Le 26ème Régiment d'Infanterie Légère

1796-1815

 

Accès à la liste des Officiers, cadres d'Etat major, Sous officiers et soldats du 26e Léger

Avertissement et remerciements : Cet article est consacré à un Régiment très peu étudié, bien qu'ayant activement participé aux campagnes de la Révolution et de l'Empire; nous le compléterons au fur et à mesure de nos découverte, en espérant ici combler un vide dans les Historiques Régimentaires

 

I/ La Période Révolutionnaire et le Consulat

A/ Les Origines du Régiment

- 16e Demi-brigade légère bis : Constituée le 19 juin 1795 à partir du 1er Bataillon de Chasseurs volontaires de la Meuse, du Bataillon de Chasseurs du Rhin, et du 6e Bataillon de Chasseurs du Nord. Combat en 1795 à l'Armée de Sambre et Meuse, et en 1796 à l'Armée du Rhin-et-Moselle; intégrée au second amalgame (11 juin) à la 26e Demi-brigade légère.


- 17e Demi-brigade légère : Constituée le 19 juin 1795 à partir du 1er Bataillon de la Légion des Alpes (lui même levé à Villefranche le 20 août 1792), du 2e Bataillon de volontaires de l'Allier, et du 9e Bataillon de l'Ain. Combat en 1795-1796 à l'Armée du Rhin-et-Moselle.

- 2e Bataillon de l'Allier

Le 2e Bataillon de l'Allier arrive à Landau le 4 décembre 1792 et il y prend définitivement garnison le 6 (In Picard : "Au service de la Nation, lettres de Volontaires, 1792-1798" qui cite comme source : Lieutenant-colonel Dulac, Les levées départementales dans l'Allier sous la Révolution, t. I, p. 138).

Le 7 mai 1793, depuis Landau, Jean Tullat, qui appartient à la 7e Compagnie du 2e Bataillon de l'Allier, écrit :
"A la citoyenne Tullat, veuve, aubergiste, à Pionsat, district de Montaigu-en-Combrailles, département du Puy-de-Dôme, à Pionsat.
Ma chère mère,
Je vous écris ces deux mots pour vous assurer de mes très humbles respects. Je souhaite que votre santé soit aussi bonne que la mienne, ainsi que celle de mes soeurs. Voilà la troisième lettre que je vous envoie, je ne reçois aucune réponse de vous. Je ne sais si vous [ne] recevez pas mes lettres, ou si c'est par mauvaise humeur. Je vous dirai que nous sommes à la barbe de l'ennemi, que nous battons tous les jours. Nous sommes en garnison à Landau. Je vous dirai que nous sommes malheureux ; nous couchons sur la paille ; nous couchons plus souvent dehors que sur la paille. Je vous dirai qu'il s'est brûlé un arsenal ; nous avons perdu plus de trois mille fusils. Nous sommes sortis le jour de la fête à Dieu [sic]
(note : En 1793, la Fête-Dieu tombait le jeudi 30 mai. La chronologie du volontaire Tullat est donc défectueuse. De plus, d'après les renseignements recueillis par le Lieutenant-colonel Dulac (op. cit., t. I, p. 139), il ne semble pas qu'en avril et au début du mois de mai, la garnison de Landau se soit trouvée mêlée à des engagements aussi importants. Tullat doit se plaire à exagérer la gravité des combats quotidiens qui mettaient aux prises Prussiens et Français); il en est bien resté sur le carreau qui ont été tués, je ne peux pas vous en dire le nombre, on ne le sait pas au juste. Nous [ne] passons pas de jour qu'on nous tue autant d'une part que d'autre. Nous en prenons souvent des prisonniers de guerre. Nous sommes prêts aller camper pour aller joindre l'armée du général Custine. Si le général Dumouriez [ne] nous avait pas trahis, nous [ne] serions pas si à plaindre.
L'ennemi a bloqué la ville de Mayence. Si le général Dumouriez [ne] nous avait pas trahis, ils [ne] seraient pas bloqués. Ils sont entourée de soixante mille Prussiens, qui ont sauté le Rhin ; cela n'empèche pas que nous espérons de remporter la victoire.
Je vous prie de me faire réponse sitôt la présente reçue. Je finis en vous embrassant du plus profond de mon coeur, à tous mes parents, ansi qu'à M. Morel, à tous ceux qui vous parleront de moi de bien faire mes compliments.
Vous mettrez mon adresse : au citoyen Jean Tullat, volontaire du deuxième bataillon de l'Allier, en garnison à Landau ... Je vous prie de laire faire l'adresse comme il faut
" (Picard : "Au service de la Nation, lettres de Volontaires, 1792-1798". L'auteur précise en notes que cette lettre provenait des archives particulière de Mr Mangerel, maire de Pionsat, à l'époque. Il indique également que dans son ouvrage cité (t. II, p. 208), le Lieutenant-colonel Dulac mentionne un Jean Tullier, enrôlé le 17 septembre 1792 à la 7e Compagnie du 2e Bataillon de l'Allier et qui a été nommé Caporal. Il s'agit peut-être de l'auteur de cette lettre, dont le nom aurait été mal orthographié dans quelques documents).

A partir du 21 février 1794, le 2e Bataillon de l'Allier est cantonné à Ligenfeld, petit village situé non loin de Landau (Lieutenant-colonel Dulac, op. cit., t. I, p. 157). Le 5 germinal an II (25 mars 1794), Jean Tullat écrit depuis Ligenfeld :
"A la Citoyenne Tullat, veuve, aubergiste, à Pionsat, district de Montaigu, département du Puy-de-Dôme.
Fait à Linienfeld, ce 5 germinal, l'an II de la République
une, indivisible, impérissable (25 mars 1794).
Mort aux tyrans, à leurs esclaves !
Ma chère mère,
Je vous écris ces deux mots pour m'informer de l'état de votre santé, ainsi que de celle de mes soeurs, ainsi qu'à tous mes parents. Voilà la seconde lettre que je vous envoie ; je n'en reçois pas de nouvelles. Je vous dirai que nous sommes été bloqués pendant l'espace de six mois par notre ennemi. Nous étions à Landau, nous avons bien souffert ; nous sommes été obligés de manger du cheval ; nous [n']avions plus de vivres; nous avions affaire avec un bon général, qui n'a pas voulu rendre la ville de Landau. Plutôt périr sur place que de l'abandonner; nous avions juré de ne pas l'abandonner qu'à la mort. Nous avons été bombardés pendant quatre jours et quatre nuits. Il a péri bien du monde, ça ne pouvait pas faire différemment, mais nous en sommes venus à bout : nous les avons repoussés, nous les avons fait sauter le Rhin à une bonne partie. Nous sommes à présent à quatre lieues de Landau, dedans un petit village qu'on appelle Linienfeld, tout auprès de Cornucha, aux bords du Rhin. Aux bords du Rhin, nous sommes cantonnés ; là nous [nous] battons tous les jours. Nous ne pouvions pas souffrir davantage ; nous avons acheté du pain de munition qui nous coûtait jusqu'à six livres et le vin qui se vendait cinq livres la bouteille ; un pain qui pesait trois livres, ça faisait 40 sous la livre. Vous savez que la paye du soldat n'est pas bien forte. Je vous dirai que je suis été nommé caporal.
Je finis [en vous] embrassant de tout coeur ainsi que tous mes parents et bons amis, sans oublier le citoyen Morel. Je vous prie de me marquer ce qu'il y a de nouveau au pays.
Mon adresse : au citoyen Tullat, caporal de la 7e compagnie du deuxième bataillon de l'Allier ... (mot illisible) par Landau.
Je vous prie de me faire réponse sitôt la présente.
Je suis toujours votre fils,
Jean Tullat
" (Picard : "Au service de la Nation, lettres de Volontaires, 1792-1798". L'auteur ajoute : "Sur la conduite du 2e bataillon de l'Allier durant le blocus de Landau (27 juillet-28 décembre 1793), on lira avec intérêt les pages que le lieutenant-colonel Dulac a consacrées à ces faits de guerre (op. cit., t. 1, pp. 131-156). M. Chuquet a écrit un récit détaillé du siège de Landau dans son volume des Guerres de la Révolution, Hoche et la lutte pour l'Alsace, pp. 198-219. Le «bon général» est le général Laubadère. Les deux lettres de Jean Tullat sont à rapprocher des lettres écrites, à la même époque, par des soldats du 2e BatailIon de l'Allier et publiées par le Lieutenant-colonel Dulac, op. cit., t. II, p. 209 sqq. La présente lettre est tirée des Archives particulières de M. Mangerel, maire de Pionsat).

La 17e Demi-brigade légère est intégrée au second amalgame (11 juin) à la 26e Demi-brigade légère.

 

B/ 1796-1797 : A l'Armée du Rhin et Moselle

La 26e Légère combat en 1796 à l'Armée du Rhin-et-Moselle; en 1797 à l'Armée du Rhin-et-Moselle.

 

C/ 1797-1803 : A l'Armée d'Italie.

Le 10 février 1797 (22 pluviose an 5), le Général Bonaparte fait écrire depuis son Quartier général à Ancône au Général Joubert : "Je vous préviens, Général, que le général de division Dallemagne se rend, avec la 5e demi-brigade de bataille, de Porto-Legnago à Vérone, où il recevra la 26e demi-brigade d'infanterie légère venant du Rhin et qui doit arriver à Vérone vers le 30 de ce mois. L'intention du général en chef est que vous laissiez la division du général Dallemagne à Vérone tant que, par la position de l'ennemi, vous n'en aurez pas un strict besoin, afin qu'elle ait le temps de recevoir les hommes du dépôt et par là le temps de grossir la 5e demi-brigade. Mais, dès le moment que vous croirez indispensable de faire marcher cette division à votre secours, vous en enverrez l'ordre au général Dallemagne, à Vérone, et vous le placerez à Borgo-di-Val-Sugana, où il sera chargé d'appuyer votre droite; le général Rey appuie votre gauche, et votre division au centre se trouvera alors dans une position importante.
Par ces dispositions, dont vous préviendrez le général Masséna au moment de leur exécution, ce général pourra ôter les troupes de sa division qu'il a à Borgo-di-Val-Sugana ...
" (Correspondance de Napoléon, t.2, lettre 1477).

Le 17 février 1797 (29 pluviose an 5), Bonaparte écrit depuis Tolentino, au Général Joubert : "Vous avez dû recevoir, citoyen général, la onzième demi-brigade et la cinquième ; la vingt-sixième d'infanterie légère doit être, à l'heure qu'il est, à Veronne ; elle a ordre de suivre la cinquième, devant être de la même division avec ces dernières brigades. J'avais pensé que le quartier-général de cette division devait être à Borgo de Val Sugano; cependant, si vous croyez qu'il serait mieux placé a Levico ou à Pergine, je vous autorise à donner des ordres en conséquence ..." (Correspondance inédite et confidentielle de Napoléon, t. 2, Italie; Correspondance de Napoléon, t.2, lettre 1501; Correspondance générale, t.1, lettre 1383).

Le 11 avril 1797 (22 germinal an 5), Bonaparte fait écrire depuis son Quartier général à Gratz, au Général Joubert : "... Je vous envoie ci-joint, Général, trois ordres : l'un pour vous, l'autre pour le général Baraguey-d'Hilliers, le troisième pour le général Delmas. Vous ferez toutes les dispositions et donnerez tous les ordres nécessaires à l'égard des troupes qui doivent composer les nouvelles divisions de ces généraux, en ce qui peut vous concerner.
Vous y verrez que celle du général Delmas doit être composée des 12e et 26e demi-brigades d'infanterie légère, des 39e et 93e de bataille, et de six pièces de canon ...
" (Correspondance inédite et confidentielle de Napoléon, t. 2, Italie; Correspondance de Napoléon, t.2, lettre 1719).

Le même jour (22 germinal an 5), Bonaparte fait écrire depuis son Quartier général à Gratz, au Général Delmas : "Le général en chef ordonne au général Delmas de se rendre à Spittal avec sa division, qui doit être composée ainsi qu'il suit :
12e demi-brigade d'infanterie légère,
26e idem,
39e demi-brigade de bataille,
93e idem,
6 pièces de canon ...
" (Correspondance inédite et confidentielle de Napoléon, t. 2, Italie; Correspondance de Napoléon, t.2, lettre 1722).

Le 19 avril 1797 (30 germinal an 5), le Général Delmas écrit depuis Spital au Général en Chef : "Je vous envoie ci-joint copie des arrangemens que j'ai pris, d'après vos intentions, avec le général Kerpin.
Il ne serait pas prudent d'occuper Lientz, d'après le rassemblement que je suis prévenu qu'y ont fait les Tyroliens; mais je donne des ordres précis pour que cette ville soit scrupuleusement surveillée par des patrouilles aussi souvent et d'aussi près que possible.
J'envoie le général Vergès avec la douzième et vingt-sixième d'infanterie légère pour occuper la vallée dans les dispositions suivantes : deux bataillons de la vingt-sixième à Saxembourg; le troisième à Stenafeld; la douzième à Draabourg avec 25 chevaux. Je garde à Spital le reste de ma cavalerie avec la quatre-vingt-treizième de bataille, et fais couvrir et éclairer la gorge de Saint-Michel par la trente-neuvième de bataille. Vous m'avez retiré le général Pijon, que je voudrais bien que vous me rendissiez ; au moins, à son défaut, n'oubliez pas de le remplacer par un général propre à commander une avant-garde ; si je pouvais obtenir Vial, cela m'arrangerait. Je n'ai pas de commissaire de guerre, je vous le répète, et les vivres nous manqueront bientôt, si je n'ai quelqu'un qui sache tirer parti des faibles ressources qui existent dans la contrée que j'occupe
" (Correspondance inédite et confidentielle de Napoléon, t. 3, Venise).

Le 14 juin 1797 (26 prairial an 5), le Général en chef Bonaparte écrit depuis Monbello au Général Berthier : "... Vous ordonnerez que l'on forme les brigades de la manière suivante :
... INFANTERIE LÉGÈRE ...
... La 12e légère et la 26e, 5e Brigade : Pijon, 7e division
..." (Correspondance de Napoléon, t.3, lettre 1919; correspondance générale, t.1, lettre 1674).

Le 9 novembre 1797 (19 brumaire an 6), Bonaparte écrit depuis son Quartier général à Milan, au Général Vignolle : "... Le général Baraguey d'Hilliers portera son quartier-général à Udine et commandera l'arrière-garde de l'armée, qui sera composée des 13e, 14e et 55e de ligne, des 15e, 17e et 26e d'infanterie légère, des 19e et 25e de chasseurs ...
Lorsque tous ces mouvements seront effectués, l'armée se trouvera donc placée de la manière suivante :
... 7e division, Baraguey d'Hilliers, à Udine {15e d'infanterie légère, 17e idem, 26e idem, 13e de ligne, 14e idem, 55e idem, 19e régiment de chasseurs, 25e idem ...
" (Correspondance inédite et confidentielle de Napoléon, t. 2, Italie; Correspondance de Napoléon, t.3, lettre 2332).

Le même jour (9 novembre 1797 - 19 brumaire an 6), Bonaparte dresse un Etat des Demi-brigades de Ligne et Légère distraites de l'Armée d'Italie pour l'expédition d'Angleterre : "... Demi-brigades d'infanterie légère ... à la solde de la République cisalpine ... 26e ... force actuelle présente sous les armes ... 1,800 ..." (Correspondance inédite et confidentielle de Napoléon, t. 2, Italie; Correspondance de Napoléon, t.3, lettre 2334).

Le 11 novembre 1797 (21 brumaire an 6), le Général en chef Bonaparte écrit depuis sont Quartier général à Milan, au Gé,éral Vignole : "Vous trouverez ci-joint, Général, l'état des hommes auxquels j'accorde des sabres; vous voudrez bien faire écrire la légende qui est à côté, sur ces sabres, et les leur envoyer. Vous pourrez provisoirement écrire à chaque chef de brigade, et leur donner la liste des hommes qui ont été nommés. Je vous prie aussi de m'adresser une copie de cette liste, telle qu'elle est ci-jointe" (Correspondance de Napoléon, t.3, lettre 2347; correspondance générale, t.1, lettre 2220).

Suit l'état nominatif établi par le Général Bonaparte (Correspondance de Napoléon, t.3, annexe à la pièce 2347; correspondance générale, t.1, annexe lettre 2202); pour la 26e Légère, on note :
"... Division Delmas (note : Précédemment commandée par le général Rey).
... 26e d'infant. légère 3e
(Bataillon). 4e (Compagnie). DROUILLET (Pierre), sergent, n° 88. Pour avoir pris une pièce de canon, à l'affaire de Botzen ...".

Situation en janvier 1800 (côte SHDT : C2597_1800)

Chef de Corps : DEFRANC, Chef de Brigade - Infanterie
Tondu - Laronde : Quartier maître trésorier

- 1e Bataillon : Chef de bataillon Party, à Sablé - Armées sous le consulat - Armée de l'Ouest - Brune - 4e Division active Chabot - 22e Division Militaire
Observations : janvier 1800, effectif sous les armes : 1 Bataillon : 369 Officiers et hommes.

- 2e Bataillon : Chef de Bataillon Gilbert - armées sous le consulat - armée d'Italie.

- 3e Bataillon : Chef de Bataillon Wondrevied - armées sous le consulat - armée d'Italie

Le 6 février 1800 (17 pluviôse an 8), Bonaparte écrit depuis son Quartier général à Paris, au Général Brune, Commandant en chef de l'Armée de l'Ouest : "... Quand vous pourrez vous passer de quelques troupes, faites filer dans la 14e division les détachements des 14e, 15e et 5e de ligne. Je voudrais réorganiser ces corps pour la campagne.
Envoyez-y également, lorsque cela vous sera possible, les détachements des 5e et 26e légères et de la 64e de ligne. Mon projet est de faire venir ces corps dans les environs de Paris, et de prendre des mesures pour les compléter à 3,000 hommes ...
" (Correspondance de Napoléon, t.6, lettre 4567; Correspondance générale, t.3, lettre 4938).

Le 13 février 1800 (24 pluviôse an 8), Bonaparte écrit depuis son Quartier général à Paris, au Général Brune, Commandant en chef de l'Armée de l'Ouest : "... J'attends les cadres des 5e, 14e, 45e et 26e légères, afin de les réorganiser. Prévenez-moi de leur arrivée à Evreux ..." (Correspondance de Napoléon, t.6, lettre 4589; Correspondance générale, t.3, lettre 4976).

Le 14 février 1800 (25 pluviôse an 8), Bonaparte écrit depuis son Quartier général à Paris, au Général Berthier, Ministre de la Guerre : "Le général Brune me mande, citoyen ministre, qu'il met en marche la 45e, la 14e de ligne, la 5e et la 26e légères pour Evreux ... La 5e légère à Saint-Denis et la 26e à Vincennes; l'une et l'autre de ces mesures sont soumises aux approvisionnements militaires que le général Brune a encore à faire. Vous adresserez directement au général Hédouville l'ordre d'envoyer à Paris les bataillons ou détachements des 45e, 14e de ligne, 5e et 26e de bataille (sic) qui se trouveraient dans les départements qui sont sous ses ordres ..." (Correspondance générale, t.3, lettre 4986).

Le même jour (14 février 1800 - 25 pluviôse an 8), Bonaparte écrit depuis son Quartier général à Paris, au Général Brune, Commandant en chef de l'Armée de l'Ouest : "... J'ai à coeur de réorganiser, pour la campagne prochaine la 14e, la 45e de ligne, la 5e et la 26e légères ..." (Correspondance de Napoléon, t.6, lettre 4589; Correspondance générale, t.3, lettre 4988).

Le 16 février 1800 (27 pluviôse an 8), Bonaparte écrit depuis son Quartier général à Paris, au Général Berthier, Ministre de la Guerre : "... Donne l'ordre aux deux bataillons de la 26e légère, qui sont dans la 18e division militaire, de se rendre à Paris et de ramasser en route tous les conscrits qu'ils trouveront ..." (Correspondance générale, t.3, lettre 4995).

Le 14 mars 1800 (25 ventôse an 8), Bonaparte écrit depuis son Quartier général à Paris, au Général Berthier, Ministre de la Guerre : "Le général Brune me mande, citoyen ministre, qu'il met en marche les 45e et 14e de ligne, la 5e et la 26e légère pour Evreux ... Vous ferez diriger ... la 26e à Vincennes" (Correspondance générale, t.3, lettre 5102).

Le 13 avril 1800 (23 germinal an 8), Bonaparte écrit depuis Paris, à Carnot, Ministre de la Guerre : "Je vous prie, citoyen ministre, de donner l'ordre au bataillon de la 26e légère qui est à Paris de se rendre à Gand, pour y tenir lieu du bataillon de la 11e légère ..." (Correspondance générale, t.3, lettre 4986).

Selon certaines sources, la 26e Légère se serait distinguée à la prise de Suze et à La Brunette (22 mai 1800). Pour notre part, nous n'avons pas trouvé confirmation de ces faits. Dans la Correspondance de Napoléon, il est indiqué : "... COMBAT DE LA CHIUSELLA (6 prairial) ... Il ne reste plus au général Turreau que la 26e demi-brigade. Elle reçoit l'ordre d'attaquer l'ennemi, ainsi que 100 sapeurs qui arrivaient au moment même de l'action.
PRISE DE SUSE ET DE LA BRUNETTE.
(2 PRAIRIAL.)
Un bataillon de la 26e parvient à tourner le fort Saint-François; il y monte ensuite, s'établit sur le plateau et force l'ennemi à évacuer le village de Gravere. Bientôt les troupes s'élancent de tous côtés au pas de charge. Toutes les positions sont forcées, et la Brunette capitule à dix heures du soir
" (RAPPORT SUR LES PREMIÈRES OPÉRATIONS DE L'ARMÉE DE RÉSERVE. Quartier général, Chivasso, 8 prairial an VIII (28 mai 1800). In : Correspondance de Napoléon, t. 6, lettre 4852; donnée dans "Extraits des mémoires inédits de Victor"). On remarquera que les évènements relatés ne sont pas mentionnés de manière chronologique; par ailleurs, il n'est pas précisé que si la 26e en question est de ligne ou légère.

Le 18 juillet 1800 (29 messidor an 8), Bonaparte écrit depuis son Quartier général à Paris, au Citoyen Carnot : "Je vous prie, Citoyen Ministre, d'ordonner au général Mortier de compléter les compagnies de grenadiers des 12e, 45e et 64e demi-brigades, et de former une compagnie d'éclaireurs forte de 100 hommes par bataillon, choisie parmi des hommes vigoureux et d'élite, et commandée par des officiers distingués.
Vous donnerez le même ordre pour les 6e, 5e et 35e de ligne, et la 26e légère.
Chaque demi-brigade enverra un chef de bataillon, un adjudant-major et un adjudant sous-officier pour commander ces compagnies.
Vous donnerez l'ordre pour que ces différentes compagnies soient rendues à Paris pour le 15 thermidor.
Il est nécessaire que vous teniez en réserve une certaine quantité de baïonnettes, fusils, habits, souliers, chapeaux, briquets de grenadiers, etc. pour pouvoir compléter l'équipement de ces corps, et qu'au 15 thermidor ils soient en état d'entrer en campagne
" (Correspondance inédite et confidentielle de Napoléon, t. 2, Italie; Correspondance de Napoléon, t.6, lettre 5000).

Le 1er août 1800 (13 thermidor an 8), Bonaparte promulgue depuis Paris l'arrêté suivant : "ARTICLE 1er. Les grenadiers et éclaireurs des 5e, 6e, 35e, 64e de ligne
et 26e légère seront campés entre Beauvais et Amiens. Les compagnies de grenadiers et d'éclaireurs de chaque demi-brigade formeront un seul bataillon.
ART. 2. Ils seront commandés par le général Murat.
ART. 3. Il y aura à ce camp deux escadrons du 24e de chasseurs, deux escadrons du 5e de dragons, et douze pièces d'artillerie, dont six servies par l'artillerie légère.
ART. 4. Toutes les compagnies de grenadiers et d'éclaireurs passeront à Paris pour s'habiller; elles n'en partiront qu'après avoir passé la revue du ministre de la guerre.
ART. 5. Au 20 thermidor, le camp entre Beauvais et Amiens sera formé. Les troupes seront baraquées si le local est favorable, sinon elles seront campées.
ART. 6. Les troupes composant ce camp jouiront d'un supplément de solde pour remplacer la viande. Il leur sera donné de l'eau-de-vie toutes les fois qu'elles manoeuvreront.
ART. 7. Il y aura deux généraux de brigade attachés au camp
" (Correspondance de Napoléon, t.6, lettre 5045).

Situation en Août 1800 (côte SHDT : us1800)

Chef de corps : DEFRANC, Chef de Brigade - Infanterie
ROUSILLON : Adjudant major - 1er Bataillon
DAGLY : Adjudant major - 2e Bataillon
JABIN : Adjudant major - 3e Bataillon
Tondu - Laronde : Quartier maître trésorier

- 1er Bataillon : Chef de Bataillon Party - armées sous le consulat - armée d'Italie

- 2e Bataillon : Chef de Bataillon Gilbert - armées sous le consulat - armée d'Italie

- 3e Bataillon : Chef de Bataillon Wondrevied - armées sous le consulat - armée d'Italie

Le 5 septembre 1800 (18 fructidor an 8), Bonaparte écrit depuis Paris à Carnot, Ministre de la Guerre : "... Ordre à la 26e légère de compléter son premier bataillon à 400 hommes, non compris ses grenadiers et ses éclaireurs. Ce bataillon se rendra au camp d'Amiens.
Envoyez le plus tôt possible, au camp, les objets nécessaires, pour habiller ces 3 bataillons, comme le reste du camp ...
" (Correspondance générale, t.3, lettre 5630).

Le 30 septembre 1800 (8 vendémiaire an 9), Bonaparte écrit depuis Paris à Carnot, Ministre de la Guerre : "Je vous prie, citoyen ministre, de me faire connaître quand les seconds bataillons des 26e légère à Rouen .... seront habillés et complétés à 400 hommes sous les armes, indépendamment des éclaireurs et grenadiers qui sont au camp d'Amiens ... " (Correspondance générale, t.3, lettre 5672). Par ailleurs, une copie de service, certifiée conforme par le chef de bureau du mouvement Gérard (SHD, département de l'Armée de Terre, 17 C 28) précise en marge : "2°) Note du Bureau du mouvement. Les grenadiers et des compagnies d'éclaireurs composés de cent hommes ont été tirés des 5e, 35e demi-brigades de ligne et de la 26e d'infanterie légère. Les premiers bataillons de chacune de ces demi-brigades complétés à 500 hommes sont également partis pour se rendre au camp près d'Amiens. Il ne reste plus que le fond des deux derniers bataillons de ces demi-brigades qui doivent être réunis en un seul d'après l'arrêté du 9 fructidor dernier" (Correspondance générale, t.3, lettre 5672).

Le 24 octobre 1800 (2 brumaire an 9), Bonaparte écrit depuis Paris au Général Lacuée, Ministre de la Guerre par intérim : "Je vous prie, citoyen ministre, de donner l'ordre aux bataillons d'élite de la 26e légère et de la 6e de ligne de partir demain pour se rendre en toute diligence à Lunéville et formera [sic] la garnison de cette ville pendant la tenue du Congrès" (Correspondance générale, t.3, lettre 5714). Cette garnison doit être commandée par le Général Clarke.

Le 19 novembre 1800 (28 brumaire an 9), Bonaparte écrit depuis Paris au Général Berthier, Ministre de la Guerre : "Je vous prie, citoyen ministre, de donner l'ordre au bataillon de la 26e légère qui est à Versailles de partir le 9 frimaire avec 4 pièces de canon et leur approvisionnement pour se rendre à Dijon" (Correspondance générale, t.3, lettre 5787).

La fin du Conrès de Lunéville ne justifiant plus la présence d'une forte garnison, Bonaprte écrit, le 2 mars 1801 (11 ventôse an 9), depuis Paris, au Général Berthier, Ministre de la Guerre : "Je vous prie, citoyen ministre, de donner l'ordre au bataillon d'élite de la 26e demi-briagde légère qui est à Lunéville de se rendre à Paris" (Correspondance générale, t.3, lettre 6089).

Le 15 mai 1801 (25 floréal an 9), Bonaparte écrit depuis Paris au Général Berthier, Ministre de la Guerre : "Je vous prie, citoyen ministre, de faire donner aux officiers du bataillon de la 26e légère qui a tenu garnison à Lunéville la gratification de campagne" (Correspondance générale, t.3, lettre 6271).

C'est à la grande parade du 14 Juillet 1802 (25 Messidor an 10) que les demi-brigades légères reçurent de nouveaux drapeaux. Au moment de la remise des drapeaux, le 1er Consul adresse une allocution aux détachements représentant l'infanterie légère : "Soldats de l'infanterie légère de l'armée française, voilà vos drapeaux ; ils vous serviront toujours de ralliement. Ils seront partout où le Peuple français aura des ennemis à combattre ; ils imprimeront la terreur aux ennemis du Gouvernement, quels qu'ils soient.
Soldats, vous défendrez vos drapeaux ; non, jamais ils ne tomberont au pouvoir des ennemis. Vous jurez d'être prêts à les défendre aux dépens de votre vie !
" (Correspondance de Napoléon, t.7, lettre 6182). Chaque chef de brigade, Joseph Boyer pour la 7e Légère, venu avec un détachement de son unité, jure alors de défendre son nouvel emblème au péril de sa vie.

Entre décembre 1802 et 1804, le Chef de brigade puis Colonel du 26e Léger n'est autre que l'incapable Félix Baciocchi, mari de Elisa Bonaparte, placé là par piston ... On le fera Général et Sénateur en 1804.

 

cbis/ Expédition du Général Decaen en Inde (1802)

A la suite du Traité d'Amiens, conclu avec la Grande-Bretagne, la ville de Pondichéry et les comptoirs français en Inde, occupés depuis 1794 par les Britanniques, doivent être remis à la France. Le 15 avril 1802, Bonaparte avise le Ministre de la Marine, Denis Decrès, que "nous devons prendre possession des Indes ... dans les six mois de la ratification du traité au plus tard" (Correspondance de Napoléon, t.7, lettre 6037). Un expédition est ainsi organisée pour hisser le drapeau tricolore sur Pondichéry et les comptoirs de l'Inde, sous la direction du Général de Division Charles Mathieu Isidore Decaen.

Le 18 juillet 1802 (29 messidor an 10), Bonaparte écrit depuis Paris au Général Berthier, Ministre de la Guerre : "Je vous prie, Citoyen Ministre ... d'écrire également au général Decaen, pour qu'il donne l'ordre de former un bataillon d'infanterie légère à cinq compagnies, et fort seulement de 3oo hommes. Le chef de bataillon et les capitaines seront pris parmi les officiers des 3es bataillons d'infanterie légère qui ont été réformés en l'an VIII. Les 1re, 6e, 8e, 9e, 10e, 13e, 14e, 16e, 17e, 18e, 20e, 26e, 27e, 29e, 30e et 31e légères fourniront chacune 20 hommes de bonne volonté. Ce bataillon comptera dans l'armée comme 3e bataillon de la 18e légère. Par ce moyen, cette demi-brigade aura deux bataillons en France et un aux Indes ..." (Correspondance de Napoléon, t.7, lettre 6189; Correspondance générale, t.3, lettre 7026). C'est ainsi donc que 20 hommes de la 26e Demi-brigade légère se retrouvent détachés pour l'expédition.

 

D/ 1803-1804 : Retour en France.

Le 14 juin 1803 (25 prairial an 11), Bonaparte écrit depuis Saint-Cloud au Général Berthier, Ministre de la Guerre : "Je vous renvoie, Citoyen Ministre, les projets que vous aviez rédigés pour le camp de Saint-Omer. Voici définitivement les bases auxquelles je me suis arrêté :
Six camps seront formés, lesquels, destinés à ne composer qu'une seule armée, seront commandés par six lieutenants généraux commandant en chef. Ils auront chacun un parc d'artillerie commandé par un général d'artillerie et par un colonel diiecteur du parc. Les six parcs seront tous soumis à un général commandant en chef l'artillerie et à un général de brigade directeur général des parcs des six camps. Chacun de ces camps aura un ordonnateur, lequel correspondra avec un ordonnateur en chef des six camps.
Ces six camps seront : un en Hollande, un à Gand, un à Saint-Omer, un à Compiègne, un à Saint-Malo, un à Bayonne ...
PPour le camp de Saint-Omer, la 10e légère, 25e, 28e, 55e,57e de ligne; 26e légère, 22e, 43e, 46e et 75e de ligne; 8e et 11e régiment de chasseurs; 2e, 5e, 10e et 21e de dragons ...
Chacune des demi-brigades ci-dessus ne fournira que ses 1er et 2e bataillons, lesquels seront complétés à 1,000 hommes. Il est donc nécessaire que ces corps soient prévenus sur-le-champ que leurs deux premiers bataillons doivent marcher vers la fin de l'été, afin qu'ils activent l'instruction, l'habillement, etc ...
" (Correspondance de Napoléon, t.8, lettre 6814).

Le 10 août 1803 (22 thermidor an 11), Bonaparte écrit depuis Reims au Général Berthier, Ministre de la Guerre : "... J'ai accordé ... aux 6e, 25e et 26e légères ... quinze jours de gratification ..." (Correspondance de Napoléon, t.8, lettre 7001; Correspondance générale, t.4, lettre 7924).

Le 14 août 1803 (26 thermidor an 11), Bonaparte écrit depuis Saint-Cloud au Général Berthier, Ministre de la Guerre : "... Donnez l'ordre ... à la 26e légère de former les deux premiers bataillons à 700 hommes chacun, et de se rendre à Saint-Omer : ce mouvement s'exécutera le 15 fructidor ..." (Correspondance générale, t.4, lettre 7932).

Bonaparte écrit depuis Saint-Cloud, le 21 août 1803 (3 fructidor an XI) à Berthier, Ministre de la Guerre :
"... Ordre à la 26e demi-brigade d'infanterie légère de former ses deux premiers bataillons chacun à 750 hommes et de se rendre à Saint-Omer; elle partira le 15 fructidor; le 3e bataillon restera à Sedan ...
Les ordres doivent être expédiés sur-le-champ pour les corps auxquels on a désigné des chaloupes pour en fournir les garnisons
...
" (Correspondance de Napoléon, t.8, lettre 7022; Correspondance générale, t.4, lettre 7945).

Napoléon écrit le 21 août 1803 à Berthier :
"Donnez l'ordre à la 26e demi brigade d'infanterie légère de former ses deux premiers bataillons chacun à 750 hommes et de se rendre à Saint Omer, elle partira le 15 fructidor, et d'envoyer leur 3e bataillon et leur dépot à Lille".

Le 28 août 1803 (10 fructidor an 11), Bonaparte écrit depuis Saint-Cloud au Général Berthier, Ministre de la Guerre : "Je vous envoie, citoyen ministre, les dispositions que j'ai arrêtées pour l'organisation de quatre camps faisant partie des six qui vont être formés sur les côtes de l'Océan.
... Camp de Saint-Omer
Le général Soult commandant en chef le camp de Saint-Omer
... La 3e division sera commandée par le général Legrand qui aura à ses ordres les généraux de brigade :
Miquel,
Moreau
(Jean-Claude Moreau).
Cette division sera composée de :
26e légère,
22e de ligne (qui restera en garnison à Calais jusqu'à nouvel ordre),
72e de ligne,
75e id,
88e id,
64e id
La 3e division sera cantonnée le plus tôt possible à Saint-Omer et dans les villages voisins ...
Le général Soult partira de Paris le 16 fructidor et établira son quartier général entre Saint-Omer et Boulogne ...
" (Correspondance générale, t.4, lettre 7972).

Le 12 septembre 1803 (25 fructidor an 11), Bonaparte écrit depuis La Malmaison au Général Berthier, Ministre de la Guerre : "Dans la deuxième division militaire (chef-lieu Mézières), citoyen ministre, les ... 6e, 25e et 26e légères ... doivent seuls jouir de la gratification ..." (Correspondance générale, t.4, lettre 8020).

Devient 26e Régiment d'Infanterie légère en 1803.

Situation en octobre 1803 (côte SHDT : us1803)

Chef de corps : BACCIOCHI, Colonel - Infanterie
LUCHAIRE, Chef de Bataillon - Infanterie
Tondut : Quartier maître trésorier

- 1er Bataillon : Chef de Bataillon Party à Ambleteuse - 16e Division Militaire

- 2e Bataillon : Chef de Bataillon Girardelet à Ambleteuse - 16e Division Militaire

- 3e Bataillon : Chef de Bataillon Passant à Sedan - 2e Division Militaire

C'est Soult qui commande le camp de St Omer. Bonaparte lui écrit le 22 octobre 1803 (29 vendémiaire an 12) depuis Saint-Cloud :
"Citoyen général Soult, faites camper à Ambleteuse la 3e division de votre corps d'armée, celle du général Legrand. Elle sera composée de la 26e Légère, 22e de Ligne, 75e et 72e ..." (Correspondance générale, t.4, lettre 8175).

A Soult, Commandant le camp de Saint-Omer, après son inspection, le 12 novembre 1803 (20 Brumaie an 12) :
"J'ai remarqué que le soldat n'avait ni épinglette, ni tire-bourre (donné aux caporaux), ni son bidon portatif sur son sac. Prendre des mesures pour y remédier" (lettre expédiée par Bonaparte depuis Boulogne le 12 novembre; Correspondance de Napoléon, t.9, lettre 7272; Correspondance générale, t.4, lettre 8265).

Le 19 décembre 1803 (27 frimaire an 12), Bonaparte écrit depuis Paris à Barbé-Marbois, Ministre du Trésor Public: "... De votre lettre relative au 26e d'infanterie légère, il résulte que vous avez envoyé des fonds. Le conseil d'administration de ce corps vient de faire des recherches, et n'a pas pu découvrir les traces de vos ordonnances, de manière que ce régiment est fort embarrassé et se trouve sans argent ..." (Correspondance générale, t.4, lettre 8466).

le 20 décembre 1803 (28 frimaire an 12), Bonaparte écrit depuis Paris au citoyen Barbé-Marbois, Ministre du Trésor Public : "... Les lettres du quartier-maître de la 26e légère constatent que le payeur de la 2e division a déclaré qu'il n'avait idée d'aucune ordonnance pour ce corps ... il est convenable de savoir pourquoi le payeur de la 16e division a dit qu'il n'avait reçu aucun ordre pour payer la 26e légère ..." (Correspondance de Napoléon, t.9, lettre 7410; Correspondance générale, t.4, lettre 8482).

Situation en janvier 1804 (côte SHDT : us1804)

Chef de corps : BACCIOCHI, Colonel - Infanterie
Conscrits des départements du Mont Blanc des ans XI et XII
PECHERY : Major - Infanterie
Tondut : Quartier maître trésorier

- 1er Bataillon : Chef de Bataillon Party au camp de Saint Omer

- 2e Bataillon : Chef de Bataillon vacant au camp de Saint Omer

- 3e Bataillon : Chef de Bataillon Passant à Sedan - 2e Division Militaire

Le 29 février 1804 (9 ventôse an 12), Bonaparte écrit depuis Paris au Général Berthier, Ministre de la Guerre, Major général des Camps : "... Donnez ordre, citoyen ministre, au 3e bataillon du 8e régiment d'infanterie légère, qui est au camp de Compiègne, de se rendre à Ambleteuse où il fera partie de la division du général Legrand et sera mis sous les ordres du colonel Baciocchi. Il marchera avec le régiment de ce colonel (26e léger) ..." (Correspondance générale, t.4, lettre 8466).

Le 21 mai 1804 (1er prairial an 12), Bonaparte écrit depuis Saint-Cloud au Maréchal Berthier "Mon Cousin ... dans l'état de situation de l'armée des côtes ... Je vois que la compagnie du Liamone est toujours portée séparément; il faut l'incorporer ou dans le bataillon corse, ou dans le 26e régiment d'infanterie légère ..." (Correspondance de Napoléon, t.9, lettre 7765; Correspondance générale, t.4, lettre 8875).

Le 28 mai 1804 (8 prairial an 12), Bonaparte écrit depuis Saint-Cloud au Maréchal Berthier : "Mon Cousin, 60,000 hommes de la conscription de l'an XII ont été mis à la disposition du Gouvernement. Il n'y a point de temps à perdre pour répartir entre les différents corps ladite conscription.
Les ... 3e, 12e, 21e, 24e, 25e, 26e et 28e d'infanterie légère ... me paraissent les régiments les plus faibles et ceux qui auront le plus besoin de monde ...
" (Correspondance de Napoléon, t.9, lettre 7792; Correspondance générale, t.4, lettre 8915).

Le 18 juin 1804 (29 prairial an 12), Bonaparte écrit depuis Saint-Cloud au Maréchal Soult, commandant le camp de Saint-Omer : "... Les 24e et 26e d'infanterie légère seront chacun renforcés d'un bataillon d'infanterie légère hors de ligne ..." (Correspondance de Napoléon, t.9, lettre 7812; Correspondance générale, t.4, lettre 8942).

 

II/ 1805-1815 : L'Empire.

A/ La campagne de 1805.

Le 1er février 1805, le Major Pouget, du 62e de Ligne, est nommé Colonel du 26e Régiment d'Infanterie légère. Il quitte le 62e pour rejoindre avec son épouse son nouveau Régiment : "A notre arrivée à Turin, où nous devions séjourner, j'appris la présence dans cette ville du prince Bacciochi, à qui je succédais dans le commandement du 26e léger; il allait prendre possession de ses principautés de Lucques et de Piombino. Je me fis un devoir d'aller lui présenter mes respects et lui demander ses ordres ou ses recommandations pour son ancien régiment. Il était à table avec son aide de camp. Monseigneur me reçut assez froidement, parla peu, trancha du prince mal élevé, ne me recommandant personne, ne me faisant rien dire de sa part à aucun de ses officiers. Je le quittai non sans réfléchir aux effets de l'orgueil et des grandeurs promptement acquises. Ce n'était certes pas parce qu'il était beau-frère de l'Empereur et prince tout fraîchement éclos que j'allais lui faire visite; je n'eusse pas mis moins d'empressement à aller trouver mon prédécesseur, quel qu'il fût, parce que, en bons camarades, on a toujours quelque chose à se dire en pareille occurrence et quelques renseignements à se communiquer. Je fus visiter M. le comte Menou, gouverneur général du Piémont, qui me félicita sur mon nouveau grade et me présenta au prince Alexandre Berthier, alors ministre de la guerre; celui-ci précédait l'Empereur, qui se rendait à Milan pour se faire couronner roi d'Italie. Pendant notre séjour à Turin, Mme Pouget désira visiter le château royal de Stupinitz, qui est à peu de distance de la ville; nous y rencontrâmes le prince de Talleyrand, ministre des relations extérieures, qui précédait aussi l'Empereur. J'ai beaucoup regretté de n'avoir pas fait voir à ma femme la Supurga, lieu de sépulture des rois de Piémont, située sur une éminence qui domine Turin, sur la rive droite du Pô. Ce fut dans cette ville que nous nous séparâmes de MM. Poisson et Dumasbon, mes anciens collaborateurs. Quand nous arrivâmes au mont Cenis, nous nous fîmes porter à dos de mulets jusqu'au sommet de la montagne, puis nous nous donnâmes le plaisir de la descendre en traîneau, ce qu'on appelle se faire ramasser, jusqu'à Lanslebourg. Cette descente se fait à vol d'oiseau; ma femme, qui me précédait dans cette opération et qui était fort intrépide, fit une culbute dans la neige avec son conducteur, sans en éprouver le moindre mal. Ce plaisant accident fut longtemps le sujet de nos joyeux entretiens. Entre Lanslebourg et Saint-Jean de Maurienne, nous rencontrâmes l'Empereur et plus loin notre Saint-Père le pape Pie VII. A l'approche de Sa Sainteté, nous mîmes pied à terre, ma femme s'agenouilla et reçut la bénédiction du vénérable pontife, dont je profitai en me tenant courbé près d'elle et chapeau bas. En passant à Chambéry je fis connaissance avec quelques officiers de mon nouveau régiment, qui y étaient en opérations de recrutement.
En arrivant en Lorraine, je laissai ma femme dans sa famille et me hâtai de me rendre à Boulogne, où le 26e était campé. Aussitôt ma descente de voiture, je fis prier M. le chef de bataillon Parti, qui commandait par intérim, de venir me trouver pour me conduire au lieu où mon régiment était campé. Le lendemain, je reçus les officiers du corps et je me rendis ensuite chez M. le général Levasseur, de la brigade duquel le 26e faisait partie; il voulut bien me présenter à M. le général de division Legrand, qui me conduisit à Boulogne pour me présenter à M. le général en chef Soult. Ma réception fut ordonnée pour le lendemain.
J'appris que depuis plus de dix ans le régiment dont je venais prendre possession avait toujours été commandé par des hommes sans énergie. Le prédécesseur de M. Bacciochi, qui l'avait commandé huit ans pendant les guerres d'Italie, ne s'était jamais montré au feu sous différents prétextes. L'administration était passée aux mains des capitaines qui faisaient partie du conseil, et ces messieurs décidaient sans appel sur toutes les questions. Ce colonel inepte fut éliminé de l'armée dès que le premier Consul résolut la formation d'un camp en face de Douvres. Son successeur immédiat fut le prince Bacciochi, qui, en sa qualité de beau-frère du premier Consul et destiné aux grandeurs, ne se donna pas la peine de dissimuler sa nullité comme militaire. Son autorité comme chef passa dans les mains de sa femme, Élisa Bonaparte, qui, au dire des officiers, avait infiniment plus de capacité que son mari; c'était elle qui était l'intermédiaire entre le régiment et son frère et qui sollicitait les avancements ou les retraites. Cet état d'anarchie redoubla encore sous le commandement par intérim de M. Parti; ce chef n'avait ni talents ni considération, même au plus mince degré; il ne connaissait ni le monde, ni ses usages, ni sa langue; il avait beaucoup moins d'orthographe qu'une cuisinière; on m'a montré un billet de sa main où pour dire : tant d'hommes aux hôpitaux, il écrivait : Dom o opito. Ce pauvre homme était la dérision de tout le camp et des officiers du régiment en particulier. Du reste, je remarquai combien le hasard avait d'ailleurs favorisé le 26e dans sa composition du corps d'officiers. M. le major Pischery, qui par la nature de ses fonctions devait rester au dépôt qui était à Sedan, me paraissait, par sa correspondance, mériter les éloges que des officiers connaisseurs lui donnaient. Quand je le vis, je reconnus en lui l'officier le plus distingué par sa tenue, ses manières, son esprit et son éducation; je ne saurais en dire trop de bien, et j'ai toujours eu avec lui les relations de service les plus agréables et les plus satisfaisantes. M. Brillat, frère de M. Brillat-Savarin, conseiller à la Cour de cassation, commandait le second bataillon et n'avait pas moins de mérite militaire que M. Pischery; il était moins brillant, mais c'était un modèle d'exactitude, ami de l'ordre et de la discipline, ponctuel et docile, froid dans le commerce du monde, mais ami sûr et dévoué. Il était timide et fuyait le monde, quoique son éducation fût cultivée et qu'il eût des talents fort agréables. Mais je doute qu'il eût été aussi bien dans un salon que sur le champ de bataille, où il était admirable. Il conservait devant l'ennemi un sang-froid imperturbable, qualité beaucoup plus rare qu'on ne pense. Parmi les capitaines, les sept dixièmes auraient pu être comptés parmi les plus distingués de l'armée, ainsi que les lieutenants et sous-lieutenants, dont le plus grand nombre sortait de l'Ecole militaire de Fontainebleau. Avec autant de ressources, ou pouvait former un régiment aussi présentable à l'ennemi qu'à une revue dans la cour des Tuileries. L'anarchie qui y régnait déplaisait aux bons officiers; aussi disaient-ils souvent dans l'énergie de leurs regrets : «L'enfer ne nous enverra donc pas un diable pour nous commander !».
Je leur fis bientôt voir, et à tout le régiment, que j'entendais être colonel de fait comme de droit, et la stricte exécution du règlement devint l'unique loi du service. Entre autres abus, je m'étais aperçu que MM. les capitaines s'occupaient peu de la comptabilité de leurs compagnies, qu'elle était tout à fait abandonnée à leurs sergents-majors et fourriers. J'en parlai dans un ordre du jour, avant une revue que devait passer le général de brigade, qui demanda qu'on lui présentât quelques livrets de soldats. Il s'aperçut, comme moi, que les inscriptions n'étaient pas telles qu'elles devaient être, et il en demanda la raison au capitaine, qui répondit que «son fourrier n'entendait pas qu'elles fussent faites comme nous le demandions». Piqué de cette réponse, je lui dis : «Et vous, capitaine, comment l'entendez-vous ?» Cette question égaya beaucoup l'inspecteur, qui la répéta au capitaine fort interdit. Cette petite anecdote fut bientôt connue du régiment et y fit un excellent effet. L'officier qui y avait donné lieu conserva une animosité contre moi, qui lui devint funeste, quoique sans injustice de ma part. J'aurais plusieurs traits de ce genre à raconter qui prouveraient combien la police, la discipline et l'administration étaient relâchées dans ce régiment.
Un jour l'Empereur, suivi du maréchal Berthier, major général de l'armée, du maréchal Soult et du général de division Legrand, arriva inopinément au camp. Je fis prendre les armes, et l'Empereur voulut faire la visite des sacs pour s'assurer par lui-même s'ils renfermaient les deux paires de souliers exigées; les épinglettes et les souliers étaient les objets de la plus sévère inspection. Il se trouva qu'un chasseur n'avait dans son sac qu'une paire de souliers. Grande rumeur ! L'Empereur se fâcha; le major général, bien plus encore; tous les yeux étaient fixés sur moi. On m'assaillit de questions. Je répondis que si ce chasseur n'avait pas deux paires de souliers dans son sac, c'était la faute du capitaine, parce qu'il y en avait au magasin. On alla s'en assurer, il se trouva que j'avais dit vrai, et la seconde paire de souliers du chasseur fut retrouvée dans sa tente. Comme j'étais sûr de mon fait, cet incident ne m'avait pas troublé. Après la revue, le major général vint à moi et me dit avec beaucoup de douceur et un certain air de satisfaction «que c'était bien, que l'Empereur l'avait chargé de me témoigner son contentement, ajoutant qu'il était temps que ce régiment eût un chef qui s'en occupât».
L'Empereur venait souvent au camp de Boulogne; il avait fait établir son quartier impérial à la Tour d'ordre, où est présentement la colonne élevée en son honneur aux frais de l'armée. Il mangeait et couchait sous la tente. Un certain jour de grandes manoeuvres commandées par Sa Majesté, elle fit inviter tous les colonels à diner avec elle. M. le grand maréchal Duroc fit les invitations à chacun d'eux avec cet air aimable et riant qui lui était habituel avec ceux de sa connaissance; il me dit de faire reconduire mon régiment au camp par un des chefs de bataillon et de suivre le cortège impérial, parce que le dîner serait servi aussitôt la rentrée de l'Empereur. J'étais dans un piteux état pour y paraître; les temps de galop que j'avais faits avaient dénoué ma queue, et la sueur qui découlait de ma tête poudrée avait couvert mon uniforme de taches blanches. Je ne voyais aucun moyen de réparer le désordre de ma toilette, qu'on juge de mon embarras ! Je me fis renouer les cheveux avec une ficelle et j'allai prendre place à table, où le hasard me plaça juste vis-à-vis de l'Empereur, qui ne parut s'apercevoir de rien. Il nous donna le temps de réparer nos forces; nous prîmes le café debout, à la place que nous occupions à table, et Sa Majesté fit de même. L'Empereur fit ensuite le tour du cercle; il était riant, et nous dit que chaque corps s'était bien acquitté de ses manoeuvres; puis il nous salua et nous regagnâmes le camp; nos chevaux, qui étaient restés près des tentes impériales, nous aidèrent à rejoindre nos baraques.
Peu de jours après, à sept heures du soir, toute l'armée reçut l'ordre d'embarquer le lendemain au point du jour. Cet ordre portait la quantité de bagages que chacun pourrait prendre avec soi; les colonels, seuls de leurs régiments, pouvaient embarquer un cheval; tout le reste était à pied. Arrivés sur le port, nous trouvâmes des officiers de marine qui nous conduisirent aux péniches qui nous étaient destinées. J'en montai une avec trente hommes; ce frêle bâtiment était armé d'une pièce de 16; je dis à l'officier de marine qu'une aussi frêle embarcation ne pourrait supporter l'explosion d'une aussi forte pièce sans la fendre et nous faire couler; il me répondit qu'elle produirait infailliblement ce résultat ou la ferait chavirer. Je lui dis alors qu'il était inutile d'avoir des canonniers et des munitions, parce que je ne permettrais pas qu'on fit usage de la pièce, et que nous débarquerions sur le sol anglais avant qu'on s'en servît
" ("Souvenirs de guerre du Général Baron Pouget", publiés par Mme de Boideffre née Pouget, Paris, Librairie Plon, 1895).

Situation en mars 1805 (côte SHDT : us1805)

Chef de corps : POUGET, Colonel - Infanterie
Conscrits des départements du Mont Blanc des ans XI et XII
PECHERY : Major - Infanterie
BETTINGER : Quartier maître trésorier

- 1er Bataillon : Chef de Bataillon Party au camp de Saint Omer

- 2e Bataillon : Chef de Bataillon Brillat au camp de Saint Omer

- 3e Bataillon : Chef de Bataillon Passant à Sedan - 2e Division Militaire

Le 5 mars 1805 (14 ventôse an XIII), Napoléon écrit depuis Paris au Maréchal Berthier : «Mon Cousin, tous les régiments qui font partie des trois camps ne peuvent tous fournir 1,800 hommes sous les armes, surtout ceux qui ont des malades.
... Le 26e id
[d'infanterie légère aurait besoin] : 100 hommes ...
Faites-moi un rapport, corps par corps, sur les régiments composant les trois camps; de leur situation au 1er ventôse, présents sous les armes et aux hôpitaux; de la situation des 3mes bataillons; du nombre d'hommes de la conscription de l'an XIII qu'ils doivent recevoir ...
» (Correspondance de Napoléon, t.10, lettre 8393 ; Correspondance générale de Napoléon, t.5, lettre 9635).

Situation en juin 1805 (côte SHDT : us180506)

Chef de corps : POUGET, Colonel - Infanterie
Conscrits des départements du Mont Blanc de l'an XIII
PECHERY : Major - Infanterie
BETTINGER : Quartier maître trésorier

- 1er Bataillon : Chef de Bataillon Party à Ostrohove - Grande armée - Corps du centre - 3e Division

- 2e Bataillon : Chef de Bataillon Brillat à Ostrohove - Grande armée - Corps du centre - 3e Division

- 3e Bataillon : Chef de Bataillon Passant à Sedan - 2e Division Militaire

Le 5 août 1805 (17 thermidor an 13 - la minute (Archives nationales, AF IV 867, thermidor an XIII, n° 69) est datée du 6 août), l'Empereur écrit depuis Pont-de-Briques, au Maréchal Berthier, Ministre de la Guerre, Major général de la Grande Armée : "Mon cousin, les 10e, 21e, 24e et 26e régiments d'infanterie légère sont faibles ... Faites-vous faire un rapport sur le nombre des conscrits qu'ils ont reçus depuis le 1er vendémiaire an XII, de ceux qu'ils ont dû recevoir, et de ceux qui ont déserté après qu'ils les ont reçus. Distinguez dans ce nombre les remplaçants des conscrits et proposez-moi des mesures extraordinaires pour faire arrêter à la fois dans les départements tous les conscrits et remplaçants déserteurs" (Correspondance générale de Napoléon, t.5, lettre 10506).

Le 31 août 1805 (13 fructidor an 13), Napoléon écrit depuis Pont-de-Briques, au Maréchal Berthier, Ministre de la Guerre, Major général de la Grande Armée : "En conséquence des différents mouvements que j'ai faits avant-hier, les 17e légère, 26e, manque d'un chef de bataillon ... Mon intention est que vous me présentiez ... [pour] être chef de bataillon [pour le] 26e légère un capitaine du 4e d'infanterie légère ... Présentez-moi le plus tôt possible [ces nominations].
[Je vous] recommande de me présenter des capitaines ayant six [ans] de grade [et fait la] guerre avec distinction, instruits. Vous sentez que dans le moment où se trouve l'armée [il faut que] ces nominations me soient présentées de suite. Prenez donc les renseignements nécessaires
" (Correspondance générale de Napoléon, t.5, lettre 10713).

Le Major Pouget écrit : "Je ne croyais pas à notre départ définitif pour les côtes ennemies; l'Empereur était homme à simuler un débarquement pour donner le change à ses adversaires. Le même jour, à huit heures du soir, nous retournions à nos baraques. Son intention était d'aller châtier l'Autriche du dessein qu'elle avait formé de venir porter la guerre au sein de la France, et de faire volte-face en courant inopinément au-devant de l'armée allemande. Nous ne fûmes prévenus de la levée du camp que trois jours avant qu'elle dut avoir lieu; ordre fut donné aux chefs de corps de proposer pour la retraite les officiers impropres à faire campagne. Je mis dans ce nombre le chef de bataillon Parti, qui, par son âge et ses infirmités, était dans cette catégorie; mais son admission ne me parvint que plusieurs jours après avoir passé le Rhin.
La levée du camp de Boulogne eut lieu le 1er septembre 1805. Mais, avant de passer outre, je veux en donner ici au lecteur une légère idée, car il est probable qu'on ne reverra jamais rien de pareil. Les divers corps d'infanterie avaient construit de très beaux logements en pierre, très réguliers, tant pour les chefs de corps que pour les bureaux, ateliers, etc.; on avait établi des cafés et planté de jolis jardins remplis de légumes, de fleurs et de volières; tout cela était d'un goût exquis, sans pourtant s'écarter des alignements prescrits, et faisait l'admiration des nombreux étrangers qui venaient visiter ce camp extraordinaire. La vue y était magnifique et d'une majesté imposante, parce que la mer, qui baignait les falaises sur lesquelles le camp reposait, était toujours couverte de vaisseaux anglais qui longeaient la côte pour canonner la flottille, dont les péniches, canonnières et frégates étaient innombrables. Ce spectacle était de tous les instants du jour et de la nuit, et le port, encombré de marins et d'ouvriers, ressemblait à une fourmilière. Le télégraphe de la ville était dans un mouvement continuel; enfin jamais on ne vit spectacle plus animé et jamais il ne sortira de la mémoire de ceux qui en ont joui.
La division Legrand, dont le 26e léger faisait partie, était la 3e du 4e corps d'armée ou, pour mieux m'exprimer, de la Grande Armée, dénomination qui lui fut donnée et qu'elle conserva. Mon régiment ouvrait la marche et faisait partie de la première brigade comme infanterie légère. Le 4e corps, commandé par M. le maréchal Soult, fut dirigé sur le Rhin en passant par Saint-Omer, Béthune, Douai, Cambrai, Mézières, Sedan, Verdun, Metz, Saint-Avold, Sarreguemines, Landau et Spire. On fit à Saint-Omer une distribution d'effets de campement, et ce fut avec un vif sentiment de peine que le soldat vit ce surcroît d'embarras; il se trouvait déjà bien assez chargé d'un sac bien garni, de son fusil, sa giberne et son sabre; aussi fus-je prévenu le lendemain, au moment du départ, que la première compagnie de carabiniers de mon régiment venait de déposer sur la place tout le supplément de bagages sans vouloir le reprendre, exemple qui fut bientôt suivi par tout le premier bataillon. Le capitaine de carabiniers était absent pour affaire de service; son lieutenant, M. Roby, dont le nom mérite d'être cité ici, était un bon et brave jeune homme rempli de zèle et d'énergie; il exigea que ses carabiniers reprissent les effets déposés; je lui vins en aide et je montrai à cette compagnie et au reste du bataillon une telle volonté d'être obéi que toutes les compagnies du centre reprirent leurs effets. Les carabiniers seuls persistèrent dans leur désobéissance. J'ordonnai alors de placer le bagage dont ils refusaient de se charger sur une voiture dont ils payeraient les frais; je fis marcher cette compagnie avec l'habit retourné et la crosse du fusil en l'air entre les deux bataillons, et dans chaque gîte de passage, je fis mettre en prison un sergent, un caporal et le plus ancien carabinier de chaque escouade; cette punition partielle fit plus d'effet que si elle eût été subie par tous les coupables, aussi ne tardèrent-ils guère à demander tous l'autorisation de reprendre les effets qu'ils avaient refusés. Cet acte d'insubordination fut le seul qui se manifesta pendant les quatre années de guerre et les cinq campagnes que je fis avec ce régiment. J'ai tenu compte au lieutenant Roby de sa fermeté, je le nommai adjudant-major à la fin de la première campagne. Je quittai le régiment à Mézières, où il devait séjourner, pour le devancer à Sedan, où était le dépôt, avec lequel je n'avais eu de relations que par écrit; je vis le major Pischery, que j'avais bien jugé d'après sa correspondance. Je repartis de Sedan avec le régiment, que j'accompagnai jusqu'à Verdun, d'où je le devançai de nouveau pour aller à Metz embrasser ma femme et mon fils aîné, qui s'y étaient rendus de Nancy pour me voir à mon passage et me faire leurs adieux
" ("Souvenirs de guerre du Général Baron Pouget", publiés par Mme de Boideffre née Pouget, Paris, Librairie Plon, 1895).

Situation en octobre 1805 (côte SHDT : us180510)

Chef de corps : POUGET, Colonel - Infanterie
Conscrits des départements du Mont Blanc de l'an XIII
PECHERY : Major - Infanterie
BETTINGER : Quartier maître trésorier

- 1er Bataillon : Chef de Bataillon Baudinot
- Grande armée - 4e Corps Soult - 3e Division Legrand - 1ère Brigade Merle

- 2e Bataillon : Chef de Bataillon Brillat - Grande armée - 4e Corps Soult - 3e Division Legrand - 1ère Brigade Merle

Observations : octobre 1805, effectif 2 Bataillons sous les armes, 64 Officiers, 1806 hommes dont hôpitaux 130 hommes 3 chevaux

- 3e Bataillon : Chef de Bataillon Passant à Strasbourg - 5e Division Militaire - Grande armée - 3e Corps de réserve Kellermann - 1ère Division Leval - 1ère Brigade Baville

Le 26e Léger combat le 15 octobre 1805 à Ulm. Le Colonel Pouget écrit : "Je ne dirai rien ici de nos succès; le récit en appartient à l'histoire. La Grande Armée, conduite par le génie de la guerre, déborda, tourna et cerna en détail l'armée autrichienne, qui s'était avancée jusqu'à Munich, dont elle s'était emparée, la fit prisonnière sans combattre, uniquement par des marches savantes et une stratégie ignorée jusqu'alors par les plus grands capitaines, anciens et modernes. Nous primes Ulm le 17 octobre et fimes prisonniers trente mille hommes, leur général en chef Mack et tous leurs généraux. Nous nous emparâmes de toute leur artillerie" ("Souvenirs de guerre du Général Baron Pouget", publiés par Mme de Boideffre née Pouget, Paris, Librairie Plon, 1895).

Situation en novembre 1805 (côte SHDT : us180511)

Chef de corps : POUGET, Colonel - Infanterie
Conscrits des départements du Mont Blanc de l'an XIII
PECHERY : Major - Infanterie
BETTINGER : Quartier maître trésorier

- 1er Bataillon : Chef de Bataillon Party
- Grande armée - 4e Corps Soult - 3e Division Legrand - 1ère Brigade Merle

- 2e Bataillon : Chef de Bataillon Brillat - Grande armée - 4e Corps Soult - 3e Division Legrand - 1ère Brigade Merle

- 3e Bataillon : Chef de Bataillon Passant à Strasbourg - 5e Division Militaire - Grande armée - 3e Corps de réserve Kellermann - 1ère Division Leval - 1ère Brigade Baville

Observations : novembre 1805, effectif sous les armes, 398 Officiers et hommes- hôpitaux 64 hommes

Le 26e Léger combat le 15 octobre 1805 à Ulm. Le Colonel Pouget écrit : "Nous fîmes notre entrée à Vienne le 14 novembre suivant; nous trouvâmes un corps d'armée autrichien sur le Danube pour en défendre le passage, soutenu par plus de cent pièces d'artillerie dont le prince Murat, à la tête de la cavalerie française, s'empara sans coup férir. L'armée autrichienne n'eut alors rien de mieux à faire qu'à se replier sur les Russes, que l'empereur Alexandre amenait à son secours. L'empereur Napoléon, pour témoigner sa satisfaction à son armée, proclama dans un bulletin la prise de possession de la capitale autrichienne et ordonna, par un décret daté de cette ville, que les trois mois qui s'étaient écoulés depuis notre départ de Boulogne jusqu'à la prise de Vienne seraient comptés pour une campagne. L'armée avait fait dans ce court délai ce que les armées de l'ancien régime n'eussent pas fait dans un espace de six années.
Nous ne fimes que séjourner à Vienne, puis nous suivîmes les débris de l'armée allemande qui se réunirent aux Russes à Hollabrün, en Moravie. Là il y eut un combat qui eût pu être qualifié de bataille; nos ennemis furent battus, laissant deux mille morts sur le çhamp de bataille, qu'ils nous abandonnèrent pour se retirer sur Brün et Olmütz. Nous bivouaquâmes sur le terrain par une nuit très belle mais très froide; il gela à six ou sept degrés. Les carabiniers du 1er bataillon me préparèrent un bivouac sur des corps russes tués en les rapprochant très près les uns des autres, face contre terre, sur lesquels ils étendirent du foin. Je dormais sur cette étrange couche, quand je fus réveillé par les cris de mes domestiques, qui s'étaient aperçus que mes chevaux, attachés à des piquets assez près de moi, s'étaient détachés et suivaient la marche des régiments de cavalerie, qui dès l'aube du jour se disposaient à poursuivre l'ennemi. Ils furent heureusement reconnus par plusieurs officiers, qui me les renvoyèrent par un cavalier. L'armée russe rétrograda jusqu'à Olmütz, laissant son avant-garde à Brün; quant à l'armée autrichienne, elle était fondue, il n'en restait plus qu'un échantillon que nous retrouvâmes à Austerlitz. Le corps du maréchal Soult s'avança jusqu'à cette petite ville; ses postes avancés étaient à Nientzam, en Moravie, où le 26e léger tint cantonnement; rien ne le séparait de l'ennemi; il avait ses grand'gardes et ses postes avancés sans feu, malgré la rigueur de la saison; nous étions sur la fin de novembre 1805. Le régiment passa huit jours dans cette position, prenant les armes deux heures avant le jour, pendant que j'envoyais des reconnaissances en avant de nos sentinelles perdues. Des hauteurs de Nientzam nous voyions parfaitement tous les mouvements que l'ennemi faisait pendant le jour.
L'empereur Napoléon, ayant choisi son champ de bataille, fit rétrograder son armée de près de deux lieues. L'ennemi, qui n'en soupçonnait pas la cause, la suivit avec des cris de joie. Mais, arrivée sur le terrain choisi, elle s'arrêta et, le 30 novembre, les deux armées se trouvèrent en présence, l'une présentant le combat et l'autre l'acceptant. La ligne des feux ennemis était très étendue, elle annonçait une force de plus de cent mille hommes
" ("Souvenirs de guerre du Général Baron Pouget", publiés par Mme de Boideffre née Pouget, Paris, Librairie Plon, 1895).

Situation en décembre 1805 (côte SHDT : us180512)

Chef de corps : POUGET, Colonel - Infanterie
Conscrits des départements du Mont Blanc de l'an XIII
PECHERY : Major - Infanterie
BETTINGER : Quartier maître trésorier

- 1er Bataillon : Chef de Bataillon Party
- Grande armée - 4e Corps Soult - 3e Division Legrand - 1ère Brigade Merle

- 2e Bataillon : Chef de Bataillon Brillat - Grande armée - 4e Corps Soult - 3e Division Legrand - 1ère Brigade Merle

- 3e Bataillon : Chef de Bataillon Passant à Strasbourg - 5e Division Militaire - Grande armée - 3e Corps de réserve Kellermann - 1ère Division Leval - 1ère Brigade Baville

Observations : décembre 1805, effectif sous les armes, 13 Officiers et 540 hommes - hôpitaux 1 Officier et 53 hommes - Prisonniers de guerre 10 hommes

Le 26e Léger combat le 2 décembre à Austerlitz : 3 Officiers sont tués, 1 est mort des suites de ses blessures, 10 sont blessés; les Caporaux Leboue et Raulet ont capturé deux drapeaux russes.

Le Colonel Pouget écrit : "Les deux armées restèrent en présence et assez rapprochées jusqu'au 2 décembre, faisant chacune leurs dispositions. Ce jour, l'empereur Napoléon était à cheval bien avant l'aurore; il passa devant la ligne de son armée. La division Legrand, qui formait l'extrémité de l'aile droite du 4e corps, fut mise en mouvement en colonne par divisions; le 26e léger fut détaché de la division et chargé de défendre le village de Telnitz, situé à un quart de lieue de l'extrême droite de la ligne de bataille, où il fut attaqué par un corps de douze mille grenadiers russes qui essaya de le culbuter afin de tourner l'armée française.
Quoique ces grenadiers fussent soutenus par trente bouches à feu, ils ne purent y parvenir. Mon régiment était appuyé par quelques pièces d'artillerie et de la cavalerie qui ne put donner à cause du terrain, qui ne le lui permettait pas. La mitraille ennemie nous incommodait fort; nous en vînmes de part et d'autre à la baïonnette. Pendant cette opposition, on peut dire inespérée, puisque le 26e léger était seul chargé de la défense sur ce point, l'attaque se faisait au centre sur les corps de Soult, Bernadotte et Davout, mais plus particulièrement sur le corps de Soult. Les Russes s'étaient aventurés avec leur artillerie sur un lac qui était recouvert de neige et de glace; les boulets et obus français brisèrent cette glace, ce qui fit engloutir une grande partie de l'armée russe. La victoire se déclara en faveur de l'armée française; ce que voyant l'empereur Alexandre, qui était présent à la bataille, ainsi que son frère, le grand-duc Constantin, firent leurs adieux à l'empereur François II en lui conseillant d'en passer par les conditions du vainqueur.
J'eus beaucoup à souffrir, pendant le combat de Telnitz, de l'indocilité du cheval que je montais qui, effarouché par le sifflement des boulets qui voltigeaient autour de ses oreilles et entre ses jambes, ne me permettait pas de me transporter là où je croyais ma présence nécessaire. Le chef de bataillon Brillat m'offrit le sien, que j'acceptai avec empressement. Au moment où je mettais pied à terre, je me sentis couvrir de terre et de pierrailles qui me furent lancées à la figure avec une telle force que je fus mis en sang et presque aveuglé. C'était la chute d'un boulet tombé à trois pas de moi. Je n'enfourchai pas moins la pacifique monture de mon chef de bataillon et me portai au centre de mon régiment, que j'encourageai de la voix et de l'exemple à soutenir honorablement son poste, quoique de sang-froid la tâche parut au-dessus de ses forces.
Vous jugerez, mes enfants, de l'opiniâtreté de la défense et de l'attaque sur ce point, quand vous saurez que l'Empereur avait dit qu'il connaissait tout le danger que courraient les troupes qu'il opposerait aux Russes, qui chercheraient à le tourner par sa droite, mais que ses plans ne pouvaient être changés. Ce fut le premier danger que je courus depuis l'ouverture de la campagne, auquel j'échappai sain et sauf, aux meurtrissures près que je reçus à la figure. Nous fûmes heureux de nous retrouver après une bataille qui avait duré depuis huit heures du matin jusqu'à trois heures de l'après-midi; un de mes chefs de bataillon vint m'embrasser pour me témoigner sa joie, ce que l'autre fit également. J'eus à peu près soixante prisonniers, au nombre desquels étaient quatre braves capitaines dont un avait conquis un sabre d'honneur dans les guerres d'Italie. L'armée russe perdit plus de quarante mille hommes. Notre cavalerie suivit l'ennemi et faillit prendre les empereurs de Russie et d'Autriche; aussi cette bataille fut-elle désignée d'abord sous le nom de bataille des trois Empereurs. Les vivandières du 26e rivalisèrent de courage; elles apportaient de l'eau-de-vie aux militaires sur le champ de bataille au plus dangereux de l'action, sans vouloir recevoir aucune rétribution. Il resta dans le village de Telnitz un grand nombre de morts et de blessés des deux armées. Un soldat russe, qui avait la cuisse cassée, refusa tous les secours qu'on voulait lui prodiguer, et pour prix de l'humanité qu'on lui témoignait il déchargea son fusil sur un chasseur du régiment qui, ne le croyant pas dangereux, avait eu l'imprudence de lui laisser son arme; il ne tua pas ce chasseur, mais à l'instant même ce fanatique fut percé de cinq ou six coups de baïonnette.
L'armée française se mit en mouvement le 3 pour suivre ses succès, l'empereur Napoléon bivouaquant comme ses soldats. Ce fut à son premier bivouac qu'il reçut l'empereur d'Autriche, qui lui avait fait demander une entrevue, et ce fut en plein air que les préliminaires de la paix furent signés. Deux jours après, l'armée française rétrograda sur Vienne, où le maréchal Soult établit son quartier général. Les troupes qui composaient le 4e corps furent disséminées dans les environs de cette capitale. Au moment où le 26e entrait dans Vienne, je fus rejoint par M. le maréchal Soult, qui me dit: «Colonel, je suis bien aise de vous rencontrer pour vous féliciter; votre régiment a glorieusement soutenu sa belle réputation; vous y avez une grande part, je me fais un plaisir de vous le dire, et l'Empereur connaît votre belle conduite». Le 26e fut cantonné à Loïbersdorf, Baden et dans les villages sur la route de la Carinthie. L'Empereur avait établi son quartier général à Schoenbrünn. Il fit donner une gratification aux généraux et aux colonels. Ces derniers reçurent 1,500 florins d'Allemagne, valant 2fr. 25 l'un.
Le curé de Loïbersdorf, chez qui je logeais, tout en déplorant amèrement les revers de sa patrie, ne déclinait point la gloire dont Napoléon venait de se couvrir et dont il avouait être un grand admirateur. Il me disait souvent :«J'ai été témoin, monsieur le colonel, de la revue passée par notre Empereur de la plus belle armée que l'Allemagne ait jamais produite. Le nombre immense, la beauté des hommes et des chevaux, la magnifique artillerie qui devait la seconder, tout cela flattait l'orgueil national qui la crut invincible; il semblait qu'elle allait marcher à la conquête de l'univers; eh bien ! cette belle armée a disparu devant vous comme la rosée devant le soleil !» Ce digne homme avait les larmes aux yeux chaque fois qu'il revenait sur ce chapitre, que j'évitais toujours par délicatesse; je cherchais à le consoler en lui faisant honneur de son patriotisme, qui était aussi touchant que sincère.
La division Legrand fut réunie le 24 décembre sur la grande route, à la hauteur de Luxembourg, pour être passée en revue par Sa Majesté. J'avais été prévenu de cette revue et j'avais reçu l'ordre d'y présenter à l'Empereur huit officiers et autant de sous-officiers et chasseurs pour être décorés de la Légion d'honneur. Arrivé sur le terrain, je mis mon régiment en bataille. Le général de division m'ordonna de faire placer à la droite des sapeurs les sujets à présenter : «Vous vous tiendrez à leur droite, ajouta-t-il, je veux demander pour vous la croix d'officier» (Je n'étais encore que légionnaire, parce que, n'étant pas colonel à la création de l'ordre, je ne pus, comme major, recevoir une décoration d'une classe plus élevée). Je priai le général qui m'honorait de sa bienveillance de vouloir bien me dire si c'était une règle générale, parce que je savais que l'Empereur n'aimait pas à être prévenu. «Mettez-vous à la droite, me répéta-t-il, et soyez tranquille». Aussitôt l'arrivée de l'Empereur, le général Legrand lui dit : «Sire, je vous demande la croix d'officier pour le colonel». Sans lui répondre, l'Empereur jeta un coup d'oeil sur ma décoration et me dit : «Ah ! vous n'êtes que légionnaire ?» Puis il passa sans dire mot. Tous les militaires que j'avais présentés furent admis dans l'Ordre. Après la revue, le général de division invita le général Merle, mon général de brigade, et moi, à aller dîner chez lui à Baden, où je lui témoignai la vive peine que j'avais éprouvée de ce que je considérais comme un refus de la part de l'Empereur et un affront dont tout mon régiment avait été le témoin. Le général chercha à me consoler et à me tranquilliser en me disant que justice me serait rendue
", publiés par Mme de Boideffre née Pouget, Paris, Librairie Plon, 1895).

Situation en janvier 1806 (côte SHDT : us180601)

Chef de corps : POUGET, Colonel - Infanterie
Conscrits des départements du Mont Blanc de l'an XIII
PECHERY : Major - Infanterie
BETTINGER : Quartier maître trésorier

- 1er Bataillon : Chef de Bataillon Party à Ostrohove - Grande armée - 4e Corps Soult - 3e Division Legrand - 1ère Brigade Merle

- 2e Bataillon : Chef de Bataillon Brillat à Ostrohove - Grande armée - 4e Corps Soult - 3e Division Legrand - 1ère Brigade Merle

- 3e Bataillon : Chef de Bataillon Passant à Sedan - 2e Division Militaire - Grande armée - 3e Corps de réserve Kellermann - 1ère Division Leval - 1ère Brigade Baville

Le Colonel Pouget écrit : "La paix était signée, nous avions levé nos cantonnements pour nous retirer des États héréditaires autrichiens, ce qui ne se fit pas par une marche trop précipitée, car nous vînmes nous reposer à Sieghardskirchen, quatre milles en deçà deVienne, où nous restâmes quatre jours, et de là à Saint-Polten; ce fut dans ce cantonnement que je reçus de mon général de division, par l'intermédiaire de mon général de brigade, un paquet contenant deux nominations en ma faveur, insérées l'une dans l'autre et datées de Schoenbrünn, du 22 décembre, deux jours avant la revue dont j'ai parlé plus haut. La première de ces nominations était celle d'officier, et la seconde celle de commandeur de la Légion d'honneur. Le maréchal Soult, en les envoyant au général Legrand, lui mandait que cette haute récompense était le prix de ma conduite à la bataille d'Austerlitz. Il n'appartenait qu'à l'Empereur, fondateur de l'Ordre, de déroger à ses statuts, qui ne permettaient que l'on obtint un grade supérieur qu'après quatre ans du grade inférieur.
L'échange des ratifications du traité de paix eut lieu pendant la présence de la Grande Armée au coeur des États autrichiens; puis nous rétrogradâmes encore sur l'Ens. Le grand quartier général, c'est-à-dire celui du 4e corps, put s'établir à Lintz; celui de la division Legrand à l'abbaye de Saint-Florian, et mon régiment eut la ville d'Ens pour cantonnement. Je fus logé dans le château du prince d'Auesberg, qui était un des ennemis les plus acharnés de l'empereur Napoléon; il avait été arrêté et devait être jugé par un conseil de guerre. La princesse fut à Schoenbrünn se jeter aux pieds de l'Empereur pour obtenir le pardon de son mari en protestant de son innocence. L'Empereur lui fit lire une lettre du prince qui devait le faire condamner sans miséricorde. Pendant qu'elle la parcourait en tremblant, l'Empereur lui dit qu'il n'y avait qu'un moyen de sauver son mari, c'était de brûler cette lettre, qui fut aussitôt livrée aux flammes" ("Souvenirs de guerre du Général Baron Pouget.
Nous restâmes quarante jours à Ens; je voyais souvent le curé de cette ville, grand admirateur de Napoléon, et qui hébergeait chez lui cinq ou six capitaines du régiment. Ce digne homme rendait une sorte de culte aux militaires français, dont il ne se lassait pas d'admirer la conduite, la bravoure, et surtout la modération dans un pays qu'ils avaient si promptement soumis. Il ambitionnait la décoration de la Légion d'honneur parce que, lors de notre marche sur Vienne, il allait sur le champ de bataille suivi d'un domestique pour donner des soins à nos blessés et les amener dans son presbytère autant qu'il pouvait en contenir. Ce sentiment de bienveillance était inné en lui; dès son enfance il avait aimé les Français, et il avait saisi avec empressement l'occasion de leur témoigner sa sympathie. Ce brave homme voulut me donner un dîner splendide, et pour mieux me faire fête il laissa faisander dans son garde-manger le gibier de toutes sortes dont il prétendait me régaler; il allait le flairer tous les jours, se réjouissant de le voir arriver si bien à point. En entrant dans la salle à manger je fus asphyxié et portai mon mouchoir à mon nez pour me délivrer de l'insupportable odeur qui y était répandue. Mon hôte resta pétrifié; je fis cependant aussi bonne contenance qu'il me fut possible, après avoir préalablement fait ouvrir les fenêtres, afin de pouvoir un peu respirer. Je dinai fort bien sans manger de gibier, et nous fimes honneur aux vins, qui étaient excellents; la gaieté et les bons mots firent oublier à tous les convives notre entrée en scène, et notre digne curé se remit en bonne humeur, en se promettant bien de ne plus juger du goût des autres par le sien, qui lui avait attiré une telle mésaventure.
Après un assez long séjour à Ens, nous vînmes cantonner en Bavière. Le maréchal, ainsi que le général de division, fixèrent leur quartier général à Passau. Je fus de ma personne au château de Turnau, joli rendez-vous de chasse du roi, où j'avais été annoncé. Je m'y rendis, guidé par un agent du bailly qui était chargé de sa surveillance. Une chaussée de luxe, ainsi que l'appelait M. le maréchal, y aboutissait; quoique ce château fût environné de bois, il n'était éloigné de Passau que d'une lieue. D'un des perrons, qui était orné d'une grille, on descendait dans un parc d'une assez belle étendue qui était environné de murs élevés, et dans lequel on tenait des cerfs, des biches et leurs faons. Il y avait au moins quarante-huit à cinquante de ces beaux animaux, auxquels on avait construit des abris sous de grands sapins avec des râteliers et des crèches; un ruisseau qui traversait la partie basse du parc servait à abreuver le gibier. Il y en avait d'assez anciens qui se laissaient approcher, entre autres un cerf dix cors qui était dangereux dans le temps du rut et qui s'élançait de préférence sur les personnes qu'il n'avait jamais vues. Les environs de Turnau étaient charmants; une route pratiquée dans les bois conduisait au Danube, qui coulait majestueusement dans un vallon très ombragé, à vingt minutes du château. Dans ce court intervalle, on rencontrait une scierie mue par les eaux d'un joli ruisseau. Quand on arrivait sur la rive du Danube, on pouvait se croire dans une vallée enchantée. On apercevait çà et là, au sommet des montagnes ombragées par de magnifiques forêts, d'anciens châteaux en ruine, mais conservant encore des formes qui laissaient deviner ce qu'ils avaient pu être. On pouvait suivre cette route pour se rendre à Passau, mais à pied ou à cheval seulement; en revenant de cette ville, je me suis souvent laissé porter par un bateau sur ce beau fleuve, faisant suivre mes chevaux pour les reprendre à la chaussée qui formait tranchée dans le bois. Le château de Turnau n'était pas isolé sur ce point; il y avait plusieurs maisons et une église qui était la paroisse de quelques fermes et hameaux des environs. J'avais fait établir les ateliers du régiment et les bureaux dans les maisons les plus rapprochées du château, pour avoir sous la main tout ce qui concernait l'administration du régiment. Le chirurgien-major, le docteur Amat, homme instruit, de moeurs douces et de bonne compagnie, logeait avec moi; je trouvais de la ressource dans sa conversation, et il était mon compagnon de promenades et mon ami. La troisième nuit que je passai au château, je fus réveillé par mon valet de chambre, qui entra chez moi en jetant des cris d'alarme et en me disant que le feu était au salon; il me prit par la main en tremblant pour me guider vers la porte, sans me donner le temps de prendre le vêtement le plus nécessaire. L'alarme fut bientôt répandue et tous les habitants vinrent au secours. La garde du drapeau vint s'en emparer, ainsi que de la caisse du régiment. Mon valet de chambre courut me chercher mes vêtements pendant que je me tenais au haut de l'escalier, et je fus bientôt en état de veiller à tout et de m'assurer par quelle fatalité le feu avait pu se manifester; j'étais resté tard la veille, il est vrai, dans le salon auprès d'un bon feu, occupé à écrire; mais je l'avais fait soigneusement éteindre avant de me retirer. Le salon était au premier étage et il y avait un ventilateur qui régnait en dessous du parquet; et ce qui parut incompréhensible, c'est que le feu prit en dessous et au milieu du salon. On vit que l'on ne pouvait m'imputer en rien ce funeste accident; aussi ne m'en fut-il jamais parlé, et les attentions pour moi s'accrurent en raison de la peine que j'en ressentais. La fumée était si intense que les cadres, les portraits, mon papier encore étalé sur la table, la boiserie, tout était devenu d'un jaune noirâtre et répandait une odeur insupportable. Il fallut renouveler tout ce qui appartenait tant au roi qu'à moi-même. Pendant les sept mois de résidence que je fis dans cette royale demeure, je faisais de fréquents voyages à Passau, où j'avais un grand nombre d'amis et connaissances, le colonel Schobert, commandant le 3e de ligne, ses adjudants commandants Cosson et Beurman, le sous-inspecteur aux revues Malraison. Je n'allais jamais au quartier général sans rendre mes devoirs à M. le maréchal Soult et surtout à mon général de division Legrand, qui avait mille bontés pour moi. Mon ami Schobert aimait à me faire partager le dîner qu'il faisait tous les jours avec l'abbesse d'un couvent dont je regrette bien d'avoir oublié l'ordre, et auquel assistaient régulièrement et à tour de rôle une dignitaire, ce qui veut dire vieille, et une des plus jeunes soeurs. Une fois présenté par mon camarade à madame l'abbesse, elle me dit très gracieusement que mon couvert serait toujours mis. Je n'allais jamais à Passau sans avoir l'honneur de la visiter, et je n'avais garde de manquer à ses dîners, qui étaient dignes du palais du plus gastronome des directeurs. Ces dames n'étaient pas cloîtrées, et elles avaient des appartements où elles recevaient des visites d'hommes et de femmes. Elles étaient vêtues de noir sans être voilées. Un certain dimanche où madame l'abbesse, par l'intermédiaire de mon ami Schobert, m'avait fait inviter à diner, elle nous offrit, après le café, un concert exécuté par une partie des jeunes religieuses et novices. C'est à ce concert que je vis et entendis pour la première fois un instrument que ces dames appelèrent des trompettes marines. C'étaient des espèces de basses étroites, mais à très longs manches; d'autres dames jouaient de la flûte traversière, du violon et de l'alto. Après le concert le colonel offrit un punch, que nous allâmes prendre chez lui avec madame l'abbesse, une dame dignitaire et une jeune religieuse. Il était logé dans une maison appartenant à ces dames dont la porte d'entrée était absolument en face de celle du couvent. L'abbesse et ses compagnes traversèrent rapidement la rue, qui était très fréquentée. Le nom de religion de la dame dignitaire me revient à l'instant, on l'appelait la Mère Abondance. Ainsi finit cette joyeuse journée. Ce fut pendant notre séjour en Bavière que nous connûmes le magnifique projet conçu par l'Empereur d'ériger sur l'emplacement même où est aujourd'hui l'église de la Madeleine, à Paris, un temple à la gloire de la Grande Armée, où chaque colonel commandant un régiment devait figurer en pied soutenant le drapeau du corps qu'il commandait et son numéro. Dans ce temps il était journellement question de la rentrée de l'armée en France pour y recevoir, d'après les ordres de l'Empereur, de magnifiques ovations que lui avaient méritées, disait ce prince, ses glorieux travaux. (Elle en a fait bien d'autres depuis !)
L'Empereur se riait alors de la crédulité de son armée; son but était de fasciner les yeux de ses ennemis. Il avait eu l'adresse d'empêcher l'armée prussienne de venir se placer sur nos derrières quand nous étions aux prises avec les Autrichiens et les Russes, et de nous mettre entre deux feux. Il se promettait bien de reconnaître cette perfidie dans l'occasion. Ce grand bruit, propagé par toutes les feuilles du temps, ces belles fêtes, ordonnées en France, n'étaient qu'un leurre pour nous et plus encore pour la Prusse. C'est ce que l'on va voir. J'avais deux paires de chevaux de voiture; l'une d'elles était de race transylvaine, d'un bai doré à tous crins. Ces animaux étaient faciles à conduire et légers comme des daims. Voulant un jour visiter quelques cantonnements, je les fis atteler à ma calèche, dans laquelle je fis monter mon chirurgien-major, M. Amat. En revenant, mon cocher nous versa sur le côté droit de la plus belle route du monde. M. Amat tomba sur moi et j'eus le bras droit luxé à l'épaule; le chirurgien résolut la luxation sur place à merveille, mais les douches étant nécessaires à ma complète guérison, je priai mon général de division de m'obtenir de rentrer en France pour me soigner. Le jour où ma demande parvint au maréchal fut précisément celui où il venait de recevoir du major général de la Grande Armée l'ordre de préparer les troupes qui étaient sous son commandement à voler à de nouveaux triomphes. Il était de fort mauvaise humeur: «Pouget, écrivit-il au général Legrand, prend bien son temps; mandez-lui au contraire qu'il faut qu'il reste à son régiment, qu'il s'occupe de le compléter sans le moindre délai à douze cents hommes par bataillon; qu'il ait à faire venir de son dépôt le contingent nécessaire, et qu'il marche sur-le-champ, ignorant ou instruit, habillé ou non; les effets le suivront». C'était bien autre chose, en effet, que de rentrer en France. J'envoyai à Nancy ma voiture et l'excédent de bagages qui m'auraient embarrassé en campagne, et je recommandai à mon cocher de faire diligence. Il me rejoignit un mois après son départ" ("Souvenirs de guerre du Général Baron Pouget", publiés par Mme de Boideffre née Pouget, Paris, Librairie Plon, 1895).

Le 22 juin 1806, l'Empereur écrit depuis Saint-Cloud au Général Dejean, Ministre directeur de l'Administration de la Guerre : "Monsieur Dejean, je vous envoie un travail sur l'emplacement que doit occuper la Grande Armée au moment de sa rentrée en France. Vous me proposerez une meilleure répartition, à peu près dans les mêmes divisions, si vous y entrevoyez quelque économie pour le service, soit pour les lits, soit pour le fourrage, soit pour le casernement.
...
4e corps du maréchal Soult
4e division militaire
26e léger Phalsbourg ...
" (Correspondance générale de Napoléon, t.6, lettre 11352).

Le 11 juillet 1806, l'Empereur écrit depuis Saint-Cloud, au Maréchal Berthier, Major général de la Grande Armée : "Mon Cousin La division du général Leval est composée de détachements des 10e et 26e d'infanterie légère, 3e, 40e, 58e, 4e et 34e de ligne, 17e et 24e d'infanterie légère (n'apparaissent pas dans la CGN), 18e, 64e, 57e et 88e de ligne : donnez ordre que cette division soit dissoute, et qu'elle se dirige, sans aucun séjour, par la route la plus courte, sur les bataillons de guerre " (Correspondance de Napoléon, t.12, lettres 10478 ; Correspondance générale de Napoléon, t.6, lettre 12461).

Le même jour, l'Empereur adresse, toujours depuis Saint-Cloud, une deuxième lettre à Berthier, dans laquelle il écrit : "Mon intention étant de compléter les compagnies des bataillons de la Grande Armée à 140 hommes par compagnie, officiers compris, je vous ai ordonné par une lettre de ce jour de dissoudre le corps de réserve de Lefebvre en faisant rejoindre chaque détachement de son corps d'armée.
Mon intention est également que vous donniez l'ordre aux différents dépôts d'envoyer à leur corps le nombre d'hommes porté dans l'état ci-joint. Tous ces détachements qui partiront du camp de Boulogne seront passés en revue par le maréchal Brune qui s'assurera s'ils sont munis de tout le nécessaire. Ils seront commandés par un adjudant commandant nommé par le maréchal ...
ANNEXE
État des hommes que les dépôts des régiments désignés ci-après feront partir pour rejoindre les bataillons de guerre à la Grande Armée
Le dépôt ... du 26e [d'infanterie légère fera partir un détachement de] 400 [hommes]
" (Correspondance générale de Napoléon, t.6, lettre 12462).

Le Colonel Pouget écrit : "Il me fut amené huit cents hommes du dépôt, qui étaient encore dans leurs vêtements de campagnards et neufs comme au départ de la Savoie. A l'arrivée de ce renfort, dont j'avais grand besoin, je compris que nous allions faire une visite au roi de Prusse. Déjà notre ambassadeur avait été insulté dans Berlin; quelques fanfarons avaient été aiguiser leurs sabres sous ses fenêtres et la reine stimulait leur ardeur guerrière, usant de l'ascendant que lui donnaient sur cette imprudente jeunesse son haut rang et les grâces de sa personne. Cette reine était une des ennemies les plus opiniâtres de Napoléon. Nous levâmes nos cantonnements le 8 septembre 1806. J'avais ordonné que l'on ébauchât un peu mes conscrits, et aussitôt notre arrivée dans un cantonnement nouveau ou dans un bivouac, je leur donnais une heure de repos, puis je leur faisais manier les armes et marcher le pas cadencé sans trop s'arrêter aux détails, ce qu'ils faisaient avec beaucoup de bonne volonté, promettant, dès leur début, d'imiter leurs aînés la première fois qu'ils verraient le feu, et ils tinrent parole. Nous passâmes par Ratisbonne et Bayreuth ..." ("Souvenirs de guerre du Général Baron Pouget", publiés par Mme de Boideffre née Pouget, Paris, Librairie Plon, 1895).

Le 3 août 1806, l'Empereur écrit depuis Saint-Cloud, au Maréchal Brune, Commandant en chef du 1er Corps de Réserve, au camp de Boulogne : "Je désire que vous passiez la revue du 26e d'infanterie légère et que vous me fassiez connaître sa situation, bataillon par bataillon, combien d'hommes présents sous les armes, combien à l'école de bataillon, combien à offrir à l'ennemi. Je désire que vous me rendiez le même compte des dix troisièmes bataillons de la Grande Armée qui sont restés à votre camp. Combien d'hommes peuvent-ils envoyer aux dix bataillons de guerre ?" (Correspondance générale de Napoléon, t.6, lettre 12644).

 

B/ La campagne de 1806-1807

1/ 1806 : Campagne d'Allemagne

Sergent 26e Léger 1806-1807
Fig. Sergent Jacquelin, 1806-1807, d'après un autoportrait; dessin extrait du Bucquoy, modifié par Didier Davin

Le 26e Léger combat le 14 octobre 1806 à Iéna.

Le Colonel Pouget raconte : "... et nous rejoignîmes l'armée à Iéna, le 14 octobre, jour même de la célèbre bataille de ce nom. La division Legrand, qui avait bivouaqué la nuit précédente à Géra, ne quitta ce point qu'à quatre heures du soir; nous marchâmes toute la nuit, et ce fut bien la marche la plus pénible, la plus fatigante que nous eussions éprouvée pendant toutes nos campagnes. Le chemin était affreux pour l'artillerie; elle y était arrêtée à chaque instant, et quelque effort que fit la division Legrand, elle ne put arriver à temps pour partager les lauriers que le 4e corps et la Grande Armée moissonnèrent dans cette immortelle journée. Nous n'arrivâmes qu'aux derniers coups de canon, plus fatigués que si nous eussions combattu. Nous fîmes halte à Iéna, au pied de la côte qui domine cette ville et qui, un moment auparavant, était hérissée de canons et d'obusiers prussiens placés en amphithéâtre. Je me jetai sur une botte de foin, où je dormis une demi-heure, pendant que le régiment se reposait. Ce fut à cette bataille qu'un prince de Prusse, serré de près par un hussard français et sommé de se rendre, répondit qu'un prince de Prusse ne se rendait jamais. Le hussard, sans égard pour son rang, lui passa son sabre au travers du corps et l'étendit mort.
Il y avait alors une catégorie de soldats qui, voulant se soustraire à la discipline de l'armée pour vivre en liberté tout en suivant sa marche, se réunissaient par pelotons de cinquante à soixante hommes portant armes et bagages, et marchaient, s'arrêtaient ou bivouaquaient en même temps qu'elle. Ils étaient munis d'ustensiles de cuisine et toujours approvisionnés de vivres qu'ils gaspillaient dans leurs excursions. Ils étaient connus sous le nom de fricoteurs. Mais lorsqu'ils entendaient le canon, ils accouraient sur le point où l'on se battait, se plaçaient dans les rangs du premier régiment qu'ils trouvaient, et à la fin de l'action ils se rejoignaient pour reprendre leur train de vie. Les généraux et chefs de corps déploraient cet abus dont l'Empereur était instruit, et s'il n'y a pas remédié, cela tint à la rapidité de ses mouvements. Après deux heures de repos, la division Legrand gravit la côte, qui était jonchée d'une quantité de corps morts, de blessés, de débris d'artillerie, de sabres, fusils et gibernes. Dans sa retraite précipitée, l'armée prussienne se divisa; une partie se portait sur la capitale pour la couvrir, et Blücher avec un corps de trente mille hommes descendit l'Elbe pour attirer une partie de la Grande Armée et dégager Berlin. Le corps du maréchal Soult le suivit et, en passant devant Magdebourg, la division Legrand bloqua cette forteresse. Ce fut un temps d'arrêt de cinq jours, au bout desquels elle fut remplacée par un autre corps d'armée et alla rejoindre le 4e, qui ne perdait pas de vue Blücher. Mon régiment passa l'Elbe à Tanguermünde, dans les embarcations qu'on avait fait venir en amont et en aval de cette ville. Je fus curieux de passer ce fleuve dans une pirogue, véritable embarcation de sauvage, que personne ne me disputa. Nous nous dirigeâmes sur Grabow, Schwerin et Wismar. Ce fut dans ce trajet que nous rencontrâmes la cavalerie saxonne qui abandonnait la cause prussienne pour épouser celle de l'empereur français. De Wismar nous nous portâmes sur Lubeck, qui fut attaquée par notre artillerie; pendant qu'elle faisait pleuvoir des obus sur la ville, mon régiment se présenta au rempart, que nous franchîmes l'épée au poing; nous fûmes bien surpris de rencontrer des soldats français du corps de Bernadotte, qui avait attaqué la ville du côté opposé au nôtre, après avoir suivi l'Elbe jusqu'à Lauenbourg et avoir passé le petit fleuve la Trove, qui traverse Lubeck.
Les maréchaux Bernadotte et Soult lancèrent leur cavalerie sur le corps de Blücher, qui s'était acculé à la mer et qui mit bas les armes. Lubeck fut fort maltraitée et subit un pillage de deux heures, non qu'il fùt ordonné, mais qui était inévitable après une prise d'assaut. Le 26e léger fut honorablement cité dans le bulletin de l'armée qui apprit à l'Europe la prise d'une des villes hanséatiques. Nous bivouaquâmes sur le terrain, et, dès le lendemain, la division se mit en bataille pour voir défiler trente mille Prussiens désarmés, généraux et officiers en tête, faits prisonniers de guerre. La division Legrand fut ensuite dirigée sur Dassau pour nettoyer la côte de la Baltique et de là se rendre à Wismar pour rejoindre le 4e corps, avec lequel nous entrâmes dans Berlin, dont la bataille d'Iéna avait ouvert les portes aux Français. Nous étions alors au 23 novembre; le 24, nous séjournâmes pour être passés en revue par l'empereur Napoléon sur la place du Château. Il donna quelques décorations à mon régiment et remplit le cadre des officiers par diverses promotions. Je demandai et obtins une sous-lieutenance pour mon frère, qui s'était toujours conduit fort bravement.
Nous quittâmes Berlin le lendemain pour nous porter sur Posen, ville de l'ancienne Pologne, échue à la Prusse lors du premier démembrement de ce royaume. Nous traversâmes Custrin, place forte sur l'Oder entourée d'eau et d'un difficile accès, ce qui ne l'empêcha pas de se rendre, à la première sommation et sans coup férir, au général de division Lasalle, qui n'avait que de la cavalerie. Depuis la bataille d'Iéna la terreur s'était emparée de tous les fanfarons prussiens, qui fuyaient devant nous sans se servir de ces sabres fraîchement aiguisés sous les fenêtres de l'ambassadeur français. Ces orgueilleux ne firent qu'un temps de galop d'Iéna à la rive droite de la Vistule, laissant seulement quelques garnisons dans Glogau, Breslau et Colberg, qui ne retardèrent guère notre entrée dans ces forteresses. Nous entrâmes dans Posen le 30 novembre; je fus cantonné de ma personne chez le comte Kournatowski; le 1er décembre chez M. de Czackorski, et le 5 à Kosnty, chez le comte Zablocki, vieux et respectable Polonais qui n'avait pas quitté le costume national et qui m'entoura des attentions les plus délicates. Le 16 je fus à Wladislovo, chez le comte Growski, qui avait une femme charmante; j'y fus à merveille et accueilli comme je l'avais été chez tous les seigneurs polonais chez lesquels j'avais logé. Il semblait qu'ils reçussent d'anciens amis, mieux que cela, des libérateurs qui venaient leur rendre leur nationalité, objet de tous leurs voeux. Le 3 janvier 1807, je pris possession du château du comte Kliki, à Mlodzianovo, près de Makow, d'où les maîtres étaient absents et où je faillis mourir de faim. Ce fut la première maison polonaise où j'éprouvai ce genre de privation; heureusement, le colonel Dumas, neveu du prince de Neuchâtel, qui commandait un régiment de dragons dans mon voisinage, connut ma détresse et m'envoya, sous bonne escorte, une assez grande provision de pommes de terre, sans lesquelles j'aurais été réduit à une sévère diète. J'avais envoyé Gérard à Varsovie, où il avait un oncle attaché à la maison de l'Empereur, en lui recommandant d'aller voir de ma part le comte Kliki pour le prier de venir à mon secours. Il ne trouva que Mlle Klika, jeune et vive Polonaise qui me fit promettre de la part de son père des provisions qui n'arrivèrent jamais.
L'Empereur, qui nous avait appris à braver tous les temps et toutes les saisons, voulait continuer la campagne pendant l'hiver. Il nous fit porter en avant pour se rendre maître de Koenigsberg. Cette marche se faisait dans la neige, où nous bivouaquions et dans laquelle nous enfoncions de trois à quatre pieds. Nous fûmes dirigés sur Preussich-Eylau. Plus nous approchions de cette ville, plus la surveillance était grande; nous allions avoir affaire aux Russes, auxquels les Prussiens cédèrent la place
" ("Souvenirs de guerre du Général Baron Pouget", publiés par Mme de Boideffre née Pouget, Paris, Librairie Plon, 1895).

 

2/ 1807 : Campagne de Pologne.

Le 6 février 1807, le 26e Léger combat à Hoff ; il y a 1 officier tué, 3 morts des suites de leurs blessures, et 15 blessés, parmi lesquels les Chefs de Bataillon Baudinot et Brillat. Souffrent tout particulièrement dans les différentes actions de cette journée le 26e léger (colonel Pouget) et le 75e de ligne (dont le colonel Lhuillier est blessé), et les mousquetaires de Dniepr côté russe.

Le Colonel Pouget raconte : "L'armée russe se disposait à nous disputer le terrain; elle préluda le 6 février au combat de Hoff, devenu célèbre par l'opiniâtreté de l'attaque et de la défense et le choc qui eut lieu entre les avant-gardes respectives. Déjà la division de cuirassiers français, commandée, je crois, par le général d'Hautpoul, s'était mesurée avec la cavalerie russe. Quand mon régiment arriva sur le terrain, nous y trouvâmes déjà l'Empereur, qui me dit : "Avez-vous votre caisson d'ambulance ? - Oui, Sire, il est à la queue du régiment avec les officiers de santé. - Bien, je vais voir cela. Avez-vous une caisse d'amputations ? - Oui, Sire. - C'est bien; marchez". Je n'avais pas parcouru cent toises que, longeant en colonne un bois qui était à ma gauche, je vis une charge de cavalerie qui ramenait tambour battant nos cuirassiers. Je mis promptement mon régiment en bataille et j'adressai aux Russes des feux de bataillon qui leur firent bientôt rebrousser chemin. Nos cuirassiers, qui n'avaient pas encore aperçu d'infanterie française, ne se virent pas plus tôt appuyés qu'ils firent volte-face pour reconduire l'ennemi à leur tour et prirent une revanche éclatante par le nombre de prisonniers qu'ils firent et d'hommes mis hors de combat. Le 26e était canonné par quatre pièces et n'en avait pas une seule pour répondre. Le général de division m'ordonna de former mon régiment en colonne par divisions à distance de peloton pour pouvoir former un carré au besoin. Bientôt nous vîmes arriver la cavalerie russe ; mes carrés étaient formés, je l'attendis de pied ferme. Ils tirèrent si à propos qu'ils firent chaque fois reculer les assaillants ; ils revinrent à la charge jusqu'à six fois sans pouvoir entamer aucun des carrés. La terre était jonchée de cadavres, tués ou blessés, hommes et chevaux. Cette opiniâtre cavalerie fut cependant forcée de nous quitter pour aller se refaire à l'abri d'un pli de terrain et soutenir son artillerie, qui était sur un point culminant. Un de mes bataillons fut remis en bataille, je le lançai sur les quatre pièces que nous prîmes, quittâmes et reprîmes. L'autre bataillon était resté en carré ; c'était le second, commandé par M. Baudinot. La première fois que les pièces tombèrent entre nos mains, on se battit corps à corps avec les canonniers; et voyant la difficulté d'emmener les pièces, on coupa les traits des chevaux, que mes chasseurs tuèrent à coups de baïonnette. L'infanterie russe arriva en ce moment et mon premier bataillon se replia sur le second, qui le remplaça en carré. Ce second bataillon se lança à son tour sur les pièces, qui lui restèrent enfin. La cavalerie ennemie ne nous approcha plus qu'en fourrageurs; ce fut alors que quelques audacieux, qui nous harcelaient sur toutes les faces, se trouvèrent derrière nous sans que nous nous en fussions aperçus. J'avais détaché deux compagnies que je fis jeter en tirailleurs et qui eurent fort à faire contre l'infanterie et la cavalerie ennemie, dont j'observais tous les mouvements. Dans ma préoccupation, je me laissai approcher par un cavalier russe qui allait m'asséner un coup de sabre derrière la tête, quand le général Legrand, qui le vit, arriva à temps pour le parer. Un de ses aides de camp tua le Russe d'un coup de pistolet. Pendant cette action, nous étions environnés d'une nuée de tirailleurs ; chaque soldat du 26e se battait en désespéré. L'Empereur, du haut d'un monticule, voyait ce combat, où les morts et les blessés des deux partis augmentaient d'une manière effrayante. Le grand-duc de Berg, qui nous examinait d'un autre point, envoya dire à l'Empereur que s'il ne faisait pas secourir le régiment il serait anéanti sur place. L'Empereur répondit : "Laissez-le faire, il s'en tirera".
La nuit était close, mais nous étions maîtres des quatre pièces et du champ de bataille. Nous eûmes tout lieu de penser que l'Empereur n'avait considéré l'affaire dans laquelle nous nous étions engagés que comme un choc d'avant-garde auquel il n'attachait pas une grande importance, car il avait fait arrêter le reste de la division ainsi que le 4e corps sur la route d'Eylau. Enfin ce combat, commencé à deux heures de l'après-midi, le 6 février 1807, ne cessa qu'à huit heures du soir. Je profitai d'un beau clair de lune pour faire l'appel et réorganiser mon régiment. Il se trouva que mes deux chefs de bataillon, les deux adjudants-majors, les adjudants sous-officiers, le tambour-major et trente-huit officiers subalternes étaient plus ou moins grièvement blessés et mis hors de combat. J'eus, tant tués que blessés, sept cent trente sous-officiers, caporaux et chasseurs. Après avoir remplacé provisoirement les chefs qui manquaient, je fus prendre un peu de repos dans un hameau voisin, où se trouvaient déjà le maréchal Soult et mes généraux de division et de brigade. Je rendis compte au général de division de la situation du régiment, puis il me conduisit chez le maréchal, qui connaissait déjà mon affaire dans le plus grand détail et qui me dit en me tendant la main: « Bravo ! colonel, voilà comme on se fait un nom ! Je rends compte à l'Empereur de la belle conduite de votre régiment et vous n'y serez pas oublié (Note : le maréchal Soult, qui connaissait si bien les services de Pouget, ne recula pas cependant pour le mettre à la retraite en 1832, quand on le lui dénonça comme bonapartiste)». C'est là que le général Legrand m'apprit le danger que j'avais couru et le service qu'il m'avait rendu. Je le remerciai, puis nous allâmes manger un morceau sur le pouce
" ("Souvenirs de guerre du Général Baron Pouget", publiés par Mme de Boideffre née Pouget, Paris, Librairie Plon, 1895).

Le lendemain 8 février 1807, c'est Eylau ; le 26e Léger y a 1 Officier tué, 8 autres blessés.

Le Colonel Pouget écrit : "Le lendemain dès l'aurore, nous nous portâmes vers Eylau; comme il faisait un froid intense, je mis pied à terre et préférai marcher plutôt que de rester à cheval. Un des officiers de mes carabiniers me demanda si j'avais examiné mon chapeau, qui était percé de six à sept balles; un autre officier me fit encore remarquer que mon manteau faisait la queue; c'était une balle qui, m'ayant pris de flanc, avait coupé le drap au bas de la taille. Je ne m'étais pas aperçu de ces dégâts, parce que ni moi ni mon cheval n'avions été touchés. Je crois avoir dit que les tirailleurs corses et les tirailleurs du Pô étaient de brigade avec mon régiment, mais ils avaient été employés ailleurs et n'étaient ni les uns ni les autres au combat de Hoff. Ils nous rejoignirent à Landsberg et reprirent la tête de colonne. En approchant d'Eylau, nous vîmes que nous avions été devancés sur ce point par la division Vandamme, la 2e du 4e corps. Elle était déjà aux prises avec l'ennemi, qui occupait le cimetière d'Eylau, lequel était environné d'un mur à hauteur d'appui, très près de la ville, qui n'était pas fermée. Une brigade de cette division, dont le 4e de ligne, dans lequel j'avais servi, était en bataille, échangeant des coups de fusil avec les troupes russes abritées dans le cimetière. Le général Legrand ordonna aux deux bataillons de tirailleurs de se porter sur la ville, dont nous n'étions plus qu'à une bonne portée de fusil; il nous fit former en colonne par divisions et serrer en masse à distance de peloton. Dans cette position nous attendîmes l'arme au bras les succès de nos tirailleurs. Le général s'apercevait bien qu'ils n'avaient pas refoulé les Russes, par les coups de fusil qui nous arrivaient de la ville; il était huit heures et demie du soir, le temps était très clair et notre immobilité nous glaçait. Les balles qui nous parvenaient avaient déjà atteint quelques soldats. Le général, ne pouvant comprendre comment, étant couvert par un bataillon de tirailleurs, les balles ennemies pussent arriver jusqu'à sa colonne, me dit : «Allons, Pouget, partez avec votre régiment, et emparez-vous de la ville. Lorsque vous l'aurez dépassée, vous vous arrêterez à cinquante pas, vous placerez vos deux bataillons sur la route de Koenigsberg et vous attendrez de nouveaux ordres». Je partis à pied à la tête de mon régiment, me faisant éclairer par une avant-garde de voltigeurs commandée par un officier. Au moment d'entrer dans Eylan, je fus accosté par le capitaine des carabiniers du Pô, qui me dit que le bataillon de tirailleurs avait fait rentrer l'ennemi dans la ville et que, pour l'atteindre, ils avaient dû se disperser dans toutes les directions; qu'ils étaient tous épars sans pouvoir le saisir et que les coups de fusil que nous avions reçus venaient de quelques Russes entrés dans les maisons, d'où ils tiraient par les fenêtres, ou abrités dans quelques coins. Mon avant-garde devait suivre la rue principale qui traversait la ville; elle ne nous devançait que d'une quarantaine de pas. Cette rue formait un angle aigu à droite. Aussitôt que l'avant-garde l'eut franchie, elle reçut un coup de canon chargé à mitraille qui ne lui blessa que deux hommes. Nous fimes un temps d'arrêt pour écouter si la pièce qui venait de se faire entendre rétrogradait ou restait en place; elle ne bougea pas. Après ce coup de canon mon avant-garde soutint une vive fusillade; elle ne pouvait juger de la présence de l'ennemi que par le feu de sa mousqueterie, parce qu'il faisait obscur; nous étions au mois de février. J'étais encore immobile, ayant à ma gauche le capitaine de carabiniers du Pô, quand celui-ci fit un demi-tour a droite qui me couvrit tout le corps, pour me parler en face. Il ne fut pas plus tôt dans cette position, et sans que j'aie pu entendre un mot de ce qu'il voulait me dire, qu'il tomba à mes pieds frappé d'une balle qui m'eut atteint à la figure une seconde auparavant. Ce n'était pas la première fois que je voyais tuer un militaire qui se mêlait à un un corps étranger au sien. Au même instant je commandai : En avant, au pas accéléré, en disant : «La pièce ne tirera plus qu'un coup !» En effet, les artilleurs russes qui nous entendaient marcher nous laissèrent pénétrer dans la rue, puis la pièce fit son explosion. Je courus sus avec mes sapeurs et les officiers de carabiniers en criant : «A nous, 26e !» Nous tenions la pièce qui venait de nous tuer seize chasseurs et un officier. Les artilleurs russes avaient dételé leurs chevaux, car nous ne les entendîmes ni courir, ni marcher. Les sapeurs leur donnèrent la chasse, mais sans succès. Il était neuf heures du soir; la fusillade ne continua pas moins d'être très vive dans différentes rues; un maladroit de mon régiment, voulant tirer un coup de fusil, mit le canon si près de mon oreille sans que je m'en aperçusse, que j'en devins sourd au point de ne plus rien entendre, quelque haut qu'on me parlât. Je n'en fis pas moins exécuter au régiment le mouvement ordonné par le général de division, qui vint peu après pour le faire porter plus à gauche. J'avais à mes côtés l'officier qui commandait le second bataillon et qui fit exécuter l'ordre du général. Placé sur sa nouvelle ligne, le régiment resta sous les armes par deux bataillons, tandis que la contre-portion allait préparer les feux et faire cuire les vivres.
Le hasard voulut que ces feux fussent allumés sur la glace d'un petit étang qui était recouvert de neige. On allait en changer l'emplacement quand mon général de brigade vint encore nous faire porter un peu plus à gauche dans le même alignement, puis il rentra en ville. A peine étions-nous arrêtés sur le point voulu, mouvement qui se fit dans le plus grand silence, que le sous-officier qui faisait les fonctions d'adjudant courut à moi, me fit signe de me baisser pour me faire remarquer une colonne ennemie qui passait à une demi-portée de fusil sans se douter probablement de notre voisinage; quelques officiers m'engagèrent à lui envoyer des feux de bataillon; mais voyant que sa marche était rétrograde, je préférai la laisser passer, ne jugeant pas prudent d'engager un combat de nuit dont l'issue est toujours incertaine; mon général de division, à qui je contai ce fait aussitôt que je le vis, me dit que j'avais été d'autant mieux inspiré que l'Empereur était précisément entré dans Eylau à la même heure sans autre escorte que ses guides, et que si j'avais remis la possession de cette ville en question, les conséquences eussent pu en être très graves.
Une fois mon régiment placé et le service de nuit organisé, je le quittai pour aller eu ville chercher un coin pour m'abriter du froid à cause de ma surdité, qui commençait un peu à diminuer, et pour prendre un peu de nourriture. Il était minuit et je comptais bien venir reprendre mon poste avant le jour. Mais l'Empereur fut encore plus matinal; il faisait la ronde des bivouacs à la clarté des feux. «Quel est ce régiment ? — Le 26e léger. — Où est le colonel ? Il est dans la première maison de la ville, assourdi par un coup de feu tiré très près de son oreille. — Est-il blessé ? — Non, Sire. — Portez le régiment plus en arrière et adossez-le à la ville». J'arrivai dans ce moment; le régiment commençait son mouvement, que je fis achever. Les feux des bivouacs ennemis placés sur le revers d'une montagne à une portée de canon nous annoncèrent la présence de toute l'armée russe, que nous évaluâmes à soixante-dix mille hommes. Aussitôt que le plus petit jour leur permit de nous voir, ils firent sur notre ligne un feu d'artillerie si bien nourri que les boulets et les obus tombaient comme la grêle. Mon régiment étant trop à découvert, je le fis avancer de quelques pas pour le placer dans un petit ravin d'où il ne pouvait plus être vu. Le bruit de l'artillerie fit accourir nos généraux, dont aucun n'était encore à son poste. L'artillerie française n'étant pas encore en batterie, son silence encourageait celle de l'ennemi, qu'on voyait se rapprocher de nous. L'on me fit mettre en colonne dans une des rues de la ville, mais tout prêt à en déboucher. Les pertes que le 26e avait faites les 6 et 7 ne lui permettant plus de se battre en ligne, il ne fut plus employé le 8 qu'en tirailleurs, qui furent opposés aux tirailleurs russes. J'envoyai deux compagnies par bataillon, que je faisais relever par deux autres après une heure de combat. Les différents corps d'armée français arrivaient de plusieurs points; notre artillerie était en batteries de pièces de 12 dans le cimetière abandonné par les Russes; elle dominait la ville; les obusiers et pièces de bataille étaient sur la même ligne que l'infanterie et faisaient un feu épouvantable. La neige survint avec une telle abondance qu'on n'y voyait pas à plus de trente toises. Les deux armées s'approchèrent; le centre des Français était en colonne d'attaque et les ailes en bataille. L'affaire devint générale; le fort de la mêlée se trouvait un peu sur ma droite au moment où la neige tombait à gros flocons. Je faisais partie d'un groupe d'officiers dans lequel se trouvait le général de brigade Amey, qui me dit à l'oreille : «Voulez-vous boire la goutte ? — Volontiers. — Eloignons-nous un peu, car j'ai si peu d'eau-de-vie que je ne pourrais en offrir à tous ces messieurs». A peine avions-nous fait trois pas qu'un boulet tomba dans le groupe que nous quittions et coupa les deux jambes à un capitaine de grenadiers et une jambe à un autre officier.
Après des prodiges de valeur et une perte immense de part et d'autre, l'ennemi se retira sur Koenigsberg, nous laissant maîtres du terrain. Quoique cette bataille n'ait pas eu pour nous d'autres résultats, elle n'en mérita pas moins de prendre un rang distingué dans les fastes de la Grande Armée. Le lendemain l'Empereur vint visiter le champ de bataille à huit heures du matin; il le parcourut dans le plus grand détail. Les troupes étaient sous les armes à la place où elles avaient combattu et bivouaqué. Mon général de brigade ayant été blessé, je le remplaçai momentanément. En arrivant près de moi, l'Empereur me demanda si mon régiment avait beaucoup souffert : «Sire, j'ai encore perdu hier trois cents hommes. — Dans ce nombre n'y en a-t-il pas beaucoup qui ont conduit des blessés ? — Peu, Sire; je l'avais expressément défendu. — Combien d'hommes présents ? — Neuf cents». Nous restâmes le 9 et le 10 sur le terrain. Après la revue de l'Empereur, à laquelle se trouvait le général Candras, mon ancien colonel au 4e de ligne, je mis pied à terre pour aller le rejoindre; nous nous embrassâmes en nous félicilant de nous retrouver sains et saufs après la sanglante journée de la veille. Il me proposa de partager son logement et ses ressources, ce que j'acceptai avec empressement. Je rencontrai ensuite nombre d'officiers du 4e qui m'entourèrent en me donnant mille témoignages d'amitié, exagérant ma conduite au combat de Hoff, à la prise et à la bataille d'Eylau. Les temps étaient bien changés; la jalousie que la plus grande partie de ces messieurs m'avaient témoignée autrefois, avait fait place à des sentiments que tout bon camarade pouvait avouer.
Il n'entrait pas dans les plans du chef de l'armée de poursuivre l'ennemi. Ou l'armée dut-elle à la rigueur de la saison le repos qu'elle prit pendant le reste de l'hiver ? Notre cavalerie suivit les Russes jusqu'à Koenigsberg pendant que l'armée se retira derrière la Passarge. Le quartier général du 4e corps fut établi à Elbing et le quartier impérial à Osterrode. Je pris mon cantonnement au village de Samvod et je fus logé chez le ministre protestant, qui avait une femme encore fort jolie et un fils de vingt ans. Cette petite famille était fort respectable, mais peu riche et logée fort à l'étroit. Ce fut chez ces braves gens qu'on essaya de nous faire adopter un usage prussien qui consiste à manger sans boire et à boire sans manger. On ne mettait pas de verres sur la table, mais après le repas on se plaçait près d'un buffet où l'on buvait la bière tout en fumant. Je cherchais à débarrasser le ministre de notre présence, et dans ce but j'envoyais l'officier chargé des reconnaissances à la découverte d'un gîte plus convenable. Il m'écrivit qu'au village de Sassen je trouverais dans un petit château appartenant à Mme la comtesse de Dhona, non seulement un beau logement, mais des domestiques qui me seraient d'un grand secours. J'y envoyai un adjudant qui y établit avec moi l'officier payeur, le chirurgien-major et le capitaine de carabiniers; on mit aussi dans le village les sapeurs, la musique et une demi-compagnie de carabiniers; les habitants n'étaient point surchargés. La comtesse et sa famille étaient à Elbing. Je sus bientôt que la maîtresse de la maison habitait ordinairement son château, qu'elle avait quitté avec bien du regret; qu'elle y avait ses habitudes; qu'elle était âgée et fort impotente. Je m'empressai de lui écrire pour la prier de rentrer chez elle, où je ferais tout ce qui dépendrait de moi pour qu'elle y vécût en paix; que nous étions loin de considérer comme ennemis les paisibles habitants des campagnes ; que si ma présence dans son château la gênait, je chercherais à me caser ailleurs, et qu'elle et les siens n'en seraient pas moins protégés dans leurs personnes et dans leurs biens. Je remis cette lettre au majordome, qui envoya un exprès à Elbing, et le surlendemain j'eus le plaisir de voir arriver Mme de Dhona, madame sa fille, femme d'un major au service, Mme d'Hanenfeld, sa nièce, dont la fille, âgée de quinze ans, promettait d'être une des plus belles femmes de son temps. Je fus donner la main à Mme la comtesse pour l'aider à descendre de voiture. Elle me dit : «Monsieur le colonel, votre lettre m'a inspiré la plus grande confiance; nous venons nous mettre sous votre protection». Je lui confirmai ce que j'avais eu l'honneur de lui écrire, et j'ajoutai que je plaignais trop sincèrement les populations sur lesquelles pesaient des armées étrangères pour ne pas en alléger le poids quand j'en avais le pouvoir; que je la suppliais de croire qu'elle ne trouverait que des amis chez elle. Nous occupions le rez-de-chaussée, où nous n'étions pas fort au large; mais nous y étions très tranquilles et vivant dans la meilleure intelligence avec nos hôtesses, qui veillaient assidûment à nos besoins.
Nous restâmes environ trois mois dans ce cantonnement, pendant lesquels le feu prit un jour à une cheminée qui creva dans les greniers et qui faillit incendier le château. Les sapeurs de mon régiment et les carabiniers qui étaient cantonnés dans le village vinrent promptement au secours et se rendirent maîtres du feu; il y eut peu de dégâts. En reconnaissance de ce service, notre digne hôtesse voulut donner une fête aux militaires cantonnés à Sassen, et me pria instamment de l'y autoriser. On était alors dans les premiers beaux jours du printemps. Il y avait, en face du château, un fort beau lac de forme ovale, au delà duquel était une forêt baignée par ses eaux. Ce lieu fut choisi par la comtesse pour l'exécution de son projet. Il y avait dans la forêt une large tranchée qui formait une perspective très pittoresque; ce fut là que les danses s'organisèrent. Les paysannes des environs, invitées par la comtesse, accoururent en habits de fête; elles étaient toutes connues des soldats de leur cantonnement, dont elles ne redoutaient plus la barbe et les longues moustaches. Nous dînâmes au son de la musique du régiment; on dansa, on but plus de bière que de vin; il n'y eut point de querelles, tout se passa dans la joie et dans le meilleur ordre. Les dames du château voulurent rester jusqu'à la fin. Un coup de caisse rallia tout le monde; la troupe embarqua d'abord, reconduite par la musique, qui vint ensuite rechercher ces dames pour les ramener chez elles.
Ces sortes de plaisirs n'étaient pas journaliers; il y avait malheureusement le revers de la médaille. Les réquisitions pour l'armée, en toutes sortes de grains et fourrages, se renouvelaient souvent. La comtesse me fit part de sa détresse pour nous et pour sa famille. Elle me dit, avec l'accent de la bonté, qu'elle serait désolée si elle ne pouvait subvenir à tous nos besoins, et elle me pria de lui permettre de faire remplir de foin, de paille et d'avoine, deux chambres qui avoisinaient son appartement. Non seulement j'y consentis, mais je fis aider ses gens par les miens. L'on ne pouvait pénétrer dans les nouveaux magasins qu'en passant par la chambre de Mme de Dhona, qui était tendue d'une tapisserie qui recouvrait la porte de communication et n'en laissait pas soupçonner l'entrée. La comtesse me dit que tout cet approvisionnement était pour mes chevaux; mais j'eus soin qu'il ne fût pas gaspillé, désirant en laisser à mon départ autant qu'il serait possible, quoiqu'il n'y eût, dans les écuries du château, de bestiaux d'aucune espèce; Mme de Dhona les avait fait sans doute évacuer sur Elbing. Elle me dit un jour qu'elle n'était pas tranquille sur l'avenir; que ses champs n'étant point encore ensemencés, elle craignait une misère affreuse pour l'année suivante. Je lui dis qu'il fallait envoyer semer, et je fis escorter ses voitures par quatre hommes et un caporal en donnant pour consigne à ce dernier, s'ils étaient rencontrés par des réquisitionnaires, de leur dire qu'il conduisait ces grains dans les magasins de l'armée. Ils ne furent pas rencontrés, et les terres furent semées.
Mme de Dhona avait une fille mariée au jeune baron de Ferkelsamb, propriétaire de la terre de Boditten, voisine de celle de la comtesse. Nous allions souvent avec ces dames y prendre le café, le thé ou le punch. Ce jeune baron était capitaine de cavalerie au service de Prusse; il me témoignait beaucoup d'amitié en retour des égards que j'avais pour sa belle-mère. Mme d'Hanenfeld avait un fils à l'École militaire de Culm, sur la Vistule; elle me pria de le recommander au général français qui y commandait, ce que je fis avec beaucoup d'empressement. Pendant mon séjour à Sassen, ces dames eurent la bonté de travailler pour moi; elles me firent des chemises, dont j'avais acheté la toile et la mousseline; elles me brodèrent des jabots et me tricotèrent divers objets, entre autres un sac à tabac à fumer, autour duquel était cette devise en filigrane : «Vivez heureux et n'oubliez pas vos amis». Il y a trente-deux ans de cela, et je me sers encore tous les jours de ce sac. Enfin, il n'est sorte d'attentions dont elles ne me comblèrent; longtemps après les avoir quittées, je correspondais encore avec Mme de Dhona ..." ("Souvenirs de guerre du Général Baron Pouget", publiés par Mme de Boideffre née Pouget, Paris, Librairie Plon, 1895).

Emplacement des troupes de l'Empire français à l'époque du 1er avril 1807
Infanterie légère
Numéros des Régiments, et noms des Colonels
Majors, Chefs de Bataillon et Quartiers-maîtres
Numéro des Bataillons
Emplacement, et conscription de l'an 1807
Division Militaire
26e Pouget

Pechery
Brillat
Baudinot
Guertzmayer
Bettinger

Major
1er
2e
3e
Quartier-maître




A Strasbourg
Conscrits du Mont-Blanc


3e Division, 1er Corps
3e Division, 1er Corps
25e

Le Colonel Pouget écrit : "Les beaux jours nous ramenèrent à de nouveaux combats ; mais en quittant Sassen, j'y laissai quatre hommes et un caporal pour sauvegarder le château jusqu'après le passage de l'armée, avec ordre de me rejoindre le plus tôt possible. Nous fûmes camper ou, pour mieux m'exprimer, baraquer sur la lisière d'un bois, près de Mohrungen; quinze jours après, l'armée marcha sur la Passarge, dont la rive droite était occupée par l'armée russe. Nous fûmes dirigés sur Heilsberg, où l'ennemi nous attendait à l'abri de quelques redoutes; nous avions alors les Prussiens en face. Avant de nous mettre en ligne, nous eûmes quelques combats à soutenir; le 9 juin, les armées étaient en présence. Nous bivouaquâmes sur le terrain ..." ("Souvenirs de guerre du Général Baron Pouget", publiés par Mme de Boideffre née Pouget, Paris, Librairie Plon, 1895).

Le 10 juin 1807, le 26e Léger est à Heilsberg : le Colonel Pouget, le Chef de Bataillon Baudinot et 7 Officiers sont blessés.

Le Colonel Pouget raconte : "... le 10 la bataille s'engagea. Menacés par la cavalerie, mes deux bataillons furent disposés en carrés, l'un sous le commandement de mon général de brigade (Note : Ledru des Essarts), et l'autre sous mon commandement. En approchant d'une redoute, je fis déployer mon bataillon, qui franchit fossé et talus, pénétra dans l'intérieur et s'empara de quatre pièces de canon et de deux obusiers. J'étais à cheval et je tournais la redoute, quand déjà mes tirailleurs étaient à plus de cent pas en avant; une charge de cavalerie prussienne fondit sur eux et fit quelques prisonniers, au nombre desquels se trouvait mon frère; mais le gros du bataillon, maître de la redoute, la repoussant par sa mousqueterie, et notre cavalerie lancée sur les Prussiens, leur reprirent bientôt les prisonniers qu'ils n'avaient pas gardés cinq minutes. J'eus un cheval tué sous moi par un biscaïen qui me toucha la cuisse gauche à la partie interne, ce qui m'empêcha d'en monter un autre. Mon premier bataillon faisait merveille sur la droite, à deux cents toises de moi; il était resté en carré et soutenait glorieusement l'honneur du 26e; le grand-duc de Berg (Murat), qui se trouvait sur ce point, le maréchal Soult, les généraux de division Legrand et Lasalle, le général Ledru, pressés par une charge de la garde royale prussienne, se réfugièrent dans son carré. En y pénétrant, le grand-duc dit : «J'entre ici comme dans un fort». Ce bataillon avait pour chef M. Brillat, que nous avons déjà vu à Auslerlitz et à Hoff. Il recommanda à sa troupe le plus grand sang-froid et de ne tirer qu'à son commandement; il attendit l'ennemi à vingt pas et fit faire feu si à propos qu'il culbuta presque toute cette cavalerie et fit rétrograder le reste. Quelques cavaliers arrivèrent jusqu'au carré, qui les reçut la baïonnette croisée. Le terrain resta jonché d'hommes et de chevaux. Notre cavalerie se lança à leurs trousses, fit des prisonniers et leur tua encore beaucoup de monde. Ainsi finit ce combat qui aurait mérité le nom de bataille. J'avais assez à faire sur le terrain que nous occupions sans m'inquiéter de ce qui se passait ailleurs, et je dirai à ce sujet que je n'ai jamais pu comprendre comment un officier général ou un chef de corps pouvait rendre compte de ce qui se passait à sa droite ou à sa gauche, voire sur toute la ligne de bataille, quand il avait tant à s'occuper de l'action dans laquelle il jouait un rôle et qui employait suffisamment ses deux yeux. Il y a pourtant de ces gens qui prétendent avoir tout vu, tout entendu et tout fait. Il y avait peu de régiments d'infanterie dans l'armée plus aguerris que le mien contre les charges de cavalerie. Ces sortes de combats étaient des parties de plaisir pour mes chasseurs et leur fournissaient matière à quolibets. Il était plaisant de les entendre avant et après une charge. Je perdis au combat d'Heilsberg, tant tués que blessés, huit officiers, dont le chef de bataillon Baudinot, et quatre cent dix-sept hommes. L'ennemi se retira ensuite sur Friedland, où les principales forces de la Grande Armée la suivirent. La division Legrand se porta sur Heyliguenbeil pour balayer les bords du Frisch-Hoff et refouler jusqu'à Koenigsberg tout ce qu'elle rencontrerait. Ne voulant pas quitter mon régiment, quoique blessé, je le suivais, étendu sur un léger chariot du pays, traîné par un cheval. Le maréchal Soult passant près de moi me dit : «Je sais que vous avez été touché, colonel, rendez-vous à Elbing et faites-vous soigner». Quoique ma cuisse se fût fort enflée, je persistai à rester près de mon régiment; mais comme il prit à travers champs, où mon chariot ne put le suivre, je fus obligé de me mettre à la suite d'un nombreux convoi de bagages, de vivandières et de je ne sais quelle sorte de gens qui croyaient aller prendre Koenigsberg sans rencontrer d'obstacles; cette ville avait un grand attrait pour les femmes et surtout pour les vivandières.
La tête de ce convoi crut apercevoir quelques partis de cavalerie ennemie; la peur s'empara de cette foule, puis l'alarme se répandit et le sauve-qui-peut devint général. Toutes les voitures firent volte-face, s'accrochant, s'encombrant, au point de ne plus pouvoir bouger de place. Alors ce furent des cris, des hurlements; on se ruait les uns sur les autres; jamais je n'avais vu ni ne vis depuis panique semblable. Mon conducteur, paysan des environs, eut aussi une frayeur mortelle et voulut me faire suivre le mouvement; mais quoique ne pouvant me tenir debout, je mis l'épée à la main; le docteur Amat et mes domestiques tirèrent aussi le sabre contre lui pour le mettre à la raison, mais il préféra quitter la partie et, se glissant à travers les voitures, il abandonna son cheval et son char. Un de mes domestiques nous tira de ce pêle-mêle; mon paysan, qui ne nous perdait pas de vue, vint alors tout tremblant reprendre la bride de son cheval et ne nous quitta plus
" ("Souvenirs de guerre du Général Baron Pouget", publiés par Mme de Boideffre née Pouget, Paris, Librairie Plon, 1895).

Le 14 juin 1807, le 26e est à l'affaire de Königsberg ; il a 4 Officiers blessés. Le Colonel Pouget raconte : "Le 14 juin, le 26e s'approcha de Koenigsberg; mes voltigeurs se glissèrent jusqu'au pied d'une redoute qui en défendait l'approche; elle était armée, entre autres pièces, d'un canon de gros calibre qui devait balayer l'entrée du faubourg. Nous arrivâmes jusqu'à une demi-portée sans qu'elle fit feu, parce que nous étions abrités par quelques maisons; nous n'y fûmes point inquiétés, ce qui nous étonna fort. Ce silence nous fut expliqué par le gain de la bataille de Friedland, qui eut lieu le même jour (14 juin 1807). La garnison évacua la place, où nous entrâmes le 16. L'ennemi se retira sur la rive droite du Niémen, où les Français le suivirent, et bientôt on parla de paix. Les souverains de Prusse et de Russie, qui s'étaient retirés à Tilsitt, demandèrent une entrevue à l'empereur Napoléon; elle eut lieu sur le Niémen, où les accords se firent, et la paix fut signée le 21 juin 1807" ("Souvenirs de guerre du Général Baron Pouget", publiés par Mme de Boideffre née Pouget, Paris, Librairie Plon, 1895).

 

C/ 1808-1809 : les années de paix

Le Colonel Pouget raconte : "La division Legrand se porta sur la route de Tilsitt, où elle baraqua. Je restai dans Koenigsberg pour me faire soigner; j'y logeai chez le banquier Simpson, Anglais d'origine, Langgasse, 387, où je fus très bien. M. le maréchal Soult, établit son quartier général dans cette ville; il eut la bonté d'envoyer souvent un aide de camp pour avoir de mes nouvelles. Quinze jours de soins et de repos me mirent en état de pouvoir reprendre le cheval. J'en profitai pour aller visiter mon régiment et faire quelques promenades dans la ville, qui est fort belle et dans laquelle nous restâmes un mois. Nous jouissions enfin des douceurs de la paix, qui nous mit en bons rapports avec nos hôtes. Ce fut à Koenigsberg que Mme Simpson, mon hôtesse, voulut bien m'acheter des fourrures de martre et des services damassés, que j'expédiai en France par un détachement de mon régiment que j'envoyais au dépôt à Strasbourg.
Avant de lever le camp, l'Empereur vint passer en revue la division Legrand, où je ne manquai pas de me trouver. Ce fut là que je connus de quelle importance était un colonel sous un souverain qui connaissait par leur nom tous les chefs de corps. Pendant la revue de mon régiment, je suivais d'assez près Sa Majesté pour répondre à ses questions, ce qui était une règle pour tous les chefs de corps. Je ne fus pas peu surpris d'entendre le maréchal Soult demander le grade de chef de bataillon pour un capitaine de carabiniers, s'étayant du dévouement de cet officier pour la personne de l'Empereur et de la recommandation du maréchal Bernadotte, alors prince royal de Suède. L'Empereur se retourna vers moi et dit au maréchal en me montrant : «Laissez le soin de l'avancement de cet officier à son colonel, qui ne l'oubliera pas lorsqu'il le méritera». Je ne dissimule pas que j'éprouvai un sentiment de satisfaction de ce refus, parce que M. le maréchal n'avait pas cru devoir m'associer à la sollicitation de cette faveur.
La revue passée, je retournai chez moi, où je fus visité par M. le comte de Dhona-Lauch, parent de ma digne hôtesse de Sassen; il m'offrit d'être mon cicerone dans Koenigsberg, ce que j'acceptai avec empressement; il me fit voir ce qu'il y avait de plus intéressant, entre autres le château, qui avait appartenu autrefois à l'Ordre teutonique et qui était devenu depuis une résidence royale. Il y avait une belle bibliothèque, où on me fit lire plusieurs lettres autographes du Grand Frédéric au général Lamotte-Fouquet, écrites en français fort lisiblement et d'un style très amical. Elles étaient datées de novembre et décembre 1750 et de janvier 1751. J'ai beaucoup vu à Koenigsberg, outre le comte de Dhona-Lauch, M. le président d'Auerswald et Mme la conseillère de Schonen, sa fille, parents de ma bonne hôtesse de Sassen
" ("Souvenirs de guerre du Général Baron Pouget", publiés par Mme de Boideffre née Pouget, Paris, Librairie Plon, 1895).

Situation en juillet 1807 (côte SHDT : us180707)

Chef de corps : POUGET, Colonel - Infanterie
Conscrits des départements du Mont Blanc - de Montenotte de 1808
PECHERY : Major - Infanterie
BETTINGER : Quartier maître trésorier

- 1er Bataillon : Chef de Bataillon Brillat - Grande armée - 4e Corps - 3e Division

- 2e Bataillon : Chef de Bataillon Baudinot - Grande armée - 4e Corps - 3e Division

- 3e Bataillon : Chef de Bataillon Guerstmayer - Grande armée - 4e Corps - 3e Division

Le Colonel Pouget raconte "Nous quittâmes la vieille Prusse dans les premiers jours de juillet pour venir cantonner sur la rive gauche de la Passarge; mon régiment fut établi à Braunsberg, où nous arrivâmes le 1er août. Je logeai chez le médecin Zeiliger, vieillard fort respectable dont j'eus à me louer. Il avait été chirurgien-major de la garde du roi de Prusse. Il aimait son pays, c'est assez dire. Nous eûmes des égards l'un pour l'autre; mais nous ne nous vîmes pas.
Ce fut pendant le séjour de trois mois et demi que nous fîmes dans cette ville que nous vîmes passer M. le comte Tolstoy, lieutenant général au service de Russie, envoyé par l'empereur Alexandre comme Ambassadeur près de l'empereur des Français. Il fut reçu avec les honneurs dus à son caractère. Un piquet de mes carabiniers fut mis à sa porte; mon général de brigade, le baron Ledru, convoqua les chefs du 26e pour l'accompagner dans une visite qu'il voulait faire à M. l'ambassadeur, après lui avoir préalablement fait demander s'il voulait bien nous recevoir, ce qu'il agréa de la meilleure grâce du monde. Il prit la peine de faire descendre ses malles pour faire une toilette. Notre général l'invita à dîner. Pendant le repas, on parla guerre: l'ambassadeur, qui venait de commander un corps d'armée, dit très poliment qu'il était impossible d'avoir affaire à des troupes plus braves qu'aux troupes françaises; que leur tactique était surtout si savante qu'elle contribuait beaucoup à leurs succès; qu'il avouait avec franchise que les Russes avaient beaucoup acquis à guerroyer contre elles, mais qu'ils étaient encore fort éloignés d'avoir leur science, et qu'il fallait encore au moins deux campagnes à leurs généraux, contre d'aussi redoutables adversaires, pour pouvoir entrer en parallèle. Il ajouta qu'il avait été honteux pour son compte d'échouer dans un combat qu'il avait eu à soutenir le 6 février, avant-veille de la bataille d'Eylau, attendu qu'il était en force bien supérieure; qu'il y avait perdu quatre pièces d'artillerie, le champ de bataille et plus de quatre mille hommes tués où blessés. Le général Ledru, qui souriait pendant le récit en me regardant, dit à l'ambassadeur : «Voilà ce colonel à qui vous avez eu affaire, et qui n'a pas moins à se plaindre de vos troupes, qui se sont conduites avec la plus grande bravoure; il a bien failli pour son compte rester sur la place». L'ambassadeur me fit mille compliments que je ne considérai que comme tels, et lorsqu'on se leva pour prendre le café, il vint me prendre la main, m'embrassa en me disant : «Tout sauvages que l'on dit que nous sommes, nous n'en savons pas moins honorer la bravoure et le mérite dans nos ennemis». Il me pria d'être bien persuadé de cette vérité. Je lui répondis par un compliment pour lui personnellement et pour l'armée russe.
Pour ne plus revenir sur ce combat de Hoff, je vais rapporter une anecdote relative au 26e léger, que le lecteur appréciera.
Après la paix deTilsitt, l'Empereurse rendit à Paris, où il fut complimenté par tous les grands corps de l'Etat. La Cour de cassation se présenta, et après la harangue de son président et la réponse du prince, un des conseillers de cette cour, M. Brillat-Savarin, dit à l'Empereur : «J'ai un frère qui a été assez heureux pour prendre part à cette glorieuse campagne. — Dans quel régiment ? — Sire, il est chef de bataillon au 26e d'infanterie légère. — Bien ! répliqua l'Empereur; c'est un régiment qui a fait des merveilles sous mes yeux à Lubeck, près d'Eylau, et à Eylau».
Je reviens à M. l'ambassadeur. Le diner fini, nous l'accompagnâmes jusqu'à sa voiture: j'ai beaucoup regretté de ne l'avoir pas vu à Saint-Pétersbourg lorsque j'y fus envoyé en 1812.
Pendant mon séjour à Braunsberg, mes occupations militaires n'étaient pas tellement multipliées que je ne pusse trouver quelques moments pour visiter les environs. Le 17 septembre, je fus à Fraunberg (Vieille-Prusse), petite ville bâtie près de Frichshoff, où j'avais un demi-bataillon cantonné; cette ville est devenue d'une célébrité européenne par le résidence de l'astronome Copernic et où il mourut en 1543, à l'âge de soixante-treize ans. Il était chanoine de la cathédrale, et le chapitre dont il était membre lui éleva dans cette église un tombeau qui est entretenu avec soin. On montre encore une petite chambre dont il faisait son observatoire et que j'ai visitée avec le plus vif intérêt. Je fus rendre mes devoirs à M. de Hatten, évêque suffragant de l'évêché de Diane, en Afrique, et à M. de Mathi, émigré français, fort aimables tous deux et très instruits; j'avais plusieurs fois reçu leur visite à Braunsberg.
Avant de quitter ces parages, il faut que je rapporte un fait qui caractérise on ne peut mieux l'esprit des militaires prussiens. Un jour, mon général me proposa une promenade vers le village où étaient cantonnés les hussards d'avant-garde de l'armée prussienne. Nous allâmes jusqu'à leur vedette, car ces messieurs se gardaient comme si nous étions encore en guerre. Nous fûmes aperçus par des officiers du régiment qui était, autant que ma mémoire peut me le rappeler, les hussards de Zeckler. Ces officiers nous abordèrent très poliment et nous invitèrent à gagner leur cantonnement, qui était à trois cents toises environ, nous assurant que leur colonel serait très flatté de l'honneur que nous lui ferions. Nous acceptâmes et nous fûmes en effet très bien reçus. Le punch fut à l'instant même commandé et bientôt servi. La conversation, qui s'animait à mesure de la disparition des verres de punch, tomba sur les actions de guerre; ces messieurs ne tarirent pas sur leurs glorieux faits d'armes et, s'échauffant de plus en plus, finirent par dire que l'armée prussienne n'avait jamais été battue. La position de ces messieurs, qui manoeuvraient à notre commandement, aurait dû leur faire comprendre que nous savions à quoi nous en tenir. Nous nous contentâmes, le général et moi, d'échanger un regard, et nous laissâmes ces braves se pavaner tout à leur aise; nous étions chez eux et nous n'avions pour escorte que deux domestiques. Cette fanfaronnade est parfaitement en harmonie avec ce que m'ont dit plusieurs fois les dames prussiennes elles-mêmes. Elles étaient généralement étonnées de la modestie des officiers français et disaient que, si les leurs en avaient fait autant que nous, ils seraient inabordables, puisque battus et vaincus comme ils étaient, leur vanité et leur orgueil ne se pouvaient supporter. Ceci et l'aiguisement des sabres sous les fenêtres de l'ambassadeur français à Berlin n'a pas besoin de commentaire; le lecteur est suffisamment éclairé sur le caractère de nos belliqueux voisins.
Je mis à profit mes loisirs en allant faire une visite à Mme de Dhona, quoique je fusse à quinze lieues de chez elle; je fus reçu à bras ouverts et restai quarante-huit heures auprès de ces dames. J'avais parcouru les campagnes, où l'on était en pleine moisson; la comtesse me fit remarquer combien j'avais eu raison de lui permettre d'ensemencer ses terres, car, dit-elle, cette récolte est encore pour vous; elle est déjà mise en réquisition. Cette nouvelle me contrista. Je fis mes adieux à mes anciennes hôtesses, bien persuadé que je ne devais plus les revoir.
" ("Souvenirs de guerre du Général Baron Pouget", publiés par Mme de Boideffre née Pouget, Paris, Librairie Plon, 1895).

Situation en octobre 1807 (côte SHDT : us180710)

Chef de corps : POUGET, Colonel - Infanterie
Conscrits des départements du Mont Blanc - de Montenotte de 1808
PECHERY : Major - Infanterie
BETTINGER : Quartier maître trésorier

- 1er Bataillon : Chef de Bataillon Brillat - Grande armée - 4e Corps - 3e Division

- 2e Bataillon : Chef de Bataillon Baudinot - Grande armée - 4e Corps - 3e Division

- 3e Bataillon : Chef de Bataillon Guerstmayer - Grande armée - 4e Corps - 3e Division

Le Colonel Pouget raconte : "Nous levâmes nos cantonnements sur la Passarge le 19 novembre pour nous retirer sur la Vistule. Notre première étape étant à Fraunsberg, M. de Hatten me demanda pour loger chez lui; nous nous quittâmes le lendemain matin fort satisfaits l'un de l'autre. Le 20, nous nous dirigeâmes sur Elbing, où nous arrivâmes qu'il faisait presque nuit. Je conduisis mon régiment sur la place, en face du logement de mon général de division. Je fis faire une fausse manoeuvre parce que je rencontrai des obstacles que je n'avais pas aperçus d'abord et qui étaient des mares d'eau; puis je donnai l'ordre du départ pour le lendemain. En ce moment un aide de camp du général vint me donner l'ordre de me rendre chez lui avec mes chefs de bataillon. Je crus d'abord que c'était pour me reprocher de n'avoir pas su tirer parti de mon terrain; mais cette idée s'évanouit bien vite, le général Legrand n'était pas si vétilleux. Nous trouvâmes dans son salon tous les généraux et officiers supérieurs de sa division, qui devaient dîner chez lui. C'étaient MM. les généraux Ledru et Lamartillière; l'adjudant-commandant Cosson, chef d'état-major; les colonels Ravier et Blamont et leurs chefs de bataillon. Aussitôt que le général de division me vit, il vint à moi et me dit : «Colonel, il y a bien longtemps que je ne vous ai vu; je suis bien aise que notre première entrevue ait lieu en présence de tous ces messieurs». Ce début, qui me semblait étudié, m'intrigua. «Je vous apprends que nous perdons notre général en chef le maréchal Soult. Il partira incessamment pour le Portugal; il m'a chargé de faire ses adieux aux chefs d'une armée qu'il affectionnait. Vous, colonel Pouget, vous avez été particulièrement distingué par le maréchal; il m'a expressément chargé de vous témoigner son extrême satisfaction de votre manière de servir et de vous dire qu'il n'avait jamais eu que votre éloge à faire; que vous aviez totalement régénéré votre régiment; qu'il vous citait à son armée comme un modèle; qu'il regrettait de ne pouvoir vous le dire de vive voix, mais qu'il me chargeait d'être son interprète, ce que je fais avec grand plaisir en présence de tous les chefs de ma division, et comme une justice que je vous rends aussi personnellement».
Je ne pus entendre des choses aussi flatteuses sans réprouver la plus vive émotion; il me fut impossible d'y répondre. Je cachai cette émotion dans mon mouchoir, et, au moment où je retrace cette entrevue (1838, vingt-neuf ans après), j'en éprouve encore assez pour être obligé de poser la plume et de remettre ma narration au lendemain.
Le 21, nous nous arrêtâmes à Christbourg, où nous restâmes quelques jours pour donner le temps de nous préparer des cantonnements sur la rive gauche de la Vistule, cantonnements qui devaient avoir une certaine durée. Je logeai chez le major de Zobser, où je ne trouvai d'abord que madame et mademoiselle sa soeur. M. de Zobser ne se présenta qu'au bout de quelques jours. Madame m'offrit sa table moyennant une indemnité convenue, ce que j'acceptai; la ville m'en donnait une en argent. Nous quittâmes, dix jours après, ce cantonnement pour passer la Vistule, dont nous n'étions qu'à six lieues. Après avoir passé par Marienbourg, ancienne résidence des chevaliers teutons, et traversé la belle et fertile île de Nogat, formée par un embranchement de la Vistule, nous arrivâmes à Dirschau, petite ville où je fis provisoirement ma résidence. Comme je ne connaissais nullement le pays, je fus obligé d'envoyer un adjudant-major à la découverte avec mission de me dresser une carte, tant bien que mal, afin de pouvoir cantonner convenablement mon régiment. Je chargeai de ce travail M. Bourgnon, qui en quatre jours parcourut plus de vingt lieues et me fit une carte qui indiquait exactement la position des villes, villages, maisons isolées; le nombre de leurs habitants, leurs ressources; enfin je fus à même de faire un travail tellement sûr que je n'eus rien à y changer pendant l'espace de huit mois que durèrent nos cantonnements. Je quittai ensuite Dirschau, où mon général de brigade vint s'établir, et j'allai me caser de préférence au hameau de Dalwin, dans lequel il y avait une jolie propriété appartenant à un homme fort riche, qui faisait valoir ses terres à l'aide d'agents sur lesquels il exerçait une active surveillance. M. Plhenn jouissait d'une telle aisance qu'il tenait dans ses écuries quatre superbes chevaux de voiture qu'il faisait atteler tantôt à une berline, tantôt à une calèche ou à des traîneaux. Je fus bien reçu chez lui et assez bien installé; j'aurais pu choisir mieux, mais j'avais huit chevaux qui étaient parfaitement bien soignés et que je ne voulus pas déranger. En me plaçant à Dalwin, j'avais encore un autre motif pour y rester que je ne perdais pas de vue; c'était l'activité de ma correspondance avec mon général de brigade et mes chefs de bataillon; j'évitais des contremarches et des lenteurs dans le service. Ce mobile a toujours été assez puissant sur moi pour le préférer à mon bien-être.
Entre Dalwin et Dirschau, il y avait un petit hameau où Mme la comtesse de Mloska faisait sa résidence; elle occupait un château couvert en chaume et n'ayant qu'un rez-de-chaussée, avec ses six filles, une institutrice française et une demoiselle polonaise, noble mais pauvre, pour les servir. Dans ce pays, la noblesse pauvre ne déroge pas en servant d'autres nobles. Il y avait d'ailleurs de nombreux domestiques, tant hommes que femmes, pour les ouvrages plus pénibles. J'avais assigné ce cantonnement à un capitaine, très brave et digne homme, que j'avais fait le protecteur de ces dames, qui l'aimaient et l'estimaient beaucoup. Cette portion de pays que nous habitions et qui avoisinait Dantzig était autrefois Pologne et fut donnée à la Prusse, lors du partage de ce malheureux royaume; aussi l'amalgame des deux nations ne put-il jamais s'opérer : elles se détestaient cordialement. Dans le cours de mes visites de voisinage, je fus très froidement reçu chez les Prussiens et très chaudement chez les Polonais, qui me fêtèrent alternativement, entre autres Mme la comtesse de Mloska; M. le comte de Trembeski; M. le comte de Piwniski, en son château de Spengawski; M. de Pauvlanski, grand vicaire dePoméranie à Stenslauw.
Mon général de brigade (Ledru), avec qui j'étais en correspondance journalière, sachant que je ne mangeais que du mauvais pain de seigle et de la mauvaise viande, eut la bonté de m'envoyer tous les jours d'excellents vivres dont mes hôtes profitaient plus que moi, puisque nous mangions à la même table, qu'ils devaient entretenir à leurs dépens. J'avais des officiers logés à proximité de lacs, qui m'envoyaient très souvent de fort beaux poissons; d'autres, qui étaient chasseurs, m'envoyaient du gibier; j'avais une garde que je faisais chauffer, ainsi que mes domestiques et mes appartements, par le bois tiré des forêts qui m'avoisinaient. On voit combien j'allégeais la dépense que mes hôtes auraient été obligés de faire pendant mon séjour chez eux. En revanche, M. Plhenn me faisait boire d'excellents vins, de bon café et de fines liqueurs. Nous prenions aussi du porter, venu d'Angleterre par Dantzig; cette sorte de bière ne se buvait que dans des verres à pied, comme il est d'usage pour les vins étrangers. Mais ce qui charmait le plus mon hôte, c'est que lorsqu'il était frappé de réquisition pour la consommation de l'armée, je chargeais mon secrétaire, qui était fort intelligent, de veiller à ce que les employés n'eussent que le montant net de la réquisition, ce qui les déconcertait fort et satisfaisait beaucoup mon hôte. Avant mon arrivée, c'était un vrai brigandage; ils n'étaient contents que quand ils emportaient le double de ce qui était requis, dont ils faisaient leur profit. Ces employés étaient furieux contre moi, mais ils n'ont jamais osé se plaindre.
La famille de M. Plhenn se composait de sa femme et de cinq enfants dont l'aînée, qui était une fille, avait seize ans; ils avaient une institutrice prussienne qui parlait fort bien le français et qui l'avait enseigné aux enfants. La maison était assez jolie, recouverte en ardoise et isolée des écuries et des immenses engrangements renfermés dans la même cour. La vue principale donnait sur un assez vaste jardin dessiné à l'anglaise. Tous les officiers qui venaient me voir dînaient avec nous; l'heure était commode, nous nous mettions à table à midi et nous soupions à sept heures
" ("Souvenirs de guerre du Général Baron Pouget", publiés par Mme de Boideffre née Pouget, Paris, Librairie Plon, 1895).

Situation en janvier 1808 (côte SHDT : us180801)

Chef de corps : POUGET, Colonel - Infanterie
Conscrits des départements du Mont Blanc - de Montenotte de 1808
PECHERY : Major - Infanterie
BETTINGER : Quartier maître trésorier

- 1er Bataillon : Chef de Bataillon Brillat - Grande armée - 4e Corps - 3e Division

- 2e Bataillon : Chef de Bataillon Baudinot - Grande armée - 4e Corps - 3e Division

Le Colonel Pouget raconte : "Ce fut dans ce cantonnement que je reçus du prince Berthier, major général de l'armée, l'avis que, par décret du 17 mars 1808, l'Empereur m'avait nommé baron de l'Empire, avec don d'une dotation en fonds de terre en Westphalie, d'un revenu de 4,000 francs net, toutes charges et frais d'exploitation déduits. Lorsque cette nouvelle fut connue de mes hôtes, ils s'en réjouirent comme si elle eût concerné le chef de la famille lui-même. Ils voulurent donner un grand dîner suivi d'un bal. En revanche, la fête du fils aîné étant arrivée peu de temps après, je lui fis présent d'une belle montre en or.
J'étais souvent appelé à Marienbourg pour y présider le conseil de guerre; quand le temps était mauvais, mon hôte m'y faisait conduire dans une voiture à quatre chevaux, ou dans un traîneau dans le temps des neiges. Mais quand il faisait beau, je préférais faire la route à cheval. Je passai ainsi huit mois fort agréablement.
Ce fut dans l'hiver de 1807 à 1808 que j'éprouvai un accident qui eut pu avoir des suites très graves. J'étais venu de Dirschau à Marienbourg pour présider un conseil de guerre; j'avais dîné chez le général de division et passé le reste de la soirée chez mon ami l'adjudant-commandant Cosson. En rentrant chez moi par une nuit fort obscure et longeant les maisons de très près, je tombai d'une hauteur de neuf à dix pieds dans une descente de cave qui n'avait ni volets ni parapets. Je restai sur le coup un quart d'heure environ sans entendre passer quelqu'un que je pusse appeler pour me donner des secours. Je me remis assez pour remonter les escaliers de pierre sur lesquels je m'étais meurtri tout le corps, fracassé les deux bras et donné un coup horrible à la tête. J'arrivai chez mon hôte, où je reçus tous les soins possibles; le lendemain on me plaça dans une voiture pour me ramener à Dirschau, où j'achevai de me guérir
" ("Souvenirs de guerre du Général Baron Pouget", publiés par Mme de Boideffre née Pouget, Paris, Librairie Plon, 1895).

Situation en avril 1808 (côte SHDT : us180804)

Chef de corps : POUGET, Colonel - Infanterie
Garnison - dépôt : Petit dépôt à Metz
Conscrits des départements de l'Indre et Loire - du Maine et Loire de 1809
PECHERY : Major - Infanterie
BETTINGER : Quartier maître trésorier

- 3e Bataillon : Chef de Bataillon Guerstmayer à Strasbourg, 5e Division Militaire - Grande armée - Corps d'Observation des Côtes de l'Océan
Observations : Janvier 1808 : 4 Compagnies au 8e Régiment provisoire

- 1er Bataillon : Chef de Bataillon Brillat - Grande armée - 4e Corps Soult - 3e Division Legrand - 1ère Brigade Ledru
Observations : mai 1808 effectif sous les armes 29 Officiers et 867 hommes

- 2e Bataillon : Chef de Bataillon Baudinot- Grande armée - 4e Corps Soult - 3e Division Legrand - 1ère Brigade Ledru
Observations : mai 1808 effectif sous les armes 30 Officiers et 858 hommes

- 3e Bataillon : Chef de Bataillon Guerstmayer à Metz, 3e Division Militaire - Grande armée

Le Colonel Pouget raconte : "Ce fut dans ce cantonnement que je reçus du prince Berthier, major général de l'armée, l'avis que, par décret du 17 mars 1808, l'Empereur m'avait nommé baron de l'Empire, avec don d'une dotation en fonds de terre en Westphalie, d'un revenu de 4,000 francs net, toutes charges et frais d'exploitation déduits. Lorsque cette nouvelle fut connue de mes hôtes, ils s'en réjouirent comme si elle eût concerné le chef de la famille lui-même. Ils voulurent donner un grand dîner suivi d'un bal. En revanche, la fête du fils aîné étant arrivée peu de temps après, je lui fis présent d'une belle montre en or.
J'étais souvent appelé à Marienbourg pour y présider le conseil de guerre; quand le temps était mauvais, mon hôte m'y faisait conduire dans une voiture à quatre chevaux, ou dans un traîneau dans le temps des neiges. Mais quand il faisait beau, je préférais faire la route à cheval. Je passai ainsi huit mois fort agréablement.
Ce fut dans l'hiver de 1807 à 1808 que j'éprouvai un accident qui eut pu avoir des suites très graves. J'étais venu de Dirschau à Marienbourg pour présider un conseil de guerre; j'avais dîné chez le général de division et passé le reste de la soirée chez mon ami l'adjudant-commandant Cosson. En rentrant chez moi par une nuit fort obscure et longeant les maisons de très près, je tombai d'une hauteur de neuf à dix pieds dans une descente de cave qui n'avait ni volets ni parapets. Je restai sur le coup un quart d'heure environ sans entendre passer quelqu'un que je pusse appeler pour me donner des secours. Je me remis assez pour remonter les escaliers de pierre sur lesquels je m'étais meurtri tout le corps, fracassé les deux bras et donné un coup horrible à la tête. J'arrivai chez mon hôte, où je reçus tous les soins possibles; le lendemain on me plaça dans une voiture pour me ramener à Dirschau, où j'achevai de me guérir
" ("Souvenirs de guerre du Général Baron Pouget", publiés par Mme de Boideffre née Pouget, Paris, Librairie Plon, 1895).

Situation en juillet 1808 (côte SHDT : us180804)

Chef de corps : POUGET, Colonel - Infanterie
Garnison - dépôt : Petit dépôt à Metz
Conscrits des départements de l'Indre et Loire - du Maine et Loire de 1809
PECHERY : Major - Infanterie
BETTINGER : Quartier maître trésorier

 

- 1er Bataillon : Chef de Bataillon Brillat - Grande armée - 4e Corps Soult - 3e Division Legrand

- 2e Bataillon : Chef de Bataillon Baudinot - Grande armée - 4e Corps Soult - 3e Division Legrand

- 3e Bataillon : Chef de Bataillon Guerstmayer - Grande armée - 4e Corps Soult - 3e Division Legrand

- 4e Bataillon : Grande armée
Observations : Juillet 1808 : Carabiniers et Voltigeurs à Danzig, Grande Armée - Chasseurs au 8e Régiment provisoire, Armée d'Espagne

- 5e Bataillon à Metz - 3e Division Militaire, Grande Armée

De son côté, le Colonel Pouget écrit : "Ce fut à cette époque que Mme Pouget vint me rejoindre; elle fit le voyage avec sa femme de chambre et accompagnée d'un capitaine du régiment qui était au dépôt à Strasbourg. Lorsqu'elle eut passé Dantzig et qu'elle fut arrivée au premier village occupé par le 26e, l'officier qui y commandait s'empressa de l'accueillir, de lui offrir des rafraîchissements et de lui procurer des chevaux de relais. Je fus au-devant d'elle et j'eus un plaisir inexprimable à la presser dans mes bras; il y avait trois ans que je ne l'avais vue ! Elle éprouva peu d'ennui dans mon cantonnement; nous faisions souvent des promenades en voiture et recevions de nombreuses visites soit des officiers du régiment, soit des propriétaires voisins. Dans les premiers jours de juillet, je la conduisis à Dantzig, où elle fut accueillie par le comte Rapp, gouverneur, qui nous invita à dîner, et par le général baron Menard. commandant la place.
Ce fut pendant cette courte absence que l'ordre d'aller baraquer sur les hauteurs de Mewe arriva à mon cantonnement. Je m'étais mis en mesure pour ce changement prévu d'avance; j'avais fait construire la carcasse de ma baraque et il n'y avait plus qu'à la monter. Ce fut encore pendant mon séjour à Dirschau que je reçus l'ordre de former cinq bataillons de trois dont le régiment était composé. Ce travail exigeait une grande attention pour faire les divisions prescrites par l'instruction. Peu de régiments obtinrent l'approbation du général en chef et de l'inspecteur aux revues du corps d'armée. Je fus assez heureux pour remplir leurs intentions, et il fut mis à l'ordre de l'armée que le régiment qui remplissait le mieux les voeux du ministre de la guerre était le 26e d'infanterie légère; qu'il serait conséquemment pris pour modèle par tous les régiments d'infanterie de l'armée. Il est vrai de dire que je fus parfaitement secondé par le capitaine Gimont, chargé de la tenue des contrôles, officier aussi intelligent que brave, et qui eut une grande part dans cette minutieuse opération.
Immédiatement après notre retour de Dantzig, je donnai des ordres pour la levée de mes cantonnements. Le lieu sur lequel le camp fut tracé dominait Mewe, qui se trouvait entre ce camp et la Vistule, qui baignait cette petite ville située sur la rive gauche du fleuve. Mes sapeurs furent chargés de dresser ma baraque; elle fut conduite sur les lieux par les chevaux de culture de mon hôte. Le jour de notre départ, M. et Mme Plhenn voulurent nous accompagner jusqu'à l'abbaye de Pelplin, où nous devions coucher. Mme de Mloska et trois de mesdemoiselles ses filles voulurent aussi nous conduire jusqu'à l'abbaye, où nous arrivâmes dix maîtres contenus dans deux berlines et la calèche de ma femme. M. et Mme Plhenn, quoique protestants, furent aussi bien reçus que Mme la comtesse de Mloska, ardente catholique romaine, très proche parente de M. l'archevêque de Gnesen. Nous dînâmes fort bien, et la musique du 26e se fit entendre pendant le repas. Toutes ces dames couchèrent à l'abbaye, et, s'il y eut infraction à la règle, elles en furent bien punies, car elles furent si mal couchées et tellement rongées de vermine qu'elles ne purent fermer l'oeil de la nuit.
Le lendemain, après le déjeuner, nous prîmes congé de notre aimable escorte, avec projet de la part de tous de nous revoir au camp. M. le comte Legrand avait eu l'extrême bonté de faire marquer le logement de Mme Pouget dans Mewe, et il avait été parfaitement choisi. Il m'avait dit en riant que je pourrais tenir compagnie à ma femme, comptant assez sur mon zèle pour me trouver au camp et y rester autant que j'y jugerais ma présence nécessaire. Les habitants devaient nourrir leurs hôtes ou leur donner une rétribution en argent. Les magistrats de la ville en avaient fixé le montant, qui était relatif au rang du militaire logé. Mon propriétaire fut taxé à quatre thalers par jour, ou treize francs. C'était un vieux célibataire fort riche qui ne fit point de réclamation. Le chauffage et l'éclairage devaient aussi nous être fournis.
Malgré mon logement en ville, on n'en travailla pas moins avec beaucoup d'activité à ma baraque; elle était spacieuse et se composait d'une grande pièce d'entrée suffisante pour réunir au besoin tous les officiers du régiment; au fond de cette pièce, il y avait deux grands cabinets de travail, l'un pour moi, l'autre pour mon secrétaire; il y avait aussi une cave et un grand grenier. A vingt pas en arrière, j'avais une assez vaste remise pour ma voiture et mes chevaux quand il plaisait à ma femme de venir au camp. Devant, j'avais fait établir un banc et deux guérites pour mon factionnaire, de manière à l'abriter de quelque côté que vint la pluie. J'avais fait apporter quatre ou cinq cents sapins qui furent plantés en avenue et en diverses allées pour parvenir à ma baraque; elle était elle-même environnée d'arbres de moindre dimension qui formaient une sorte de jardin anglais. Cette espèce de bocage était peuplé d'oiseaux privés que les soldats y apportaient journellement. Il y avait entre autres une pie qui était tellement familière qu'elle nous suivait partout; elle volait tout ce qu'elle trouvait; un jour, ayant trouvé un canif, elle l'alla porter dans le grenier.
La toiture de ma baraque était de chaume et se terminait par une pointe, à laquelle était attachée une flamme tricolore dont le bout touchait terre par un temps calme; elle avait plus de vingt-cinq pieds de longueur et faisait un très bel effet quand elle était agitée par le vent. Toutes les baraques du camp étaient aussi terminées en pointe et surmontées d'un petit drapeau aux trois couleurs. Le 15 août 1808, nous célébrâmes la fête de l'Empereur. Un autel fut artistement et militairement construit au camp, et la messe y fut dite par le grand vicaire de Poméranie. Toutes les troupes de la division, généraux en tête, s'y trouvèrent. Après la messe, on exécuta des manoeuvres où l'artillerie et la mousqueterie se firent entendre, puis on fit aux troupes une distribution de vin et double ration de vivres. Le général Legrand avait fait construire dans le jardin attenant à sa maison une immense tente recouverte en coutil tapissée au dehors de verdure et au dedans de trophées, dans laquelle il fit servir un très beau dîner auquel il avait convié tous les officiers généraux et autres de tous grades; il y avait aussi un grand nombre de personnages prussiens et polonais et quelques dames (Note de Mlle Amélie Pouget : Ma mère occupait à ce dîner la droite du général Legrand. Elle était arrivée de France avec une coiffure à la Titus, qui était à la mode alors, et portait à cette fête une robe de tulle de soie lamée de rubans de satin blanc. Elle avait une figure et une tournure d'une distinction extrême. Elle trouva les dames prussiennes et polonaises avec les cheveux presque rasés; elles furent fort déconcertées lorsqu'elles virent la véritable mode française portée par ma mère). La santé de l'Empereur y fut portée avec enthousiasme; la musique de tous les corps se fit alternativement entendre. Le diner fut suivi d'un bal où toutes les jolies femmes des environs se montrèrent; il y avait aussi bal au camp; tout respirait la joie et la concorde; un temps magnifique favorisa cette belle journée. Je vis avec bonheur Mme Pouget se livrer au plaisir de la danse dans une de ces fêtes militaires qui lui étaient inconnues. Nos dames de Dalwin et Mmes de Mloska n'eurent garde d'y manquer. Ce fut quelque temps après que nous entendimes parler des conférences d'Erfurth, qui devaient avoir lieu entre les empereurs de France et de Russie. Le général de division, étant instruit que l'empereur Alexandre devait passer par Marienwerder, avait fait porter ses troupes près et en face du pont qui couvre la Vistule, pour lui rendre les honneurs militaires. Déjà elles bivouaquaient sur ce point depuis quarante-huit heures, quand le général soupçonna que l'autocrate pourrait fort bien se diriger sur Neuenbourg, petite ville située deux lieues plus haut, où se trouvait un pont volant. Il vint me donner l'ordre verbal de me porter sur cette petite ville avec mon régiment, auquel il fit joindre deux pièces de canon pour recevoir le prince et lui rendre les honneurs. La prévision du général se réalisa; l'Empereur était précédé de son frère le grand-duc Constantin, dont l'arrivée me fut annoncée par des estafettes que j'avais fait tenir vis-à-vis du pont. Je portai mon régiment en dehors de la ville, et à l'entrée du prince le canon le salua. Au premier coup, le grand-duc et un officier général qui l'accompagnait descendirent de voiture. Je fus le complimenter et prendre ses ordres; il me dit qu'il verrait avec plaisir mon régiment, devant lequel il passa. Je lui demandai s'il voulait le voir défiler; il me remercia en me disant qu'il mourait de faim, et que si ce n'était ce besoin pressant, il verrait ma troupe avec grand intérêt. Je lui dis que j'avais fait préparer un petit diner et que si Son Altesse Impériale voulait bien l'accepter j'en serais très honoré. «Avec grand plaisir parbleu ! Avec grand plaisir ! diable ! C'est une bonne fortune !» Nous accompagnâmes le prince, mes deux chefs de bataillon et moi, jusqu'à la ville, dont nous n'étions qu'à trois ou quatre cents pas. Je lui fis donner pour garde d'honneur une compagnie de mes carabiniers, puis je pris ses ordres pour les officiers qu'il voudrait bien admettre à sa table. Il me répondit qu'il y verrait avec plaisir tous ceux que je jugerais convenable d'inviter. J'étais limité par l'espace, mais je remplis la table, qui pouvait contenir douze ou quinze personnes. Le prince était en belle humeur; il parla guerre en homme qui la faisait depuis longtemps. Il nous vanta la sobriété du soldat russe, qui pouvait emporter des vivres pour plusieurs jours, lesquels consistaient en un petit sac de farine de seigle ou de gruau dont le contenu lui suffisait pour quinze jours. Il parla du service de l'artillerie à l'officier de cette arme qui dinait avec nous. Il fit monter un des carabiniers pour examiner son armement, son sac, la manière dont il le portait; loua et critiqua avec beaucoup de tact et de franchise; il lui fit faire tous les maniements de l'arme; il était plein de son sujet.
J'étais en face du prince pendant le dîner; il fut frappé d'un des mets qui étaient sur la table, et demanda ce que c'était; on lui dit que c'étaient des champignons, qui sont fort gros dans ce pays. «Diable ! dit-il; mais sont-ils bien choisis ?» Et sans attendre la réponse il tendit son assiette : «Baste! en bonne compagnie on mange de tout». Je m'empressai d'en demander et d'en manger quand même, préférant m'empoisonner avec lui que de lui survivre en cas de malheur; et toute la table en voulut, et nous n'en fûmes incommodés ni les uns ni les autres.
Le grand-duc resta quatre heures avec nous; nous l'escortâmes à cheval tandis que le régiment bordait la haie des deux côtés; mais il ne permit pas que nous allassions au delà; il me tendit la main très affectueusement en me disant qu'il serait bien aise de me revoir, me remercia, puis nous nous séparâmes. Le lendemain l'Empereur, son frère, arriva accompagné seulement du comte de Tolstoy, grand maréchal du palais, frère de l'ambassadeur que nous avions reçu à Braunsberg. Le grand-duc m'avait prévenu que Sa Majesté ne s'arrêterait pas. Je lui avais néanmoins fait préparer un pied-à-terre dans le cas où elle voudrait se reposer, et où je fis trouver quelques rafraîchissements en fruits, confitures, café et vins de France. J'avais fait placer mon régiment en bataille près de la route et l'artillerie sur un mamelon à sept ou huit cents pas, avec ordre de faire à l'Empereur un salut convenable. Le prince était en calèche; il fit arrêter à une certaine distance et en descendit avec M. de Tolstoy. Je me rendis près de Sa Majesté, qui me témoigna son étonnement de trouver des troupes sur ce point qu'elle avait choisi exprès pour ne déranger personne. Je dis à l'Empereur que ma présence à Neuenbourg avec mon régiment était une prévision de mon général de division. Il passa devant la troupe et me dit qu'il verrait avec plaisir les officiers au cercle, queje fis aussitôt former. En le parcourant il dit à ces messieurs les choses les plus honorables sur la bravoure des troupes françaises, sur la gloire qu'elles ne pouvaient qu'acquérir sous l'illustre capitaine qui les commandait et qui ne faisait que se montrer pour vaincre. Il s'arrêta étonné devant un capitaine qu'il reconnut pour l'avoir vu après la bataille d'Austerlitz, puis devant un second, un troisième et un quatrième qui avaient effectivement été faits prisonniers de guerre à cette bataille. Nous admirâmes silencieusement la prodigieuse mémoire du prince, qui les avait entrevus un quart d'heure à peine à cette époque et qui les avait recommandés spécialement à un de ses aides de camp. Lorsqu'il eut pris la résolution d'abandonner l'Autriche à sa destinée, il renvoya ces officiers à leur corps, sans échange.
Après avoir parcouru le cercle et m'avoir fait compliment sur la tenue et l'air martial de mes soldats, Sa Majesté voulut bien accepter ce que les faibles ressources du pays me permettaient de lui offrir et me dit que ce qu'elle désirait le plus était une tasse de thé. Nous l'accompagnâmes à pied jusqu'à la ville; nous marchions à sa hauteur, comme elle nous l'avait ordonné. J'étais à sa droite, mes chefs de bataillon à sa gauche et tous trois le chapeau à la main. Le prince nous dit de nous couvrir, ce que nous refusâmes en nous inclinant. «Eh bien ! messieurs, puisque vous ne voulez pas vous couvrir, je vais aussi tenir mon chapeau à la main». Il fallut bien obéir alors.
L'Empereur trouva à sa porte une garde d'honneur qui nous avait devancés, et dans la salle à manger une collation qui lui était préparée; le thé ne se fit pas attendre; il y mêla un peu de lait et y mouilla un ou deux échaudés. Le grand maréchal et nous primes debout du vin et quelques bagatelles d'après l'ordre de l'Empereur. Pendant sa collation, il nous dit qu'il se trouvait heureux de la bonne harmonie qui régnait entre notre Empereur et lui; que les deux grandes nations française et russe étaient faites pour s'estimer et veiller à la tranquillité de l'Europe; qu'il mettait au nombre de ses plus beaux jours celui où il avait vu pour la première fois l'empereur Napoléon sur le Niémen, et qu'il espérait un maintien de cette bonne intelligence qu'ils allaient sceller à Erfurth. Le prince nous quitta en continuant à me dire les choses les plus flatteuses et nous laissa charmés de son amabilité. Lorsqu'on lui dit que je montais à cheval, il m'ordonna positivement de rester; mais il céda lorsque je lui fis observer que c'était pour rejoindre mon régiment, qu'il fut très agréablement surpris de voir border la haie. Il ordonna à son cocher d'aller au pas et salua la troupe, qui répondit par des cris de : «Vive l'empereur Alexandre !» La revue passée, nous nous mîmes en devoir d'escorter pendant quelque temps Sa Majesté, qui fit arrêter tout court, nous remercia en ajoutant qu'il ne ferait pas un pas de plus si nous ne rétrogradions.
Ainsi se passa la réception que nous fîmes à l'empereur de Russie et à son frère, le grand-duc Constantin, au premier poste de l'armée française. Nous restâmes enchantés de l'affabilité, de la bonté et de la simplicité de ce souverain; son frère ne lui ressemblait ni de manières ni de figure; il avait quelque chose de franc, de militaire et d'encourageant même qui plaisait beaucoup, mais qui eût eu son danger, si l'on eût oublié un seul instant les égards et le respect dus à sa haute position.
Je retournai au camp immédiatement après le passage de l'Empereur et rendis compte au général de division. Le camp et la ville n'offrirent rien de remarquable jusqu'à la fin des conférences entre les souverains. Dans cet intervalle, je fus atteint d'une fièvre violente avec transport au cerveau. Dans mes accès, je me mettais sur mon séant et je commandais mon régiment, que je croyais tenir à la manoeuvre; je gesticulais et y mettais une telle action que j'en étais couvert de sueur. Mon chirurgien-major, qui était fort habile et avait particulièrement étudié ces sortes de fièvres, rassura ma femme, qui était fort alarmée, et me guérit en peu de temps à l'aide de quinquina. J'étais tout à, fait rétabli pour la fin des conférences.
Le retour de l'empereur Alexandre fut annoncé au général de division; il devait suivre la même route qu'à son premier passage, mais les troupes ne furent plus déplacées. Il y avait entre Neuenbourg et le pont volant sur la Vistule une auberge d'une assez belle apparence où le général Legrand avait envoyé des provisions pour y faire préparer par son cuisinier le meilleur repas possible pour les princes russes. Le général s'était fait accompagner par les généraux et chefs de corps de sa division pour les recevoir. Ils passèrent tous deux le même jour, le grand-duc précédant l'Empereur de quelques heures. Il reçut dans sa voiture les compliments du général, s'excusant de ne pouvoir s'arrêter, et annonça le passage immédiat de son frère. L'Empereur arriva en effet entre huit et neuf heures du soir; nous étions tous devant la porte de l'auberge. Le grand maréchal Tolstoy fit arrêter la voiture, qui roulait sans bruit sur le sable d'une fort belle route, et dit au général que l'Empereur dormait profondément et qu'il n'osait l'éveiller. Le général dit qu'il avait fait préparer un diner pour Sa Majesté et qu'il regrettait beaucoup de ne pouvoir le lui offrir. M. de Tolstoy parut aussi contrarié que nous du sommeil de son maître, mais n'en pria pas moins le général de les laisser passer, craignant que l'Empereur, qui avait l'intention de se rendre le plus tôt possible dans ses Etats, ne trouvât mauvais ce temps d'arrêt. Nous montâmes à cheval pour escorter la voiture jusqu'au pont, où nous savions qu'il faudrait que Sa Majesté descendît pour traverser la Vistule; ce qui arriva en effet. L'Empereur fut fort étonné lorsque son grand maréchal lui présenta l'état-major de la division française; il accueillit le général Legrand avec distinction (note : Le général Legrand était très bel homme de taille et de figure), salua tout le monde et nous dit qu'il quittait notre Empereur, et qu'il l'avait laissé en bonne santé. Il regretta qu'on ne l'ait pas éveillé plus tôt, ajoutant qu'avec l'appétit qu'il ressentait il aurait fait honneur au dîner qu'on lui avait préparé. Le général lui ayant fait observer qu'il n'était qu'à un quart de lieue de la maison où on l'avait attendu, il hésita un instant, puis il dit qu'il craindrait de s'oublier au milieu de cet entourage de braves et remercia définitivement. Ce fut en jetant au coup d'oeil sur le cortège du général de division que l'Empereur me vit et qu'il eut la bonté de me faire un salut de la main. Pendant qu'on faisait monter sa voiture sur le pont, il nous parla des plaisirs dont notre Empereur l'avait fait jouir à Erfurt, mais pas un mot sur le résultat des conférences, ce que nous regardâmes comme d'un mauvais augure. Il n'eut sans doute pas manqué de nous dire que tout s'était bien passé et que la paix était pour longtemps assurée à l'Europe. Nous en conclûmes tous, avant d'avoir quitté le prince, que nous nous reverrions encore sur le terrain. En traversant la Vistule, l'Empereur pria le général de division de lui donner par écrit les noms de tous les généraux et colonels qui étaient autour de lui, et se dirigeant vers moi il me mit la main sur l'épaule en recommandant que mon nom soit écrit d'une manière différente, afin qu'il puisse le distinguer des autres. L'adjudant-commandant Cosson, qui avait exécuté les ordres de l'Empereur, me dit après le départ de Sa Majesté qu'il m'avait signalé d'une façon toute particulière, qu'il avait écrit mon nom en lettres majuscules, et qu'il m'en faisait son compliment. Comme la plus grande union régnait entre nous tous, nous rîmes fort de la plaisanterie de Cosson, tout en devisant sur le motif qui avait fait demander nos noms par l'Empereur. Le général Legrand, qui s'amusait de nos conjectures, nous dit qu'il ne pouvait être question que de quelques décorations russes que l'autocrate était sans doute dans l'intention de nous donner. Mais nous ne vîmes rien venir; comme il n'était pas content des conférences, il fit ses réflexions. Nous retournâmes à notre poste après avoir bien gaiement mangé le dîner préparé pour Alexandre.
La belle saison se passait et, en attendant la levée du camp, nous faisions de belles promenades en voiture ou à pied aux environs de Mewe. Un soir nous nous aventurâmes sur le bord de la Vistule; nous étions à pied; le terrain devenait difficile et la rive escarpée. La Vistule coulait profonde au pied de cet escarpement. Je voulais rétrograder, ainsi que le commandant Brillat, qui nous accompagnait; mais ma femme, qui marchait la première, ne le voulut pas, espérant que ce mauvais pas ne se prolongerait pas. La nuit approchait, la terre roulait sous nos pieds, pas la moindre végétation à laquelle nous pussions nous accrocher; le péril était bien plus grand que celui que nous avions couru aux Apennins en allant au Montefuoco, car si le pied nous eût manqué nous roulions dans le fleuve sans espoir de secours; il n'y avait personne dans la campagne, ni habitations, et la nuit était presque close. Enfin la Providence nous tira de ce danger et nous nous promîmes bien de n'y plus revenir.
Nous reçûmes bientôt l'ordre de lever le camp et de nous porter sur la rive gauche du Rhin, ce dont nous fûmes fort satisfaits. J'écrivis aussitôt à mes anciens hôtes de Dalwin pour qu'ils envoyassent prendre non seulement le mobilier qu'ils m'avaient prêté, mais aussi celui que j'avais acheté. Je fis don en outre à M. Plhenn de ma baraque, de ma remise et de différents accessoires. Je fus bien agréablement surpris de le voir arriver lui-même et j'eus le plaisir de l'embrasser et de le remercier avant de partir. Nous nous mimes en route par un fort beau temps; j'était suivi par un cheval de bât chargé de deux énormes paniers, recouverts en cuir et fermant à cadenas, qui étaient remplis de comestibles et de bons vins. A moitié chemin de l'espace que nous avions à parcourir, je faisais serrer en masse par divisions puis mettre les armes en faisceaux, et nous restions une heure pour reposer la troupe, qui déployait alors le papier renfermant ses provisions pour se restaurer, ce qu'elle faisait avec cette gaieté habituelle au soldat français, pleine de saillies souvent très fines et très spirituelles. Ce moment de repos était aussi fort agréable pour ma femme, qui faisait ouvrir les paniers par sa femme de chambre et en extraire les provisions, dont elle faisait les honneurs à quelques officiers qu'elle me faisait inviter. Le tableau de cette halte aurait été digne du pinceau de quelque artiste de talent; c'était la scène la plus pittoresque que l'on pût voir. Elle avait presque toujours lieu dans une prairie ou près d'un bois.
Nous fûmes trente-cinq jours pour nous rendre à Ochsenfurt, sur la rive gauche du Mein, grand-duché de Wurtzbourg, après avoir éprouvé toutes sortes de variétés dans nos logements, étant tantôt bien et tantôt mal, mais généralement mieux que mal. Le 13 novembre nous logeâmes chez M. le baron de Waldeau, propriétaire d'une verrerie isolée dans les bois, qui dut à sa position de ne pas voir un soldat français ou allemand depuis les premières hostilités. Nous y fûmes parfaitement bien reçus et y trouvâmes bonne et nombreuse compagnie. Nos hôtes étaient fort aimables, et nous nous quittâmes le lendemain les meilleurs amis du monde. En revanche, nous fûmes logés chez M. le général prussien de Steinkeller, près de Friedeberg, qui nous fit assez froide mine, au point que je regrettai de ne pas m'être fait servir dans ma chambre. Il n'y avait sur sa table aucun liquide ni verres, comme c'est l'usage dans une partie de la nouvelle Marche. J'en fis demander, ainsi que du vin, dont il ne devait pas manquer dans le château d'un général. Notre hôte fit la grimace et trouva sans doute fort mauvais que je prisse une telle liberté; je ne m'en inquiétai guère. Le lendemain nous quittâmes ce triste castel sans le revoir, ce qui nous satisfit sans doute autant l'un que l'autre.
Nous passâmes à Custrin, où nous fûmes fort mal, puis à Löbus, logés chez un bailli qui nous dédommagea amplement. En quittant Löbus pour nous rendre à Mülrose, nous passâmes si près de Francfort-sur-l'Oder que je ne pus refuser d'y conduire ma femme, qui désirait voir cette ville, célèbre par ses foires. Nous la trouvâmes si triste et si laide que nous n'y restâmes qu'une heure. Le 22, nous allâmes à Luckau (Saxe), chez M. Beckk, négociant, qui nous reçut fort bien, en reconnaissance sans doute de ce que nous avions remplacé la couronne électorale de son souverain par une couronne royale. Dans toute la Saxe, on nous vit de très bon oeil. Le 25, nous traversâmes l'Elbe pour nous rendre à Torgau, et de Torgau à Eulenberg, dans un château où nous fûmes servis par le maître de la maison, ancien valet probablement, car il en avait la tournure et les manières. Nous passâmes à Leipzig et visitâmes Weimar, d'où nous nous rendimes à Erfurth, célèbre par les conférences qui eurent lieu entre les plus grands potentats de l'Europe. Le 3 décembre, nous fûmes à Arnstadt; ce fut dans ce bourg que, sur la recommandation de mes hôtes, j'attachai à mon service un jeune orphelin de quatorze à quinze ans dont je promis de prendre soin si sa conduite répondait au bien qu'on m'en disait. C'était uniquement une bonne oeuvre que je comptais faire, n'ayant aucunement besoin des services de ce jeune garçon. Le 8, nous logeâmes à Schweinfurth, chez un riche négociant qui nous fit servir avec un luxe princier. Le 9, nous étions à Kiesiegen, à l'auberge de l'Ancre, aux frais de la ville, et où notre diner fut détestable. Le bourgmestre, qui connaissait l'aubergiste, étant venu s'informer de la manière dont nous étions traités, s'indigna de la lésinerie de notre hôte et lui ordonna, pour notre déjeuner du lendemain, un repas splendide auquel il me pria de faire trouver une vingtaine d'officiers pour punir ce fripon, qui était fort largement indemnisé par la ville. Je me donnai ce plaisir; le déjeuner fut très beau et très gai; il n'y eut que l'aubergiste qui fit grise mine. Nous arrivâmes le 10 à Ochsenfurst, où nous restâmes quinze jours aux frais de la ville; nous étions logés dans une bonne maison bourgeoise. Ce fut dans cette petite ville du duché de Wurtzbourg, baignée par le Mein, que nous ressentîmes les premières rigueurs du froid. Nous la quittâmes le 26 décembre pour nous rendre à Oppenheim, sur la rive gauche du Rhin, en passant par Mayence. Nous allâmes visiter la résidence du prince-primat à Achaffenburg; on nous fit voir en détail son palais qui est fort beau. Nous passâmes aussi par Francfort. Il était curieux de voir, avant le passage du Rhin, les officiers et les soldats faire leur provision de sucre et de tabac; on ne leur fit pas ouvrir leurs sacs, quoique sur ce point les douaniers fussent fort sévères. Je n'osai pas faire mettre du sucre dans ma voiture, qui ne fut pas plus visitée que le sac du soldat (note : On payait alors le sucre 6 francs la livre en France). Je reçus à Francfort la répartition des cantonnements pour mon régiment, et j'étais casé depuis douze jours à Oppenheim lorsque l'ordre m'arriva de conduire mon régiment à Metz. A un quart de lieue de cette ville, nous trouvâmes le préfet et le maire qui vinrent complimenter le régiment de la part de l'Empereur et nous remettre des couronnes de laurier. Cet ordre devait être exécuté pour tous les régiments qui n'étaient pas rentrés en France depuis la levée du camp de Boulogne. Quelque temps après, la ville de Metz donna un grand diner aux généraux et au régiment; le lendemain, je fus instruit qu'un couvert d'argent avait disparu de la place que j'occupais. J'avais été servi par le jeune Allemand que j'avais pris à mon service à Arnstadt; il fut soupçonné d'être l'auteur de cette soustraction, et on découvrit qu'il avait trouvé un recéleur dans un des juifs dont la ville abonde. Je fis administrer une correction paternelle à ce petit drôle, qui passa en outre quinze jours en prison.
Rien d'étranger au service d'une garnison ne se passa à Metz pendant le séjour que nous y fîmes. Je fis venir mes deux fils et je présentai l'aîné à mes généraux, qui lui firent le plus gracieux accueil et lui parlèrent de son père dans les termes les plus aimables et les plus flatteurs; j'avais eu le bonheur d'acquérir l'estime de ces deux honorables chefs, qui saisissaient toutes les occasions de m'en donner des preuves. Je dois dire en retour que j'ai trouvé un grand agrément à servir sous leurs ordres
" ("Souvenirs de guerre du Général Baron Pouget", publiés par Mme de Boideffre née Pouget, Paris, Librairie Plon, 1895).

 

D/ 1808 : Le 26e Léger en Espagne.

A la fin 1807 et début 1808 ont été créés des Régiments provisoires pour les Corps d'Observation qui pénètrent en Espagne. Ils associent de petits Bataillons de 4 Compagnies, pris dans les Dépôts. Parmi ces régiments : le 7e Régiment provisoire léger (Major Deslon) qui compte des détachements des  6e, 9e, 24e et 28e Léger, et le 8e Régiment provisoire léger (Major de Peschery), associant des détachements des 21e, 25e, 26e et 27e Léger. Ces Bataillons partie du 2e Corps d'Observation de la Gironde du général Dupont.

Le 19 juillet 1808 débute la bataille de Bailèn ; 1 Officier du 26e Léger, qui appartient au détachement incorporé dans le 8e Régiment provisoire léger, est blessé. Les troupes vont capituler le 22 juillet 1808.

 

E / 1809 : La campagne d'Autriche.

Fig. 1bis Sapeur du 26e Léger en 1809, d'après la Collection Carl

Le Colonel Pouget écrit : "On avait fait courir le bruit, à Metz, que notre division était désignée pour aller en Espagne; que ce n'était qu'une halte de repos que nous faisions. J'aurais été bien désolé que ces bruits se changeassent en certitude, car c'était une horrible chose que cette guerre d'Espagne où l'Empereur ne suivait pas son armée. On s'y battait à la manière des sauvages et souvent moins humainement. Tout le pays était hostile et chaque habitant, quel que fût son âge ou son sexe, un ennemi. On disait, d'un autre côté, que ces rumeurs n'avaient qu'un but politique et n'étaient répandues que pour donner le change au cabinet autrichien qui menaçait déjà la Bavière et la France. Ceci était plus fondé. Nous ne tardâmes guère à recevoir l'ordre de franchir de nouveau le Rhin pour aller nous mesurer encore avec les Autrichiens. Nous quittâmes Metz fin de mars 1809. J'obtins du général de division l'autorisation d'aller déposer ma femme à Nancy et mettre ordre à quelques affaires. Je rejoignis ensuite mon régiment à Saverne pour entrer avec lui à Strasbourg.
Avant de continuer la relation de mes souvenirs, je dois faire remarquer à mes enfants pour lesquels j'ai pris la plume, que j'ai omis et dû omettre une grande quantité de combats que je ne crains pas d'évaluer à deux cents au moins, dans lesquels on peut être atteint par un projectile quelconque comme dans une grande bataille et mourir sans gloire, comme si l'on avait été tué par accident. Combien de fois n'ai-je pas entendu siffler les balles et les boulets à mes oreilles quand j'étais à cheval à la tête du régiment ! J'y étais sans cesse le point de mire, car le soldat ennemi attache toujours une grande importance à atteindre un chef. Si j'avais pris note de ces combats, il aurait fallu que j'augmentasse de beaucoup mes écritures pour rapporter des choses n'ayant que peu d'intérêt. Une fois que l'on a atteint l'ennemi qui veut défendre le terrain pied à pied, l'on est tous les jours aux prises; c'est ce qui nous est particulièrement arrivé dans les campagnes de 1807 contre les Prussiens, de 1808 contre la coalition, de 1809 contre l'Autriche et de 1812 contre les Russes. La première, celle de 1806, a été bien moins meurtrière; nous avons poussé devant nous les Autrichiens comme des troupeaux de moutons, que nous avons pris ensuite par milliers presque sans coup férir. Mais les grandes batailles qui étaient suivies de grands résultats, comme celles d'Austerlitz, d'Iéna, de Friedland, d'Eylau, d'Essling, de Wagram, de Smolensk, de Mojaisck, du passage de la Bérésina, de Lutzen, de Bautzen, de Dresde, de Leipzig, Hanau, Montereau, du Mont-Saint-Jean, de Toulouse et de Waterloo, étaient, elles, de vrais combats de géants. Je n'écris ni l'histoire de la Grande Armée, ni ce que chaque corps d'armée a fait particulièrement; mon intention est de donner simplement à mes enfants une idée de ma vie militaire et des travaux du 26e régiment d'infanterie légère, que je n'ai pas quitté un seul instant devant l'ennemi, pendant les quatre ans que je l'ai commandé en temps de guerre. Je n'ai pas besoin d'insister sur la véracité de mon récit; mes états de service pourraient d'ailleurs confirmer ce que j'avance; je ne crains point qu'on y ait recours. Je reprends ma narration.
Je rejoignis mon régiment à Saverne, et nous entrâmes à Strasbourg, où nous ne séjournâmes que quarante-huit heures, et nous continuâmes notre route sur Rastadt et Magstad, qui est proche de Stuttgard, capitale du royaume de Wurtemberg. Je proposai à un chef de bataillon d'aller nous promener jusqu'à cette résidence royale; nous la parcourûmes, et le soir nous allâmes au spectacle où nous vîmes le roi qui nous regarda beaucoup. Il y était sans faste, sans entourage et dans une loge qui ne nous parut pas plus ornée que les autres; si je n'avais connu sa Majesté, je n'aurais pu la distinguer des autres spectateurs. On attendait à Stuttgard le maréchal Masséna qui était notre général en chef; il avait remplacé M. le maréchal Soult. Le lendemain, en effet, comme le régiment faisait route, il fut rejoint par le maréchal, qui fit arrêter sa voiture pour me prévenir qu'il avait demandé au ministre que son neveu, qui était lieutenant, passât dans mon régiment; qu'il ne me demandait rien pour lui et qu'il l'abandonnait entièrement à ma justice. J'assurai le maréchal que son neveu serait le bienvenu, et que j'aurais l'oeil ouvert sur lui. Cette manière d'agir était bien différente de celle de M. le maréchal Soult au camp devant Koenigsberg
" ("Souvenirs de guerre du Général Baron Pouget", publiés par Mme de Boideffre née Pouget, Paris, Librairie Plon, 1895).

Situation en avril 1809 (côte SHDT : us180904)

Chef de corps : POUGET, Colonel - Infanterie
Garnison - dépôt : Metz, 3e Division Militaire
Conscrits des départements de la Vendée, de la Stura, du Jura, du Puy de Dôme de 1810
DARGENCE : Major - Infanterie
BETTINGER : Quartier maître trésorier

- 1er Bataillon : Chef de Bataillon Brillat - Armée d'Allemagne - 4e Corps - 1ère Division

- 2e Bataillon : Chef de Bataillon Baudinot - Armée d'Allemagne - 4e Corps - 1ère Division

- 3e Bataillon : Chef de Bataillon Guerstmayer - Armée d'Allemagne - 4e Corps - 1ère Division

- 4e Bataillon : Armée d'Allemagne - 4e Corps - 1ère Division
Observations : avril 1809 : Carabiniers, Fusiliers 2 Compagnies - 2 Compagnies à Strasbourg

- 5e Bataillon : Observations : Avril 1809 2 Compagnies à la 13e Demi-brigade provisoire de réserve à Metz, 2 Compagnies et dépôt

En 1809, le Régiment reçoit une couronne en or pour son aigle, offerte par la ville de Metz.

Le 26e Léger combat le 22 avril 1809 à Eckmühl (Chef de Bataillon Baudinot blessé).

Le Colonel Pouget écrit : "Nous ne rencontrâmes l'ennemi qu'à la hauteur de Passau (Bavière). Nous remontions l'Inn, petite rivière qui se jette dans le Danube, et tandis que nous étions sur sa rive gauche, nous vimes des Autrichiens sur le côté opposé dans la petite ville de Scharding. Le général de division me fit mettre en bataille vis-à-vis, pendant que notre artillerie lui envoyait quelques obus pour la faire évacuer. Il avait eu la précaution de faire suivre sa division par une grande barque qu'il avait envoyé prendre à Passau; il m'ordonna d'y placer vingt-cinq voltigeurs et un officier pour aller fouiller Scharding et chasser les troupes qui s'y trouveraient. Cette mission n'était pas sans danger, à cause des embuscades; l'ennemi nous avait montré de l'artillerie et nous avait envoyé des obus et des boulets qui ne nous firent aucun mal. Je m'étais porté de ma personne à une cinquantaine de pas en avant de la ligne pour observer l'effet de nos projectiles sur la ville; ils mirent le feu au clocher, que je vis s'écrouler, et j'entendis distinctement le bruit des cloches dans leur chute. J'étais dans cette contemplation quand un obus autrichien vint tombera trois pas de moi; je me jetai ventre à terre pour attendre dans une certaine anxiété son explosion, quand un chasseur de mon régiment, s'élançant sur la mèche qui devait mettre le feu à la poudre, l'arracha en se brûlant la main et me dit : «Relevez-vous, mon colonel, il n'y a plus de danger». Je ne pouvais rien y voir, parce qu'en me jetant à terre le collet de ma capote m'avait entièrement recouvert la tête. Je laissai mes lunettes sur la place, où je ne songeai guère à aller les chercher. Ce petit événement avait attiré l'attention de tout le régiment qui, une fois le danger passé, s'en égaya et moi de même. J'eus occasion de récompenser plus tard celui qui s'était dévoué pour me sauver; c'était un vieux soldat qui n'en était pas à son premier acte de bravoure. Notre artillerie et la reconnaissance que j'avais envoyée à Scharding déterminèrent la retraite des Autrichiens, que nous ne rencontrâmes plus qu'à vingt lieues plus loin. Mes voltigeurs rejoignirent le régiment sans obstacle et nous continuâmes notre route sur Lintz, grande et belle ville que j'avais déjà vue plusieurs fois" ("Souvenirs de guerre du Général Baron Pouget", publiés par Mme de Boideffre née Pouget, Paris, Librairie Plon, 1895).

Le 3 mai 1809, le 26e Léger combat à Ebersberg ; il y a 3 officiers tués, 1 mort des suites de ses blessures, 10 blessés.

Le Colonel Pouget écrit : "Je m'acheminais sur Ebersberg en bon ordre et d'un bon pas, quand je vis arriver un cavalier de toute la vitesse de son cheval. C'était un aide de camp du maréchal Masséna qui venait m'apporter l'ordre d'accélérer la marche du régiment sur Ebersberg, où l'ennemi était en force et dont nous étions encore à une demi-lieue. Je lui dis : «Monsieur, je ne puis mener mon infanterie au trot, je marche d'un bon pas et et je serai bien aise d'arriver avec tout mon monde». L'aide de camp repartit. Je m'arrêtai pour voir défiler le régiment; ce temps d'arrêt que je faisais assez souvent était compris de ma troupe; j'étais sûr que chacun était à son poste et à sa distance, officiers et chasseurs. Au bout de dix minutes, arriva un second aide de camp avec pareille mission que le premier : «Vous voyez, lui dis-je, que nous ne pouvons aller plus vite, je ne forcerai pas cette marche, quels que soient vos ordres; veuillez dire à M. le maréchal que je veux arriver avec tout mon régiment». En effet, l'ennemi voulait ou résister ou céder; dans le premier cas, il était urgent de ne pas laisser de lacunes dans l'ensemble; dans le second cas, je ne doutais pas que l'Empereur ne voulût le suivre partout où il se retirerait. Il était donc important de toute manière d'éviter une débandade.
Nous arrivâmes enfin. Notre premier obstacle fut le passage d'un pont sur la Traun qui avait au moins deux cents toises de longueur. Il avait été construit pour couvrir et passer ce torrent quand il débordait; ce pont aboutissait à Ebersberg, petite ville qui avait déjà été occupée par la division Claparède, du corps d'armée du maréchal Bessières, laquelle l'avait abandonnée sans avoir fait aucune tentative sur le château, qui renfermait cinq cents grenadiers hongrois. Lorsque le 26e arriva au pont, il fut canonné par une batterie de douze pièces placée sur une élévation en arrière et à gauche du château, pouvant battre le pont en le prenant en écharpe. Je le fis passer au pas de course par le flanc et les hommes à distance, précaution qui ne m'empêcha pas d'en perdre sept ou huit; une fois à couvert, nous marchâmes à rangs serrés et toujours sur le flanc sans rencontrer ni amis ni ennemis. J'avais l'ordre de me rendre promptement au château et de m'en emparer; je n'en connaissais point les avenues, je n'étais guidé par personne, et je ne pouvais l'apercevoir parce qu'il était caché par des murs fort élevés et des maisons. Nous y aboutîmes par une rue étroite et formant des sinuosités telles que nous n'en étions plus qu'à vingt-cinq pas quand nous le vîmes. Nous fûmes accueillis par une décharge de mousqueterie partie de dessous la voûte d'entrée; mais ici il faut que j'essaye de décrire les lieux où nous nous trouvions. La porte principale de ce château était dans l'enfoncement d'une voûte haute de dix-huit à vingt pieds, large de quatorze à quinze sur autant de profondeur. Dans le fond se trouvait une forte porte en bois, à deux battants, au-dessus de laquelle il y avait une petite fenêtre garnie d'une grille formant de petits carrés de trois à quatre pouces, et de chaque côté de cette fenêtre étaient des meurtrières d'où l'on tirait sur nous à bout portant, ainsi que des carrés de la fenêtre. La marche de flanc droit que j'avais été obligé de conserver fit qu'il n'y eut que les trois premières compagnies du 1er bataillon qui souffrirent beaucoup. J'ordonnai aux sapeurs d'enfoncer la porte malgré le feu de l'ennemi, tirant sans cesse. Ce ne fut pas une chose aussi prompte à faire qu'on pourrait le croire, et pendant ce temps les morts s'amoncelaient. Ce fut monté sur des tas de cadavres que je donnai mes ordres. Je fis appeler un officier de voltigeurs que je connaissais comme tireur adroit, je le fis placer près de moi et lui fis passer des fusils tout chargés et armés qu'il rendait à mesure qu'il les déchargeait, et ne faisait autre chose que de tirer dans les meurtrières. Cette manoeuvre, à laquelle avaient pris part plusieurs autres officiers et quelques bons tireurs, fut si prompte que le feu du château se ralentit bientôt; pendant ce temps les sapeurs faisaient des brèches à la porte; et d'un autre côté, plusieurs militaires de tous grades, entre autres le chef de bataillon Baudinot et le sous-lieutenant Gérard, s'étaient introduits dans le château par des soupiraux de cave. Ils se répandirent dans l'intérieur; le sous-lieutenant Gérard, en entrant dans une chambre par une porte, vit un grenadier hongrois d'une très grande taille qui entrait dans la même chambre par la porte opposée. Au même moment, les murs furent traversés par un boulet qui étonna les ennemis respectifs, et il y eut un temps d'arrêt; puis le grenadier se rendit. En cet instant, les portes du château furent brisées et donnèrent entrée au régiment, qui fit prisonniers cinq cents Autrichiens. L'officier de voltigeurs que j'avais exposé à une mort presque certaine était le lieutenant Guyot, le même qui avait été commandé pour aller explorer Scharding quelques jours auparavant.
Le château pris et l'ennemi en retraite, je réunis mon régiment en avant du château sur la route d'Ens. Le général de division, qui me trouva à cheval, me dit que beaucoup de militaires s'étaient portés en avant, ce que le maréchal ne voulait pas; qu'il fallait les arrêter et faire occuper le premier village sans qu'il soit permis de le dépasser. Je me portai vivement sur ce point, qui était à une lieue d'Ebersberg, et je vis des soldats qui n'étaient pas de la division Legrand, ni même de notre corps d'armée. Un officier vint à moi : «Ah ! mon colonel, que je suis heureux de vous voir ! Dites-moi ce que je dois faire; vous voyez en avant des soldats de ma compagnie qui poursuivent les Autrichiens à coups de fusil, mais je n'ai pas vu un officier d'état-major ni un officier supérieur pour me donner des instructions. — De quel régiment êtes-vous ? A quel corps appartenez-vous ? — Du corps d'armée du duc d'Istrie et de la division Claparède; c'est nous qui avons pris la ville d'Ebersberg. — C'est fort bien; mais vous aviez oublié le château. — Mon colonel, j'ai fait ce qui m'a été ordonné. — Le maréchal Masséna ne veut pas qu'aucune troupe dépasse ce village, et quoique vous ne soyez pas sous ses ordres, je vous engage à vous conformer à ses intentions jusqu'à ce que vous receviez d'autres ordres de vos supérieurs. Faites battre un rappel pour ramener vos tirailleurs dans ce village et gardez-vous militairement». Cet officier suivit mon conseil, et je retournai avec célérité vers mon régiment; je trouvai encore mon général de division à la place où je l'avais quitté, et je lui rendis compte de la course que je venais de faire. Il me dit qu'il fallait que je fisse aussitôt et sans désemparer un rapport sur la prise du château; et sur ce que je lui objectai que je n'avais ni encre ni papier, il me fit donner par son chef d'état-major ce qui m'était nécessaire; une caisse de tambour me servit de table. Le rapport fait, je le remis au général Legrand. Ce fait d'armes, qui eut lieu le 3 mai 1809, fut mentionné comme très beau dans le bulletin de la Grande Armée et, par erreur sans doute, fort injustement attribué à la division Claparède, du corps d'armée du duc d'Istrie, quoiqu'il appartienne bien réellement à la division Legrand et au 26e régiment d'infanterie légère, qui seul se trouvait à cette action. J'en donnerai au besoin des preuves irrécusables. J'ai lu depuis, dans les Victoires et conquêtes, la relation tout à fait mensongère de cette belle affaire; je réclamai par la voie des journaux, dans le Courrier français et le Constitutionnel, pour faire rendre au 26e léger une gloire assez chèrement acquise. Ce régiment y perdit eu effet cent vingt-neuf hommes et un officier, perte considérable, puisqu'elle ne pesait que sur les trois premières compagnies du 1er bataillon. La compagnie de carabiniers eut à elle seule cinquante-trois hommes tués en moins de dix minutes. Je vis dans ce combat un coup de feu d'un effet effrayant. M. Barrit, capitaine de voltigeurs, reçut une balle dans la poitrine qui lui traversa le corps et qui lui fit une blessure de plus de trois pouces de diamètre présentant cinq pointes, comme la fleur du grenadier lorsqu'elle est épanouie; il n'était pas à quinze pas du château lorsqu'il la reçut. J'ai appris depuis qu'il y avait survécu. C'était un très bon et très brave officier à qui j'ai fait donner le grade de chef de bataillon et la croix d'officier de la Légion d'honneur. Il m'écrivit de Lintz où il était, trente jours après cet événement, pour me féliciter d'être encore au nombre des vivants; sa lettre me trouva à Vienne sur un lit de douleur (note de C. de B. : La prise du château d'Ebersberg et plusieurs autres faits d'armes relatifs au 26e léger, tels que le combat de Hoff, etc., ont été rapportés d'une manière complètement erronée dans l'Histoire du Consulat et de l'Empire de M. Thiers, et dans divers autres ouvrages relatifs aux guerres de l'Empire. Je cite particulièrement celui de M. Thiers à cause de son importance. Mon père eut à ce sujet une correspondance avec M. Thiers, qui lui promit rectification à une seconde édition, promesse qui n'a pas été tenue).
Le 4 mai, toute la division Legrand était réunie au village où j'avais parlé à l'officier de la division Claparède. Nous fûmes prévenus qu'avant de quitter ce bivouac l'Empereur nous passerait en revue sans que nous en connussions le motif. Nous étions en bataille, mon régiment occupant la droite, quand nous le vîmes venir vers dix heures du matin. Lorsque Sa Majesté eut mis pied à terre, elle me demanda quel était le sapeur qui avait donné le premier coup dans la porte du château; je le nommai. «Faites-le venir». C'était Hattin, leur caporal. «C'est toi qui as donné le premier coup dans la porte du château ? — Oui, Sire. — Tu es un brave, je te donne la croix. — Faites venir vos chefs de bataillon», me dit l'Empereur. Lorsqu'ils furent là, Sa Majesté me demanda quel était l'officier le plus brave du régiment. Cette question, à laquelle je n'étais pas préparé, m'interdit un peu. «Eh bien ! m'avez-vous entendu ? — Oui, Sire; mais j'en connais plusieurs qui ... — Pas de phrases, répondez». Je lui nommai le lieutenant de voltigeurs Guyot, celui que j'avais placé comme tireur habile à l'entrée de la voûte du château d'Ebersberg et qui y était resté sans trembler, quoiqu'il fût exposé au plus grand péril. L'Empereur regarda les chefs de bataillon et leur dit : «Est-ce votre avis, messieurs ? — Oui, Sire. — Faites venir cet officier». Il arriva fort ému, ne sachant pour quel motif on le faisait appeler. «Vous êtes désigné par vos chefs comme l'officier le plus brave du régiment; je vous nomme baron et vous donne quatre mille livres de rente en dotation». On eût lu à cet officier son arrêt de mort qu'il eût été moins pâle et moins ému. L'Empereur reprit : «Quel est le soldat le plus brave du régiment ?» Cette question m'embarrassa encore plus que celle qui m'avait été faite pour l'officier. Un des chefs de bataillon vint à mon secours en me disant : «Colonel, ne pensez-vous pas au carabinier Baïonnette?» Je répondis oui, car il ne fallait pas faire attendre la réponse, «Bayonnette ! répéta l'Empereur; c'est votre avis, messieurs ? — Oui, Sire. — Faites-le venir». Ce surnom lui plut beaucoup, car il le répéta plusieurs fois avant que ce soldat arrivât. «Tu es le plus brave soldat du régiment, lui dit-il. Je te nomme chevalier de la Légion d'honneur, et je joins à ce titre une dotation de quinze cents francs que tu transmettras à tes enfants».
Il est impossible de décrire l'effet que produisirent ces deux dernières nominations sur ceux qui en furent l'objet et sur le régiment tout entier, depuis le colonel jusqu'au simple soldat. Ces deux heureux ont probablement du leur titre plus à la surprise qu'à leur bravoure comparée à celle d'autres officiers et soldats. Les autres régiments ne furent pas pris au dépourvu comme nous, car les colonels avaient soin d'envoyer un émissaire pour savoir d'avance comment les choses se passaient pour le premier régiment passé en revue par l'Empereur, et s'arranger en conséquence. Je vis non loin de moi, à cette occasion, un adjudant-major du 18e de ligne avec lequel j'étais de brigade, qui était tout yeux et tout oreilles pendant qu'on faisait des barons et des chevaliers dans mon régiment; et son colonel sut bientôt à quoi s'en tenir.
Quel était le but de l'Empereur ? Ne devait-il pas penser qu'en faisant des questions de cette nature aussi inopinément et sans permettre une seconde de réflexion, il s'exposait à voir fausser ses intentions ? Certes, il est heureux pour moi que je n'aie rien à me reprocher pour le titre que j'ai fait avoir à M. Guyot, qui était sans contredit un brave. Mais si j'avais eu le temps de réfléchir et de me concerter avec mes chefs de bataillon, il eut été possible que je présentasse un autre officier ayant encore des droits mieux acquis. Il en eut été de même pour le carabinier Bayonnette, dont je n'avais jamais entendu parler. Depuis son élévation, ce soldat ne se trouva plus à aucune action avec sa compagnie, disant qu'il n'était pas si bête que d'aller se faire tuer, puisqu'il avait son pain cuit. Ceci me fut assuré par plusieurs officiers et soldats du régiment après les batailles d'Essling et de Wagram. Je fais ces observations sans avoir l'intention de critiquer un aussi grand homme que Napoléon, qui n'a jamais eu de plus fidèle admirateur que moi, qui suis resté toute ma vie à sa mémoire. Mais, je le répéte, son but a pu être manqué, et je laisse subsister ma remarque.
Après la revue de l'Empereur, nous continuâmes notre route sur Vienne. La division Legrand fit une halte à deux lieues plus loin, dans la plaine de Saint-Ravina, voisine de l'abbaye de ce nom, que j'avais plusieurs fois visitée pendant mon séjour à Ens après la bataille d'Austerlitz. Cette halte était pour laisser le pas aux chasseurs infanterie de la garde impériale, dans laquelle j'avais plusieurs camarades. Il me prit fantaisie d'aller voir défiler ces beaux régiments. Lorsque la tête de colonne arriva à ma hauteur, je vis venir à moi le général de division comte Curial qui me dit, en me tendant la main et faisant allusion à l'affaire d'Ebersberg : «Eh bien ! vous ne voulez donc nous rien laisser faire ?» Je lui répondis qu'il n'avait rien à nous envier, qu'il était réservé à de plus glorieux et périlleux travaux qui, quels qu'ils fussent, n'étaient pour ses braves que des jeux d'enfant.
Le lendemain, la division continua sa marche; nous traversâmes Ens, où j'aurais bien voulu pouvoir aller visiter le brave curé qui m'avait régalé d'un diner si bien faisandé; mais je n'en eus pas le temps. Nous dûmes nous porter sur Amsteten, où un combat très meurtrier venait d'avoir lieu. Après avoir posé mon régiment où il devait bivouaquer, je me réfugiai dans une des maisons de ce village, que je trouvai si remplie de cadavres autrichiens que mes sapeurs eurent fort à faire pour les transporter au dehors; il en était ainsi de toutes les autres maisons. Il n'y eut pas une amorce brûlée par la division Legrand jusqu'au Danube. Nous arrivâmes devant Vienne le 15 mai et bivouaquâmes à deux portées de fusil de cette ville qui, disait-on, voulait opposer une vive résistance. Mais il n'en fut rien. Le 19, j'eus l'ordre de me porter en face l'ile Lobau, rive droite du Danube, près d'une ferme que l'on appelait, je crois, la ferme d'Albern. Je m'y établis de ma personne et fus bien reçu des habitants. Le lendemain matin, j'entendis des pleurs dans la maison; la maîtresse du logis vint précipitamment implorer ma protection contre un de mes palefreniers qui exigeait ce qu'on ne devait ni ne pouvait lui donner et qui avait déjà frappé cette femme et ses enfants. N'ayant près de moi ni épée ni canne, je courus prendre à la cheminée un tison enflammé dont j'aurais infailliblement frappé le drôle s'il ne s'était esquivé. Je donnai l'ordre de l'arrêter et de le conduire à la garde du camp. Il eût été chassé immédiatement de mon service s'il n'était venu implorer son pardon et faire des excuses à mes hôtes.
Je fis mettre des sentinelles à toutes les avenues de la ferme, et au moment même un adjudant de mon régiment vint me prévenir de l'arrivée de l'Empereur. Il était en effet près du fleuve, non loin de ma ferme, avec le général Bertrand et quelques officiers du génie. Il donnait des ordres pour la construction d'un pont de radeaux sur le bras du Danube touchant la rive droite. Les pontonniers y travaillèrent avec une grande activité; déjà deux autres ponts étaient construits pour atteindre le corps de l'île; je ne parlerai pas des obstacles que l'on éprouva pour la construction de ces ponts et qui furent infinis, je sortirais de mon sujet. Mais, pendant l'établissement du pont de radeaux, l'Empereur et le prince de Neuchâtel vinrent s'asseoir sur un gros tronc d'arbre que l'Empereur s'amusait à taillader avec une petite hachette tout en causant avec le prince. Je me promenais non loin d'eux quand je fus rejoint par l'adjudant-major du 2e bataillon nommé Roussillon, vieille moustache blanche et brave soldat, qui vint me demander l'autorisation de solliciter de FEmpereur la croix d'officier de la Légion d'honneur. Cette proposition m'étonna, tant je trouvais le coup hardi. Je lui dis que je le voulais bien, mais je lui défendis de dire à l'Empereur que je savais pour quel sujet il m'avait demandé l'autorisation de l'approcher, cette manière de solliciter une faveur étant tout à fait inusitée. Cet officier, tout bon et brave qu'il était, n'avait rien fait d'assez saillant pour mériter la croix d'officier; il était du 2e bataillon, qui avait seulement entendu les coups de fusil de la prise du château d'Ebersberg, et qui ne s'était pas battu depuis le 14 juin 1807, lors de l'attaque de la redoute à l'entrée du faubourg de Koenigsberg. Je m'attendais à ce que l'Empereur lui demanderait sur quoi il appuyait ses prétentions, et le renverrait à attendre que la demande vint de moi, ou enfin qu'il me ferait appeler, puisqu'il me voyait assez près de lui; mais il n'en fut rien. La demande fut accordée sans plus ample information, ce que j'attribuai aux préoccupations de l'Empereur, à la veille de la grande scène qui se préparait; peut-être aussi Sa Majesté pensa-t-elle que si le demandeur n'avait pas de titres suffisants au moment même, il en aurait infailliblement vingt-quatre heures plus tard
" ("Souvenirs de guerre du Général Baron Pouget", publiés par Mme de Boideffre née Pouget, Paris, Librairie Plon, 1895).

Le 26e Léger combat à Essling les 21 et 22 mai 1809 ; il y a 8 Officiers tués et 18 Officiers blessés dont le Colonel Pouget lui-même.

Le Colonel Pouget raconte : "Les ponts, après avoir été rompus et rétablis successivement, furent passés le 21 mai entre huit et neuf heures du matin par la division Legrand; le 26e léger ouvrait la marche et fut dirigé vers Essling; on nous fit faire halte dans une prairie à un quart de lieue du Danube, en attendant que le corps d'armée du duc de Rivoli fût passé. Pour mettre ce temps à profit, je fis faire la soupe à mon régiment, et le soldat, qui avait l'habitude de la guerre, jugea bien qu'il n'y avait pas de temps à perdre pour la manger. Je reçus en effet presque immédiatement l'ordre de me porter vers le village d'Aspern, extrême gauche du corps d'armée, assez près du Danube et conséquemment en face de la droite de l'armée ennemie. Je devais m'opposer à ce que l'armée française fût tournée, m'emparer du village et le garder. J'avais eu le temps de mettre mon régiment en bataille en dehors et à l'extrémité de ce village, quand je vis une colonne ennemie qui s'acheminait sur moi et qui passa à portée de fusil devant le front du régiment. Je lui envoyai des feux de deux bataillons qui lui abattirent beaucoup de monde, ce qui ne l'empêcha pas de continuer sa marche sans répondre à l'attaque. Ce fut dans ce moment que je fus atteint par un boulet qui coupa la cuisse du montoir à mon cheval et à moi la moitié du pied gauche. Je tombai sur place et fus bientôt recueilli par les sapeurs, qui me transportèrent sur leurs mousquetons, suivis par M. Amat, le chirurgien-major, et par M. Prince, chef de musique, qui m'était fort attaché. J'avais remarqué que la colonne autrichienne avait continué sa marche au pas accéléré sans, prendre le temps de ramasser ses morts et ses blessés. Je dis à mes porteurs que nous allions infailliblement être faits prisonniers, persuadé qu'une seconde colonne, qui marchait plus directement sur Aspern, allait nous tourner. Mais mes intrépides sapeurs ne voulurent pas m'écouter; ils se jetèrent avec leur fardeau dans de jeunes taillis sur le bord du Danube, me faisant souffrir le martyre, parce que mon pied blessé heurtait sans cesse contre de jeunes arbrisseaux et des rameaux épineux qui me causaient plus de douleur que la blessure même. Ils me consolaient en me disant : "Ce n'est rien, mon colonel; cela vaut encore mieux que d'être prisonnier. Que deviendriez-vous !" Ils avaient raison, mes braves; ils me sauvèrent. Heureusement pour l'armée française, la colonne que nous avions vue proche du pont ne le détruisit pas, ce qu'elle aurait pu faire en un instant en coupant les amarres. Il n'y avait alors que le corps d'armée de Masséna de ce côté du Danube, et un pont qui venait encore d'être rompu, arrêtait le passage des autres troupes; c'était donc trente mille hommes seulement en regard de soixante-dix mille Autrichiens soutenus par une artillerie formidable. Si l'empereur Napoléon s'était trouvé dans une situation semblable, quel beau coup de filet il aurait fait ! Pas un Autrichien ne se serait échappé; tout aurait été pris ou jeté dans le Danube. Si l'archiduc Charles s'était douté de la position critique de son adversaire, il en eût profité probablement en lançant toute son armée sur Masséna, qui n'aurait pu résister; l'Empereur lui-même eût couru les plus grands risques. Le général autrichien aurait dû, cependant, s'apercevoir qu'il y avait du ralentissement dans notre attaque et de l'hésitation; il savait que Napoléon n'était pas un tâtonneur, et que ce redoutable antagoniste poussait les choses plus vivement en pareille occurrence; ce n'était pas la première fois qu'il se mesurait avec lui. Mais j'oublie que je n'écris pas l'histoire de l'armée et que je suis porté sur deux fusils.
Mes sapeurs et mes guides sortirent enfin du taillis pour gagner le pont par la ligne la plus courte. Avant d'y arriver ils aperçurent sur notre droite un bataillon de grenadiers et voltigeurs réunis, commandés par le duc de Reggio (Oudinot); c'était précisément le bataillon de mon régiment qui avait été détaché à ce corps d'armée, et dans lequel mon frère servait comme capitaine de voltigeurs. On nous reconnut pour être du 26e et on jugea à l'escorte du blessé que ce ne pouvait être que le colonel; mon frère accourut, vit ma blessure, m'embrassa les larmes aux yeux, puis s'éloigna pour aller à son tour payer de sa personne. Arrivés au pont, nous trouvâmes d'un côté le duc de Rovigo (Savary) et de l'autre le chirurgien en chef de l'armée, M. Larrey, placés là tous deux pour empêcher de passer tout blessé qui n'était pas hors de combat. M. Larrey vit ma blessure et me dit : «Eh bien ! mon cher colonel, c'est une jambe de moins ! On ne peut la perdre plus honorablement». Le général Savary me fit son compliment de condoléance et entra dans l'ile de Lobau. L'opinion d'un homme comme M. Larrey devait être reconnue pour infaillible en matière chirurgicale; cependant, lorsque nous fumes hors de la portée de la voix, M. Amat, qui n'avait pas voulu contredire son chef en sa présence, me dit : «Ne vous effrayez pas de ce que vient de dire M. Larrey, je vous réponds de vous guérir sans qu'il soit besoin de vous amputer». J'étais résigné d'avance au sacrifice de ma jambe, mais je fus fort réjoui néanmoins d'entendre mon chirurgien-major, en qui j'avais grande confiance, m'assurer que je pourrais la conserver. Nous fîmes notre entrée dans l'ile de Lobau vers six heures du soir. Je fus forcé d'y passer la nuit étendu sur le dos près d'un bon feu parce que, comme je l'ai dit plus haut, un des ponts avait été rompu et était alors en réparation, interceptant le passage de l'armée sans que l'on cessât de se battre. Ce fut le même jour que le duc de Montebello, plus malheureux que moi, eut les deux cuisses coupés par un boulet et ne survécut que peu de temps à ses affreuses blessures. Perte irréparable pour la France et pour l'Empereur, qui reçut le dernier soupir de cet ami si dévoué !
Ce fut sur la paille de mon bivouac que M. Amat procéda à mon premier pansement.Il fut obligé de couper ma botte dans toute sa longueur pour pouvoir m'en débarrasser. Quelle que fût la gravité de ma blessure et les souffrances qu'elle me fit endurer, je n'eus jamais l'idée que je pouvais en mourir; j'attribue surtout à cette tranquillité d'esprit le succès de ma guérison.
Le pont fut rétabli le 22 vers cinq heures du matin; je fus aussitôt porté dans la même ferme d'Albern où j'étais logé avant de passer le Danube. Mes hôtes me reçurent avec des témoignages du plus vif intérêt, et toutes les ressources de la maison furent mises à ma disposition. La maîtresse de la ferme pleurait à côté de mon lit, et ses enfants s'empressaient pour m'offrir tout ce qui m'était nécessaire. On fit préparer un chariot avec de la paille étendue sur laquelle on posa un matelas pour me conduire à Vienne, où il était urgent que j'arrivasse pour y trouver le repos et les ressources dont j'avais besoin. Lorsque mon équipage fut prêt, je partis comblé des voeux et des bénédictions des habitants de la ferme, qui m'avaient vu prendre vivement leurs intérêts deux jours auparavant et qui en avaient gardé beaucoup de reconnaissance. Je voulus renvoyer les sapeurs qui m'avaient porté depuis le champ de bataille, mais ils me prièrent avec tant d'instance de leur laisser le privilège de m'accompagner jusqu'au but, que je cédai; mon escorte se composait de mon chirurgien-major, qui était à cheval à côté de moi; de M. Prince, chef de musique de mon régiment, de mes quatre sapeurs marchant à la hauteur de ma voiture et de quatre domestiques conduisant mes chevaux. Du point de départ jusqu'à Vienne, il y avait deux lieues, et la route était sillonnée de colonnes des différents corps d'armée qui allaient continuer la bataille commencée la veille. Je fus conséquemment le sujet de bien des conversations où le soldat était bon à entendre, car il avait des quolibets pour tous les genres de blessures, même pour la mort reçue sur le champ de bataille. En entrant à Vienne, dans le faubourg, j'eus à passer devant le logement du duc de Rivoli, notre commandant en chef; des carabiniers de mon régiment faisaient la garde de son quartier général; du plus loin que les sentinelles aperçurent ma voiture et mon escorte, elles furent très intriguées. En passant devant elles, elles me présentèrent les armes et se reposèrent dessus en portant la main sur les yeux. Je fus très touché de ce témoignage d'affection que je n'avais pu voir, mais qui me fut rapporté par mon chirurgien-major et mes sapeurs.
Je fus logé chez M. Arnstein, banquier, sur une petite place connue sous le nom de Stock im Essen, n° 1148, au premier étage, où mes pauvres sapeurs me portèrent et où ils vinrent souvent me visiter. Ma chambre donnait sur la cour, afin que je ne fusse pas dérangé par le bruit et le mouvement de la rue. M. Amat fut logé au-dessus de moi. Chacun prit de moi le plus grand soin; on entrait dans ma chambre par une porte vitrée dont on avait fait mettre le rideau en dehors afin de me voir sur mon lit sans m'importuner. J'avais un excellent valet de chambre, Joseph, qui était le plus affectionné, le plus attentif et le plus intelligent des hommes de service. Que de peines a eues ce brave garçon pendant mes campagnes ! Il était mon cuisinier, mon pourvoyeur, raccommodant mes habits, mon linge, mes bottes; arrivions-nous à onze heures ou minuit après une longue et pénible journée de marche, son premier soin était de me préparer à manger sans qu'il songeât à se reposer ou à dormir, lors même que nous devions repartir à trois ou quatre heures du matin. Il était de la Savoie, et la personnification de la fidélité et de la probité; jamais homme ne fut plus prévenant et moins occupé de ses propres besoins. Je l'aimais beaucoup; on me pardonnera de lui avoir consacré ce peu de mots.
Trois ou quatre jours après ma blessure, j'eus la fièvre de suppuration, qui fut extrêmement forte, et pour combler mes maux, j'eus en même temps une douleur de dents inouïe. Ma fièvre devait avoir son cours, mais, avec du courage, je pouvais me débarrasser de l'autre douleur. Après une nuit passée dans une transpiration abondante occasionnée par des maux de différente nature, je fis prier Mme Leidesdorsfer, l'une des filles de mon banquier, de passer chez moi pour m'indiquer un dentiste en réputation; elle me dit que le meilleur était sans contredit celui de la cour impériale. Je le fis chercher, mais il ne vint que quatre heures après l'envoi de l'émissaire. Ce dentiste était Français. Il se mit en devoir d'arracher la dent malade et prit la voisine, et comme il fallut recommencer, il m'enleva avec la dent gâtée une partie de la gencive inférieure, ce qui m'occasionna une douleur qui surpassait de beaucoup celle de mon pied. Il me dit pour consolation : «Bravo ! mon colonel, il n'y a qu'un Français qui puisse subir une pareille opération sans se plaindre. Je fus peu sensible à son compliment. Je lui fis donner un billet de vingt-cinq florins et je ne le revis plus.
Ce fut pendant une de ces cruelles nuits que je reçus un messager du cabinet de l'Empereur qui m'apportait une dépêche du prince de Neuchâtel m'apprenant ma nomination au grade de général de brigade pour être employé en France. J'étais dans le paroxysme d'une fièvre ardente, et il fallait que je donnasse un reçu. Je serais curieux de le voir aujourd'hui. A notre première entrée à Vienne, en 1805, j'avais fait la connaissance d'un noble négociant en gros qui, à mon grand étonnement, me fit l'accueil le plus gracieux et m'offrit un logement chez lui, où je fus on ne peut mieux. Depuis, je ne manquais jamais d'aller le voir quand j'allais à Vienne, ce qui m'arrivait souvent après la bataille d'Austerlitz (note : J'étais à cinq lieues de la capitale, à Loibersdorf, sur la route de la Carinthie). Je ne voulus pas lui donner mon embarras étant blessé, tant à cause de mon état que par le nombre de personnes que j'entraînais à ma suite; je préférai me confier au hasard, et le sort me servit à souhait. Je fis prévenir ce négociant, qui s'appelait M. Jean Lechleitner, auTuchlauben, n°471, de mon arrivée à Vienne et de ma blessure; il vint bien vite me voir. Je lui racontai l'adresse du dentiste de la cour; il me demanda à quelle heure il était venu. Lorsque je lui appris qu'il était à l'oeuvre à quatre heures du soir, il me dit qu'il n'était plus étonné du mauvais succès de l'opération, et que si j'avais été instruit de son régime je me serais bien gardé de l'appeler le soir. L'avis m'arrivait trop tard.
Je fus parfaitement soigné par le docteur Amat, qui ne me perdait pour ainsi dire pas de vue et ordonnait ce qui convenait pour ma nourriture. J'éprouvai deux accidents graves pendant le temps critique de mes premiers pansements. Un jour, cette opération finie, il me dit qu'il me trouvait bien et qu'il allait porter de mes nouvelles au régiment, qui était campé dans l'ile de Lobau. Deux heures après son départ, mon valet de chambre s'aperçut, en entrant chez moi, que j'avais répandu beaucoup de sang; il en fut fort inquiet et sortit pour en informer M. Leidesdorsfer et aviser aux moyens de me porter secours. Ils rentrèrent tranquillement dans ma chambre et me demandèrent si j'avais remué au point de déranger mes compresses, que mon pied répandait quelques gouttes de sang. Je répondis que non : je n'avais rien senti et ne pouvais rien voir. Mon valet de chambre courut aux hôpitaux pour chercher un chirurgien français; il alla même chez M. Larrey, qui était bien celui que j'aurais préféré; il n'en trouva aucun; le pauvre garçon était au désespoir et Mme Leidesdorsfer fort inquiète. Enfin cette dame s'aperçut que le sang coulait moins fort, puisqu'il s'arrètait; cela la tranquillisa. C'était une hémorragie qui aurait pu ne pas m'en laisser une goutte dans les veines et me faire mourir dans le jour. Amat arriva enfin, qui rassura tout le monde; je n'en avais nul besoin, ne connaissant pas ma situation. Il resta quelques jours sans lever l'appareil, opération qu'il redoutait beaucoup et qui se fit depuis sans accident. A douze ou quinze jours de là, j'occasionnai de nouvelles inquiétudes : j'entendis qu'on se plaignait dans la maison de la disparition d'un couteau à manche d'argent; mon valet de chambre en était vivement affecté; je soupçonnai aussitôt mon petit jockey, d'après ce qui lui était déjà arrivé à Metz. Cela me donna beaucoup d'humeur; M. Gérard, sous-lieutenant dans mon régiment, se trouvait dans la chambre avec Mme Leidesdorsfer, qui venait me tranquilliser, lorsqu'ils s'aperçurent de ma difficulté de parler. On appela au plus vite le docteur, qui, heureusement, se trouvait chez lui; il vit le danger, fit sortir tout le monde et ordonna qu'on vint me dire que le couteau était retrouvé. Il défendit l'entrée de ma chambre et me fit administrer des calmants; c'était le tétanos qui se manifestait à mon insu, bien entendu, ce qui fit que je ne m'en affectai point, et qui, pris sur l'heure, laissait encore quelque ressource. Si Amat ne s'était pas trouvé là, je serais mort en douze heures en pleine connaissance. Ma blessure me faisait cruellement souffrir, et, pour le comprendre, il faut que je rapporte dans quelle attitude je me trouvais lorsque je la reçus; je tournais le dos à une pièce de canon autrichienne pour faire face au mouvement d'une colonne ennemie; comme par la position du cavalier j'avais la pointe de pied plus élevée que le talon, le boulet qui m'atteignit coupa la partie gauche de mon étrier du montoir, laboura mon cou-de-pied et m'emporta, avec une partie du métatarse, les trois orteils du milieu en m'enlevant une portion du pouce et du petit doigt, de sorte qu'il y avait un vide à l'extrémité du pied qui présentait deux cornes, l'une formée par le reste du pouce et l'autre par le reste du petit doigt. Aussi ne saurait-on se faire une idée de la quantité de petits os qui sortirent du métatarse; il en sortit encore un an après que j'eus été frappé, et, trente ans après, la blessure sétant rouverte donna passage à de nouvelles esquilles. Mes douleurs provenaient surtout d'un os qui dépassait les chairs d'une demi-ligne seulement; M. Amat, sans m'en rien dire, projetait une opération et n'avait mis dans le secret que Mme Leidesdorsfer, qui ne manqua pas de se trouver le lendemain au pansement, où était aussi mon frère et M. Gérard. C'était toujours Joseph qui soutenait ma jambe: il me tournait le dos et me cachait la blessure, ce qui fit que je n'ai jamais vu l'état du mal ni les progrès du bien. Le jour, je m'aperçus au prolongement du pansement, au silence absolu de tous les spectateurs et à l'attention qu'ils accordaient au chirurgien, qu'il se passait quelque chose dont on n'avait pas voulu me parler. M. Amat, sachant que les grandes douleurs que j'éprouvais provenaient de l'os qui dépassait les chairs, avait résolu de l'extraire; la première phalange, dont l'ongle faisait partie, avait été emportée par le boulet; l'os à extraire tenait toute la profondeur de la seconde; voici donc ce qu'il fit : il élargit la plaie, il insinua un bistouri jusqu'au bout de la phalange, tourna son instrument autour de l'os pour détacher les filaments qui le retenaient aux chairs, puis, avec une pince, il tira cet os comme on tire une épée du fourreau et, me le présentant, il me dit : "Voilà la cause de vos douleurs extirpée. Vivat !"
Chacun put alors respirer à son aise et apprécier le talent du praticien. Les spectateurs s'attendaient à ce que la douleur de l'opération me ferait retirer ma jambe, ce qui aurait pu aggraver la blessure, ou que je jetterais un cri, n'ayant pas été prévenu que l'on dût m'enfoncer un bistouri à la profondeur de quinze lignes au moins; mais je ne sourcillai pas; il n'y eut pas grand mérite à cela, je n'avais rien senti, mon pied étant encore stupéfié et dans l'engourdissement. M. Amat l'avait bien prévu, il avait enlevé la cause de mes souffrances. Je dormis assez bien la nuit suivante, et ma blessure, de blafarde et livide qu'elle était, prit une couleur plus rassurante. Mais je n'étais pas plus tôt échappé à un danger qu'un autre se signalait. Après avoir bien fait voyager la pierre infernale sur le métatarse pour en faire disparaître les chairs mortes, de nouvelles chairs se reformaient; à mesure qu'elles croissaient elles arrondissaient mon pied à la manière d'un poing fermé, de telle sorte que si l'on n'y eût remédié à temps j'aurais eu un pied bot qui m'eût été plus incommode et plus désagréable qu'une jambe de bois. Mon habile chirurgien trouva bientôt le remède, qui fut à la vérité bien nuisible à mon repos, mais fut aussi bien efficace. Il m'appliqua une planchette qu'il maintint avec des bandes qui furent serrées progressivement. Les premiers jours j'en éprouvai des tourments incessants, parce qu'il fallait redresser la courbure et tenir constamment la même position nuit et jour. Il avait fait commander dès le principe un petit berceau sous lequel mon pied était placé pour éviter le contact des couvertures. Voilà les principaux événements arrivés dans les premiers temps de ma blessure. Depuis, ma situation s'améliora; les beaux jours nous étaient acquis.
Dès le commencement de juillet, je témoignai à Mme Leidesdorsfer le désir d'être porté dans une chambre où la vue des passants pût me distraire; elle m'en fit préparer une sur-le-champ donnant sur la place d'où je voyais la cathédrale Saint-Étienne, dont je n'étais pas éloigné. Elle fit placer mon lit près de la fenêtre de manière que, la tête sur l'oreiller, je voyais les piétons, voitures et tout ce qui se passait dehors. Cette place était d'autant plus animée qu'une grande partie des habitants de la ville et des faubourgs devaient la traverser pour gagner le Prater, délicieuse promenade sur le Danube. Je l'avais habitée après la bataille d'Austerlitz, mon régiment y avait bivouaqué pendant deux jours et j'avais pris une de ses charmantes guinguettes pour mon abri. Dans cette chambre, choisie par mon excellente hôtesse, ma guérison fit de grands progrès; j'étais à un régime sévère, mais qui s'élargissait insensiblement; on m'avait envoyé de Schoenbrünn douze bouteilles d'excellent bordeaux dont je ne commençai à goûter que par cuillerées. J'étais aux anges quand mon docteur se relâchait un peu de sa sévérité. J'avais fait faire des gilets de basin à manches pour tenir mes bras hors du lit; j'avais fait acheter une jolie toque en velours violet richement brodée qui m'avait coûté cinquante florins (note : Le florin d'Autriche valait 2 fr. 60). Elle était du choix de mon hôtesse. Ce fut vers ce temps que je reçus un nouveau messager de Schoenbrunn qui m'apporta l'avis que Sa Majesté m'accordait une dotation en Hanovre, me considérant comme si j'avais été amputé à la bataille d'Essling. Il y avait de quoi me faire du bon sang et activer ma guérison.
Outre les officiers et soldats de mon régiment qui venaient très souvent me visiter, je le fus aussi par le comte Legrand, mon général de division, par le baron Ledru, mon général de brigade, et nombre d'officiers de différents corps qui m'avaient connu. Les visiteurs qui me faisaient le plus de plaisir étaient ceux du 26e; ils ne me quittaient jamais, officiers ou soldats, sans que je n'éprouvasse les plus vives émotions
" ("Souvenirs de guerre du Général Baron Pouget", publiés par Mme de Boideffre née Pouget, Paris, Librairie Plon, 1895).

Les 5 et 6 juillet 1809, c'est Wagram ; le 26e Léger a 3 Officiers tués dont le Chef de Bataillon Harriet, 1 mort des suites de ses blessures, et 12 autres blessés dont Marichal.

Le Colonel Pouget écrit : "La bataille de Wagram eut lieu six semaines après celle d'Essling. Le 26e y souffrit beaucoup; mon pauvre frère, qui m'avait si souvent visité, y fut tué par un boulet (note : Comme on l'emportait blessé mortellement sur un brancard, il reçut un second boulet qui l'acheva). Cet événement me fut longtemps caché : ma position exigeait ce ménagement. Je lui donnai beaucoup de regrets. Plus âgé que lui de sept ans, il avait souvent besoin de mon appui; appelé près de moi en 1805, quand j'eus pris le commandement du 26e régiment, il y fut admis comme sergent, grade qu'il apportait d'une compagnie d'artillerie garde-côte dans laquelle il servait près de Saint-Valery, et il fut tué capitaine de voltigeurs aux grenadiers-voltigeurs réunis sous les ordres du maréchal duc de Reggio et chevalier de la Légion d'honneur. Il était très bon militaire et très brave soldat; je l'aimais beaucoup" ("Souvenirs de guerre du Général Baron Pouget", publiés par Mme de Boideffre née Pouget, Paris, Librairie Plon, 1895).

Le 26e combat ensuite le 9 juillet 1809 à Hollabrünn : 2 Officiers sont blessés. Le 11 juillet 1809, à la bataille de Znaïm, 2 Officiers sont tués, 6 blessés dont le Colonel Campy et le Chef de Bataillon Raymond.

Le Colonel Pouget écrit : "J'ai appris à Vienne que le 26e avait beaucoup souffert à Wagram, qu'il y eut force bras et jambes emportés; je fus assez étonné de voir entrer chez moi, dix-huit ou vingt jours après la bataille, un officier ayant un bras de moins qui était à peu près guéri de son amputation, tandis que je ne pouvais encore sortir de mon lit, quoiqu'il y eût plus de soixante-quinze jours que j'avais été blessé. C'est environ vers ce temps que je me fis faire des crosses et qu'à l'aide d'un tabouret et d'oreillers je pus m'appuyer sur ma fenêtre pour regarder sur la place. La première fois que je m'en avisai, je fus salué par plusieurs voisins et voisines qui me complimentèrent, les uns en allemand, d'autres en français, les plus éloignés en me faisant signe et battant des mains en manière d'applaudissement. Quand je voulus essayer mes crosses, mon docteur exigea que ma jambe fut soutenue par derrière au moyen d'un ruban qu'il me passa au cou; cela me gêna, mais je m'y habituai; je ne songeai plus qu'à mon départ; je brûlais du besoin de revoir ma femme et mes enfants, ma femme surtout, que j'avais soin de tenir au courant de ma santé en lui écrivant moi-même. Je m'étais opposé avec persévérance à ce qu'elle vint à Vienne, parce que je connaissais les dangers qu'elle aurait pu courir pendant la route, se trouvant sans protecteur et escortée seulement d'une femme de chambre.
J'étais très attaché, comme je dois déjà l'avoir dit, à M. Amat, chirurgien-major de mon régiment, et j'en étais payé de retour. Il m'avait dit souvent que, lorsque je quitterais le commandement du 26e, il demanderait sa retraite : il tint parole. Après m'avoir mis en voiture, il m'annonça que je le reverrais bientôt. Je m'occupai de lui dès mon arrivée à Nancy; j'étais connu du directeur des salines de Dieuze, je savais que l'administration stipendiait un médecin-chirurgien pour les employés des salines; j'écrivis à M. de Faublanc, et il se trouva qu'à cette époque il n'y avait pas de médecin. Il accepta celui auquel je m'intéressais; j'en fis part à M. Amat, qui se trouva heureux de joindre à sa retraite et à son traitement de légionnaire 900 francs de fixe et un logement. Je le fus moi-même de l'avoir rapproché de moi. Depuis, il fixa sa résidence à Metz, où il fut tellement employé qu'il amassa une assez belle fortune.
J'avais fixé mon départ du 20 au 24 août; je fis vendre trois chevaux et ne conservai qu'un attelage de voiture; j'achetai une calèche, que je fis arranger de manière que je pusse avoir la jambe étendue, et j'arrivai heureusement à Strasbourg, accompagné de mon aide de camp M. Gérard, que j'avais pour ce but fait nommer préalablement lieutenant, et de mon valet de chambre Joseph. J'avais instamment prié ma femme de venir au-devant de moi jusqu'à Strasbourg, ce qu'elle fit. Elle me trouva à l'hôtel de l'Esprit, où je désirais me reposer cinq à six jours. En passant à Phalsbourg, nous nous arrêtâmes vingt-quatre heures pour visiter une amie de ma femme, Mme Chavanne, femme d'un ancien capitaine du 4e de ligne, et nous arrivâmes à Nancy le 8 ou le 10 septembre1809
" ("Souvenirs de guerre du Général Baron Pouget", publiés par Mme de Boideffre née Pouget, Paris, Librairie Plon, 1895).

 

F/ 1809-1812 : Nouvelle période de paix.

 

Situation en octobre 1809 (côte SHDT : us1809_C2680)

Chef de corps : Campy, Colonel - Infanterie
Garnison - dépôt : Metz, 3e Division Militaire
DARGENCE : Major - Infanterie
BETTINGER : Quartier maître trésorier

- 1er Bataillon : Chef de Bataillon Roussillon à Austerlitz - Armée d'Allemagne - 4e Corps Masséna - 1ère Division Legrand - 1ère Brigade Ledru
Observations : Octobre 1809 effectif sous les armes 27 Officiers, 793 hommes; hôpitaux : 384

- 2e Bataillon : Chef de Bataillon Barrit à Austerlitz - Armée d'Allemagne - 4e Corps Masséna - 1ère Division Legrand - 1ère Brigade Ledru
Observations : Octobre 1809 effectif sous les armes 15 Officiers, 781 hommes; hôpitaux : 393

- 3e Bataillon : Chef de Bataillon Genevois à Austerlitz - Armée d'Allemagne - 4e Corps Masséna - 1ère Division Legrand - 1ère Brigade Ledru
Observations : Octobre 1809 effectif sous les armes 16 Officiers, 788 hommes; hôpitaux : 387

- 4e Bataillon : Chef de Bataillon Achard à Metz, 3e Division Militaire, Armée d'Allemagne - 4e Corps - 1ère Division Ledru

- 5e Bataillon : Chef de Bataillon vacant ; à Metz, 3e Division Militaire

En Janvier 1810, Napoléon décide d'annexer le royaume de Hollande. Cela doit rester secret encore quelques temps. Mais des dispositions militaires sont prises pour occuper le pays. L'Empereur écrit le donc 18 Janvier 1810 depuis Paris au Général Clarke, Duc de Feltre : « Le 4e corps sera réduit à 3 divisions. Le 26e Léger et le 18e de Ligne qui font partie de la première division du 4e Corps passeront à la 2ème division du même corps, qui sera ainsi composée de quatre régiments. Cette division se réunira toute entière à Düsseldorf ...».

Puis le 27 janvier 1810 : «... Vous devrez donner l'ordre au duc de Reggio, de faire une proclamation pour faire connaitre qu'il prend possession militaire des pays entre la Meuse et l'Escaut. Que les troupes hollandaises et françaises ne doivent obéir qu'à ses ordres. Une division française du 4e corps arrivera à Düsseldorf, qu'elle continuera sa route pour être sous ses ordres ...». 

Situation en mars 1810 (côte SHDT : us181003)

Chef de corps : Campy, Colonel - Infanterie
Garnison - dépôt : Metz, 3e Division Militaire
Conscrits des départements de la Vendée, du Stura, du Jura, du Puy de Dôme de 1810
DARGENCE : Major - Infanterie
BETTINGER : Quartier maître trésorier

- 1er Bataillon : Chef de Bataillon Roussillon à Nimègue, Armée du Brabant

- 2e Bataillon : Chef de Bataillon Barrit à Nimègue, Armée du Brabant

- 3e Bataillon : Chef de Bataillon Genevois à Nimègue, Armée du Brabant

- 4e Bataillon : Chef de Bataillon Achard à Metz, 3e Division Militaire, Armée du Brabant

- 5e Bataillon : Chef de Bataillon vacant ; à Metz, 3e Division Militaire

L'Empereur crée rapidement une Armée du Brabant dans laquelle est versé le 4e Corps. En Avril, le Brabant est cédé à l'Empire et l'Armée du Brabant devient Corps d'Observation de la Hollande. L'annexion totale du pays a lieu quelques mois plus tard en Juillet.

POSITIONS DU 26E LEGER EN SEPTEMBRE 1810

Colonel Gueheneuc, Major Dargence, Quartier-Maitre Bettinger
1er Bataillon : Chef de Bataillon Roussillon à Berg Op Zoom
2e Bataillon : Barrit à Anvers
3e Bataillon : Genevois à Anvers
4e Bataillon : Achard à Metz
5e Bataillon, Dépôt à Metz

En mai 1811, le Régiment est stationné dans  les 3e et 24e divisions Militaires.

Le 23 juin 1811, Napoléon écrit depuis Saint-Cloud au Ministre de la Guerre à Paris : "Monsieur le Duc de Feltre, ... Vous donnerez ordre que dans le courant de juillet les 4es bataillons des 26e léger, 4e, 19e, 123e, 26e, 72e, 46e, 126e, 18e, 93e, 56e, 124e, 2e, 37e et 125e de ligne rejoignent leurs régiments. Vous laisserez le colonel et le général commandant la division choisir le jour de départ qui sera le plus commode pour le soldat, mais de manière que tous ces bataillons aient rejoint au 10 août. Vous donnerez ordre que tout ce qui est disponible dans les 5es bataillons soit employé à compléter ces 4es bataillons ..." (Correspondance de Napoléon).

Le Sergent Réguinot, alors Fourrier au 26e Régiment d'Infanterie légère, raconte : "En 1811, le 26e régiment d'infanterie légère, dont je faisais partie, était en garnison à Anvers, lorsque l'ordre arriva d'envoyer au dépôt de Metz les hommes susceptibles de réforme. Je me trouvais un de ceux qui furent désignés comme devant s'y rendre. Mais avant que l'ordre nous eût été donné de partir, nous apprîmes qu'on allait entrer en campagne. Cette nouvelle changea tous mes projets, et me fit désirer de ne point aller au dépôt; car j'étais jeune alors, et j'avais le coeur soldat : il me répugnait de ne pas partager le sort de mes camarades. Éviter leurs dangers, c'était fuir leur gloire. Je le sentis vivement, et ne fus point longtemps indécis sur le parti que j'avais à prendre. Je fus trouver le commandant Barry auquel, par intérim, le commandement du régiment venait d'être confié. Il me reprocha de n'avoir pas refusé plus tôt d'aller au dépôt, parce qu'alors il aurait pu me faire sergent-major dans la compagnie où j'étais déjà fourrier; mais sur l'observation que je lui fis, que mon refus n'avait d'autre motif que l'entrée en campagne, et que, sans cela, je n'aurais pas hésité un seul instant à me rendre au dépôt, il accueillit ma demande avec bonté, et m'assura de son appui auprès du colonel.
Depuis 1809 j'étais fourrier à la troisième compagnie des voltigeurs, et je partis d'Anvers avec le même grade
" (Réguinot, Sergent : "Le Sergent isolé. Histoire d'un soldat pendant la campagne de Russie"; Paris, 1831).

Le 8 janvier 1812, Napoléon écrit au Général Clarke :
"Monsieur le duc de Feltre,
Le 26e régiment d'infanterie légère fera partie de la 6e division (du 1er Corps) en place du 24e d'infanterie légère, et le 24e fera partie de la 10e division en échange du 26e d'infanterie légère.
Le 26e Léger qui est à Anvers n'aura que peu de chemin à faire pour se rendre à Osnabrück.
Le 26 janvier, le 26e léger partira d'Anvers. Vous donnerez l'ordre que 800 hommes pris dans les dépôts des 21e, 27e, 28e, 25e, 17e 10e et 6e d'infanterie légère se dirigent sur Osnabrück, où ils seront incorporés dans le 26e Léger qui, par ce moyen, sera au grand complet de 2300 hommes
" (Correspondance de Napoléon).

Le 6 février 1812, le Général Pouget, ancien Colonel du 26e Léger, quitte Nancy pour rejoindre la Division Verdier, Corps de Oudinot; arrivé à Metz, il est "accueilli par les officiers de mon ancien régiment, le 26e, qui m'offrirent un punch" ("Souvenirs de guerre du Général Baron Pouget", publiés par Mme de Boideffre née Pouget, Paris, Librairie Plon, 1895).

Arrivé à Brunswick, le Général Pouget revoit "dans cette ville, avec un plaisir toujours nouveau, le 26e régiment, dont les braves s'étaient si bien conduits sous mes ordres; la musique vint me donner une sérénade" ("Souvenirs de guerre du Général Baron Pouget", publiés par Mme de Boideffre née Pouget, Paris, Librairie Plon, 1895).

Le 24 mars 1812, Napoléon écrit au Duc de Feltre : "Monsieur le Duc de Feltre,
comment arrive t'il que les régiments suisses, le 89e de Ligne et le 26e Léger n'aient pas leur artillerie régimentaire à Magdebourg ? Il y a cependant plus de 6 mois que j'ai donné des ordres à cet effet
".

Le Sergent Réguinot raconte : "Arrivés à Berlin, nous y restâmes assez longtemps, mais il nous eût été difficile de nous ennuyer, car les exercices remplissaient tous nos instans, et semblaient combler tous nos désirs. Enfin nous reçûmes l'ordre de partir. Les personnes chez lesquelles j'étais logé m'avaient constamment témoigné beaucoup d'intérêt; elles cherchèrent alors à s'opposer à mon départ, mais ce fut en vain. S'étant même aperçues que j'étais inébranlable dans ma résolution, elles me laissèrent agir librement et renoncèrent aux diverses petites ruses qu'elles avaient employées dans le but de m'intimider, telles que celles, par exemple, de me représenter sans cesse les Russes comme des ennemis féroces, ressemblant plus à des sauvages cannibales qu'à des soldats européens. Néanmoins l'instant du départ arriva, et mes hôtes m'accompagnèrent jusqu'au lieu du rassemblement" (Réguinot, Sergent : "Le Sergent isolé. Histoire d'un soldat pendant la campagne de Russie"; Paris, 1831).

Situation en avril 1812 (côte SHDT : us181204 C26855)

Chef de corps : Gueheneuc, Colonel - Infanterie
Garnison - dépôt : Verdun, 2e Division Militaire
Conscrits des départements de la Seine et Marne, de la Marne de 1812
REGEAU : Major - Infanterie
BETTINGER : Quartier maître trésorier

- 1er Bataillon : Chef de Bataillon Preux, Grande Armée, 1er Corps Oudinot, 6e Division Legrand, 1ère Brigade Albert
Observations : Parti d'Anvers le 26 janvier, arrivée à Onasbruck le 10 février; sous les armes, 660 Officiers et hommes

- 2e Bataillon : Chef de Bataillon Duprat, Grande Armée, 1er Corps Oudinot, 6e Division Legrand, 1ère Brigade Albert
Observations : Parti d'Anvers le 26 janvier, arrivée à Onasbruck le 10 février; sous les armes, 685 Officiers et hommes

- 3e Bataillon : Chef de Bataillon Duplessis, Grande Armée, 1er Corps Oudinot, 6e Division Legrand, 1ère Brigade Albert
Observations : Parti d'Anvers le 26 janvier, arrivée à Onasbruck le 10 février; sous les armes, 657 Officiers et hommes

- 4e Bataillon : Chef de Bataillon Treny, Grande Armée, 1er Corps Oudinot, 6e Division Legrand, 1ère Brigade Albert
Observations : Le cadre du 4e Bataillon en route pour rentrer en France; sous les armes, 392 Officiers et hommes

- 5e Bataillon :
Observations : 1 Compagnie au 3e Gouvernement en Espagne, 3 Compagnies au Dépôt, 1 Compagnie de marche de Strasbourg

 

G / 1812 : La Campagne de Russie.

Le Sergent Réguinot raconte : "Nous sommes en route maintenant. C'est là qu'un sort différent du passé m'attend, comme pour me montrer jusqu'à quel point le malheur peut accabler l'homme avant que son énergie ne l'abandonne entièrement, avant qu'il ne succombe. Mais n'anticipons point sur les évenemens ; un soldat est peu propre aux réflexions de la philosophie, et ceux de mes lecteurs qu'elles amusent pourront en faire très à leur aise.
Arrivés à quelques lieues du Niémen, l'Empereur nous passa en revue. Le capitaine Paon, commandant la compagnie, passa aux carabiniers, et le capitaine de la quatrième du deuxième bataillon me demanda comme sergent-major dans cette compagnie. Je ne fus cependant que sergent faisant fonctions de sergent-major. Il m'en coûtait beaucoup de quitter les voltigeurs, avec lesquels j'étais depuis 1809, car j'avais, avec l'estime de mes chefs, la confiance et l'amitié de mes camarades. Je revins donc à la compagnie me plaindre au capitaine de n'être que sergent. Il me rappela comme sergent aux voltigeurs, en remplacement du nommé Dufournet, qui passait sous-lieutenant.
Après la revue, nous allâmes sur le soir prendre nos logemens. Nous nous trouvions chez un paysan qui vendait ou plutôt qui donnait ses marchandises. Plusieurs grenadiers de la garde y vinrent et demandèrent à boire. Ce malheureux paysan ayant affaire à trop de monde, ne savait auquel entendre, lorsqu'un scélérat, revêtu de l'uniforme de sous-officier de la jeune garde, tira son épée et la lui plongea dans le côté. L'horreur et l'indignation qu'inspira cet acte de férocité se peignirent immédiatement sur la figure des grenadiers présens à cette scène. Le misérable s'en aperçut et s'enfuit aussitôt jugeant que, s'il se laissait atteindre, il recevrait la juste punition de sa barbarie. Touché des souffrances de ce bon paysan, je m'en approchai et suçai sa blessure.
Nous avions à peine terminé son pansement, que nous entendîmes le rappel, et qu'il fallut nous mettre en marche. Parvenus au Niémen, nous passâmes ce fleuve sur trois ponts. Notre régiment particulièrement reçut l'ordre de traverser Kowno, et de prendre position de l'autre côté sur la rive de la Wilia. L'ennemi, en battant en retraite, avait brûlé un pont qui devait servir de passage aux troupes. Il nous fut enjoint de le rétablir, et en quelques heures tout était terminé. On avait demandé des hommes de bonne volonté pour aller jusqu'à un village situé de l'autre côté. Le capitaine baron Guillot et moi traversâmes le fleuve à la nage et, rendus sur l'autre rive, nous ramenâmes deux juifs pour leur faire sonder la rivière dans le but de savoir si notre cavalerie pouvait la passer à gué.
A peine étions-nous de retour, et pendant que je m'habillais pour me reposer, car j'étais déjà très fatigué, nous vîmes venir un escadron de lanciers et distinguâmes l'Empereur au bout du pont. Je m'empressai d'ôter encore une fois mes habits, et je me préparai à voler au secours des nouvelles victimes dans le cas où, comme je le pensais, il viendrait à s'en présenter. Bientôt en effet, un lancier et son cheval furent entraînés, par le courant. Je m'élançai de suite dans le fleuve, lorsqu'à peine revenu sur l'eau, j'entendis ces cris : «Sauvez le colonel ! Sauvez le colonel !» et je reconnus aussitôt notre brave colonel, le baron de Guéneud, qui n'écoutant que son courage, s'était précipité dans le fleuve pour secourir le lancier. Je me dirigeai vers lui, et le saisisant d'une main ferme par les aiguilettes, car il était en grande tenue d'aide-de-camp de l'Empereur, de l'autre j'atteignis un radeau, et je parvins à le sauver. Nous arrivions, lorsqu'un caporal de carabiniers qui se trouvait sur ce radeau tendit la main au colonel qui, sans doute, n'était plus en danger. Ses vêtemens mouillés et ses bottes remplies d'eau l'empêchèrent de voler encore au secours des autres, qui heureusement furent sauvés à temps. Étant encore sur le radeau, le colonel entouré de nombreux officiers de l'état-major et du génie, qui lui faisaient amicalement des reproches sur le zèle trop ardent dont il venait de donner l'exemple, m'intima l'ordre d'aller trouver son domestique qui était au bout du pont et de lui demander sa bouteille. De retour près de lui, je la lui présentai, et ce fut alors qu'il me dit avec l'accent de la plus grande bonté : «Tiens, bois un coup, tu en as aussi besoin que moi. » Cela était vrai, la fatigue jointe à l'émotion que j'éprouvai en le voyant en danger m'avaient encore affaibli.
Dans ce moment le lancier et son cheval furent sauvés. Le lancier remonta vivement sur son cheval, passa devant Sa Majesté, et cria : Vive l'Empereur ! On récompensa le brave qui l'avait sauvé et ceux qui s'étaient distingués comme travailleurs. Je revins à terre et rejoignis la compagnie. Le capitaine Paon, voulant reconnaître l'ardeur que j'avais mise aux travaux, et le bonheur que j'avais eu de sauver le colonel me conduisit devant l'Empereur. Lorsque nous arrivâmes auprès de Sa Majesté, elle montait à cheval et partit avant qu'on eût le temps de lui parler.
Ace moment, le capitaine Paon me dit : «Sergent, il y a là-bas un bateau qui brûle, mais il pourrait encore servir à passer des hommes, il faut aller le chercher.» N'écoutant que mon courage, je partis avec lui; mais, épuisé de fatigue, je me trouvai mal après quelques minutes de marche. Ranimé de nouveau par mon ex-capitaine, je revins à moi et nous fûmes chercher le bateau. Je me jetai à la nage et j'approchai du bord à l'aide de planches que je trouvai dans le bateau. Le capitaine monta dedans, et nous descendîmes ainsi, avec notre frêle embarcation, jusqu'au régiment, dont plusieurs compagnies avaient déjà passé le fleuve. Notre bateau aida au passage du reste. Ayant repris mes vêtemens, je traversai de l'autre côté et je fus rejoindre la compagnie, où l'on s'était empressé de me préparer du vin chaud et sucré, ce qui ne tarda pas à me remettre de la fatigue que j'éprouvais.
Nous passâmes la nuit au bivouac et, le lendemain, nous nous remîmes en route vers l'ennemi, qui n'attendit point notre arrivée pour opérer un mouvement rétrograde. Nous prîmes une fausse direction, puis ensuite nous revînmes prendre une autre route. A la halte du régiment, le colonel me fit appeler, ainsi que le caporal qui avait eu l'honneur de lui tendre la main pour l'aider à monter sur le radeau. On nous demanda combien il y avait de temps que nous étions au service; je répondis qu'il y avait quatre ans et demi, et le caporal dit qu'il servait depuis huit ans. Il fut arrêté qu'il recevrait la croix. Je retournai vers la compagnie, le coeur, à dire vrai, bien peiné de n'avoir pas eu plus d'années de service, mais me promettant intérieurement de ne pas laisser échapper la première occasion de me montrer digne d'obtenir cette croix, voeu de tous les Français, et que je croyais avoir en quelque sorte méritée.
Après quelques jours de marche, comme nous passions devant un lac, le colonel fit faire halte au régiment, et donna exemple aux nageurs. Il me fut alors facile de voir qu'il nageait fort bien, et que, s'il avait couru quelques dangers antérieurement, ses habillemens seuls en avaient pu être cause.
Dans ce moment, le cri aux armes se fit entendre, et nous sortîmes précipitamment du lac ; mais nous ne tardâmes guère à connaître que la cause de ces cris était l'arrivée de Murat avec son escorte
" (Réguinot, Sergent : "Le Sergent isolé. Histoire d'un soldat pendant la campagne de Russie"; Paris, 1831).

Le 26e Léger combat le 24 juillet 1812 à Duenaburg où il a 1 Officier blessé. Le Sergent Réguinot raconte : "Nous arrivâmes à Dunabourg; là, nous eûmes l'avantage de nous signaler. Les hommes du régiment se montrèrent d'une rare valeur. Notre compagnie et la quatrième furent désignées par le sort pour aller s'embusquer dans un bois tout près de la ville, dans le but de surveiller, les mouvemens de la garnison de la placé. Nous restâmes toute la nuit dans cette position, et le lendemain les compagnies furent rappelées.
Aucune distribution n'ayant été faite, et nos sacs de farine se trouvant vides, le capitaine me chargea d'aller avec douze voltigeurs faire des provisions, ce qui me contraignit à m'éloigner d'une lieue environ de l'armée. Etant entré dans un village, j'y trouvai peu de paysans, et les ayant sommés de nous donner du pain, ils nous répondirent qu'il n'y en avait point; mais ils nous donnèrent du grain et des moulins à bras pour le moudre. Mes voltigeurs se mirent au travail, et bientôt plus de cinquante moulins marchèrent avec activité. Je fis chauffer un four, je mis les femmes en réquisition pour faire la pâte, et en peu de temps, j'avais, à l'aide de mes camarades, confectionné soixante pains de trois livres environ chacun.
Les paysans étaient allés nous chercher un mouton dans la forêt. Nous le fîmes cuire. Après en avoir envoyé les gigots et une partie à la compagnie, nous étions en train de manger le reste, quand un paysan vint nous avertir que les Cosaques étaient sur la lisière de la forêt, et que, sans doute, ils allaient entrer dans le village. Je marchais pour m'en assurer, quand j'entendis un coup de fusil tiré par un voltigeur que j'avais mis en embuscade. Je donnai de suite aux paysans l'ordre d'amener deux traîneaux. Ils s'empressèrent d'obéir ; nous les chargeâmes de vivres, et nous nous rangeâmes en tirailleurs pour défendre nos provisions. Aucun des paysans ne voulut nous servir de guide.
A ce moment, je vis revenir le voltigeur que j'avais chargé de porter au capitaine les gigots de notre mouton. Il m'apportait l'ordre de battre en retraite au plus vite. Le voltigeur s'étant aperçu que notre retraite ne pouvait s'effectuer par la route que nous avions suivie d'abord, nous nous trouvâmes contraints d'en prendre une autre. Je rendis responsable de tout le paysan qui fut chargé de nous conduire et auquel appartenaient les traîneaux. Il nous fit remonter six lieues plus loin.
La nuit arriva et le convoi de vivres que nous dirigions s'était augmenté par les soins d'autres pourvoyeurs de différens régimens. Nous étions nous-mêmes au nombre de cent vingt hommes. Il nous fallut bivouaquer dans le bois, où nous jugeâmes convenable d'établir nos avant-postes.
A la pointe du jour nous nous remîmes en marche. Nous étions à peine entrés sur la grande route, que nous aperçûmes un détachement. Nous fûmes le reconnaître. C'était l'avant-garde du convoi des blessés des régimens qui s'étaient battus là veille. Nous reçûmes l'ordre de donner nos vivres pour les blessés, et nous ne pûmes garder qu'un pain pour chacun de nous. Le commandant du convoi, au moment de nous quitter, nous engagea à changer de route, parce que celle que nous suivions était souvent parcourue par des Cosaques. Nous ne tardâmes pas à voir qu'il nous avait dit vrai, car à peine avions-nous fait une lieue que nous fûmes obligés, pour les éviter, de nous enfoncer dans le bois et de tirailler.
En traversant ce bois à tout hasard, nous rejoignîmes l'arrière-garde française en retraite. Au bout de quelque temps, d'autres tirailleurs nous remplacèrent, et nous arrivâmes au régiment. Le capitaine de notre compagnie et les voltigeurs furent désappointés en nous voyant les mains vides; mais je donnai un reçu du commandant du convoi, ce qui ne satisfaisait pas l'appétit général. Cependant nous avions eu douze pains, que nous donnâmes pour les officiers et les voltigeurs.
Nous marchâmes sur Poloski; nous arrivâmes le soir, et nous bivouaquâmes au bord de la Dwina. Le lendemain, ayant établi des pontons, nous la passâmes, et nous entrâmes dans Poloski, que nous traversâmes. Ensuite, allant en avant, après avoir établi nos bivouacs, nous fûmes chercher des vivres, et de là, nous partîmes pour nous porter sur Jacobowo, château situé à douze lieues de Poloski. Nous bivouaquâmes la veille près d'une petite rivière, et nous fîmes une marche forcée pour y arriver le lendemain 30 juillet
" (Réguinot, Sergent : "Le Sergent isolé. Histoire d'un soldat pendant la campagne de Russie"; Paris, 1831).

30-31 juillet - 1er août 1812 : combat de Oboarszina (5 officiers tués, 5 morts des suites de leurs blessures, 11 blessés)

Le Sergent Réguinot raconte : "On établit des ponts et la division se porta en avant. Arrivés là, nous trouvâmes pour la première fois les Russes disposés à se défendre. Les voltigeurs étaient près du château. On fit faire à quelques-uns des battues dans le bois, tandis que d'autres étaient restés au bivouac pour faire la soupe; mais les Russes ne nous laissèrent pas le temps de la manger : une grèle de biscayens et d'obus enlevèrent nos marmites. On nous donna l'ordre de nous former en tirailleurs. Nous exécutâmes ce mouvement avec la rapidité de l'éclair, et nous fîmes bientôt reculer les tirailleurs russes. Étant très-avancé dans le bois, je m'y trouvai engagé avec les deux voltigeurs Botifier et Gien, tous les autres s'étant repliés, ainsi que me le fit observer l'un de ces voltigeurs. J'étais à ma dernière cartouche, et les Russes voyant que le feu n'était plus nourri, chargèrent sur nous. Nous voulûmes opérer notre retraite, mais en arrivant sur la lisière du bois, nous aperçûmes une autre ligne qui venait de remplacer celle que nous avions forcée à battre en retraite. A notre approche, ils crièrent houra ! Il fallut céder au nombre et à l'impossibilité de nous défendre, et nous nous rendîmes prisonniers à ceux que nous avions battus et fait fuir un instant auparavant. Ils s'emparèrent aussitôt de nos fusils et de nos sacs : le mien n'était pas des plus garnis, il n'y avait de bon qu'un pantalon qui était en dessus, et l'intérieur ne contenait que la comptabilité de la compagnie. Les Russes, peu satisfaits d'une semblable capture, voulurent s'en venger en me fusillant. Heureusement l'un d'eux s'y opposa. Je ne sais quel empire il pouvait avoir sur les autres, mais il fut obéi. On nous conduisit dans le bois, où les Russes s'étant mis en devoir de se partager le butin qu'ils avaient trouvé dans nos sacs, je profitai, nous trouvant sur une route où plusieurs allées se croisaient, d'un moment qui me parut favorable, et fis signe aux voltigeurs que nous pouvions nous sauver. Ils me comprirent, et à l'instant même nous échappâmes à nos conducteurs. Malheureusement l'un de nous fut rattrapé, et cela nous valut de la part de l'ennemi une forte décharge, mais qui ne nous fit aucun mal. Le voltigeur Botifier, qu'ils avaient repris, fut victime de leur rage. Je crois encore entendre ses cris et les mots qu'il prononçait : «Sergent, Sergent, à mon secours !» Nous nous arrêtâmes, mais sans armes et deux contre dix au moins et bien armés, qu'eussions-nous pu faire ? Notre parti fut bientôt pris : nous continuâmes d'errer dans la forêt. De temps en temps nous écoutions, la tête appuyée contre terre, pour nous diriger vers le bruit du canon dans l'espoir de rencontrer les Français.
A la brune nous parvînmes à rejoindre notre régiment, le feu commençait à se ralentir beaucoup. Nous trouvâmes la compagnie réduite des deux tiers, tant était grand le nombre des morts et des blessés. Il n'y restait plus qu'un seul officier, c'était M. Girot, sous-lieutenant et chevalier de la Légion - d'Honneur. Nous restâmes en repos près du château : là, je fus chercher un bidon de schnap, et je remplis les gourdes des voltigeurs qui étaient endormis. L'adjudant-major Dornier étant venu à la compagnie requérir des hommes pour aller chercher des cartouches, j'y fus avec plusieurs voltigeurs. A notre retour, nous les distribuâmes, et, quelques instans après, le jour commençant à paraître, notre brave colonel vint nous donner avis que les Russes s'étaient emparés du château et qu'il fallait le reprendre à la baïonnette, aux cris de vive l'Empereur; et, là, à pied, il se mit aussitôt à notre tête, et n'ayant qu'une cravache à la main, il nous donna l'exemple.
Le troisième bataillon, dont je faisais partie, passa sous la voûte, sur les cadavres des Russes. Étant parvenus de l'autre côté nous fûmes nous ranger en bataille, et tout ce qui se présentait de Russes était criblé par nos balles. Nous avançâmes ensuite pour nous emparer de leurs batteries qui étaient placées sur la lisière du bois, et ce fut alors que je fus atteint par un morceau de mitraille et blessé à la jambe gauche. Dans l'ardeur du combat je me sentis frappé comme d'un fort coup de pied, et n'en continuai pas moins de me battre. Cependant le sang qui sortait de mon soulier me fit connaître que ma blessure pouvait avoir quelque gravité. Au même instant, un voltigeur fut renversé à côté de moi en poussant des cris affreux. Je le relevai, mais ne lui voyant aucune blessure, je pensai que ses cris étaient dus à la douleur que lui avait causé une contusion à l'oreille. Nous fûmes forcés de nous retirer, et le désordre se mit dans le quatrième bataillon, dont le commandant venait d'être blessé. Néanmoins, nous étant ralliés au nombre d'environ deux cents hommes, nous marchâmes en avant. Ma blessure me faisait éprouver de grandes douleurs, et me contraignit à me diriger vers l'ambulance, où je ne parvins qu'avec peine, et soutenu par le voltigeur qui avait été frappé à l'oreille. Dès que je fus arrivé, on me fit une incision et l'on me pansa. Le voltigeur qui venait de me conduire, présent dans l'ambulance, me releva, et comme je ne pouvais pas me soutenir, il fut obligé de me transporter au dehors. Il venait de trouver un cheval, sur lequel il me plaça, et tout semblait aller pour le mieux, lorsqu'à peine en route, je vis l'ambulance devenir, en un instant, la proie des flammes.
Je suivis les bagages et l'artillerie qui battaient en retraite, ayant soin toutefois de me tenir sur le côté de la route, qui était encombrée, et sur laquelle je n'aurais pu que gêner. Un soldat du train, me prenant pour un fugitif, me donna un coup de fouet qui me renversa de cheval et me fit tomber dans un ravin. Les douleurs que j'éprouvais ne peuvent s'exprimer, quand, par un bonheur inesperé, un chirurgien vint à passer. Il me pansa de nouveau et je fus un peu soulagé. On me remit à cheval, et je continuai ma route au milieu de l'encombrement. Je marchais on loin du maréchal Oudinot et de son aide de camp. Son Excellence donna ordre que l'on me fit passer sur le pont; mais voyant que l'artillerie serait trop longtemps à le traverser, je fis entrer mon cheval dans l'eau et passai ainsi la rivière, qui n'est pas très profonde, mais qui est fort rapide. Arrivé de l'autre côté je m'arrêtai un instant, et cédant à un mouvement de curiosité, je regardai les troupes qui se masquaient pour effectuer l'ordre que leur avait donné le maréchal de ne pas faire feu, mais de charger, la baïonnette en avant, aux cris de vive l'Empereur. Cet ordre ayant été exécuté, l'ennemi fut culbuté et mis en pleine déroute. Comme mes souffrances redoublaient, et que les boulets nous arrivaient de tous côtés, je me retirai avec les autres blessés. Nous arrivâmes le jour suivant à Poloski, et mon cheval fut pris pour être employé de suite.
Je passai la nuit dans l'ambulance établie à Poloski. Le lendemain on fit circuler le bruit que les Cosaques étaient dans la ville, et qu'ils allaient y mettre le feu; mais que ceux d'entre nous qui pourraient traverser le pont seraient plus en sûreté, parce que la troisième division se trouvait de l'autre côté. Je me décidai à prendre ce parti, malgré la peine que je devais avoir avant d'y parvenir, puisque je ne pouvais marcher, et que, me soutenant seulement avec un bâton, j'étais forcé de sauter constamment sur le pied droit.
Lorsque je fus arrivé au pont, j'y rencontrai deux soldats montés sur un mauvais cheval abandonné par l'artillerie, et qui venaient, comme moi, pour le traverser. Les gendarmes placés à la tête du pont les firent descendre pour s'assurer s'ils étaient blessés, et n'ayant reconnu en eux que des fuyards, ils les firent rétrograder et me placèrent sur le cheval, que ces militaires se virent forcés de m'abandonner. Je traversai donc ainsi de l'autre côté, où je trouvai la troisième division et les bagages du régiment. Je priai un chasseur d'aller près de M. Vernier, officier payeur, pour lui réclamer, de ma part, une petite montre en or que je lui avais donnée à garder, et qu'il me fit remettre.
Je continuai ma route avec beaucoup d'autres se rendant, comme moi, à la première ambulance. Nous marchâmes deux jours, pendant lesquels je restai à cheval, mais constamment derrière les autres, parce que mon cheval pouvait à peine marcher, et que, de mon côté, je n'avais pas la force de le conduire. Par suite de la difficulté que j'éprouvais à suivre les autres, je me trouvai souvent seul dans la forêt, et ce fut dans un pareil moment que je vis passer le commandant Barry. Il venait d'être atteint par un biscayen, et expira au plus proche village. Ce fut une grande perte, et que je dus ressentir plus que tout autre, car ce brave officier m'honorait de son estime, et m'en avait maintes fois donné la preuve.
J'arrivai dans une petite ville, où mon premier soin fut de faire panser ma blessure, qui ne l'avait point été depuis quatre jours, et qui se trouvait en fort mauvais état. Après le pansement, on nous distribua du pain, dont il y avait plusieurs jours que je n'avais mangé. Cela fait, je me remis immédiatement en route, un chasseur ayant pris soin de mon cheval. Il est bon de rapporter qu'avec ce chasseur, qui avait le bras fracturé, nous avions fait, dans le but de nous secourir mutuellement, un arrangement que voici. Comme il pouvait marcher, il suivait le détachement, et lorsque les distributions se faisaient, il prenait pour nous deux ce qui pouvait nous revenir, et allait, comme les autres, à la maraude aux choux et aux pommes de terre, tandis que, de mon côté, ayant l'usage de mes bras, je préparais et faisais cuire ce qu'il avait apporté.
Le cinquième jour je partis avec le convoi des blessés, mais mon cheval ne pouvant suivre le détachement, je ne pus jamais le rejoindre. Poussé par la soif, mon cheval se dirigea vers un fort ruisseau dont le courant était rapide et auquel il ne pouvait arriver qu'après avoir descendu une espèce de talus. N'ayant pu prendre à temps toutes mes précautions, je tombai de cheval, et content, sans doute, d'être débarrassé de son fardeau, l'animal partit pâturer dans un champ voisin. J'étais dans cette position à la fois triste et risible, attendant qu'il vînt à passer quelqu'un, lorsqu'au bout de quelque temps je vis venir un voltigeur de ma compagnie. Je l'appelai : mais quelle fut ma surprise en le voyant s'éloigner. Je crus qu'il ne m'avait pas entendu et l'appelai de nouveau ; mais il me répondit qu'il était poursuivi par des Cosaques, et continua sa route, me laissant convaincu qu'il était, comme je le savais déjà, le plus mauvais et le plus lâche soldat du régiment. Quelque temps après, d'autres chasseurs ou voltigeurs passèrent, et s'empressèrent de me ramener mon cheval et de me replacer dessus.
Isolé de nouveau, j'entrai dans une autre forêt. Il fallait y faire six lieues pour la traverser, mais ce qui me consolait était que mon cheval venant de prendre de la nourriture et du repos, je devais compter sur lui. En entrant dans cette forêt, je fis recontre d'un brigadier du train d'artillerie qui me dit : «Sergent, ne vous exposez pas, je vous conseille de rétrograder, car les Cosaques viennent, à deux lieues d'ici, d'attaquer le convoi des blessés.» Je le remerciai de son avis, en lui disant que j'étais résolu à traverser cette forêt. Ce brave camarade, avant de me quitter, me fit boire une goutte de schnap, qui me rendit un peu de vigueur. Je frappai mon cheval d'une petite baguette et nous partîmes. Le schnap que je venais de boire m'avait sans doute mis un peu en belle humeur, et je chantai dans la forêt, que je traversai seul et sans mauvaise aventure. Arrivé au village où nous devions loger, j'y retrouvai le chasseur et le détachement. Chacun s'empressa de me secourir : on me plaça, avec mon cheval, dans une grange, où l'on m'apporta bientôt du pain, des pommes de terre et du schnap. Le plus somptueux repas ne m'eût pas fait plus de plaisir, car depuis trois jours je n'avais pas mangé une demi-livre de pain. Tous les sous-officiers et soldats blessés du régiment qui se trouvaient dans ce village vinrent me rendre visite. Ils avaient été péniblement affectés en apprenant, par ceux qui m'avaient replacé à cheval, là conduite infâme du voltigeur envers moi.
Le lendemain les blessés se remirent en route, et je fus encore contraint de rester en arrière. Je n'étais pas tranquille : ma blessure, qui me faisait horriblement souffrir, m'inspirait beaucoup de crainte. C'était le septième ou huitième jour que nous étions en marche, sans savoir où nous devions nous rendre. Quand viendra, me disais-je, quand viendra le moment où je ne souffrirai plus ? J'étais loin de prévoir cependant que le temps après lequel j'aspirais était encore bien éloigné. Mes douleurs n'étaient pas supportables; je me sentais mourir : la chaleur augmentant chaque jour ajoutait encore à mes maux, et j'étais hors d'état de me panser, puisque je n'avais, avec moi, rien de ce qu'il me fallait pour le faire. Dans cet état, j'aperçus un château assez semblable à nos maisons de campagne. Me joignant alors à quelques militaires blessés qui arrivaient nous prîmes, d'un commun accord, la résolution d'aller jusque-là. Tous y parvinrent avant moi, mais bientôt je les vis revenir. Il y avait dans ce château un général, notre allié cependant, qui s'y était installé avec environ cinquante Bavarois ou Badois. Ne pouvant plus supporter les souffrances auxquelles j'étais en proie, je résolus de m'y rendre. A peine étais-je arrivé que je vis paraître à la fenêtre du rez-de chaussée deux demoiselles, qui me semblèrent trouver dans mes souffrances et, surtout, dans la grotesque figure que je faisais sur mon grand cheval un motif d'hilarité. Je ne parus pas m'en offenser, et je me hasardai même à leur demander un peu de linge pour me panser. Le général parut alors à la croisée, et me donna l'ordre de partir sur-le-champ. Ne pouvant lui obéir, je me laissai tomber de cheval, en lui disant : «Vous aurez le cruel plaisir de me voir mourir sous vos yeux.» Pour toute réponse, il donna l'ordre à sa troupe de s'emparer de moi et d'aller me fusiller plus loin. Inspiré par le désespoir, je lui dis quelques paroles assez désagréables. Cependant les Bavarois s'étaient emparés de moi : ils me portèrent plus loin ; mais là, ils me mirent sur mon cheval, et m'engagèrent à continuer ma route et à ne pas les obliger, par un refus, à mettre à exécution un ordre qu'il répugnerait à leur coeur de ne pouvoir enfreindre. Je suivis leur conseil, et repris ma route.
J'avais oublié de dire qu'enmelaissant tomber de cheval, j'avais découvert aux yeux du général ma jambe blessée, quand en la regardant moi-même, je vis sortir un ver de dessous les bandes. J'en fus si si chagriné, que les larmes m'en vinrent aux yeux.
Regagnant le chemin par où j'étais venu, je me trouvai dans la forêt, livré aux plus sombres réflexions, dévoré par une soif ardente, ne pouvant me désaltérer ni descendre de cheval, sans le secours de mes camarades, dont pas un n'était près de moi. Je marchai fort avant dans la nuit, mon cheval avait de meilleurs yeux que les miens, c'était lui qui me conduisait, et j'arrivai enfin à la sortie de la forêt. Je découvris une maison et m'y arrêtai, mais personne ne voulait ou ne pouvait me donner asile, on m'envoyait à l'hôpital qu'on avait établi dans une église, mais j'avais déjà laissé derrière moi le chemin de traverse qui y conduisait. Un soldat qui, comme moi, venait d'arriver me fit loger avec lui; mon cheval resta dans la cour, et l'on m'assura qu'on lui avait donné de la paille. Nous étions placés sous un hangar avec plusieurs soldats qui s'y trouvaient endormis. Nous ne demandâmes rien. Le soldat qui m'avait procuré le logement avait un peu de pain et du schnap; il m'en fit l'offre, que j'acceptai avec d'autant plus de plaisir que je n'aurais point osé lui en demander, car après le refus que j'avais essuyé de la part du voltigeur et la barbarie dont le général avait fait preuve envers moi, je croyais ne pouvoir plus inspirer aucune pitié.
Je passai ainsi la nuit en proie à d'horribles souffrances; car outre celles qui provenaient de mes blessures, le flux de sang dont j'étais atteint, ne me laissait aucun repos. Malgré tout, il fallut partir le lendemain matin, et l'on me remit à cheval en m'indiquant le chemin qui conduisait à l'hôpital qui, comme je l'ai déjà dit, était une église. Au bout d'une marche fort pénible, j'aperçus enfin le clocher, et, à son aspect, mon coeur fut plein de l'idée consolante d'un soulagement prochain. Étant arrivé à la route qui y conduisait, je trouvai un lac sur la gauche, où mon cheval altéré me conduisit de lui-même. Me défiant cette fois du malheur qui m'était déjà arrivé, je pris des précautions, mais en vain ; je fis encore la culbute, et mon cheval m'abandonnant, fut se cantonner dans une pièce d'avoine. Comme il m'était impossible de poser le pied gauche à terre, je fus, en sautant sur une seule jambe, me placer sur le bord du chemin. Un quart d'heure se passa sans que je visse personne sur la route; enfin j'aperçus une cariole, et je me crus sauvé. A mesure qu'elle approchait, je distinguai qu'elle contenait deux personnes, dont un juif, auquel je fis signe, en l'engageant à venir à mon secours. Mais ce scélérat conçut, au contraire, l'horrible dessein de me faire passer sa voiture sur le corps, et la dirigea de manière à ce qu'il me fût impossible d'éviter le sort qu'il me réservait; mais, par un miracle, je fis un mouvement qui me plaça entre le cheval et la roue, et la voiture passa rapidement sans m'atteindre. Un paysan qui travaillait à la terre, témoin de cet acte de barbarie, s'élance aussitôt au-devant du cheval, arrête la voiture, combat mes lâches assassins, et revient ensuite vers moi. Je craignais, malgré sa bonne action, qu'il ne se présentât point tout-à-fait en ami. Il s'aperçut de ma défiance et me rassura par des paroles pleines de bonté. Il fut chercher mon cheval et me replaça dessus. Je le remerciai, et continuai ma route sur l'église, où étant arrivé, je fus descendu de cheval et transporté au bureau qui était en face. Quelles furent ma surprise et mon indignation en y reconnaissant cet infâme juif qui venait réclamer des bons de
fourniture de linge. Indigné à l'aspect de ce monstre, je portai la main à mon sabre et me précipitai sur lui. L'impossibilité dans laquelle je me trouvai de pouvoir me venger ne l'empêcha pas d'avoir plus de peur qu'il ne m'en inspira lui-même, lorsqu'il chercha à m'écraser sous sa voiture, car je ne pouvais croire à tant de cruauté. Il jeta des cris horribles; on aurait dit que je l'avais mortellement blessé. Alors on s'empara de moi en me menaçant; car il ne m'avait pas été possible de faire, sur le moment, le récit de sa conduite envers moi; je le fis, mais il était déjà parti.
J'étais placé sur un banc en face le bureau, qui était occupé par des tirailleurs de la garde, tous jeunes gens et bien dispos. Ces messieurs étaient en train de faire un repas qu'ils prolongèrent sans égard à la situation dans laquelle je me trouvais. Mes souffrances s'étaient accrues, je ne pouvais plus y tenir ; le désespoir et la douleur me contraignirent à les apostropher durement, et je leur présentai mon sabre en les engageant à mettre un terme à mes maux. Enfin, après quelques délais, ils finirent par me délivrer un billet d'entrée. En sortant du bureau, j'eus la douleur de voir à la porte de l'hôpital mon malheureux cheval étendu mort. Je lui fis de tristes adieux. On me plaça dans une espèce d'écurie où se trouvait une foule de blessés. Je me jetai sur la paille, mais je ne pus obtenir la visite d'aucun chirurgien.
Le même jour on fit une distribution de la demi-portion de pain, que je reçus comme les autres. Il y avait long-temps que je n'en avais vu d'aussi blanc. Le lendemain matin on vint passer la visite, et l'ordre fut donné de me transporter dans l'église. Là, je fus pansé, et ma blessure nettoyée des vers qui la dévoraient. A la suite de ce pansement je devins très-faible. Je m'aperçus aussi que les chirurgiens n'étaient point d'accord entre eux, et qu'il était fortement question de m'amputer la jambe. Ils se décidèrent enfin, et vinrent m'assurer que, pour me sauver, il était urgent de me faire l'amputation, attendu que la gangrène faisait chaque jour de grands progrès. Je les priai d'attendre encore un peu et d'essayer auparavant s'il n'y aurait pas d'autre moyen de me sauver, assurant que, si dans quelques jours il n'y avait pas de mieux, je me résignerais. Ils ajournèrent au lendemain et, en attendant, ils couvrirent ma plaie d'un cataplasme, après l'avoir lavée avec de l'eau de guimauve. Je me sentais beaucoup mieux et je m'endormis. Tout à coup un besoin me réveilla, et, pour le satisfaire, il fallait descendre sept à huit marches ; et par malheur, en sautant avec mon bâton, je tombai et roulai jusqu'en bas. Je n'avais pas encore éprouvé une douleur aussi forte. On me remonta sur la paille, où je me trouvai mal. On fut chercher le chirurgien de garde, qui de suite pansa de nouveau ma blessure qui avait saigné. Il supprima les herbes émollientes dont elle était couverte. Revenu à moi, je ne me souvins en rien de ce qui m'était arrivé, excepté cependant de ma chute. Je passai la nuit tranquillement. Le lendemain je me sentis soulagé, et l'on me donna des béquilles ; malgré cela, mes forces diminuaient de jour en jour.
Au bout de huit à dix jours nous fûmes évacués en traîneaux sur Wilna. Nous restâmes plusieurs jours en route, obligés de bivouaquer la nuit ; ce qui ne convenait guère à des blessés ; mais pour notre sûreté personnelle nous étions forcés d'en agir ainsi
" (Réguinot, Sergent : "Le Sergent isolé. Histoire d'un soldat pendant la campagne de Russie"; Paris, 1831).

; 11 août 1812 : combat de Swolna (4 Officiers blessés); 16-18 août 1812 : 1ère Bataille de Polotsk (Chef de Bataillon Genevais blessé).

Le Sergent Réguinot raconte : "Arrivé à Wilna, je fus dirigé sur un hôpital ou se trouvaient renfermés des fiévreux et des blessés. Peu de temps après, un couvent fut choisi pour servir de retraite aux blessés, et j'y fus conduit avec les autres. Les sous-officiers, dont je faisais partie, furent placés à part dans une salle où tous les soins leur furent prodigués, tant de la part des administrateurs, que de celle des soeurs elles-mêmes, qui faisaient les pansemens jusqu'à deux fois par jour. Je m'y trouvai avec mon ex-sergent-major et ami Drabot, qui était adjudant et membre de la Légion-d'Honneur. Nous étions partis ensemble du dépôt de Metz pouraller rejoindre les bataillons de guerre en 1809, lors de la campagne d'Autriche,lui sergent et moi fourrier. Cette circonstance nous lia encore plus étroitement. Un coup de feu l'avait atteint à la rotule, et j'augurai mal de sa blessure. Mon lit était en face du sien et, à tout moment, il m'appelait près de lui, et me disait : «S'il faut que je meure de ma blessure, tu prendras ma croix, et si tu as le bonheur de rentrer à Paris, tu la remettras à ma famille.» Souvent aussi il m'entretenait d'une soeur qu'il chérissait beaucoup. A quelque temps de là, mon malheureux ami succomba. Je n'étais pas très-bien, cependant je lui fis rendre les derniers devoirs, m'étant, pour cela, réuni aux sous-officiers du régiment qui se trouvaient disponibles à l'hôpital. Un adjudant-sous-officier, présent aux derniers momens de Drabot, s'attira le mépris de toute la salle en s'emparant du peu d'argent qu'il possédait avant de mourir, et surtout en se dispensant d'assister à ses funérailles, et par le vil emploi qu'il fit de ce qu'il avait ainsi détourné. Il reçut bientôt le prix que méritait une semblable conduite, car, à la suite d'une débauche, il rentra malade à l'hôpital et mourut quelques jours après. Quant à la croix de Drabot, il ne m'a jamais été possible de savoir ce qu'elle était devenue.
Ma blessure allait de mieux en mieux, lorsque j'appris que notre brave colonel venait d'arriver, et qu'il était blessé. Je fus de suite trouver le sergent-sapeur Duflot, et nous fûmes lui présenter nos hommages, ainsi qu'au commandant Gimont, auquel on venait d'amputer la jambe. Ils nous accueillirent avec la plus grande bonté; le colonel chercha à ranimer nos espérances et notre courage : «Comptez, nous dit-il, que je ne vous oublîrai pas.» Nous lui peignîmes le tableau de la misère dans laquelle se trouvaient ceux des hommes du régiment présens à Wilna qui depuis longtemps ne touchaient aucune solde et ne pouvaient prendre aucun repos pendant leur convalescence. Le colonel m'ordonna de dresser un état de solde pour les sous-officiers, en m'assurant qu'il serait présenté à l'inspecteur aux revues. Je le fis promptement, mais quand, au bout de quelques jours, nous allâmes pour le présenter au colonel, il n'était déjà plus à Wilna. Malgré cela, je conservais encore l'espérance qu'avaient fait naître dans mon coeur les paroles bienveillantes qu'il nous avait tenues ; et voyant que ma blessure se cicatrisait de jour en jour, je ne songeais plus qu'à rejoindre, le plus tôt possible, le régiment. Mais un nouveau malheur vint m'accabler et renverser toutes mes espérances
" (Réguinot, Sergent : "Le Sergent isolé. Histoire d'un soldat pendant la campagne de Russie"; Paris, 1831).

Situation en octobre 1812 (côte SHDT : us181210)

Chef de corps : Gueheneuc, Colonel - Infanterie
Garnison - dépôt : Verdun, 2e Division Militaire
Conscrits des départements de la Seine et Marne, de la Marne de 1812
REGEAU : Major - Infanterie
BETTINGER : Quartier maître trésorier

- Compagnie régimentaire d'artillerie : commandant Lieutenant (non précisé), Grande Armée, 1er Corps Oudinot, 6e Division Legrand, 1ère Brigade Albert
Observations : Parti d'Anvers le 26 janvier, arrivée à Onasbruck le 10 février; sous les armes, 66 Officiers et hommes

- 1er Bataillon : Chef de Bataillon Genevois, Grande Armée, 2e Corps Oudinot, 6e Division Legrand

- 2e Bataillon : Chef de Bataillon Gimont, Grande Armée, 2e Corps Oudinot, 6e Division Legrand

- 3e Bataillon : Chef de Bataillon Barris, Grande Armée, 2e Corps Oudinot, 6e Division Legrand

- 4e Bataillon : Chef de Bataillon Faraguet, Grande Armée, 2e Corps Oudinot, 6e Division Legrand

- 5e Bataillon :
Observations : Août 1812 : 4 Compagnies et Dépôt à Metz

- Compagnie régimentaire d'artillerie : commandant Lieutenant (non précisé), Grande Armée, 2e Corps, 6e Division Legrand

18 octobre 1812 : 2e Bataille de Polotsk (Colonel Gueheneuc et 13 Officiers blessés).

Le Sergent Réguinot raconte : "L'inspecteur aux revues avait un neveu qui était atteint de la fièvre chaude. On le transportai l'hôpital où, par considération, il fut placé dans la salle des sous-officiers ; et deux ou trois jours après son arrivée je fus atteint de la même maladie, et je restai vingt-deux jours sans connaissance. Il faisait déjà très-froid, puisque nous étions à la fin d'octobre, et, dans mon délire, je descendais de mon lit, surtout pendant la nuit; et quand les infirmiers étaient endormis, j'allais, tout nu, me coucher dans la neige. Mais un brave maréchal des-logis de cuirassiers, plus occupé de mon sort que du sien propre, veillait sur moi, et quand il ne me voyait pas dans mon lit, il appelait les infirmiers qui, ne me trouvant ni dessus ni dessous, car il m'était arrivé plusieurs fois de m'y placer, descendaient dans les cours, où ils finissaient toujours par me découvrir couché dans la neige.
Vingt-deux jours s'étaient écoulés durant lesquels j'étais demeuré dans le même état, mais je passai paisiblement la nuit du vingt-troisième, la couverture sur le visage; et lorsque, le matin, on vint faire la visite, je compris, pour la première fois depuis l'invasion de la maladie, que le chirurgien-major disait aux infirmiers : «Comment va le sergent ?» Et j'ai su ensuite, que leur réponse avait été que depuis la veille au soir je n'avais pas remué. On leva la couverture qui me couvrait le visage, j'ouvris les yeux, et le chirurgien me demanda comment je me trouvais. Je fis un signe de tête; il me tata le pouls, et dit : «Il est sauvé.» Ces paroles me surprirent d'autant plus que je n'avais aucune connaissance de ce qui s'était passé.
Le lendemain je descendis de mon lit et me nettoyai un peu. Le surlendemain j'avais déjà plus de force. Le troisième jour je marchai dans la salle avec mes béquilles et, le quatrième, je fus à la salle des officiers pour remercier ceux qui avaient pris intérêt à moi, et pour avoir des nouvelles du régiment par le brave lieutenant Godot, de ma compagnie, dont on m'avait annoncé l'arrivée à l'hôpital. Il avait été atteint d'un coup de feu, mais il avait obtenu un grade de plus. Je fus assez malheureux pour le trouver parti de l'hôpital. Je vis la salle renouvelée; plus de la moitié des malades avaient été moissonnés par cette cruelle maladie. Je remerciai tous ceux qui s'étaient empressés de m'être utiles, surtout mon bon camarade le maréchal-des-logis qui, bien que blessé au genou, n'en descendait pas moins de son lit pour me reconduire au mien quand je m'en éloignais. Je remerciai aussi une bonne soeur Thérèse, que la gravité de ma maladie n'avait pas empêchée de me panser régulièrement deux fois par jour. Par ce moyen, elle avait accéléré de beaucoup ma guérison, dont je voyais avec plaisir que j'atteignais enfin le terme.
Ma plaie était presque fermée, quand le bruit se répandit que l'armée battait en retraite. Nous demandâmes à être évacués, mais notre demande ne put être accueillie, puisque les moyens de transport manquaient complètement. Je reprenais des forces de jour en jour; je me félicitais d'avoir été attaqué l'un des premiers par la fièvre chaude. Je suivrai l'armée dans sa retraite, me disais-je en me consolant, car je me croyais beaucoup plus fort que je n'étais réellement
" (Réguinot, Sergent : "Le Sergent isolé. Histoire d'un soldat pendant la campagne de Russie"; Paris, 1831).

23 novembre : combat de Borisov (1 Officier tué). 28 novembre : Bataille et passage de la Bérésina (3 officiers tués dont les Chefs de Bataillon Bouchard et Mougenot, 1 mort des suites de ses blessures, 12 blessés).

Le Sergent Réguinot raconte : "Nous étions arrivés au 8 décembre. Ce fut ce jour-là qu'on nous apprit que toute la garde était entrée à Wilna dans le plus affreux désordre. Nous allâmes nous assurer de la vérité. Grand Dieu ! comment exprimer notre surprise et notre désespoir à la vue des troupes, en partie désarmées, entrant en même temps que les Cosaques, devant lesquels elles fuyaient. Saisis d'horreur nous retournâmes en toute hâté à l'hôpital, dans l'intention d'en partir auplustôt, quand, en passant près d'un café tenu par des juifs, et où nous allions quelquefois, la demoiselle vint au-devant de nous et nous invita à nous éloigner le plus promptement possible, en nous assurant que les juifs avaient tramé le complot d'assassiner tous les Français qui se trouvaient à Wilna. Ces barbares ne purent exécuter complètement leur projet, mais pour assouvir leur rage, ils se portèrent dans les divers hôpitaux. Heureusement pour nous, nous étions partis avant leur arrivée.
Avant de partir, j'eus le soin d'aller à un rendez-vous que m'avait donné la jeune juive qui venait de nous révéler le complot des juifs. Elle me remit une saucisse et un morceau de lard, ce qui peut paraître étonnant de la part d'une juive, prit ensuite ma gourde pour l'emplir de schnap, et nous nous dîmes adieu. Quelle différence entre la froide cruauté des juifs et le beau caractère de cette femme qui, non contente de nous avoir prévenus du danger, venait encore, en quelque sorte, au-devant des privations qui pouvaient m'attendre plus tard !
Comment peindre nos alarmes et le morne désespoir qui régnait parmi nous ! Forcé d'abandonner dans Wilna mes braves et vieux camarades, parmi lesquels beaucoup étaient encore retenus au lit par la fièvre ou leurs blessures, et qui, sans doute, auraient, comme moi, préféré la mort sur la route aux assassinats qui devaient terminer leur existence à l'hôpital, je songeais surtout au brave maréchal-des-logis qui m'avait prodigué tant de soins; je gémissais profondément de n'avoir pu lui être d'aucun secours.
La plus vive douleur et l'accablement le plus profond se remarquaient parmi nous. Plusieurs étaient déjà en route. Nous nous réunîmes trois sergens du régiment, dont un de la compagnie dont je faisais partie; il se nommait Poncet. Nous allâmes chercher le sergent-sapeur Duflot, mais il voulut attendre le régiment, dans l'espoir d'obtenir quelques secours de ses camarades. Sa blessure n'était pas encore guérie, et sa femme étant avec lui, il ne pouvait se mettre en route aussi facilement que les autres. Telle fut notre sortie de Wilna.
En arrivant à la montagne, le premier tableau qui s'offrit à notre vue fut un caisson abandonné, deux soldats du train et si chevaux étendus morts. En avant un cavalier et son cheval gisaient également sans vie. Nous ne parvînmes qu'avec beaucoup de peine à gravir cette montagne; mais mes compagnons arrivèrent au sommet bien avant moi, et s'étaient réchauffés près d'un feu de bivouac quand j'arrivai. Aussitôt que je fus près d'eux, je les engageai à partir, car je n'avais pas froid, et mon avis fut écouté. Un peu plus loin nous vîmes,sur la droite, un parc d'artillerie qui était abandonné; ce qui nous confirma dans l'idée que toute l'armée était perdue. En continuant notre route, nous la trouvâmes couverte de cadavres.
Nous ignorions en partie tout le mal que pouvait causer un froid excessif, comme celui que nous avions enduré jusqu'alors. Après avoir fait environ trois lieues nous découvrîmes une maison sur notre droite, et nous nous y rendîmes. Mes camarades restèrent près d'un feu qui était dehors; quant à moi, épuisé de fatigue, je cherchai à me placer dans l'intérieur. C'était l'asile de la mort et des mourans. Aucune lumière n'éclairait l'horreur d'un pareil lieu, et en entrant je fus tomber sur des êtres qui n'avaient plus aucun mouvement, et je me traînai sur d'autres auxquels j'arrachais des cris aigus avec lesquels ils exhalaient leur dernier soupir.
L'air corrompu et l'odeur infecte qu'on respirait dans cet horrible tombeau m'en firent sortir aussi promptement qu'il me fut possible de le faire, et je revins me placer auprès de mes camarades, où je me trouvai plus à mon aise.
Toute la nuit nous vîmes arriver des soldats isolés qui, pour la plupart, ne s'approchaient du feu que pour en recevoir aussitôt la mort. Près de cent cinquante hommes périrent ainsi les uns après les autres dans un espace de sept heures.
Notre départ eut lieu avant le jour. Mes camarades insistaient pour ne point me quitter, afin de me donner les soins les plus pressans que réclamait ma position; mais par les raisons les plus simples et les plus convaincantes, je parvins à les décider à partir sans moi.
Je marchai donc seul, à l'aide de mes béquilles. La division de la garde napolitaine passait en ce moment.Un officier me fit monter sur un traîneau qui lui servait, et prit place sur le derrière. La nuit étant venue, il fallut quitter le traîneau. Je témoignai toute ma reconnaissance à l'officier du service qu'il venait de me rendre. Errant et isolé, j'entrai dans une maison, où je trouvai des officiers et des soldats du régiment, et j'y rencontrai même mes deux sergens qui m'avaient quitté le matin. Je trouvai aussi dans cette maison M. Bouilly, lieutenant de ma compagnie. En me voyant dans une aussi cruelle position, ce brave officier aurait bien désiré venir à mon secours, mais hélas il ne le pouvait pas plus que les autres : nos souffrances étaient les mêmes pour tous.
Je ressentais des douleurs très-aiguës au pied droit. Je voulus en connaître la cause, et j'examinai ma blessure. Je restai consterné en voyant les cinq doigts tout noirs et frappés de gangrène. On me conseilla de laver mon pied dans la neige, ce que je fis de suite, croyant bien faire; mais je n'en éprouvai point de mieux. Je n'étais point au terme de mon voyage et moins encore à celui de mes souffrances. Je me couchai donc le moins mal possible dans cette maison, qui était encombrée. De nouveaux arrivans faisaient sortir ceux déjà placés, et, sans distinction de rang ou de grade, il fallait faire place.
En me réveillant le matin je ne vis plus mon lieutenant et mes deux sergens, et je me mis en route. A peu de distance de là je vis sur le bord du Niémen un groupe de militaires qui prenaient du biscuit dans des tonneaux placés sans doute exprès sur leur passage pour subvenir à leurs premiers besoins. Ne pouvant m'approcher d'assez près, plusieursm'en donnèrent un peu. Je continuai mon chemin, ayant le désir d'arriver le jour même à Kowno. En route je fus accosté par un officier supérieur portant des bésicles, et vêtu d'une pelisse fourrée et d'une chaussure de la même nature. Il plaignit mon sort, m'exhorta au courage, qui me manquait moins que la force; il me dépeignit sa malheureuse position, étant, me dit-il, ordonnateur de l'armée. Ses domestiques lui avaient enlevé tout ce qu'il possédait, ce qui l'avait contraint à marcher à pied et isolément. Il prit l'avance sur moi, mes blessures ne me permettant pas d'aller aussi vite que lui.
Quelques instans avant d'arriver à Kowno, je vis un homme mort que des malheureux cherchaient à dévaliser. J'éprouvai tout à coup une surprise mêlée d'horreur et de pitié, en reconnaissant l'ordonnateur dont je viens de parler, mon camarade de route quelques heures auparavant. Il fut bientôt entouré des cadavres de ceux qui le dépouillaient, car ils furent presque tous victimes de leur cupidité, et périrent par la seule action du froid. Frappé d'horreur à ce spectacle, je m'éloignai le plus rapidement qu'il me fut possible, mais détournant involontairement la tête, je vis s'augmenter encore cet amas de morts et de mourans par de nouveaux venus, que les mêmes désirs attiraient, peut-être, vers ce lieu qu'ils ne devaient plus quitter.
Malgré que la douleur que me faisaient éprouver mes blessures fut telle que, loin de m'apercevoir du froid qui était excessif, je fusse au contraire tout couvert de sueur, je continuai ma route. Arrivé à Kowno, je m'adressai à l'officier du régiment chargé de la tenue des contrôles, qui, touché de l'état déplorable dans lequel il me voyait, me dit : «Comment n'êtes-vous pas officier ? L'ordre de votre nomination est arrivé, et j'ai vu votre nom sur les contrôles.» Je ne vis, dans ce qu'il me disait, que des paroles de consolation. Je l'en remerciai, en ajoutant qu'étant blessé depuis longtemps je n'avais encore reçu aucune nouvelle relative à mon avancement. Ce brave officier me donna une bouteille de vin et me conseilla d'aller trouver le garde-magasin qui, selon lui, pourrait me donner quelques vêtemens, et me procurer les moyens de me faire évacuer en traîneau. Je suivis son conseil. Mais quels furent mon étonnement et ma joie, quand dans le garde-magasin je reconnus mon camarade Chevalier, et que là aussi je retrouvai Bode, voltigeur de ma compagnie, qui, par suite de maladie, était resté à Kowno ! Ils me reçurent comme un frère, mais ils ne purent malheureusement me procurer qu'une partie des vêtemens qui m'étaient nécessaires, parce qu'ils avaient reçu l'ordre de faire partir les porte-manteaux des officiers, et qu'alors n'ayant plus même un nombre suffisant de traîneaux, il leur devenait impossible de m'en procurer un.
Il n'y avait plus moyen d'entrer à l'hôpital, il fallait mourir sur la route. Je gagnai cependant le corps-de-garde, où je passai la nuit avec quelques camarades, en mangeant un peu de pain et en buvant la bouteille de vin qui m'avait été donnée.
Après avoir dormi quelque temps, je fus réveillé à la pointe du jour par la générale et le bruit du canon. Ayant saisi mes béquilles, je me dirigeai vers le pont, que je trouvai, comme la place qui l'avoisine, couvert de cadavres. Comme il était impossible de le traverser, je descendis sur la rivière, et je dus mon salut à deux gendarmes, qui me conduisirent, en me soutenant sous les bras, jusque sur l'autre rive, où je trouvai un sergent et un caporal du régiment, blessés tous deux, mais possesseurs d'un bidon contenant du rhum. J'éprouvai encore une fois une joie qu'il est difficile d'exprimer, lorsque je reconnus dans le sergent qui venait de perdre quatre doigts de la main à la bataille de la Bérésina, un ancien camarade entré au service en 1808 avec moi au 58e. Il était venu en 1812 rejoindre le 26e à Berlin,et, pour la première fois, nous nous retrouvions ensemble. Comme leurs blessures ne les empêchaient point de marcher, nous ne pûmes rester plus longtemps en compagnie. Ils m'emplirent de rhum la gourde que je portais, et, chargés de leur bidon, ils gravirent la montagne dans l'espoir de rejoindre le régiment.
L'encombrement produit par les bagages avait rendu la route entièrement impraticable. Un horrible massacre de Français, de Russes et de Cosaques eut lieu dans cet endroit. L'acharnement qu'ils mettaient à piller les trésors de l'armée leur fit souvent oublier qu'ils étaient ennemis. Nous montâmes donc sur la droite : mes amis portaient mes béquilles, tandis que je me soutenais le long d'une haie, au risque d'être entraîné par les chevaux des cavaliers qui avaient pris la même route. Enfin, nous arrivâmes au sommet de la montagne, et à quelque distance, nous rejoignîmes l'armée et notre régiment, commandé par le capitaine Dornier. Nous donnâmes aux soldats, exténués comme nous, le peu de rhum que nous avions encore. Les généraux nous offraient des poignées d'or pour un peu de ce rhum, dont nous ne pûmes leur fournir.
Je ne pus retenir mes larmes en voyant que tout le régiment avait été détruit. Plus d'officiers, plus de soldats, et, dans un espace de quelques toises, nous entendîmes appeler, premier, deuxième, troisième, quatrième, cinquième, sixième, septième, etc. corps d'armée.
Comme nous n'avions, quoique blessés, aucune avance sur l'armée, et qu'on se battait encore, nous jugeâmes prudent de partir. Un chemin s'offrit à nous sur la droite, et nous le suivîmes machinalement. Voyant arriver le dernier instant de ma vie, mais persuadé que mes camarades pouvaient encore parvenir à sauver la leur, je les conjurai de m'abandonner à mon sort ; leur représentant qu'il y aurait trois victimes au lieu d'une, s'ils différaient plus longtemps à se rendre à mon avis. Les voyant persister dans leur refus de me quitter, je pris mon sac, et m'étant assis dessus, ils se virent contraints de continuer leur route, car s'ils se fussent arrêtés quelques instans, le froid pouvait les faire périr. Nous nous fîmes nos adieux, et nous nous témoignâmes le regret que nous éprouvions de nous quitter, tant que la voix put se faire entendre, et que les signes purent être aperçus.
Resté seul, je bus un peu de rhum pour me donner des forces. A ce moment passèrent deux domestiques polonais à cheval, l'un d'eux tenant en laisse un troisième cheval. J'étais un peu enfoncé dans le bois, ils ne m'avaient pas vu, et je compris que l'un de ces hommes disait à l'autre, qu'on lui avait offert de l'argent pour monter le cheval qu'il conduisait. Je leur criai de s'arrêter et de se diriger vers moi, en leur offrant cinq francs. Ils vinrent à moi directement, et me mirent à cheval après avoir reçu les cinq francs.
S'imaginant sans doute que j'étais cavalier, ils partirent au trot. J'étais dans une situation horrible; faible, embarrassé de mes béquilles, fatigué du trot du cheval et presque anéanti. Néanmoins je supportai mes souffrances avec courage, quoique je ne me crusse pas, du reste, en parfaite sécurité avec de semblables compagnons de voyage. N'ayant pu aller aussi vite qu'eux, j'étais resté en arrière, et j'en étais séparé de plus d'un quart de lieue, quand j'en vis arriver un, qui me tint des paroles assez dures. J'en devinai sans peine le motif : ils craignaient que je ne dérobasse le cheval, mais ma position le rassurant, il s'excusa sur la crainte qu'il avait que nous ne fussions faits prisonniers, et m'engagea plus doucement à faire tous mes efforts pour accélérer notre marche.
Il rejoignit son camarade, ils piquèrent des deux, et, bientôt, je les perdis de vue une autre fois, et je continuai ma route à travers le bois. Au bout d'une heure je les vis revenir, et ce fut alors que je reconnus que le jugement que j'en avais porté était entièrement faux, car s'étant aperçus que j'étais prêt à succomber, ils me firent entrer dans une chaumière où, après nous être réchauffés un instant, ils me donnèrent du pain et un peu de schnap. J'avais un si grand besoin de me reposer, que s'ils eussent tardé un quart d'heure à venir me rejoindre, je me serais jeté à bas du cheval, dont le mouvement avait relevé mon pantalon, ce qui fut la cause que j'eus la jambe droite gelée.
Au bout d'une heure, ils me replacèrent sur mon cheval, et nous partîmes. Ce fut à cette halte que je connus que mes deux compagnons étaient Polonais. Après avoir fait douze lieues de traverse, nous descendîmes à un village polonais - russe, composé de cinq à six maisons au plus, et dont les habitans parurent assez affables à l'aspect de l'or de mes compagnons. Ils firent préparer des pommes de terre, mais la fatigue et la souffrance m'avaient enlevé l'appétit, et je fis peu honneur à ce repas. Ils me firent donner du lait chaud, et comme je les remerciais de leur conduite généreuse envers moi, ils m'assurèrent que leur volonté était de me mettre hors de tout danger.
Nous passâmes une partie de la nuit sur la paille, et nous partîmes à deux heures du matin. J'aurais, je crois, préféré mourir dans cette maison à me remettre en route; mais l'hôte qui le prévoyait, avait engagé fortement mes compagnons à ne me point abandonner. Trois heures après notre départ nous avions fait environ six lieues, et rejoint la grande route; mais les braves Polonais ne m'avaient point précédé, ils craignaient, cette fois, que je ne m'égarasse à cause de l'obscurité de la nuit.
Les souffrances affreuses que j'endurais, et l'état de faiblesse dans lequel je me trouvais, me contraignirent à les supplier de me descendre de cheval. Je leur exposai que nous étions sur la grande route, et qu'il y avait des habitations où je pourrais trouver un abri. De leur côté, ils m'engageaient à marcher encore une heure, en me disant qu'après ce temps, nous serions à Gombines, où se trouvait un hôpital, et que les troupes françaises occupaient cette ville. Mais il ne m'était plus possible de supporter le trot du cheval : ils me descendirent donc, malgré eux, et je me vis ainsi séparé pour toujours de mes libérateurs. Je me dirigeai vers une maison où j'apercevais de la lumière. En y arrivant, je trouvai des militaires assis autour d'un feu. Étonnés de me voir avec mes béquilles, ils me dirent de me rendre dans la grange avec les autres malheureux comme moi. En entrant, je marchai sur les pieds de quelqu'un; ce qui me fit tomber. En me relevant j'entendis crier au feu, et je pensai que l'imprudence de ceux qui étaient dehors pouvait avoir causé l'incendie de la grange. Je me traînai donc à la porte tenant toujours mes béquilles. Un spectacle horrible frappa mes yeux, la grange était en flammes. Je me dirigeai donc plus loin, et j'entrai dans une autre maison d'où venaient de sortir des dragons de l'Impératrice. Les domestiques s'opposèrent d'abord à ce que j'entrasse, mais un officier, auquel on venait d'apprendre que le feu était à la grange, se présenta et ordonna qu'on se préparât à sortir aussitôt. C'était le logement où était le colonel du régiment. Alors les domestiques me laissèrent entrer et me donnèrent à boire; cela me ranima un peu, je partis un instant après, et je rejoignis la route, car je n'en étais qu'à une demi-portée de fusil. Là, de nouveau, porté par mes béquilles, je marchai parmi le reste de l'armée. Je voyais à chaque pas diminuer le nombre des soldats qui composaient le beau corps des dragons de l'Impératrice. Le froid les faisait tomber comme les feuilles d'automne.
Ayant aperçu une maison sur la gauche de la route, j'essayai d'y entrer, mais ce fut en vain, car elle était pleine de soldats de tous les corps, et , au moment où je m'en approchai, on en sortait les morts. Je fus m'asseoir un moment à la porte, mais le froid m'obligea de partir. Je marchais moins vite que jamais, car mes forces s'épuisaient de plus en plus, et j'eus le chagrin de voir, sans pouvoir la suivre, toute l'armée défiler devant moi.

J'avais fait à peu près deux lieues depuis mon départ du logement de l'état-major, lorsque j'aperçus une maison sur la gauche de la route; je m'y rendis et n'y trouvai qu'une femme, à laquelle je demandai la permission de me réchauffer un peu, l'assurant que je ne resterais pas longtemps, bien que je crusse réellement n'être pas en état de me remettre en route. Cette bonne femme me reçut cordialement, et m'offrit quelques pommes de terre, dont j'acceptai quelques-unes. Trois fantassins entrèrent au même moment et se partagèrent, quelques instans après, tout l'or qu'ils avaient pu prendre à là montagne, où le trésor de l'armée avait été pillé. Ce partage les avait tellement occupés, qu'ils ne s'étaient point encore aperçus que j'étais près d'eux, quand, tout à coup, un d'eux m'ayant vu, dit à ces camarades. «Nous ne sommes pas seuls.» Cependant ils continuèrent leur partage, et l'un d'eux me dit : «Sergent, veux-tu vendre ta capotte ?» Je lui fis entendre que ma position ne me permettait point de m'en défaire; mais que n'ayant point d'argent, j'en ferais le sacrifice. Il me demanda ce que j'en voulais, et comme je vis qu'il ne savait où placer tout l'or qu'il possédait, je lui dis que je m'en rapportais à sa générosité. Je fus indigné de sa barbarie, quand je l'entendis m'en offrir cinq francs, et je ne pus retenir quelques paroles assez dures. Il me répondit avec ironie, qu'il me donnerait le manteau à demi brûlé qu'il portait, et que, d'ailleurs, n'ayant pas encore long-emps à vivre, cinq francs valaient mieux pour moi que ma capotte, puisqu'ils me mettraient à même de me procurer un peu de schnap pour me ranimer. Le besoin que j'avais d'argent me fit accepter son offre, en lui prédisant qu'il ne jouirait pas longtemps d'un bien dont il disposait si mal.
J'étais loin de prévoir que ma prédiction s'accomplirait si promptement ; mais voici ce qui arriva. Une demi-heure environ après que notre marché fut conclu, il donna une pièce d'or au maître de la maison, qui venait de rentrer, en le priant d'aller chercher, pour lui et ses camarades, de quoi boire et manger. Le paysan étant parti, sa femme me fit signe de m'approcher d'elle. Lorsque nous fûmes à portée de nous entendre à voix basse, elle me dit de partir aussitôt que je verrais revenir son mari. Cet avis fut un mystère pour moi, j'en profitai cependant, sans m'occuper de l'approfondir. Comme je me disposais à quitter cette maison, je vis revenir l'hôte avec une bouteille de schnap. Cet homme me voyant sortir me suivit d'abord par derrière, et me conduisit vers un traîneau, dans lequel se trouvaient déjà un officier de santé et un capitaine. Il m'y fit entrer sans exiger aucune rétribution de ma part, et nous partîmes aussitôt. Nous étions tout au plus à une demi-portée de fusil de la maison que nous venions de quitter, quand nous la vîmes entourée de paysans armés de lances, et presque tous à cheval. Les malheureux qui s'y trouvaient périrent victimes de leur cupidité, et cet or qu'ils croyaient devoir leur être si utile fut la cause de leur mort. Nous craignions pour nous-mêmes; mais le gaspoda nous assura que nous ne courions aucun danger.
Nous approchions de Gombines, dont nous n'étions plus séparés que de quatre lieues, et, dans peu de temps, nous y arrivâmes. Il y avait de la garde. Les officiers reprirent là un autre traîneau; mais, moins généreux que l'étranger, ils m'abandonnèrent. Je n'avais pas réellement l'intention d'aller plus loin. Je me dirigeai donc vers l'hôpital, mais il me fut impossible d'arriver jusqu'à la porte. Cependant j'avais alors, de plus que la veille, les mains, le nez et les oreilles gelés. L'encombrement des blessés étant trop considérable pour qu'il me fût permis d'espérer parvenir jusqu'à l'hôpital, je pris le parti d'entrer, dans la grande rue, chez un menuisier, où se trouvaient déjà logés plusieurs soldats de la garde. Oh ! combien le malheur endurcit le coeur de l'homme ! Nous étions tous frères quelques instans avant, et là, personne ne seportait secours. Je donnai à la maîtresse de la maison le peu que j'avais encore de monnaie en la priant de m'avoir du schnap. Elle me fit aussi de la soupe, dont je n'avais point goûté depuis mon départ de Wilna. Au bout de quelques momens je me trouvai bien, je me sentais en quelque sorte renaître, et je nourrissais l'espoir qu'avec la pièce de cinq francs, prix de ma capotte, je pourrais le lendemain, partir dans un traîneau. Vain espoir ! Je donnai au petit garçon de ces braves gens une petite paire de boucles d'argent, en lui disant de les conserver en mémoire de moi. Les parens me remercièrent, et le père m'ayant proposé de me faire une paire de béquilles plus solides que les miennes, j'acceptai sa proposition. Je demandai et j'obtins de la charpie. Je vis en me pansant que ma blessure était un peu ouverte, mais je me contentai d'y appliquer seulement un linge blanc, et je mangeai ensuite, avec assez d'appétit, une soupe au lait qu'on me présenta.

Je m'étais, dans cet endroit, lié d'amitié avec un sergent - sapeur de la garde. Il avait aussi les pieds gelés, mais moins cruellement que moi. Comme il avait de l'argent, je l'avais engagé à partir au plus vite en traîneau; mais l'espoir que nous finirions par ne plus battre en retraite, le décida à rester à Combines pour y prendre un peu de repos.
Nous étions couchés, quand on vint prévenir les soldats de prendre leurs sacs et de partir sur-le-champ. Ce sergent de sapeurs et moi restâmes ; mais le lendemain matin on publia que tous lesbourgeois chez lesquels on trouverait des Français seraient passés au fil de l'épée. Notre hôte nous fit part de cette mesure, et nous invita à nous rendre à l'hôpital en nous assurant qu'on pouvait y entrer. Il nous fit servir une soupe, et nous partîmes, pleins de chagrin d'être forcés d'abandonner ces braves gens, où nous étions parfaitement bien traités.
Ce fut avec beaucoup de peine que nous entrâmes à l'hôpital. Nous fûmes obligés de prendre place à terre, sans avoir même un peu de paille pour nous coucher. Néanmoins je m'estimais heureux d'avoir un abri pour mourir. Il serait difficile de tracer l'horrible tableau d'une salle dans laquelle les blessés et les mourans étaient pêle-mêle, deux ou trois dans un lit, ou couchés sur le plancher. Parmi eux se trouvaient plusieurs des malheureux qui avaient été victimes de l'incendie de la grange dont j'ai parlé plus haut. Les uns avaient les mains, d'autres la figure ou tout le corps dans un état affreux.

Comme, grâce aux soins que m'avait procurés le menuisier de Gombines, j'étais un peu moins
souffrant, je me plaçai avec ceux dont la position se rapprochait de la mienne. Plusieurs maréchaux-des-logis et brigadiers du train s'étant mêlés parmi nous, proposèrent, comme moyen de distraction, de faire, à quatre, une partie de drogue. Tout à coup un brigadier s'écria : Hu ! haye ! pousse à la roue ! Il répéta plusieurs fois ces paroles, puis enfin cessa. Ses camarades de la même arme et moi nous nous mîmes à rire, quand à son tour le maréchal-des-logis, qui était à ma gauche et qui portait la drogue; éprouva le même délire et proféra les mêmes cris. Je ne tardai point à m'apercevoir que ce qui m'avait d'abord tant surpris était devenu général parmi les soldats du train, car on n'entendit plus qu'eux répéter ces mots dans la salle. Les cris cessèrent un peu vers le soir avec la mort d'une si grande quantité de soldats que, de tous ceux qui se trouvaient à côté de nous le matin, il n'en restait plus un seul.

Le sergent-sapeur s'affaiblissait de plus en plus. Il faisait tout son possible pour obtenir un lit; il offrit de l'or à l'infirmier-major, qui lui promit que, dès qu'il y aurait moyen de lui en procurer un, il en saisirait l'occasion. Derrière nous, dans un lit, se trouvait seul un maréchal-des-logis des grenadiers à cheval, que le sergent de sapeurs avait reconnu. Cet homme était très-malade, et ces deux soldats s'embrassèrent comme deux vieux amis qui voient approcher le terme de leur vie et de leurs souffrances.
Nous apprîmes bientôt que les Cosaques allaient entrer dans Gombines. On venait de demander dans l'hôpital quels étaient ceux qui désiraient être évacués, et j'engageai le sapeur à en faire partie. Je ne pus l'y décider : le courage lui manqua. J'aurais bien désiré quitter l'hospice, mais les places dans les traîneaux coûtaient encore assez cher, et j'avais presque entièrement dépensé ma pièce de cinq francs : force me fut de demeurer.
On me sépara du sergent en le mettant dans un lit. J'étais resté le seul de tous ceux qui étaient entrés en même temps que moi. L'infirmier-major, qui était prussien, parlant assez bien le français quand il le voulait, et le comprenant encore mieux, prit, à cause de mon caractère gai et décidé, un véritable intérêt à mon sort, et me dit qu'il allait me faire évacuer en traîneau, avec l'aide-major qui était resté en dernier et un jeune sous-lieutenant qui se trouvait placé dans un lit en face de moi. Je lui fis observer alors que j'étais sans argent, et qu'il me faudrait de quoi panser mes blessures, puisque mes orteils semblaient devoir tomber entièrement, et qu'il m'était, moins que jamais, possible de me mettre en route. Il me répondit que je ne devais m'occuper de rien, et quelques instans après, il m'apporta environ une livre de pain et une bouteille contenant de l'eau-de-vie camphrée, puis il m'invita à descendre. Je fis mes adieux au sergent de sapeurs, puis, prenant mes béquilles, je ne me fis pas attendre. En sortant nous trouvâmes un traîneau, et quand le chirurgien et le sous-lieutenant y montèrent, j'y étais déjà.

Nous voici de nouveau en route, et si le ciel voulait éprouver mon courage, il ne m'a pas épargné les épreuves.
Nous voyageâmes grand train. Le froid semblait un peu moins rude et, d'un autre côté, les forces et la nourriture que j'avais prises à Gombines m'en faisaient plus facilement supporter la rigueur. Enfin nous arrivâmes à Lansberg, et l'ordre fut transmis par les gendarmes du pays, alors prussien, d'aller dans les villages voisins. On nous conduisit, et nous couchâmes chez un paysan. Le chirurgien fit préparer des pommes de terre au lait, dont je mangeai fort peu, car mon estomac affaibli pouvait à peine remplir ses fonctions. Le lendemain, pour partir, nous réclamâmes notre traîneau, et, avec beaucoup de peine, nous parvînmes à nous en faire donner un qui nous conduisit à deux lieues environ, dans un village où les paysans rassemblés, renversaient dans un ravin tous les traîneaux qu'ils pouvaient atteindre. Le nôtre, quoique contenant deux officiers, éprouva le même sort, et je me trouvai dans la neige, mes béquilles jetées loin de moi. Ce fut le prélude de malheurs encore plus grands que tout ce que j'avais éprouvé jusque là.
Nous nous relevâmes et grimpâmes, en nous aidant de nos pieds et de nos mains, le ravin où nous avions été jetés, pendant que les paysans riaient aux éclats de la peine et des difficultés presque insurmontables que nous avions à vaincre. Une auberge se trouvant en face de nous, nous y entrâmes, et les paysans vinrent, ironiquement, nous demander s'il ne fallait pas qu'on nous préparât quelques poulets. Après de semblables discours, ils nous demandèrent si nous avions de l'argent pour nous faire conduire plus loin. L'officier de santé donna vingt francs, et partit seul. Le sous-lieutenant, qui avait les fièvres, voyait son courage l'abandonner entièrement, et sentait qu'il lui était d'autant plus impossible d'aller plus loin, qu'il était absolument sans chaussure. Je fis tout ce qui dépendait de moi pour rehausser son moral. Je lui fis comprendre que, si nous restions plus longtemps, nous serions infailliblement égorgés par ces scélérats de paysans, et je lui offris une paire de souliers que j'avais dans mon sac, en l'engageant à en profiter pour nous rendre au plus prochain endroit, où, sans doute, nous serions moins en danger. Il se rendit à mes raisons, accepta mon offre, et nous partîmes en nous dirigeant vers un clocher que nous apercevions à une demi-lieue environ de distance. Nous l'atteignîmes enfin, et nous entrâmes dans une maison où l'on nous permit de nous réchauffer. On nous introduisit dans une salle où se trouvaient un caporal hessois, un tambour et un autre militaire, qu'il ne me fut pas possible de reconnaître, soit comme Français, soit comme étranger, car il ne prononça aucune parole.
Nous étions à peine entrés, que le caporal hessois nous intima l'ordre de partir. L'ayant sommé de nous faire connaître les motifs d'une si singulière conduite envers nous, que les maîtres de la maison avaient admis, il ne répondit que par un torrent d'injures. Ce fut alors que, poussé à bout, je fus m'asseoir sur une chaise, et mettant le sabre à la main, je défiai l'arrogant et lâche caporal. Le bruit que fit cette scène attira le maître de la maison, qui entra au moment où le Hessois sautait par la fenêtre. «Vous êtes perdus, nous dit-il; partez au plus vite. Cet homme est allé prévenir les Cosaques.» A la sollicitation du lieutenant nous sortîmes. Mais quelle fut notre situation, lorsqu'à peine arrivés à la porte, nous vîmes une nuée de Cosaques qui se répandaient dans le village et nous entouraient de toutes parts ! Le sous-lieutenant fut bientôt atteint d'un coup de lance qui le renversa, et je fus, à mon tour, frappé d'un coup de bois de lance qui me fut porté par un autre que je crus, à son costume, reconnaître pour un sous-officier.

Comme il se trouvait là quelques Français armés, les Cosaques les poursuivirent. Quelques-uns périrent, mais le plus grand nombre dut son salut au voisinage d'un bois dans lequel les Cosaques ne purent pénétrer. J'étais retourné sur mes pas dans l'intention de rentrer dans la maison d'où je sortais; mais le maître s'y opposa, en me disant que j'allais mettre, moi-même, l'oiseau dans la cage, et qu'il était plus prudent de me retirer dans la grange avec ceux qui marchaient devant moi. En m'y rendant, j'aperçus une échelle devant un grenier : l'idée me vint d'y monter. Lorsque je fus entré, je retirai l'échelle et la fis tomber, ainsi que mon sabre, dans la bergerie qui était au-dessous.
Il y avait peu de temps que j'étais dans cette position, lorsque je vis arriver les Cosaques, qui
demandèrent au paysan où s'étaient réfugiés ceux qui étaient entrés chez lui. Il indiqua la grange, où les Cosaques furent les chercher, et d'où ils les emmenèrent. Je priais Dieu de détourner leurs regards du lieu de ma retraite quand, tout à coup, je vis arriver un de ces maudits paysans-cosaques qui, fouillant la grange, y découvrit un soldat qui s'était caché dans la paille, le traîna comme une victime et l'amena au milieu de la cour, vis-à-vis le grenier où je me trouvais. A travers les fentes que laissaient entre elles les planches, je vis ce malheureux tomber percé de coups de lance. A ce spectacle, la terreur s'empara de tout mon être, et je tombai sans connaissance pour ne revenir à moi qu'au bout de quelque temps.

Le paysan qui ne m'avait pas vu sortir vint au bas du grenier, et m'appela. Je croyais entendre la voix d'un Cosaque. Il m'adressa des paroles rassurantes, en me demandant où se trouvait l'échelle. Il fut la chercher, monta vers moi, et m'apprit qu'il lui était impossible, sans se compromettre, de me garder plus longtemps chez lui, puisqu'on venait de publier que, tout paysan chez lequel on trouverait un Français réfugié serait pendu et sa maison brûlée. Je lui demandai l'heure qu'il pouvait être et, par sa réponse, je connus que j'étais resté deux heures au moins sans connaissance. Je le priai en grâce de me permettre de rester jusqu'à la brune, afin de favoriser ma retraite, et il accéda à ma demande. Son fils, enfant d'environ douze ans, ayant passé la main sur moi, crut que la mauvaise capotte bleue que je portais et que j'avais achetée à Wilna, était de quelque valeur, et dit à Son père qu'il fallait que je la lui donnasse. Je m'en défendis en faisant valoir ma: position et la rigueur de la saison; mais le père m'engagea à le faire, et même, dans mon intérêt, à donner à son fils l'argent que jepossédais; car les enfans, disait-il, se faisaient peu de scrupule de faire pendre leurs parens. Il me restait environ vingt dictes, qu'il prit. La brune arriva, et le père vint placer l'échelle et m'aider à descendre. Je sortis de chez lui sans être aperçu; mais je fus frappé d'horreur en voyant encore à la porte le corps du sous-lieutenant, que je reconnus, bien qu'il fût dépouillé.
J'étais à la sortie du village, mais le plus près était encore à une bonne lieue de distance, et pour y arriver il fallait gravir une espèce de coteau; ce qui, pour tout autre qu'un homme dans ma position, n'eût été que peu de chose à faire, mais ce qui devenait beaucoup pour moi. Enfin le courage, et surtout l'espérance qu'en marchant de nuit, je pourrais me soustraire à la fureur des Cosaques, me donnèrent de la force, et je parvins au milieu de la montagne. Je me dirigeai vers un traîneau que je voyais descendre, et, plein de l'idée que les paysans qui m'avaient donné asile ne pouvaient pas me maltraiter, je demandai si j'avais encore loin pour arriver au village prochain. Pour toute réponse, celui qui était dans le traîneau le fit passer sur moi, me renversa dans la neige, et je fus tellement étourdi que je ne pus me relever qu'au bout de quelque temps. Je cherchai mes béquilles, que je parvins à ramasser, et je continuai ma route.
La soif me dévorait ; elle était due autant à la fièvre qu'à la privation d'alimens, car depuis ce que j'avais pris le matin avec les officiers, je n'avais point mangé. Dans l'intention d'étancher ma soif, je songeai à faire des boules de neige, que je portai à ma bouche. L'effet en fut prompt, je me trouvai glacé dans tout mon être, et je crus que j'allais mourir. Cependant, avec toutes les peines du monde, j'arrivai dans un village vers onze heures du soir. Ayant aperçu de la lumière dans une maison, j'y frappai. Un homme sortit de suite et me dit : «Malheureux que tu es, la maison est pleine de Russes.» Je lui répondis que j'étais prêt à mourir de besoin. «Éloigne-toi, me dit-il, je vais t'apporter quelque chose.» J'obéis, et il tint sa parole. Il m'apporta de l'eau et un morceau de pain. Je bus, mais je ne pus manger. A partir de ce moment je tremblai la fièvre, et sentant que je ne pouvais aller plus loin, je résolus d'entrer dans le premier endroit qui se présenterait, et ce fut dans une cour voisine. Je me couchai sous une grange. La maison était pleine de soldats russes. Une voiture était dans la cour, gardée par un chien qui, ne faisant qu'aboyer, donna l'éveil à un Russe et au maître de la maison, qui sortirent, mais qui, heureusement, ne voyant personne, ne vinrent point jusqu'à moi et rentrèrent. Tremblant toujours et ne pouvant me reposer, je me décidai à partir. Au milieu du village on me cria : Verdau ! Je repondis : Français ! A ce mot, ils m'appelèrent brigand et vinrent sur moi; mais, lorsqu'ils virent mes béquilles, leur colère se calma. Ils me demandèrent où j'allais, et pourquoi je marchais la nuit. Je leur dis que je me rendais à l'hôpital de Tapiau, et que ne pouvant faire qu'une lieue en trois heures j'étais obligé de marcher de nuit. Je les priai de me donner un peu de schnap pour rétablir mes forces qui s'épuisaient. Ils furent au poste, m'apportèrent une gourde, et me laissèrent partir en me disant qu'ils avaient bien le temps de me rattrapper le lendemain.

Au bout du village je trouvai une auberge ouverte et cinq traîneaux à la porte. J'y entrai, et demandai aux paysans qui se trouvaient là combien j'avais encore de chemin à faire pour me rendre à Tapiau. «Six lieues» me dirent-ils. Je les priai de me permettre de me réchauffer un peu, et lorsqu'après une demi-heure de repos je commençais à m'assoupir, le maître de la maison m'invita assez durement à partir. Je me remis en route et voyageai toute la nuit. L'espoir de revoir encore les Français me donna du courage, qui m'était d'autant plus nécessaire que, malgré le froid, je transpirais assez fortement tant j'avais de peine à me soutenir sur mes béquilles. A la pointe du jour, je n'étais plus guère qu'à deux lieues de Tapiau. Au bout de deux heures de marche j'aperçus une maison et plusieurs traîneaux à la porte. J'entrai. Quelle joie pour un moment ! Tous Français, surpris de me voir arriver, car plusieurs m'avaient rencontré sur la route. Mais au bout de quelques instans, personne ne me faisant place au feu, et personne ne m'offrant un verre de schnap, j'en pris un qui était sur la table et le vidai en disant que ceux qui avaient devaient donner à ceux qui n'avaient rien, et que je ne possédais pas un schelling.
Un des paysans qui avait son traîneau à la porte m'offrit à boire. J'acceptai, en lui disant que je ne pouvais rien lui offrir à mon tour, puisque je n'avais pas d'argent. Il eut pitié de moi, et me dit qu'il avait six personnes dans son traîneau, que toutes avaient payé, mais que je ferais gratuitement la septième ou qu'il ne les conduirait plutôt pas. Il tint sa promesse, et quand son monde me vit entrer dans le traîneau, les réclamations s'élevèrent de toutes parts; mais la fermeté du conducteur imposa silence. Nous ne tardâmes point à arriver à Tapiau. Là, je trouvai un hôpital plus que plein; des malades mourans étaient couchés dans la rue pêle-mêle avec les morts; je ne pus donc y entrer.
La garde était logée en ville, et je concevais avec plaisir l'espoir de faire encore quelque chemin et d'arriver à Koenisberg, dont nous étions éloignés de dix-huit lieues, trajet que le peu de temps que je pensais que les Français tiendraient encore, me permettait d'espérer faire. Je revins donc à l'auberge où mon bon paysan nous avait descendus. Il y était encore avec ceux qu'il avait amenés. Me voyant revenir si promptement, il me demanda pourquoi je n'étais pas entré à l'hôpital. Je lui en dis le motif. Il me fit, ainsi que les grenadiers qui étaient à table, boire un verre de schnap. Ce brave paysan me demanda si, réellement, je ne possédais pas d'argent, et me dit qu'il allait partir de nouveau avec son monde, et que chaque personne lui avait donné vingt francs. Voulant lé convaincre entièrement que je ne lui en avais point imposé, je lui ouvris mon sac, qui contenait une vergette, un morceau de lard que j'apportais de Wilna, et quelques pommes de terre. Je l'engageai à prendre tout ce qu'il contenait. Il n'accepta que la brosse, et me dit qu'il me ferait monter dans son traîneau, qui devait aller jusqu'à Koenisberg, si j'avais la force de supporter le voyage. J'y montai et repris aussitôt ma place. Ce fut encore une nouvelle scène de la part de ceux qui avaient payé ; ils voulaient à toute force me faire descendre, mais le conducteur ayant offert de rendre l'argent à ceux qui criaient le plus fort, il fallut bien qu'ils cédassent une seconde fois ; d'ailleurs, des trois traîneaux, pas un ne présentait de place.
Nous côtoyâmes la Vistule, apercevant de temps en temps des Cosaques qui la traversaient, ce qui ne laissa pas d'inspirer beaucoup de crainte à quelques-uns de notre petit convoi, car il y en avait parmi nous qui possédaient beaucoup d'or, et, surtout, un sergent-major décoré, avec lequel j'eus querelle; voici à quel sujet. L'ayant vu vendre à prix d'or du biscuit qu'il avait eu à Tapiau, l'indignation que me fit éprouver sa dureté me poussa à lui dire qu'il avait sans doute arraché à quelque brave Français mort la décoration qu'il portait et qu'il déshonorait par sa conduite. Les camarades ayant pris mon parti, notre querelle n'alla pas plus loin.
Nous fîmes encore là, douze lieues et la nuit arrivait quand nous aperçûmes une auberge, où nous résolûmes de faire halte, malgré la volonté du maître de la maison. Comme je n'étais point le plus agile, je restai le dernier dans le traîneau : ce fut alors que le paysan me dit de prendre mon sac. Je me plaignis d'être abandonné si près du terme de notre voyage, puisqu'il ne nous restait plus que six lieues à faire pour arriver à Koenisberg. Ayant témoigné au paysan qui nous avait conduits l'idée que j'avais qu'il ne me renvoyait que parce que son cheval était trop fatigué, il me dit que je ne devinais pas le motif de sa conduite, mais qu'il se comportait entièrement dans mon intérêt, et que je devais suivre aveuglément son conseil. J'étais à peine entré, que les trois paysans prirent la fuite, emportant avec eux les sacs, les porte-manteaux, et tout ce qui se trouvait dans leurs traîneaux. Ce fut alors une grande désolation parmi ceux avec lesquels je me trouvais. Quelques-uns, cependant, avaient pris leurs sacs, soit par défiance, soit parce qu'ils espéraient passer la nuit dans cette auberge. Mais le maître de la maison et les valets ne voulurent point nous recevoir ; ils nous menacèrent d'aller chercher les Cosaques pour nous forcer à nous retirer. Poussés au désespoir, nous les menaçâmes à notre tour, assurant l'hôte que, s'il ne nous laissait point passer la nuit chez lui et qu'il ne nous vendît point de la paille, nous allions mettre le feu. Nos menaces l'intimidèrent, et l'on nous apporta du bois et de la paille. Ceux qui avaient payé étaient les seuls qui dussent coucher dans l'auberge. Le sergent-major ne manqua pas de saisir cette occasion de se venger de moi, lorsqu'à son étonnement, je sortis de mon sac le morceau de lard qui s'y trouvait et que chacun dévora des yeux. Il fut donc arrêté qu'il servirait à faire la soupe et qu'il paierait mon écot. Il n'existait pas, dans toute l'armée, un sergent-major tel que celui-là pour faire son profit de toute espèce de circonstances. On se mit bientôt à table, et le maître de la maison voyant qu'on se conduisait bien, était rentré avec les siens : ils nous donnèrent des assiettes et des cuillers. Le peu de nourriture que je pris ranima la fièvre dont j'étais atteint, et je tremblai si fort qu'il fallut me porter sur la paille, qù l'on me coucha.
Le sergent-major, après nous avoir fait la soupe, en vendit à plusieurs soldats qui se trouvaient parmi nous. Cette conduite nous l'avait fait surnommer le juif. A peine étais-je couché que je l'entendis s'écrier : «Ah ! le voilà donc arrivé, celui-là !» Comme après le repas chacun s'était couché, je me trouvais à côté d'un tambour qui tremblait aussi la fièvre, et qui avait donné au juif du sucre pour qu'il lui préparât un verre d'eau sucrée. A cette époque, nous étions dans une obscurité complète, puisqu'il n'existait de lumière que celle qui partait d'une faible lampe placée, crainte du feu, à l'autre extrémité de la salle. Le juif arrive avec son eau sucrée, appelle à voix basse le tambour. Je répondis sur le même ton, «De quoi ?» et le sergent-major me dit : «Tiens, bois, c'est chaud.» Je jugeai bien que cette complaisance n'était qu'une méprise, cependant je bus le verre d'eau sucrée, sans proférer un seul mot. Le juif, persuadé qu'il avait donné cette boisson au tambour, vint se coucher près de lui. Le mouvement qu'il fallut faire pour s'approcher les uns des autres et faire place au juif, réveilla le tambour, qui demanda son eau sucrée. Le sergent assura la lui avoir donnée et prit chacun à témoin. J'assurai le tambour qu'en effet il l'avait bue, mais qu'il avait dormi depuis.

A six heures du matin, il nous réveilla et proposa, à ceux qui avaient de l'argent, de partir en traîneau, le me voyais donc sur le point d'être contraint de partir avec mes béquilles, lorsque je me rappelai que j'avais dans mon sac une paire de boucles d'oreilles, fort petites à la vérité, mais pleines et épaisses. Je proposai au juif de les lui vendre. Il eut l'infamie de m'en offrir trente sous.
Le jour commençait à paraître, et faute de place, le juif n'avait pu jusqu'alors monter en traîneau. Voyant qu'il fallait absolument me préparer à me mettre en marche, je lui fis encore une fois l'offre de mes boucles d'oreilles ; mais il ne voulut point en donner davantage. Le paysan, témoin de nos débats, et d'autant plus indigné de la conduite du juif qu'il avait été, avec son épouse, spectateur de son trafic de la nuit, me dit de lui donner mes boucles d'oreilles et qu'il me conduirait, tandis que pour le sergent-major il pouvait partir à pied, et que, pour or ou argent, il n'y aurait point de place pour lui. L'aubergiste était en force, il craignit peu les menaces et le juif fut contraint de s'en aller à pied; ce qui, je pense, fut pour lui le parti le plus prudent qu'il eût à prendre.
Me voilà donc embarqué de nouveau. A deux lieues environ avant d'arriver à Koenisberg, nous aperçûmes une colonne de soldats français qui marchait comme pour soutenir la retraite. Cette vue fit de nouveau pénétrer dans notre âme la joie et l'espérance. Mais, arrivés près de cette colonne, nous la trouvâmes composée de ces jeunes soldats sans expérience, et qui croient que tout doit s'éclipser devant eux. Nous voyant en traîneau et nous prenant peut-être pour des fuyards, ils nous injurièrent, et l'un de leurs officiers eut l'infamie de venir donner un soufflet à un officier blessé, qui se trouvait avec nous dans le traîneau. Nous fûmes indignés de sa conduite, et notre indignation fut même partagée par ceux qui composaient le peloton que commandait cet officier; mais il fallut dévorer en silence l'injure qui nous était faite. Arrivé à Koenisberg, je marchai bientôt seul, car les autres, qui pouvaient aller beaucoup plus vite, ne tardèrent point à s'éloigner. Arrivé sur la place, j'y vis des marchands de riz et de vermicel cuits, comme on en voit à Paris dans le quartier des halles ; mais il fallait deux dictes pour en avoir. Je me contentai donc de dévorer des yeux, puis je me dirigeai avec beaucoup de difficulté vers l'hôpital, les habitans ayant autant de peine à m'entendre que j'en avais moi-même à les comprendre. Enfin j'y parvins, mais il n'y avait plus de place et harassé de fatigue, je fus réduit à m'asseoir à la porte. Ma position toucha tout le monde, on se récria sur l'infamie qu'il y avait à ne point m'admettre, et enfin, on vint m'enlever et me porter, à demi mort, dans l'une des salles. J'y fus sans connaissance toute la nuit. Le lendemain, étant un peu réchauffé, on me fit prendre du bouillon. On m'avait placé entre un sergent et un caporal qui s'étaient bien aperçus, par le numéro que je portais, que je devais être du régiment dont ils faisaient partie, mais j'étais tellement défiguré qu'ils ne purent me reconnaître. S'étant donc approchés de moi, ils furent surpris de retrouver, dans l'état où j'étais, l'ex-fourrier de la troisième compagnie des voltigeurs. Ils s'empressèrent d'abord de me prodiguer tous les soins qu'exigeait ma cruelle situation, et m'adressèrent ensuite une foule de questions sur ce qui se passait, ou plutôt sur ce qui s'était passé. Je leur appris le désastre de l'armée et je les assurai que, s'ils voulaient éviter d'être faits prisonniers, ils feraient bien de partir au plus tôt, puisqu'ils pouvaient marcher, et qu'avant trois jours les Russes seraient à Koenisberg. Mes avis furent loin d'être goûtés; mes deux camarades les considérèrent comme le résultat d'une terreur panique, et voyant qu'ils n'étaient point disposés à me croire, je les laissai dans leur sécurité, toute fausse qu'elle était. Cependant ils ne tardèrent point à s'apercevoir que je leur avais donné de bons conseils, car dès le soir, leur inquiétude fut au comble lorsqu'ils virent que les médecins français ne se présentaient plus au pansement. Ce fut encore pis quand, le lendemain matin, on vit des médecins prussiens faire la visite.

Je me sentais assez bien ; mais un jeune élève en chirurgie, âgé d'au plus quinze ans, vint pour me panser. Il enleva brusquement la compresse de mon pied gelé, et m'arracha ainsi les chairs et plusieurs phalanges des doigts. La douleur qu'il me causa fut si violente, que je ne pus m'empêcher de lui lancer à la tête une gamelle de fer-blanc qui se trouvait à ma portée. Je ne l'attrapai point; mais il s'emporta à son tour, me fit des menaces, et fut chercher des infirmiers pour me faire mettre au cachot. Me sentant assez de force pour sortir de l'hôpital, et mu d'ailleurs par l'espoir d'entrer dans un autre, je m'habillai et je partis; mes amis m'ayant donné une vingtaine de sous.
A peine étais-je arrivé dans la ville, que j'entendis de tous côtés, les bourgeois annoncer l'entrée des Russes. Ayant pris des informations sur le chemin que j'avais à suivre, je sortis de la ville en m'acheminant vers une ambulance qui m'avait été indiquée. Je vis alors venir à moi un maréchal-des-logis de dragons, il était nu-tête, et me dit : «Courage, sergent ! tâchez d'avancer, car les Russes sont entrés dans Koenisberg, et j'ai failli être fait prisonnier.» Après ces paroles, il me donna sa gourde pour boire un coup, et disparut comme un éclair.

Le régiment en retraite avait beaucoup d'avance sur moi; mais je ne tardai point à voir arriver derrière moi d'autres corps et beaucoup d'artillerie; la route en était encombrée, et je reconnus bientôt que ces divers corps étaient presque tous des Polonais. La nuit s'avançait, lorsqu'un brave soldat du train polonais descendit de son fourgon, m'y fit monter, me présenta sa gaspodine pour me couvrir, monta sur un cheval, et nous fit partir au galop. Mon courage ébranlé se raffermit tout à coup par l'espoir que je conçus d'échapper aux Russes. Une batterie se rangea en bataille sur une hauteur, ce qui me persuada qu'il y allait avoir une affaire qui arrêterait les Russes, au moins pendant quelque temps.
Nous continuâmes notre route, et nous fûmes nous mettre en bataille dans la plaine. Ce fut à ce moment qu'il me fallut descendre, ou plutôt, me jeter à bas du caisson et l'abandonner. J'ai toujours ignoré le motif qui avait porté le maréchal-des-logis à exiger que je le quittasse; mais je fus toujours persuadé qu'il avait dû être impérieux ; car ce brave Polonais aurait désiré de tout son coeur pouvoir me garder plus longtemps.
Ayant retrouvé mes béquilles et à demi mort de froid, je regagnai le bord de la route. Il était déjà tard, lorsque j'aperçus une maison ouverte, où j'entrai en demandant à me réchauffer. Il n'y avait aucun soldat, et je pris place à terre près du lit qui était dans la salle. Plusieurs soldats du train arrivèrent bientôt, et ne parurent pas même s'apercevoir que j'étais là. Ils se mirent à manger un poulet. De mon côté, mon repas fut moins somptueux, il se composa de quelques pommes de terre que je donnai à la maîtresse de la maison, en la priant de les faire cuire. Elle me fit signe de ne rien dire. J'en offris quelques-unes aux mangeurs de poulet, qui s'étaient récriés sur mon bonheur; mais, principalement, dans le but de leur faire sentir le tort qu'ils avaient eu de ne pas même faire attention à un pauvre camarade blessé.

Sur les quatre heures du matin, les soldats du train partirent du logement. Je me mis également en route; mais sur les sept ou huit heures, la faiblesse que j'éprouvais ne me permit plus de me porter, et je tombai expirant sur la route. On passait près de moi sans me porter aucun secours, quand, au bout de quelque temps, mon bon ami le fourrier de la troisième compagnie des carabiniers, Bouillard, passa près de moi, et ayant aperçu le numéro du régiment, il leva mon manteau brûlé : j'ouvris les yeux, et l'ayant reconnu, je lui fis signe de s'approcher, car il ne me remettait pas, et je ne pouvais me faire entendre que de très près. Je lui dis mon nom, il se précipita sur moi, m'embrassa, me donna un peu de schnap, me mit un écu de six francs dans ma poche, et me couvrit d'une capotte neuve, car dans la petite ville d'où j'étais parti le matin, on avait ouvert les magasins, et tous les soldats avaient pris des vêtemens. La vue de cet ami, le schnap que j'avais bu, me désengourdirent un peu. J'essayai de me relever, il vint plusieurs soldats qui m'aidèrent, car mon sauveur Bouillard, ayant vu que je ne faisais aucun mouvement, après qu'il m'eut donné ce dont il pouvait disposer, continua sa route. Nous avions été blessés ensemble, il était venu à Wilna, mais sa blessure étant à la main, il avait pu être évacué jusqu'à Koenisberg, où il resta pour se guérir, et d'où il ne partit qu'au moment où les Russes y entrèrent. Je ne le revis plus qu'un jour à Paris en 1818. Étant allé prendre des bains de vapeur contre des douleurs, je reconnus le capitaine Berniquet, du régiment, auquel je me fis connaître avec d'autant plus de peine que j'avais été, me dit-il, porté comme mort sur les contrôles du régiment. Il me dit qu'il connaissait à Paris une personne qui lui parlait souvent de moi, et qui serait bien contente et bien surprise de me revoir. L'ayant prié de me dire qui elle était, il me nomma Bouillard. La joie que je ressentis m'empêcha presque de le croire ; et j'en doutais d'autant plus que je savais qu'il était des Ardennes. Le capitaine me persuada; et m'apprit que Bouillard s'était établi à Paris, rue Richelieu, près le passage Feydeau. Je m'y rendis le soir même : il était prévenu par le capitaine ; mais il ne pouvait revenir de son étonnement. Nous passâmes la soirée chez lui. J'étais l'objet des regards de la société qui s'y trouvait réunie, son épouse, surtout, à laquelle il avait souvent parlé de moi avec tout l'intérêt que doivent se porter de vieux amis et de vieux camarades d'infortune, me fixait comme si elle eût cru que je n'étais qu'une ombre. Je l'engageai à venir me voir, ce qu'il fit le lendemain ; mais je n'eus pas longtemps le bonheur d'être à même de le revoir; car quelque temps après, il vendit son fonds et se retira au sein de sa famille.
Je marchais, mais si lentement, que, comme je l'ai déjà dit, je ne pouvais faire plus d'une lieue en trois heures, et avec d'autant plus de peine, que l'artillerie encombrait la route. J'arrivai pourtant au bivouac des français ; je me reposai un peu, et je trouvai quelques secours parmi les braves qui m'admirent à leur bivouac, et me donnèrent quelques vivres, qui me firent, à la vérité, plus de mal que de bien, car c'était du porc sauvage à moitié cuit. Je faillis mourir un moment après en avoir mangé, et je fus obligé de me retirer du bivouac, car par mes plaintes, j'empêchais mes plus proches voisins de dormir. Voulant gagner un peu d'avance sur l'artillerie, je me remis en marche vers les quatre heures du matin. Je n'avais pas besoin de guide, la route étant tracée par ceux qui l'avaient parcourue. A huit heures environ, les Français défilèrent devant moi; je me trouvai donc encore une fois entre l'arrière-garde française et l'avant-garde russe, qui ne faisaient aucune attention à moi.
Je vis arriver un ancien capitaine que la fatigue et soixante ans au moins, empêchaient de marcher plus vite que moi. A mon tour, je l'exhortai à prendre courage. Il nous dirigea par une route de traverse, et nous arrivâmes à une maison dans laquelle il ne se trouvait personne, mais dont les habitans n'étaient pas loin. Nous fûmes les prier de nous procurer un abri et un peu de feu, leur offrant de payer leurs soins. Ils se rendirent à nos désirs, et le capitaine s'approcha tellement du feu, qu'après dix minutes au plus, il tomba raide mort. Chacun de ceux qui étaient près de lui le dépouillèrent de ce qu'il possédait, et je vis prendre sa ceinture qui contenait un certain nombre de pièces d'or. Je ne pus supporter ce spectacle et je me retirai. Après avoir fait une lieue, je rejoignis la grande route, mais alors les forces et le courage me manquèrent et, après avoir marché quelques instans, je fus me mettre dans un fossé, c'était là que je devais mourir.

Je ne sais combien de temps s'était écoulé depuis que j'y étais, lorsque des fourgons passèrent près de moi. Ayant été aperçu par un des fourriers qui les conduisaient, il vint à moi, et voyant que je respirais encore, il me fit mettre dans un fourgon où je restai longtemps sans connaissance, placé sur un tonneau. Enfin, j'entendis prononcer ces mots : «Eh bien ! le sergent, comment va-t-il ?» Un sergent et un cuisinier du prince Murat répondirent qu'ils ne savaient pas si c'était un sergent que l'on avait pris. Il paraît que lorsque l'on me plaça dans le fourgon, il faisait presque nuit, et que n'ayant fait aucun mouvement, ils crurent que c'était un sac et non un homme que l'on avait ramassé. Ils vinrent alors me relever et s'empressèrent de me prodiguer des secours, et je revins un peu à moi.
Le jour parut, on avait marché toute là nuit; mais ces fourgons, arrivés à Elbingue, reçurent l'ordre de rétrograder, et de prendre des vivres pour porter aux troupes. Je fus donc de nouveau abandonné au hasard avec deux camarades. Le sergent qui pouvait marcher ne tarda point à nous quitter, et je restai avec le cuisinier, qui avait les pieds légèrement gelés, mais qui n'avait que peu de courage. Nous entrâmes dans une auberge, où nous bûmes un peu de bière chaude.
Comme nous étions passés devant la poissonnerie, cela donna envie au cuisinier de manger un brochet au bleu. Il me confia son projet, mais il ne pouvait aller chercher lui-même le poisson qu'il lui fallait, il me proposa donc d'y aller et me donna cinq francs. Je fus acheter ce poisson; mais à peine étais-je arrivé que, tout à coup, derrière moi, j'entendis jeter des cris par un enfant d'environ treize ans, qui, patinant sur le bassin, était tombé dans un creux. Il se rattrapait à la glace, mais la glace n'étant pas assez forte rompait constamment sous sa main. Personne n'osait aller à son secours. Je me mis à genoux, et avec une béquille que je lui tendis, il parvint à se retirer. Je ce tardai pas à être entouré de bourgeois qui me conduisirent dans un café qui était presque en face ; là, ils me firent boire du punch, et m'offrirent quelque peu d'argent, que je n'osai point recevoir.

Je revins trouver mon cuisinier, auquel j'apportai le brochet, et qui me reprocha assez durement d'avoir employé beaucoup plus de temps qu'il ne m'en fallait. Je n'eus pas la peine de lui expliquer le motif de mon retard, puisque, dans l'auberge, chacun racontait ce qui venait de se passer; je me contentai donc de lui dire que c'était moi qui venais de sauver l'enfant dont on parlait. Cela me valut beaucoup de complimens et de félicitations de la part des personnes présentes à l'auberge.
Le cuisinier ne se sentant pas en état d'accommoder lui-même son brochet, le donna à l'aubergiste, qui le fit cuire. Nous en mangeâmes un peu, mais il nous incommoda tellement que nous fûmes obligés de partir de suite, pour avoir un billet d'hôpital ou de logement.
Arrivé au bureau où l'on expédiait les billets, il fallait pour y pénétrer monter un perron ; je n'eus pas la force de le faire et la foule m'entraînant, je tombai du haut en bas. Ne donnant plus aucun signe de vie, on me laissa pour mort. Longtemps après, le son de la musique et le bruit du tambour frappèrent mes oreilles, et je me réveillai avec assez de force, pour arriver jusqu'à la troupe que le prince Murat passait en revue à ce moment.
La nuit avançait et je me dirigeais vers le faubourg qui conduisait à Marienbourg, lorsqu'un bourgeois qui passait me reconnut pour celui qui avait sauvé l'enfant. Il m'invita à le suivre et me conduisit sur la gauche dans une maison, un peu écartée de la route, où il me recommanda, après avoir payé généreusement les soins qu'il exigeait qu'on eût de moi.
J'étais seul alors, mais la salle où je me trouvais ne tarda pas à être encombrée de monde. Je souffrais cruellement de mon pied, j'essayai à faire mon pansement, mais à peine en avais-je retiré la compresse qu'il s'en exhala une odeur si insupportable, que tout le monde fut obligé de sortir; moi-même, j'en fus incommodé. Les nouveaux venus voulaient me renvoyer, mais mon hôte s'y opposa formellement. Il fit des fumigations de vinaigre et chacun rentra. Le lendemain matin des paysans arrivèrent et demandèrent quels étaient ceux qui voulaient partir en traîneau pour Marienbourg, moyennant dix francs. Je restais seul, quand l'hôte engagea un paysan à m'enmener et lui apprit quelle personne m'avait amené et pour quel motif elle avait pris intérêt à moi. Il fut alors convenu que je donnerais, en paiement, la capotte que mon ami Bouillard m'avait donnée, lorsque je serais arrivé à Marienbourg.

Je n'avais plus mon manteau, mais l'espoir qu'une fois à Marienbourg je trouverais des secours, me fit consentir à tout et je m'embarquai sur la Vistule. Lorsque nous fûmes arrivés, je trouvai des camarades du régiment et j'eus le bonheur d'être logé avec un nommé Hédouart, ex-fourrier, qui me conduisit dans le logement où il était avec beaucoup d'autres. Ils ne tardèrent pas à se repentir de leur complaisance, car je ne faisais que me plaindre et je les empêchais de dormir.
Il me tardait de voir venir le jour; enfin, l'instant de l'appel arriva. Je descendis voir mes anciens camarades, dont le nombre formait à peine un faible bataillon, confié au commandant David, qui nous fit brusquement retirer en nous traitant impitoyablement.

Je me retirai et fus pour entrer à l'hôpital, mais les escaliers étant couverts de morts et de mourans, je ne pus monter et je m'y reposai quelque temps. Dans cette cruelle position, je vis arriver mon ami Hédouart, qui demandait après moi et qui m'annonça que le waguemestre avait des lettres à me remettre. A cette nouvelle, je me sentis renaître; je fus plein de l'idée que j'allais recevoir des nouvelles de mes parens de Paris. Il était allé à la manutention, je m'y rendis et j'y appris la triste nouvelle qu'il était parti pour rejoindre son ambulance, qui était à une lieue du régiment. Je me mis de suite en marche comme si je pouvais faire une longue route. On battit la générale, je traversai la Vistule. Alors le commandant Gérard arriva avec un traîneau et deux chevaux. En voyant mon numéro, il s'approcha de moi : je lui dis qui j'étais et il se le rappella, quoiqu'il eût quitté la compagnie après la campagne d'Autriche, pour aller auprès de son oncle, qui était le colonel du régiment, et qui passait alors général. Touché de l'état dans lequel il me voyait, il me fit entrer dans son traîneau et me conduisit à deux lieues de Tirchos, où ses chevaux ne pouvant plus aller, il se vit avec peine obligé de me faire descendre.
Je marchais à pied depuis quelque temps, quand je rencontrai les bagages de l'Empereur. Un domestique me plaça derrière et m'ayant conduit près de Tirchos, on me fit descendre pour y loger et me diriger le lendemain sur Dantzick, dont nous n'étions plus qu'à cinq ou six lieues de distance.
Nous nous étions logés du mieux qu'il nous fut possible lorsque la garde napolitaine arriva. Un certain nombre avait le logement où nous étions ; ils nous en firent sortir à coups de crosse de fusil. Les bons paysans nous mirent environ une vingtaine dans un grenier. Le lendemain matin, tous les malheureux qui s'y trouvaient en étaient descendus, excepté moi, parce que je m'étais endormi fort avant dans la nuit. Un paysan étant monté, me réveilla et m'annonça que tous mes camarades étaient partis. Je voulus descendre, mais, lorsque je fus sur l'échelle; la force me manqua et je tombai. On vint me relever et me porter sur le seuil de la porte, où je me trouvai à côté du sergent Paintendre du 19e. Je le reconnus, quoiqu'il fût bien changé depuis son départ de Wilna, lors de l'évacuation de Koenisberg. Il était blessé à la cuisse et, dans une rixe qu'il avait eue à Wilna, il avait reçu un coup d'épée au téton droit. Sa blessure était grave, mais il en guérit. Il était parti de Wilna dans la crainte de contracter la fièvre chaude qui y régnait, mais il ne put l'éviter et en fut atteint à Rowno. Je lui fis signe de s'approcher, et je lui dis son nom. Il fut d'abord surpris d'avoir affaire à quelqu'un de connaissance; mais lui ayant appris qui j'étais, il témoigna le plus grand plaisir. Il me conseilla de partir pour Dantzick m'assurant qu'il ferait tout son possible, pour m'aider, et qu'il le pouvait d'autant mieux, qu'il venait de recevoir cinquante francs d'une collecte qu'on avait faite pour lui au régiment, et que, s'il trouvait une voiture, nous monterions dedans.
Nous partîmes donc ensemble, mais peu de temps après, ayant aperçu les Cosaques sur la Vistule, il prit l'avance et me quitta, d'après mon conseil.

Je vis passer une compagnie de Napolitains, qui venaient de Dantzick, apportant des vivres pour les distribuer au passage des troupes qui continuaient leur marche. Il y avait dans cette compagnie des soldats blessés, qui ne pouvaient plus marcher. Le lieutenant qui commandait vit arriver en plaine une voiture, et fit comprendre au conducteur de se diriger vers lui ; mais celui-ci tourna bride. Le lieutenant ayant donné l'ordre de tirer dessus, le paysan se décida à venir. Ce temps de halte me permit d'approcher, mais la voiture était déjà pleine de soldats. Cet officier en fit descendre un qui n'était pas malade et me mit à côté de lui dans la voiture. La compagnie qui nous suivait eut à se défendre contre les Cosaques, qui bordaient la Vistule; mais à deux lieues nous nous arrêtâmes et attendîmes la compagnie.
Je ne tardai pas à rattrapper Paintendre, qui pria le lieutenant de le laisser monter, mais il lui fut impossible d'obtenir ce qu'il demandait, car il n'y avait aucune place et le lieutenant lui dit que, ma position seule, avait pu le déterminer à faire descendre de la voiture un de ses soldats pour m'y placer. Paintendre saisit alors le derrière de la voiture et courut ainsi l'espace d'un quart d'heure.
Le lieutenant eut pour moi les soins les plus attentifs. Nous arrivâmes à Dantzick le soir, 12 janvier I8I3. Je fus au bureau de la place; il n'y avait point de secrétaire pour nous faire des billets d'entrée à l'hôpital. Le commandant étant arrivé, donna l'ordre que ceux qui savaient écrire se missent à faire des billets. Le bureau s'encombrait de plus en plus : alors je fis un grand nombre de billets, mais bientôt, je me trouvai mal. On fut l'annoncer au commandant, qui me fit lui-même un billet pour la mairie, et m'y fit conduire, après m'avoir fait donner un peu de vin avec du sucre. On me donna un billet de logement. Les personnes chez lesquelles j'étais s'empressèrent, à mon arrivée, de me prodiguer tous les soins qu'exigeait ma position. On me bassina un lit, où l'on me plaça, et je pansai mon pied. Ce pansement eut pour résultat le même accident qu'à Elbingue ; je répandis une odeur horrible. Après avoir fait des fumigations de genièvre et de vinaigre, on me donna une soupe légère et je m'endormis. Le lendemain le domestique qui avait assisté à mon pansement était malade et retenu dans son lit. Je crus que son indisposition pouvait être due à la mauvaise odeur qu'il avait respirée la veille. Je confiai au maître de la maison le désir que j'avais d'aller à l'hôpital, ce qui le satisfit, bien qu'il me dît que c'était à regret qu'il me laissait partir, mais que ma position demandait des soins qu'il ne pouvait me donner. Il fut me chercher un billet pour l'hôpital n° 1, où je fus mis dans la salle des blessés, seul dans un lit.
Le lendemain les malades étant arrivés en foule, on fut obligé de les coucher deux dans chaque lit ; cependant je restai seul dans le mien. Le chirurgien Philippe, plein de bonté pour moi, l'avait exigé par égard pour ma position.
Le 26, un des mes amis d'enfance, Collet, sergent d'ambulance arriva. Il était atteint de l'épidémie qui commençait son ravage. Mon lit était placé à l'autre extrémité de la salle, vis-à-vis la porte d'entrée, et du plus loin que je pus distinguer ce vieux camarade, je lui fis signe de se diriger vers moi. Il cherchait partout une place. Étant arrivé près de mon lit, je lui fis comprendre de s'approcher davantage, afin que je pusse me faire entendre. Je le nommai par son nom; mais ne pouvant me reconnaître, il me pressait de lui dire qui j'étais, et cédant à son désir, je me nommai. Il ne pouvait me croire, car étant parti de Paris quelques années après moi, ma mère l'avait chargé de m'embrasser, si le hasard favorisait un jour notre rencontre. Mais quelle fut triste et cruelle dans l'état où nous étions ! Je lui offris une place à côté de moi, car il n'y en avait plus que par terre.
Le lendemain le chirurgien voyant mon ami à côté de moi, le fit descendre de suite, et m'adressa des reproches sur mon imprudence, en me disant de me préparer, parce que sur le soir on allait évacuer les blessés. Je vis ainsi arriver avec peine le moment de me séparer de mon véritable ami, qui, avant de me quitter, me fit accepter la moitié de ce qu'il possédait, environ vingt sous.
On nous fit descendre ensuite pour nous placer dans une voiture qui, soit par suite de la négligence du conducteur, soit par tout autre motif, se renversa en arrière, et ne put nous conduire qu'à une portée de fusil d'où nous étions partis, le cheval n'ayant point de sous-ventrière. Nous fûmes ainsi renversés les uns sur les autres, et plusieurs d'entre nous ne purent retenir les cris que leur arrachait la douleur.

Je repris mes béquilles, et me dirigeai seul vers l'hôpital n° 5. Mais, comme l'accident que nous venions d'éprouver m'avait singulièrement fatigué, j'entrai chez un détaillant, où je demandai pour un sou de schnap. L'état de faiblesse dans lequel j'étais le fit d'abord refuser, mais me voyant tomber en défaillance, il céda à mes prières, et donna l'ordre à son garçon de me conduire jusqu'à l'hôpital.
Je fus parfaitement bien accueilli, tous les soins me furent prodigués, et je trouvai là du pain, du vin et de la viande à ma disposition ; mais il m'était impossible d'en faire usage.
Je dormis toute la nuit, et ne me réveillai que le lendemain au matin, surpris de voir la salle, où la veille j'étais seul, encombrée d'une telle quantité de malades qu'on avait été forcé d'en mettre, partout, deux dans un lit. Cependant, comme à l'hôpital n° 1, je restai seul dans le mien, parce que j'étais le plus anciennement admis.
Les infirmiers étant constamment occupés à recevoir les malades et à descendre les morts, quand ils étaient assez heureux pour ne pas prendre eux-mêmes le lit et mourir presque immédiatement, je m'habillai, et voulus descendre pour chercher du bouillon aux pauvres blessés comme moi. Je fus victime de ma bonne intention, parce que n'ayant pas eu le temps de construire un escalier, on en avait placé un provisoire, dont la rapidité fut cause que je glissai et tombai jusqu'au bas.
C'était, comme on a pu le remarquer, la troisième fois que cet accident m'arrivait. On vint me relever et l'on me transporta dans mon lit, où je me trouvai dans un état inquiétant. Cependant, au bout de quelques jours, grâce aux soins de M. Philippe, chirurgien-major, ainsi qu'à ceux de l'infirmier-major, je fus rétabli de ma chute.
Je m'occupais dans la nuit à faire des billets pour les arrivans, car ils montaient dans la salle sans s'être présentés au bureau d'admission, soit parce qu'ils en voyaient trop attendre leur tour, soit parce que les employés, tombant malades comme les autres, finissaient par manquer. J'ai vu, dans la première salle, plus de vingt infirmiers, mourir en moins de trois semaines.
J'avais proposé un moyen de constater le décès des soldats qui entraient à l'hôpital, mais il devint impraticable, parce que, pendant la nuit, le délire s'emparant de ces malheureux, ils quittaient leur lit et allaient mourir dans celui d'un autre.
Malgré que la plus grande partie de ceux qui étaient entrés en même temps que moi, depuis trois jours, fussent morts, on avait cependant été forcé de mettre jusqu'à trois malades dans le même lit, tant le nombre s'en était accru.
L'épidémie, ou typhus, qui moissonnait presque toute l'armée, exerça de si grands ravages que, dans l'hôpital où j'étais trois à quatre cents malades périssaient souvent dans les vingt-quatre heures. Nous nous trouvions dans la même salle cinq à six resistant à l'action de la maladie. Nous aidions à descendre les morts, et nous étions tellement habitués à remplir ce triste devoir, même envers nos meilleurs amis, que nous paraissions le faire machinalement, lorsque par malheur, on transporta dans la salle la veuve d'un capitaine, atteinte de cette horrible maladie. On la plaça dans un lit à côté de ceux qui n'avaient point encore éprouvé les effets du typhus. Cette circonstance donna lieu à quelques plaisanteries : ainsi, nous conseillâmes à ses voisins de prendre garde à eux, en leur disant que cette femme irait coucher avec eux dans la nuit. En effet, vers minuit, le délire s'étant manifesté chez elle, elle alla se coucher près du caporal, qui s'éveilla épouvanté, ainsi que son camarade. On la remit dans son lit, et au bout de deux heures elle expira. Le lendemain, à sept heures du matin, voyant que le caporal et son camarade ne se levaient pas, nous supposâmes qu'ils voulaient se reposer du dérangement de la nuit passée. Après avoir plaisanté encore quelque temps sur leur compte, nous invitâmes les infirmiers à les éveiller; mais nous fûmes péniblement surpris d'entendre le caporal répondre qu'on le laissât tranquille, et de voir que son camarade pouvait à peine parler. A neuf heures du matin, ce dernier mourût et le caporal ne tarda pas à le suivre.

Touchés de ce malheur, nous étions à le déplorer quand un sergent, qui se trouvait à côté de moi, me dit qu'il attendait son billet de sortie de l'hôpital. Il fut déjeuner avec ses camarades et revint prendre son billet et nous faire ses adieux. Mais à peine était-il arrivé, qu'il fut pris, tout à coup, de l'estomac et se plaignit d'éprouver de la difficulté à respirer. Il se jeta tout habillé sur son lit et mourut au bout de deux heures.
Ce fut à ce moment que MM. Puzos, directeur, et Mamour, premier employé, montèrent dans la salle et demandèrent si quelqu'un pouvait descendre au bureau. L'infirmier-major ayant répondu que je faisais les billets d'entrée, ces messieurs vinrent à mon lit et m'engagèrent à descendre les aider. J'y consentis dans l'intérêt de tous.
Au bout de huit jours, quoique rien ne me manquât, je ne pus résister davantage à l'épidémie
et j'en fus atteint à mon tour. Je passai sept à huit jours avec le délire et presque point de connaissance, quand mon ami Collet vint à mon lit et ne put retenir ses larmes en me voyant dans l'état où j'étais. Sa parole me fit un instant revenir à moi; je l'embrassai et le chargeai de mes derniers adieux pour Paris.
Le quinzième jour je revins comme d'un long sommeil, priant M. Philippe de ne plus me donner d'une potion contenant de l'opium, et qui m'endormait, lui disais-je. Il conçut l'espoir de me sauver encore. Aussitôt les bouillons, le vin, les cordiaux, les amers, les juleps, tout fut employé et je me rétablis assez bien pour être transporté dans un bureau, où je couchai et où je fus chargé de la comptabilité.
Pendant quelque temps, le bon M. Puzos me faisait partager son dîner et me donnait du vin propre à restaurer mon estomac. L'infirmier-major, dans le même but, m'apportait, tous les matins, une petite bouteille d'une liqueur de Dantzick dont j'ignore le nom, mais dont je fus à même d'apprécier les vertus par le bon effet que le peu que j'en buvais produisait sur mon estomac.

Mon pied allait de mieux en mieux et sa blessure se cicatrisait. Je n'avais plus qu'à reprendre des forces. Je sortis donc pour me promener un peu dans la ville et voir la garnison qui prenait les armes. Je fus assez heureux pour rencontrer mon ami Fargue, adjudant-sous-officier, que je n'avais pas revu depuis 1810, époque à laquelle il était en garnison à Aix-la-Chapelle. Il eut de la peine à me reconnaître, tant j'étais changé" (Réguinot, Sergent : "Le Sergent isolé. Histoire d'un soldat pendant la campagne de Russie"; Paris, 1831).

 

H / 1813 : La Campagne de Saxe.

Arrivée prévue début mars en Allemagne du 2e Bataillon du 26e Léger.

Formation de la 2e Demi-brigade de réserve à 3 Bataillons pour défendre à la frontière de l'Empire : 6e Bataillon des 33e, 26e, 24e Légers pour Anvers.

Le Sergent Réguinot raconte : "Le 30 juin 1813, me trouvant assez fort pour entrer au dépôt des isolés à Dantzick, je demandai ma sortie de l'hôpital. Comme je ne pouvais marcher qu'à l'aide d'une crosse, je faisais le service intérieur de la ville. Je regrettais d'autant plus de n'avoir point assez de force pour combattre l'ennemi, et chercher une mort glorieuse, que dans la ville, on courait autant de dangers, en raison du grand nombre de bombes et de boulets qui y tombaient. C'était mourir sans se défendre.
Je demandai à être incorporé dans un régiment, car du 26e, il ne restait plus, avec moi, qu'un chasseur et le sergent-sapeur Gomondi, qui avait été fait prisonnier à Leipsick, et qui était parvenu à se sauver et à entrer dans Dantzick. Je fus incorporé au 2e léger, troisième compagnie.
Après un an de blocus, et Dantzick tombant au pouvoir de l'ennemi, il fallut capituler et les blessés durent rester prisonniers à Dantzick, d'où, trois mois après, ils partirent pour la France.
Arrivé à Lille, je reçus mon congé, sans autre récompense qu'une somme de cent francs une fois payés. De retour dans ma famille, je m'étais, livré au travail, lorsqu'en 1815 j'appris le débarquement de l'Empereur. Mon coeur, brûlant du désir, de reprendre les armes et de venger notre honneur si cruellement outragé, je me présentai au général Cambrone pour entrer, avec mon grade, dans les chasseurs de la garde, mais les cadres étaient remplis et je ne pus être admis.
Ce général m'ayant remis un mot d'écrit pour le colonel Leclerc, du 5e voltigeurs de la jeune
garde, j'y fus incorporé, et ce régiment n'ayant point quitté Paris, je fus privé de partager, avec mes vieux frères d'armes, les périls et la gloire de Waterloo
" (Réguinot, Sergent : "Le Sergent isolé. Histoire d'un soldat pendant la campagne de Russie"; Paris, 1831).

1813 à Hambourg et en Saxe : 4 bataillons du 26e Léger sont à la 5ème Division du Corps de Victor (2e Corps) en août 1813. 23 août - 3 octobre 1813 : défense de Dresde (un drapeau rouge foncé régimentaire a été pris par le 5e Régiment Prussien de Cavalerie de Landwehr de Kürmark - (1 Officier mort des suites de ses blessures, 4 blessés). 27 août 1813 : Bataille de Dresde (1 officier tué, 1 mort des suites de ses blessures, 5 blessés) le 3e Bataillon était à Lübnitz le même jour. 27 août 1813 : combat de Lübnitz mené par le 3e Bataillon (2 officiers tués, 4 blessés). 16 octobre 1813 : Leipzig (3 officiers tués, 23 blessés dont le Colonel Dornier). 18 octobre Leipzig (2 officiers tués, 2 morts des suites de leurs blessures, 3 blessés). 20 octobre : combat de Freiburg (2 Officiers blessés). 29 octobre : combat de Gelnhausen (1 Officier mort des suites de ses blessures, 5 blessés).

 

I / 1814 : La Campagne de France.

Positions du 26e Léger en Janvier 1814 : 1er Bataillon au 2ème Corps; 3ème Bataillon à Magdebourg; 2e, 4e et 5e Bataillons à Metz.

1814 : Campagne de France : 23 janvier, affaire de Ligny (1 Officier blessé); 29 janvier 1814 : Bataille de Brienne (1 officier tué, 10 blessés dont le Chef de Bataillon Dornier).

Le Régiment est dissous le 12 mai 1814. Selon Belhomme, les 1e, 2e, 3e, 4e et 5e Bataillons du 26e Léger ont été incorporés dans le 7e Léger.

 

III/ Uniformes

Figure 1bis : Sapeur du 26e Léger vers 1809, d'après la collection Carl : Colback noir, plumet vert à son 1/3 inférieur et sommet rouge, flamme rouge passepoilée de blanc, tresses et raquettes blanches. Habit bleu à la coupe d'infanterie légère passepoilé de blanc, collet et pattes de parements écarlates passepoilées de blanc. Gants à crispins blancs. Epaulettes écarlates. Boutons blancs. Haches croisées blanches cousues sur le haut des manches. Equipement de Sapeur de cuir blanchi. Boucle de ceinturon cuivre ornée d'une grenade. Culotte bleue entrant dans des demi-guêtres noires galonnée d'écarlate avec glands écarlates. Equipement : sac avec capote brune ou grise; hache, mousqueton, sabre briquet classique à dragonne écarlate.

 

IV/ Drapeaux

Le 26e Léger reçoit en 1804 trois Aigles avec des drapeaux de type Picot. En janvier 1809, au dépôt de Metz, la ville offre une couronne à mettre autour du cou d'une Aigle.

En 1812, il n'y a plus qu'une Aigle en service et le Régiment est doté d'un drapeau modèle 1812 portant les noms de bataille : ULM AUSTERLITZ IENA EYLAU ECKMUHL ESSLING WAGRAM.

En mai 1813, l'Aigle et le drapeau sont présents au dépôt de Metz.

D'après Pierre Charrié

 

pour le site, penser à Belhomme, Fabry et Bonaparte (historiques régimentaires campagne 1796-1797 en Italie). Plus petites pages sur les amalgames. Ouvrages Bataillons de volontaires.
Napoleon-séries.org, D. Smith Napoleon's Regiments, Darnaut et Ancestry, Martinien, Charrié, Regnault, Hollander, Adolenko, et aux catalogues : Malvaux, Tajan, Maigret et Fraysse. Plus sites Osenat et Auction.fr. et dernier site de Sergueï (tous les sites de ventes aux enchères). Plus Napoléon Séries (Armes d'Honneur et historiques); plus Campagne de 1800 si concerné. Encyclopédie des Uniformes napoléoniens Plus HS Tradition Infanterie (pour tableaux). Situations plus celles de Nafziger. Etats militaires ans X-XI-XII et relevé du 8 août 1800 - 20 thermidor an VIII.
Livres sur lettres : Charrié, Grognard, Croyet. Et livres sur pertes à Austerlitz et Eylau de Quintin. Dictionaires de Klein