée la gauche en tête. Ainsi, mon régiment faisait l'extrême arrière-garde. Des pelotons de cavalerie et d'infanterie couvraient nos flancs ; au sortir de la forêt, une vaste plaine leur permit de s'étendre et de marcher à notre hauteur ; les officiers et les généraux, tous présents à leur poste, dirigeaient les mouvements. L'ennemi, qui nous avait suivis toute la journée sans rien entreprendre, essaya le soir d'attaquer l'arrière-garde au défilé de Semlévo ; mon régiment contint seul l'avant-garde russe, soutenue de deux pièces de canon, et donna ainsi le temps aux autres corps de passer le défilé; nous le passâmes à notre tour en laissant en présence de l'ennemi deux compagnies de voltigeurs, qui ne rentrèrent qu'au milieu de la nuit, et le 3e corps bivouaqua sur les hauteurs opposées. A peine commencions nous à prendre quelque repos, que les Russes lancèrent des obus sur nos bivouacs; l'un deux atteignit un arbre au pied duquel je dormais. Personne ne fut blessé, et il y eut à peine un instant de désordre dans quelques compagnies du 18e. J'ai toujours remarqué que les coups tirés la nuit font peu de mal; mais ils frappent l'imagination en donnant aux soldats l'idée d'une prodigieuse activité de la part de l'ennemi.
La marche du lendemain fut à peine interrompue par la tentative inutile que firent les Cosaques contre nos équipages; au bout de trois lieues, le 3e corps prit position près de Postuïa Dwor. L'empereur voulait marcher lentement pour conserver les bagages ; en vain le maréchal Ney lui écrivait-il qu'il n'y avait pas de temps à perdre, que l'ennemi serrait de près l'arrière-garde, que l'armée russe marchait sur nos flancs à grandes journées et qu'on devait craindre qu'elle ne nous prévînt à Smolensk ou à Orcha. Au reste, cette journée nous reposa des fatigues de la veille ; nous campâmes sur la lisière d'un bois qui fournissait abondamment nos bivouacs. Le temps était beau et assez doux pour la saison, et nous espérions arriver heureusement à Smolensk, qui devait être le terme de nos fatigues
" ("Journal de la campagne de Russie en 1812").

Le 7 novembre, le temps, à peu près beau jusque là, devient très froid et le Régiment doit bivouaquer en avant de Dorogobouje, sans pouvoir allumer du feu à cause du vent.

Le Colonel de Fézensac écrit (itinéraire du 3e corps pendant la retraite : 7 novembre : D'horogobuz) :
"Pendant la marche du lendemain le temps changea tout à coup et devint très-froid. Il était tard quand nous arrivâmes à D'horogobuz; La 1re division fut placée sur les hauteurs de la ville; la 2e s'arrêta à un quart de lieue pour en défendre les approches. La nuit fut la plus froide que nous eussions encore éprouvée; la neige tombait en abondance, et la violence du vent empêchait d'allumer du feu; d'ailleurs, les bruyères sur lesquelles nous étions campés nous offraient peu de ressources pour nos bivouacs" ("Journal de la campagne de Russie en 1812").

Le 8, les Russes attaquent, et pour les arrêter, le Général Razout les fait charger par le 4e. Le Colonel de Fézensac écrit (itinéraire du 3e corps pendant la retraite : 8 novembre : combat de D'horogobuz, bivouac à deux lieues en arrière; 9 bivouac) :
"Cependant le maréchal Ney forma le projet d'arrêter l'ennemi devant D'horogobuz pendant toute la journée suivante. Nous étions encore à vingt- une lieues de Smolensk, et à moitié chemin de cette ville il fallait passer le Dniéper ; il importait donc d'éviter l'encombrement sur ce point, et de donner à l'armée que nous protégions le temps d'emmener son artillerie et ses bagages.
Le 8, à la pointe du jour, le 4e et le 18e régiment, sous les ordres du général Joubert, quittèrent leurs bivouacs pour venir prendre position à D'horogobuz; les Cosaques, à la faveur d'un épais brouillard, nous harcelèrent jusqu'à notre entrée dans la ville.
D'horogobuz, placé sur une hauteur, est appuyé au Dniéper. La 2e division, chargée de le défendre, fut établie ainsi qu'il suit : deux pièces de canon en batterie à l'entrée de la rue basse, soutenues par un poste du 4e régiment; à gauche, une compagnie du 18e sur le pont du Dniéper; à droite sur la hauteur, en avant d'une église, 100 hommes du 4e, commandés par un chef de bataillon; le reste de la division dans la cour du château, sur la même hauteur; la 1re division en réserve derrière la ville. Bientôt l'infanterie ennemie arriva et commenca l'attaque; le pont du Dniéper fut pris, le poste de l'église repoussé. Le général Razout, renfermé dans la cour du château avec le reste de la division et livré à son indécision ordinaire, allait ètre cerné, quand il nous donna enfin l'ordre de marcher. Il n'y avait pas un moment à perdre; j'enlevai mon régiment an pas de charge, et nous nous précipitâmes sur les ennemis qui occupaient les hauteurs de la ville. L'affaire fut très-vive ; la nature du terrain, la neige, dans laquelle nous enfoncions jusqu'aux genoux, forçaient tout le régiment de se disperser en tirailleurs et de combattre corps à corps. Les progrès des Russes furent arrêtés; mais bientôt l'ennemi pénétra de nouveau dans la ville basse, et le général Razout, craignant d'être coupé, ordonna la retraite. Je me repliai lentement, en reformant les pelotons et en tenant toujours tête à l'ennemi ; le 18e, qui avait secondé nos efforts, suivit ce mouvement ; les deux régiments, laissant l'ennemi maître de la ville, vinrent se reformer derrière la 1re division.
Le maréchal Ney, mécontent du mauvais succès de son plan, s'en prit au général Razout, au général Joubert, à tout le monde; il prétendit que l'ennemi, n'était pas en forces suffisantes pour nous avoir ainsi chassés de D'horogobuz, et me demanda combien j'en avais vu ; je me permis de répondre que nous étions trop près d'eux pour pouvoir les compter. Avant de se décider à partir, il ordonna encore au général d'Hénin de rentrer avec le 95e dans la ville basse pour reprendre quelques caissons. A peine ce régiment se fut-il mis en mouvement, que l'artillerie russe porta le désordre dans ses rangs et le fit rétrograder. Le maréchal Ney, forcé de renoncer à toute autre tentative, reprit la route de Smolensk.
Cependant les privations auxquelles nous étions condamnés depuis le commencement de la retraite devenaient plus rigoureuses ; le peu de vivres que nous avions achevait de s'épuiser ; les chevaux qui les traînaient mouraient de faim et de fatigue, et étaient eux-mêmes dévorés par les soldats. Depuis que nous étions à l'arrière- garde, tous les hommes qui s'écartaient de la route pour chercher des vivres tombaient entre les mains de l'ennemi, dont la poursuite devenait de plus en plus active. La rigueur du froid vint augmenter nos embarras et nos souffrances ; beaucoup de soldats, épuisés de fatigue, jetaient leurs armes et quittaient leurs rangs pour marcher isolément. Ils s'arrêtaient partout où ils trouvaient un morceau de bois à brûler pour faire cuire un quartier de cheval ou un peu de farine, si toutefois leurs camarades ne venaient pas leur enlever cette dernière ressource ; car nos soldats, mourant de faim, s'emparaient de force des vivres de tous les hommes isolés qu'ils rencontraient, heureux encore s'ils ne leur arrachaient pas leurs vêtements. Après avoir ravagé tout le pays, nous étions réduits à nous entre-détruire, et cette extrémité était devenue nécessaire. Il fallait à tout prix conserver les soldats fidèles à leur drapeau et qui soutenaient seuls à l'arrière-garde l'effort de l'ennemi ; les soldats isolés, n'appartenant plus à aucun régiment et ne pouvant plus rendre aucun service, n'avaient droit à aucune pitié. Aussi la route que nous parcourions ressemblait-elle à un champ de bataille. Ceux qui avaient résisté au froid et à la fatigue succombaient au tourment de la faim; ceux qui avaient conservé quelques provisions se trouvaient trop faibles pour suivre la marche et restaient au pouvoir de l'ennemi : les uns avaient eu les membres gelés et mouraient étendus sur la neige; d'autres s'endormaient dans les villages et étaient consumés par les flammes que leurs compagnons avaient allumées. Je vis à D'horogobuz un soldat de mon régiment en qui le besoin avait produit les effets de l'ivresse; il était auprès de nous sans nous reconnaître; il nous demandait son régiment; il nommait les soldats de sa compagnie, et leur parlait comme à des étrangers; sa démarche était chancelante, son regard égaré. Il disparut au commencement de l'affaire, et je ne le revis plus. Quelques cantinières ou femmes de soldats appartenant aux régiments qui nous précédaient se trouvaient au milieu de nous. Plusieurs de ces malheureuses traînaient avec elles des enfants; et malgré l'égoïsme, si commun alors, chacun s'empressait de les secourir. Le tambour major porta longtemps un enfant sur les bras. Les officiers qui avaient conservé un cheval le partageaient avec ces pauvres gens. Je fis conduire aussi pendant quelques jours une femme et son enfant sur une charrette que j'avais encore; mais qu'était-ce que de si faibles secours contre tant de souffrances, et comment pouvions-nous adoucir des maux que nous partagions nous-mêmes ?
" ("Journal de la campagne de Russie en 1812").

Plaque de brassard pour cantinière ou vivandière du 4ème Régiment d'infanterie de ligne, premier Empire
Plaque de forme ovale (H 7,4 cm, largeur 5,8 cm), réalisée dans une fine plaque de laiton percée de chaque côté de deux trous, très probablement pour être cousue sur un brassard ; dans le bas, elle est découpée du chiffre «4 » (qui peut indiquer soit le numéro de régiment ou éventuellement un numéro de compagnie), et en son centre elle est estampée en relief de l'aigle impériale surmontée d'une couronne. Texte et photo, collection Bertrand Malvaux (http://www.bertrand-malvaux.fr)

Le 10 novembre, le Lieutenant Mouillard est blessé au cours d'un combat contre les Cosaques près de Smolensk. Le 11 au matin, le combat s'engage et l'attaque est si vive et si imprévue que les balles tombent dans les bivouacs avant que les hommes aient pris les armes. Les Voltigeurs postés sur le bord de la rivière ont à soutenir un combat inégal. Le 1er Bataillon trouve un point d'appui dans un bouquet de bois ; le 2e occupe un blockhaus palissadé où le Maréchal Ney passe toute la journée avec le Colonel, dirigeant le feu des soldats et faisant lui-même le coup de feu. Après une marche de sept lieues sur le verglas, par le froid le plus rigoureux, on atteint enfin Smolensk, où le Corps entre le dernier et trouve des magasins mis à sac. Sans aucune ressource, toujours à l'arrière-garde, il doit continuer la retraite ; il est réduit à environ 3000 hommes et est renforcé par deux Régiments.

Le Colonel de Fézensac écrit (itinéraire du 3e corps pendant la retraite : 10-11 novembre : Slobpnévo, combat le 11; 12 bivouac sur la route de Smolensk) :
"De D'horogobuz nous arrivàmes en deux jours à Slobpnévo, sur le bord du Dniéper. Le chemin était tellement glissant que les chevaux mal ferrés pouvaient à peine se soutenir. La nuit nous bivouaquions dans les bois au milieu de la neige. Chaque régiment faisait à son tour l'extrême arrière-garde, que l'ennemi suivait et harcelait sans cesse. L'armée continuait à marcher si lentement que nous allions atteindre le 1er corps qui nous précédait immédiatement. L'encombrement sur le pont du Dniéper à Slobpnévo avait été extrême; la route à un quart de lieue en avant était encore couverte de voitures et de caissons abandonnés. Le 10 au matin, avant de passer le fleuve, on s'occupa de débarrasser le pont et de brûler toutes ces voitures. On y trouva quelques bouteilles de rhum qui furent d'un grand secours. J'étais d'arrière-garde, et mon régiment défendit toute la journée la route qui mène au pont. Le bois que traverse cette route était rempli de blessés qu'il fallait abandonner, et que les Cosaques massacraient presque au milieu de nous. M. Rouchat, sous-lieutenant, s'étant approché imprudemment d'un caisson que l'on faisait sauter, fut mis en pièces par l'explosion. Vers le soir les troupes passèrent le Dniéper; on détruisit le pont.
Il devenait important d'arrêter l'ennemi au passage du fleuve, nous n'étions plus qu'à onze lieues de Smolensk. Il fallait laisser aux troupes qui nous précédaient le temps d'arriver dans cette ville et de se remettre en état de défense. L'empereur n'attendait même le 3e corps à Smolensk que dans quatre ou cinq jours, tant il avait peu d'idée de la situation de l'armée et principalement de l'arrière-garde.
Le maréchal Ney fit ses dispositions pour défendre le passage. Le 4e régiment fut placé sur le bord de la rivière, le 18e en seconde ligne. Le maréchal établit son quartier général à la gauche du 4e, dans un blockhaus construit pour protéger le pont et fort bien palissadé. Il plaça le général d'Hénin avec le 93e au village de Pnévo, à un quart de lieue sur la gauche, et la 1re division le long du Dniéper, à l'extrême droite. Le soir il se promena longtemps devant le front de mon régiment avec le général Joubert et moi. II nous fit observer les malheureuses suites de la journée de D'horogobuz. L'ennemi gagnait un jour de marche; il précipitait notre retraite; il nous forçait d'abandonner nos caissons, nos bagages, nos blessés : tous ces malheurs pouvaient s'éviter si l'on eût défendu D'horogobuz pendant vingt-quatre heures. Le général Joubert parla de la faiblesse des troupes, de leur découragement. Le maréchal reprit vivement qu'il ne s'agissait que de se faire tuer, et qu'une mort glorieuse était trop belle pour qu'on en dût fuir l'occasion. Quant à moi, je me contentai de répondre que je n'avais quitté les hauteurs de D'horogobuz qu'après en avoir reçu deux fois l'ordre.
Le 11 au matin, l'infanterie ennemie s'approcha de la rive opposée et engagea le combat avec le 4e régiment. L'attaque fut si vive et si imprévue, que les balles tombaient au milieu de nos bivouacs avant que les soldats eussent eu le temps de prendre les armes. Les voltigeurs se portèrent sur le bord de la rivière pour répondre au feu de l'ennemi; mais la nature du terrain, couvert de broussailles du côté opposé et entièrement découvert du nôtre, rendait le combat trop inégal. Le second bataillon entra dans le blockhaus, le premier s'appuya à un bouquet de bois qui le mettait à l'abri; la fusillade continua entre l'infanterie russe et le bataillon placé dans le blockhaus. Le maréchal y passa toute la journée; il dirigea le feu des soldats et tira lui-même quelques coups de fusil; je m'y établis aussi, croyant de mon devoir de commander directement la portion de mon régiment la plus exposée. Vers le soir, les Russes passèrent le Dniéper auprès du village qu'occupait le 93e, et manoeuvrèrent pour l'envelopper. Le général d'Hénin quitta sa position et revint auprès du blockhaus, ce qui lui valut une forte réprimande du maréchal Ney. C'était bien de la sévérité. A la guerre un officier détaché doit savoir prendre un parti sans attendre des ordres qui souvent ne lui parviennent pas. On l'accuse de faiblesse s'il se retire; on l'accuserait de témérité s'il compromettait les troupes qui lui sont confiées. Supporter l'injustice est un des devoirs de l'état militaire, et assurément un des plus pénibles. Au reste, le souvenir que le général d'Hénin conserva de cette réprimande faillit un jour nous être bien funeste, ainsi que je le dirai plus tard.
Le lendemain 12, à cinq heures du matin, le 3e corps se remit en marche. Je continuai de défendre le blockhaus jusqu'à sept heures, et je rejoignis ensuite la colonne, après y avoir mis le feu selon l'ordre exprès que j'en reçus. La rage de tout brûler s'étendit jusqu'à cette palissade et nous porta malheur ; car l'ennemi, à qui l'incendie fit connaître notre départ, lança des obus qui atteignirent quelques hommes.
Il restait encore deux jours de marche pour arriver à Smolensk; ces deux journées furent pour le moins aussi pénibles que les précédentes. Les Cosaques ne cessèrent de nous harceler, et tentèrent même inutilement une attaque sérieuse contre le 18e régiment
" ("Journal de la campagne de Russie en 1812").

A noter que certaines sources indiquent que ce n'est que le 13 que le Sous lieutenant Rouchat est tué en avant de Smolensk par l'explosion d'un caisson.

Le Colonel de Fézensac écrit (itinéraire du 3e corps pendant la retraite : 13 novembre : bivouac aux approches de Smolensk) :
"Le 13, il fallut faire sept lieues sur le verglas et par le froid le plus rigoureux; la violence du vent était telle, que dans les haltes on ne pouvait rester en place; le repos n'était qu'une fatigue de plus. Nous arrivàmes enfin le soir à une demi-lieue de Smolensk, et nous prîmes position derrière les ravins qui en défendent les approches. La nuit mit le comble à nos souffrances, et termina dignement cette cruelle retraite. Plusieurs soldats moururent de froid au bivouac, d'autres eurent les membres gelés" ("Journal de la campagne de Russie en 1812").

Le 14 novembre au matin, Ney distribue les postes de combat et confie au 4e la garde de la barrière de Moscou. Le froid est si violent dans la nuit qu'on a toutes les peines du monde à maintenir les soldats à leur poste.

Le Colonel de Fézensac écrit (itinéraire du 3e corps pendant la retraite : 14 novembre : faubourg de Smolensk) :
"Au point du jour, nous découvrîmes avec joie les tours de Smolensk que nous regardions depuis longtemps comme le terme de nos misères, puisque l'armée devait s'y reposer et y trouver en abondance des vivres, dont elle était privée depuis si longtemps.
II s'en fallait bien pourtant que ces espérances dussent être réalisées; de tous cotés la fortune semblait favoriser les Russes. Sur la Dwina, le général Wittgenstein, après avoir enlevé Polotzk le 18 octobre, cherchait à rejeter les 2e et 6e corps sur la grande route de Smolensk. Le 9e partait de cette dernière ville pour leur porter secours. A l'autre extrémité du théâtre de la guerre, la paix conclue avec la Turquie avait permis à l'amiral Tchitchagoff, commandant l'armée de Moldavie, de se réunir au corps de Tormasow. Les Autrichiens s'étaient retirés derrière le Bug, et l'amiral s'avançait à grandes journées pour s'emparer de Minsk, où nous avions d'immenses magasins, et pour nous prévenir au passage de la Bérézina.
Pendant ce temps la grande armée russe manoeuvrait toujours sur nos flancs, interceptait les communications, enlevait les corps détachés, et ne nous permettait plus de nous écarter de la route. Sur la gauche, la brigade du général Augereau, cernée aux environs d'Elnïa, avait mis bas les armes. Sur la droite, le 4e corps, qui de D'horogobuz marchait sur Witepsk, venait d'éprouver les plus grands désastres par le froid, la difficulté des chemins et la poursuite de l'ennemi. Son artillerie presque entière avait été détruite au passage du Wop, et ce corps d'armée revenait en toute hâte à Smolensk, où il arriva le même jour que le 3e. Il devenait impossible de s'arrêter à Smolensk; il fallait se hâter de prévenir l'ennemi sur la Bérézina, en se réunissant aux 2e et 9e corps. L'ordre fut donné de continuer la marche, malgré la rigueur de la saison, malgré la déplorable situation des troupes. Le 3e corps, fidèle à remplir sa noble tâche, resta chargé de l'arrière-garde, et nous nous préparâmes à opposer de nouvelles forces à de nouvelles fatigues, et un nouveau courage à de nouveaux dangers.
Smolensk était, ainsi que Minsk, un des grands dépôts de l'armée; on comptait, pour pourvoir aux premiers besoins, sur les magasins qu'on y avait rassemblés, et en effet ils auraient bien dû suffire; mais lorsque la désorganisation s'est mise dans une armée aussi nombreuse, il devient impossible d'en arrêter les progrès. Les administrations, les employés de toute espèce qui sont chargés de maintenir la régularité du service, ne sont plus alors que des éléments de désordre, et le mal s'augmente de tous les efforts que l'on fait pour l'arrêter. Le passage de l'armée à Smolensk en offrit un triste exemple. Depuis la prise de cette ville, le général Charpentier, gouverneur, et M. de Villeblanche, intendant de la province, n'avaient rien négligé pour rendre quelque confiance aux habitants. Grâce à leurs soins, secondés par la bonne discipline du 9e corps, on commençait à rétablir les maisons et l'on faisait venir de tous côtés des vivres que l'on mettait en magasin, quand nos soldats arrivant en foule se précipitèrent aux portes, croyant trouver à Smolensk le repos et l'abondance. Napoléon, qui craignait le tumulte qu'allaient occasionner tous ces soldats isolés, et les régiments presque aussi indisciplinés qu'eux, s'était hâté d'arriver avec la garde impériale. Il défendit de laisser entrer personne, et ordonna aux régiments de se reformer dans les faubourgs. La garde reçut abondamment des distributions de toute espèce, et quand on voulut songer aux autres troupes, le désordre de l'administration, qui était égal à celui de l'armée, empêcha de rien faire d'utile. Les abus de tous genres s'exercèrent impunément; les magasins furent forcés et livrés au pillage, et comme il arrive toujours, on détruisit en vingt-quatre heures les ressources de plusieurs mois; on pilla et l'on mourut de faim.
Le 3e corps, arrivant le dernier sous les murs de Smolensk et tout occupé encore à en défendre les approches, fut oublié par ceux qu'il avait protégés. Pendant que nous tenions tête à l'ennemi, les autres corps d'armée achevaient de piller les magasins. Lorsque j'entrai à mon tour dans la ville, je n'y pus rien trouver ni pour mon régiment ni pour moi. Il fallut donc se résoudre à continuer notre retraite sans avoir reçu aucun secours. On ajouta seulement au 3e corps le 129e régiment et un régiment d'Illyriens, qui furent partagés entre les deux divisions. Ce renfort était bien nécessaire; car depuis Moscou les 11,000 hommes du 3e corps étaient réduits à moins de 3,000. La division wurtembourgeoise, ainsi que la cavalerie, n'existaient plus; l'artillerie conservait à peine quelques canons ; et c'était avec d'aussi faibles moyens qu'il fallait tenir tête à l'avant-garde russe. Déjà l'armée prenait la route d'Orcha, et le maréchal Ney, resté seul, se disposait à défendre la ville le plus longtemps possible pour retarder la poursuite de l'ennemi.
J'ai parlé de Smolensk au commencement de ce récit; j'ai dit que cette ville était située sur la rive gauche du Dniéper, et qu'un faubourg seul s'élevait en amphithéâtre sur la rive droite; les routes de Pétersbourg et de Moscou traversent ce faubourg. Il était, à l'époque où nous sommes, presque entièrement brûlé. Un pont jeté sur le Dniéper conduisait dans la ville, et une forte tête de pont construite sur la rive droite en défendait le passage.
Le 14 au matin, le 3e corps quitta les approches de Smolensk, et fut placé de la manière suivante : la 2e division dans le faubourg de la rive droite; la 1re, en réserve, dans la tête de pont ; le 4e régiment gardait la barrière de Moscou, et le régiment d'Illyrie celle de Pétersbourg; on occupa le petit nombre de maisons que l'incendie avait épargnées. Le froid était si violent, que, la nuit suivante, les soldats placés aux postes avancés menacèrent de les quitter et de rentrer dans les maisons. J'envoyai de bons officiers pour les rappeler à leurs devoirs, bien déeidé moi-même à les suivre si ma présence était nécessaire, et à m'établir au bivouac avec tous les officiers de mon régiment. Il y allait de notre honneur, puisque la défense de l'entrée du faubourg était confiée à mon régiment, et qu'une surprise aurait compromis la division tout entière. L'ordre fut bientôt rétabli. Les soldats ne pouvaient être insensibles à la voix de l'honneur, et ceux à qui la souffrance arracha quelques murmures indignes de leur courage, les expièrent bientôt par une mort glorieuse
" ("Journal de la campagne de Russie en 1812").

Le lendemain 15, le 4e, averti trop tard du mouvement de retraite de la Division, doit gagner en toute hâte la tête du pont qu'il trouve obstrué par les traînards. Au moment le plus critique, le Maréchal Ney, toujours à l'arrière-garde, donne l'ordre au Régiment de marcher à l'ennemi pour dégager le passage. Le Colonel De Fézensac l'enlève au pas de charge. En peu de temps, le 4e est maitre des faubourgs ; il se reforme derrière la barrière de Saint-Pétersbourg où s'engage un combat très vif. Sur l'ordre formel de se retirer, le Régiment regagne en bon ordre la tête du pont. Le soir, le Maréchal Ney donne au 4e les témoignages les plus flatteurs de sa satisfaction. L'arrivée de 200 soldats venus du Dépôt porte l'effectif du 4e Régiment à 500 hommes.

Le Colonel de Fézensac écrit (itinéraire du 3e corps pendant la retraite : 15-16 novembre : Smolensk, combat le 15) :
"Le lendemain 15 fut le jour d'une affaire où mon régiment se trouva seul engagé. La 2e division reçut dans la matinée l'ordre d'abandonner le faubourg de la rive droite, de traverser la ville et de s'établir sur la route de Wilna, laissant ainsi la 1re division en première ligne pour défendre la tête de pont. Le 4e régiment, qui occupait l'entrée du faubourg, se trouvait le plus éloigné du lieu de rassemblement ; le rappel des postes demanda du temps, et le général Razout, pressé d'exécuter l'ordre qu'il avait reçu, se mit en marche sans vouloir m'attendre. Je partis le plus tôt possible, pour rejoindre la division, lorsque l'ennemi, trouvant les postes extérieurs évacués, pénétra dans le faubourg ; les soldats isolés qu'il poursuivait vinrent se réfugier dans nos rangs. Je pressai la marche, et quand nous eûmes gagné la tête de pont, j'en trouvai le passage tellement obstrué par les voitures qui s'y précipitaient, qu'il était impossible d'y faire passer un seul homme. II fallut donc attendre; mais l'embarras croissait à chaque instant. Les Russes établirent deux pièces de canon sur les hauteurs et commencèrent à tirer sur les voitures et sur mon régiment. Alors le désordre fut porté au comble ; les conducteurs· abandonnèrent les voitures fracassées par les boulets; l'infanterie russe et les Cosaques s'avancaient. Cette situation devenait très-critique; il fallait à tout prix repousser une attaque qui pouvait rendre l'ennemi maître de la tête de pont; mais, me trouvant seul dans le faubourg, je n'osais engager une alfaire quand j'avais l'ordre de me retirer. Heureusement le maréchal Ney, que le bruit du canon attirait toujours, parut sur le parapet et m'ordonna de marcher à l'ennemi pour le chasser entièrement du faubourg et donner le temps de débarrasser le passage. J'enlevai mon régiment au pas de charge au milieu de la neige et des décombres des maisons. Les soldats, fiers de combattre sous les yeux du maréchal et des régiments de la 1re division, qui les contemplaient du haut du rempart, s'élancèrent sur l'ennemi avec la plus grande ardeur; les Russes se retirèrent précipitamment en emmenant l'artillerie; leurs tirailleurs furent chassés des maisons ; en peu d'instants nous étions maîtres du faubourg entier; le maréchal Ney me fit dire alors de ne point trop m'avancer, recommandation bien rare de sa part. Je formai mon régiment derrière la barrière de Pétersbourg, et un combat très vif s'engagea sur ce point avec les Russes qui étaient placés dans le cimetière d'une église voisine, dont ils n'osèrent plus sortir. Ce combat se soutint longtemps, quoique les Russes eussent sur nous l'avantage de la position, du nombre et de l'artillerie. Ce ne fut qu'après avoir reçu l'ordre de rentrer que je commençai ma retraite. Elle se fit en bon ordre, et je ramenai mon régiment dans la tête de pont. Tous les officiers avaient rivalisé de zèle en cette occasion; aucun d'eux ne fut blessé, et je perdis peu de soldats. Le sergent que j'avais cassé en commençant la retraite, et à qui je venais de rendre son grade le matin même, fut frappé à côté de moi d'une balle qui m'était peut-être destinée; il tomba mort à mes pieds.
Pendant que la 1re division défendait la ville à son tour, la 2e employa la journée du 16 à nettoyer les armes et à prendre quelque repos. Un détachement de 200 hommes venant de France nous attendait à Smolensk; je le passai en revue, et l'incorporai dans mon régiment, qui, par ce renfort, se trouva porté à plus de 500 hommes. Je vis avec peine combien les jeunes gens qui composaient ce détachement avaient déjà souffert de la fatigue de la route et de la rigueur de la saison. Les équipages, qui avaient pris depuis longtemps les devants, nous attendaient aussi à Smolensk; je leur ordonnai de nous suivre; d'autres colonels envoyèrent les leurs en avant, et l'on en sauva quelques-uns.
Ce même soir je reçus les témoignages les plus flatteurs de la satisfaction du maréchal Ney pour notre affaire de la veille. J'en fis part aux officiers de mon régiment; je les exhortai à s'en rendre toujours dignes. Je pensais avec plaisir que leur tâche allait être bientôt remplie; car l'empereur saisirait certainement la première occasion de nous relever à l'arrière-garde par des troupes fraîches. Aucun officier n'avait été dangereusement blessé ; 500 soldats restaient encore, et combien ce petit nombre d'hommes était éprouvé ! Quel intérêt, quelle confiance ne devaient pas inspirer ces braves soldats, qui, au milieu de si rudes épreuves, étaient restés fidèles à leurs drapeaux, et dont le courage semblait s'accroître avec les dangers et les privations ! J'étais fier de la gloire qu'ils avaient acquise; je jouissais d'avance du repos dont j'espérais les voir bien tôt jouir. Cette illusion fut promptement détruite; mais j'aime encore à en conserver le souvenir, et c'est le dernier sentiment doux que j'aie éprouvé dans le cours de cette campagne.
Beaucoup d'officiers blessés et malades étaient renfermés dans l'hôpital de Smolensk. J'appris qu'il y avait parmi eux un officier de mon régiment qui avait eu une cuisse emportée; je l'envoyai chercher sur-le-champ pour l'emmener avec nous. Ses compagnons d'infortune restèrent exposés aux dangers de l'incendie, de la chute des remparts et de la vengeance des Russes; car c'était le lendemain que le 3e corps devait quitter cet affreux séjour, après avoir fait sauter les remparts ainsi qu'un grand nombre de caissons que l'armée ne pouvait emmener. Déjà cette ville n'offrait plus qu'un amas de décombres. Les portes et fenêtres des maisons qui restaient étaient brisées, les chambres remplies de cadavres; on voyait au milieu des rues les carcasses de chevaux dont toutes les chairs avaient été dévorées par les soldats et par quelques habitants confondus avec eux dans la même misère. Je n'oublierai jamais surtout l'impression de tristesse que j'éprouvai la nuit dans les rues désertes à la lueur de l'incendie qui se réfléchissait sur la neige et contrastait singulièrement avec la douce clarté de la lune. J'avais vu quelques années auparavant cette ville dans tout l'éclat de la richesse, et ce souvenir me rendait plus pénible encore le spectade de sa destruction
" ("Journal de la campagne de Russie en 1812").

Extrait des Mémoires de Bénard après Kalouga :

"L'idée d'une bataille ayant été écartée, on décida donc de regagner Smolensk, où nous possédions des magasins considérables. C'était une distance de plus de quatre-vingts lieues à franchir par un froid déjà vif et sous une neige perpétuelle. Chaque pied de ce terrain glacé était à conquérir après avoir été arrosé de sang. Encore si nous avions pu trouver le repos dans Smolensk ; mais deux armées devaient nous devancer au delà de cette ville, tandis qu'une troisième nous suivrait pas à pas, laissant à peine à nos troupes le temps de l'évacuer.
Après avoir dépassé le champ de bataille de la Moscowa, le corps du maréchal Ney fut chargé de l'arrière-garde. Presque chaque jour le 4e de ligne se trouva en contact avec l'ennemi.
Les malheurs de la campagne de Russie ont été cent fois décrits, et je n'ai pas la prétention de refaire un récit complet de ce désastre. Je me bornerai à suivre, à travers les traces sanglantes et glorieuses que l'armée française a laissées dans l'histoire à cette époque, l'imperceptible fil des événements qui me sont personnels. Du reste, l'épopée de 1812 n'est autre chose que la réunion de quatre cent mille infortunes semblables à la mienne. Obligé de me renfermer dans le cercle étroit des impressions et des souffrances qui me sont propres, je dois cependant cette justice à mes camarades de dire que leur héroïsme a été constamment à la hauteur de leur misère : c'est le plus grand éloge qu'il soit possible de leur adresser.
Voici quelle était notre vie quotidienne. Chaque régiment à tour de rôle était affecté au service de l'extrême arrière-garde. Celui-là était sûr de combattre toute la journée. Des nuées de Cosaques voltigeant sur nos flancs enlevaient les hommes isolés et achevaient les blessés à coups de lance. Le régiment faisait face à l'ennemi pour l'arrêter et le soir il était remplacé par un autre.
J'ai toujours vu le maréchal au milieu de nous; cet homme était l'intrépidité même; à l'occasion il prenait le fusil et faisait le coup de feu comme un simple soldat. Jamais plus magnifique exemple de sang-froid, d'abnégation et de bravoure n'a été donné de si haut à aucune armée du monde. De tels caractères sont pour une nation un éternel honneur.
Au bout de quelques jours de marche, nous avions perdu une partie de nos caissons. Lcs chevaux refusaient de traîner les pièces, et succombaient les uns après les autres à l'excès de la fatigue et de l'abstinence. Aussitôt à terre ils étaient achevés et dépecés à coups de sabre. Le soir venu, nous faisions cuire, au feu des bivouacs, cette viande enfilée dans les baïonnettes. On la mangeait à peine grillée, sans pain ni sel, car les distributions de vivres n'existaient plus que pour mémoire. Une gorgée de neige fondue complétait le repas ; puis, autour des feux, mal alimentés la plupart du temps avec du bois vert, on s'accroupissait et l'on dormait, la tête sur l'épaule du voisin.
La neige qui tombait toute la nuit s'amoncelait sur notre dos; mais grâce à la flamme que nous entretenions, elle ne pouvait se condenser dans le rayon du foyer, vers lequel étaient tournés nos visages. On se levait avant le jour, on se secouait, on reprenait sa marche dans la neige, encore dans la neige. Tantôt nous en avions jusqu'aux genoux, tantôt elle était moins épaisse, mais il y en avait partout et toujours.
La route que nous suivions traversaient fréquemment des bois de sapins noirs et touffus. Dans tous ces bois nous rencontrions des Cosaques ; ils s'y tenaient cachés, guettant notre passage comme une bande de vautours guettent l'agonie d'un lion. Leur présence nous était révélée par leurs sentinelles, au devant desquelles nous détachions quelques tirailleurs. Ils échangeaient des coups de feu qui ne manquaient jamais de faire sortir tous les oiseaux de leur nid. Quand il y en avait trop, nous formions notre petit carré de deux cents hommes sur chaque face; le reste de notre batterie nous aidait à balayer le terrain. En moins d'une heure nous étions sûrs de voir accourir le maréchal avec du renfort. Aussitôt les Cosaques tournaient le dos, et nous reprenions notre chemin.
On abandonnait les blessés : c'était une alternative cruelle, mais le moyen de les emporter ? Ils tombaient; on les débarrassait de leur sac, afin que les hommes valides profitassent des provisions qui pouvaient s'y trouver, et l'on passait. Un grand nombre d'entre nous, échappés aux coups de l'ennemi, n'avaient pas la force de résister aux privations et aux fatigues excessives. Ils s'appuyaient sur leur fusil en disant : «Camarades, à moi !» Puis ils tombaient sur les genoux. On prenait leur sac et l'on partait sans répondre. En de telles circonstances le soin de la préservation personnelle rend l'homme férocement égoïste. Les souffrances qu'on endure et auxquelles on est chaque jour exposé endurcissent le coeur. Par cela même qu'on est résigné à subir tous les maux, on devient indifférent à ceux des autres.
Certains ne pouvaient supporter la rigueur du froid. Un jour je faisais queue près d'un cheval qui venait de tomber mort, et qu'on dépeçait pour faire des grillades. Quand mon tour fut venu, il ne restait plus de viande que du côté de la croupe. En me baissant pour en couper une tranche, je vis un jeune homme musicien du régiment étendu à terre les bras enfoncés jusqu'au-dessus du coude dans les entrailles encore chaudes de l'animal, et la tête appuyée sur la carcasse à demi-dépouillée.
Ce jeune homme, dont je n'ai jamais pu savoir le nom, était universellement aimé et considéré ; il avait reçu une bonne éducation, et, pendant notre séjour en Pologne, il avait eu plusieurs fois l'occasion de faire preuve d'un véritable talent sur le piano.
- Que faites-vous là ? m'écriai-je.
- Vous le voyez, répondit-il d'un air égaré, je me réchauffe.
- Mais, malheureux, savez-vous que l'ennemi est à cinq cents pas ! Vous allez être pris et tué ! Levez-vous !
- Non, reprit-il, je suis bien, je me réchauffe. Si vous rentrez en France, faites savoir à ma famille, qui habite Le Havre, que vous m'avez vu là.
Sa tête retomba. Je coupai mon morceau de cheval et je m'éloignai en courant. Les Cosaques étaient déjà à mes trousses.
Enfin, nous arrivâmes à quelques lieues de Smolensk, véritable terre promise où nous comptions passer l'hiver et réparer nos forces. Je ne puis dire quelle était alors l'horreur de mon état : des vêtements en lambeaux, tellement sales qu'on n'en reconnaissait plus la couleur; les cheveux en désordre, la barbe longue et mêlée ; des lambeaux d'étoffes en guise de chaussures ; un sac vide, des dents longues, des yeux flamboyants, hagards, les yeux de la Faim et de la Fièvre. Jamais brigands de mélodrame ne présentèrent un aspect plus sauvage.
Pour comble de guignon, j'étais attaqué de la dysenterie. Il était temps que le régiment arrivât. Encore un jour d'une marche semblable et, malgré ma jeunesse et la vigueur de ma constitution, je restais étendu comme tant d'autres sur la route.
Qu'on juge de notre consternation lorsque l'ordre nous fut expédié de nous arrêter, avec défense expresse d'entrer dans la ville. Cet ordre était cependant sage et humain : il avait pour but d'empêcher le pillage des magasins qui formaient notre unique ressource. Mais dans l'excès de notre misère il ne fut pas compris. Nous avions supporté tous nos maux dans l'espoir que Smolensk en serait le terme. Notre état était si affreux qu'il fallait y apporter quelque adoucissement ou périr. Je pris le parti de pénétrer dans la ville à tout prix.
A l'approche de la nuit, je quittai les feux du bivouac avec une dizaine de mes camarades aussi exténués que moi. Une marche de cinq à six lieues sur le flanc de l'armée nous conduisit jusqu'au poste qui gardait l'entrée d'un faubourg. La sentinelle nous cria de passer au large.
- Faites feu, si vous voulez, dit l'un de nous. I1 faut que nous mourions ici ou que nous entrions.
- Retirez-vous, reprit la sentinelle, sinon je serai obligé de faire usage de mon arme. C'est la consigne.
-Tirez donc tout de suite, ce sera plus tôt fini. Et pourtant c'est dur d'être traités comme des Cosaques par des compatriotes que nous avons couverts de notre corps depuis Moscou.
L'officier qui commandait le poste entendit l'altercation. Il s'approcha de nous et ne put réprimer un mouvement de pitié en voyant nos figures hâves et nos vêtements en lambeaux.
Nous le suppliâmes, mais en vain, de nous livrer le passage. Il nous plaignait sincèrement, mais il avait des ordres positifs : la moindre tentative pour forcer la consigne devait être réprimée avec la plus grande rigueur.
- Vous pourrez, ajouta-t-il, trouver un abri et probablement des vivres à deux ou trois lieues d'ici, en remontant le Dniester. Il y a là un village où sont cantonnés quelques-uns des nôtres.
Cela dit, il nous tourna le dos comme un homme qui ne voulait pas attendre de réplique.
La nuit était obscure, le froid piquant, la neige épaisse. Aucun de nous n'avait pris d'aliment depuis la veille, et trois lieues nous restaient à faire en pays inconnu, sans certitude de trouver au but un gîte et des provisions. Je compris alors, en le ressentant moi-même, cet abattement profond qui portait un grand nombre de mes camarades à se coucher sur la route pour y attendre la mort. Heureusement pour moi, mes compagnons avaient conservé encore quelque énergie et prenaient la route indiquée. L'instinct de la conservation, l'horreur de la solitude me poussèrent à faire un violent effort pour les suivre. Bientôt, la marche aidant, la circulation de mon sang se rétablit et je repris pleine possession de ma volonté.
Ce fut une longue et pénible marche que celle qui nous amena enfin vers minuit jusqu'à l'emplacement des douze ou quinze huttes que l'officier avait honorées du nom de village. Il était temps d'arriver; nous étions vraiment à bout de forces et de courage.
Le village paraissait désert. Depuis longtemps sans doute ses habitants l'avaient abandonné. Toutes les portes étaient closes, mais par les interstices des planches, on voyait glisser, çà et là, de minces filets de lumière.
Nous frappons à la première porte.
- Qui est là? demande une voix à l'intérieur.
- Des compatriotes, des Français, mourants de faim et de fatigue.
- Passez votre chemin. Un général est logé ici.
Nous allons à la hutte voisine. Même réponse, qui se transmet de porte en porte jusqu'à la dernière maison du village. Il y avait des généraux partout.
- On nous trompe ! s'écrie l'un de nous.
- Camarades, dis-je à mon tour, notre der nière heure est venue si nous ne réussissons pas à trouver un abri et des vivres. Nous avons heurté inutilement à toutes les portes, sauf à celle-ci. Elle est notre extrême ressource : il faut nous la faire ouvrir de gré ou de force. Mort pour mort, autant recevoir une balle que crever, comme un chien, de faim et de froid dans la neige.
Mon avis est adopté. Nous frappons à la porte de la dernière maison; on nous adresse la réponse ordinaire. Sans nous y arrêter, nous commençons à battre les planches mal jointes avec la crosse de nos fusils. Il se fait alors un grand mouvement à l'intérieur, et une voix nous crie :
- Mais qui diable êtes-vous, et que voulez-vous?
Je réponds :
- Nous sommes affamés, épuisés, mourants. Nous voulons place au feu et à la table, s'il y en a une. Nous venons de Moscou et nous avons de l'argent pour payer.
La voix reprend :
- Nous sommes déjà bien nombreux ; mais, puisque vous venez de Moscou, nous allons vous ouvrir.
On nous fait entrer en effet dans une salle chauffée au moyen d'un de ces grands poêles comme on en rencontre partout en Russie, et pleine de lanciers polonais. En nous apercevant ils font des cris de commisération.
- Dans quel état, grand Dieu ! dit l'un d'eux ; l'armée a donc bien souffert dans la retraite ?
Mais nous ne trouvons que trois mots à répondre en nous frayant à grand'peine un chemin vers le poêle : Nous avons faim ! Nous avons faim !
Nos physionomies d'ailleurs eussent parlé pour nous ; il n'était pas possible de résister à l'évidence de leur témoignage. Nos hôtes, saisis de pitié - c'étaient des recrues toutes fraîches, qui n'avaient pas encore souffert - nous livrèrent en silence le reste de leur souper, consistant en un mou de mouton. Ils l'avaient dédaigné et jeté en dépeçant l'animal. Nous le fîmes cuire au four, il nous parut délicieux. Nous le payâmes quatre napoléons. C'était pour rien.
Nos Polonais faisaient partie de renforts réunis à Smolensk; ils ne nous accompagnèrent pas beaucoup plus loin ; la mitraille des Russes les balaya comme de la poussière à Krasnoê. Je vois encore leurs têtes pressées pour nous examiner avec une consternation bien naturelle.
Et je garde avec plaisir le souvenir de leur uniforme; il se lie à celui d'une sorte de résurrection. Le morceau d'exécrable viande et la bonne chaleur du poêle m'ont rappelé à la vie après treize jours passés dans la neige, sans autre nourriture que du cheval grillé à la fumée de bois vert.
Nous partîmes le lendemain matin pour venir de nouveau rôder autour de Smolensk. Il nous semblait que la fin de nos maux dût dépendre de notre entrée dans cette ville. Dieu sait pourtant quel aspect de désolation et de ruine offrait, à l'intérieur, cette terre promise. Nous nous adressâmes inutilement à plusieurs postes; partout nous fûmes repoussés. Enfin, l'un de nous reconnut un «pays» dans un artilleur placé en sentinelle près d'une embrasure. Ses sollicitations et le spectacle de notre détresse firent impression sur ce jeune soldat. L'endroit était désert. Il fut convenu qu'au moment où il poserait à terre la crosse de sa carabiue et s'appuierait sur l'extrémité du canon, nous pourrions passer sans crainte d'être découvert par un officier.
Le signal fut bientôt donné et nous pûmes franchir enfin cette muraille plus innaccessible que celle d'un palais enchanté. Une confusion inexprimable régnait dans la ville. Aucune régularité dans les fournitures ; on eût dit que les magasins étaient au pillage. On a accusé les agents chargés des distributions de vivres d'avoir fait commerce des provisions dont ils avaient la garde. Je ne sais ce qu'on doit en penser. Je croirais plutôt qu'ils ont été incapables de défendre ce dépôt contre l'envahissement d'une foule affamée. Quelques-uns, se voyant ainsi débordés, profitèrent-ils du désordre pour-tirer parti de la situation à leur profit ? Ce qui est certain, c'est que les magasins furent vides en quelques heures. Des soldats vendaient de la farine dans les rues. Mon premier soin fut d'acheter trois petits pains, appelés dans le pays colachüs, et une bouteille de schnaps. Chacune de ces choses me coûta un napoléon. Les pièces de vingt francs étaient la monnaie courante; tout objet de consommation valait vingt francs. I1 y eût plus d'un juif, à Smolensk, qui dut sa fortune au passage de l'armée française cela démontre une fois de plus que les calamités générales profitent toujours à quelques-uns.
Je m'assis sur une pierre, les jambes étendues, le dos appuyé à la muraille, dans la posture la plus commode pour jouir des délices du festin que je m'étais préparé. Puis je savourai lentement mes trois morceaux de pain blanc arrosés de tout le contenu de ma bouteille.
Après le plus copieux repas, un tel excès de boisson m'aurait rendu malade; mais à ce moment mon estomac avait tellement besoin d'un liquide qui fît contraste avec la neige fondue, que je n'éprouvai pas le moindre étourdissement. Je me sentis au contraire pénétré d'une bienfaisante chaleur qui me rendit une nouvelle énergie; il me sembla que je faisais un nouveau bail avec l'existence, et je résolus de défendre ma vie le plus longtemps et le plus obstinément qu'il me serait possible.
Les maisons étaient occupées militairement. Dans l'une d'elles on voyait une vingtaine d'individus occupés à faire cuire des galettes : excellente précaution pour continuer la retraite. Il y avait encore place auteur du poêle. J'entrai; on me vendit de la farine, et je pus me donner le plaisir de faire l'apprentissage du métier de pâtissier. Il ne me restait plus ensuite qu'à changer d'habits et à prendre à la hâte des soins de propreté indispensables. J'achetai un pantalon et une capote neufs, fraîchement sortis des magasins de l'Etat, après avoir jeté dans la rue, et pour cause, les guenilles qui me couvraient. Je taillai mes cheveux et ma barbe. Par une dernière prévision, je vidai mon sac; les objets qui le chargeaient inutilement furent remplacés par de la farine et du sucre; je glissai mystérieusement sous ma capote une bonne gourde d'eau-de-vie et, métamorphosé de la sorte, prêt, puisqu'il le fallait, à poursuivre notre marche désastreuse, je ne songeai plus qu'à rejoindre mes compagnons d'armes pour reprendre de conserve avec eux la traversée des steppes de neige qui nous séparaient de la frontière russe.
Le jour suivant, le 4e de ligne s'annonça de bonne heure par une vive fusillade. En entrant à son tour dans la ville, maintenant dévastée, mon brave régiment, ou plutôt ses débris, adressait à l'ennemi un dernier salut.
Je rejoignis le drapeau au moment où notre jeune colonel, duc de Fezensac. enlevait ses troupes et les lançait contre les Russes dans le faubourg où ceux-ci avaient osé pénétrer à notre suite ; il les rejeta bien loin par delà le pont qu'il fallait traverser pour entrer dans Smolensk. Ce fut un des plus brillants faits d'armes du 4e. Les remparts étaient bordés de soldats qui le regardaient combattre, et qui accueillirent son retour par des applaudissements enthousiastes.
Quant à notre colonel, il alliait la bravoure d'un vétéran à l'élégance des manières et à la séduction de la jeunesse. Le maréchal Ney, qui se connaissait en courage, a dit que celui de M. de Fezensac était véritablement chevaleresque. C'est aussi le jugement de tous ceux qui l'ont vu, comme moi, déployer dans notre retraite une intrépidité de tous les instants et une fermeté qui ne s'est jamais démentie.
Le régiment séjourna dans Smolensk une nuit et un jour. Il s'y ravitailla tant bien que mal, y reçut de faibles renforts, et apprit que l'Empereur lui continuait la tâche glorieuse de rester à l'arrière-garde et d'y périr pour le salut de l'armée. La ville devait être évacuée pendant la nuit; ordre était donné d'en faire sauter les fortifications après notre départ.
Dans la soirée les hommes valides de notre régiment se divisèrent en petits détachements qui reçurent pour mission de visiter les maisons et d'en faire sortir tous les traînards.
L'affaissement moral de la plupart de ces infortunés rendait très difficile l'exécution de notre consigne. Ils étaient entassés par centaines dans des salles où la moitié de leur nombre se fût trouvée à l'étroit. Tous les grades, tous les uniformes y étaient confondus : généraux, soldats, fantassins, cavaliers, Italiens, Wurtembergeois, Polonais et Français, c'étaient de véritables tours de Babel, mais dans lesquelles personne ne songeait à parler. Ils jouissaient en silence du bien-être relatif que leur communiquait la lourde chaleur des poêles, trop occupés de se chauffer pour s'en distraire, ne fut-ce qu'en répondant à nos abjurgations.
- On part, leur disions-nous, levez-vous, suivez-nous; les Cosaques sont aux portes, ils précèdent les troupes régulières : ils vont envahir la ville et vous massacrer sans pitié. Allons, debout, un peu de courage, un effort, et vous êtes sauvés !
Mais nous ne pouvions les tirer de leur abrutissement. Ils nous regardaient avec des yeux vagues ; on eût dit qu'ils entendaient le son de nos paroles sans en comprendre le sens. Quelques-uns finissaient par dire :
- Nous aimons mieux mourir ici, il y fait chaud.
Injures, menaces, coups même, rien ne venait à bout de cette apathie. Ils ne cherchaient pas à se soustraire à notre brutalité, calculée pour exciter au moins en eux quelque étincelle de colère ; ils restaient accroupis, ou adossés au mur, les mains tendues vers le poêle. Les moins abattus répétaient seulement :
Nous aimons mieux mourir ici.
Vers dix heures, par un temps humide et froid, tous les détachements rejoignirent le régiment sur cette terrasse d'église où j'avais servi de cible aux Russes pendant mon premier séjour. Puis le 4e de ligne sortit de la ville et se dirigea sur Krasnoë.
A quelque distance de Smolensk, nous nous arrêtâmes, fascinés par un merveilleux spectacle. Les fortifications de la ville sautaient l'une après l'autre. Des pans entiers d'énorme maçonnerie bondissaient à une hauteur prodigieuse au milieu de gerbes de feu dont les ombres profondes de la nuit décuplaient l'intensité.
Quand l'oeuvre de destruction fut accomplie, le régiment reprit sa marche. Les Russes ne nous poursuivirent pas cette nuit-là
".

Le Colonel de Fézensac écrit (itinéraire du 3e corps pendant la retraite : 17 novembre : Koritnya) :
"Le lendemain, au moment de notre départ, plusieurs fortes détonations nous apprirent que Smolensk avait cessé d'exister.
Nous marchâmes tranquillement sur la route d'Orcha. Le canon se fit seulement entendre dans le lointain, et l'on pensa que c'était le 9e corps qui se rapprochait de la grande route; car comment supposer que l'ennemi fût sur notre chemin, sans que les corps d'armée qui nous précédaient songeassent à nous en prévenir ? Il n'était cependant que trop certain que l'armée russe, à la faveur de sa marche de flanc, avait atteint Krasnoi, tandis que les Français occupaient encore Smolensk, et qu'elle se préparait à les arrêter au passage. L'empereur, avec la garde, le 4e et enfin le 1er corps furent attaqués successivement les 15, 16 et 17 à Krasnoi. Outre la supériorité du nombre, on peut juger quel avantage avaient les Russes sur des troupes épuisées et presque entièrement dépourvues de cavalerie et d'artillerie. Cependant la valeur triompha de tous les obstacles ; la garde impériale, ayant forcé le passage, resta près de Krasnoi pour secourir les 4e et 1er corps. Le vice-roi, ainsi que le maréchal Davoust rejetèrent avec indignation les propositions de capitulation qu'on osa leur faire. Ils percèrent à leur tour la ligne ennemie, mais en perdant presque toute leur artillerie, leurs bagages et un grand nombre de prisonniers.
L'empereur, n'ayant plus un moment à perdre pour arriver sur la Bérézina, se vit forcé d'abandonner le 3e corps, et précipita sa marche sur Orcha. Pendant trois jours que dura cette affaire, aucun avis ne fut donné au maréchal Ney du danger qui allait le menacer à son tour.
L'empereur a beaucoup reproché au maréchal Davoust de ne s'être pas arrêté un jour à Krasnoi pour attendre le 3e corps. Le maréchal assura qu'il ne l'avait pas pu; au moins eût-il dû prévenir le maréchal Ney. Peut-être aussi la communication était-elle interceptée. Quoi qu'il en soit, le général Miloradowitsch se contenta d'envoyer quelques troupes légères à la poursuite de l'empereur, et réunit toutes ses forces contre le 3e corps, qu'il comptait prendre en totalité
" ("Journal de la campagne de Russie en 1812").

Krasnoë (18 novembre 1812)

4e de ligne plaque de shako de voltigeurs 4e de ligne plaque de shako de voltigeurs Plaque de shako grenadiers 4e de Ligne 1812
Plaques de shako de Voltigeurs (à gauche et au centre) et de Grenadiers (à droite) modèle 1812
Ci-contre : plaque de shako modèle 1812 (de Sous-Officier ?), en laiton; hauteur 140 mm, largeur 117 mm
plaque 4e de ligne modèle 1812 plaque modèle 1812 4e de ligne
Plaques modèle 1812 pour la troupe
Curieux shako attribué au 4e de Ligne (Musée de l'Armée, Bruxelles)
shako 4e de ligne 1812-1815shako 4e de ligne 1812-1815
Ci-contre : shako attribué aux Grenadiers du 4e de Ligne, mis en vente récemment. Le descriptif indique : "Fut en feutre noir, (restauration à prévoir, manques, mites, renfort de carton à l'intérieur pour le rigidifier), calotte, bourdalou à boucle de serrage, cuir ciré noir, coiffe intérieure, basane et toile écru, plaque type 1812 au numero 4 (manque une grenade), jugulaires écailles laiton, rosaces à la grenade, pompon vert (?)"

Le 18, le 3e Corps marche sur Krasnoë, toujours harcelé par les Cosaques ; il rallie la Division Ricard en déroute et trouve la route barrée par l'armée russe ; il est coupé du reste de l'armée. Un parlementaire vient proposer au Maréchal Ney de se rendre ; pour toute réponse, on le fait prisonnier et le 3e Corps (6000 hommes environ) reçoit l'ordre d'attaquer 80000 Russes. La 2e Division marche droit à l'ennemi.

Enfin, on arrive si près de l'ennemi que la Division de tête du 4e de Ligne, écrasée par la mitraille, est renversée sur celle qui la suit et y porte le désordre. Chargée de front et de flanc, la 2e Division est bientôt en pleine déroute : elle n'existe plus. La 1ère Division arrête la poursuite. Le 4e est réduit à 200 hommes. On ne peut plus songer à se frayer un passage ; le Maréchal prend à gauche, à travers champs. Sa présence seule ranime les plus désespérés, et, après cinq heures de marche au hasard, le 3e Corps atteint Sirokowitz, où il franchit le Dniepr sur la glace, abandonnant les bagages, les munitions et les blessés hors d'état de marcher ; cependant deux Sapeurs du 4e parviennent à sauver M. de Briqueville, Aide de camp du Duc de Plaisance, dangereusement blessé la veille. Selon Martinien, le 4e a eu 2 Officiers morts et 20 blessés.

Officiers blessés
Chef de Bataillon Colomb d'Arcine; Capitaines Queyrol, De Lachau, Debye, Freu, Thévenin, Amblard, Delage; Lieutenants Béraud (mort), Burtin, Damiens, Loritz; Sous lieutenant lapeyrie Langlade (mort le 27 janvier 1813) , Joly, Bourgoin, Gassan, Vezu, Hervier, Castera, Costentin , Chaillon

Le Colonel de Fézensac écrit (itinéraire du 3e corps pendant la retraite : 18 novembre : arrivée devant Krasnoi, combat; passage du Dniéper) :
"Le 18 au matin nous partîmes de Koritnya et marchâmes sur Krasnoi; quelques escadrons de Cosaques harcelèrent, en approchant de cette ville, la 2e division qui marchait en tête. Cette apparition des Cosaques n'avait aucune importance; nous y étions accoutumés, et quelques coups de fusil suffisaient pour les écarter; mais bientôt l'avant-garde rencontra la division du général Ricard, appartenant au 1er corps, qui était restée en arrière et qui venait d'être mise en déroute. Le maréchal rallia les restes de cette division, et, à la faveur d'un brouillard qui favorisait notre marche en cachant notre petit nombre, il approcha de l'ennemi jusqu'à ce que le canon le forçât de s'arrêter. L'armée russe rangée en bataille fermait le passage de la route ; nous apprîmes seulement alors que nous étions abandonnés du reste de l'armée, et que nous n'avions de salut que dans notre désespoir.
L'affaire du 3e corps à Krasnoi est une des plus belles qui aient illustré cette campagne; jamais on ne vit de lutte plus inégale; jamais le talent du général et le dévouement des troupes ne parurent avec plus d'éclat. A peine le maréchal Ney avait-il mis son avant-garde à l'abri du feu de l'artillerie, qu'un parlementaire envoyé par le général Miloradowitsch vint le sommer de mettre bas les armes. Ceux qui l'ont connu comprendront avec quel dédain cette proposition dut être accueillie; mais le parlementaire l'assura que la haute estime dont le général russe faisait profession pour ses talents et pour son courage, l'empêcherait de lui rien proposer qui fût indigne de lui ; que cette capitulation était nécessaire; que les autres corps d'armée l'avaient abandonné; qu'il était en présence d'une armée de 80,000 hommes, et qu'il pouvait, s'il le désirait, envoyer un officier pour s'en convaincre. Le 3e corps avec les renforts reçus à Smolensk ne s'élevait pas à 6,000 combattants; l'artillerie était réduite à six pièces de canon, la cavalerie à un seul peloton d'escorte. Cependant le maréchal pour toute réponse fit le parlementaire prisonnier; quelques coups de canon tirés pendant cette espèce de négociation servirent de prétexte, et sans considérer les masses des ennemis et le petit nombre des siens, il ordonna l'attaque. La 2e division formée en colonnes par régiments, marcha droit à l'ennemi. Qu'il me soit permis de rendre hommage au dévouement de ces braves soldats et de me féliciter de l'honneur d'avoir marché à leur tête. Les Russes les virent avec admiration s'avancer vers eux dans le meilleur ordre et d'un pas tranquille. Chaque coup de canon enlevait des files entières; chaque pas rendait la mort plus inévitable, et la marche ne fut pas ralentie un seul instant. Enfin nous approchâmes tellement de la ligne ennemie que la 1re division de mon régiment écrasée tout entière par la mitraille, fut renversée sur celle qui la suivait et y porta le désordre. Alors l'infanterie russe nous chargea à son tour, et la cavalerie tombant sur nos flancs nous mit dans une déroute complète. Quelques tirailleurs avantageusement placés arrêtèrent un instant la poursuite de l'ennemi; la division Ledru fut mise en bataille, et 6 pièces de canon répondirent au feu de la nombreuse artillerie des Russes. Pendant ce temps je ralliai ce qui restait de mon régiment sur la grande route, où les boulets nous atteignaient encore. Notre attaque n'avait pas duré un quart d'heure, et la 2e division n'existait plus; mon régiment perdit plusieurs officiers et fut réduit à 200 hommes; le régiment d'Illyrie et le 18e, qui perdit son aigle, furent encore plus maltraités; le général Razout blessé; le général Lenchantin fait prisonnier.
Aussitôt le maréchal fit rétrograder sur Smolensk la 2e division; au bout d'une demi-lieue, il la dirigea à gauche à travers champs, perpendiculairement à la route. La 1re division, ayant longtemps épuisé ses forces à soutenir le choc de toute l'armée ennemie, suivit ce mouvement avec les canons et quelques bagages; tous les blessés qui pouvaient encore marcher, se traînèrent à leur suite. Les Russes se cantonnèrent dans les villages, en envoyant une colonne de cavalerie pour nous observer.
Le jour baissait ; le 3e corps marchait en silence ; aucun de nous ne pouvait comprendre ce que nous allions devenir. Mais la présence du maréchal Ney suffisait pour nous rassurer. Sans savoir ce qu'il voulait ni ce qu'il pourrait faire, nous savions qu'il ferait quelque chose. Sa confiance en lui-même égalait son courage. Plus le danger était grand, plus sa détermination était prompte; et quand il avait pris son parti, jamais il ne doutait du succès. Aussi, dans un pareil moment, sa figure n'exprimait ni indécision ni inquiétude; tous les regards se portaient sur lui, personne n'osait l'interroger. Enfin, voyant près de lui un officier de son état-major, il lui dit à demi-voix : Nous ne sommes pas bien. - Qu'allez-vous f'aire ? répondit l'officier. - Passer le Dniéper. - Où est le chemin ? - Nous le trouverons. - Et s'il n'est pas gelé ? - Il le sera. - A la bonne heure, dit l'officier. Ce singulier dialogue, que je rapporte textuellement, révéla le projet du maréchal de gagner Orcha par la rive droite du fleuve, et assez rapidement pour y trouver encore l'armée qui faisait son mouvement par la rive gauche. Le plan était hardi et habilement conçu; on va voir avec quelle vigueur il fut exécuté.
Nous marchions à travers champs sans guide, et l'inexactitude des cartes contribuait à nous égarer. Le maréchal Ney, doué de ce talent d'homme de guerre qui apprend à tirer parti des moindres circonstances, remarqua de la glace dans la direction que nous suivions et la fit casser, pensant que ce devait être un ruisseau qui nous conduirait au Dniéper. C'était réellement un ruisseau ; nous le suivîmes et nous arrivâmes à un village (Danikowa) où le maréchal fit mine de vouloir s'établir. On alluma de grands feux; on plaça des avant-postes. L'ennemi nous laissa tranquilles, comptant avoir bon marché de nous le lendemain. A la faveur de ce stratagème, le maréchal s'occupa de suivre son plan. Il fallait un guide, et le village était désert; les soldats finirent par trouver un paysan boiteux; on lui demanda où était le Dniéper et s'il était gelé. Il répondit qu'à une lieue de là se trouvait le village de Sirokowietz, et que le Dniéper devait être gelé en cet endroit. Nous partîmes conduits par ce paysan : bientôt nous arrivâmes au village. Le Dniéper, très-encaissé, était en effet assez gelé pour que l'on pût le traverser à pied. Pendant qu'on cherchait un passage, les maisons se remplissaient d'officiers et de soldats blessés le matin, qui s'étaient traînés jusque-là et auxquels les chirurgiens pouvaient à peine donner les premiers soins ; ceux qui n'étaient point blessés s'occupaient de chercher des vivres; le maréchal Ney seul, oubliant à la fois les dangers du jour et ceux du lendemain, dormait d'un profond sommeil.
Vers le milieu de la nuit, on prit les armes pour passer le Dniéper en abandonnant à l'ennemi l'artillerie, les bagages, les voitures de toute espèce et les blessés qui ne pouvaient marcher. M. de Briqueville (Aide-de-camp du duc de Plaisance), dangereusement blessé la veille, passa le Dniéper en se traînant sur ses genoux; je le confiai à deux sapeurs qui vinrent à bout de le sauver. La glace était si peu épaisse qu'un très-petit nombre de chevaux put passer; les troupes se reformèrent de l'autre côté du fleuve.
Déjà le succès venait de couronner le premier plan du maréchal; le Dniéper était passé; mais nous étions à plus de 15 lieues d'Orcha. Il fallait y arriver avant que l'armée française en fût partie; il fallait traverser des pays inconnus et résister aux attaques de l'ennemi avec une poignée de fantassins épuisés de fatigue, sans cavalerie ni artillerie. La marche commença sous d'heureux auspices. Nous trouvâmes des Cosaques endormis dans un village (Gusinoé); ils furent faits prisonniers
" ("Journal de la campagne de Russie en 1812").

Extrait des Mémoires de Bénard que nous avons laissé quittant Smolensk :

"Le lendemain, à l'heure de la soupe, comme nous étions réunis autour d'un chaudron où chacun à son tour avait déposé une poignée de farine et un peu de sel, l'écho d'une cannonade violente arriva jusqu'à notre bivouac.
Il n'y avait pas à s'y méprendre : à deux lieues en avant de nous, le corps d'armée qui nous précédait se trouvait engagé dans une terrible bataille. Nous nous étonnions de ne pas y prendre part; nos yeux ne quittaient pas le maréchal. Debout, entouré des faibles restes de son état-major, il dirigeait continuellement ses regards dans la direction du combat. Il était évident qu'il attendait des ordres; il n'en reçut pas. Sans doute ils furent interceptés par les Cosaques, dont le pays fourmillait littéralement.
Il fut décidé que la division n'avancerait pas plus loin. Peut-être le maréchal jugea-t-il notre présence nécessaire en cet endroit pour contenir au besoin l'ennemi qui nous suivait et empêcher l'armée d'être prise entre deux feux.
C'est ainsi que nous avons accompli jusqu'au bout les devoirs de notre position à l'arrière-garde. Ce fut d'ailleurs notre dernier sacrifice : le jour qui suivit marqua la dispersion du 3e corps, et presque son anéantissement, à ce point que ses débris eussent à peine suffi pour former un régiment.
On sait quelle lutte désespérée livrait en ce moment, à Krasnoë, l'Empereur, obligé de se frayer un chemin à travers l'armée ennemie. La vieille garde y fut engagée pour la première fois de la campagne et, malgré l'infériorité du nombre, malgré l'affaiblissement causé par les privations et les fatigues, elle culbuta, avec sa bravoure cent fois éprouvée, les régiments qui lui furent opposés. Elle passa, mais le serpent russe, coupé par le milieu, resouda ses tronçons derrière elle, et déroula de nouveau sur les hauteurs de Krasnoë les longs anneaux qui fermaient la marche à notre division.
Le bruit du canon ayant cessé pendant la nuit, et la matinée du lendemain s'étant écoulée sans incident particulier, le maréchal nous remit en marche.
Nous arrivions sur le champ de bataille de la veille, lorsque les premiers Cosaques se montrèrent. Je me rappelle jusqu'aux moindres circonstances des événements de ces deux journées, les dernières que je passai avec mes compagnons d'armes.
Inquiets, affaiblis, nous allions le corps penché en avant, le collet relevé sur les oreilles, quand notre général de division fît entendre une exclamation ponctuée d'un juron énergique ; puis, accourant sur le flanc de la colonne, il s'écria :
- Qu'est-ce que vous faites donc ?
Une voix s'éleva dans les rangs :
- Eh bien, il est encore bon là, le général ! Qu'est-ce que nous faisons ? Parbleu, nous jouons des jambes, quoique nous ne soyons pas à la noce.
- Ne voyez-vous pas les Cosaques ? reprit le général.
- Les Cosaques, voilà une belle vue ! poursuivit la voix; avec ça qu'elle est rare, surtout depuis le commencement de la retraite ! Le général ne se découragea pas.
- Allons, allons, fit-il, détachez-vous en tirailleurs. Eloignez ces mouches, il y en a des myriades.
Tirer, tirailler, quand on a l'estomac vide, les jambes rompues, les doigts raides, toutes ses facultés concentrées dans une seule idée, celle de ne pas tomber à terre, parce qu'on sent bien qu'on ne pourrait se relever !
N'importe, le sentiment du devoir l'emportait, joint à l'instinct de la préservation, et l'on se battait quand même ; mais Dieu sait qu'on n'y mettait pas beaucoup d'entrain.
Les Cosaques n'insistèrent pas. L'ennemi voulait nous laisser entrer au centre du demi-cercle formé par ses troupes, afin de nous envelopper plus sûrement.
La route que nous suivions était semée de morts et de blessés appartenant à la vieille et à la jeune garde. Beaucoup de blessés réclamaient du secours avec des plaintes et des supplications touchantes, mais qu'y faire? Tous les fourgons du régiment avaient été égarés, brisés ou brûlés, et nous étions suivis pour tout équipage d'une mauvaise charrette portant une vivandière et son enfant.
Encore ne fut-ce pas pour longtemps. Un peu plus loin, les Cosaques s'en emparèrent et éventrèrent à coups de lance sa propriétaire.
Nous passions donc sans écouter les cris, avec seulement cette pensée qui nous revenait sans cesse : «Bientôt, peut-être, je serai là, étendu comme eux».
Enfin, nous parvînmes au sommet d'un plateau au-dessous duquel un ravin s'enfonçait. Sur les rampes opposées l'armée russe était échelonnée.
Son effectif se montait à près de 80.000 combattants. De notre côté nous étions au plus 6.000, avec douze pièces de canon.
Que fit le maréchal ? Il commanda de battre la charge, et nous voilà descendant jusqu'au fond du ravin, et cherchant à remonter l'autre pente. C'était pitié de voir cette poignée d'hommes marcher contre ces masses profondes qui jouissaient du double avantage d'une position excellente et d'une écrasante artillerie. Stupéfaits eux-mêmes de notre attaque, les Russes tardèrent à ouvrir leur feu ; mais quand ils nous virent à mi-chemin de la hauteur où ils étaient postés, ils démasquèrent leurs batteries, et plus de cinquante pièces tonnèrent à la fois contre nos rangs clairsemés.
Comme un roquet qui aboie contre un dogue, nos douze canons répondirent. Il y eut de notre côté des prodiges d'héroïsme, mais nous dûmes bientôt reculer en couvrant de nos morts les pentes de la hauteur et le creux du ravin. Les boulets russes nous atteignaient jusque sur la route qui nous avait amenés en face de leurs positions. Cette route était bordée à droite et à gauche par un fossé assez profond. Nos officiers nous engagèrent à nous y jeter, pour éviter le feu de l'ennemi. Pour ma part, m'étant laissé glisser sur la neige le long du talus, je manquai d'être embroché par la baïonnette d'un de mes camarades qui s'était arrêté sottement au fond, le fusil en l'air.
Nous suivîmes le fossé jusqu'à l'endroit où nous avions campé la veille. Les Russes nous laissèrent faire, certains que nous ne pourrions leur échapper. La nuit était venue dans l'intervalle. Le maréchal nous ordonna d'étendre le plus possible les feux de nos bivouacs afin de tromper l'ennemi sur notre force. Le régiment se développa donc sur une longue ligne à l'extrémité de laquelle je me trouvai placé avec une quarantaine des nôtres, assis autour de la même gamelle.
La nuit se passa sans alerte. Mais quand, au petit jour, on nous rassembla sur la route, qu'elle fût notre surprise ! Nous étions réduits à un millier d'hommes. Le maréchal, ayant reconnu l'impossibilité de traverser l'armée russe pour rejoindre l'Empereur, avait rétrogradé avec le gros de la division dans l'intention de passer le Dniester sous Smolensk et de tourner l'aile gauche de l'ennemi : mouvement qu'il exécuta avec son bonheur habituel.
Quant à nous, il était clair que nous étions abandonnés à nos propres inspirations. Il se trouva là un général qui eut le courage de nous lancer contre l'ennemi. Son nom nous était inconnu, il ne portait pas même les insignes de son grade. Il avait un bonnet de peau de mouton et une capote en lambeaux Miracle de la discipline, personne ne refusa d'obéir. Derechef nous descendîmes les pentes du ravin qui nous séparait des Russes. Nous étions mille contre quatre-vingt mille.
A peine au bas du ravin nous fûmes foudroyés par l'artillerie. Un boulet emporta le crâne d'un grenadier qui marchait à mon côté et répandit sa cervelle sur mon épaule. Puis les Cosaques exécutèrent sur notre flanc une charge à fond qui acheva de nous culbuter. J'y reçus un coup de lance au genou, et j'eus grand peine à remonter jusque sur la route, où je bandai ma blessure tant bien que mal avec mon mouchoir.
Cependant les Russes cessèrent leur feu, et un parlementaire vint nous sommer de nous rendre. Il ne nous restait que ce parti à prendre. D'ailleurs notre tâche était terminée, le maréchal ayant échappé à l'ennemi, que nous avions tenu en respect jusqu'au dernier moment. Nos officiers décidèrent qu'il fallait se constituer prisonniers. L'amertume de cette résolution fut un peu adoucie par le désappointement que causa aux Russes le départ du maréchal.
Une heure après, je marchais dans les rangs de l'ennemi
".

Pendant ce temps, les rescapés du 4e poursuivent leur marche. On est encore à 16 lieues d'Orcha où se trouve le reste de l'armée. Le 19, ces glorieux débris du 3e Corps sont chargés par le Général Platov. Les 4e et 18e de Ligne, sous les ordres du Général d'Hénin, reçoivent l'ordre de s'emparer d'un bois occupé par les Cosaques. Le 4e s'engage à fond, tandis que le reste du 3e Corps s'éloigne, le laissant seul aux prises avec l'ennemi, égaré dans les bois, au milieu de la nuit.

Le Colonel de Fézensac écrit (itinéraire du 3e corps pendant la retraite : 19-20 novembre : Marches sur la rive droite du Dniéper) :
"Le 19, aux premiers rayons du jour; nous suivîmes la route de Liubavitschi. A peine fûmes-nous arrêtés quelques instants par le passage d'un torrent, et par quelques postes de Cosaques qui se replièrent à notre approche : à midi nous avions atteint deux villages situés sur une hauteur, et dont les habitants eurent à peine le temps de se sauver en nous abandonnant leurs provisions. Les soldats se livraient à la joie que cause un moment d'abondance, lorsque l'on entendit crier aux annes; l'ennemi s'avançait et venait de replier nos avant- postes. Les troupes sortirent des villages, se formèrent en colonne et se remirent en marche en présence de l'ennemi; mais ce n'étaient plus quelques Cosaques comme ceux que nous avions rencontrés jusqu'à ce moment; c'étaient des escadrons entiers manoeuvrant en ordre et commandés par le général Platow lui même. Nos tirailleurs les continrent; les colonnes pressèrent le pas en faisant leurs dispositions contre la cavalerie. Quelque nombreuse que fùt cette cavalerie, nous ne la craignions guère, car jamais les Cosaques n'ont osé charger à fond un carré d'infanterie. Mais bientôt plusieurs pièces de canon en batterie ouvrirent leur feu sur nos colonnes. Cette artillerie suivait le mouvement de la cavalerie et se transportait sur des traîneaux partout où elle pouvait agir utilement. Jusqu'à la chute du jour, le maréchal Nev ne cessa de lutter contre tant d'obstacles, en profitant des moindres accidents du terrain. Au milieu des boulets qui tombaient dans nos rangs et malgré les cris et les démonstrations d'attaque des Cosaques, nous marchions du même pas. La nuit approchait ; l'ennemi redoubla d'efforts. Il fallut quitter la route et se jeter à gauche le long des bois qui bordent le Dniéper. Déjà les Cosaques s'étaient emparés de ces bois; le 4e et le 18e sous la conduite du général Hénin furent chargés de les en chasser. Pendant ce temps l'artillerie ennemie prit position sur le bord opposé d'un ravin que nous devions passer. C'était là que le général Platow comptait nous exterminer tous.
Je suivis mon régiment dans le bois. Les Cosaques s'éloignèrent; mais le bois était profond et assez épais; il fallait faire face dans toutes les directions pour se garantir des surprises. La nuit vint, nous n'entendions plus rien autour de nous; il était plus que probable que le maréchal Ney continuait de se porter en avant. Je conseillai au général d'Hénin de suivre son mouvement; il s'y refusa pour éviter les reproches du maréchal, s'il quittait, sans son ordre, le poste où il l'avait placé. Dans ce moment, de grand cris, qui annonçaient une charge, se firent entendre en avant de nous et déjà à quelque distance ; il devenait donc certain que notre colonne continuait sa marche, et que nous allions en être coupés. Je redoublai mes instances, en assurant le général d'Hénin que le maréchal, dont je connaissais bien la manière de servir, ne lui enverrait point d'ordre, parce qu'il s'en rapportait à chaque commandant de troupes pour agir selon les circonstances; que d'ailleurs il était trop éloigné pour pouvoir maintenant communiquer avec nous, et que le 18e était déjà sûrement parti depuis longtemps. Le général persista dans son refus : tout ce que je pus obtenir fut qu'il nous conduisît au point où devait être le 18e pour réunir les deux régiments. Le 18e était parti, et nous trouvâmes à sa place un escadron de Cosaques. Le général d'Hénin, convaincu trop tard de la justesse de mes observations, voulut enfin rejoindre la colonne. Mais nous avions parcouru le bois dans des directions si diverses que nous ne pouvions plus reconnaître notre chemin; les feux que l'on voyait allumés de différents côtés servaient encore à nous égarer. Les officiers de mon régiment furent consultés, et l'on suivit la direction que le plus grand nombre d'entre eux indiqua. Je n'entreprendrai point de peindre tout ce que nous eûmes à souffrir pendant cette nuit cruelle. Je n'avais pas plus de 100 hommes et nous nous trouvions à plus d'une lieue en arrière de notre colonne. Il fallait la rejoindre au milieu des ennemis qui nous entouraient. Il fallait marcher assez rapidement pour réparer le temps perdu, et assez en ordre pour résister aux attaques des Cosaques. L'obscurité de la nuit, l'incertitude de la direction que nous suivions, la difficulté de marcher à travers bois, tout augmentait notre embarras. Les Cosaques nous criaient de nous rendre et tiraient à bout portant au milieu de nous; ceux qui étaient frappés restaient abandonnés. Un sergent eut la jambe fracassée d'un coup de carabine. Il tombaà côté de moi, en disant froidement à ses camarades : Voila un homme perdu ; prenez mon sac, vous en profiterez. On prit son sac et nous l'abandonnâmes en silence. Deux officiers blessés eurent le même sort. J'observais cependant avec inquiétude l'impression que cette situation causait aux soldats et même aux officiers de mon régiment. Tel qui avait été un héros sur le champ de bataille, paraissait alors inquiet et troublé ; tant il est vrai que les circonstances du danger effraient souvent plus que le danger lui- même. Un très-petit nombre conservaient la présence d'esprit qui nous était si nécessaire. J'eus besoin de toute mon autorité pour maintenir l'ordre dans la marche, et pour empêcher chacun de quitter son rang. Un officier osa même faire entendre que nous serions peut-être forcés de nous rendre. Je le réprimandai à haute voix, et d'autant plus sévèrement que c'était un officier de mérite, ce qui rendait la leçon plus frappante. Enfin, après plus d'une heure, nous sortîmes du bois et nous trouvâmes le Dnièper à notre gauche. La direction était donc assurée, et cette découverte donna aux soldats un moment de joie dont je profitai pour les encourager et leur recommander le sang-froid qui seul pouvait nous sauver. Le général d'Hénin nous remit en marche le long du fleuve pour empêcher l'ennemi de nous tourner. Nous étions loin d'être hors d'affaire; étions loin d'être hors d'affaire ; nous n'avions plus de doutes sur notre direction, mais la plaine dans laquelle nous marchions permettait à l'ennemi de nous attaquer en masse et de se servir de son artillerie. Heureusement il faisait nuit, l'artillerie tirait un peu au hasard. De temps en temps les Cosaques s'approchaient avec de grands cris; nous nous arrêtions alors pour les repousser à coups de fusil, et nous repartions aussitôt. Cette marche dura deux lieues dans des terrains difficiles, en franchissant des ravins si escarpés qu'il fallait les plus grands efforts pour remonter le bord opposé, et en passant des ruisseaux à demi gelés où l'on avait de l'eau jusqu'aux genoux.
Rien ne put ébranler la constance des soldats ; le plus grand ordre fut toujours observé, aucun homme ne quitta son rang. Le général d'Hénin, blessé d'un éclat de mitraille, n'en voulut rien dire pour ne pas décourager les soldats, et continua de s'occuper du commandement avec le même zèle. Sans doute on peut lui reprocher de s'être obstiné trop longtemps à défendre le bois du Dniéper ; mais, dans des moments si difficiles, l'erreur est pardonnable. Ce qu'on ne contestera pas du moins, c'est la bravoure et l'intelligence avec lesquelles il nous a guidés, tant qu'a duré cette marche périlleuse.La poursuite se ralentit enfin ; on découvrit quelques feux sur une hauteur en avant de nous. C'était l'arrière-garde du maréchal Ney, qui avait fait halte. en cet endroit et qui se remettait en marche; nous nous réunîmes à elle, et nous apprimes que le maréchal avait marché la veille sur l'artillerie ennemie et l'avait forcée de lui céder le passage.
Ce fut ainsi que le 4e régiment se tira d'une position presque désespérée. La marche continua encore une heure. Les soldats épuisés avaient besoin de repos; on fit halte dans un village où l'on trouva quelques provisions.
Nous étions encore à 8 lieues d'Orcha, et le général Platow allait sans doute redoubler d'efforts pour nous enlever. Les moments étaient précieux : à une heure du matin on battit la générale, et l'on partit. Le village était en flammes; l'obscurité de la nuit, éclairée seulement par la lueur de l'incendie, répandait autour de nous une teinte lugubre. Je regardai tristement ce spectacle. La fatigue de la journée précédente et l'eau qui remplissait mes bottes, m'avaient rendu toutes les souffrances que j'avais éprouvées précédemment. Pouvant à peine marcher, je m'appuyai sur le bras de M. Lalande, jeune officier de voltigeurs. Sa conduite avait mérité quelques reproches au commencement de la campagne, et on lui avait même refusé le grade de capitaine auquel son ancienneté de lieutenant lui donnait des droits. Je l'observais avec attention, et comme j'étais fort content de lui, je crus le moment venu de lui promettre un dédommagement. Je lui témoignai donc ma satisfaction et mes regrets sur le retard qu'avait éprouvé son avancement, en lui donnant ma parole qu'il serait le premier capilaine nommé dans mon régiment. Il me remercia avec la plus grande sensibilité et continua de redoubler de zèle, tant que ses forces répondirent à son courage. Ce malheureux jeune homme a fini par succomber; mais j'aime à penser que l'espérance que je lui avais donnée aura soutenu quelque temps son courage et peut-être adouci l'horreur de ses derniers moments.
Nous marchâmes jusqu'au jour sans être inquiétés. Au premiers rayons du soleil les Cosaques reparurent, et bientôt le chemin que nous suivions nous conduisit dans une plaine. Le général Platow, voulant profiter de cet avantage, fit avancer sur des traîneaux cette artillerie que nous ne pouvions ni éviter ni atteindre; et quand il crut avoir mis le désordre das nos rangs, il ordonna une charge à fond. Le maréchal Ney forma rapidement en carré chacune de ses deux divisions; la 2e, commandée par le général d'Hénin, se trouvant d'arrière-garde, était la première exposée. Nous fimes prendre rang de force à tous les hommes isolés qui avaient encore un fusil; il fallut employer les menaces les plus fortes pour en tirer parti. Les Cosaques, faiblement contenus par nos tirailleurs, et chassant devant eux une foule de traînards sans armes, s'efforçaient d'atteindre le carré. Les soldats précipitaient leur marche à l'approche de l'ennemi et sous le feu de son artillerie. Vingt fois je les vis sur le point de se débander et de fuir chacun de leur côté en se livrant avec nous à la merci des Cosaques. Mais la présence du maréchal Ney, la confiance qu'il inspirait, son attitude calme au moment d'un tel danger les retint dans le devoir. Nous atteignimes une hauteur : le maréchal ordonna au général d'Hénin de s'y maintenir, en ajoutant qu'il fallait savoir mourir là pour l'honneur de la France. Pendant ce temps le général Ledru marchait sur (ainsi nommé dans le rapport de Platow. Ce doit être Teolino) Jokubow, village adossé à un bois. Quand il y fut établi, nous allâmes l'y joindre; les deux divisions prirent position en se flanquant mutuellement. Il n'était pas encore midi, et le maréchal Ney déclara qu'il défendrait ce village jusqu'à 9 heures du soir. Le général Platow tenta vingt fois de nous enlever; ses attaques furent constamment repoussées, et fatigué de tant de résistance, il prit position lui-même vis-à-vis de nous.
l.e maréchal avait enyoyé dès le matin un officier polonais qui parvint à Orcha et y donna de nos nouvelles. L'empereur en était parti la veille; le vice-roi et le maréchal Davoust occupaient encore la ville.
A 9 heures du soir, nous prîmes les armes et nous nous mîmes en marche dans le plus grand silence. Les postes de Cosaques placés sur la route se replièrent à notre approche. La marche continua avec beaucoup d'ordre. A une lieue d'Orcha , l'avant-garde rencontra un poste avancé. On lui répondit en français. C'était une division du 4e corps qui venait à notre secours avec le vice-roi. Il faudrait avoir passé trois jours entre la vie et la mort pour juger de la joie que nous causa cette rencontre. Le vice-roi nous reçut avec une vive émotion. Il témoigna hautement au maréchal Ney l'admiration que lui causait sa conduite. Il félicita les généraux et les deux seuls colonels qui restaient (le colonel Pelleport, du 18e, et moi). Ses aides-de-camp nous entourèrent en nous accablant de questions sur les détails de ce grand drame et sur la part que chacun y avait prise. Mais le temps pressait; au bout de peu d'instants il fallut repartir pour Orcha. Le vice-roi voulut faire notre arrière-garde; à 5 heures du matin nous entrâmes dans la ville. Quelques maisons assez misérables du faubourg nous servirent d'asile. On promit des distributions pour Ie lendemain, et il nous fut enfin permis de prendre un peu de repos.
Ainsi se termina cette marche hardie, l'un des plus curieux épisodes de la campagne. Elle couvrit de gloire le maréchal Ney, et le 3e corps lui dut son salut, si l'on peut donner le nom de corps d'armée à 8 ou 900 hommes qui arrivèrent à Orcha, reste des 6,000 qui avaient combattu à Krasnoi
" ("Journal de la campagne de Russie en 1812").

Le 21, le 1er Corps remplace le 3e Corps à l'arrière-garde. Le 4e de Ligne était réduit à 80 hommes, exténués de fatigue et à peine vêtus, et cependant, c'est encore, de tous les Régiments du 3e Corps, celui qui est dans le meilleur état. Ce jour là, le Lieutenant Fouchet est blessé au cours d'un combat près de Borissow.

Le Colonel de Fézensac écrit (itinéraire du 3e corps pendant la retraite : 21 novembre : le matin à Orcha, le soir à Kochanow; 22 Tolostchin; 23 Bobr) :
"Pendant que le 3e corps soutenait la terrible lutte que je viens de raconter, l'empereur avait marché rapidement sur Orcha, toujours poursuivi par les troupes légère des Russes. Le détail de ce mouvement n'offre d'intéressant que la mort funeste de 300 hommes du 1er corps, brûlés à Lyady dans une grange où ils avaient passé la nuit. Ces malheureux, en voulant se sauver, s'accrochèrent tellement les uns aux autres, qu'aucun d'eux ne put sortir. Tous périrent; un seul respirait encore, et l'on fut obligé pour l'achever de lui tirer deux coups de fusil.
J'ai dit, à la fin du troisième chapitre, dans quelle situation se trouvait l'armée, et combien il était nécessaire de prévenir les Russes au passage de la Bérézina ; aussi Napoléon, sans s'arrêter à Orcha, suivit la route de Borisow. Cette ville est située sur la Bérézina à 50 lieues d'Orcha; la division Dombrowski y était établie pour garder le pont.
Ici commence pour le 3e corps une époque nouvelle. On vient de voir ce corps d'armée chargé seul de l'arrière-garde depuis Viasma, c'est-à-dire, pendant un intervalle de 118 jours et une distance de 60 lieues. Réuni maintenant à la grande armée et marchant dans ses rangs, le 3e corps n'aura plus à partager que les fatigues et les privations communes.
A peine avions-nous pris 3 heures de repos à Orcha, qu'on voulut songer aux distributions; mais nous devions encore être privés de cette faible ressource. Les Russes, parvenus sur l'autre bord du Dniéper, commencèrent à incendier la ville avec des obus; les bâtiments où étaient les magasins se trouvaient fort en vue et servaient de points de mire. Il devint impossible de faire aucune distribution régulière; quelques soldats rapportèrent de l'eau-de-vie et de la farine au péril de leur vie; et le maréchal Davoust, maintenant chargé de l'arrière-garde, pressa notre départ. A 8 heures du matin, nous étions sur la route de Borisow.
Cette route est une des plus belles que l'on puisse voir, et sa largeur permettait de faire marcher de front plusieurs colonnes. Pour la première fois n'ayant point à songer à l'ennemi, j'observai la situation de mon régiment : à peine me restait-il 80 hommes, et comment espérer de conserver ce petit nombre de soldats, auxquels on ne pouvait donner un instant de repos ? Je remarquais avec douleur le mauvais état de leur habillement et de leur chaussure, leur maigreur et l'air d'abattement répandu sur leur visage. Les autres régiments du 3e corps étaient peut-être encore en plus mauvais état que le mien. Le manque de vivres seul aurait suffi pour détruire l'armée, quand toutes les autres calamités ne s'y seraient pas jointes. Depuis longtemps les provisions de Moscou étaient consommées; les charrettes qui les portaient, abandonnées; les chevaux, morts sur la route. On a vu jusqu'à présent quelle part nous avions eue aux distributions qui d'ailleurs n'eurent lieu qu'à Smolensk et à Orcha. Quant aux ressources du pays, on peut juger de ce qui restait dans les lieux que les troupes qui nous précédaient venaient de traverser. Aussi vivions-nous d'une manière miraculeuse, tantôt avec de la farine détrempée dans l'eau sans sel, tantôt avec un peu de miel ou quelques morceaux de chair de cheval et sans autre boisson que la neige fondue. En approchant de Wilna, nous trouvâmes une espèce de boisson faite avec des betteraves. La rigueur du froid était fort diminuée ; on se rappelle que nous avions trouvé le Dniéper à peine gelé, et pourtant ce changement de température ne nous fut d'aucun avantage, car le demi-dégel ne faisait que rendre le terrain glissant, ce qui usait la chaussure et augmentait la fatigue. Je rencontrai à quelque distance d'Orcha M. Lanusse, capitaine de mon régiment, qui avait perdu la vue par un coup de feu à la prise de Smolensk; une cantinière de sa compagnie le conduisait et en prenait le plus grand soin. Il me raconta qu'après avoir été pris et pillés par les Cosaques à Krasnoi, ils avaient trouvé moyen de s'échapper, et qu'ils allaient s'efforcer de nous suivre. Peu de temps après, on les trouva sur la route morts et dépouillés.
Les autres corps d'armée avec lesquels nous marchions avaient perdu moins d'hommes que nous; mais leur misère était aussi grande, et leur désorganisation aussi complète. A cet égard la jeune garde ne se distinguait pas du reste de l'armée. Depuis longtemps la cavalerie n'existait plus. Napoléon réunit les officiers qui avaient encore un cheval pour en former autour de lui des espèces de gardes du corps, dont les colonels étaient sous-officiers et les généraux officiers. Ce corps, auquel il a lui-même donné le nom d'escadron sacré, était sous les ordres immédiats du roi de Naples; mais les malheurs de la retraite empêchèrent d'en tirer parti; il fut dispersé aussitôt que réuni
" ("Journal de la campagne de Russie en 1812").

Le 24, c'est au tour du Lieutenant Quinsac d'être blessé sur la route de Borissow. Après le passage de la Bérézina, où l'héroïsme du Maréchal Ney sauve encore l'Armée, le Colonel De Fézensac organise deux pelotons avec les soldats qui restent. Il désigne les officiers qui doivent les commander et prescrit aux autres de prendre un fusil et de marcher toujours avec lui à la tête du Régiment. Le 28 novembre, deux autres Officiers sont blessés aux ponts de la Bérésina (Capitaines Soulairac et Eudel).

Le Colonel de Fézensac écrit (itinéraire du 3e corps pendant la retraite : 24 novembre : Natcha; 25 Némonitsa; 26 Vésélovo, passage de la Bérézina dans la nuit; 27-28 bivouac sur la rive droite du fleuve, combat de la Bérézina le 28) :
"En cinq jours de marche, l'armée atteignit les bords de la Bérézina. Nous retrouvâmes à Tolotschin le grand quartier-général. L'empereur félicita le maréchal Ney sur son expédition du Dniéper; il lui parla ensuite avec beaucoup de calme des dangers qui attendaient l'armée au passage de la Bérézina et dont il ne se dissimulait pas l'étendue. Nous passâmes deux nuits à couvert dans les petites villes de Bobr et de Natcha. Je n'en dirai pas autant de Némonitsa, village à une lieue en arrière de Borisow; le voisinage de la Bérézina y causait un grand encombrement, et les soldats de tous les corps d'armée s'entassaient pèle-mêle avec les blessés. Un général, dont j'ignore le nom, logeait dans une assez bonne maison. Le major de mon régiment imagina de lui demander l'hospitalité pour nous; il la refusa, ce qui était immanquable, et le major, très mécontent de ce refus, s'emporta au point de menacer de mettre le feu à la maison, tant l'indiscipline était poussée loin à cette époque ! Je réprimandai fortement mon major, et après avoir fait en son nom des excuses au général, je passai la nuit avec les officiers de mon régiment entre les quatre murs d'une chaumière, dont la toiture avait été enlevée.
Avant de raconter le passage de la Bérézina, il est nécessaire de dire un mot de la situation générale de l'armée et de celle de l'ennemi.
On a vu à la fin du troisième chapitre que le général Wittgenstein avait pris Polotzk le 18 octobre, et que le 2e corps, chassé de sa position sur le Dniéper, se rapprochait de la route que nous suivions. Aussitôt que le duc de Bellune fut arrivé avec le 9e et eut relevé le 2e, le duc de Reggio vint prendre position à Bobr. Le duc de Bellune, après une affaire indécise à Tchasniki le 14 novembre, contint le général Wittgenstein jusqu'au 22, et commença ensuite son mouvement rétrograde pour se rapprocher de la grande armée.
D'un autre côté l'amiral Tchitchagoff, venant de la Moldavie, surprit la ville de Minsk le 16 novembre et s'empara de tous les magasins qu'on y avait réunis. Son avant-garde enleva le pont de Borisow le 21, malgré la vive résistance du général Dombrowski, passa la Bérézina et se porta au-devant de l'empereur sur la route d'Orcha. Le duc de Reggio marcha à la rencontre des Russes, les repoussa jusqu'à Borisow et les rejeta de l'autre côté de la Bérézina, dont ils brûlèrent le pont. Enfin le général en chef Kutusow, qui nous suivait depuis Moscou avec la grande armée, continuait son mouvement sur notre flanc gauche, et combinait ses opérations avec celles des autres corps. Ainsi trois armées russes se préparaient à cerner l'armée française sur les bords de la Bérézina : l'armée de Moldavie, placée sur la rive opposée, en empêchant le passage; le corps du général Wittgenstein, en pressant l'arrière-garde par la droite et la repoussant sur le centre; la grande armée, en appuyant le même mouvement par la gauche. A des attaques aussi formidables, se joignaient l'impossibilité de faire vivre les troupes françaises réunies dans un très-petit espace, la nécessité de construire un pont sur la Bérézina en présence de l'ennemi, enfin la fatigue et l'épuisement de notre armée. Cependant la réunion des 2e et 9e corps, celui-ci presque intact, celui-là beaucoup mieux conservé que les nôtres, devait nous être d'un grand secours ; il nous restait encore 50,000 combattants, 5,000 cavaliers, une artillerie nombreuse, le génie de l'empereur et le courage que donne le désespoir. D'ailleurs la lenteur de la poursuite de la grande armée russe la mettait hors de ligne, puisque le général Kutusow passait seulement le Dniéper à Kopis le 26 novembre, tandis que dès le 25 toute l'armée francaise se trouvait réunie sur les bords de la Bérézina à trois jours de marche en avant de lui. Il s'agissait donc de forcer le passage de la rivière assez rapidement pour ne point être atteint par le général Kutusow, et n'avoir, par conséquent, à combattre que deux armées au lieu de trois. Le 2e corps, placé à Borisow, devait tenter le passage; le 9e, retarder la marche du général Wittgenstein sur la rive gauche; les autres corps, trop épuisés pour pouvoir rien entreprendre, reçurent l'ordre de marcher entre le 2e et le 9e ; la garde impériale était la dernière ressource.
Dès le 24, l'empereur s'occupait de chercher un passage. On ne pouvait le tenter à Borisow même, car il eùt fallu construire et traverser un pont sous le feu des batteries ennemies qui bordaient la rive opposée. Au-dessous de Borisow à Ucholoda, nous nous serions rapprochés du général Kutusow, qu'il était si important d'éviter. A trois lieues au-dessus de Borisow au contraire, au village de Vésélovo, le terrain nous favorisait; les hauteurs de notre côté dominaient la rive opposée, et le passage pouvait être tenté sur ce point, d'autant mieux qu'on trouvait de l'autre côté la route de Zembin, par laquelle on ramènerait l'armée à Wilna. Napoléon prit ce dernier parti : la journée du 25 fut employée à faire des démonstrations de passage à Ucholoda et surtout à Borisow. L'amiral Tchitchagoff, n'ayant en tout que 20,000 hommes d'infanterie, ne pouvait occuper en force tous les points du passage ; il porta sa principale attention sur Borisow et sur les points au-dessous de cette ville, par où le général Kutusow l'assurait que l'armée française devait se diriger. Cependant dans la nuit du 25 au 26, le 2e corps se porta à Vésélovo; l'empereur y arriva le 26 à la pointe du jour. Quelques cavaliers avec des voltigeurs en croupe passèrent à la nage et attaquèrent les avant-postes russes. Aussitôt, 50 pièces de canon furent établies sur les hauteurs qui dominaient la rive opposée pour empêcher l'ennemi de s'y établir. Sous la protection de cette artillerie, les pontonniers, enfoncés dans l'eau glacée, travaillèrent à la construction de deux ponts qu'ils terminèrent avant la nuit. Le 2e corps passa et repoussa les Russes sur la route de Borisow; les autres corps d'armée le suivirent. Le 3e corps arriva le soir à Vésélovo, et passa la Bérézina un peu avant le jour. Beaucoup d'hommes restèrent sur la rive gauche, croyant passer plus facilement le lendemain matin; les autres se dispersèrent sur les marais à demi gelés qui bordaient la rive droite, cherchant vainement un abri contre la rigueur du froid.
Au point du jour, le 3e corps se reforma et prit position derrière le 2e, dans un bois que traverse la route. La journée se passa tranquillement. Tchitchagoff, instruit du passage de notre armée, réunissait ses troupes pour nous attaquer, pendant que les 1er, 4e et 5e corps, l'empereur et la garde impériale, les parcs d'artillerie et les bagages passaient sans discontinuer sur les ponts qui se rompaient à chaque instant. Le passage s'effectua d'abord avec assez d'ordre; mais la foule grossissait sans cesse; et la confusion devint bientôt telle que les troupes se virent obligées d'employer la force pour se faire jour.
Le froid avait repris de nouveau; la neige tombait avec violence, et les feux que nous allumions pouvaient à peine nous réchauffer. Je n'en résolus pas moins d'employer utilement cette journée. Depuis Smolensk, je n'avais eu ni le temps ni le courage d'observer de près la destruction de mon régiment. Ce jour-là, je me décidai à entrer dans ces tristes détails. J'appelai près de moi les officiers et j'en fis l'appel avec la liste que j'avais apportée de Moscou; mais que de changements depuis cette époque ! De 70 officiers à peine en restait-il 40, et la plupart étaient malades ou épuisés de fatigue. Je m'entretins longtemps avec eux de notre situation présente; je donnai à plusieurs les éloges que méritait leur conduite vraiment héroïque; j'en réprimandai d'autres qui montraient plus de faiblesse, et je leur promis surtout de chercher toujours à les encourager par mon exemple. Presque tous les cadres de compagnies avaient été détruits à Krasnoi, ce qui rendait la discipline beaucoup plus difficile. Je formai deux pelotons des soldats qui restaient : le premier composé des grenadiers et voltigeurs, le second des compagnies du centre. Je désignai les officiers qui devaient les commander, et j'ordonnai aux autres de prendre chacun un fusil et de marcher toujours avec moi à la tête du régiment. J'étais moi-même au bout de mes dernières ressources; je n'avais plus qu'un cheval; mon dernier porte-manteau fut perdu au passage de la Bérézina, il ne me resta que ce que j'avais sur le corps, et nous étions encore à 50 lieues de Wilna, à 80 du Niémen; mais je comptais pour peu mes souffrances et mes privations personnelles au milieu de tant de malheurs. Le maréchal Ney avait tout perdu comme nous : ses aides·de-camp mourraient de faim, et je me souviens avec reconnaissance qu'ils eurent plus d'une fois la bonté de partager avec moi le peu de vivres qu'ils pouvaient se procurer.
Ce même soir, le 9e corps éprouva sur la rive droite un événement bien funeste. Le duc de Bellune était arrivé le 26 à Borisow, toujours suivi par le général Wittgenstein. Il vint prendre position le 27 sur les hauteurs de Vésélovo pour protéger le passage et l'effectuer lui-même. La division Partonneaux, qui faisait son arrière-garde, fut laissée à Borisow avec ordre de venir le joindre la nuit. Ce général, n'ayant point de guide et trompé, à ce qu'il paraît, par les feux de l'ennemi, prit une fausse route, tomba au milieu des troupes du général Wittgenstein et fut pris avec toute sa division, forte de 4,000 hommes. Wittgenstein, n'ayant plus rien qui l'arrêtât, marcha rapidement sur Vésélovo.
Le lendemain 28, le combat s'engagea vivement des deux côtés de la rivière. L'amiral Tchitchagoff sur la rive gauche, le général Wittgenstein sur la rive droite, réunirent leurs efforts pour repousser nos troupes et les précipiter dans la Bérézina. On ne pouvait opposer aux attaques de l'amiral que le 2e corps et une partie du 5e; trois faibles bataillons placés sur la grande route servaient de réserve; c'était ce qui restait des 1er, 3e et 8e corps. Le combat se soutint quelque temps ; mais le 2e corps, pressé par des forces supérieures, commençait à plier. Nos réserves, atteintes de plus près par les boulets, se portèrent en arrière. Ce mouvement fit fuir tous les isolés qui remplissaient le bois, et qui, dans leur frayeur, coururent jusqu'au pont. La jeune garde elle-même fut ébranlée. Bientôt il n'y avait plus de salut que dans la vieille garde; nous étions prêts à vaincre ou à mourir avec elle. En un instant tout changea de face, et les lieux qui devaient être le tombeau de la grande armée, furent les témoins de son dernier triomphe. Le duc de Reggio, après une héroïque résistance, venait d'être blessé ; le maréchal Ney le remplaça aussitôt. L'illustre guerrier qui avait sauvé le 3e corps à Krasnoi, sauva sur les bords de la Bérézina l'armée tout entière et l'empereur lui-même. Il rallia le 2e corps et reprit hardiment l'offensive. Son expérience guidait les généraux, comme son courage animait les soldats. Les cuirassiers de Doumerc enfoncèrent les carrés, enlevèrent des pièces de canon. L'infanterie française et polonaise seconda leurs efforts; 4,000 prisonniers et 5 pièces de canon furent le prix de la victoire. Nous accueillîmes avec transport les braves soldats qui conduisaient ces brillants trophées. Leur valeur décida de la journée. Tchitchagoff, qui ne s'attendait plus à trouver des ennemis si redoutables, ne renouvela pas ses attaques. La nuit vint; le 2e corps garda sa position; les autres corps rentrèrent dans le bois et reprirent leurs bivouacs. Cette nuit fut aussi pénible que les précédentes; mais ce n'était plus nous qu'il fallait plaindre; c'étaient les malheureux restés sur l'autre rive.
Le désordre avait été toujours en croissant pendant la journée et la nuit du 27. Le 28 au matin, le pont destiné aux voitures se rompit tout à fait; l'artillerie et les bagages se portèrent sur le pont destiné à l'infanterie et s'y ouvrirent de force un passage. Il ne restait de troupes sur cette rive que les deux divisions du 9e corps; mais une multitude innombrable de fourgons, de voitures de toute espèce, de soldats isolés et d'individus non combattants, parmi lesquels se trouvaient beaucoup de femmes et d'enfants. On avait ordonné expressément que le passage fût d'abord réservé aux troupes; les voitures ainsi que les blessés, les malades et autres individus que l'armée trainait après elle, devaient passer ensuite, protégés par le 9e corps qui fermait la marche. Mais le général Wittgenstein, ayant, comme on l'a dit, enlevé la division Partonneaux tout entière, attaqua le duc de Bellune le 28 au matin près de Vésélovo, et renouvela de ce côté les efforts que faisait l'amiral sur l'autre rive. Le duc de Bellune déploya dans sa résistance tout ce que peuvent inspirer le talent et la valeur; mais, pressé par des forces supérieures, il ne pouvait empêcher les progrès de l'ennemi. Vers le soir, l'artillerie russe, prenant une position avantageuse, fit feu sur cette masse confuse qui couvrait la plaine. Le désordre fut alors à son comble; les chevaux et les voitures passaient sur le corps des hommes qu'ils renversaient. Chacun ne pensant qu'à son propre salut, cherchait pour se frayer un passage à abattre son voisin à ses pieds ou à le jeter dans la rivière. Au milieu de cette confusion, les boulets de canon frappaient ceux qui se soutenaient encore et brisaient les voitures; un grand nombre d'hommes périt sur le pont; d'autres essayant de passer à la nage se noyèrent au milieu des glaçons. Il était nuit; le 9e corps se défendait encore. Bientôt, repliant successivement ses troupes, le duc de Bellune se fit jour jusque sur le pont, le passa précipitamment et y mit le feu; les morts et mourants qui le couvraient furent engloutis dans les flots, et tous ceux qui étaient sur l'autre bord tombèrent au pouvoir de l'ennemi, ainsi que les bagages, beaucoup d'artillerie, les voitures des particuliers, les trophées de Moscou, enfin tout ce qui avait échappé aux désastres précédents. Plus de 15,000 hommes périrent ou furent pris dans cette affreuse journée
" ("Journal de la campagne de Russie en 1812").

A Kamen, le Maréchal Ney donne l'ordre de réunir tous les hommes du 3e Corps en état de combattre ; à peine s'en trouve-t-il 100. On en confie le commandement au Capitaine Delachau, du 4e de Ligne, et cette troupe est destinée à servir d'escorte au Maréchal.

Le Colonel de Fézensac écrit (itinéraire du 3e corps pendant la retraite : 29 novembre : Zembin; 30 Kamen; 1er décembre bivouac dans la direction de Molodetschno; 2 Ilïa, départ la nuit; 3 Molodetschno; 4 Biénitza; 5 Smorghoni) :
"La Bérézina était passée et le projet des Russes avait échoué; mais la déplorable situation de l'armée rendait de plus en plus difficile de résister à de nouvelles attaques. Les 2e et 9e corps, qui s'étaient sacrifiés pour nous ouvrir le passage de la Bérézina, se trouvaient presqu'en aussi mauvais état que nous, et le salut de l'armée ne dépendait que de la rapidité de sa fuite. Aussi cette partie de la retraite, la plus désastreuse de toutes, n'offre-t-elle qu'une marche précipitée ou plutôt une longue déroute sans aucune opération militaire. On espérait rallier l'armée à Wilna, sous la protection de quelques troupes fraîches qui s'y trouvaient. Nous en étions encore à 54 lieues par le chemin de traverse de Zembin qui rejoint la grande route à Molodetschno ; l'on suivit cette direction.
Dès le 28, lorsque l'attaque de Tchitchagoff eut été repoussée, Napoléon quitta les bords de la Bérézina, et se porta à Zembin avec la garde et les 1er, 4e et 5e corps. Le 29, au matin, les 2e et 9e commencèrent leur retraite, suivis par le 3e. La route de Zembin est une chaussée élevée sur des marais et construite en bois, comme plusieurs autres de ce pays; quelques ponts très-longs traversent des courants d'eau qui se jettent dans la Bérézina. Cette disposition de terrain rendait la marche pénible et lente; car les marais n'étant qu'à demi gelés, il fallait que la colonne entière défilât sur cette chaussée souvent très-étroite; mais on se consolait de cet inconvénient en pensant que si l'ennemi, moins occupé de défendre la route de Minsk, eùt porté plus d'attention sur celle de Wilna, il lui aurait suffi de brûler un des ponts pour nous engloutir tous dans les marais. Après avoir passé un de ces défilés, le 3e corps s'arrêta quelque temps pour se rallier. Là je vis passer pêle-mêle des officiers de tous grades, des soldats, des domestiques, quelques cavaliers traînant avec peine leurs chevaux, des blessés et écloppés se soutenant mutuellement. Chacun racontait la manière miraculeuse dont il avait échappé au désatre de la Bérézina, et se félicitait d'avoir pu sauver sa vie en abandonnant tout ce qu'il possédait. Je remarquai un officier italien respirant à peine et porté par deux soldats que sa femme accompagnait. Vivement touché de la douleur de cette femme et des soins qu'elle rendait à son mari, je lui donnai ma place auprès d'un feu qu'on avait allumé. Il fallait toute l'illusion de sa tendresse pour ne pas s'apercevoir de l'inutilité de ses soins. Son mari avait cessé de vivre, et elle l'appelait encore jusqu'au moment où, ne pouvant plus douter de son malheur, elle tomba évanouie sur son corps. Tels étaient les tristes spectacles que nous avions journellement sous les yeux, quand nous nous arrêtions un instant, sans compter les querelles des soldats qui se battaient pour un morceau de cheval ou un peu de farine; car depuis longtemps le seul moyen de conserver sa vie était d'arracher de force les provisions à ceux qui les portaient ou de profiter d'un moment de sommeil pour les leur enlever. Ce même jour, j'appris la mort de M. Alfred de Noailles, aide-de-camp du prince de Neuchâtel, qui avait été tué la veille auprès du duc de Reggio. Jusqu'à ce moment je n'avais perdu aucun de mes amis, et j'en éprouvai une douleur bien vive.
Le maréchal Ney, à qui j'en parlai, me dit pour toute consolation que c'était apparemment son tour, et qu'enfin il valait mieux que nous le regrettions que s'il nous regrettait. Dans de pareilles occasions il témoignait toujours la même insensibilité; une autre fois je lui entendis répondre à un malheureux blessé qui lui demandait de le faire emporter : Que veux-tu que j'y fasse ? tu es une victime de la guerre; et il passa son chemin. Ce n'est pas assurément qu'il fût méchant ni cruel; mais l'habitude des malheurs de la guerre avait endurci son coeur. Pénétré de l'idée que tous les militaires devaient mourir sur le champ de bataille, il trouvait tout simple qu'ils remplissent leur destinée, et l'on a vu d'ailleurs dans ce récit qu'il ne faisait pas plus de cas de sa vie que de celle des autres.
Le 3e corps arriva le 29 à Zembin et le 30 à Kamen. A peine la marche était-elle commencée, que le duc de Bellune déclarait ne pouvoir plus faire l'arrière-garde. Il essaya même de passer en avant et de laisser le 3e corps exposé aux attaques de l'avant-garde russe, ce qui causa une discussion assez vive entre lui et le maréchal Ney. On eut recours à l'autorité de Napoléon, qui ordonna au duc de Bellune (le 2 décembre) de rester à l'arrière-garde et de protéger la retraite.
Mais ce qui venait de se passer donnait peu de confiance en l'appui du 9e corps; aussi le maréchal Ney voulut-il éloigner du danger les restes du 3e, c'est-à-dire, quelques officiers et les aigles des régiments. On réunit sous le commandement d'un capitaine (M. Delachau, capitaine au 4e régiment, depuis colonel du 29e) les soldats en état de combattre; à peine s'en trouva-t-il cent. Cette troupe fut destinée à servir d'escorte au maréchal. Tout le reste partit de Kamen à minuit sous les ordres du général Ledru, pour s'efforcer de rejoindre l'empereur, afin de marcher avec la garde impériale et sous sa protection. Il fallait d'autant plus se hâter que le quartier-général avait un jour d'avance sur nous et marchait à grandes journées. Aussi, pendant deux jours et trois nuits nous marchâmes presque sans nous arrêter, et quand l'excès de la fatigue nous forçait de prendre un instant de repos, nous nous réunissions tous dans une grange avec les aigles des régiments et quelques soldats encore armés qui veillaient à leur défense. Bientôt on donna l'ordre de briser les aigles et de les enterrer; je ne pus y consentir. Je fis brûler le bâton et mettre l'aigle dans le sac d'un des porte-aigles, à côté duquel je marchais constamment. On avait en même temps renouvelé l'ordre déjà donné aux officiers de s'armer de fusils. Cet ordre était inexécutable; les officiers, malades et exténués, n'avaient plus la force de se servir d'une arme. Plusieurs succombèrent pendant ce trajet ; l'un d'eux, qui venait de se marier en France, fut trouvé mort auprès d'un feu, tenant le portrait de sa femme fortement serré contre son coeur. Peu s'en fallut même que nous ne fussions tous enlevés par les Cosaques dans la petite ville d'llüa. Un bataillon de la vieille garde, qui heureusement était resté avec le comte de Lobau pour garder la position, nous aida à nous en débarrasser. Le 3, nous rejoignîmes le quartier général entre llüa et Molodetschno; mais ce quartier-général, si brillant au commencement de la guerre, était devenu méconnaissable. La garde marchait en désordre; on lisait sur la figure des soldats le mécontentement et la tristesse. L'empereur était en voiture avec le prince de Neuchâtel; un petit nombre d'équipages, de chevaux de main et de mulets échappés à tant de désastres suivaient la voiture. Les aides-de-camp de l'empereur, ainsi que ceux du prince de Neuchâtel, menaient par la bride leurs chevaux qui se soutenaient à peine. Quelquefois, pour prendre un peu de repos, ils s'asseyaient derrière la voiture. Au milieu de ce triste cortège, une foule d'écloppés de tous les régiments marchait sans aucun ordre, et la forêt de sapins que nous traversions, en répandant une couleur sombre sur tout ce tableau, semblait encore en augmenter l'horreur. Au sortir de la forêt, nous arrivâmes à Molodetschno, lieu de l'embranchement de la grande route de Minsk à Wilna.
Il était de la plus grande importance pour nous d'atteindre ce point avant que les Russes eussent pu s'en emparer et nous fermer le passage. La rapidité de notre marche prévint ce malheur; mais l'ennemi ne cessait de nous harceler dans toutes les directions. Depuis la Bérézina, leurs trois armées avaient continué de marcher sur trois routes différentes. Tchitchagoff, avec l'armée de Moldavie , faisait l'avant-garde et suivait la même route que nous; Kutusow marchait sur notre flanc gauche; Wittgenstein sur notre flanc droit.
Le 6e corps, commandé par le général de Wrède, s'était, après l'affaire de Polotzk, retiré successivement jusqu'à Doksistzy; il continua son mouvement par Véléika et Nememzin sur Wilna. Cette marche couvrait le flanc droit de l'armée; mais le 6e corps était tellement détruit que l'on n'en pouvait attendre qu'un faible secours. Les Cosaques, tombant à l'improviste au milieu de notre colonne, massacraient presque sans défense tout ce qui se trouvait sous leur main. A Plechtchnitsy, le duc de Reggio, blessé, fut attaqué dans une maison de bois où il était logé; un boulet de canon brisa le lit sur lequel il reposait et dont un des éclats lui fit une seconde blessure. Il ne dut son salut qu'à quelques officiers également blessés qui soutinrent un siège dans la maison jusqu'à l'arrivée des premières troupes françaises. A Chotaviski, à Molodetschno, le 9e corps, qui faisait l'arrière-garde, fut vivement attaqué et mis dans une déroute complète. Le duc de Bellune déclara même que ce serait là son dernier effort, et que dans l'état où étaient les troupes, il allait hâter sa marche, en évitant toute espèce d'engagement (on a peine à comprendre l'illusion de l'empereur. Les 3 et 4 décembre, il indiquait dans ses ordres l'intention de faire reposer l'armée à Molodetschno ou à Smorghoni. II parlait de distributions de vivres. Le 5, au moment de son départ, il ordonnait encore au roi de Naples de garder Wilna, ou du moins Kowno, comme tête de pont). Napoléon, ne pouvant plus rien entreprendre avec une armée tellement détruite, et craignant d'ailleurs l'effet qu'allait produire en Allemagne la nouvelle de ce désastre, se décida à quitter l'armée et à retourner en France, afin de demander de nouveaux secours pour continuer la guerre. Le moment était favorable; car l'occupation de Molodetschno venait de rouvrir la communication avec Wilna. Le 5 décembre il écrivit à Srnorghoni le fameux 29e bulletin, et partit le soir même en traîneau avec le grand-maréchal, le grand-écuyer et le comte de Lobau, son aide-de-camp, laissant au roi de Naples le commandement de l'armée. Ce départ fut jugé diversement : les uns crièrent à l'abandon; d'autres se consolèrent en pensant que l'empereur reviendrait bientôt à la tête d'une nouvelle armée pour nous venger. Le plus grand nombre le vit partir avec indifférence.
Dans la situation de l'armée cet événement était pour elle une nouvelle calamité. L'opinion que l'on avait du génie de l'empereur donnait de la confiance; la crainte qu'il inspirait retenait dans le devoir. Après son départ chacun fit à sa tête, et les ordres que donna le roi de Naples ne servirent qu'à compromettre son autorité
" ("Journal de la campagne de Russie en 1812").

Le 6 décembre, le Lieutenant Lalande est blessé et porté disparu sur la route de Wilna.

Le Colonel de Fézensac écrit (itinéraire du 3e corps pendant la retraite : 6 décembre Oszmiana; 7 miédnirki) :
"Dans la situation de l'armée cet événement était pour elle une nouvelle calamité. L'opinion que l'on avait du génie de l'empereur donnait de la confiance; la crainte qu'il inspirait retenait dans le devoir. Après son départ chacun fit à sa tête, et les ordres que donna le roi de Naples ne servirent qu'à compromettre son autorité. J'ai raconté que les cadres du 3e corps avaient rejoint la garde impériale et marchaient sous sa protection. Dès le lendemain du départ de Napoléon, le roi de Naples voulut les envoyer à l'arrière-garde. Le général Ledru lui tint tête et continua sa marche malgré lui. La division Loison, forte de 10,000 hommes, ainsi que deux régiments napolitains, étaient venus de Wilna prendre position à Oszmiana pour protéger la retraite de l'armée. En deux jours de bivouac, sans un seul combat, le froid les réduisit presqu'au même point que nous; le mauvais exemple des autres régiments acheva de les désorganiser; ils furent entrainés dans la déroute générale, et tous les débris de l'armée vinrent se jeter pêle-mêle dans Wilna.
Il est inutile à cette époque de raconter en détail chaque journée de marche; ce ne serait que répéter le récit des mêmes malheurs. Le froid, qui semblait ne s'être adouci que pour rendre plus difficile le passage du Dniéper et de la Bérézina, avait repris avec plus de force que jamais. Le thermomètre baissa d'abord à 15 et 18, ensuite à 20 et 25, et la rigueur de la saison acheva d'accabler des hommes déjà à demi morts de faim et de fatigue. Je n'entreprendrai point de peindre les spectacles que nous avions sous les yeux. Qu'on se représente des plaines à perte de vue couvertes de neige, de longues forêts de pins, des villages à demi brûlés et déserts, et à travers ces tristes contrées une immense colonne de malheureux, presque tous sans armes, marchant pêle-mêle et tombant à chaque pas sur la glace auprès des carcasses des chevaux et des cadavres de leurs compagnons. Leurs figures portaient l'empreinte de l'accablement ou du désespoir; leurs yeux étaient éteints; leurs traits décomposés et entièrement noirs de crasse et de fumée. Des peaux de mouton, des morceaux de drap leur tenaient lieu de souliers; ils avaient la tête enveloppée de chiffons, les épaules revêtues de couvertures de chevaux, de jupons de femmes, de peaux à demi-brûlées. Aussi, dès que l'un d'eux tombait de fatigue, ses camarades le dépouillaient avant sa mort pour se revêtir de ses haillons. Chaque bivouac ressemblait le lendemain à un champ de bataille, et l'on trouvait morts à côté de soi ceux auprès desquels on s'était couché la veille. Un officier de l'avant-garde russe, témoin de ces scènes d'horreur que la rapidité de notre fuite nous empêchait de bien observer, en a fait un tableau après lequel il n'y a rien à ajouter : "La route que nous parcourions, dit-il, était couverte de prisonniers que nous ne surveillions plus et qui étaient livrés à des souffrances inconnues jusque alors; plusieurs se traînaient encore machinalement le long de la route avec leurs pieds nus et à demi gelés; les uns avaient perdu la parole; d'autres étaient tombés dans une sorte de stupidité sauvage et voulaient malgré nous faire rôtir des cadavres pour les dévorer. Ceux qui étaient trop faibles pour aller chercher du bois, s'arrêtaient auprès du premier feu qu'ils trouvaient; là, s'asseyant les uns sur les autres, ils se tenaient serrés autour de ce feu, dont la faible chaleur les soutenait encore, et le peu de vie qui leur restait s'éteignait en même temps que lui. Les maisons et les granges auxquelles ces malheureux avaient mis le feu, étaient entourées de cadavres; car ceux qui s'en approchaient n'avaient pas la force de fuir les flammes qui arrivaient jusqu'à eux; et bientôt on en voyait d'autres avec un rire convulsif se précipiter volontairement au milieu de l'incendie qui les consumait à leur tour".
On ne finirait pas si l'on voulait raconter toutes les anecdotes horribles, touchantes, et souvent incroyables qui signalèrent cette funeste époque.
Un général, épuisé de fatigue, était tombé sur la route. Un soldat, en passant, commença à lui ôter ses bottes; celui-ci, se soulevant avec peine, le pria d'attendre au moins qu'il fùt mort pour le dépouiller : Mon général, répondit le soldat, je ne demanderais pas mieux; mais un autre va les prendre; il vaut autant que ce soit moi; et il continua.
Un soldat était dépouillé par un autre ; il lui demanda de le laisser mourir en paix. Excusez, camarade, répondit l'autre, j'ai cru que vous étiez mort; et il passa son chemin.
Quelquefois même une affreuse ironie se joignait à l'égoïsme ou à la cruauté. Deux soldats entendirent un officier, malade et étendu par terre, qui les appelait à son secours, et qui se disait officier de génie. Comment ! c'est un officier de génie ? dirent-ils en s'arrêtant. Oui, mes amis, dit l'officier. Eh bien ! tire ton plan, reprit l'un des soldats ; et ils le laissèrent.
Cependant, pour la consolation de l'humanité, quelques traits sublimes de dévouement venaient contraster avec tant d'égoïsme et d'insensibilité. On a cité surtout celui d'un tambour du 7e régiment d'infanterie légère; sa femme, cantinière au régiment, tomba malade au commencement de la retraite; le tambour la conduisit tant qu'ils eurent une charrette et un cheval. A Smolensk, le cheval mourut; alors il s'attela lui-même à la charrette, et traîna sa femme jusqu'à Wilna. En arrivant dans cette ville, elle était trop malade pour aller plus loin, et son mari resta prisonnier avec elle.
Au milieu de si horribles calamités, la destruction de mon régiment me causait une douleur bien vive. C'était là ma véritable souffrance, ou pour mieux dire, la seule ; car je n'appelle pas de ce nom la faim, le froid et la fatigue. Quand la santé résiste aux souffrances physiques, le courage apprend bientôt à les mépriser, surtout quand il est soutenu par l'idée de Dieu, par l'espérance d'une autre vie;· mais j'avoue que le courage m'abandonnait en voyant succomber sous mes yeux des amis, des compagnons d'armes, qu'on appelle, à si juste titre, la famille du colonel, et qu'il semble n'avoir été appelé à commander que pour présider à leur destruetion. Rien n'attache autant que la communauté de malheurs; aussi ai je toujours retrouvé en eux le même attachement et le même intérêt qu'ils m'inspiraient. Jamais un officier ou un soldat n'eut un morceau de pain sans le venir partager avec moi. Cette réciprocité de soins n'était point particulière à mon régiment, on la retrouvait dans l'armée entière, dans cette armée où l'autorité était si paternelle, et où la subordination se fondait presque toujours sur l'attachement et la confiance. On a dit qu'à cette époque les supérieurs étaient méconnus et maltraités; cela ne doit s'entendre tout au plus que des étrangers; car dans l'intérieur d'un régiment, jamais un colonel n'a cessé d'être respecté autant qu'il avait droit de l'être. Le seul moyen d'adoucir tant de maux était de marcher réunis, de s'aider et de se secourir mutuellement. C'est ainsi que nous avancions vers Wilna, comptant chaque pas qui nous en rapprochait, logeant tous entassés dans de misérables cabanes près du quartier-général, arrivant la nuit, partant avant le jour. Un tambour du 24e régiment marchait à notre tête ; c'était tout ce qui restait des tambours et des musiciens des régiments du 3e corps
" ("Journal de la campagne de Russie en 1812").

 

Wilna (8 décembre 1812)

Tambour de fusiliers 4e de ligne 1812
Fig. 17 Tambour de Fusiliers en 1812 (1813) d'après H. Knötel

Le 8 décembre, après des souffrances inouïes, les débris du 4e arrivent à Wilna, où on fait une distribution d'effets d'habillement et de chaussure. Le 9, le Capitaine Queyrol est blessé en combattant devant Wilna; le Lieutenant Chenu est porté disparu.

Le Colonel de Fézensac écrit (itinéraire du 3e corps pendant la retraite : 8-9 décembre Wilna; 10 bivouac route de Kowno; 11 Zismory; 12 Kowno) :
"Le 8 décembre, cinq jous après le départ de Napoléon, nous arrivâmes sous les murs de Wilna (par Biénitza et Smorghoni). J'avais pris ce jour-là les devants avec la permission du général Ledru, pour tâcher d'apprendre ce qu'on voulait faire de nous dans cette ville et quelles ressources elle offrirait. En arrivant à la porte, j'y trouvai un encombrement et une confusion comparables au passage de la Bérézina. Aucune précaution n'avait été prise pour mettre de l'ordre; et, pendant que l'on s'étouffait à la porte, il y avait à côté des passages ouverts que l'on ne connaissait point et que personne n'indiqua. Je vins à bout d'entrer en me débattant dans la foule. Parvenu au milieu de la ville, il me fut impossible d'apprendre où l'on allait établir le 3e corps. Tout était en confusion chez le gouverneur et à la municipalité. La nuit vint; j'ignorais où était mon régiment. Excédé de fatigue, j'entrai dans le logement du prince de Neuchâtel, dont tous les domestiques étaient dispersés ; et après avoir soupé avec un pot de confitures sans pain, je m'endormis sur une planche en remettant au lendemain mes recherches.
A la pointe du jour, je parcourus de nouveau la ville pour apprendre des nouvelles de mon régiment. Le coup d'oeil qu'offrait alors Wilna ne ressemblait à rien de ce que nous avions vu jusque alors. Tous les pays que nous venions de parcourir portaient l'empreinte de la destruction dont nous étions les auteurs et les victimes : les villes étaient brûlées, les habitants en fuite; le peu qu'il en restait partageait notre misère, et la malédiction divine semblait avoir frappé de mort autour de nous la nature entière. Mais à Wilna les maisons étaient conservées ; les habitants se livraient à leurs occupations ordinaires; tout offrait l'image d'une ville riche et peuplée; et au milieu de cette ville on voyait errer nos soldats déguenillés et mourants de faim. Les uns payaient au poids de l'or la plus chétive nourriture; d'autres imploraient un morceau de pain de la pitié des habitants. Ces derniers considéraient avec terreur les restes de cette armée jadis si formidable, et qui cinq mois auparavant excitait leur admiration. Les Polonais s'attendrissaient sur des malheurs qui ruinaient leurs espérances; les partisans de la Russie triomphaient; les Juifs ne voyaient que l'occasion de nous faire payer largement tout ce dont nous avions besoin. Les boutiques, les auberges et les cafés, ne pouvant suffire à la quantité d'acheteurs, furent fermés dès le premier jour, et les habitants, craignant que notre avidité n'amenât bientôt la famine, cachèrent leurs provisions. L'armée avait à Wilna des magasins de toute espèce; on fit quelques distributions à la garde; le reste de l'armée était trop en désordre pour y prendre part. Quant aux dispositions militaires il n'y en eut point. Que faire en effet ? chercher à défendre Wilna, c'était tenter l'impossible; se retirer, c'était agir contre l'intention de l'empereur. Dans cette extrémité, le roi de Naples ne fit aucuns préparatifs, soit pour la défense, soit pour l'évacuation de la ville, dont le général Loison occupait encore les approches.
A force de recherches, je trouvai le logement du maréchal Ney et j'appris de lui que l'on avait établi les 2e et 3e corps dans un couvent au faubourg de Smolensk; je m'y rendis aussitôt, c'est-à-dire aussi vite que l'encombrement toujours croissant des rues pouvait le permettre. L'ennemi, faiblement contenu par le général loison, s'approchait de la ville; le bruit du canon se faisait entendre, et la porte de Smolensk était encombrée de fuyards, plusieurs déjà percés de coups de lance et qui s'étouffaient pour trouver un passage. Il me fallut les plus grands efforts pour pénétrer dans le faubourg. Le 3e corps avait en effet occupé la veille le couvent que l'on m'avait indiqué ; mais tous les officiers, ainsi que les généraux, s'étaient dispersés; il ne restait qu'un sergent et dix hommes de mon régiment qui ne connaissaient le logement d'aucun officier. Croirait-on qu'en ce moment deux aides de camp du général Hogendorp, gouverneur de Wilna, vinrent transmettre l'ordre aux 2e et 3e corps de prendre les armes et de se porter sur la ligne pour soutenir le général Loison; ils trouvèrent quelques hommes désarmés, gelés et malades, sans officiers, sans généraux. Bien loin d'obéir à un ordre si étrange, je prescrivis au sergent de rentrer dans la ville, si l'ennemi arrivait jusqu'au faubourg. J'y rentrai moi-même aussitôt en risquant pour la troisième fois de me faire étouffer. Le bruit du canon qui s'approchait mettait tout en alarmes; on battait la générale; le maréchal Lefebvre et plusieurs généraux parcouraient les rues en criant : Aux armes ! Quelques pelotons réunis marchaient vers la porte de Smolensk; mais le plus grand nombre des soldats, couchés dans les rues et dans les maisons où on voulait les souffrir, déclaraient qu'ils ne pouvaient plus combattre et qu'ils resteraient là. Les habitants, craignant le pillage, se hâtaient de fermer leurs maisons et d'en barricader les portes. La vieille garde seule, encore en assez bon ordre, se réunissait sur la place d'armes, et je me joignis à elle. A l'entrée de la nuit le calme se rétablit, le canon cessa de se faire entendre, et la division Loison resta en position sur les hauteurs qui entourent la ville. Le roi de Naples, ne voulant pas courir une seconde fois le risque d'être enlevé de vive force, s'établit le soir même au faubourg de Kowno, pour en partir avant le jour. Je retournai alors chez le maréchal Ney, où je reçus l'ordre de départ. Le 3e corps partait le lendemain à 6 heures du matin, commandé par le général Marchand; le maréchal Ney, destiné jusqu'au dernier moment à sauver les restes de l'armée, reprenait le commandement de l'arrière- garde, composé des Bavarois (6e corps) et de la division Loison.
Un officier de mon régiment vint ensuite me chercher et me conduisit au logement du major, et je retrouvai mon régiment dont j'étais séparé d'une manière si bizarre depuis deux jours ; tant il est vrai qu'on se repent toujours à la guerre d'avoir quitté son poste, même avec l'autorisation de ses chefs, même avec l'intention de bien faire. Les officiers du 4e, semblables au reste de l'armée, avaient passé la journée assez tranquillement dans les maisons en s'inquiétant peu de la générale et de l'approche de l'ennemi. Un capitaine venait d'arriver de Nancy (dépôt du régiment) avec des effets d'habillement et de chaussure. On en distribua aux officiers et aux soldats présents; le reste allait être abandonné faute de moyens de transport. Je voulus les vendre à un Juif, et j'ordonnai à l'officier qui les avait conduits de rester jusqu'au départ de l'arrière-garde pour tâcher de conclure ce marché. Celui-ci, très-effrayé de la situation de Wilna, ne se souciait pas d'y prolonger son séjour, et, après plusieurs objections que je trouvai très-mauvaises, il ne craignit pas de me désobéir et partit même avant nous. Cet officier s'était perdu pour toujours dans mon esprit ; je dois à sa mémoire d'ajouter qu'il est mort depuis sur le champ de bataille.
Le roi de Naples partit à quatre heures du matin avec la vieille garde ; les débris des corps d'armée le suivirent successivement. On assure que le maréchal Mortier apprit par hasard le départ, et se mit en marche avec la jeune garde sans avoir recu d'ordre. Nous partîmes à six heures avec le général Marchand; quelques heures après, le maréchal Ney évacua la ville, qui fut sur-le-champ occupée par l'avant-garde russe. On y abandonna les magasins de vivres, d'armement et d'habillement. Plusieurs généraux, beaucoup d'officiers, plus de 20,000 hommes, presque tous malades, tombèrent au pouvoir de l'ennemi; ces malheureux avaient rassemblé toutes leurs forces pour arriver à Wilna, croyant y trouver le repos. Au moment du départ de l'arrière-garde, les Juifs massacrèrent et dépouillèrent tous ceux qui tombèrent sous leurs mains; le reste mourut de misère dans les hopitaux, ou fut traîné dans l'intérieur de la Russie. Ainsi fut perdue cette ville conquise si brillamment au commencement de la campagne.
Il restait 26 lieues à faire pour repasser le Niémen à Kowno, et il n'y avait pas un moment à perdre; car un jour passé à Wilna donnait aux Russes une grande avance. Cette journée n'avait été employée qu'à frapper aux portes des maisons pour demander un morceau de pain, et le peu de vivres qu'on avait trouvé ayant été consommé, nous n'avions rien à emporter, quand même les moyens de transport n'auraient pas manqué ; aussi les mêmes calamités dont j'ai fait précédemment le récit, continuèrent-elles à nous poursuivre, et nos forces épuisées ne permettaient pas d'espérer de les supporter longtemps.
A une lieue de Wilna se trouve une haute montagne dont la pente rapide était couverte de verglas; cette montagne fut aussi fatale à nos équipages que l'avait été le passage de la Bérézina. Les chevaux firent d'inutiles efforts pour la gravir, et l'on ne put sauver ni une voiture , ni une pièce de canon. Nous trouvâmes au pied de la côte toute l'artillerie de la garde, le reste des équipages de l'empereur et le trésor de l'armée. Les soldats, en passant, enfonçaient les voitures et se chargeaient de riches habits, de fourrures, de pièces d'or et d'argent. C'était un singulier spectacle que de voir des hommes couverts d'or et mourant de faim, et de trouver étendus sur les neiges de la Russie tous les objets que le luxe a fait inventer à Paris. Ce pillage continua jusqu'au moment où les Cosaques tombèrent sur les pillards et s'emparèrent de toutes ces richesses.
Mes compagnons s'étaient dispersés au milieu des voitures et des chevaux abandonnés pour gravir cette montagne; quand je fus parvenu au sommet, je n'en trouvai pas un seul autour de moi; plusieurs me rejoignirent pendant la marche. Un de mes chefs de bataillon, malade et porté sur un traîneau, disparut pour toujours. La 1re journée fut de 9 lieues; la 2e de 7, jusqu'à Zismory. J'avais perdu le général Marchand, et je conduisais seul mon régiment. Les officiers me demandèrent d'arrêter à une lieue en arrière ; mais il y avait 10 lieues de Zismory à Kowno, et le canon de l'arrière-garde, en se rapprochant, m'avertissait qu'il fallait atteindre Kowno dans la journée suivante. J'exigeai donc qu'on allât jusqu'à Zismory, où quelques huttes remplies de blessés nous servirent d'asile.
Le lendemain 12, il était à peine 5 heures du matin quand je me remis en marche; l'obscurité de la nuit, le verglas qui couvrait la route, rendaient cette marche bien pénible. Au point du jour, un officier vint me dire que le maréchal Ney avec l'arrière-garde avait traversé Zismory la nuit, qu'il était en avant de nous, et que rien ne nous séparait plus des ennemis. Ce moment fut peut-être pour moi le plus cruel de toute la campagne. Je jetai les yeux autour de moi : vingt officiers malades, un pareil nombre de soldats dont la moitié sans armes; voilà tout ce qui composait mon régiment, tout ce qui pouvait encore défendre notre liberté et notre vie. Nous touchions au Niémen, et nous allions peut-être perdre en un instant le fruit de deux mois de souffrances, de tant de dévouement, de si grands sacrifices. Cette idée faillit m'ôter tout mon courage. Je pressai la marche, sans consulter ni ma fatigue, ni celle de mes compagnons, sans songer au terrain glissant sur lequel nous tombions à chaque pas. J'avais fait plusieurs fois cette même route au mois de juin après le passage du Niémen. Alors, dans la plus belle saison de l'année, elle était couverte de troupes nombreuses et plus admirables encore par leur ardeur et leur enthousiasme que par leur magnifique tenue. Et maintenant dans les mêmes lieux, par une saison rigoureuse, une foule de fuyards déguenillés, sans force comme sans courage, succombaient à chaque pas à la fatigue, en cherchant à fuir un ennemi qu'ils ne pouvaient plus combattre. Cet affreux contraste me frappa vivement; et, quoique mes forces fussent bien épuisées, j'en retrouvai encore pour sentir tant de malheurs.
Nous étions à moitié chemin de Kowno, quand j'appris d'une manière positive que le maréchal Ney était encore derrière nous avec l'arrière-garde. Cette nouvelle, en calmant mes inquiétudes, me permit de donner à mon régiment quelques instants de repos sur les ruines du village de Rikonti, et nous nous efforçâmes ensuite d'atteindre Kowno, qui semblait fuir devant nous. Deux officiers, conduits sur un traîneau, voulurent m'emmener avec eux ; je les refusai, pour encourager jusqu'à la fin mes compagnons par mon exemple; mais j'avoue que j'eus quelque mérite à ne pas profiter de cette occasion; jamais je n'avais été si fatigué, et peu s'en fallut plus d'une fois que je ne restasse en chemin. Enfin, nous revîmes le Niémen et nous entrâmes dans Kowno. Pendant que les soldats allaient chercher du rhum et du biscuit, je tombai de lassitude an coin d'une borne. On ne pouvait trouver un logement; il fallut m'établir de force avec mes officiers dans une maison occupée par le 4e corps, où l'on refusait de nous recevoir, et où nous couchâmes tous sur le carreau.
Le maréchal Ney venait d'arriver après avoir laissé une partie de l'arrière garde en avant de la ville ; le général Marchand nous rejoignit aussi le soir même avec les autres régiments; il donna l'ordre de départ pour le lendemain à 5 heures. Nous allions passer le Niémen et quitter pour toujours cette terre de malheur. Mais, au moment du départ, le maréchal décida que nous resterions avec lui à l'arrière-garde : dernière épreuve de courage et de dévouement que nous étions appelés à subir, et qui ne fut pas la moins pénible. Depuis longtemps il était permis aux restes du 3e corps de croire leur tâche remplie ; ils avaient atteint le Niémen, et, quoiqu'ils ne fussent plus en état de combattre, on exigeait d'eux de rester dans Kowno pour tenter encore de le défendre ou plutôt pour s'ensevelir honorablement sous ses ruines. ll faut le dire pourtant à la louange des officiers et des soldats, tous obéirent sans murmures, aucun ne quitta son poste dans une situation si critique. Pour moi, qui voyais avec admiration la constance héroïque du maréchal Ney, je me félicitai d'être appelé à l'honneur de seconder ses derniers efforts ; nous rentrâmes dans nos logements, attendant de nouveaux ordres et prêts à tout événement
" ("Journal de la campagne de Russie en 1812").

Heureusement, le Régiment n'a pas à combattre, mais le 3e Corps trouve encore la route barrée par les Cosaques, et ne doit son salut qu'à un nouvel acte d'héroïsme du Maréchal Ney.

Le Colonel de Fézensac écrit :
"Kowno, de même que Wilna, était rempli de magasins, et l'on pense hien que les distributions ny furent pas plus régulières. Mais les soldats n'eurent pas la patience de mourir de faim au milieu de l'abondance. Les magasins, qne l'on avait respectés à Wilna, furent enfoncés à Kowno, et ce nouveau genre de désordre amena de nouveaux malheurs ; beaucoup d'hommes ayant bu du rhum sans modération furent engourdis de froid et moururent. Cette liqueur était pour eux d'autant plus dangereuse qu'ils en ignoraient les effets, et que, n'étant accoutumés qu'à la mauvaise eau-de-vie du pays, ils croyaient boire impunément du rhum en aussi grande quantité. On brisa les tonneaux, le rhum coulait dans les magasins et presque au milieu des rues; d'autres soldats enlevaient les biscuits ou partageaient entre eux les sacs de farine. Les portes des magasins d'habillement étaient ouvertes, les habits jetés pèle-mêle; chaque soldat prenait ceux qu'il trouvait sous la main et s'en revêtait au milieu de la rue; mais la plupart, traversant Kowno sans s'arrêter, ne songeaient qu'à fuir. Accoutumés à suivre machinalement ceux qui marchaient devant eux, on les voyait risquer de s'étouffer en se pressant sur le pont, sans songer qu'ils pouvaient facilement passer le Niémen sur la glace.
Cependant le maréchal Ney cherchait encore à défendre Kowno pour donner à tous ces malheureux le temps d'échapper à la poursuite de l'ennemi et pour protéger la retraite du roi de Naples, qui avait pris la veille la route de Koenigsberg par Gumbinen. Un ouvrage en terre construit à la hâte en avant de la porte de Wilna, lui parut une défense suffisante pour arrêter l'ennemi toute la journée. Dans la matinée, l'arrière-garde rentra dans la ville; deux pièces de canon soutenues par quelques pelotons d'infanterie bavaroise furent placées sur le rempart, et ce petit nombre de troupes se disposait à soutenir l'attaque qui déjà se préparait. Le maréchal Ney, ayant pris ces dispositions, avait été se reposer dans son logement; à peine était-il parti que l'affaire s'engagea. Les premiers coups de canon des Russes démontèrent une de nos pièces; l'infanterie prit la fuite, les canonniers allaient la suivre. Bientôt les Cosaques pouvaient pénétrer sans obstacle dans la ville, quand le maréchal parut sur le rempart. Son absence avait pensé nous perdre ; sa présence suffit pour tout réparer. Il prit lui-même un fusil, les troupes revinrent à leur poste, le combat se rétablit et se soutint jusqu'à l'entrée de la nuit que commença la retraite. Ainsi ce dernier succès fut dû à la bravoure personnelle du maréchal, qui défendit lui-même en soldat la position qu'il mettait tant de prix à conserver.
Je n'appris qu'ensuite le danger que nous venions de courir, et j'aurais regretté de n'avoir point combattu auprès du maeéchal, si mon premier devoir n'eût été de rester avec mon régiment; nous passâmes la journée, ainsi que le 18e, chez un Juif où nous trouvâmes quelques vivres et beaucoup d'eau-de-vie. Cette espèce d'abondance avait aussi son danger, car, après une aussi longue disette, le moindre excès pouvait être mortel. Malgré les recommandations du colonel Pelleport et les miennes, plusieurs hommes s'enivrèrent et furent hors d'état de nous suivre. Les officiers trouvèrent à Kowno leurs porte-manteaux; il n'y avait aucun moyen de les emporter; chacun prit dans le sien ce qui pouvait lui servir et abandonna le reste, trop heureux de sauver sa vie pour songer à rien regretter
" ("Journal de la campagne de Russie en 1812").

Le 13, le Capitaine Thévenin et le Lieutenant Sire sont blessés au combat de la montée de Kowno.

Le Colonel de Fézensac écrit (itinéraire du 3e corps pendant la retraite : 13 décembre départ le soir, marche de nuit; 14 village dans la direction de Neustadt; 15 Neustadt; 16 Pillkahlen; 17 Rohr; 18 Saliau; 19 Tapiau) :
"Vers le soir l'ordre du départ arriva; le 3e corps devait ouvrir la marche, suivi des Bavarois et des restes de la division Loison. Nous traversâmes Kowno au milieu des morts et des mourants. On distinguait à la lueur des feux des bivouacs encore allumés dans les rues quelques soldats qui nous regardaient passer avec indifférence; et quand on leur disait qu'ils allaient tomber au pouvoir de l'ennemi, ils baissaient la tête et se serraient auprès du feu sans répondre. Les habitants, rangés sur notre passage, nous regardaient d'un air insolent. L'un d'eux s'était déjà armé d'un fusil, je le lui arrachai. Plusieurs soldats, qui s'étaient trainés jusqu'au Niémen, tombèrent morts sur le pont, au moment où ils touchaient au terme de leur misère. Nous passâmes le fleuve à notre tour; et, tournant nos regards vers l'affreux pays que nous quittions, nous nous félicitâmes du bonheur d'en être sortis, et surtout de l'honneur d'en être sortis les derniers.
De l'autre côté du Niémen, la route de Gumbinen traverse une haute montagne. A peine étions-nous au pied, que les soldats isolés qui nous précédaient revinrent précipitamment sur leurs pas et nous annoncèrent qu'ils avaient rencontré les Cosaques. A l'instant même un boulet de canon tomba dans nos rangs, et nous acquîmes la certitude que les Cosaques, ayant passé le Niémen sur la glace, s'étaient emparés du sommet de la hauteur avec leur artillerie et nous fermaient le chemin. Cette dernière attaque, la plus imprévue de toutes, fut aussi celle qui frappa le plus vivement l'esprit des soldats. Pendant la retraite, l'opinion que les Russes ne passeraient point le Niémen s'était fortement établie dans l'armée. Tous de l'autre côté du pont se croyaient en parfaite sécurité, comme si le Niémen eût été pour eux ce fleuve des anciens qui séparait l'enfer de la terre. On peut juger de quelle terreur ils dûrent être saisis, en se voyant poursuivis sur l'autre bord et surtout en trouvant la route occupée par l'artillerie ennemie. Les généraux Marchand et Ledru parvinrent à former une espèce de bataillon en réunissant au 3e corps tous les isolés qui se trouvaient là. On voulut en vain essayer de forcer le passage; les fusils des soldats ne portaient pas, et eux-mêmes n'osaient avancer. Il fallut renoncer à toute tentative et rester sous le feu de l'artillerie, sans oser faire un pas en arrière; car c'eût été nous exposer à une charge, et notre perte alors était certaine. Cette situation acheva de désespérer deux officiers qui avaient été l'exemple de mon régiment pendant toute la retraite, mais dont les forces épuisées depuis longtemps avaient fini par ébranler le courage. Ils vinrent me dire que, ne pouvant plus ni marcher ni combattre, ils allaient tomber entre les mains des Cosaques qui les massacreraient, et qu'ils étaient forcés de rentrer dans Kowno pour se rendre prisonniers. Je fis d'inutiles efforts pour les retenir; je leur rappelai les sentiments d'honneur dont ils étaient pénétrés, le courage dont ils avaient donné tant de preuves, leur attachement pour le régiment qu'ils voulaient abandonner; et, si leur mort était inévitable, je les conjurai du moins de mourir avec nous. Pour toute réponse ils m'embrassèrent en pleurant et rentrèrent dans Kowno. Deux autres officiers subirent le même sort; l'un s'était enivré avec du rhum et ne put nous suivre; l'autre, que j'aimais particulièrement, disparut peu après. Mon coeur était déchiré, j'attendais que la mort vint me rejoindre à mes malheureux compagnons, et je l'aurais peut-être désiré sans tous les liens qui à cette époque m'attachaient encore à la vie.
Le maréchal Ney parut alors et ne témoigna pas la moindre inquiétude d'une situation si désespérée. Sa détermination prompte nous sauva encore et pour la dernière fois. Il se décida à descendre le Niémen et à prendre la route de Tilsitt, espérant regagner Koenigsberg par des chemins de traverse. Il ne se dissimulait pas l'inconvénient de quitter la route de Gumbinen, et de laisser ainsi le reste de l'armée sans arrière-garde, inconvénient d'autant plus grave qu'il était impossible d'en prévenir le roi de Naples; mais il ne restait plus d'autre ressource, et la nécessité en faisait un devoir. L'obscurité de la nuit favorisa ce mouvement. A 2 lieues de Kowno, nous quittâmes les bords du Niémen pour prendre à gauche dans les bois un chemin qui devait nous mener dans la direction de Koenigsberg. On perdit beaucoup de soldats qui, n'étant pas prévenus et marchant isolément, suivirent le Niémen jusqu'à Tilsitt; Pendant la nuit et toute la journée suivante, on prit à peine quelques instants de repos. Un cheval blanc que nous montions à poil les uns après les autres nous fut d'un grand secours. Le 14 au soir, un assez bon village nous servit d'abri. Là je perdis encore deux officiers : l'un mourut la nuit dans la chambre que j'habitais, l'autre disparut le lendemain; Ce furent nos derniers malheurs, car à dater de cette journée notre situation changea de face. La rapidité de notre marche nous avait donné une grande avance; d'ailleurs les Cosaques s'occupaient à poursuivre les autres corps sur la grande route; depuis la montagne de Kowno nous cessâmes de les rencontrer. Les pays que nous traversions n'avaient point été ravagés; on y trouvait des vivres et des traîneaux. Le maréchal Ney se rendit alors directement à Koenigsberg (en passant par Neustadt, Pillkahlen et Saliau), où nous le rejoignîmes le 20, toujours conduits par le général Marchand
" ("Journal de la campagne de Russie en 1812").

A Königsberg, le 20 décembre, le Régiment compte environ 100 hommes et quelques Officiers. Les débris de l'armée, sous les ordres du Colonel De Fézensac, sont dirigés sur Marienburg. A peine y arriva-t-il 30 hommes du 4e de Ligne.

Le Colonel de Fézensac écrit (itinéraire du 3e corps pendant la retraite : 20 décembre Koenigsberg; 21 Braunsberg; 22 Heiligenbeil; 23 Neuenkirschen; 24 aux environs d'Elbing; 25 Marienbourg) :
"Il faut se rappeler ce que nous avions souffert pour juger combien ces premiers jours d'abondance nous rendirent heureux; car, en nous voyant, on nous eût trouvés plus dignes de pitié que d'envie. Le 3e corps se composait d'environ 100 soldats à pied conduits par quelques officiers, et d'un pareil nombre d'écloppés de tous les grades, portés sur des traîneaux. Le froid était excessif, et tout nous semblait bon pour nous en garantir. Aussi les habitants, et surtout les Juifs , nous vendaient au poids de l'or les vêtements les plus communs; ils nous croyaient chargés des trésors de Moscou. En traversant la Vieille-Prusse, il ne fut pas difficile de juger des dispositions des habitants à notre égard. C'était une curiosité maligne dans leurs questions, des plaintes ironiques sur ce que nous avions souffert, ou de fausses nouvelles sur la poursuite des Cosaques que nous ne voyions jamais et que l'on nous annonçait toujours. Si un soldat s'écartait de la route, il était désarmé par les paysans et renvoyé avec des menaces et des mauvais traitements. Un ministre protestant alla même jusqu'à me dire que nos malheurs étaient une juste punition de Dieu pour avoir pillé et ravagé à notre passage la Prusse dont nous étions les alliés. Je dois avouer que nous étions peu sensibles à ce mauvais accueil; le bonheur de trouver des vivres et de passer les nuits dans des chambres bien chaudes nous consolait de tout.
Le roi de Naples, croyant le maréchal Ney à son arrière-garde, s'était dirigé de Kowno sur Koenigsberg par la grande route de Gumbinen. Un officier, qu'il avait envoyé en mission auprès du maréchal, tomba entre les mains des Cosaques, et, s'en étant échappé par miracle, vint annoncer que l'arrière-garde était détruite, et que rien ne s'opposait à la marche de l'ennemi. Le roi de Naples hâta sa marche et arriva à Koenigsberg avant nous. Cette ville était déjà remplie de généraux, d'officiers, d'employés, de soldats isolés qui y arrivaient pêle-mêle, empressés de mettre à profit les ressources qu'elle leur offrait. Les auberges et les cafés ne pouvaient suffire à la quantité des consommateurs; on vit des officiers passer les nuits à table, et succomber à l'intempérance après avoir résisté à la disette; les boutiques étaient assiégées par les acheteurs. On s'empressa de vendre les pierreries et autres objets précieux que l'on avait rapportés de Moscou, et la valeur en était si considérable que tout l'or de la ville fut bientôt enlevé, quoique les habitants, dont l'insolence envers nous était extrême, profitassent de tous les moyens pour abuser de notre situation. Le premier soin du roi de Naples, en arrivant à Koenigsberg, fut de chercher à remettre un peu d'ordre dans une armée livrée à une telle confusion. La circonstance semblait favorable, car le maréchal Macdonald avec le 10e corps, ayant évacué la Courlande, avait pris position à Tilsitt sur le Niémen, et couvrait ainsi le reste de l'armée; il avait encore 50,000 hommes en comptant les Prussiens. Le roi de Naples dirigea donc les débris des corps d'armée sur la Vistule avec ordre de se reformer dans les cantonnements suivants : le 1er corps à Thorn, les 2e et 3e à Marienbourg, le 4e à Marienwerder, le 5e à Varsovie, le 6e à Plotzck, le 7e à Wengrod, le 9e à Dantzick et les Autrichiens à Ostrolenka, la cavalerie à Elbing, la garde et le quartier-général à Koenigsberg. Dès que ces cantonnements furent désignés, un ordre très-sévère fit partir de Koenigsberg en vingt-quatre heures les généraux et officiers qui s'y trouvaient sans autorisation, et dont plusieurs, par leur air découragé et leurs mauvais propos, contribuaient à attirer sur nous le mépris des habitants. Un second ordre fit considérer comme déserteur à l'ennemi tout militaire qui passerait la Vistule.
J'ai dit que le 3e corps arriva le 20 à Koenigsberg; il continua sa marche le lendemain. Le maréchal Ney demeura au quartier-général ; le général Marchand, auquel on destinait un autre commandement, ne nous suivit pas; et comme le peu de généraux et de colonels qui restaient encore avaient pris les devants, je conduisis seul le 3e corps en cinq jours à Marienbourg (par Heiligenbeil et Elbing). A peine 30 hommes de mon régiment et 120 du 3e corps arrivèrent-ils réunis à cette destination. Nous rejoignîmes à Marienbourg les généraux Ledru, Joubert et d'Hénin, ainsi que des officiers et soldats venus isolément. Plusieurs avaient encore l'air effrayé des dangers auxquels ils venaient d'échapper, quoiqu'ils nous eussent quittés depuis longtemps pour s'y soustraire plus vite
" ("Journal de la campagne de Russie en 1812").

Au bout de quelques jours, grâce à l'arrivée successive d'un grand nombre d'isolés, le Régiment compte 200 hommes, qui sont dirigés sur Custrin ; ils y arrivent le 20 janvier 1813.

Le Colonel de Fézensac écrit (itinéraire du 3e corps pendant la retraite : 26 décembre cantonnements dans l'ile de la Nogat) :
"On assigna des cantonnements dans les villages de l'île de la Nogat. Les régiments s'y rendirent dès le lendemain 26, et nous nous préparâmes à mettre à profit ce temps de repos pour rassembler les débris de ce grand naufrage et réparer autant que possible les maux qu'il avait causés.
L'île de la Nogat est une espèce de delta formé par les deux bras de la Vistule et par la mer; ce pays est rempli de bons villages, et nous y étions très convenablement placés pour travailler à la réorganisation des régiments. Les premiers jours de repos nous parurent bien doux après deux mois et demi de privations et de fatigues, et rien ne fut négligé pour mettre à profit des moments aussi précieux. On s'occupa sur-le-champ des réparations qu'exigeaient l'habillement et la chaussure. Chaque jour on voyait arriver des soldats isolés qu'on avait crus perdus ; mon chirurgien-major, que j'avais eu le bonheur de conserver, désigna ceux qui étaient incapables de continuer à servir; ils furent renvoyés sur les derrières ; quant aux autres , quelques jours de repos rétablirent leurs forces. En même temps je repris la correspondance, si longtemps interrompue, avec le major à Nancy. Le froid était toujours aussi violent, mais nous ne le craignions plus ; renfermés dans de bonnes chambres de paysans et partageant avec eux une nourriture grossière, nous croyions jouir de toutes les douceurs et de tous les agréments de la vie. Les longues soirées d'hiver se passaient à raconter les anecdotes de la campagne et à écrire à nos familles dont nous étions encore séparés de plus de 500 lieues, et à qui la lecture du 29e bulletin avait dû causer de si justes alarmes.
Pendant la durée de ces cantonnements, j'allai à Dantzick, distant seulement de douze lieues; on y trouva abondamment tout ce que nous n'avions pas eu le temps de nous procuree à Koenigsberg. Le général Rapp préparait sa défense dans le cas où l'armée continuerait sa retraite. En peu de temps la place fut approvisionnée et les remparts armés.
Quinze jours s'étaient passés dans les cantonnements, et les régiments commençaient à se reformer; le 4e avait réuni 200 hommes, lorsqu'un événement inattendu changea de nouveau la face des affaires. Le général Yorck, qui faisait avec un corps prussien l'arrière-garde du maréchal Macdonald devant Tilsitt , capitula le 30 décembre avec les Russes et garda la neutralité. Le maréchal Macdonald, perdant par cette défection plus de la moitié du 10e corps, fut obligé de se replier sur Koenigsberg où les Russes le poursuivirent. Il n'était plus possible de conserver la ligne de la Vistule que nous n'étions pas en état de défendre; déjà plusieurs partis de Cosaques avaient donné l'alarme à Marienbourg et à Marienwerder ; quelques-uns passèrent même la Vistule sur la glace et cherchèrent à inquiéter nos cantonnements. Le roi de Naples quitta Koenigsberg le 4 janvier et se rendit à Elbing. La retraite sur la ligne de l'Oder et de la Wartha fut décidée; le 10e corps fit partie de la garnison de Dantzick, qui se trouva ainsi portée à 50,000 hommes, et les autres corps d'armée commencèrent leur retraite en se dirigeant le 1er sur Stettin, les 2e et 3e sur Custrin, les 4e et 6e sur Posen. Dans la nuit du 10 janvier, le 3e corps se réunit à Dirschau et passa le bras occidental de la Vistule. Sur les 200 hommes qui composaient mon régiment à peine 40 étaient-ils armés, et l'officier qui avait été chercher des fusils à Dantzick ne devait arriver que le lendemain dans nos cantonnements. Heureusement il apprit notre mouvement, et vint nous rejoindre le 11 sur la route, après avoir habilement évité la rencontre des Cosaques.
Le premier jour de marche, le 3e corps réuni se montait à près de 1,000 hommes armés et dont l'habillement avait été remis en assez bon état. Le maréchal Ney reparut alors à notre tête et témoigna sa satisfaction des soins que nous nous étions donnés ; il nous quitta peu après pour rentrer en France. Le 3e corps arriva le 20 janvier à Custrin (par Stargard, Driessen et Landsberg), en longeant les frontières du grand-duché de Varsovie. Le général Ledru dirigeait la marche et commandait en chef, le général d'Hénin commandait la 2e division; il ne restait pas d'autres généraux. Les dispositions des habitants nous étaient partout défavorables; mais ils les témoignaient moins ouvertement, depuis que nous étions devenus un peu plus redoutables. Quelques-uns, pour nous faire leur cour, affectaient de blâmer hautement la défection du général Yorck; d'autres cherchaient à nous effrayer par les fausses nouvelles qu'ils nous débitaient sur la poursuite des Russes. Cet artifice réussit peu; nous savions que l'infanterie ennemie n'était point en mesure de nous atteindre; et quant aux Cosaques, nous avions cessé de les craindre en reprenant nos armes Une seule fois cependant, un général étant averti que les Cosaques se trouvaient en force près de lui, crut par prudence devoir quitter le village qu'il occupait avec un régiment. On assure que c'était un faux avis donné par le maître du château oü il logeait, et qui voulait se débarrasser de lui. Je me rappelle aussi qu'en approchant de Custrin, mon régiment logea dans un village avec un régiment illyrien et un régiment espagnol; singulier hasard qui réunissait dans le même lieu quelques hommes de trois nations si diverses et pour une cause si étrangère aux intérêts de leur patrie.
La retraite des autres corps s'effectua aussi tranquillement que la nôtre. En arrivant à Posen, le vice-roi prit le commandement de toute l'armée, devenu vacant par le départ du roi de Naples. L'aile droite composée des Autrichiens et du 7e corps défendait encore la Vistule près de Varsovie; mais déjà Je prince de Schwartzemberg faisait ses dispositions pour rentrer en Galicie, en gardant la neutralité; et le roi de Prusse n'attendait que l'entrée des Russes à Berlin pour se joindre à eux. Le vice-roi allait être bientôt forcé de se retirer derrière l'Oder et même derrière l'Elbe, jusqu'à l'arrivée des renforts qui venaient de France et d'Italie
" ("Journal de la campagne de Russie en 1812").

100 hommes concourent bientôt à la formation d'un Bataillon chargé de défendre Spandau ; les autres rejoignent le dépôt à Nancy.

Le Colonel de Fézensac écrit :
"Cependant l'empereur s'occupait à Paris de la réorganisation des régiments; mais les ordres qu'il donna prouvaient qu'il ignorait combien ces régiments étaient détruits. Il voulut d'abord renvoyer en France les cadres des 4es bataillons et garder à l'armée ceux des trois autres; ensuite renvoyet· les 3es et 4es en gardant les deux premiers. Les colonels observèrent que rien de tout cela n'était exécutable; et sur leurs représentations on se décida à envoyer tous les cadres dans les dépôts et à ne laisser à l'armée que les hommes encore en état de combattre. Chaque régiment forma des compagnies de cent hommes valides, commandées par trois officiers; ces compagnies devaient être réunies en bataillons provisoires pour défendre les forteresses de l'Oder, telles que Custrin, Stettin, Spandau. Le 3e corps fournit de cette manière un bataillon de 600 hommes, destiné à faire la garnison de Spandau. Il m'en coûta beaucoup de me séparer des 100 hommes de mon régiment qui en firent partie. Je leur promis en les quittant que si la paix ne les ramenait pas en France, ils nous verraient bientôt revenir les délivrer; prédiction que l'événement ne justifia guère. Le lendemain de cette opération, tout ce qui restait des régiments se remit en marche pour la France. 100 hommes du 4e, en y comprenant les ofliciers, sous-officiers et soldats malades, partirent de Custrin pour se rendre au dépôt du régiment à Nancy. Cette époque, qui est celle de la réorganisation des régiments, termine tout ce qui est relatif à la campagne de 1812. Je ne pensai plus alors qu'à me rapprocher de ma famille; et laissant au major en second le soin de conduire le régiment, je me rendis en poste à Mayence, en passant par Berlin et Magdebourg. Le maréchal Kellermann, qui commandait à Mayence, me donna la permission d'aller à Nancy visiter le dépôt de mon régiment.
Je n'essaierai pas de peindre mon bonheur en me retrouvant en France, en entendant autour de moi parler français; il faut pour le comprendre être revenu d'aussi loin.
Je reçus à Nancy l'accueil le plus touchant; les officiers du bataillon de dépôt me témoignèrent leur reconnaissance des soins que j'avais pris du régiment pendant cette fatale retraite; tous m'exprimèrent le regret qu'ils avaient éprouvé d'être séparés de leurs camarades, et de ne pouvoir partager leur gloire et leurs honorables revers. Je trouvai le bataillon fort instruit et dans la meilleure tenue; l'administration, confiée aux soins d'un excellent quartier-maître (M. Goudon ville), ne laissait rien à désirer; je n'eus en tout que des éloges à donner au major (M. Boni), officier très-distingué et à l'avancement duquel je me félicite d'avoir pu contribuer par la suite. Trois jours s'étaient passés dans ces occupations, lorsque je reçus l'autorisation de me rendre à Paris. On peut croire que je ne perdis pas de temps; mais, pour qu'il ne manquât rien à la fatalité qui poursuivait nos équipages, ma calèche cassa à quelques lieues de Paris, et j'arrivai seul, la nuit, sur une charrette de paille et couvert d'une peau de loup, dans la maison d'où j'étais parti neuf mois auparavant, au milieu de si immenses préparatifs et de tant d'espérances de succès et de gloire (février 181
3).
Tous ceux qui en eurent comme moi la possibilité, vinrent se reposer quelque temps auprès de leurs familles; mais ils n'y retrouvèrent point le bonheur. D'horribles souvenirs troublaient leur mémoire ; l'image des victimes de cette campagne ne cessait de les poursuivre, et leur coeur était rempli d'une tristesse sombre que les soins de l'amitié furent longtemps à dissiper.
Ainsi finit cette entreprise gigantesque qui avait commencé sous de si heureux auspices : ses résultats furent la destruction totale d'une armée de 500,000 hommes, de toutes ses administrations et de son immense matériel. A peine 70,000 hommes repassèrent la Vistule; le nombre de prisonniers ne s'éleva qu'à 100,000, d'où il résulte que 330,000 périrent (j'ai dit que 500,000 hommes ont fait la campagne en tout ou en partie. En déduisant 80,000 hommes pour les trois corps qui formaient les deux ailes (7e et Autrichiens à l'aile droite; 10e à l'aile gauche), il reste donc 420,000 pour la grande armée. De ces 420,000 hommes, il y en eut tout au plus 10,000, presque tous malades ou écloppés, qui repassèrent la Vistule. On en perdit donc 410,000. Quant aux trois corps détachés, qui eurent moins à souffrir, leurs pertes ne peuvent pas s'élever à moins de 20,000 hommes; ce qui fait une perte totale de 430,000 hommes). Cet affrreux calcul s'accorde avec les rapports des autorités russes, qui, étant chargées de faire brûler les cadavres de notre armée, en ont compté plus de 300,000. L'artillerie entière, composée de 1,200 bouches à feu et de leurs caissons, fut prise ou abandonnée, ainsi que 3,000 fourgons, les équipages des officiers, les magasins de toute espèce. L'histoire n'offre pas d'exemple d'un semblable désastre, et ce journal n'en peut donner qu'une bien faible idée; mais j'en ai dit assez pour conserver au moins le souvenir des événements dont j'ai été le témoin et dont plusieurs sont encore peu connus. Je ne demande à ceux qui me liront que de partager les sentiments que j'éprouve en terminant ce récit; je leur demande de s'unir à moi pour admirer tant de courage et plaindre tant de malheurs.
NOTA. On me permettra de copier ici l'extrait d'une lettre du maréchal Ney au duc de Feltre, dont je conserve l'original; et l'on comprend le prix que j'attache à un pareil suffrage.
Berlin, le 23 janvier 1813.
Monsieur le duc, je profite du moment où la campagne est, sinon terminée, au moins suspendue, pour vous témoigner toute la satisfaction que m'a fait éprouver la manière de servir de M. de Fezensac. Ce jeune homme s'est trouvé dans des circonstances fort critiques, et s'y est toujours montré supérieur. Je vous le donne pour un véritable chevalier français, et vous pouvez désormais le regarder comme un vieux colonel.
Signé : Mal DUC D'ELCHINGEN
" ("Journal de la campagne de Russie en 1812").

Sur les 3000 hommes qui ont appartenu au 4e pendant cette lugubre et glorieuse campagne, 200 sont revenus avec le Colonel, 100 autres rentrèrent de captivité ; le Régiment a donc perdu 2700 hommes, c'est-à-dire les neuf dixièmes de son effectif. Sur les 109 officiers qui ont fait la campagne, 40 ont été tués ou sont morts ; 20, blessés, ont été faits prisonniers ; 35 ont été blessés, plusieurs à deux reprises ; 14 n'ont pas été blessés.

«2,150 hommes ont passé le Rhin; un détachement de 400 hommes rejoignit à Moscou; un autre de pareille force à Smolensk; enfin, un de 50 à Wilna; total, 3,000 hommes qui ont fait la campagne. Or, de ces 3,000 hommes, 200 seulement sont revenus avec moi sur la Vistule, et environ 100 sont rentrés de prison; il y a donc eu une perte de 2,700 hommes sur 3,000, c’est-à-dire des neuf dixièmes.
109 officiers de tous grades ont fait la campagne en tout ou en partie. 40 ont été tués, ou sont morts dans la retraite, ou dans les prisons de l’ennemi. 20 sont restés prisonniers, la plupart blessés : 35 ont été blessés, plusieurs à deux reprises. 14 n’ont pas été blessés. Ainsi, 49 officiers sont rentrés, dont 35 blessés ou l'ayant été dans le cours de la campagne» (Colonel De Fézensac : "Journal de la campagne de Russie en 1812").

Extrait des Mémoires de Bénard que nous avons laissé prisonnier à Krasnoé :

"La litière de paille souillée qui nous servait de couche à l'hôpital de Koursk n'avait pas assez d'attraits pour me faire négliger l'occasion de me lever et d'aller respirer, ne fût-ce qu'un instant, l'air vif mais salubre de l'extérieur. Grâce à ma jeunesse et à la trempe de ma constitution, j'avais pu résister aux plus terribles épreuves, mais ma faiblesse était excessive ; je sentais néanmoins que le repos et des soins suffiraient pour me rétablir rapidement. Je sortais souvent ; l'exercice me fortifiait, et puis mes excursions dans la ville me procuraient les rafraîchissements qu'on ne nous donnait pas, et dont nous avions tous grand besoin. Il y avait dans notre hôpital des blessures ouvertes, des gangrènes, des fièvres, des maladies aiguës ; le gouvernement russe n'allouait chaque jour, pour les guérir, qu'une maigre ration de pain noir et de poisson salé. Je devins le pourvoyeur de mes camarades, je leur rapportais des légumes frais, c'est-à-dire conservés sous la glace, ou des fruits secs.
Le jour de ma première sortie, comme je mettais le pied dans la vaste cour de l'hôpital, je fus témoin d'un spectacle répugnant. Une cinquantaine de cadavres, dont les membres gelés avaient acquis la dureté du fer, avaient été disposés en piles, comme des planches dans un chantier ; des moujicks attisaient le feu sous ce bûcher d'un nouveau genre, d'où s'éleva bientôt une fumée grasse et fétide.
Je m'habituai par la suite à cette vue, que la mortalité de nos malades et l'impossibilité de creuser la terre à cette époque de l'année, rendaient malheureusement quotidienne.
Quelque temps après, j'étais dans une rue où se tenait le marché, lorsqu'un bruit d'équipages, arrivant au grand trot, me fit chercher, sous une porte, un refuge contre la brutalité ordinaire des cochers seigneuriaux. J'assistai de là au défilé de plusieurs traîneaux occupés par des voyageurs empaquetés dans d'épaisses fourrures. Le cortège s'arrêta devant une auberge. Je vis alors, non sans une certaine inquiétude, un des voyageurs sortir de son traîneau et s'avancer tout droit à ma rencontre. Cependant sa physionomie était douce, son air jeune, et il portait avec élégance l'uniforme d'officier russe qui, plusieurs fois, je dois le dire, avait été une sauvegarde pour mes camarades et moi.
- Vous êtes français? me dit-il.
- Oui, prisonnier.
- Je sors moi-même des prisons de Turquie, et je compatis à votre malheur. Je n'avais jamais vu de Français, mais j'aime votre nation bien que nous soyons en guerre. Voulez-vous venir avec moi dans mes domaines ? Vous y serez bien accueilli, et vous pourrez y attendre la paix.
Cette proposition n'était pas à dédaigner, dans le dénuement où je me trouvais ; mais avais-je le droit de quitter mes camarades ? Mes services ne leur étaient-ils pas nécessaires? Je devais au moins les consulter, et, s'ils paraissaient trop malheureux de mon départ, ma résolution était prise : je ne les abandonnerais pas.
Le jeune Russe s'aperçut de mon hésitation; peut-être en comprit-il la cause ? Il voulut bien me laisser le temps de la réflexion. Il fut donc convenu que, le lendemain matin, un de ses gens viendrait me.chercher à l'hôpital, et recevrait une réponse définitive.
A mon retour, je fis à mes compagnons de misère le récit de mon aventure. J'entendis aussitôt sortir de toutes les bouches une exclamation de regret. Les pauvres gens, incapables de sortir, n'avaient, en effet, de communication avec l'extérieur que par mon intermédiaire; mais en même temps ils se considéraient presque tous comme perdus - avec raison, hélas ! Il n'y en eut pas un seul qui, le premier moment de déception passé, voulut m'associer plus longtemps à son triste sort et me faire perdre une occasion peut-être unique de salut.
Un officier hollandais, à cheveux gris, qui m'avait pris en affection, et dont mes soins avaient plus d'une fois adouci les souffrances, se prononça énergiquement dans ce sens.
- C'est fait de nous, dit-il. Il serait injuste d'entraîner ce brave garçon dans notre perte; toutes les peines qu'il se donne ne nous empêcheront pas de mourir. Partez donc, mon cher, et tâchez de sortir au plus vite de cet affreux pays. Si vous pouvez retrouver nos familles, vous leur direz où vous nous avez vus.
- Oui, ajouta un lieutenant, vétéran des guerres de la République, croyez-moi, jeune homme, levez la tente au plus vite, décampez, et retenez bien l'adresse de notre bicoque, afin de n'y jamais revenir.
Le lendemain des événements que je viens de rapporter, j'entendis crier dans la cour de l'hôpital : Karlous ! Karlous !
Nous arrivâmes à la demeure de mon protecteur le lendemain de notre départ de Koursk. C'était un domaine seigneurial, meublé avec luxe, distribué avec beaucoup de goût et une entente consommée du confortable. L'aspect du pays, surtout en cette saison, la pauvreté des huttes environnantes, la misère et l'abrutissement de la population, faisaient encore ressortir l'opulence de cette superbe demeure. Mais le contraste était encore plus fort entre mes misères passées et l'abondance que je trouvai là.
Dès le matin du jour qui suivit celui de notre arrivée, mon hôte me fit dire de venir le rejoindre au bain qui avait été préparé spécialement pour nous, et dont j'avais pour ma part le plus pressant besoin.
Tout le monde connaît les bains russes ; ils se prennent généralement en commun, et sont considérés comme une occasion de distraction et d'amusement. Mon compagnon fut donc très surpris quand je manifestai l'intention de prendre un bain à part, et il me fit sentir qu'un semblable désir était, venant de moi, presque un affront fait à son hospitalité.
Je me trouvais bien embarrassé ; ce n'était certes pas un excès de réserve qui me poussait à agir ainsi : elle eût été déplacée dans la circonstance ; mais j'avais à soustraire aux regards des valets - et peut-être de leur maître, à qui cette vue pouvait déplaire - plusieurs milliers de roubles, une fortune pour un prisonnier séparé de son pays par des déserts. Cette somme, tout entière en papier, était cousue dans les doublures de ma capote et de mon pantalon : précieuses guenilles que je voyais au moment d'être livrées aux domestiques et jetées dédaigneusement au feu.
Après une vaine résistance à laquelle il m'était impossible de donner de prétexte sérieux, je pris le parti de céder ; je priai mon hôte d'éloigner son monde, et, quand nous fûmes seuls, je lui confiai mon secret. Je risquais à cette révélation la perte de son amitié, car l'origine de ma petite fortune pouvait paraître contestable à un Russe. Comment lui faire comprendre ce qui avait rendu en quelque sorte légitime le pillage de Moscou ? N'allait-il pas s'indigner et me traiter de voleur ?
Il parut fort surpris, en effet, mais la sympathie que je lui avais inspirée l'emporta. Il comprit que dans l'abandon où, comme tous mes compagnons, me tenait son gouvernement, la possession de ce maigre trésor était devenue pour moi une condition absolue d'existence et de salut.
Après une imperceptible hésitation, il me félicita sincèrement des chances que j'avais, même à son défaut, d'échapper à la mauvaise fortune, et il se mit en riant à découdre avec moi les doublures de mes vêtements. L'argent fut extrait de sa cachette ; on brûla les débris malpropres de ma misère et, quand le bain eut fait disparaître les derniers vestiges des bivouacs et de l'hôpital, je revêtis un uniforme d'officier russe. J'étais à peu près de la même taille que mon hôte; l'habit militaire m'allait assez bien ; il était d'ailleurs élégant par lui-même; aussi quand j'entrai dans le salon où ces dames nous attendaient pour le déjeuner, elles firent une exclamation de surprise
Avant de quitter la salle de bain, j'avais donné à mon nouvel ami la seule marque de reconnaissance qu'il me fût possible de lui offrir. Je possédais deux montres : une fort riche, qui venait de Moscou; l'autre très simple, mais que ma mère m'avait donnée. Je présentai celle-ci à mon hôte; il accepta, me serra la main pour me faire comprendre qu'il était sensibleà mon procédé et, depuis, je l'ai toujours vu porter de préférence ce modeste bijou.
L'incident que je viens de rapporter est le seul qui se rattache à mon séjour dans cette demeure hospitalière; j'achevai d'y rétablir ma santé dans un calme parfait
".

 

- Le 4e de Ligne durant la campagne de 1813

Fusilier du 4e de Ligne en 1813
Fig. 18 Fusilier du 4e de ligne en tenue de route d'après Job
Fig. 18b Fusilier du 4e de Ligne

Le 4 mars 1813, le Colonel de Fezensac est élevé au grade de Général de Brigade; il écrit :
"... Au milieu de ce grand mouvement militaire, mon régiment occupait toutes mes pensées. Mes journées étaient employées à solliciter des récompenses pour mes officiers, qui tant de fois les avaient méritées sous mes yeux, des retraites avantageuses à ceux qui ne pouvaient plus servir. Je faisais remplir les nombreuses vacances par des officiers qui m'étaient connus et sur lesquels je comptais, et je me préparais à retourner à mon dépôt à Nancy, pour présider à cette réorganisation.
Un jour, M. le comte de Narbonne, aide de camp de l'Empereur, dit au duc de Feltre qu'il fallait profiter de l'occasion pour me faire nommer général de brigade. Mon beau-père lui répondit qu'il n'y avait pas six mois que j'étais colonel et qu'il ne se permettrait jamais une demande aussi indiscrète. M. de Narbonne ne se tint pas pour battu; il alla droit à l'Empereur, et lui dit que, puisqu'il avait paru content de moi, il fallait m'essayer dans un poste plus élevé, en ajoutant gaiement : "qu'on ne risquait pas grand'chose, et qu'un mauvais général de brigade de plus ne perdrait pas l'armée. " Le maréchal Ney, qu'on appela en témoignage, voulut bien assurer qu'on ne courait pas même ce risque-là. Peu de jours après, mon beau-père m'apprit ma nomination, dont il était aussi surpris que moi-même. Ceux qui ont connu le désintéressement du duc de Feltre ne seront pas surpris de sa conduite. Il est rare de voir un ministre de la guerre laisser à d'autres le soin de l'avancement de son gendre. Je fus flatté de la noble récompense accordée à mon zèle, mais ce ne fut pas sans un vif regret que je renonçai sitôt à mon régiment et que je quittai un uniforme qui m'était bien cher.
Je fus employé au 5e corps, que le général Lauriston commandait à Magdebourg, et je partis aussitôt pour l'aller joindre.
Je m'arrêtai à Nancy, au dépôt du 4e régiment. Les cadres que j'avais laissés à Custrin venaient d'y arriver; les officiers me donnèrent un diner pour célébrer ma nomination et pour me faire leurs adieux.
Je quittai avec attendrissement ces nobles compagnons de gloire et d'infortune, car je ne prévoyais que trop que, pour beaucoup d'entre eux, cet adieu serait éternel.
Je laissai au 4e régiment 45,000 fr. d'économies. A cette époque, le grand nombre d'hommes qui passaient dans les régiments, la quantité d'achats et de confections dont les conseils d'administration étaient chargés, permettaient de faire des économies considérables sans nuire aux intérêts du soldat. Ces masses secrètes ont toujours été défendues, et jamais on n'a pu les détruire. Lorsqu'elles étaient administrées avec loyauté et intelligence, c'était une ressource immense. Je n'en ai disposé, pendant ma courte administration, que pour faire donner 100 fr. à chaque officier qui revenait de Russie, et 200 fr. à chaque officier supérieur.
Ces économies si précieuses ont été dilapidées en totalité par un de mes successeurs; je lui en garde en silence une rancune éternelle, pour me consoler de ne pas le nommer ici
" ("Souvenirs militaires de 1804 à 1814 par M. le Duc de Fezensac").

Selon Martinien, le Capitaine Durgueil est blessé au cours de la défense de Danzig le 5 mars 1813.

Le 30 mars 1813, Michel Defay écrit depuis Nancy à son frère :

"Nancy le 30 Mars 1813.
Me voilà enfin en France, mon cher Frère, et comme tu le vois à Nancy depuis trois jours. Tu seras sans doute fâché que je ne t'aye pas écrit depuis notre rentrée de Russie en Allemagne, mais j'aurai le même reproche à te faire, moi qui n'ai pas eu de tes nouvelles depuis je ne sais quand. J'aurais du moins une excuse, puisque nous n'avions plus de bureaux de poste, et qu'il m'était impossible de faire passer en France la moindre chose. J'ai seulement essayé de répondre à une lettre de plus de trois mois de date que je reçus de nos jeunes Soeurs le 6 janvier, je ne sais comment, et comme à cette époque je n'étais pas en état d'écrire, ayant encore les doigts trop affectés du froid que j'avais enduré, je ne pus le faire qu'à notre passage à Berlin et ne pus même faire partir ma lettre que d'Erfurt en la mettant à la poste du pays. J'attendais pour t'écrire que je fusse certain de ma destination car on nous avait fait espérer d'abord que nous irions en France.
Notre régiment étant rentré de Russie, comme tant d'autres, réduit à une centaine d'hommes et une trentaine d'officiers, nous eûmes ordre à Custrin de nous rendre à Mayence, mais à notre passage à Erfurt, on nous y arrêta pour attendre 600 recrues qui étaient déjà parties de notre dépôt et qui arrivèrent enfin le 6 Mars. On a formé un bataillon où on a placé les officiers les plus valides et les autres au nombre de sept nous eumes l'ordre de nous rendre à notre dépôt pour y attendre l'organisation des autres bataillons. Tu penses bien que je partis avec plaisir. Je n'étais réellement pas encore bien remis des fatigues de notre malheureuse retraite, et j'espère qu'un séjour de quelques mois ici achèvera de retablir une santé qui a été furieusement attaquée dans cette campagne. Je me suis, pour la première fois, apperçu que je ne suis plus jeune.
Je t'ai parlé dans ma dernière lettre de l'état de mes affaires. Comme je n'eus tout au plus que le tems nécessaire pour la reddition de mes comptes avant l'ouverture de la campagne, il me fut impossible de te faire passer le somme que j'avais dessein de t'envoyer. Cette campagne n'a pas été heureuse pour moi; la plupart de mes débiteurs y ont péri et si je ne perds pas tout à fait les sommes qui m'étaient dues, j'aurai du moins bien de la peine à m'en faire payer. Oui, je donnerai bien toutes mes créances pour cinquante louis de pertes, car je prévois que j'en perdrai davantage, mais cela ne m'enpêchera pas d'effectuer ma promesse.
Je suie rentré en France avec quelque argent, et il m'est dû pour solde et autres accessoires environ 1200 f. 00 que je dois toucher au premier jour. J'espère aussi recevoir 450 f. de dettes, et ces sommes une fois recouvrées me mettront à même de te faire passer 1000 f. 00. Car pourvu qu'il me reste 600f.00 après avoir payé un habillement que je fais faire, c'est tout ce qu'il me faut. Je retournerai à l'armée peut-être au premier jour, et je ne veux pas m'enbarrasser d'argent pour m'exposer à le perdre.
Quand je te dis que je retournerai au premier jour à l'armée, ce n'est pas sur un simple soupçon que je dis cela. Quelques jours avant notre arrivée ici, on reçut ordre de former le quatrième bataillon avec tous les hommes qui se trouvaient disponibles au dépôt, et de le faire partir de suite pour Vesel. On ne peut trouver que quatre cents et quelques hommes prêts à marcher, desquels on forma quatre compagnies qui se mirent en route le 22 du mois, et on ne put mettre qu'un officier par compagnie, parce que ceux qui étaient allés conduire le détachement de 600 hommes à Erfurt et qui s'en revenaient avec nous n'étaient pas encore de retour. Depuis notre arrivée on parle d'envoyer quelques officiers à ces compagnies, et on vient de m'annoncer que l'on commençait à organiser les deux compagnies qui manquent à ce bataillon et que j'étais destiné à en commander une.
Le général de Division presse tant qu'il peut cette organisation, et à mesure qu'il arrive des recrues, on les habille et ils sont incorporés. Ainsi tu vois que je ne ferai pas ici un long séjour. J'ai voulu réclamer pour obtenir quelque sursis à mon départ, et n'étre employé que dans le 1e ou 3e Bataillon qui ne seront formés que de la conscription de l'An 1814, on m'a fait voir que de tous les capitaines qui se trouvent ici, je suie encore celui qui se porte le mieux. J'attends l'arrivée du colonel qui sera, dit-on, ici le 4 avril pour voir si je ne pourrai pas faire changer cet ordre de choses, au surplus il faudra bien me résigner.
Adieu, mon ami, je t'écrirai toujours avant mon départ, mais cela ne doit pas t'empêcher de répondre à cette lettre. Tu peux m'adresser la tienne ici, parce que je chargerai le facteur de me la faire passer, si je pars avant de l'avoir reçue. J'espère donc que tu ne feras pas attendre longtems ton affectionné frère
DEFAY.
P.S. Mes respects à mon oncle et à ma Tante. Mes amitiés à nos Soeurs. Rappelles moi au souvenir de ton Epouse et de mes neveux et nièces. Mes complimens à tous nos amis.
Mon adresse est :
A Monsieur
DEFAY capitaine au 4e régiment d'infanterie de ligne au Dépôt
A NANCY
Département de la Meurthe.

La lettre porte la suscription
A Monsieur
Monsieur DEFAY
rue Poisson
A ROANNE
Départt de la Loire
En outre un tampon à l'encre noire
NANCY
Elle porte encore d'une écriture différente la mention :
De Nancy le 30 Mars 1813 reçu le onze Avril".

Le 9 avril, depuis Nancy, Michel Defay adresse à son frère une nouvelle lettre :

"Nancy le 9 Avril 1813
Qui compte sans son hôte compte deux fois; tu connais ce proverbe, et moi je viens d'en éprouver la vérité. Je comptais toucher 1.200 f, pour solde et près de 500 f de dettes; eh bien, tout cela s'est réduit à presque rien. Le quartier maître a trouvé dans les comptes que je lui avais fait l'année dernière une erreur de 720 f 00 et M. Renard a rejetté du même compte plus de 300 f. Je n'ai de plus reçu de mes dettes que 300 f, de sorte que, mon Cher Frère, quand j'aurai payé au tailleur et autres, il ne me restera à peu près que l'argent nécessaire pour faire ma route. Car tu sauras que je pars d'ici le 12, c'est-à-dire dans trois jours, pour Vesel où je vois rejoindre les quatre compagnies du 4ème Bataillon qui doivent y être. Ainsi tu vois que mon séjour à Nancy que je croyais devoir être de peu de durée sera encore bien plus court que je ne l'avais cru d'abord. Le Général de Division a donné l'ordre de faire partir de suite deux capitaines et un sous lieutenant pour les compagnies qui doivent être à Vesel. Je me trouve désigné, et je devrais être parti depuis le 6; mais comme je prendrai la diligence, j'aurai encore le tems, en ne partant que le 12, d'arriver avant le jour fixé. Des deux compagnies avec les quelles je devais d'abord
partir, l'une vient d'être complettée et partira aussi le 12. On attend pour l'autre les hommes nécessaires à son complètement. On commence aussi à organiser le 1e Bataillon, et on croit qu'il pourra être en état de partir vers la fin du mois.
Je suis, comme tu ne dois pas en douter, au désespoir de ne pouvoir pas te faire l'envoi que je te promettais dans ma dernière lettre. Mais il ne sera que différé. J'ai présenté au Conseil d'Administration l'état de ce que me doivent les officiers morts ou prisonniers de guerre, et j'espère que quand le Gouvernement aura payé ce qui leur revient, je serai remboursé de ces dettes. D'ailleurs il m'est dû encore environ 1000 f 00 par des officiers qui sont présens su 2e Bataillon, et dont j'ai laissé l'état à l'officier payeur en partant d'Erfurt et je pense que dans ce moment une partie de la somme est déjà retenue. Ainsi j'espère me trouver bientôt en état de remplir ma promesse, ou je serai bien malheureux.
Adieu, Cher Frère, je te donnerai de mes nouvelles dès que je serai arrivé à ma destination, mais que cela ne t'empêche pas de me donner des tiennes. Tu pourrais en attendant les adresser au 4e Bon du 4e régiment de ligne à Vesal département de la roër. Crois moi pour toujours
Ton affectionné frère et ami.
DEFAY.
P.S. J'embrasse de coeur ton Epouse et sa petite famille.

La lettre porte la suscription : A Monsieur".

Le 14 mai 1813, Michel Defay adresse à son frère, depuis son camp près de Harbourg, la lettre suivante :

"Au Camp dans l'isle de ...près de Harbourg le 14 mai 1813.
Je suis enfin arrivé à ma nouvelle destination le 8 de ce mois, mon Cher Frère. Notre 4e Bataillon que je croyais trouver à Vesel ou aux environs avait marché en avant avec les autres troupes qui forment trois divisions sous les ordres du Lieutenant Général Comte Vandame, et je n'ai pu le rejoindre que sur les bords de l'Elbe, campé près de la petite ville de Harbourg. Nous ne sommes plus qu'à deux lieues de Hambourg dont nous sommes séparés par plusieurs isles que forme ici le fleuve de l'Elbe.
Les Russes qui s'étaient avancée jusques près de Brémen se sont retirée dès que les Français se sont approchés et on est arrivé à Harbourg sans engagement sérieux. Je crois même qu'il n'y a plus de Russes par ici, car depuis la bataille de Lutzen près de Leipsig qui a eu lieu le 2 de ce mois, et où l'Empereur a battu les Russes et les Prussiens réunis, je ne pense pas qu'il pussent rester dans ce pays ci sans s'exposer à être coupés. Les Hambourgeois abandonnés à eux mêmes ne pourront tenir longtems. Ils ont, dit-on, formé plusieurs régimens de tous les Hommes qu'ils ont pu engager tant du pays qu'étrangers mais tout cela ne peut faire que de mauvaises troupes.
Le soir de mon arrivée, on a fait faire une attaque sur une des isles qui a six à sept lieues de tour. On y jetta quelques bataillons pendant la nuit, soutenus par une Batterie de six bouches à feu. On s'y battit toute la journée du 9, mais le soir on fit rentrer les troupes, après avoir encloué six pièces de canon qu'on avait enlevé à l'ennemi.
Enfin le 11 dans l'après-midi, on s'est approché de nouveau de la même isle, et l'ennemi ayant abandonné toute la partie du côté de Harbourg, on y fit débarquer le plus promptement possible toutes les troupes qui se trouvaient ici. Le 12, au matin on rencontra l'ennemi au bout de l'isle, et après un engagement de quelques heures, on parvint à l'en chasser entièrement.
On lui a pris cinq pièces de canon et fait deux ou trois cent prisonniers. Nous voilà donc maîtres de l'isle entière. Notre bataillon n'a pas donné dans l'affaire du 12. Nous fûmes placés, en entrant dans l'isle, à un retranchement que l'on élevait à la hâte pour soutenir notre retraite, en cas de besoin, et nous sommes encore au même poste. Les autres Bataillons sont placés sur différens points de l'isle; l'avant garde en face de Hambourg et à portée de canon, mais séparé par un bras de l'Elbe de plus de 200 toises de largeur. On va élever des batteries pour tirer sur la ville.
Il vient souvent des parlementaires auprès du général en chef; mais il parait qu'ils sont mal reçus. Il en est venu encore un hier; on dit que c'est un officier général danois qui a, dit-on, annoncé que le roi de Danemark se déclarait le protecteur de la ville de Hambourg. Ainsi les Danois nous déclareraient la guerre. Je ne sais pas trop ce qui en est, mais il est sûr qu'il y a quelque chose entre les Danois et les Français au sujet de Hambourg.
J'ai peine à croire que ce Roi qui a toujours été de notre parti, l'abandonne dans ce moment où nous commençons à chasser les Russes. Il faut attendre les évènemens.
Les trois Divisions qui composent le Corps d'Armée sous les ordres du Lieut. Général comte Vandame sont commandées : la 1ère, dite d'avant garde, par le Général Oustein; la 2ème, dant nous faisons partie, par le Général Dufour, et l'autre par le Général Dumonceaux.
Je m'attendais à recevoir de tes nouvelles à mon arrivée ici, et je t'avais donné les renseignemens suffisans pour me faire parvenir ta lettre. Je ne sais donc que penser de ce long silence. Pense donc que je n'ai pas eu de tes nouvelles depuis un an, et hâte toi de me tirer d'inquiètude. Adieu, cher Frère, n'oublie pas
Ton affectionné frère et ami
Defay
Mon adresse est :
A monsieur Defay capitaine au 4ème Bataillon du 4ème Régiment d'Infrie de ligne, faisant partie du 40ème Régiment provisoire bis, division du Général Dufour
à Harbourg
Département des Bouches de l'Elbe.
P.S. - Mes respects à mon Oncle et ma Tante. Mes amitiés à Mes cousins, cousines, soeurs, neveux et nièces. Bien des choses à mes Beaux Frères. Tu n'oublieras pas ton épouse que j'embrasse de coeur
.

La lettre porte la suscription : A Monsieur".

Les débris du 4e, selon l'historique, fondus dans le 10e (? dans l'historique, le chiffre est peu lisible) provisoire sont dirigés sur Magdebourg. Le 29 mai, le Sous lieutenant Grenouillet est blessé au combat de Willemsbourg. Après l'armistice de Pleswitz, les Régiments provisoires sont dissous, et le 4e reconstitué sous les ordres du Colonel Jean-Baptiste-Martial Materre, le Colonel de Fézensac ayant été fait Général de brigade. Le 4e fait partie du 2e Corps d'armée (6e Division, 1ère Brigade).

Jean-Baptiste-Martial Materre

Né le 16 novembre (décembre ?) 1772; Sous lieutenant le 20 vendémiaire an III; fait Lieutenant sur le champ de bataille par Bonaparte le 27 floréal an VII; fait Capitaine sur le champ de bataille par Kléber le 14 nivôse an X; Officier de la Légion d'Honneur le 7 octobre 1807; rescapé de la campagne de Russie, il a eu la jambe gauche gelée et atteinte de gangrène durant la retraite après la Bérézina. Il avait été envoyé au dépôt de Mayence. Colonel le 25 février 1813; Colonel du 4e le 10 mars 1813, il ne prendra en fait son commandement que le 7 juillet. Général de Brigade le 25 février 1814; décédé le 2 février 1843

 

Bataille de Dresde (26 et 27 août 1813)

Fusilier du 4e de Ligne en 1813
Fig. 18a Pompon d'Officier du 4e de ligne ? Ou d'une 4e Compagnie ? Ou d'un 4e Bataillon ? Donné dans les "Tenues des troupes de France" de Job

 

officier attribué au 4e de ligneOfficier attribué au 4e de ligne
Fig. 19 Officier porte fanion du 4e de ligne ? Dessin tiré du manuscrit du camp de Dresde dit "de Sauerweid". A gauche, dessin en couleur paru dans Tradition N°59; à droite, fac-similé publié à une date qui nous est inconue. Sur ce dessin, l'on voit que le shako est recouvert d'une toile cirée sur laquelle l'on devine un 4; de toute manière, même si cet Officier n'appartient pas au 4e de Ligne, il nous permet d'avoir un aperçu de ce que fut la tenue portée en 1813, complétant ainsi le dessin de Job. Concernant le drapeau, il ne peut s'agir que d'un fanion, et non du drapeau réglementaire. La devise inscrite en lettres d'or est "Pour l'honneur et la patrie".

A la fin d'août, les opérations recommencent contre les armées coalisées et le 2e Corps, rappelé de Zittau sur Neustadt, puis sur Dresde, prend part à la bataille de Dresde (deuxième journée). Le 2e Corps forme l'aile droite, et la Division Vial (Brigade Bronikowski : 4e de Ligne) rétablit le combat dans un moment critique. Le Capitaine Perreau est blessé le 26 août.

Après les revers de Kulm, de la Katzbach, de Grossbeeren, de Dennewitz, Napoléon, forcé de rétrograder, concentre ses forces à Leipzig, et, le 16 octobre, le 2e Corps occupe Wachau, ayant devant lui l'armée de Bohème. En parallèle, selon Martinet, le Chirurgien Major Fauvel est blessé le 10 octobre à Danzig.

Leipzig, 1ère journée (16 octobre 1813)

Le 16 au matin, l'ennemi attaque Wachau avec la plus grande vigueur ; six fois repoussé, il doit céder devant le 2e Corps, qui prend l'offensive, soutenu par deux Divisions de la Jeune Garde, et sur ce point le succès est décisif. Le Colonel Materre est blessé. Les pertes sont telles que les deux armées, épuisées, se reposent le 17.

Leipzig, 2e journée (18 octobre)

Le 18, le cercle s'est rétréci autour de l'armée française, qui doit faire face au nord, à l'est et au sud. Les débris du 2e Corps occupent le village et les abords de Probstheyda ; pris et repris, le village reste définitivement entre nos mains, malgré les attaques furieuses des Prussiens et des Russes réunis, mais il est impossible d'en déboucher et les Régiments qui l'occupent (4e) sont écrasés par l'artillerie ennemie. Le Général Vial est tué ainsi qu'un grand nombre d'Officiers du Régiment. Il faut battre en retraite : le Régiment passe l'Elster le 19 avant le jour, échappant à l'effroyable désastre de notre arrière-garde. Du 16 au 19, le 4e a eu 12 Officiers tués ou morts des suites de leurs blessures, et 18 autres blessés.

Officiers tués
Officiers blessés
Capitaines Perreau (16), Tierce (18), Capdeviole (18), Dartigaux (18), Moutin ou Moulin (18), Soeutat ou Sirutat (18); Sous lieutenant Royanne (18)
Colonel Materre (16); Chef de Bataillon Colomb d'Arcine (16); Major Jardin ou Gardin (16); Capitaines Raynaud (16 et 18), Defay (16), Mérès (16), Paux (18), Piffaut (18), Grégoire (16); Lieutenants D'Houtau ou Doudetot (18, mort le 7 novembre), Fleurat (16, mort), Hignier (16, mort le 18), Delorme (16), Merlet (16), Focard (16), Dorsanne (16), Bajon (16), Sperna (16); Sous lieutenants Dasseige (16, mort), De Folin (19, mort) , Closse (16), Archen (16), Rabusson (16)

Hanau (30 octobre)

Les débris de l'armée se dirigent vers le Rhin par Freiburg et Erfurt ; mais, à hauteur de Hanau le 30 octobre, ils trouvent la route barrée par l'armée bavaroise. Une Brigade de 2000 hommes (dont font partie les restes du 4e) sous les ordres de Dubreton, attaque l'aile droite ennemie, donnant ainsi à Drouot le temps de mettre 50 pièces en batterie et d'ouvrir un passage à l'armée. Trois Officiers ont été blessés : les Sous lieutenants Braudels (mort le 14 novembre), Drouet et Emery. Le Capitaine Gaultier, à la tête des Tirailleurs, s'est précipité sur l'ennemi, a fait plusieurs prisonniers, a passé à gué à plusieurs reprises la Kintzig. Le 31 octobre, Victor écrit que l'état de son corps d'armée "le met hors d'état de rendre aucun service" (cité par Pierre Juhel, Hiver 1813 - Napoléon rejeté derrière le Rhin - Tradition Magazine, Hors Série n°18 - 2001).

Le 2 novembre, les débris du 2e Corps passent sur la rive gauche du Rhin. Le 4e, réduit à un Bataillon sous les ordres du commandant d'Arcine, fait partie du 5e provisoire, Division Dubreton.

Il semble par ailleurs que des éléments du 4e aient participé à des combats devant Magdebourg (Capitaine Mousset, blessé le 4 janvier 1814).

Extrait des Mémoires de Bénard que nous avons laissé prisonnier chez un noble seigneur russe :

"Cependant la campagne de 1813 venait de s'ouvrir. Le gouvernement russe leva de nouvelles armées pour soutenir la guerre, et mon ami fut appelé sous les drapeaux. Au moment de partir, il me proposa de l'accompagner. Tant que nous serions dans l'intérieur de la Russie, il se chargeait de me faire respecter en me présentant comme un parent; une fois à la frontière, il dépendrait de moi de gagner un territoire ami ou neutre, au moyen de l'argent que j'avais conservé.
Ce plan arrêté, je partis avec lui. Avant de rejoindre l'armée, il avait à passer par Smolensk, dont son père était gouverneur. Je revis en qualité de prisonnier de guerre cette ville que j'avais déjà traversée deux fois, l'une en vainqueur, l'autre en vaincu.
Le gouverneur de Smolensk me fit un accueil poli ; mais il y avait loin de cette civilité contrainte à la cordialité de son fils. Il était aisé de voir que ce noble Russe regardait la conduite généreuse de l'héritier de son nom comme un trait de jeunesse tout au plus excusable, mais qu'il fallait bien se garder d'approuver sans conteste.
Le vieux seigneur parut donc oublier, dès le premier jour, que j'étais dans sa maison. A table il ne m'adressait pas la parole. Peut-être craignait-il de se compromettre, et dans ce cas je devais au moins lui savoir gré de ne manquer à aucun des devoirs de l'hospitalité. Jamais il ne prononçait une parole qui fût de nature à me blesser dans mon amour et mon respect pour la France. En revanche, les nombreux officiers, qui s'asseyaient à sa table en se rendant sur le théâtre de la guerre, n'épargnaient à mon patriotisme aucun propos insultant. Cela me fit comprendre que ma place n'était pas sous le toit d'un fonctionnaire russe, et j'annonçai la résolution de me retirer à l'hôpital français ; résolution que j'accomplis le jour même, malgré l'insistance avec laquelle le fils du gouverneur s'efforça de m'en détourner.
Nous avions laissé là six mille blessés ; j'y trouvai cent vingt-neuf malades qui, seuls, avaient survécu. Après le départ de l'armée française, la populace s'était ruée sur ce lieu d'asile ordinairement sacré ; l'hôpital avait été saccagé, les blessés accablés de coups et d'outrages ; plusieurs avaient péri ; les autres étaient restés sans médicaments, sans feu et sans vivres.
Chaque jour il en mourait des centaines, et la police russe obligeait les fiévreux, les éclopés, les dysentériques, tous ceux enfin qui pouvaient à la rigueur se tenir debout, à traîner hors de la ville les cadavres de leurs camarades Les pauvres gens, au retour de ces lugubres expéditions, se voyaient assaillis d'invectives et de projectiles par la populace. Aussi le lendemain était-ce presque toujours leur tour d'être emportés par les rues et jetés hors des murs.
C'était miracle qu'un seul eût survécu à ce traitement. Parmi le petit nombre de ces derniers, était un sergent, blessé d'une balle à la jambe. La nature avait fait tous les frais de son imparfaite guérison. Il avait conservé sa jambe, dont la blessure s'était cicatrisée ; mais ce membre, incapable d'aucun mouvement, pendait, attaché par une corde au cou de son propriétaire. Il marchait à grand'peine à l'aide de béquilles, et je me faisais un devoir de l'aider à sortir de l'hôpital pour respirer l'air printanier - on était alors au mois de mai.
Un jour, nous cheminions lentement le long du rempart. De l'autre côté de la muraille, sur la crête du glacis, le soleil riait à l'herbe nouvelle : pauvre soleil, bien pâle encore, mais déjà bienfaisant. Mon compagnon conçut le désir d'aller s'asseoir sur ce gazon et de se chauffer aux rayons de ce soleil. Il me pria de le conduire au-delà de ce rempart, à cet endroit qui le tentait. C'était une imprudence; il était expressément défendu aux prisonniers de sortir de la ville. Je le savais, mais comment refuser à ce pauvre mutilé l'innocente satisfaction de s'étendre au soleil ? Il y avait justement près de là une embrasure dégradée et assez large pour nous donner passage. Nous nous glissâmes par cette brèche sur le bord du fossé. Nous y étions assis depuis quelque temps, parlant de la France et de notre espérance de la revoir - principal et presque unique sujet de conversation entre prisonniers, - lorsque soudain des cris furieux éclatèrent à vingt pas de nous. Un cosaque s'avançait vers nous le sabre haut, la menace à la bouche. Il était ivre et paraissait hors de lui. Nous n'étions pas debout que déjà il frappait mon camarade à coups de plat de sabre, en accompagnant cette lâcheté de toutes les injures de son répertoire. Indigné, je l'apostrophai sans réfléchir qu'il ne pouvait me comprendre.
- Vous êtes une brute et un misérable, m'écriai-je; il n'y a qu'un cosaque comme vous qui n'ait pas honte de maltraiter un invalide, alors que je suis là, en face de vous, et prêt à vous répondre.
La colère me suffoquait. Le sergent chercha à me calmer.
- Laisse-le cogner, disait-il, et allons-nous-en. Ne te fais pas une mauvaise affaire.
Les coups redoublaient; le cosaque frappait à tour de bras. Je me jetai sur lui et je n'eus pas grand'peine à lui arracher son sabre. Un instant, j'eus la tentation de le lui passer au travers du corps; mais heureusement je me contins et me bornai à faire voler l'arme de l'autre côté du fossé. Puis, pendant que l'ivrogne courait la ramasser, nous nous hâtames de rentrer dans la ville.
Cette équipée aurait eu pour nous des suites fâcheuses, car tôt ou tard nous n'eussions pas manqués d'être reconnus par notre cosaque, qui avait mille moyens de se venger. Par bonheur, dès le lendemain, l'ordre vint de nous conduire dans l'intérieur.
J'étais bien décidé à partager, dorénavant, le sort de mes compatriotes. La protection que m'accordait le fils du gouverneur lui avait été évidemment reprochée et rien n'aurait pu me déterminer à y recourir de nouveau. D'ailleurs, le moyen de salut qu'il me proposait était peu chanceux. Qui me disait qu'une fois engagé dans les lignes russes, je ne serais pas considéré comme espion et fusillé ?
J'allai faire mes adieux à mon jeune Russe et, malgré ses insistances, nous nous séparâmes.
Notre destination était Simbirsk, sur le Volga. A la suite de cette jolie étape, nous allions être promenés de ville en ville à travers la Russie et la Sibérie, jusque sur la frontière du pays habité par les Tartares indépendants petite satisfaction de vanité du gouvernement, qui voulut nous montrer ainsi dans toutes les parties de l'empire comme les trophées de la victoire remportée sur nos armes par le climat de son pays.
Notre détachement, composé de cent vingt prisonniers, semblait une réduction de la Grande Armée ; on y retrouvait des sujets de toutes les nations qui- avaient pris part à la lutte contre le tzar, à l'exception toutefois des Autrichiens et des Prussiens, qui avaient fait la paix et s'étaient tournés contre nous. Le voyage s'accomplissait sous la conduite d'un officier russe. Chacun avançait comme il pouvait, celui-ci portant son bras gauche avec sa main droite; celui-là sautillant sur une jambe tandis que l'autre étant remplacée par une canne. Le sergent avec qui je m'étais lié à Smolensk continuait à soutenir sa jambe brisée au moyen d'une corde passée autour de son cou. Il y avait en outre, dans notre troupe, des pieds, des mains, des visages gelés. Nous offrions, en raccourci, le tableau de toutes les infirmités humaines.
Le gouvernement nous avait alloué, en notre qualité d'officiers, une haute paie équivalant à cinquante centimes par jour. Du reste, il ne nous avait pas fait distribuer de vêtements. Notre solde nous suffisant à peine pour vivre, même dans ces contrées où les aliments sont généralement bon marché, il ne nous était pas possible de remonter notre garde robe. Aussi Dieu sait quelle diversité de trous, de franges et de pièces présentaient nos costumes, moitié français, moitié russes, et composant le mélange le plus hétéroclite de formes et de couleurs.
Nous nous arrêtâmes à quelque distance de Moscou. Pour donner un aspect plus imposant à notre entrée dans la cité sainte, le gouverneur avait fait préparer à notre intention une grande quantité de petites voitures du pays. Lorsqu'on nous fit monter chacun dans un de ces véhicules très modestes, pour ne pas dire très laids, ce fut parmi les Français de la troupe un feu roulant de plaisanteries.
- Un équipage pour moi tout seul ! Décidément les Russes font bien les choses.
- Cocher, touche à l'hôtel.
- On va nous donner un banquet à trois services.
- Et un bal.
- Soyez tranquilles, jeunes gens, interrompit une moustache grise, les Russes la danseront, et c'est l'Empereur qui paiera les violons.
Lorsque notre cortège pénétra dans la ville, toutes les cloches étaient en branle, et la population entière se pressait dans les rues sur notre passage. Nous défilâmes donc jusqu'au Kremlin entre deux haies de curieux. Je dois ici rendre cette justice aux habitants de Moscou qu'ils ne nous firent entendre aucun cri de haine, aucune menace; loin de là, j'obtins de leur part des marques non équivoques de sympathie, car ma petite voiture se trouva encombrée de provisions que des mains anonymes y avaient mystérieusement glissées.
Sur la place du Kremlin, le gouverneur nous passa en revue ; il nous demanda pour la forme si nous n'avions aucune réclamation à lui présenter, et ne prêta pas attention à la ferme réponse d'un officier supérieur Hollandais, compris dans notre détachement, qui se plaignit vivement d'être laissé sans moyens de se procurer des vêtements convenables. Le gouverneur eut l'air du prendre cette apostrophe pour un remerciement, et nous tourna le dos après nous avoir annoncé que nous serions logés dans un hôpital situé à une lieue de Moscou.
Notre installation provisoire y fut bientôt achevée. On nous laissa ensuite la liberté de nous promener dans la ville et ses environs. Mon premier soin fut d'aller faire visite à une honnête famille allemande qui m'avait hébergé pendant l'occupation de Moscou. Ces braves gens n'avaient pas fui, comme tant d'autres, à notre approche, et s'étaient bien gardés de laisser brûler leur maison; de notre côté nous les avions protégés; ils n'avaient subi aucune insulte.
Après le départ de l'armée française et l'incendie de Moscou, cette famille n'eût demandé qu'à continuer paisiblement son commerce ; mais on lui avait fait un crime de n'avoir pas livré sa demeure et ses marchandises à la torche des forçats de Rostopchine. Quand j'arrivai devant leur habitation, je la trouvai déserte; une partie du mobilier était brisé, le reste avait disparu ; tout y attestait la colère du maître de toutes les Russies et le passage de ses agents.
Cette destruction m'affligea beaucoup. J'interrogeai les voisins, et ils m'apprirent que les pauvres gens avaient été exilés en Sibérie comme coupables d'être demeurés dans la ville après l'entrée de la Grande Armée.
Je regagnai tristement notre hôpital. En traversant les principales rues, j'eus l'occasion de remarquer l'activité avec laquelle on relevait les maisons ruinées par l'incendie, dont les traces étaient d'ailleurs visibles de tous côtés. De nombreux ouvriers étaient occupés à réparer la partie du Kremlin que nous avions fait sauter en quittant Moscou. Je m'arrêtai longuement en face de cet édifice, tandis que les souvenirs qu'il évoquait en moi repassaient rapidement devant mes yeux. Ce palais dont les murailles se relevaient de leurs ruines, je l'avais vu l'année précédente, et dans quelles circonstances !
C'était le 15 septembre 1812. L'empereur, à la tête du 1er régiment de la garde, rangé en bataille dans la cour du Kremlin, venait de nous voir défiler devant lui. Tous les visages avaient un air de fête ; un frisson d'enthousiasme passait dans les lignes de l'armée. Remise de ses fatigues, fière de ses succès et confiante dans l'espoir d'une paix glorieuse, elle offrait une apparence de solidité et de puissance bien faite pour dissiper les inquiétudes.
C'est qu'elle venait d'assister à un imposant spectacle. Par ordre de l'Empereur, les aigles russes qui surmontaient le Kremlin avaient été enlevées et remplacées par l'aigle française. Cette substitution s'était opérée aux cris répétés de : Vive l'empereur! vive la France ! Puis les musiques de nos régiments avaient exécuté des symphonies guerrières. Le bruit du tambour s'était mêlé aux acclamations de la foule des soldats. C'était un délire général.
En rentrant au quartier mon régiment se croisa avec la garde royale de Jérôme, roi de Westphalie, et un peu plus loin avec celle du vice-roi d'Italie, commandée par le prince Eugène en personne. Les soldats des trois nations échangèrent au passage des hourrahs de joie et de triomphe.
Qui m'eût dit alors que toute cette belle armée allait être détruite et ensevelie sous les neiges ? Qui m'eût dit surtout que de ce jour allait dater une longue suite de revers terminés par l'envahissement de la France ? L'idée seule d'une pareille humiliation m'eût semblée, à moi comme à tous les soldats de la Grande Armée, impossible et monstrueuse hélas ?
L'hôpital où nous étions logés était un vaste bâtiment, de l'aspect le plus nu et le plus dégradé ; quelque ancienne fabrique, sans doute, dans laquelle on avait entassé sur de mauvaises couchettes un certain nombre de malades et de blessés russes. C'était pitié de voir ces malheureux attendre une mort que le manque de soins leur rendait inévitable; aussi ne restais-je que le temps nécessaire dans ce triste séjour rempli de plaintes, de souillures et d'odeurs nauséabondes.
Le lendemain du jour de ma visite au Kremlin je formais le projet de revoir le château et le parc princier où mon bataillon avait été cantonné durant l'occupation de Moscou. Je voulais retrouver aussi le pavillon où étaient cachés ces grenadiers russes auxquels j'avais causé une si grande frayeur en échange d'un des plus violents saisissements que j'ai éprouvés dans ma vie
Deux heures de promenade à travers ces allées majestueuses bordées de coquettes plates-bandes, dans une atmosphère calme et embaumée, au milieu de paysages bornés par les horizons de la campagne, suffirent à chasser de mon esprit les idées noires qui l'avaient envahi, et à retremper mon courage. Il devait être bientôt soumis à une rude épreuve.
je venais de sortir du parc, heureux de constater qu'il avait été préservé par nos soins, lorsque des paysans, des serfs de ce domaine, s'ameutèrent à ma suite avec des cris et des gestes menaçants. Guidés par leur instinct de brutes, ils avaient évidemment flairé en moi un prisonnier français, car, tandis qu'ils me montraient de la main, j'entendais sans cesse revenir le mot : Françous ! Cependant aucun détail de mon costume ne trahissait ma nationalité.
Fort de mon mépris, j'aurais poursuivi tranquillement ma route, en l'agrémentant de réflexions philosophiques sur la lâcheté et l'inhospitalité de la populace, si dans un des fréquents coups d'oeil que je jetais néanmoins en arrière, je n'eusse vu deux des plus acharnés se baisser comme pour ramasser des pierres.
J'allongeai le pas prudemment en songeant que si l'un des mougiks se hasardait à passer des paroles aux actes, je serais lapidé avant l'arrivée d'aucun secours. Je gagnai donc de l'avance, et j'allais être hors de la portée de leurs bras, lorsque le plus hardi me lança un caillou qui me déchira la joue. Comme je l'avais pressenti, tous les autres l'imitèrent à l'instant, et je me vis assailli d'une grêle de projectiles qui heureusement ne m'atteignirent pas ou ne me firent que de légères contusions.
L'hésitation n'était plus possible, les coquins m'auraient assommé sur place. Je pris mes jambes à mon cou. J'étais jeune, plein de vigueur, la crainte doubla mes forces ; je courus à perdre haleine en criant au secours.
Les paysans s'étaient remis à mes trousses ; ils vociféraient toutes les imprécations de la langue russe, et Dieu sait si elle en est riche Je ne puis concevoir, en vérité, comment je serais sorti de leurs griffes, si quelques soldats, conduits par un officier, ne se fussent approchés. Ils se mirent entre moi et mes agresseurs, qui s'arrêtèrent respectueusement à la vue des épaulettes.
Je rentrai à l'hôpital, fort essoufflé, nais sans mal sérieux. Dans la soirée, nous reçûmes l'ordre de nous tenir prêts à partir le lendemain. Le gouverneur de Moscou aurait dû nous donner des vêtements, ou tout au moins nous faire distribuer des capotes et des chaussures, car nos habits étaient en loques et plusieurs d'entre nous marchaient presque nu-pieds. Le cuir n'est pourtant pas cher dans le pays, et ce n'eut été qu'une faible dépense pour le gouvernement que de nous faire cadeau à chacun d'une paire de ces bottes que portent les soldats russes; mais les dix sous par jour qui nous étaient alloués avaient épuisé la générosité de nos ennemis, et malgré nos plaintes réitérées, malgré l'approche de l'hiver et la perspective d'un long voyage vers le nord, on resta parfaitement insensible à notre misère.
Je souffrais surtout pour mes compagnons, car grâce à l'ordre sévère qui avait présidé à mes dépenses, je me trouvais encore possesseur de quelques roubles, et j'avais pu me procurer des vêtements.
Au moment du départ, on nous dit qu'on allait nous conduire à Wladimir : c'était la route des possessions asiatiques de la Russie. Cette direction ne présageait rien de bon. J'adressai alors à Dieu une prière bien fervente. Ma pensée ne se concentrait pas sur moi seul, sur les dangers que j'allais courir; elle se reportait avec une douceur mêlée d'amertume sur ma famille, sur ma mère.
Je priai le Seigneur de nous donner à tous deux la force : à elle, pour supporter le chagrin de mon absence et la supposition de ma mort; à moi, polir souffrir courageusement les maux de l'exil.
On a raison de dire que les malheureux trouvent des consolations et des forces infinies dans la prière ; celle-ci me rendit toute mon énergie morale. En campagne, le découragement est la pire des maladies, et quand il s'empare des esprits, il fait plus de ravages que l'ennemi même.
A partir de Moscou, on nous fit voyager en voiture. Ce nous fut un mince soulagement, car les chariots du pays, sortes de cages en bois posées sur quatre roues fort basses, ne sont rien moins que suspendues, et c'est de cahot en cahot que nous avancions sur des chemins défoncés. Nous n'attribuâmes pas, du reste, à un excès de sollicitude cette mesure de l'administration moscovite; il était risible qu'elle voulait au moyen de ce cortège frapper l'esprit des campagnards en leur donnant une haute idée de la puissance du gouvernement. Quand les paysans voyaient passer sur la route une longue file de charrettes contenant des prisonniers français, comment auraient-ils mis en doute le succès des armes russes ?
Parmi nous se trouvait un jeune homme de haute naissance, un Montmorency, je crois; il était officier dans l'état-major. C'était un grand coeur, qui aimait la patrie par-dessus tout. A Smolensk, où je l'avais trouvé, le gouvernement russe lui avait fait offrir le commandement d'un régiment; mais il avait noblement refusé, préférant partager nos souffrances plutôt que de manger le pain de l'ennemi. Sa bourse, un peu mieux garnie que celle de la plupart de ses camarades, leur était toujours ouverte. Dans le trajet que nous fimes à travers les provinces de l'Empire, il conserva toujours cette sérénité dans le malheur, qui est la récompense du devoir accompli jusqu'au bout. Il supportait cependant avec peine, comme nous tous, la privation de nouvelles de France et ne négligeait aucune occasion d'en obtenir.
Après notre entrée à Wladimir, avec l'accompagnement habituel du carillon des cloches et des clameurs de la foule, ce jeune officier profita de la visite d'un aide de camp du gouverneur, chargé de recueillir nos réclamations, pour lui demander des nouvelles de l'armée française. Il lui fut répondu que Napoléon venait de perdre une grande bataille et que ses troupes avaient été mises en déroute.
Vrai bulletin russe ! Nous sümes plus tard que cette bataille était celle de Dresde, que l'Empereur avait livrée aux Autrichiens, aux Prussiens et aux Russes les 26 et 27 aoùt 1813, et qui s'était terminée en faveur des Français par la plus incontestable des victoires.
Nous étions en route pour Simbirsk , marchant directement vers le Volga, ce grand fleuve qui semble une première barrière naturelle entre l'Europe et l'Asie.
La saison s'avançait. L'hiver, qui se montre de bonne heure dans ces régions, s'annonçait par des rafales. A la seule pensée des souffrances qu'il nous avait causées dans la retraite de l'année précédente, tous les fronts s'assombrissaient. Les teintes grises de l'atmosphère, le voile de brouillard qui y flottait perpétuellement, étaient en harmonie avec l'état d'abattement dans lequel plusieurs de nous étaient tombés. On se lasse à la fin d'être traînés dans des charrettes, le long des routes, pendant des mois, comme ces bestiaux qu'on couche sur la paille pour les conduire à la boucherie. Nos blessés se plaignaient de l'humidité et de la fraicheur; leurs douleurs s'exaspéraient à ce traitement; la nostalgie, pire que les blessures, achevait de ruiner leur constitution.
A quelques lieues d'Ardatov, d'eux d'entre eux succombèrent; l'un avait perdu une jambe à Valoutina ; l'autre, à la prise de Smolensk, avait reçu une balle en pleine poitrine. Grâce aux soins qui leur avaient été donnés dans cette dernière ville pendant l'occupation française, leurs blessures étaient en voie de guérison quand l'irruption des Cosaques dans Smolensk après son évacuation par l'armée en retraite, avait interrompu cette double cure. Enfin nos deux compagnons n'avaient échappé par miracle aux fureurs de la populace juive que pour se voir promenés sans pitié de ville en ville comme des bêtes curieuses... La mort leur fut une délivrance.
Bien que nous fussions en pays schismatique, il nous semblait dur de les enterrer sans aucune cérémonie religieuse; nous résolûmes donc de requérir l'assistance d'un pope pour prononcer des prières sur leur tombe. Cette idée n'était pas orthodoxe, j'en conviens, mais nous étions des soldats peu versés dans l'étude des dissensions entre les diverses Eglises, et il nous suffisait que le prêtre grec fût chrétien pour avoir recours à son ministère dans une question de religion. Si nous nous trompâmes, ce fut avec une entière loyauté, dans un sentiment de foi sincère et naïve.
Le pope était une manière de curé de village très ignorant, très fanatique et très intempérant, comme tous ses pareils. Notre proposition lui parut un véritable scandale. Non seulement il nous refusa ses prières, mais il nous accabla de ses malédictions. Les autorités civiles se montrèrent plus intolérantes encore que ce membre du clergé : on eut le courage de nous faire attendre un jour entier l'autorisation nécessaire. Nous vîmes le moment où il nous faudrait abandonners sans sépulture les corps de nos infortunés compagnons. Nous étions tous dans une profonde indignation.
Enfin nous obtînmes la permission de creuser les deux fosses; nous y descendimes nos compatriotes, et après un dernier adieu, nous plantâmes sur chaque tombe une croix portant le nom du mort et l'indication de son grade.
Simbirsk est située à quelques centaines de pieds de hauteur au-dessus du Volga. C'est une ville fort triste, mais qui commande un admirable paysage.
En cet endroit le fleuve se divise en plusieurs branches pour courir dans des gorges très resserrées. La chaîne qu'il traverse borne l'horizon vers le sud ; dans toutes les autres directions, c'est la steppe qui s'étend à perte de vue. Quelques maisons de plaisance s'égrènent sur le flanc de la colline; de l'autre côté du fleuve, trois ou quatre gros villages complètent harmonieusement l'ensemble du tableau.
Notre halte dans cette ville calme et salubre dura quinze jours, et ce fut une de nos meilleures étapes. Nous reçûmes des habitants et même des fonctionnaires un accueil bienveillant dont il faut chercher la cause autant dans leur éloignement du théâtre de la guerre que dans le voisinage des provinces tartares. Au delà de Simbirsk, en effet, nous n'avions plus devant nous que les Tartares soumis, les Tartares indépendants et les populations indigènes de la Sibérie. Je ne me doutais guère de la cordialité qui m'attendait chez les Baskirs, Kalmoucks et autres peuplades tributaires à demi-nomades dont le renom est aussi mauvais que leurs moeurs sont hospitalières.
On m'a dit, pendant mon séjour en Tartarie, que les habitants de ces provinces n'attendaient en 1812 que l'approche d'une division de la Grande Armée pour se soulever en masse ; je n'ai pas eu de peine à le croire en voyant avec quelle impatience ils supportent la domination russe.
Au moment de nous conduire dans ce pays, le gouvernement jugea nécessaire de prendre quelques précautions. Un ordre de Pétersbourg enjoignit au gouverneur de Simbirsk de fractionner les prisonniers par troupes de vingt, pour éviter de fournir un noyau aux révoltes possibles et pour nous montrer en mème temps sur une plus grande étendue de territoire. Les listes furent dressées dans le cabinet du gouverneur; on se garda de nous consulter pour les former ; aussi, bien des liens d'amitié cimentés par une commune misère et des services mutuels se trouvèrent-ils violemment rompus; nous nous séparâmmes au milieu d'une consternation générale; le matin de notre départ, la grande rue de Simbirsk ressemblait à un marché d'esclaves.
Le sergent dont j'avais fait la connaissance à Smolensk vint m'embrasser en suffoquant. Sa jambe brisée pendillait toujours au bout d'une corde. Il ne faisait pas partie de mon détachement et nous n'espérions plus nous rencontrer. Il me fit promettre d'aller voir sa mère à Paris, à mon retour. Penser à Paris, alors que nous nous en éloignions de plus en plus !
Je perdais plusieurs amis ; je m'en fis bientôt de nouveaux dans la petite troupe de vingt hommes qui se trouvèrent réunis sous la conduite d'un Cosaque : le Cosaque lui-même et Wolff, mon ancien camarade, passé depuis fourrier dans la garde impériale. Autrefois on nous voyait souvent ensemble; le hasard et le malheur nous ayant rapprochés, nous devînmes inséparables. Nous nous aimions beaucoup, et nous étions prêts à nous défendre l'un l'autre jusqu'à la mort : ce qui n'empêchait pas que nous ne fussions jamais d'accord.
Quant à notre Cosaque, une bouteille d'eau-de-vie offerte avec grâce m'assura son affection en me plaçant très haut dans son estime. J'avais jugé adroit de nous ménager le bon vouloir d'un homme en situation de nous susciter chaque jour et à chaque heure des vexations et même des tourments de toute sorte.
A mesure qu'il buvait, les yeux insignifiants de notre gardien s'animaient, son visage se déridait, son geste plus fréquent prenait une certaine ampleur, tout son corps semblait se détendre de sa raideur automatique. Au sortir du cabaret, il était tout à fait tendre. Séance tenante il me chargea de tenir la comptabilité de notre détachement, dans la persuasion que chez un prisonnier qui trouvait moyen d'acheter une bouteille d'eau-devie avec les économies réalisées sur une paye de cinquante centimes par jour, il devait y avoir l'étoffe d'un excellent administrateur.
De Simbirsk on nous dirigea sur Kasan, l'antique cité, capitale de l'ancien empire des Tartares, et siège du gouvernement des successeurs de Gengis Khan.
Le premier symptôme du changement qui allait s'opérer dans nos rapports avec les habitants se manifesta dans une allocution que nous adressa notre Cosaque et que je transmis de sa part à mes camarades, car j'avais appris assez de russe pour soutenir une conversation dans cette langue.
- Voyez-vous, nous dit-il, vous pouvez maintenant vous passer toutes vos fantaisies boire, manger et dormir partout où l'envie vous en prendra, sans plus de cérémonies. Nous entrons en pays ennemi.
- Comment, nous ne sommes plus en Russie ? s'écria quelqu'un avec une joie non dissimulée.
- Si fait, répondit le Cosaque, mais, ajouta t-il d'un ton de mépris, nous sommes chez un peuple conquis.
Les Tchouvasses et les Tchérémisses furent les premiers paysans tartares avec qui nous fimes connaissance. Ce sont des tribus dont l'origine est incertaine, mais qui ont quelques-uns des traits distinctifs de la race mongole. Leur seul point de ressemblance avec les serfs russes est l'usage d'un poèle énorme contenant un four à cuire les aliments, et dont la plaque supérieure sert de lit à toute la famille. Ils ne comprenaient pas un mot de russe, et personne de nous n'avait la moindre notion de leur idiome.
Pendant les premiers jours de notre voyage parmi ces populations, nous n'eûmes donc aucun rapport verbal avec elles. Quand nous entrions dans un village, les habitants nous recevaient chez eux sans nous adresser la parole, et avec les marques d'un respect craintif. Nous nous mettions à table, et ils nous servaient des choux et du poisson assaisonné avec de l'huile rance.
Cet ordinaire nous surprit d'abord ; persuadés cependant que nous trouverions meilleure chère à la prochaine étape, nous attaquâmes avec courage les choux et l'huile. Le lendemain, même pitance. Nous commençâmes à murmurer. Mais le surlendemain, l'ordinaire ne se décidant pas à varier, nos estomacs se révoltèrent définitivement. Notre surprise était d'autant plus grande d'être ainsi traités, que des bandes de volatiles de toute espèce erraient autour de chaque habitation. On apercevait en outre des troupeaux de moutons paissant aux deux côtés de la route.
Le troisième soir, au lieu de dormir après le repas, suivant notre habitude, je tins conseil avec mon ami le fourrier. Le poisson à l'huile l'avait particulièrement exaspéré, et il annonçait hautement l'intention, par bonheur exprimée en français, d'appeler sur le terrain l'empereur Alexandre en personne, s'il n'y avait pas d'autre moyen d'obtenir un changement de régime ; toutefois, par concession, il se bornerait, disait-il, à assommer notre Cosaque, comme représentant de l'autorité qui mettait notre goût à une si rude épreuve.
Je pensai qu'il y aurait peut-être manière de tout arranger sans assommer personne, et me chargeai, en qualité d'ami du Cosaque et d'interprète de notre escouade, de lui demander la raison de l'abstinence à laquelle nous étions soumis depuis soixante-douze heures.
Notre guide était bien, à jeun, l'ours le plus mal léché qu'on pût imaginer. Je ne pouvais rien en tirer sans un grand verre d'eau de vie. Encore en fallait-il deux pour lui délier la langue en cette circonstance.
Il m'apprit que nous avions l'honneur d'être regardés par la population du pays comme des officiers russes disgraciés, en route pour la Sibérie. Or, l'Église grecque observant en ce moment un carême rigoureux, les habitants de la province se fussent bien gardés de nous offrir de la viande.
Je me récriai, je protestai qu'il n'y avait pas dans notre escouade la moindre disposition &