Le 69ème Régiment d'Infanterie de Ligne

1796-1815

 

Accès à la liste des Officiers, cadres d'Etat major, Sous officiers et Soldats du 69e de Ligne

 

Avertissement et remerciements : La base de cette étude est constituée principalement des Historiques régimentaires consacrés au 69e, que nous avons recoupés et complétés par les différentes sources dont nous disposons actuellement. Certaines d'entre elles ne sont pas sans contradictions (noms de personnages, dates); malgré cela, nous les avons utilisées en l'état

 

I/ Origines du 69e de Ligne et premières campagnes.

Par ordonnance du 25 mars 1776, le Régiment de Normandie avait été dédoublé. Le Régiment de nouvelle formation reçut le nom de Neustrie. Le Régiment, sous les ordres du Colonel comte De Guibert, suivit le Général La Fayette et prit part à la guerre de l'indépendance des Etats-Unis.

Lors de la réorganisation de l'armée, le 1er janvier 1791, le Régiment de Neustrie constitua le 10e d'Infanterie. On le voit à l'armée du Rhin en 1792 puis à l'Armée des Alpes en 1793.

Il entra ensuite (1er bataillon selon l'Etat militaire de l'an X (1802) dans la formation de la 19e Demi-brigade de Bataille (Loi du 16 février 1793), elle même formée le 29 mars 1794 à la Turbie, près de Monaco, par l'amalgame du 1er Bataillon du 10e Régiment d'Infanterie (ci-devant Neustrie), du 2e Bataillon de Volontaires nationaux du Mont-Blanc commandé par Jean-Marie Vindret de Ville-la- Grand près d'Annemasse, qui été Capitaine de Grenadiers du Bataillon dès sa formation, et enfin du 3e Bataillon des Basses-Alpes (les historiques du Corps donnent la date de floréal an II - avril 1794). Le 31 mars, la 19e est complétée par le 13e Bataillon de la Drôme, les débris d'un Bataillon du Puy-de-Dôme et un Bataillon de l'Ardèche.

- Le 2e Bataillon des Volontaires nationaux du Mont-Blanc

Le 2e Bataillon des Volontaires nationaux du Mont-Blanc a pour noyau une Compagnie franche formée en décembre 1792 par les volontaires de Carouge, Saint-Julien, Annemasse et dont le commandement est donné par le Général de Montesquiou à l'avocat Pacthod, Auditeur des guerres. Le Bataillon lui-même, formé le 1er mai 1793, a été recruté et organisé dans le district de Carouge (comprenant à l'époque les communes actuelles de l'arrondissement de Saint-Julien en Haute-Savoie) plus les communes cédées à la Suisse en 1816 moins quelques communes du canton de Seyssel. André Folliet, dans les "Volontaires de Savoie", indique Carouge, Saint-Julien, Annemasse, Seyssel, Thonon.

Les districts d'Annecy et de Cluses ont également fourni un contingent à ce Bataillon, qui a reçu en outre un certain nombre de Volontaires genevois.

Les contrôles du Bataillon n'existant pas aux Archives du Ministère de la Guerre, nous n'avons, sur sa composition, que des renseignements partiels, notamment sur les cadres de la première formation du Corps :

- Etat-major : Les Volontaires du 2e nommèrent Lieutenant-colonel commandant en 1er un jeune avocat de Saint-Julien, Michel Pacthod, ancien Garde du corps du roi de Sardaigne. Il était, au moment de la Révolution, Auditeur des guerres de la province de Carouge, et avait réuni une Compagnie de volontaires de cette province dès l'arrivée de l'armée française au camp de Compesières.
Commandant en 2d. Hilarion Point, né à Montélimar en 1759. Cavalier au Régiment de Royal-Champagne en 1779. Adjudant en 1789. Capitaine au 1er Bataillon de l'Isère le 6 novembre 1791. Élu chef en 2d du 2e du Mont-Blanc le 15 mai 1793. Passé Adjudant général le 1er décembre 1793.
Le Chirurgien-major du Bataillon était Donche, de Saint-André-de-Boëge.
- Capitaines : Jean-Marie Vindret, Capitaine des Grenadiers, né à Ville-la Grand (Haute-Savoie) en 1765. Passé Chef de Bataillon le 1er décembre 1793.
Allioud. Retiré du service en 1794.
Louis-Antoine Milliet, né à Saint-Julien le 22 octobre 1767. Rentré dans ses foyers après le siège de Toulon, il reprit du service comme Quartier-maître du Bataillon le 14 mars 1794.
François Rolland, né à Seyssel le 9 juillet 1755. Congédié pour infirmités le 1er brumaire an IV.
Gabriel-André Collet, né à Genève en 1760. Grièevement blessé à la redoute San Bernardo le 2 frimaire an IV, et retiré du service.
Louis-François Arpin, né à Thonon en 1774. Tué d'un coup de feu à Settepani le 10 messidor an III.
- Lieutenants : Pierre Pradier, né à Annecy en 1760. Ancien cavalier aux Dragons de Monsieur. Passé Capitaine le 11 vendémiaire an IV.
Joseph Julliard, né à Lugrin en 1772. Passé Capitaine le 21 décembre 1793. Mort à Gratz prisonnier de guerre le 31 octobre 1796.
François Thibaut, né à Seyssel en 1756.
Jean-Nicolas Bose, né à Saint-Dominique en 1775.
Sève (Jean-Claude), de Contamine. Blessé le 21 septembre 1793 au Petit-Gibraltar (siège de Toulon). Promu Capitaine au 1er Bataillon auxiliaire du Mont-Blanc. Réformé pour blessures.
- Sous-lieutenants : Joseph Chenevier, né à Thonon en 1774. Passé Lieutenant en janvier 1794. Blessé le 23 novembre 1795 aux redoutes San Bernardo et retraité.
Pierre Decouz, né à Annecy en 1776. Passé Lieutenant en janvier 1794.
Louis Pissard, né à Feigères en 1770. Blessé au siège de Toulon. Congédié pour infirmités et blessures en 1794.
Jacques-Élysée Trappier, né à Carouge en 1776. Passé Lieutenant en 1797.
Brelaz, de Thonon.
Hyacinthe Masson, d'Annecy.
Félix-Emmanuel-Marie Mouthon, né à Turin le 12 janvier 1760. Passé Lieutenant le 1er mai 1794. Le Lieutenant Mouthon, fils de l'Intendant Mouthon, était originaire de Villard-sur-Boëge. Il reprit du service dans le Bataillon auxiliaire du Léman, fut blessé à l'attaque de Suze, eut un pied gelé au passage du Galibier, et devint Capitaine aide de camp du Général Canclaux en 1806. Réformé en 1808, retraité en 181, il fut rappelé à l'activité en 1814 par le Général Dessaix, qui le nomma adjoint à son Etat-major, et fut remis à la retraite en 1815.
- Sous-officiers et volontaires : Antoine Lambert, né à Chêne en 1771. Sergent-major. Passé Sous-lieutenant en octobre 1793. Réformé pour blessures en 1796.
Jean-Pierre Perréard, né à Annemasse-Ambilly en 1773. Sergent. Passé Sous-lieutenant en septembre 1793. Lieutenant en janvier 1794. Mort à l'hôpital de Vérone le 11 février 1797.
Jean-Baptiste Gay, né à Genève en 1769. Sergent. Passé Sous-lieutenant en décembre 1793.
Félix Parent, né à Annecy en 1771. Sergent. Passé Sous-lieutenant le 11 janvier 1794.
Jacques Chenevier, né à Thonon en 1775. Sergent. Passé Sous-lieutenant en mai 1794. Lieutenant le 20 floréal an V.
Joseph Lugrin, né à Thonon en 1766. Sergent. Passé Sous-lieutenant le 1er octobre 1793. Lieutenant. Retraité le 17 germinal an XIII.
Claude-Joseph Brunier, né à Samoens en 1769. Caporal. Sergent. Lieutenant adjudant-major en mars 1794. Mort à l'hôpital militaire de Trévise le 9 juillet 1797.
François-Gaspard Duval, né à Saint Julien le 30 septembre 1773. Volontaire le 4 mars 1793. Caporal, puis Sergent au siège de Toulon. Le Sergent Duval, rentré dans ses foyers en l'an IX, était le grand-père de César Duval, député de la Haute-Savoie.
Joseph-Marie Dupuy, né à Boëge le 6 octobre 1770. Sous-lieutenant au 69e de Ligne. Chevalier de la Légion d'honneur. Retraité en 1811.
Jean Naz, né à Thonon.
Noël Rey, né à Chêne-Thonex en 1772.
Jean-François Pellarin, né à Ambilly en 1774.
Pierre Carrier, né à Collonges-Bellerive.
Jean-Pierre Latoix, né à Carouge.

La 4e Compagnie du 2e Bataillon a été recrutée à Saint-Julien et environs; elle est désignée sous le nom de Compagnie de Saint-Julien.

"Etat de la Compagnie de Saint-Julien, 4me du 2e bataillon des Volontaires nationaux du Mont-Blanc (district de Carouge).
Milliet Louis-Antoine, Capitaine; Rose Jean-Nicolas, Lieutenant; Pissard François-Louis, Sous-lieutenant; Boimond Jean-Claude, Sergent-major.
- 1ère Section : Laval, Sergent. Duval François-Gaspard, caporal. Pelaz. Baussand. Laurent. Gaillard. Chatel. Dupraz Claude. Matraz. Cuzin. Carel. Franquet, neveu. Vionnet. Compagnon Louis. Julien. Duval Joseph. Levrat. Chevillard. Bauchy. Vachet. Vuétaz. Bouté. Varchère. Fontanel. Noveiry. Regard, tambour.
- 2e Section : Marthod, Sergent. Bertin, Caporal. Curtet. Falconnet. Dunand. Duparc. Fontaine Jacques. Bozet. Lugat. Barbier. Delécraz Marin. Bordon. Dumaret. Berger. Couturier. Alliod. Laverrière. Buloz. Gay. Gouvard. Galette. Ducruet. Cagnon. Ensermoz. Déconfin Joseph. Teissier, tambour.
- 3e Section : Crochet, Caporal. Servettaz. Chaumontel Etienne. Pichollet. Miche. Nicoud. Guilland. Beurnaz. Girod. Furet. Franquet, oncle. Besson Jean-Baptiste. Ducret. Tagand. Compagnon Ami. Fombonet. Métral Pierre. Noveiry Joseph. Carillat. Jagnoud. Chaumontel Antoine. Lançon. Déconfin François. Lapérouse.
- 4e Section : Prevet, Caporal. Veyrat. Martin. Sautier. Dupraz Jean. Pernoud. Fontaine Philibert. Favre. Bonnet. Fromaget. Pougny. Gaimard. Léger. Delétraz. Chamoux. Besson Jean-Marie. Duret Antoine. Larue. Maître. Arnod. Denariaz. Sapin. Duret Philibert. Veyrat Pierre. Chatagnat.
Effectif : 105 (cent cinq).
Je soussigné, capitaine de la Compagnie des Volontaires cy-dessus, demande le payement, dès le 20 au 25 avril inclus, arrivant pour les dits cinq jours, à ...... 393 fr. 15.
MILLIET.
Vu conforme, Anneci, 23 avril, l'an 2e de la République française.
FAVRE, Maire.
Le Directoire du district d'Annecy, ouï le Procureur-syndic, authorise le receveur de ce district à compter audit citoyen Milliet, en sa qualité, la somme de trois cent nonante-trois francs quinze sols, pour solde du prêt de sa compagnie, de cinq jours, dez le 20 jusqu'au 25 du courant inclus, à prendre des fonds publics.
Au moyen du présent quittancié, cette somme sera allouée audit receveur dans ses comptes.
A Annecy le 23 avril 1793, an 2e de la République française.
COLLOMB, président. LATHUILE, CARRON, MILLIET, capitaine; DONAT, secrétaire.
(Extrait des comptes de Defresne, receveur du district d'Annecy)
".

Le Mont-Blanc fournit 5 bataillons. Chaque bataillon avait un Etat-major et 9 Compagnies, dont une de Grenadiers. L'Etat-major se composait de 11 hommes, savoir : 2 Lieutenants-colonels, dont un en chef et l'autre en second (le grade de Lieutenant-colonel fut, peu de temps après, remplacé par celui de Chef de Bataillon), 1 Adjudant-major (Lieutenant ou Capitaine), 1 Quartier-maitre trésorier, 1 Chirugien-major, 1 Adjudant sous-officier ou Sous-lieutenant, 1 Tambour-major, 1 Caporal tambour, 1 Maître armurier, 1 Maitre tailleur, 1 Maître cordonnier.

Chaque Compagnie avait 3 Officiers. La force de la Compagnie de Grenadiers était de 83 hommes, et celle des huit autres Compagnies de 123 hommes, Officiers compris. Ce qui portait l'effectif du bataillon à 1067 hommes, compris les officiers des compagnies, mais non compris l'Etat-major. Cependant chaque Bataillon parait n'avoir reçu, dès sa formation, que 750 à 800 hommes, conformément à un Décret de la Convention qui fixait l'effectif de Chaque bataillon à 777 hommes.

En campagne, chaque Bataillon eut 2 pièces de quatre, servies par une section de 25 Canonniers volontaires, commandés par un Lieutenant.

Tous les Bataillons de volontaires reçurent l'uniforme de la Garde nationale : habit bleu à revers et parements rouges, gilet blanc et culottes blanches, guêtres noires. Tous furent coiffés du petit casque dit à la française ou casque des volontaires, dont la crête était, en guise de crinière, ornée d'une bande de peau d'ours.

Le 2e Bataillon du Mont-Blanc a pour chef le Lieutenant-colonel Pacthod, avocat, ancien Garde du corps du Roi Victor, Auditeur des Guerres de la province de Carouge, qui devint l'un des meilleurs Généraux de la Révolution et de l'Empire. Le second Lieutenant-colonel est H. Point, né dans la Drôme, ancien cavalier, Capitaine au 5e Bataillon de l'Isère.

Le 2e Bataillon est d'abord destiné à accompagner la Légion allobroge, dirigée sur le Midi. A peine formé, il est mis en route à destination des Pyrénées Orientales. Mais à son passage à Valence (Drôme), il est requis par les représentants du peuple et dirigé, avec les Allobroges, contre les insurgés fédéralistes du midi de la France. Ce Bataillon prend part à toutes les afffaires de cette campagne du midi : 14 juillet : Prise de la citadelle de Pont-Saint-Esprit; 23 juillet : Attaque et prise de l'Isle; 27 juillet : Attaque et prise d'Avignon; 18 août : Combat de Salon; 24 août : Attaque et prise des hauteurs de Septême, en avant de Marseille; 25 août : Reddition de Marseille; 7 septembre : Prise des gorges d'Ollioules après un vif combat de quatre heures contre les Anglais et les Espagnols.

On lui a donné 6 canons servis par 42 artilleurs de la Compagnie Dommartin, dans laquelle figurait Bonaparte.

Dans les premiers jours de septembre, le 2e, sous les ordres de son commandant en second, H. Point, occupe Cujes avec ses deux pièces de canon. Le 27 septembre, le Lieutenant-colonel Point est chargé d'arrêter les Officiers municipaux d'Aubagne (qui ont fait le serment de ne reconnaître en rien la Convention nationale et ses décrets depuis le 31 mai) et de les faire conduire à Marseille. Il arme ensuite les patriotes d'Aubagne, les forme en Compagnie et les joint à ses volontaires pour marcher contre Toulon. Dès lors, toutes les Compagnies du 2e sont réunies sous les murs de cette ville insurgée et en font le siège.

Le 15 novembre (25 brumaire an II), le 2e Bataillon prend part à une affaire très vive devant Toulon. Commencé par un engagement entre une patrouille ennemie et nos postes avancés, le combat devient général. Nos volontaires poursuivent l'ennemi jusqu'à une redoute près du fort Malbousquet et rentrent ensuite dans leurs lignes dans le meilleur ordre possible, après avoir perdu dans cette affaire, qui a duré cinq heures, 10 à 12 hommes morts sur le champ de bataille et environ 45 blessés. Au nombre de ces derniers se trouve J.-M. Vindret, Capitaine des Grenadiers, «officier très recommandable par sa bravoure et son patriotisme», dit le rapport officiel sur cette affaire. L'ennemi a perdu 60 à 70 hommes, la plupart tués dans la redoute.

Les deux Lieutenants-colonels Pacthod et Point ayant été promus Adjudants généraux pendant le siège, le commandement du Bataillon échoit le 1er décembre au brave Vindret, de Ville-la- Grand, Capitaine des Grenadiers dès la formation.

Le 15 frimaire, le Chef d'Etat-major fait traduire devant l'accusateur militaire "le nommé Bérangé, sergent dans la 3e compagnie du 2e bataillon, en vertu d'une lettre par laquelle il est accusé de lâcheté par ses camarades".

Dans l'état des troupes devant Toulon, du 11 décembre 1793 (21 frimaire an II), le 2e Bataillon figure, sans désignation d'emplacement, pour un effectif de 16 Officiers et 401 hommes.

Le Bataillon reprend cette ville le 18 décembre 1793. Il a éprouvé des pertes sensible au cours du siège et pendant l'assaut de la ville.

Après la prise de Toulon, le 2e du Mont-Blanc ne suit pas la Légion allobroge à l'Armée des Pyrénées-Orientales. Malgré les réclamations du vainqueur de Toulon, Dugommier, qui veut l'emmener à Perpignan, le 2e Bataillon, compris d'abord dans un Corps de 6000 hommes destiné à la Corse, est envoyé à l'Armée d'Italie, dans les montagnes du Comté de Nice où il arrive en janvier 1794. Là, Pacthod est nommé Adjudant-général et Sous-chef d'Etat-major. Vindret est dès lors seul commandant du Bataillon.

En mars 1794, le corps d'Officiers du 2e Bataillon est ainsi composé :
Etat-major : Chef de Bataillon J.-M. Vindret. Adjudant-major Lieutenant C.-J. Brunier; Quartier-maître Lieutenant L.-Ant. Milliet; Chirurgien-major Donche.
Capitaines : Allioud, Fr. Rolland, G.-A. Collet, L.-F. Arpin, Jos. Julliard, P. Pradier.
Lieutenants : Fr. Thibaut, J.-N. Rose, Sève, Jos. Chenevier, P. Decouz, J.-P. Perréard.
Sous-lieutenants : J.-B. Gay, F. Parent, Félix Mouthon, L. Pissard, Jos. Lugrin, J.-E. Trappter, Brelaz, H. Masson, Ant. Lambert.

Par arrêté de Salut Public du 19 ventôse an II - 9 mars 1794, le Bataillon est réuni à l'Armée d'Italie, laquelle re çoit, par le même arrêté, l'ordre de faire le plus promptement possible une expédition dont "l'objet est la prise d'Oneille". Le 2e Bataillon est compris dans un amalgame qui est opéré à la fin de mars 1794, et qui a pour objet d'organiser les Demi-brigades de Bataille en réunissant à un Bataillon de l'ancienne Infanterie deux ou plusieurs Bataillons de volontaires nationaux. C'est ainsi que le 2e Bataillon entre dans la formation de la 19e Demi-brigade de Bataille.

- Le 3e Bataillon des Basses-Alpes

L'essentiel de ce qui suit est tiré de l'ouvrage "Bataillons de volontaires nationaux, Cadres et historiques", de G. Dumont.

Composé de 568 volontaires du District de Digne, rassemblés à Digne le 1er octobre 1791, formés en Compagnies et organisés en Bataillon du 2 au 6. Le 3e des Basses-Alpes est envoyé provisoirement, le 8, en garnison aux Mées et à Oraison, puis est passé en revue le 27 aux Mées par le Maréchal de camp de Folnay, qui le trouve armé de bons fusils, mais dépourvu d'habillement et d'équipement.

Etat des cadres à la formation (Revue du 21 octobre 1791). Un astérisque (*) placé à la suite du nom indique que l'officier a servi soit dans les troupes de ligne, soit dans les troupes provinciales.
1er Lieutenant-Colonel Nicolas* (Jean-Léon), de Digne, 43 ans.
2e Lieutenant-Colonel Mouret* (André), de Saigneville (Somme), 45 ans.
Quartier-Maître Trèsorier Reynier* (Pierre-Gaspard), de Sisteron, 54 ans.
Adjudant-Major N...
Adjudant-Sous-Officier N...
Chirurgien-Major Juramy (Pierre-Gabriel), de Seyne, 29 ans.
Grenadiers : Capitaine Joseph (Jean-Antoine-Charles), de Digne, 22 ans.
Lieutenant Isnard (Vincent-Joseph-Elzéar), de Marseille, 24 ans.
Sous-Lieutenant Clément (Jean-Baptiste), d'Oraison.
1ère Compagnie : Capitaine Isnardy* (Jacques-Balthazard), de Riez, 54 ans. Lieutenant Martin (André), de Barrème. Sous-Lieutenant Martin* (Jacques), de Nîmes, 42 ans.
2e Compagnie : Capitaine Reynaud* (Jacques-Pierre), de Barcelonnette, 35 ans. Lieutenant Arnoux (Toussaint), d'Allemagne, 25 ans. Sous-Lieutenant Brès (Joseph) de Moustiers.
3e Compagnie : Capitaine Desmichels (François), de Digne. Lieutenant Arnaud (Jean-Joseph), de Barrème. Sous-Lieutenant Allard (Honoré), de Digne, 19 ans.
4e Compagnie : Capitaine Daniel (Jean-Louis), de Seyne. Lieutenant Vincent (Jean-Joseph). Sous-Lieutenant Rey (Mathieu), de Digne, 19 ans.
5e Compagnie : Capitaine Pascal (Etienne), de La Bréole, 34 ans. Lieutenant Martin (Jean-Antoine), de Riez, 19 ans. Sous-Lieutenant Maillet (Joseph), de Digne, 19 ans.
6e Compagnie : Capitaine Véran de Matty (Jean-Marie-Ant.), d'Entrevaux, 31 ans. Lieutenant Arnoux (Barnabé-Nicolas), de Riez, 29 ans. Sous-Lieutenant Arnoux (Nicolas), de Riez, 35 ans.
7e Compagnie : Capitaine Rougon (Jean-Pierre), de Seyne, 24 ans. Lieutenant Romany (Antoine), de Riez, 20 ans. Sous-Lieutenant Isnard (Mathieu).
8e Compagnie : Capitaine Arnoux (Charles), de Riez, 29 ans. Lieutenant Juramy (Victor-Joseph), de Seyne. Sous-Lieutenant Bartel (Jean-Baptiste), de Riez, 36 ans.

Le 30 novembre 1791, les quatre Compagnies d'Oraison arrivent à Entrevaux, où elles sont mal reçues par les habitants, et, le 1er décembre, les cinq Compagnies des Mées, avec l'Etat-major, arrivent en cantonnement à Manosque pour l'hiver.

Après la déclaration de guerre, les quatre Compagnies d'Entrevaux partent le 20 avril 1792 pour Castellane où elles sont le 30, gagnent Forcalquier le 5 mai, puis sont envoyées par une marche forcée, le 16, à Sisteron, où le détachement de Manosque les rejoint le 12 juillet. Affecté à l'armée du Midi, le Bataillon est envoyé, le 27, moins la 8e Compagnie, par le Général d'Anselme, dans la vallée de Barcelonnette ; il se rend par La Motte-du-Caire et La Bréole à Saint-Paul et, le 2 août, est au complet à Barcelonnette (division deTournoux), où il demeure jusqu'à la fin d'octobre (effectif 811). Alerté le 8 octobre, le Bataillon prend les armes, va jusqu'à Jausiers, puis rebrousse chemin. Aux approches de l'hiver, il est dirigé sur Digne, y arrive le 1er novembre et est mis en route quelques jours après pour Lyon. Le Bataillon cantonne le 3 décembre à Vizille et le 15, en deux détachements, à Miribel et à Montluel, à l'armée des Alpes.

Le Bataillon demeure tout l'hiver dans les Basses-Alpes, puis est envoyé au camp de Grenoble, où il est dès le 15 avril 1793; il est passé en revue au camp du Rondeau, le 7 mai, par le Chef de Bataillon Létaudière, du 59e d'infanterie (608 présents, 72 Grenadiers détachés à Annecy).

Etat des cadres à la revue du 27 mai 1793.
Chef en 1er : Nicolas* (J.-L.); en 2e : Mouret* (A.). Quartier-maître : Peyre* (F.).
Adjudant.-major Delô*. Chirurgien : Juramy (P.-G.). Adjudant-Sous-Officier : Meynier (J).
Grenadiers. Capitaine Joseph (J. A. C). Lieutenant Isnard (V. J. E.). Sous-lieutenant Hugues (J.).
1ère Compagnie : Capitaine Isnardy* (J. B.). Lieutenant Martin (A.). Sous-lieutenant Nicolas (J. P.).
2e Compagnie : Capitaine Arnoux (T.). Lieutenant Freud (F.). Sous-lieutenant Martin (M.).
3e Compagnie : Capitaine Desmichels (F.). Lieutenant Arnaud (J. J.). Sous-lieutenant Allard (H.).
4e Compagnie : Capitaine Daniel (J. L.). Lieutenant Vincent (J. J.). Sous-lieutenant Rey (M.).
5e Compagnie : Capitaine Pascal (E.). Lieutenant Maillet (J.). Sous-lieutenant Silve (H.).
6e Compagnie : Capitaine Arnoux (B. N.). Lieutenant Arnoux (N.). Sous-lieutenant Bassao (A.).
7e Compagnie : Capitaine Rougon (J. P.). Lieutenant Romany (A.). Sous-lieutenant Raynaud (J.).
8e Compagnie : Capitaine Arnoux (C). Lieutenant Juramy CY. J.). Sous-lieutenant Bartel (J. B.).

Le Bataillon se trouve à Grenoble le 30 juin. Il part le 5 juillet 1793 pour se joindre aux troupes de Carteaux, détachées de l'armée des Alpes; cantonne le 7 à Valence (509 présents), quitte cette ville le 9 pour marcher sur Avignon, campe au Pontet le 15, enlève l'Isle-sur-Sorgue avec un détachement le 23 et concourt à la prise d'Avignon le 25. Le Bataillon occupe Orgon et Arles le 8 août et entre à Marseille le 25, puis est au nombre des Bataillons envoyés contre Toulon; il cantonne à Roquevaire le 26 et fait, pendant le siège, partie de la division de l'Ouest. Il a, le 11 décembre, une Compagnie cantonnée à Bandol et cinq au Ponnet; il entre dans Toulon le 29 décembre, et y stationne quelque temps en attendant d'être employé à l'expédition de Corse.

Le Bataillon demeure à Toulon avec un détachement à Puget-Théniers jusqu'en mars 1794, puis est mis à la disposition de Dumerbion; il se rend à Nice le 21 mars (effectif 392) et ensuite à La Turbie, où il est amalgamé le 29 mars avec le 1er Bataillon du 10e Régiment et le 1er du Mont-Blanc, pour former la 19e Demi-brigade.

- 19e Demi-brigade (1er amalgame)

La 19e Demi-brigade va servir dans les Alpes, successivement sous les ordres des Généraux Kellermann, Dumas, Dumerbion et Masséna.

A cette époque, les Demi-brigades se composent d'un Etat-major de 31 individus, compris les 4 Officiers supérieurs et 8 Musiciens; de 3 Bataillons à 9 Compagnies, dont une de Grenadiers. La Compagnie de Grenadiers n'a que 65 hommes, dont 3 Officiers; les Compagnies de Fusiliers sont fortes de 92 hommes, dont 3 Officiers. La force de chaque Bataillon est de 777 hommes, Officiers compris. A chaque Demi-brigade est attachée une Compagnie de canonniers de 75 hommes avec 6 pièces de quatre, ce qui porte le complet d'une Demi-brigade à 2,431 hommes.

Chacun des Bataillons incorporés ayant déjà ses cadres, on ne conserve dans les cadres de la nouvelle Demi-brigade que les plus anciens de chaque grade; les autres sont surnuméraires ou à la suite. L'avancement étant, par suite, supprimé pour longtemps, plusieurs Officiers et Sous-officiers du 2e du Mont-Blanc quittent le service après l'amalgame :
- Le Quartier-maître Milliet : précédemment Capitaine ; il rentre à Saint-Julien où il commanda longtemps la Garde nationale;
- Le Capitaine Allioud, parti au moment de l'amalgame, il ne reparut plus au Corps;
- Les Lieutenants Thibaud, Rose, Sève; les Sous-lieutenants Gay, Masson et Brelaz, qui tous rentrèrent dans leurs foyers. Il en fut de même du Sous-lieutenant Pissard, blessé à Toulon et congédié pour infirmités.

Le commandant Vindret est maintenu dans le commandement de son Bataillon, avec le Lieutenant Brunier pour Adjudant-major et Donche pour Officier de santé. Restnt en outre au Corps, les Capitaines Rolland, Collet, Arpin, Julliard, Pradier, ces deux derniers surnuméraires; les Lieutenants Jos. Chenevier, Decouz, Perréard, Mouthon; les Sous-lieutenants Parent, Jacques Chenevier, Lugrin, Trappier, Lambert.

L'Armée d'Italie, commandée provisoirement par le Général Dumerbion, occupe, en face de l'armée piémontaise, maîtresse des sommets et des passages des Alpes, une ligne dont la gauche s'appuie à Entrevaux, et la droite à Breglio, que couvre en arrière le territoire neutre de Gênes, s'étendant de Menton à Penna. Elle doit, en outre, défendre les côtes de Menton aux îles Sainte-Marguerite, où elle se lie à une Division dite du Port-la-Montagne, chargée de surveiller le littoral entre ces iles et Toulon.

Le but de l'expédition d'Oneille (Oneglia), ordonnée par le Comité du Salut Public, est de couper les communications entre les troupes austro-sardes et la flotte anglo-espagnole, mais aussi de faciliter l'arrivage des blés et subsistances nécessaires à l'armée et aux populations du Midi de la France en proie à une dissette telle que, pendant le siège de Toulon, les représentants du peuple en mission à l'armée, en sont venus à proposer d'abandonner le pays à l'ennemi (Archives de la Guerre. Lettres de Barras et de Fréron au Comité de Salut public, 1er décembre 1793). Le port d'Oneille sert également de refuge à plusieurs petits corsaires qui gênent singulièrement le cabotage de la côte et interrompent les communications avec Gênes.

Le 4 avril, la 19e Demi-brigade reçoit l'ordre de se rendre à Menton, où se forment les deux colonnes principales pour l'expédition d'Oneille. Forte de 2375 hommes, elle fait partie de la Division de droite, commandée par le Général de Division Mouret, ayant sous ses ordres le Général de Brigade Bruslé, l'Adjudant-général Chef de Brigade Arena, les Adjudants-généraux Chefs de Bataillon Arnoux et Saint-Hilaire, et l'Ingénieur Woters.

Le départ a lieu le 6 avril à deux heures du matin. Les troupes expéditionnaires, fortes d'environ 20,000 hommes et commandées par le Général Masséna, se mettent en mouvement sur trois colonnes; celles du centre et de la droite se dirigent sur Vintimille, où elles se séparent. Masséna, avec la colonne du centre qui marche en avant, remonte la vallée de la Nervia; la Division Mouret, à la tête de la droite, suit le chemin de la Corniche et va coucher à Bordighera. Elle est accompagnée par les représentants du peuple Ricord, Robespierre jeune, Salicetti, et le Général d'Artillerie Bonaparte.

La 19e se signale dans cette campagne. La colonne de Mouret continue sa marche sur Oneille, et n'ayant point rencontré d'obstacle, arrive le 8, à trois heures du soir, au pied des hauteurs de Sainte-Agathe, qui dominent cette ville et où les Piémontais se sont retranchés.

Un Bataillon précédé d'éclaireurs est aussitôt détaché pour déloger cet avant-poste, ce qu'il fait après une légère fusillade. Plusieurs détachements partent ensuite pour fouiller les bois et la vallée d'Oneglia, et deux attaques sont dirigées sur ce poste, l'une de front, l'autre tournante. L'ennemi emmène son artillerie en arrière, et la 19e occupe Oneglia.

Le 9, elle se dirige sur la Pieve; le 16, elle marche sur Garessio; chemin faisant, elle s'empare du col de Nava, après une fusillade de trois quarts d'heures contre deux Bataillons qui le défendent. Continuant sa marche en couronnant les hauteurs, malgré la neige qui les couvre, elle arrive au col San Bernardo et y bivouaque. Le 18, elle entre à Garessio, occupé par un Bataillon et demi du Régiment autrichien Caprara, qui s'empresse d'évacuer la ville à l'approche de nos troupes. La 19e y trouve des magasins considérable de vivres et d'habillements; 12 pièces de canon, 1600 fusils de calibre, de la poudre, des outils, etc.

La prise de l'importante place de Saorgio est le résultat de cette expédition; dès lors, la province de Mondovi est ouverte.

Dès le 22 avril, la 19e reste chargée de la défense de la vallée du Tanaro, sous les ordres du Général La Harpe; elle continue à occuper les hauteurs. Le 22 mai, ses éclaireurs contribuent à repousser l'ennemi du poste de la Cota.

Le 25 mai 1794, sa belle conduite à l'attaque du fort de Clavières la fait citer à l'ordre de l'armée.

Les 3 et 11 juin, deux reconnaissances faites par la 19e amènent de brillantes escarmouches qui coûtent aux Piémontais 30 morts et 120 prisonniers.

Les contrôles de la 19e, arrêtés au 22 septembre 1794, portent les noms de 3,130 Sous-officiers et soldats. Les Savoisiens du 2e Bataillon y figurent encore au nombre d'environ 400, en comptant dans ce chiffre une vingtaine de Genevois.

Le 26 septembre, la 19e passe dans la Brigade Hamel, et occupa Ormea et les environs. A la fin d'octobre, elle se rend à Oneille, où elle prend ses quartiers d'hiver à Oneille; elle y est décimée par de terribles épidémies de variole et de typhus. L'encombrement et la malpropreté des hôpitaux d'Oneille offrent en effet un terrain favorable au développement des épidémies.

A la fin de mars 1795, la 19e retourne à Ormea et fait partie de la 2e Division de droite, Général Serrurier. Le 5 mai, le nouveau Général en chef, Kellermann, arrive à Nice.

A la fin de mai, elle ne compte plus que 1083 hommes présents sous les armes; elle a, en outre, détaché 259 hommes sur les navires de l'escadre du contre-amiral Martin. Elle se couvre de gloire dans divers combats de la campagne de 1795.

"Pièce tirée des Archives du Ministère de la Guerre
LIBERTE EGALITE
Les sous-officiers et volontaires de la 4e compagnie du 1er bataillon aux membres composant le Conseil d'administration de la 19e demi-brigade.
Citoyens,
En vertu de la loy du 1er thermidor, la place de capitaine de la 4e compagnie du 1er bataillon étoit au choix. L'erreur nous ayant privé de nous choisir un capitaine, nous soumettons à la délibération et à la justice du Conseil un droit que nous réclamons.
Nous osons espérer que notre demende (sic) étant juste il daignera y avoir égard.
Au camp de Carline le 29 floréal an 3e républicain.
Signé : Lemot, Michel Perrotons, Destral, fourrier, Brunel, Descours, sergent, Istier, Picot, Lecuyer, Aillaud, caporal, Crochet, caporal (de la compagnie de Saint-Julien)
".

"Pièce tirée des Archives du Ministère de la Guerre
Au camp de Carline le 12 prairial an 3e républicain.
Les sous-officiers et volontaires de la 4e compagnie du 1er bataillon de la 19e demi-brigade au citoyen Pille, commissaire du mouvement de l'organisation des armées de terre.
Citoyen Commissaire,
Nous t'envoyons notre mémoire qui justifie notre demende, notre réclamation au Conseil d'administration et sa réponse. Daigne nous faire rendre justice la plus prompte d'après tes principes d'équité. Nous sommes persuadés que nous l'optiendrons (sic) dans toute son intégrité. Notre reconnaissance égalera les voeux que nous faisons pour la prospérité d'un républicain tel que toi.
Salut et fraternité.
Game, Le Mot, Perroton, fusilier, Brunel, Destral, fourrier, Descours, sergent, Istier, Picot, Lecuyer, Aillaud, caporal, Crochet, caporal
".

En juin 1795, nous disent les Historiques régimentaires, la 19e Demi-brigade, envoyée à l'armée des Pyrénées-Orientales, sert sous les ordres de Schérer, Général en chef, occupe le camp de Patol, puis celui de l'Union, et après la signature de la paix avec l'Espagne, en août 1795, revient à l'armée d'Italie, qu'elle rejoint à Nice. Il y a très certainement confusion avec l'historique de la 69e Demi-brigade de Bataille.

Le 25 juin 1795, la 19e chasse les Autrichiens de San Giacomo et s'empare du poste de la Madonna delle Neve. Le 27, partant de ce dernier poste, elle attaque la position de Settepani, où le Corps autrichien du Général Argenteau s'est fortifié. Malgré la vigueur de l'attaque, la position reste aux mains de l'ennemi. D'autre part, la perte du camp de la Spinarda, pris par les Piémontais, amène la retraite des Français sur la ligne de Borghetto. La retraite s'opère avec un ordre parfait et tous les magasins sont transportés sans aucune perte. Le 2e du Mont-Blanc éprouve dans ces combats des pertes sensibles, entre autres, celle du Capitaine Arpin, tué le 27 juin.

Les 2 et 6 juillet, les Piémontais, commandés par le Général de la Tour, attaquent avec une grande vigueur les postes qui entourent Ormea. L'attaque est repoussée, mais le 2e du Mont-Blanc a son commandant Vindret blessé grièvement. L'hôpital d'Oneille l'achève : il meurt de ses blessures le 17 juillet.

"Pièce tirée des Archives du Ministère de la Guerre
16 messidor an 3e.
Memoire pour établir la réclamation que la 4e compagnie du 1er bataillon de la 19e demi-brigade a faite au Conseil d'administration.
Du 15 au 20 thermidor la loi du 1er a été connue et reçue officiellement. Sur la fin de ce même mois la demi-brigade apprit la mort du citoyen Surges, capitaine dans la 5e compagnie du 1er bataillon. Il fut procédé à son remplacement, suivant les principes de la loi susnommée, par la promotion du citoyen Dargos, le plus ancien lieutenant de service. Quelques jours après la demi-brigade reçut une explication de la Commission militaire, en conséquence de laquelle le citoyen Dargos rentra dans la classe des lieutenants et Chartier fut nommé capitaine au choix.
Sur la fin de vendémiaire on appris (sic) la mort du citoyen Arnoux, capitaine à la 4e compagnie, toujours du 1er bataillon, et, en partant des mêmes principes, la place se trouvait au choix de la Convention, qui y a nommé le citoyen Mortemard.
Sur la fin de nivose, la place de capitaine de grenadiers vint à vaquer par la promotion du citoyen Joseph, chef de bataillon, au grade de chef de brigade, et celle du citoyen Roy, capitaine de grenadiers à celui de chef de bataillon.
Par une suite des principes cy-devant, la place devait revenir à Dangos, toujours plus ancien lieutenant; mais l'on avait reçu à cette époque un arrêté du Comité de Salut public, portant que la loi du 1er thermidor aurait son plein et entier effet et que tout ce qui aurait été fait au contraire serait regardé comme nul et non avenu.
Le Conseil d'administration, pour tout concilier, crut pouvoir, par une délibération qu'il fit, conserver la place à Chartier, en le condamnant à restituer à Dargos les appointements de capitaine, qu'il avait perçu à son préjudice, dès l'époque ou celui-cy aurait déjà dû l'être et donna au même Dargos la place de capitaine des grenadiers, se réservant cependant d'avoir égard aux réclamations qui pourraient être faites.
Le Conseil d'administration a fait de son chef une innovation à la loi, en conservant un capitaine, que cette même loi faisait rentrer dans la classe des lieutenants, et en privant la 4e compagnie du droit de nommer son capitaine au choix. Cette compagnie ne put réformer plutôt ce droit, n'étant pas instruite. Mais elle espère que ce retard ne lui sera pas préjudiciable et que la commission ordonnera que la loi du 1er thermidor ait son plein et entier effet, et qu'en conséquence la place de la 5e compagnie du 1er bataillon, première vacante dès la connaissance officielle de cette même loi, sera donnée à l'ancienneté à Dargos ; celle de la 4e compagnie, 2e vacante, sera au choix, et celle des grenadiers, 3e vacante, sera au choix de la Convention ; cela ne peut porter aucun prejudice au citoyen Mortemard, qui aura la place de capitaine des grenadiers.
Fait au camp de Carline le 1er prairial an 3e de la Republique,
Lemot, tambour, Destral, fourrier, Brunel, Descours, sergents, Istier, Picot, Aillaud, Lecuyer et Crochet, caporaux.

Le Conseil d'administration de la 19e demi-brigade aux citoyens sous-officiers et volontaires de la 4e compagnie du 1er bataillon.
Le Conseil d'administration vous prévient, citoyens, qu'il a déjà envoyé à la 9e commission sa délibération au sujet du remplacement que vous réclamez ; mais que n'en ayant pas eu de réponse, il va lui récrire et lui envoyer votre réclamation. L'on vous fera part de la réponse.
Les membres composant le Conseil d'administration.
Le chef de brigade Joseph, Bricard, chef de bataillon, Arpin, capitaine, Brulefer, sous-lieutenant.

La Commission (etc.) au Conseil d'administration du 1er bataillon de la 19e demi-brigade d'infanterie.
La Commission vient de recevoir un mémoire en réclamation de la part des sous-officiers et volontaires de la 4e compagnie du 1er bataillon de la 19e demi·brigade d'infanterie, contre plusieurs nominations faites depuis la promulgation de la loi du 1er thermidor dernier, et contradictoirement à cette loi et à un arrêté du Comité de Salut public du 11 fructidor suivant d'où il résulte que cette compagnie a été frustrée du droit qui lui était dévolu d'aprés cette loi, d'élire à une compagnie vacante au choix ; elle vous prévient que si les faits sont tels que l'annoncent ces sous-officiers et volontaires, leur réclamation est fondée, en conséquence, que les nominations, contre lesquelles ils réclament, doivent être annulées pour être faites de nouveau conformément au mode prescrit par la loi du 1er thermidor dernier et à l'arrêté du Comité de Salut public du 11 fructidor suivant.
Vous voudrez bien l'informer de l'exécution de cette loi.
7- 16 messidor an 3e, signé Garnier
".

Le 2 octobre 1795 (10 vendémiaire an IV), le Capitaine Leroy est blessé à Borghetto.

"LIBERTE EGALITE
19e DEMI-BRIGADE
Etat d'un emploi de lieutenant, revenant à la nomination du Corps législatif.
ANCIENNETE
ELECTION
A LA NOMINATION DU CORPS LEGISLATIF
OBSERVATIONS
Le citoyen Bassac, sous-lieutenant, a remplacé le 14 germinal le citoyen Rose déserté le 4 brumaire l'an 3e (Note : Le lieutenant Rose n'a pas déserté à l'ennemi. Ne pouvant supporter plus Iongtemps les misères, les privations et les souffrances d'un hiver rigoureux, il avait, comme beaucoup d'autres, abandonné l'armée pour rentrer chez lui).
Le citoyen Mougrard, lieutenant de la 1re compagnie du 1er bataillon, congédié avec pension.
Le citoyen Mou grard, lieutenant de la 1re compagnie du 1er bataillon, congédié avec pension.
 
Fait à la Madone de Viozena le 30 vendémiaire l'an 4e de la République.
Signés : Marc Mortemard, chef de bataillon; Roy, commandant la 19 1/2 brigade
"

"LIBERTÉ EGALITÉ
ARMÉE D'ITALIE
Viozena ce 3 brumaire an 4e
(25 octobre 1795).
Les citoyens Roy, chef de bataillon commandant la 19e demi-brigade et Mortemard, chef du 1er bataillon à la Commission de l'organisation et du mouvement des armées de terre.
Nous vous renvoyons ci-joint, citoyen, six états d'emplois vacants revenant à la nomination du Corps législatif.
- Dont un de capitaine pour lequel nous proposons le citoyen Reynaud, lieutenant ; - Trois de lieutenants pour lesquels nous proposons les citoyens Le Roy, Chenevier et Louelle, sous-lieutenants ; - Deux de sous-lieutenants pour lesquels nous proposons les citoyens Benard et Bridelance, sergents.
Ces citoyens sont dignes d'être promus à ces nouveaux grades, par leur valeur et bonne conduite, et nous vous observons que les citoyens Benard et Bridelance, sergents proposés aux grades de sous-lieutenants, l'auraient déjà été par leur ancienneté de grade, s'ils eussent sû écrire; mais quoique privés de ce talent ils n'en méritent pas moins tous les égards possibles, tant par leur zèle et intelligence dans l'instruction (militaire ? ) qu'au combat. L'ancienneté de service et de grade est aussi en leur faveur.
Nous vous prions de vouloir, bien appuyer nos propositions auprès du Corps législatif, dont le but fut toujours de récompenser le vrai mérite.
Nous vous prions de vouloir bien aussi vous ressouvenir des propositions que nous vous avons faites au mois de messidor dernier pour le remplacement de deux lieutenants et de deux sous-lieutenants, étant indispensable au bien du service que tous les emplois soient toujours remplis.
Signé : Roy, chef de bataillon commandant la 19e demi-brigade; Marc Mortemard, chef de bataillon.
(On lit en marge : "faire attention que les deux sous-officiers ne savent ny lire ny écrire)
".

En novembre 1795, le Général en chef Scherer se dispose à attaquer l'armée autrichienne commandée par De Wins, dont la gauche s'appuie à la mer, et dont la droite se lie par le Corps d'Argenteau à l'armée piémontaise commandée par Colli. Le général La Harpe est chargé de refouler et de contenir l'armée piémontaise. Il quitte Ormea avec 8,000 hommes, comme s'il les ramenait en arrière pour prendre les quartiers d'hiver, la saison étant très rigoureuse. Il file par le pont de Nava, rentre aussitôt dans la vallée de Zuccarello, et là, s'étant renforcé de 4,000.hommes qui s'y trouvaient, il attaque, dans la nuit du 22 au 23, les troupes du Général d'Argenteau et les met en déroute.

La 19e se distingue tout particulièrement à la bataille de Loano, les 23 et 24 novembre 1795. La Harpe, poussant une pointe hardie entre les Autrichiens et les Piémontais, se tourne contre ces derniers, et les attaque sur trois points. La 19e forme la tête de colonne du centre; descendant des hauteurs du Galero, elle s'acharne à l'assaut de deux redoutes qui couvrent le front de la position du San-Bernardo. Les Piémontais tiennent bon, et un Savoisien, le Baron, d'Athenaz, se distingue à leur tête. Le 2e du Mont-Blanc est trés éprouvé dans ces furieuses attaques; le Capitaine Collet et le Lieutenant J. Chenevier, reçoivent de graves blessures, le 23 novembre 1795 (2 frimaire an IV); le lendemain, le Chef de Bataillon Dupré est tué.

Le dévouement de ces braves soldats a atteint le but que se proposait le Général en chef : séparer les deux armées alliées, et paralyser les Piémontais pendant que le gros de l'armée infligeait aux Autrichiens la sanglante défaite de Loano.

"Ces marches et ces combats ont eu lieu sur les sommités glacées des montagnes, alors couvertes d'une neige abondante, et malgré le délabrement de nos volontaires, qui passèrent cet hiver sans paye, sans souliers, sans habits et souvent sans vivres. Dans les montagnes, sur la crête des Alpes, le soldat n'avait que des abris faits avec des broussailles; ils ne le garantissaient ni de la pluie, ni du froid, très vif sur ces hauteurs; le soldat n'avait pas de capote et sa chaussure et ses vêtements étaient complètement usés. Pour nourriture, le soldat avait une livre de pain, unedemi-ration de viande salée, une portion de haricots. Mais les distributions ne se faisaient pas régulièrement, la flotte anglaise interceptant souveat les arrivages de Gênes" (in : André Folliet : "Les Volontaires de la Savoie, 1792-1799").

Les corps de la 19e Demi-brigade passent l'hiver de 1795-1796 en cantonnements sur le Tanaro. Au commencement de 1796, la situation ne s'est pas améliorée. "Sans solde, sans vivres, sans vêtements, les soldats ne désertaient plus, ils commençaient à piller ... Mais tandis que les austro-sardes n'avaient pas su profiter de leur nombre pour écraser les Républicains, ceux-ci avaient acquis, au cours de ces campagnes, la pleine conscience de leur supériorité morale et militaire sur leurs adversaires. Aguerries et endurcies par les combats et les privations, les troupes de l'armée d'Italie étaient prêtes à renouveler les exploits des légionnaires romains, sous la conduite d'un chef assez audacieux et assez actif pour triompher des obstacles matériels qui les retenaient, depuis deux années, sur les rochers stériles des Alpes et des Appenins" (Krebs et Moris : "Campagnes dans les Alpes pendant la Révolution"). Ce chef, ce sera Bonaparte

Vers le mois de ventôse an IV (février 1796), la 19e Demi-brigade est complétée avec le 2e Bataillon de la 170e Demi-brigade.

 

II/ Création de la 69e Demi-brigade de ligne et campagnes menées jusqu'en 1803.

Les Demi-brigades de première formation ne furent jamais complètement organisées; d'un autre côté, les levées nécessitées par la guerre permanente avaient introduit dans l'armée une foule d'éléments nouveaux. Il en résultait une confusion qui nécessita une nouvelle réorganisation de l'armée. Elle fut ordonnée par un arrêté du 10 nivôse an IV (31 décembre 1795), complété par un décret du 14 mars 1796 ; c'est l'époque où le Général Bonaparte vient prendre le commandement en chef de l'Armée d'Italie (en germinal an IV - mars 1796) et commence cette admirable campagne, dans laquelle l'armée française défit six armées ennemies et imposa la paix à l'Autriche.

Le nouveau Général en chef réorganise donc l'Armée d'Italie, selon le plan élaboré par le Comité de Salut public et la Convention nationale, rendu exécutoire par l'arrêté du 8 janvier 1796, par lequel le Directoire prescrivait la fusion des nombreux Corps d'Infanterie, dont l'effectif était trop réduit, en Demi-brigades de ligne ou d'Infanterie légère.

Donc, avec les débris des Demi-brigades de l'an II et avec de nouveaux Bataillons, on forma des Demi-brigades dites de ligne ou de deuxième formation, dont le numéro devait être tiré au sort. Voici en résumé pour la future 69e de nouvelle formation, les unités qui devaient la composer :

- 19e Demi-brigade (voir plus haut) : 1er Bataillon du 10e (Neustrie), 2e Bataillon du Mont-Blanc, 3e Bataillon des Basses-Alpes. Selon G. Dumont ("Bataillons de volontaires nationaux, cadres et historiques"), la 19e est entrée le 19 avril 1796, dans la vallée du Tanaro, dans la composition de la 69e nouvelle.
- 102e demi-brigade : Formée le 17 novembre 1794 (27 brumaire an 3) par l'amalgame du 2e Bataillon du 51e (la Sarre), 3e Bataillon du Var et 6e Bataillon du Var.

- 3e Bataillon du Var

L'essentiel de ce qui suit est tiré de l'ouvrage "Bataillons de volontaires nationaux, Cadres et historiques", de G. Dumont.

Composé de 570 volontaires des districts de Barjols, de Brignoles et de Draguignan, rassemblés à Draguignan le 12 septembre 1791, formés en Compagnies et organisés en Bataillon du 13 au 16, le 3e Bataillon du Var est passé en revue le 17 par le Maréchal de camp de Muy, assisté du Commissaire des guerres Eyssautier et des Commissaires du département.

Etat des cadres à la formation (Revue du 17 septembre 1791). Un astérisque (*) placé à la suite du nom indique que l'officier a servi soit dans les troupes de ligne, soit dans les troupes provinciales.
1er Lieutenant-colonel Héran* (Claude d'), de Draguignan, 62 ans, décoré de l'Ordre de Saint-Louis.
2e Lieutenant-colonel Barthélémy* (Etienne-Joseph), de Brignoles, 34 ans.
Quartier-Maître Trésorier Bertrand (Jean-Baptiste), de Draguignan, 32 ans.
Adjudant-Major N...
Adjudant Sous-Officier Pascal* (Jacques-François-Xavier), de Saint-Martin-de-Brômes, 29 ans.
Chirurgien-Major Rouquier (François), de Saint-Cézaire, 50 ans.
Grenadiers : Capitaine N... Lieutenant N... Sous-Lieutenant Moreau* (Augustin), du Val, 32 ans.
1ère Compagnie (de Draguignan) : Capitaine N... Lieutenant N... Sous-Lieutenant Magne* (Jean- Joseph), de Lorgues, 21 ans.
2e Compagnie (de Draguignan) : Capitaine Agnel* (Antoine-Guillaume), de Salernes, 42 ans. Lieutenant Lambert (Honnoré), de Salernes, 35 ans. Sous-Lieutenant N...
3e Compagnie (de Brignoles) : Capitaine Maille* (Pierre-Joseph), de Brignoles, 41 ans. Lieutenant Baille* (Louis-Paul), de Brignoles, 23 ans. Sous-Lieutenant Reboul* (Charles), de Camps, 34 ans.
4e Compagnie (de Draguignan) : Capitaine Perraimond (Antoine-Vincent), du Luc, 40 ans. Lieutenant Bernard (Fortuné), de Villecroze, 22 ans. Sous-Lieutenant Portal* (Joseph-François-Grégoire), de La Maure-du-Luc, 24 ans.
5e Compagnie (de Barjols) : Capitaine Vincent* (Jean-Baptiste-Soter), de Marignane (Bouches-du-Rhône), 32 ans. Lieutenant Feratery (Hilarion), de La Verdière, 20 ans. Sous-Lieutenant Denant (Baptiste-Antoine-Fidèle), de Varages, 20 ans.
6e Compagnie (de Barjols) : Capitaine Eyssautier (Jean-André), de Faucon (Basses-Alpes), 32 ans. Lieutenant N... Sous-Lieutenant Ranque* (Barnabe), d'Aups, 31 ans.
7e Compagnie (de Draguignan) : Capitaine Clavier (Paul), de Flayosc, 23 ans. Lieutenant Raimond* (Louis-Alexandre), de Paris, 31 ans. Sous-Lieutenant Perruche (Antoine), de Seillans, 40 ans.
8e Compagnie (de Draguignan) : Capitaine Bellon (Thomas), deTrans, 30 ans. Lieutenant Lamanoid* (Louis), de Draguignan, 26 ans. Sous-Lieutenant Adrien* (Joseph-Honorat), de Draguignan, 29 ans.

Le 3e Bataillon du Var est mis en route presque aussitôt pour Cannes où il passe l'hiver et où il reçoit son armement et son équipement.

Le Bataillon ne reçoit son drapeau que le 8 février 1792, à Cannes ; il demeure dans cette ville jusqu'à la constitution de l'armée du Midi, à laquelle il est affecté, puis vient, le 2 mai, à Antibes, pour faire partie de la Division du Var (517 présents). Il est aux ordres d'Anselme en juillet, avec le 1er du Var, et est accusé d'aller piller jusqu'aux environs de Puget-Théniers. Il demeure immobile jusqu'au milieu de septembre, puis prend part à l'occupation du comté de Nice et fait partie, le 1er octobre, de la Réserve du Corps d'armée de Nice, au pont du Var. Il compte à l'armée des Alpes, puis, en novembre, à l'armée d'Italie. Le Bataillon est, le 15 décembre, à Villefranche (461 présents) et, le 25, à Nice.

Le 3e du Var prend part aux opérations dans la vallée du Var, en février 1793, puis, à la réorganisation de l'armée d'Italie, il est placé aux ordres de Dumerbion, dans la vallée du Peillon, au camp de Castillon, où il est le 5 mars. Il passe, le 5 avril, à l'Escarène, le 8 au camp du col Nègre, puis rentre, le 29, au camp de Castillon. Il est aux affaires des 8 et 10 juin et s'établit au Béolet qu'il occupe le 17, lors de la prise de commandement de Kellermann. Il assiste à l'attaque de la Cougoule le 7 septembre; le Bataillon compte, en son camp de Béolet, 500 présents le 24 octobre, et il y est amalgamé le 17 novembre, par l'Adjudant-général Macquard et le Commissaire des guerres Bouquin, avec le 2e Bataillon du 51e Régiment et le 6e du Var, pour former la 102e demi-brigade (entrée, le 10 avril 1796, dans la vallée du Tanaro, dans la composition de la 69e nouvelle).

Etat des cadres au moment de l'amalgame.
Chef en 1er : Barthélémy* (E.-J.); en 2e : Maille* (P.-J.). Quartier-maître : Bertrand (J.-B.). Adjudant-Major : Raimond* (L.-A.). Chirurgien : Rouquier (F.). Adjudant Sous-Officier : Gaze (H.-A.).
Grenadiers : Capitaine Bayle* (H.). Lieutenant Moreau* (A.). Sous-lieutenant Agnelly (J. B.).
1ère Compagnie : Capitaine Magne* (J. J.). Lieutenant Maunier* (A.). Sous-lieutenant Lavagne (J. H.)
2e Compagnie : Capitaine Agnel* (A. G.). Lieutenant Lambert (H.). Sous-lieutenant Colle* (J. B.).
3e Compagnie : Capitaine Boyer (B.). Lieutenant Bayle (P.). Sous-lieutenant Reboul* (C).
4e Compagnie : Capitaine Perraimond (A.V.). Lieutenant Bernard (F.). Sous-lieutenant Daniel* (F.).
5e Compagnie : Capitaine Vincens* (J.B.S.). Lieutenant Portal* (J. P. G.). Sous-lieutenant (vacant).
6e Compagnie : Capitaine Eyssautier (J.A.). Lieutenant Roux* (L.). Sous-lieutenant (vacant).
7e Compagnie : Capitaine Clavier (P.). Lieutenant Adrien* (J. H.). Sous-lieutenant Perruche (A,).
8e Compagnie : Capitaine Pascal* (J. F. X.). Lieutenant Lamanoid* (L.). Sous-lieutenant Dhur* (P.).

- 166e Demi-brigade : Formée le 11 pluviôse an II (30 janvier 1794) à partir du 2e Bataillon du 91e (Barrois), des 5e et 9e Bataillons du Var.
- 2e Bataillon de la 170e Demi-brigade (2e Bataillon de l'ex-93e Enghien) et 1er Bataillon de Chaumont (Haute-Marne), et du 10e du Jura. La 170e avait été formé le 22 juillet 1795 (4 thermidor an II) par l'amalgame de ces trois éléments.

Dans les historiques régimentaire, il est indiqué que c'est le 10 germinal an IV (30 mars 1796) ou le 21 germinal an IV (10 avril 1796), ici selon l'historique de J. Vassias, que la 19e Demi-brigade, réorganisée et renforcée, est devenue 69e Demi-brigade de ligne.

En réalité, le tirage au sort du numéro de la nouvelle Demi-brigade ne pouvant se faire dans l'immédiat, il fut décidé qu'elle porterait provisoirement le N°19. C'est ce qui est dit dans le début du rapport de Dalons, qui constitue plutôt l'historique de la 19e Demi-brigade : "Les corps qui composent la 69e demi-brigade de bataille avaient passé leur cantonnement d'hiver dans cette vallée qu'arrose le Tanaro et qui sépare les Alpes des Apennins, où ils avaient été en butte aux rigueurs du climat et à des privations de tous genres. Ces corps furent réunis le 21 germinal IVe an et réorganisés sous le nom de 19e demi-brigade, depuis lors 69e.
L'arrivée du général Bonaparte à l'armée d'Italie, vers la même époque, fut aussitôt le signal de l'ouverture de la campagne. Ses talents militaires, son courage et son infatigable activité, déjà connus, présageaient d'heureux succès à une armée, pour laquelle, d'ailleurs, vaincre n'était plus une devise républicaine, mais un besoin
".

La 19e voit alors son effectif porté à 3216 hommes, cantonnés à Pornassio, La Pieve, et Garessio. Toujours comprise dans la Division Serrurier, 2e du Corps de bataille, elle passe sous le commandement spécial du Général de Brigade Guieu.

A l'époque de l'amalgame, le nombre des Officiers savoisiens de la première formation du 2e du Mont-Blanc est singulièrement réduit. La campagne de 1795 a fait disparaître les derniers des anciens Capitaines du Bataillon : Vindret, tué à Ormea; Arpin, de Thonon, tué à Settepani; Rolland, congédié pour infirmités en octobre 1795; Collet, grièvement blessé aux redoutes San Bernardo et retraité ainsi que le Lieutenant Jos. Chenevier, de Thonon, blessé le même jour (23 novembre 1795). Après l'amalgame de 1796, le Sous-lieutenant Lambert, de Chêne, est réformé pour infirmités résultant de blessures. Les seuls Officiers de l'ancien 2e du Mont-Blanc restés au service sont les Capitaines Julliard et Pradier ; les Lieutenants P. Decouz et Perréard; les Sous-lieutenants Parent, Jacq. Chenevier, Lugrin et Trappier; enfin l'Adjudant-major Brunier.

C'est au final le 7 prairial an IV (26 mai 1796) à Soncino, que nait officiellement la 69e Demi-brigade de Ligne. A partir du 13 prairial (1er juin), Bonaparte désigne théoriquement dans sa correspondance les Demi-brigades par leur nouveau numéro.

 

A/ Campagne d'Italie (1796-1797)

La 69e de deuxième formation cueillit au cours de la campagne d'Italie sa part de lauriers. Son historique détaillé se trouve dans le rapport établi par son chef Dalons (et non Daloust), immédiatement après la campagne, et daté de Fontana-Fredda, 18 prairial an V (mai 1797). Nous ne croyons pouvoir mieux faire que de reproduire de nombreux extraits de ce rapport, en les encadrant dans un aperçu général des faits.

En mars 1796, la future 69e Demi-brigade est placée dans la Division Sérurier. L'arrivée de Bonaparte est le signal du commencement des opérations et d'une vigoureuse offensive au delà des Apennins.

Composition, emplacements et effectifs de l'armée d'Italie, fin mars, début avril 1796 (avant l'amagalme)
Général en chef : Général Bonaparte
Corps de Bataille
2e Division : Général Sérurier; Quartier général à Ormea
Adjoint de l'Adjudant général Verdier : Lieutenant Caseneuve, de la 130e
1ère Brigade (à Garesso) : Général Guieu
19e Demi-brigade : 1730 hommes, 56 Officiers
166e : 1891 hommes et 56 Officiers
2e Bataillon de la 170e : 571 hommes, 16 Officiers
Note : Les 166e et 170e ne sont pas amalgamées entre mars et avril à la 19e

In : F. Bouvier "Bonaparte en Italie, 1796"

Le Commandant Giraud écrit :
"De la Madone de la Neva, ventôse an 4e
(sans doute courant mars 1796).
Les demi-brigades sont ramenées par décret, de 200 à 110; par suite, la 166e demi-brigade de bataille devient la 69e de ligne constituée avec le 1er bataillon de la 19e brigade de bataille, le 2e bataillon des volontaires nationaux du Mont-Blanc, le 3e bataillon des Basses-Alpes et le 2e bataillon de la 170e demi-brigade de bataille.
Ce nouvel embrigadement était nécessaire en raison de la faiblesse des effectifs d'un grand nombre de régiments. Notre nouvelle demi-brigade compte environ 3.000 hommes. Les officiers et les sous-officiers sont l'objet d'une épuration, ou d'une élimination très avantageuse, au point de vue de la perfection des cadres. Les uns démissionnent; les autres sont envoyés en retraite, ou en traitement de réforme si leurs infirmités ou leurs blessures les rendent impropres à tout service. N'est-ce pas là l'indice d'une prochaine entrée en campagne; mais cette fois pour de bon ? ...
Notre nouveau chef de demi-brigade se nomme Daloust
(nommé au commandement de la 69e demi-brigade de ligne, le 21 ventôse an IV - 11 mars 1796). Nous faisons partie de la brigade Guien, (division Serrurier). Notre nouveau général en chef est le citoyen Buonaparte ; on le dit arrivé au quartier général de Nice et décidé à pousser activement la guerre au delà de l'Apennin.
Notre nouveau drapeau est à fond blanc avec coins bleus et rouges. D'un côté, vers le centre, deux branches de laurier encadrent le numéro de la demi-brigade ; de l'autre, deux mêmes branches entourent un faisceau de licteur surmonté du bonnet phrygien
" (Carnet de campagne du Cdt Giraud).

Le Commandant Giraud écrit :
"Savone, le 20 avril 1796.
Les démonstrations faites par l'ennemi obligent de réoccuper les postes de la montagne. Le froid est intense, le bois manque; impossible de se procurer de l'eau-de-vie ; la viande salée est la seule qu'on puisse se procurer. Les hommes s'en dégoûtent; déguenillés, un abattement profond les saisit, et ils ne prennent plus aucun soin de propreté. Un ordre du 13 germinal (2 avril), prescrit aux soldats d'avoir soin de se laver la figure et les mains, pour l'heure de la soupe. Cet ordre est sans effet. Nos hommes sans souliers, regardent les lambeaux de leur culotte et s'inquiètent peu de la blancheur de leurs mains.
Nos deux premiers bataillons ont quitté Savone, le 14 germinal (2 avril), pour se rendre au village de Voltri, près de Gênes, où se trouve la 70e demi-brigade menacée d'être tournée par l'ennemi.
Le général Buonaparte est arrivé à Savone le 5 avril (17 germinal). Le même soir, il réunissait sous sa tente les officiers de la division Serrurier et leur tenait le langage suivant :
«Mes amis, je sais que vous avez beaucoup souffert cet hiver; les subsistances vous ont souvent manqué; la Convention avait promis huit livres en numéraire aux officiers, trois livres aux sous-officiers et volontaires par mois; on ne vous a pas encore payés. Une nouvelle campagne va commencer; dorénavant, vous recevrez exactement vos subsistances; vous serez habillés, et sous deux mois, je vous promets la moitié de votre paye en numéraire. C'est dans la riche Italie qu'il faut chercher tout cela. Parlez-en à vos soldats; dites-leur qu'une campagne heureuse les attend, s'ils veulent redoubler d'énergie et de courage.»
A la bonne heure; voilà ce que parler veut dire ...
" (Carnet de campagne du Cdt Giraud).

Le 4 avril 1796, vers Bagnasco et Murseco, le Chef de Brigade Barthélémy, de la 69e (alors 19e) est blessé et capturé (Barthélémy était effectivement Chef de Brigade : il commandait la 102e qui allait être versée dans la 69e).

Le Général Serrurier écrit le 6 avril 1796 (17 germinal an 4) au Général Bonaparte, depuis Ormea :
« Le citoyen Barthélémy, chef de la dixième demi-brigade, a voulu sans ordres essayer d'enlever aux ennemis un poste qu'ils ont à Saint-Jacques-Viola. Vraisemblablement, il n'avait fait aucune disposition ni pris aucune précaution militaire. Il a été repoussé jusqu'à ses cantonnemens, lui blessé et fait prisonnier. On n'a pas encore su nous dire combien cette équipée-là nous a coûté de monde. Elle a eu lieu dans l'après-midi du 15. Une partie des soldats est rentrée chargée de butin. Si on ne fait pas un exemple, les choses iront mal; beaucoup de soldats ne veulent que voles et point se battre ...» (Panchouke : «Correspondance inédite officielle et confidentielle de Napoléon», t. 1 Italie).

Serrurier écrit depuis Garessio le 9 avril 1796 (20 germinal an IV) au Général en chef : "Quoique je n'aie pas encore terminé le nouvel embrigadement, j'ai néanmoins placé tout les corps de manière que la dix-neuvième se trouve à Garessio ..." (Correspondance inédite et confidentielle de Napoléon Bonaparte, t.1 Italie).

Armée d'Italie, composition, et effectifs, 9 avril 1796 - 20 germinal an IV (après l'amagalme)
Général en chef : Général Bonaparte
Corps de Bataille
2e Division : Général Sérurier
Future 69e Demi-brigade (19e, 102e, 166e et 2e ou 3e Bataillon de la 170e) : 3216 hommes

In : F. Bouvier "Bonaparte en Italie, 1796"

La Division Sérurier reçut tout d'abord la mission de maintenir par ses démonstrations Colli et les Piémontais sur le Tanaro, tandis que Bonaparte, avec le reste de l'armée, battait, sur la Bormida, Beaulieu avec les Autrichiens, et les rejetait vers Acqui (Montenotte, Millesimo, Dégo, 10 au 15 avril).

Le Commandant Giraud écrit :
"Savone, le 20 avril 1796.
... Notre première affaire avec l'ennemi n'a pas été heureuse cependant. Le mouvement tournant commencé par l'armée autrichienne, avait pris des proportions inquiétantes dans la journée du 20 germinal (9 avril). Le chef de bataillon Gazaignaire reçut l'ordre de se porter sur Varazio, d'éclairer le prolongement de cette position jusque sur les mamelons qui dominent le Tanaro, et de donner la main aux troupes de la 3e division de l'armée d'Italie. Entourés par une partie de l'aile gauche de l'armée autrichienne, une poignée de braves de la 69e demi-brigade a lutté sans succès pendant deux jours. Le général Serrurier, en assignant à ses troupes un emplacement plus avantageux dans la montagne, eût certainement évité cet échec; mais soit que l'adjudant-général Saqueleu qui commandait de ce côté, n'ait pas suivi ses instructions; soit qu'il ait rencontré des obstacles insurmontables dans sa marche en avant, il ne put atteindre assez à temps la position de Settepani; il la trouva occupée par l'ennemi qui l'avait prévenu et s'y était retranché.
La division Serrurier compromise fut coupée et obligée de battre en retraite, en laissant entre les mains de l'ennemi, les équipages de l'état-major général, une partie de son artillerie et de ses ambulances.
La campagne commençait mal. Dès le début, j'inaugurais mal de l'extension de nos lignes vers Gênes, Je ne suis pas dans le secret des dieux, mais il paraît que notre échec de Varazio n'en est pas un. Ce n'est qu'une feinte démonstration pour engager Beaulieu à dégarnir son centre, que notre général en chef a l'intention de percer.
Les vainqueurs de Varazio ont bien essayé, le 10 avril, de nous couper en deux et d'enlever Savone. Mais enfermés dans la redoute de Montelegino, nous avons combattu tout le jour un contre dix, sous les yeux du colonel Daloust
" (Carnet de campagne du Cdt Giraud).

La séparation des deux armées ennemies consommées, Bonaparte se retourne contre les Piémontais et dirige le gros de ses forces sur Céva où était Colli.

 

- Bataille de Ceva (14 avril 1796 - 25 germinal an IV)

Le 14 avril 1796, la Division Sérurier, qui compte environ 6000 hommes, s'ébranle de ses cantonnements. Sérurier porte le Général Guieu (le nom de ce Général, même dans les pièces officielles, est presque toujours mal orthographié; on lit le plus souvent Guyeux, d'autres fois Guilleux), avec la 69e (alors 19e) sur les hauteurs de la rive gauche du Tanaro et la Brigade Fiorella sur la rive droite. La Brigade Guieu, au moment où elle arrive au-dessus de Mursecco, aperçoit une menace d'attaque. Elle s'avance et ce simple mouvement offensif suffit pour que l'ennemi recule sur la chapelle San-Giacomo di Viola d'abord, puis redescende dans la vallée de la Mongia sur Viola, Lisio et Scagnello, dont on s'empare, ainsi que de Pamparato et de Serra. Une partie se retire, en suivant un ravin, sur Battifollo. Guieu poursuit sa marche, enlève ce village et y fait 42 prisonniers, dont 3 Officiers (Sérurier à Bonaparte, 14 avril 1796 - Arch. G.; cité par F. Bouvier) ou même 61 prisonniers, dont 1 Lieut-colonel (Bonaparte au Directoire, 16 avril, Arch. G. ; Historique de la 39e, Arch. G.; cités par F. Bouvier). Le Sous-lieutenant Lautier (ou Lantier) de la 69e, a été blessé au bras droit (Historique de la 69e ; Arch. G.; cité par F. Bouvier au cours de l'attaque de Batifolo.

"Déjà l'aile droite de l'armée en était venue aux mains avec les troupes austro-sardes : déjà la Renommée avait annoncé ses succès. La division du général Sérurier, dont cette demi-brigade a toujours fait partie, reçut ordre de marcher sur Ceva. La 69e se mit en marche, le 25 germinal, sous les ordres du général Guieu. Elle enleva facilement tous les postes qui se trouvèrent sur son passage et parvint à chasser l'ennemi des hauteurs de Batifollo (six kilomètres au Sud-Ouest de Céva) après quelque résistance. Elle eut, dans ce petit choc, un grenadier tué et un autre blessé. Le sous-lieutenant Lantier y reçut un coup de feu au bras droit ..." (Rapport de Dalons).

Le Commandant Giraud écrit :
"Sous Ceva, le 27 avril 1796.
Enfin le 14 avril (25 germinal), à la pointe du jour, par un brouillard épais, mêlé-de pluie, nous avons quitte Savone, sous les ordres du général Guien, dans la direction de Ceva que la division Serrurier
(la division Serrurier avait l'ordre de maintenir par ses démonstrations, le général Colli et les Piémontais sur le Tanaro, tandis que Bonaparte, avec le reste de l'armée, devait battre Beaulieu et les Autrichiens sur la Bormida - Note de l'auteur) doit investir par le sud.
Nos bataillons enlèvent avec leur vigueur habituelle, tous les postes ennemis rencontrés sur leur passage, chassent les Autrichiens des hauteurs de Batifolo à six kilomètres sud-ouest de Ceva. Le sous-lieutenant Lautier s'y est battu comme un grenadier et a été blessé d'un coup de feu ...
" (Carnet de campagne du Cdt Giraud).

Dès le 15 avril 1796, Sérurier avait reçu l'ordre d'investir Céva par le Sud. Les Brigades Guieu et Fiorella se portent sur Malpotremo; la 19e restant sur la rive gauche du Tanaro. Le 17, à la suite de l'évacuation du camp retranché de Ceva par les Piémontais, Serurier ramène ses forces vers Ceva, que Fiorella occupe pendant la nuit.

"La 69e, d'abord 19e de bataille, entra en campagne le 14 avril 1796. Elle quitta la vallée du Tanaro, où elle avait supporté toutes sortes de privations, et marcha sur Ceva. Elle enleva, chemin faisant, les postes qui se trouvèrent sur son passage, et emporta les hauteurs de Batifolo, où elle s'établit. Un détachement de la division Srrurier, dont elle faisait partie, entra dans la ville pendant que la brigade commandée par le général Rusca occupait les mamelons qui dominent le fort" (Historique de la 69e demi-brigade d'infanterie de ligne, ancienne 19e de bataille, rédigé par le chef de brigade Barthémy, sur l'ordre du général en chef Bonaparte, après les campagnes de 1796-1797; Archives de la Guerre).

Le Commandant Giraud écrit :
"Godogno, le 20 floréal an 4e (9 mai 1796).
Nous avons quitté-le camp de Batifolo, le 17 avril (28 germinal) pour prendre une seconde position plus rapprochée de Ceva (près du pont Saint-Michel) ; le lendemain, nous nous sommes portés sur les hauteurs de Saint-Michel, que l'ennemi avait fortifiées, et que le passage d'une rivière (la Corsaglia) rendait extrêmement difficile à enlever...
" (Carnet de campagne du Cdt Giraud).

Le 19 avril, sur l'ordre de Bonaparte, la Division Sérurier doit enlever San-Michele et chercher à couper la ligne de communication des Piémontais avec Mondovi, au moyen des 12 ou 14 Escadrons de cavalerie qui ont rejoint l'armée. La colonne de gauche avec le Général Guieu (sans doute la 69e, alors 19e, 3121 hommes; l'Historique de cette Demi-brigade (Arch. G.) est à peu près muet sur ce combat) munie de deux canons, est descendue de Battifollo et de Scagnello sur Mombasiglio à 7 heures du matin ; elle a marché en trois fractions, par le bric delle Toselle, le bric delle Ciocche, San-Paolo et Ascheri contre les deux ponts de Torre. Elle a refoulé, de concert avec Sérurier, les troupes légères de Bellegarde, puis elle poursuit sa route sur le village de Torre, après avoir franchi le Casotto.

La batterie du Buon-Gesu tire à bonne portée sur la colonne Guieu et y cause des pertes sensibles. En vain ses tirailleurs par leur feu de flanc cherchent à éteindre celui de la batterie, ils sont trop éloignés (à 600 ou 700) pour que leurs balles portent et le combat reste stationnaire de ce côté. Vers midi, Guieu est maîtrisé par les diverses batteries de San-Michele et ne peut réussir à forcer les ponts. Quelques fantassins qui ont tenté de passer à gué ont été roulés et emportés par les eaux rapides de la Cursaglia.

Déjà Sérurier se dépite et parle de renoncer à une entreprise aussi chanceuse. Mais quelques tirailleurs du Général Guieu aperçoivent un groupe de soldats de Bellegarde qui, n'ayant pu gagner le pont de San-Michele avec le gros de leurs camarades, rejoignent pourtant l'autre rive en passant sur une passerelle de bois, dite des Goretti. Ce passage n'est ni détruit, ni gardé. Les soldats se risquent un par un, en courant; les tambours battant la charge. Ils franchissent sans pertes la Cursaglia, se groupent à l'abri des maisons, une fois sur l'autre rive, et font feu de flanc sur les Grenadiers de Dichat. La Brigade Guieu, à la file, se précipite tout entière derrière ses tirailleurs. Elle bouscule l'infanterie légère du Colonel Radicati qui vient à sa rencontre et qui, prise d'une terreur panique, talonnée par les Français, s'enfuit, semant l'alarme, dans toutes les directions. La colonne Guieu prend dès lors à revers la batterie du Buon-Gesu ; traverse le hameau ruiné de Codevilla, passe à la chapelle Santa-Margherita, franchit le ruisseau de Groglio et aborde par le Sud les maisons de San-Michele (F. Bouvier : "Bonaparte en Italie, 1796").

La 19e Demi-brigade se rallie à l'ouest du pont, et bivouaque autour de Gandolfo.

Le 20 avril, Bonaparte se rend dans la matinée sur les hauteurs de San-Paolo et déjeune à Gandolfo, où est la 19e. Après un entretien avec divers Généraux, il modifie peu à peu ses premières dispositions. La Brigade Dommartin ira renforcer Sérurier qui se portera à Torre. En exécution de ces ordres, le Général Guieu, avec la 19e, appuyé par le feu de deux canons placés sur le bric delle Rocchette, chasse dans l'après-midi les troupes piémontaises de Torre, qu'il occupe, ainsi que le pont en pierre intact sur la Corsaglia. Sérurier y transporte son quartier général et appelle à lui la Brigade Fiorella, étend ses grand'gardes vers Molline et fait transporter ses deux pièces au nord du château de Torre pour battre le poste ennemi de Bellana.

"... La demi-brigade occupa pendant trois jours cette position, qu'elle quitta ensuite pour en prendre une plus rapprochée de Ceva (près du pont Saint-Michel), une partie de la division entra dans cette dernière ville, le 30 germinal, pendant que la brigade commandée par le général Rusca occupait les hauteurs qui dominent la forteresse. La division se porta le lendemain (20 avril) vers les hauteurs de Saint-Michel que l'ennemi avait fortifiées avec soin et que le passage d'une rivière (la Corsaglia) rendait extrêmement difficiles à enlever" (Rapport de Dalons).

Le Commandant Giraud écrit :
"Godogno, le 20 floréal an 4e (9 mai 1796).
... Le lendemain de l'affaire de la Corsaglia, le 1er bataillon de la 69e demi-brigade occupait Ceva, les 2e et 3e bataillons se portaient sur Fossano, qu'ils occupèrent presque sans coup férir ...
" (Carnet de campagne du Cdt Giraud).

Le Sous-lieutenant Thevis est blessé le 20 avril 1796 (1er floréal an IV) à Saint-Michel.

Cette opération éveille l'attention de Colli, et après un conseil de guerre, il décide la retraite qui s'effectue pendant la nuit. L'armée piémontaise se dirige sur Mondovi, position assez forte sur l'Ellero, dont les rives sont reliées par quatre ponts. Mais le 21 avril, l'attaque impétueuse des Républicains ne laisse pas à Colli le temps de terminer ses dispositions de défense.

 

- Bataille de Mondovi (21-22 avril 1796 - 2-3 floréal an IV)

Le 21 avril, les Demi-brigades françaises sont toutes massées contre le Brichetto, dont la 69e avec Sérurier ... toutes rivalisent d'ardeur.

Le Général Sérurier débouche de Torre, à droite par le pont en bois de Sant-Antonio, qui est rétabli; au centre par le pont de pierre et à gauche par un gué en face de Molline. Les avant-postes piémontais, restés sur la rive gauche du torrent, Chasseurs Colli et de Nice, Légion légère, Régiment d'Asti, se replient rapidement sur Vico, où ils sont ralliés et employés à prolonger les ailes de la ligne de Brichetto. La Division Sérurier se range en bataille sur les hauteurs de la chapelle de San-Stefano, puis se porte en avant en deux colonnes : à gauche le Général Guieu avec la 19e Demi-brigade descend vers le sanctuaire de la Madone, pour gagner l'extrémité occidentale de Vico, tandis que la Brigade Fiorella se dirige, en suivant la crête, vers la partie orientale, et soutenue par le feu de deux petite spièces. En entendant le canon sur leur flnac droit, et même sur leurs derrières, les Bataillons piémontais, qui étaient dans les prés en avant des maison, déjà ébranlés par la retraite des avant-postes, se rejettent pêle-mêle dans le village. Fiorella y pénètre, mais il est bientôt arrêté au coude de la longue et unique route, par le grand nombre des défenseurs, que favorise la disposition des lieux : tournants de la grande rue, intervalles et ruelles entre les maisons, jardins entourés de murailles. A 10 heures, le Général Dommartion rejoint Fiorella. Craignant le renouvellement du désordre de l'avant-veille à San-Michele, Sérurier ne laisse dans Vico que la 84e sous Dommartin et avec la Brigade Fiorella descend dans le vallon de l'Otteria, le franchit et occupe le hameau de Canei et le Pilon de Viril après un vif combat. De son côté, Guieu, avec la 19e, voyant les progrès de cette attaque, se précipite au pas de course dans les cours des bâtiments du Santctuaire, puis s'empare des hameaux de Fiamenga et de San-Pietro. En vain les Piémontais cherchent à se rallier sous la protection de quelques pièces de canons, les Corps désunis par ce combat acharné au milieu des maisons et des jardins, poursuivis vivement par Dommartin, menacés d'être enveloppés par Guieu et Fiorella, se sauvent en arrière de la redoute de Brichetto, devant laquelle les Républicains se déploient.
Un premier assaut conduit avec la plus grande valeur est arrêté par le tir à mitraille de six pièces et le feu bien dirigé des Grenadiers aux ordres de Dichat, soutenus par les contre-attaques d'un Bataillon de Stettler, appelé de Mondovi, des Chasseurs Colli et des fractions de Grenadiers royaux, du Régiment d'Oneglia et d'un Bataillon autrichien, qui ont pu être ralliés après l'abandon de Vico. Rejetés au pied du Brichetto et sur le Pilon de Viril, les Français forment une ligne épaisse de tirailleurs, rangés en demi-cercle, qui criblent de balles les positions ennemies. "Le chevalier Dichat, qui commandait les défenseurs du Brichetto, dit Martinel, était un de ces officiers qui ne calculent jamais leur devoir, jouissant de la plus haute estime de ses chefs et de sa troupe. Il avait ordre de tenir; c'est le seul point de toute la ligne où le désordre ne soit point encore parvenu. Longtemps, il a commandé les feux de pelotons très meurtriers qui, joints à ceux des chasseurs Colli, arrêtèrent la colonne française au Pilon de Viril, après qu'elle en eut débusqué l'ennemi".

La brigade Guieu, de son côté, refoule la Légion légère piémontaise vers li Gari et, par Pasquero, Molina et Costa, déborde la droite des Grenadiers de la Tour et de Chiusan, lesquels se replient en désordre, dégarnissant les flancs de la ligne de défense piémontaise.

A ce moment, vers quatre heures du soir, le Général Bonaparte donne l'ordre de renouveler l'assaut. La 19e Demi-brigade s'élance à la baïonnette et emporte la redoute; le Chevalier Dichat tombe mortellement frappé d'une balle au front, et les Grenadiers royaux, démoralisés par la mort de leur chef, sont rejetés vers Torassa et Carassone, abandonnant leurs pièces de canon, qui sont aussitôt employées à tirer sur Mondovi. Dès lors les troupes piémontaises s'enfuient en désordre, la ville de Mondovi capitule et le Lieutenant-général Dellera, qui la commande, se rend prisonnier avec toute la garnison, comprenant le Régiment des Gardes, où sert l'élite de la noblesse du royaume.

Un Officier supérieur du Génie sarde, le Lieutenant- colonel Alziari de Malaussena, apprécie comme suit la prise du Brichetto, à laquelle il assistait :
"Ce singulier enlèvement du Briquet termina la bataille, où l'on compromit le sort du Piémont d'une manière d'autant plus pitoyable que, soit à préparer l'action que pendant sa durée, on ne fit rien à l'importance de l'objet qu'elle décidait. Proprement les éclaireurs français chassèrent une armée désordonnée, qui se battait encore par instinct. Les Piémontais éprouvèrent dans cette funeste journée les funestes effets de la mauvaise organisation et du mauvais commandement qu'ils eurent pendant toute la guerre ... Aucun officier général ne fut à sa place que le brave Dichat, qui termina glorieusement sa carrière sur le Briquet".

Les piémontais perdent le Brigadier Dichat, tué, selon toute vraisemblance, par une balle partie des rangs de la 69e (alors 19e), formée en majeure partie de ses compatriotes savoisiens. La mort de Dichat excita les regrets des Français aussi bien que des Piémontais. C'est le plus bel éloge que l'on puisse faire de ce brave Officier, dont la perte augmenta considérablement le désarroi de l'armée sarde, désormais incapable de continuer la lutte.

La 69e (alors 19e), qui a enlevé le Brichetto à la baïonnette, a perdu le Capitaine des éclaireurs, Raymond, et le Sous-lieutenant Ladurée, tués; les Capitaines Antoine Pauly (ou Poli) et Geoffroy, le Lieutenant Tardieu, blessés; 12 hommes tués, 60 blessés; le Chef de Bataillon Jeannot (Joseph), né à Rambervillers (Vosges), le 24 mai 1752, et 5 autres Officiers ont été faits prisonniers. Berthier signalera à Bonaparte (8 mai; Arch. G.) comme s'étant particulièrement distingués à Mondovi, le Capitaine Paoli, des Grenadiers de la 69e (sans doute Poli) et le Lieutenant Tardieu, aussi de la 69e (F. Bouvier "Bonaparte en Italie, 1796" ).

D'autres sources indiquent : le Capitaine Raynaud (ou Raymond ?) et le Sous-lieutenant Laduzée (Ladurée ?) tués le 2 floréal an IV à l'affaire de Mondovi; le Chef de bataillon Tardieu (?), les Capitaines Geoffroy, Sidert (ou Sibert), les Lieutenants Moulin, Paris, Tardieu sont blessés; le Capitaine Pauly (ou Poly) est blessé au flanc (et à Rocarbabine).

"Maîtresse de Ceva, la division se porta sur les hauteurs de Saint-Michel. Des ouvrages et une rivière en rendaient l'accès difficile. La 19e attaqua néanmoins. Elle prit et enleva à la baïonnette la redoute qui était le boulevard de Mondovi, et la place demanda aussitôt à capituler. Le capitaine Raymond qui commandait les éclaireurs restait sur le champ de bataille. Les capitaines Paly et Geoffroy, le lieutenant Tardieu furent blessés dans cette affaire, qui coûta à la demi-brigade 72 morts et 50 prisonniers, parmi lesquels se trouvaient le chef de bataillon Jeanneau et 16 officiers" (Historique de la 69e demi-brigade d'infanterie de ligne, ancienne 19e de bataille, rédigé par le chef de brigade Barthémy, sur l'ordre du général en chef Bonaparte, après les campagnes de 1796-1797; Archives de la Guerre).

"Ce fut le 2 floréal (21 avril) que la 69e demi-brigade, marchant à la tête de la division, traversa la rivière malgré le feu violent d'une nombreuse artillerie, débusqua l'ennemi de ses positions et enleva à la baionnette la redoute du Briquet que l'ennemi regardait comme le boulevard de la place de Mondovi; aussi cette dernière place demanda-t-elle à capituler, ce qui lui fut accordé sur-le-champ. Nous avons perdu dans cette affaire le brave capitaine Raymond, qui commandait les éclaireurs; le capitaine de grenadiers Pauly, le capitaine Geoffroi et le lieutenant Tardieux ont été blessés. Nous avons eu, en outre, soixante hommes blessés, douze de tués et cinquante prisonniers parmi lesquels se trouvaient le chef de bataillon Jeannaux et huit officiers ..." (Rapport de Dalons).

Le Commandant Giraud écrit :
"Godogno, le 20 floréal an 4e (9 mai 1796).
...Quatre jours après, le 21 avril (2 floréal), la 69e demi-brigade, formant la tête d'avant-garde de la division Serrurier, traversait la rivière sous le feu violent d'une nombreuse artillerie piémontaise, débusquait l'ennemi de ses positions et enlevait à la baïonnette la redoute du Briquet qui barre le boulevard de Mondovi.
Malheureusement cette affaire qui avait été assez chaude, nous coûtait un officier tué : le capitaine Raymond qui commandait les éclaireurs et trois officiers blessés : les capitaines Poly et Geoffroy, ainsi que le lieutenant Tardieu qui a reçu un coup de sabre, en luttant seul à seul, contre un cavalier piémontais.
Notre nouvelle formation en colonne, procure de grands avantages aux troupes engagées. Les compagnies têtes de colonnes forment un parapet derrière lequel les compagnies qui suivent arrivent au point où le choc doit se produire. Une succession d'efforts s'établit ainsi avec des troupes qui ne peuvent juger ni l'obstacle à vaincre, ni les pertes subies ; ce qui est impossible, lorsque le soldat combattant en grande masse se trouve pressé, comprimé, au point d'être privé de ses moyens de victoire les plus sûrs : le feu et le choc.
Le général en chef est un taciturne; il ne se laisse pénétrer par personne; c'est une grande qualité que de commander seul, en laissant de côté le bavardage des sous-verges (Généraux subalternes) qui ne sont en somme que des machines à transmission.
Les habitants du pays ne se moquent plus de nos misères; ils nous admirent au contraire; comment pourrait-il en être autrement? Comment ne pas aimer ces soldats qui chantent, rient toute la journée, improvisent des bals le soir, au son d'un violoneux et donnent la Monferine et la Lanterne pour se distraire et passer le temps, pendant les jours de repos ...
" (Carnet de campagne du Cdt Giraud).

Le 4 floréal an IV (23 avril), le Lieutenant Moulin est blessé à Mondovi.

A noter que dans l'historique de 1887, il est indiqué que le 20 thermidor, lors de l'attaque de Bovez en Piémont, est blessé d'un coup de feu à la jambe le Chef de Bataillon Gazaignaire (ou Gazagnaire). La date est sans aucun doute fausse et il doit plutôt s'agir du 27 avril 1796 (8 floréal an IV).

Le Commandant Giraud écrit :
"Sous Ceva, le 27 avril 1796.
... Bonaparte est venu hier au bivouac de Batifolo. L'impression au premier abord est mauvaise. Son apparence chétive, son teint pâle, sa tenue peu soignée; son oeil noir, dur et perçant; ses longs cheveux coupés en oreilles de chien, et tombant derrière les oreilles ne sont pas de nature à le faire apprécier du soldat qui ne voit en lui qu'un avorton comparé à Augereau, Masséna et surtout au superbe Murat.
Cependant ce gringalet de général en chef a une manière à lui de faire la guerre; rien ne lui échappe et il entend être instruit de tous les désordres. Décidé à obtenir des généraux une répression immédiate et sévère de tous les actes délictueux, il les a mis en demeure de ramener la discipline dans la troupe sous leurs ordres. Il marche en conquérant, s'avance sans s'inquiéter du transport des subsistances qu'il fait requérir dans tous les lieux de passage, exigeant des municipalités les boeufs, les vaches et les moutons nécessaires à l'alimentation de l'armée; des contributions en argent proportionnées à la richesse des endroits.
Tous les matins, on bat la breloque dans les camps pour la distribution du pain et de la viande ; c'est la prodigalité après la disette.
Le Directoire lui-même s'en mêle; il vient de fixer, par un arrêté, la solde des officiers en numéraire :
Général en chef : cinquante livres;
Généraux de division : quarante-cinq livres;
Généraux de brigade et ordonnateurs en chef : quarante livres ;
Chefs de demi-brigades et commissaires ordonnateurs : trente-cinq livres;
Chefs de bataillon : trente livres;
Capitaines : vingt-cinq livres;
Lieutenants : vingt livres;
Sous-lieutenants : quinze livres ;
Sergents majors : sept livres ;
Sergents et fourriers : six livres ;
Caporaux : cinq livres ;
Soldats : quatre livres
" (Carnet de campagne du Cdt Giraud).

Colli ne réussit pas davantage à se maintenir à Fossano. Le roi de Sardaigne, effrayé, conclut l'armistice de Chérasco (28 avril) qui nous livrait le passage du Pô à Valence et mettait l'armée piémontaise hors de cause.

"Immédiatement après cette affaire, les 2e et 3e bataillons de la 69e demi-brigade se portèrent sur Fossano avec la division. Le 1er bataillon reçut ordre de se rendre à Ceva pour y relever la brigade du général Rusca. Deux jours après, il fut conclu un armistice entre les troupes du roi de Sardaigne et l'armée française. Cet armistice produisit successivement un traité de paix entre les deux puissances" (Rapport de Dalons).

Le Commandant Giraud écrit :
"Godogno, le 20 floréal an 4e (9 mai 1796).
... Le roi de Sardaigne effrayé concluait l'armistice de Cherasco (28 avril) qui nous livrait le passage du Pô, à Plaisance, et mettait l'armée piémontaise hors de cause.
Le bataillon de Ceva et les deux bataillons de Fossano, quittèrent alors leurs cantonnements pour rallier le gros de l'armée ...
" (Carnet de campagne du Cdt Giraud).

Le 28 avril 1796 (9 floréal an IV), une lettre est expédiée, par ordre du Général en Chef, depuis le Quartier général à Cherasco au Général Serurier : "Le général Serurier partira demain matin, 10 floréal, avec les troupes désignées dans l'instruction jointe ... Il résulte de ces dispositions que le général Sérurier se mettra en marche demain pour Cherasco, avec ... la 19e demi-brigade de bataille ..." (Correspondance de Napoléon, t.1, lettre 264). Rappelons que la 19e de Bataille va devenir la 69e.

Armée d'Italie, composition, et effectifs, 29 avril 1796 - 10 floréal an IV (après Cherasco)
Général en chef : Général Bonaparte
Corps de Bataille
4e Division : Général Sérurier
Future 69e Demi-brigade : 3200 hommes

In : F. Bouvier "Bonaparte en Italie, 1796"

Bonaparte a été frappé de la force de résistance que les Bataillons de Grenadiers sardes ont déployée dans les divers combats, de leur valeur incontestablement supérieure à celle du reste des troupes piémontaises. Il a pu juger également de l'efficacité de ses propres têtes de colonne qui lui ont, en plusieurs circonstances, valu la victoire. Aussi, dès le 28 avril (Ordre du jour - Arch. G.), prescrit-il d'étudier la formation, dans chaque Division, de Bataillons de Grenadiers et de Carabiniers à l'aide des Compagnies d'élite prélevées dans toutes les Demi-brigades. Chacun de ces Bataillons doit être fort de six Compagnies à l'effectif de 100 hommes. Formée de soldats éprouvés, encadrée, enlevée par des Officiers d'élite, cette troupe va constituer une avant-garde d'une solidité et d'une vigueur incomparables, dont l'exemple devait échauffer les plus timides.

"Le 11 floréal, le bataillon qui était à Céva et les deux qui étaient à Fossano se mirent en marche pour rejoindre l'armée qui avait déjà fait des progrès rapides; ils se réunirent le 13 (2 mai) à Alba ..." (Rapport de Dalons).

Le Commandant Giraud écrit :
"Godogno, le 20 floréal an 4e (9 mai 1796).
... Le 13 floréal (2 mai), ils
(les trois Bataillons) étaient réunis à Alba, pour de là gagner Plaisance ..." (Carnet de campagne du Cdt Giraud).

Le 3 mai, Bonaparte donne ses ordres pour que les Bataillons de Grenadiers et de Carabiniers soient aussitôt formés.

Le 5 mai, les Bataillons de Grenadiers et de Carabiniers sont réunis en un Corps d'avant-garde, sous les ordres d'un valeureux Officier, le Général Dallemagne, qui vient de rejoindre l'armée. On lui donne pour Chef d'Etat-major l'Adjudant général Lanusse, et pour commander les Grenadiers, le Chef de Brigade Lannes ; tous deux se sont signalés par leur bravoure entraînante dans les combats de Dego.

Le 1er Bataillon de Grenadiers est formé des Compagnies des 45e et 69e (Division Sérurier - Etat de situation du 8 mai, 19 floréal : Arch. G. - cité par F. Bouvier). Le Corps d'élite devait se rassembler le même jour au bourg de Casteggio, mais le 1er Bataillon n'étant pas prêt ne rejoint Casteggio que le 7.

Armée d'Italie, composition, et effectifs, 8 mai 1796 - 19 floréal an IV (lors de la marche sur Plaisance)
Général en chef : Général Bonaparte
Avant-garde : Général Dallemagne
3e Bataillon de Grenadiers à 6 Compagnies (45e et 69e Demi-brigades) : 600 hommes
Corps de Bataille
4e Division : Général Sérurier
Future 69e Demi-brigade : 2700 hommes

In : F. Bouvier "Bonaparte en Italie, 1796"

Le Commandant Giraud écrit :
"Godogno, le 20 floréal an 4e (9 mai 1796).
... Plaisance, où ils
(les trois Bataillons) rallièrent la division Serrurier le 20 floréal (9 mai).
A cette date, nous avions déjà 30,000 hommes au-delà du Pô. Aujourd'hui, nous nous reposons à Codogno. Combien ce repos durera-t-il? Nous l'ignorons
" (Carnet de campagne du Cdt Giraud).

"Un armistice ayant été conclu entre les troupes sardes et l'armée française, la 69e se mit en marche le 30 avril, et arriva le 9 mai à Plaisance" (Historique de la 69e demi-brigade d'infanterie de ligne, ancienne 19e de bataille, rédigé par le chef de brigade Barthémy, sur l'ordre du général en chef Bonaparte, après les campagnes de 1796-1797; Archives de la Guerre).

Bonaparte, débarrassé du Piémont, peut alors tourner tous ses efforts contre Beaulieu. Celui-ci, pour couvrir Milan, nous attend à Lomello, devant le pont de Valence. Mais Bonaparte le gagne de vitesse : il achemine en hâte sur Plaisance ses divisions par le défilé de la Stradella, passa le Pô à Plaisance et débouche sur les derrières de l'ennemi.

Pendant ce temps, Beaulieu, menacé sur ses communication, a abandonné successivement les lignes de l'Agogno, du Tessin, de l'Adda (Lodi) et se repliait sur le Mincio. Il est battu à Lodi le 10 mai 1796.

- Prise de Pizzighettone (12 mai 1796 - 23 floréal An IV)

"... et (les trois Bataillons) firent ensuite des marches forcées avec la division, qui arriva à Plaisance le 20 floréal. Nos trois compagnies de grenadiers furent joindre l'avant-garde de l'armée à Pizzighettone (sur l'Adda) et participèrent à la prise de la forteresse" (Rapport de Dalons).

Le 13 mai, l'avant garde et le Général Dallemagne sont laissés dans la place de Pizzighettone.

"Le lendemain, la demi-brigade passa le Pô et bivouaqua un jour sur les bords de ce fleuve" (Rapport de Dalons).

Le 19 mai 1796 (30 floréal an IV), une lettre est expédiée, par ordre du Général en Chef, depuis le Quartier général à Milan au Général Augereau : "... le général Augereau est prévenu que la compagnie auxiliaire de la 19e demi-brigade a l'ordre de se rendre à Pavie pour y tenir garnison ..." (Correspondance de Napoléon, t.1, lettre 457).

Par ailleurs, l'amalgame des Demi-brigade d'Infanterie touche à sa fin; quelques jours plus tard, elles prennent par tirage au sort le nouveau numéro sous lequel elles vont désormais servir (ordres du jour de Berthier, du 23 et du 26 mai (Arch. G.) cités par F. Bouvier). Ce tirage au sort a lieu le 26 mai (7 prairial) en présence de Berthier et de l'Etat-major par des Officiers de chaque Demi-brigade. Le Procès-verbal de l'Adjudant général Vignolle, signé par les Chefs de Bataillon Perreimond, de la 19e ; Goujon, de la 20e ; les Capitaines Faure, la Jonquière, de la 39e ; Méresse, de la 70e; Molleau de la 69e ; Giraud, de la 99e etc., etc., et par les Adjoints Ballet, Bertrand et Baurot (pièce classée au 29 mai, Arch. G.), atteste que la 19e devient la 69e. Le Général en chef là-dessus ordonne qu'à compter du lendemain 8 prairial (27 mai), les Demi-brigades ne porteront plus que leurs nouvelles dénominations.

Beaulieu, battu à nouveau à Borghetto (30 mai 1796), cède le passage du Mincio, et, remontant l'Adige, se retire en hâte vers le Tyrol; Bonaparte ne peut songer à l'y suivre, la faiblesse de l'armée française ne lui permettant pas de pousser plus loin ses succès en laissant sur ses derrières la grande place de Mantoue et une population hostile. L'armée vient donc border l'Adige et la rive sud du lac de Garde pour couvrir le siège de Mantoue, qui est désormais son objectif, siège assuré par une Division.

- Blocus de Mantoue

"La 69e fut se reposer ensuite quelques jours à Codogno, revint encore à Plaisance, passa derechef le Pô et marcha, dans les premiers jours de prairial, avec la division, à la poursuite de l'armée autrichienne. Il ne se passa rien d'intéressant pendant cette marche. Nos grenadiers rentrèrent à la demi-brigade, à Valeggio, le 13 prairial" (Rapport de Dalons).

"Elle franchit le Pô le 10, gagna Codogno, revint à Plaisance, repassa le fleuve, et se mit à la poursuite de l'armée autrichienne" (Historique de la 69e demi-brigade d'infanterie de ligne, ancienne 19e de bataille, rédigé par le chef de brigade Barthémy, sur l'ordre du général en chef Bonaparte, après les campagnes de 1796-1797; Archives de la Guerre).

Le 1er juin 1796 (13 prairial an IV), les dispositions du Général en Chef sont expédiées, depuis le Quartier général à Peschiara aux Divisions de l'armée; la 19e demi-brigade de Ligne (sic) devient la 69e; elle demeure à la Division Serurier, avec un effectif de 2700 hommes, stationnés à Goito (Correspondance de Napoléon, t.1, lettre 540).

"Pendant qu'une partie de l'armée marchait sur Peschiera et Vérone, la division Sérurier reçut ordre de se porter le 14 sur Mantoue. Elle longea le Mincio, passa à Goïto et arriva le même jour à Marmirolo. Le 15, elle fut en reconnaissance jusqu'auprès de Mantoue, et vint prendre le lendemain ses positions devant cette place. Les 1er et 2e bataillons eurent leur emplacement au château de la Favorite et 3e bataillon au faubourg Saint-Georges" (Rapport de Dalons).

"... poussa, le 3, une reconnaissance sous les murs de Mantoue, et s'établit le 4 devant cette place. Elle prit part aux travaux de tranchée à la Favorite, à Saint-Georges, à Pietolo, et subit toute l'influence des exhalaisons du lac" (Historique de la 69e demi-brigade d'infanterie de ligne, ancienne 19e de bataille, rédigé par le chef de brigade Barthémy, sur l'ordre du général en chef Bonaparte, après les campagnes de 1796-1797; Archives de la Guerre).

Le 12 juin 1796 (24 prairial an IV), une lettre est expédiée, par ordre du Général en Chef, depuis le Quartier général à Pavie au Général Serurier : "Le général Serurier est prévenu que le général Augereau a des ordres pour partir, avec les troupes de sa division, le 28 de ce mois, et de se porter sur Bologne. En conséquence, il reste seul chargé du blocus de Mantoue, ayant à ses ordres la 18e demi-brigade de bataille, la 19e idem (sic) ..." (Correspondance de Napoléon, t.1, lettre 620).

"... Ce dernier bataillon (le 3e) fut, peu de jours après, relevé par le premier, et se porta au camp de Belfiore, près Cérèse, où il était sous les ordres du général Dallemagne ... " (Rapport de Dalons).

Le 7 juillet 1796 (19 messidor an IV), une lettre est expédiée, par ordre du Général en Chef, depuis le Quartier général à Roverbella au Général Serurier : "Le général Serurier fera toutes les dispositions nécessaires pour attaquer, le 22 au soir, les ouvrages avancés de Mantoue, du côté de la porte de Cerese, suivant le projet qui lui a été communiqué par le général en chef, lorsqu'il est venu au quartier général. L'artillerie commencera dès demain à faire les travaux nécessaires.
Le général Serurier aura pour cette opération, indépendamment des pièces d'artillerie de sa division, trois pièces de 8, et trois obusiers de l'artillerie légère, et la 19e demi-brigade de bataille
(sic) ..." (Correspondance de Napoléon, t.1, lettre 731).

Le 10 juillet 1796 (22 messidor an IV), une lettre est expédiée, par ordre du Général en Chef, depuis le Quartier général à Porto-Legnano au Général Serurier : "Le général Serurier est prévenu qu'il continue à commander le siège de Mantoue, ayant sous ses ordres les 19e, 45e et 69e demi-brigade de batailles (sic) ..." (Correspondance de Napoléon, t.1, lettre 620). Si ici, il s'agit effectivement des Demi-brigades de Bataille, la 19e correspond à la 69e nouvelle, la 45e à la 19e nouvelle, et la 69e à la 18e (encore appelée 18e de Bataille dans les dispositions du 1er juin 1796 (13 prairial an IV - lettre 540). Tout cela ne facilite guère les choses !

"... Ce bataillon (le 3e) a assisté, le 30 messidor (l8 juillet) à l'attaque de l'Isle, où il a eu cinq hommes tués. La demi-brigade a eu sa part aux travaux de tranchée, soit à la Favorite, soit à Saint-Georges, soit à Piétole. Ces travaux pénibles n'ont pas peu contribué à l'écraser; elle a été désolée par les maladies qu'occasionnaient les exhalaisons fétides du lac" (Rapport de Dalons).

Cependant, un orage s'est formé dans le Tyrol. Une armée autrichienne, commandée par Wurmser, supérieure en nombre à la nôtre, allait en déboucher sur deux colonnes de part et d'autre du lac de Garde : l'une, aux ordres de Quasdanovich, par la rive occidentale du lac de Garde; l'autre, la principale, par la rive orientale.

Le 29 juillet leurs avant-gardes se heurtent à nos premiers postes. Masséna est rejeté du plateau de Rivoli, et Sauret bousculé à Salo. Les communications de l'armée sont coupées, la situation est critique.

Ce jour là, le Commandant Giraud écrit :
"Château de la Favorite, 11 thermidor
an 4e (29 juillet 1796).
Beaulieu menacé dans ses communications a abandonné successivement les lignes de l'Agogno, du Tessin, de l'Adda et se replie sur le Mincio. Battu à Borghetto, il a cédé le passage du Mincio et remonte l'Adige. Buonaparte ne peut s'aventurer plus loin, en laissant sur ses derrières une place aussi forte que Mantoue et une population hostile.
La division Serrurier est chargée d'investir la forteresse de Mantoue et d'en faire le siège. A cet effet, mon bataillon a été dirigé sur le château de la Favorite, le 2e sur le camp de Belfior, près de Sorèze et le 3e sur le Faubourg Saint-George.
Wurmser et Buonaparte entament une partie de piquet clans laquelle ce dernier a fait son adversaire capot.
Au début de ce chassé-croisé, Serrurier dut abandonner Mantoue, enclouer ses affûts, noyer ses poudres pour se porter contre Quasadovich qui descendait du Tyrol par la rive occidentale du lac de Garde. Mais Buonaparte amuse Wurmser au passage du Mincio, et le moment n'est pas éloigné où il lui passera sur le corps
" (Carnet de campagne du Cdt Giraud).

Bonaparte n'hésite pas à abandonner le siège de Mantoue et à rallier ses divisions dispersées en demi-cercle autour de la place afin de porter toutes ses forces contre Quasdanovich, tandis qu'il amuse Wurmser au passage du Mincio.

Le 1er août, les Divisions ont atteint la Chiese et le Général en chef décide de se porter sur Brescia pour rouvrir la route de Milan.

La division Augereau se met en bataille et prend ses dispositions pour repousser l'ennemi des hauteurs de Monte-Chiaro. Pourailly s'empare de Ponte-San-Marco.

Augereau apprend par quelques paysans que les Autrichiens vont évacuer Brescia; il résout de les joindre : il se met à la tête de sa cavalerie et arrive aux portes de la ville, comme la colonne ennemie en sort. Il la charge jusqu'au pied des montagnes et rentre dans Brescia.

"Dans la nuit du 13 au 14 thermidor, on leva précipitamment le siège devant Mantoue, les 1er et 2e bataillons de la 69e faisant partie de la subdivision du général Pelletier effectuèrent leur retraite sur Goïto, où ils se réunirent à une partie de la division du général Augereau; on se mit ensuite en marche après quelques heures de repos et l'on arriva vers le soir à Castiglione, d'où les colonnes partirent dans la nuit pour se rendre à Monte-Chiaro (sur la Chièse), où elles arrivèrent le 15 au point du jour" (Rapport de Dalons).

"Le siège ayant été brusquement levé dans la nuit du 31 juillet au 1er août, les deux premiers bataillons, commandés par le général Pelletier, se replièrent sur Goïto, firent une courte halte, et arrivèrent le soir même à Castiglione. Ils s'arrêtèrent à peine dans cette ville. Ils reprirent leur mouvement dès que la nuit fut close, et gagnèrent Montechiaro où ils furent rendus à la pointe du jour" (Historique de la 69e demi-brigade d'infanterie de ligne, ancienne 19e de bataille, rédigé par le chef de brigade Barthémy, sur l'ordre du général en chef Bonaparte, après les campagnes de 1796-1797; Archives de la Guerre).

Bonaparte est donc momentanément débarrassé du corps de Quosdanovitch, le plus menaçant. Il lui faut se retourner contre l'armée principale. Mais il hésite à livrer bataille : "La victoire est d'autant plus certaine que les troupes ne respirent que pour se battre", lui dit Augereau. Il cède à ses instances et, à la vue de l'entrain endiablé des troupes, il décide l'attaque générale pour le 3 août (16 thermidor).

Le 2 août 1796 (15 thermidor an IV), est expédié par ordre du Général en Chef, depuis le Quartier général à Brescia, la nouvelle composition des Division de l'Armée : "Général Augereau : 4e, 45e et 51e demi-brigade de ligne, 1er et 2e bataillon de la 69e et la 17e demi-brigade d'infanterie légère.
Les généraux de brigade employés dans sa division seront les généraux Robert, Pelletier et Beyrand. Il placera ces trois généraux ainsi qu'il le jugera à propos ...
Général Serurier : ... 3e bataillon de la 69e ...
" (Correspondance de Napoléon, t.1, lettre 822).

"C'est là (à Monte-Chiaro) que le général en chef vint passer la revue de ses troupes ; c'est là qu'il s'assura par lui-même du peu de dispositions qu'elles avaient pour la retraite, et du désir dont elles brûlaient de réprimer l'orgueil d'un ennemi qui se croyait déjà victorieux parce qu'il avait obtenu quelques légers avantages. Son génie actif sut mettre à profit ces heureuses dispositions : les ordres sont donnés, l'armée française, oubliant ses souffrances et les fatigues occasionnées par les marches qu'elle vient de faire, se met en marche dans la nuit du 15 au 16 thermidor (2-3 août) et arrive, au point du jour, dans une vaste plaine peu éloignée de Castiglione" (Rapport de Dalons).

"C'est là que le général en chef vint passer la revue des troupes, c'est là qu'il s'assura par lui-même de la répugnance qu'elles avaient pour la retraite, et du désir de combattre qui les animait. Ces heureuses dispositions sont mises à profit ; les ordres courent, l'armée oublie ses fatigues, et, le 16, avec le jour, elle se déploie dans la vaste plaine de Castiglione" (Historique de la 69e demi-brigade d'infanterie de ligne, ancienne 19e de bataille, rédigé par le chef de brigade Barthémy, sur l'ordre du général en chef Bonaparte, après les campagnes de 1796-1797; Archives de la Guerre).

- Bataille de Castiglione (figure au drapeau) (3 août 1796 - 16 thermidor an IV)

La division, composée des 4e, 51e, 69e, 45e Demi-brigades, doit quiter Brescia pour se rendre à Monte-Chiaro. Elle en part le 16, à la pointe du jour, pour débusquer les Autrichiens de Castiglione-Delle-Stiviere, tandis que Masséna se dirige sur Lonato et Sauret sur Salo.

Le 3e Bataillon de la 69e, soutenu par le 22e Régiment de Chasseurs, s'avance dans la plaine, les 1er et 2e Bataillons et la 45e, aux ordres de Pelletier, forment la colonne de gauche, avec mission de déborder le flanc droit de l'adversaire.

Les grenadiers, réunis sous le commandement de l'Adjudant-général Verdier, attaquent le château qui, situé sur un rocher aride et dominant la ville, tient les Français sous un feu terrible. Us s'en emparent sans avoir tiré un seul coup de fusil.

Comme la ville résiste toujours, Augereau donne aux troupes du général Beyrand l'ordre de s'en emparer. L'attaque, dès le début, est acharnée, mais ces héros ont juré de vaincre; au pas de charge, le bourg est enlevé. L'ennemi reforme ses colonnes; un nouvel effort l'oblige, une seconde fois, à la retraite.

Augereau dirige sa dernière réserve sur le pont de Castiglione, pendant que Pelletier prend possession du château et garde les hauteurs. Electrisées par les succès remportés, les colonnes françaises forcent le pont et obligent la division Liptay, avant-garde de Wurmser, à se replier.

La bataille finit avec le jour, les soldats n'ont plus de forces, ils tombent, accablés de lassitude; par une chaleur excessive, ils n'ont pu trouver une goutte d'eau de toute la journée.

"Déjà nos tirailleurs sont aux prises avec l'ennemi ; sur-le-champ, les colonnes se déploient, se forment en bataille et marchent au pas de charge. La division du général Augereau est à la droite, et la subdivision commandée par le général Pelletier (dont la 69e) est à la gauche. Le combat s'engage, l'ennemi est complètement battu et repousé sur tous les points; il est forcé d'abandonner la ville; il se replie sur les hauteurs; résiste vivement dans la soirée et se retire néanmoins pendant la nuit dans le plus grand désordre. La 69e a été dans cette journée ce qu'elle avait été à Mondovi ; sa perte a été cependant moins considérable : elle a eu 5 hommes tués et 26 blessés; les capitaines Adrian, Giraud, Lavagne, lieutenant Dalidon, ont été en outre blessés; le premier est mort des suites de ses blessures" (Rapport de Dalons).

"Les tirailleurs s'engagent presque aussitôt, les colonnes se développent, se forment, s'ébranlent au pas de charge. La division du général Augereau tient la droite, la brigade commandée par le général ... est à la gauche. Le feu s'ouvre : l'ennemi est battu sur tous les points, et obligé d'évacuer la ville. Il se replie sur les hauteurs, résiste vivement toute la soirée, et se retire en désordre pendant la nuit.
La 69e fut dans cette journée ce qu'elle avait été à Mondovi. Ses pertes cependant furent moins considérables. Elle eut 5 hommes tués et 21 blessés. Les capitaines Andréan et Giraud, les lieutenants Lavergne et Dalidon furent atteints de plusieurs coups de feu. Le premier mourut des suites de sa blessure
" (Historique de la 69e demi-brigade d'infanterie de ligne, ancienne 19e de bataille, rédigé par le chef de brigade Barthémy, sur l'ordre du général en chef Bonaparte, après les campagnes de 1796-1797; Archives de la Guerre).

Les Lieutenants Giraud, André (sic - mort le 16 vendémiaire an V à Mantoue) et Lavagne, sont blessés le 16 thermidor an IV (3 août 1796) à Castiglione.

- 2e Bataille de Castiglione

Quasdanovich a été complètement écrasé à Salo, Lonato, etc. (3-4 août); Bonaparte détache Augereau au devant de Wurmser, qui est arrêté puis battu à son tour à Castiglione.

"Le 17, la demi-brigade reçut l'ordre de quitter les hauteurs où elle avait passé la nuit pour venir se reposer à Castiglione. Le même jour, le 3e bataillon vint la rejoindre.
Le 18, elle marcha avec l'armée et arriva le soir aux environs de Borghetto, où elle bivouaqua. L'ennemi occupait alors les hauteurs de Valeggio; mais il jugea à propos de les évacuer pendant la nuit
" (Rapport de Dalons).

"Le 17, la demi-brigade descendit à Castiglione où elle fut ralliée par son 3e bataillon, et suivit le lendemain le mouvement de l'armée. Elle se porta sur Borghetto ..." (Historique de la 69e demi-brigade d'infanterie de ligne, ancienne 19e de bataille, rédigé par le chef de brigade Barthémy, sur l'ordre du général en chef Bonaparte, après les campagnes de 1796-1797; Archives de la Guerre).

La 69e parait avoir été maintenue dans cette journée, la plus importante de la 1re campagne contre Wurmser, en seconde ligne de la division Augereau, avec la 45e.

Les drapeaux pris dans les journées de Castiglione font présentés au Directoire par le jeune Capitaine Dutaillis, alors Aide-de-camp du Général Berthier : "Brave guerrier, s'écrie le président, retournez auprès de vos compagnons, dites-leur que la reconnaissance nationale est égale à leurs services et qu'ils peuvent compter sur la gratitude de leurs concitoyens, autant que sur l'admiration de la postérité".

Bonaparte, dans son ordre du jour daté de Milan, l'avait bien proclamé : "... Vous rentrerez alors dans vos foyers et vos concitoyens diront en vous montrant : Il était de l'armée d'Italie !".

- 2e siège de Mantoue

Après Castiglione, Wurmser se retire sur Trente. Bonaparte reprend le blocus de Mantoue avec les troupes qui y ont été précédemment affectées. Il replace les autres Divisions en observation sur l'Adige et les deux rives du lac de Garde contre le Frioul et le Tyrol.

"Le 19, la demi-brigade dirigea sa marche sur Peschiera, se porta successivement sur Vérone, revint devant Mantoue; resta quelques jours à Marmirolo, se porta de là à Borgoforte puis a Saint-Martin et Marcaria, d'où elle partit dans les premiers jours de vendémiaire pour venir occuper près de Mantoue les postes de Saint-Georges, Banconi et Prada" (Rapport de Dalons).

"... Peschiera, Vérone, revint devant Mantoue, resta quelques jours à Marmirolo, passa de là à Borgoforte, à Saint- Martin, à Mercarin, d'où elle alla s'établir à Saint-Georges, à Bancoli, à Prada" (Historique de la 69e demi-brigade d'infanterie de ligne, ancienne 19e de bataille, rédigé par le chef de brigade Barthémy, sur l'ordre du général en chef Bonaparte, après les campagnes de 1796-1797; Archives de la Guerre).

Le Commandant Giraud écrit :
"Ambulance de Castiglione le 20 thermidor an 4e (7 août 1796).
A la bataille du 16 thermidor, j'ai été blessé à la cuisse gauche d'un coup de feu qui n'a fait que traverser les chairs : c'est le baptême du sang.
Nous avions quitté Mantoue dans la nuit du 13 au 14 thermidor (31 juillet-1er août). Le 15 on était à Montechiaro, où le général en chef vint nous passer en revue. Un enthousiasme indescriptible régnait dans les rangs de la troupe. Pour la première fois, on acclamait ce petit bonhomme, aux allures froides et si peu engageantes. Pas un de ses muscles ne trahissait la satisfaction de voir combien ses troupes brûlaient du désir de réprimer l'orgueil d'un ennemi qui se croyait déjà victorieux, parce que le siège de Mantoue avait été levé. Buonaparte avait l'oeil; son génie sut mettre à profit ses heureuses dispositions.
Dès lors, l'armée française oubliant ses souffrances et les fatigues essuyées par les marches forcées de ces derniers jours s'ébranla dans la nuit du 15 au 16 thermidor (2-3 août), et arriva au point du jour dans la vaste plaine qui précède Castiglione. Nos tirailleurs se heurtent à l'ennemi ; les colonnes qui les suivent se déploient, la division Augereau à droite, la brigade Guien de la division Serrurier à gauche.
La 69e demi-brigade défile devant Buonaparte. Précisément, dans ce moment-là, arrivaient en sens inverse, quelques canonniers sans leurs pièces. «Ces bougres-là vous ont pris vos canons, dis-je au brigadier qui semblait les commander; nous allons vous les rendre... » Et, tambour en tête, nous nous précipitons en avant, au pas de charge ; une volée de balles m'arrête dans ma course; je tombe. Deux de mes soldats me ramassent et me portent à l'ambulance. A partir de ce moment-là, soit fatigue, soit épuisement, je fermai les yeux. Lorsque je les rouvris j'étais installé dans un bon lit; dans un large et vaste corridor d'une abbaye quelconque, haut de voûte et percé de longues fenêtres ogivales donnant sur un jardin aux grands arbres, où gazouillaient des pinsons et des rouges-gorges.
Un joli réveil pour un lendemain de victoire ! ...
Jamais peut-être on n'a fait une guerre plus active, plus meurtrière que celle que nous faisons depuis deux mois. L'armée ennemie n'existe, pour ainsi dire plus ; ses débris coupés et sans retraite possible se sont réfugiés dans Mantoue avec Wurmser. Ah ! le moral est affecté chez l'Autrichien. Encore une victoire comme celle de Castiglione et nous sommes maîtres de toute la haute Italie.
Les légions romaines faisaient, dit-on, vingt-quatre milles par jour; nos soldats en ont bien fait trente et se sont battus presque chaque jour dans l'intervalle.
Le chirurgien-major qui me soigne m'assure que dans un mois, ma blessure sera fermée et que je serai prêt à recommencer. Si cet esculape a dit vrai, je demanderai une permission de six décades pour aller embrasser mes soeurs qui trouveront en moi, un soldat au teint bruni, laissant quelquefois échapper un juron, mais galant comme un grenadier et conservant toujours pour elles, malgré les dehors d'un rustre, le coeur et l'amitié d'un frère
" (Carnet de campagne du Cdt Giraud).

Le Lieutenant Giraud blessé à Castiglione est évacué sur son dépôt, qui est à Toulon, pendant que la 69e Demi-brigade est détachée de la Division Augereau, pour faire le siège de Mantoue.

Bonaparte est cependant mis au courant de l'offensive de Moreau sur le Rhin. Dans le but de lui donner la main, il se porte sur Trente. De son côté, Wurmser rassemble une nouvelle armée et fait une nouvelle tentative. Il débouche du Tyrol par la vallée de la Brenta, pour gagner le bas Adige, pendant que son lieutenant Davidovich doit descendre le fleuve, de Trente sur Rivoli.

Mais Bonaparte a devancé son offensive : il refoule Davidovich et lui fait évacuer Trente. Il laisse ensuite Vaubois en face des débris de Davidovitch, refoulé le long de l'Adige, et se jette à la poursuite de l'armée principale, suivant hardiment la vallée de la Brenta sur les derrières de Wurmser.

Wurmser est battu Primolano et à Bassano; il hâte sa marche sur Mantoue, qu'il débloque. Enfin, le 15 septembre 1796 (29 fructidor an IV), Bonaparte le chasse, par les combats de la Favorite et de Saint-Georges, des glacis où il avait espéré se maintenir et le force à rentrer dans la place et à s'y enfermer.

"A cette époque, la demi-brigade se trouvait considérablement affaible par les maladies; elle eut part à l'affaire du 29 fructidor (15 septembre) au moyen d'un détachement de 400 bommes, commandé par le chef de bataillon Vincent. Ce détachement donna à la Favorite, sous les ordres du général Sahuguet; une partie de la colonne paraissait ébranlée, ce détachement arrive à propos, rallie les fuyards, ranime leur courage, et l'ennemi se voit bientôt obligé de rentrer précipitamment dans la place.
La perte de cette journée consiste en cinq hommes blessés et deux tués. Le capitaine Raynaud a été aussi blessé
" (Rapport de Dalons).

"Cruellement décimée par les maladies, elle ne put mettre en ligne que 400 hommes à l'affaire du 15 septembre. Mais ce détachement si faible n'en rendit pas moins un service signalé. Il rallia les troupes qui commençaient à fuir, il leur rendit courage, et la colonne tombant de tout son poids sur les Autrichiens les refoula dans la place. Le détachement eut 5 blessés et 2 morts" (Historique de la 69e demi-brigade d'infanterie de ligne, ancienne 19e de bataille, rédigé par le chef de brigade Barthémy, sur l'ordre du général en chef Bonaparte, après les campagnes de 1796-1797; Archives de la Guerre).

Le Capitaine Renaud (sic) est blessé.

Le 16 septembre 1796 (30 fructidor an IV), Bonaparte écrit depuis son Quartier général de Due-Castelli, au Général Berthier : " ... Le général Kilmaine sera chargé du blocus des troupes ... il aura en tout la 5e demi-brigade de bataille; la 11e idem; la 12e idem; la 6e idem, la 19e idem; la 45e idem; la 69e idem ..." (Correspondance de Napoléon, t.1, lettre 1001; Correspondance générale de Napoléon, t.1, lettre 903).

Le même jour, Bonaparte écrit depuis son Quartier général de Due-Castelli, au Général Kilmaine : "L'état-major vous aura prévenu que je vous ai choisi, Citoyen Général, pour commander le blocus et le siège de Mantoue ......" (Correspondance de Napoléon, t.1, lettre 1002).

Le 24 septembre 1796 (3 vendémiaire an V), une lettre est expédiée, par ordre du Général en Chef, depuis le Quartier général à Milan au Général Kilmaine : "... il vous restera pour le blocus de Mantoue les 5e, 6e, 10e, 11e, 12e, 19e, 45e et 69e demi-brigades de bataille ..." (Correspondance de Napoléon, t.2, lettre 1022).

Le 30 septembre 1796 (9 vendémiaire an V), une lettre est expédiée, par ordre du Général en Chef, depuis le Quartier général à Milan au Général de Brigade Kilmaine : "Vous donnerez des ordres, Général, à la demi-brigade la plus faible des 19e, 45e ou 69e, pour qu'elle se porte de l'endroit où elle se trouve pour se rendre le 12 à Marcaria, et le 13 à Crémone, où elle recevra de nouveaux ordres. Le général Kilmaine m'enverra l'état de situation de la demi-brigade qu'il aura fait partir ..." (Correspondance de Napoléon, t.2, lettre 1054).

"Le 16 vendémiaire (7 octobre 1796), la garnison de Mantoue fait une sortie d'environ 3,000 hommes parmi lesquels il y avait beaucoup de cavalerie, et se porte sur le château de Prada qu'occupait le 3e bataillon, pour y opérer un fourragement. Ce bataillon est déjà cerné, mais il se défend et fait feu de tous les côtés. Le chef de bataillon Jeaunaux arrive bientôt de Banconi à la tête du second bataillon, fond avec impétuosité sur l'ennemi, le charge à la baïonnette, parvient à dégager le 3e bataillon, fait 120 prisonniers, enlève quelques chars et force l'ennemi à rentrer dans la citadelle.
Ces deux bataillons ont eu dans cette affaire deux hommes tués et trois blessés. Le lieutenant André a été aussi blessé
" (Rapport de Dalons).

"Une colonne de 3,000 hommes sort de Mantoue le 1er (sic) octobre et va fourrager autour de Prada. Le 3e bataillon est rejeté dans le château ; attaqué à vigueur, il se défend avec énergie, et cependant court risque d'être enlevé, lorsque le chef Jeanneau vient à son aide avec le 2e bataillon. Il attaque, charge les Impériaux à la baïonnette, leur fait 120 prisonniers et les refoule dans la citadelle. Il eut 2 morts et 3 blessés" (Historique de la 69e demi-brigade d'infanterie de ligne, ancienne 19e de bataille, rédigé par le chef de brigade Barthémy, sur l'ordre du général en chef Bonaparte, après les campagnes de 1796-1797; Archives de la Guerre).

Selon d'autres rapports, le 2e Bataillon était commandé par l'Adjudant-major Thirion, qui aurait enlevé 2 canons et fait 200 prisonniers.

Le 16 vendémiaire an V (7 octobre 1796), le Lieutenant André est blessé à Mantoue.

Le Grenadier Brunet, encore souffrant d'une blessure reçue à Toulon, est relevé atteint d'une balle dans la cuisse, au moment où il sautait un fossé, pour se précipiter sur une section ennemie.

Dans cette même sortie, les petits postes avancés qui se trouvaient sur la route de la citadelle à Suave, sont repoussés; le Capitaine Magne, de garde avec quarante hommes, sur le point de subir le sort des postes environnants, se renferme dans une maison isolée, s'y barricade et, quoique cerné de toutes parts, se défend avec une intrépidité extraordinaire. Vers le soir, seulement, deux compagnies viennent le dégager; les quarante braves sortent de leur fort improvisé, chargent l'ennemi, le poursuivent et lui font une centaine de prisonniers. Magne à lui seul en a fait dix-sept ! II est cité à l'ordre du jour de l'armée.

"Le 7 brumaire (28 octobre), l'ennemi opère dans la nuit, un débarquement entre Saint-Georges et Valdaro, au nombre d'environ 1,200 hommes d'élite. L'obscurité de la nuit et la crue des eaux du lac lui avaient rendu cette tentative aisée; il se présente deux heures avant le jour sous les retranchements qui sont au-devant de la porte de gauche, et essaye de grimper à travers; la garde, composée d'environ 30 grenadiers, lui oppose une vigoureuse résistance, et le contient avec ses baïonnettes. Aussitôt la garnison prend les armes; le chef de brigade donne des ordres pour renforcer tous les points susceptibles d'être attaqués, et se porte lui-même, avec le gros de sa troupe, à l'endroit où le feu était déjà engagé. On se bat vivement; l'ennemi se déconcerte et prend la fuite; aussitôt qu'il est jour, la compagnie de grenadiers fait une sortie, et ramène 122 Autrichiens, qui n'avaient pas eu le temps de s'embarquer. Nous avons perdu, dans cette affaire, le capitaine de grenadiers Crouet, le sous-lieutenant de grenadiers Millet, et un caporal qui ont été tués. L'ennemi a eu de son côté 20 blessés et 10 morts" (Rapport de Dalons).

"Le 28, un parti autrichien débarque dans la nuit entre Saint-Georges et Valdaro. L'obscurité et la crue des eaux le protègent. Il se présente devant les retranchements qui couvrent la porte de gauche et essaie de les escalader. La garde ne compte que 30 hommes, mais elle fait bonne contenance, arrête et contient les assaillants avec ses baïonnettes, et laisse à la garnison le temps de prendre les armes. L'ennemi juge, à la vigueur de la résistance, que son entreprise est manquée, et s'éloigne. Une compagnie de grenadiers se met à sa poursuite ; elle le charge sur le rivage et lui fait 122 prisonniers. Le capitaine de grenadiers Crouet, le sous-lieutenant Miliet et un caporal sont tués. Les Autrichiens ont 10 morts et 20 blessés" (Historique de la 69e demi-brigade d'infanterie de ligne, ancienne 19e de bataille, rédigé par le chef de brigade Barthémy, sur l'ordre du général en chef Bonaparte, après les campagnes de 1796-1797; Archives de la Guerre).

Le 28 octobre 1796 (7 brumaire an V), le Capitaine Crouet et le Sous-lieutenant Millet sont tués à Saint-George.

Tandis que la garnison de Mantoue, renforcée des débris de Wurmser, inquiète ainsi le corps de blocus, l'Autriche prépare activement une nouvelle tentative pour sauver la place, et l'exécution en est confiée à Alvinzy. Dans les premiers jours de novembre, ce Général débouche du Frioul avec son armée principale, tandis qu'un corps secondaire commandé par son lieutenant Davidowitch rejette Vaubois le long de l'Adige jusqu'à Rivoli.

Cette attaque, qui met un moment l'armée française dans une situation critique, échoue encore dans les marais de l'Alpon, devant le génie et l'obstination de Bonaparte (Arcole, 24, 25, 26 brumaire - 15, 16, 17 novembre).

Dans cette période difficile, on fait appel à une partie des ressources du blocus, et la garnison redouble d'efforts.

- Combat de Ronco

"Je touche à cette époque où l'armée d'Italie, attaquée par un ennemi très supérieur en nombre, est obligée de faire des prodiges de valeur pour conserver ses positions. On prend, le 20 brumaire, tous les premiers bataillons du blocus de Mantoue pour former un corps de réserve à Roverbella. Le 1er bataillon de la 69e demi-brigade est de ce nombre; il part et reçoit l'ordre de se porter partout où le besoin l'exige. En un mot, il a été pendant quinze jours en mouvement et a eu part à l'affaire de Ronco où il a perdu trois hommes" (Rapport de Dalons).

"Les Impériaux reparaissaient avec une armée formidable. Les premiers bataillons du corps de blocus se réunissent le 10 novembre et forment un corps de réserve qui s'établit à Roverbella. Celui de la 69e prend part à l'affaire de Ronco et y perd 3 hommes" (Historique de la 69e demi-brigade d'infanterie de ligne, ancienne 19e de bataille, rédigé par le chef de brigade Barthémy, sur l'ordre du général en chef Bonaparte, après les campagnes de 1796-1797; Archives de la Guerre).

Le 18 novembre 1796 (28 brumaire an V), une lettre est expédiée, depuis le Quartier général de Ronco, au Général Augereau : "Le général en chef, Citoyen Général, ordonne que votre division se mette en mouvement, le plus tôt possible, pour se porter sur Villanova, en attaquant par la droite du canal, en même temps que la division du général Masséna, qui attaque par la gauche, en suivant la chaussée. Vous vous concerterez avec le général Masséna, pour que vos divisions marchent à la même hauteur et attaquent ensemble. Le bataillon de la 69e restera avec le général Guieu à la réserve ..." (Correspondance de Napoléon, t.1, lettre 1195).

- Combat de la Favorite

"Pendant que les deux corps d'armée en sont aux prises, la garnison de Mantoue veut aussi se mettre de la partie. Elle fait, le 3 frimaire, une sortie d'environ 3,000 bommes. Elle attaque les postes de la Favorite et Saint-Antoine qui, accablés par le grand nombre, sont obligés de se replier sur Banconi; il y avait alors à la Favorite 5 compagnies du second bataillon et 100 hommes du 3e. Les lieutenants Argence et Petitfrère ont été blessés à cette affaire ainsi que 10 hommes et le citoyen Lambert, capitaine, commandant la 2e compagnie de grenadiers, qui est mort à la suite de sa blessure à Crémone. Aussitôt, le faubourg Saint-Georges est bloqué et canonné par l'ennemi, qui n'ose point cependant en tenter l'assaut. Vers le soir, les troupes de Saint-Antoine et de la Favorite, renforcées par un bataillon de grenadiers qui arrivait le même jour à l'armée, attaquent vivement l'ennemi; de son côté, une partie de la garnison de Saint-Georges fait une sortie. L'ennemi, déconcerté, prend la fuite et rentre dans la place. On le poursuis avec chaleur jusque sous les glacis de la citadelle. Peu de jours après, le 1er bataillon vient rejoindre les deux autres" (Rapport de Dalons).

"Les deux armées ne tardent pas à être aux prises. La garnison de Mantoue se met en devoir de soutenir les troupes qui cherchent à la dégager. Elle fait, le 23, une sortie des plus vives. Elle attaque les postes de la Favorite, ceux de Saint-Antoine, et les rejette sur Branconi. Elle se déploie alors autour du faubourg Saint-Georges, et le canonne sans oser cependant lui donner l'assaut. Le temps s'écoule, la nuit approche; les troupes si vivement repliées sur la Favorite et sur Saint-Antoine sont renforcées par un bataillon arrivé le jour même. Elles reprennent l'attaque et la garnison de Saint-Georges fait une sortie. L'ennemi, battu, est poussé en désordre jusque sous les glacis de la citadelle" (Historique de la 69e demi-brigade d'infanterie de ligne, ancienne 19e de bataille, rédigé par le chef de brigade Barthémy, sur l'ordre du général en chef Bonaparte, après les campagnes de 1796-1797; Archives de la Guerre).

Ont été blessés à La Favorite le 23 novembre 1796 (3 frimaire an V) les Lieutenants Petitfrère (à Saint-Georges) et Argence.

Le 25 novembre 1796 (5 frimaire an V), Miollis écrit depuis Saint-George au Général Kilmaine, commandant le blocus de Mantoue, au sujet de la journée du 23 novembre : "... Le citoyen Klais, sergent au deuxième bataillon de la soixante-neuvième demi-brigade, placé le long du lac, entre la Favorite et Saint-George, s'y défendit avec tout le sang-froid, la sagacité et le courage désirables, contre les troupes qui s'y dirigeaient avec plusieurs pièces de canon. Il les arrêta pendant plusieurs heures, ne cédant le terrain que pas à pas, leur disputant le passage de tous les fossés, profitant de tous les arbres pour faire face a l'ennemi avec les braves qu'il commandait et qui sont rentrés à Saint-George sans munitions ..." (Correspondance inédite et confidentielle de Napoléon Bonaparte, t.2 Italie).

Le 11 décembre 1796 (21 frimaire an V), Bonaparte écrit depuis son Quartier général de Milan, au Général Vaubois : "Vous voudrez bien organiser les trois demi-brigades que vous avez à Livourne, en former deux bataillons de la 69e; le 3e bataillon sera formé par les troupes qui arrivent de l'Océan et organisées à Milan ..." (Correspondance inédite et confidentielle de Napoléon Bonaparte, t.2 Italie; Correspondance de Napoléon, t.1, lettre 1002).

Après ce premier échec d'Alvinzy, les troupes françaises avaient pris leurs cantonnements d'hiver.

En janvier 1797, nouvelle tentative d'Alvinzy, à qui l'Autriche a reconstitué une armée. Son corps principal, descendant l'Adige, est battu par Bonaparte à Rivoli (14 janvier).

"Le 25 nivôse, le général divisionnaire Dumas, commandant la première division du blocus, écrit au général de brigade Miollis, commandant à Saint-Georges, pour lui donner avis que l'ennemi a passé l'Adige et qu'on doit s'attendre à avoir une affaire le lendemain; sur-le-champ, le général Miollis fait ses dispositions : il envoie deux détachements à Castellaro et Due Castelli pour observer la marche de l'ennemi" (Rapport de Dalons).

Le Caporal Colibeau, déjà blessé le 2 floréal à Mondovi, reçoit une bombe à la tête le 25 nivôse, sous Mantoue, au moment où il entraînait son escouade à l'assaut.

- Combat de Saint-George

Le lendemain 15 janvier 1797 (26 nivôse), le lieutenant de d'Alvinzy, Provera, débouchant du Frioul sur Légano, pousse sur Mantoue et essaye d'enlever aux Français le faubourg Saint-Georges. Cette attaque désespérée est soutenue par une sortie de Wurmser.

"Le 26 (15 janvier 1797), à huit heures du matin, le général Dumas écrit au général Miollis, et lui annonce que les Autrichiens ont été battus et qu'ils ont repassé précipitamment l'Adige. Chacun est prêt de se réjouir de cette heureuse nouvelle : mais cette joie n'est pas de longue durée. Vers les dix heures du matin, quelques hussards autrichiens, couverts de manteaux blancs, se présentent à une portée de fusil de Saint-Georges, sur la route de Castellaro; deux de nos grenadiers, qui étaient le long de la route, occupés à couper du bois, leur parlent, les prenant pour des dragons français; les hussards autrichiens leur disent tout doucement de se rendre prisonniers, les assurant qu'ils ne leur feraient point de mal. Les grenadiers, reconnaissant alors leur erreur, cherchent à s'esquiver, crient aux armes et s'échappent en se jetant dans les fossés; l'un d'eux évite un coup de sabre qu'on lui porte, en passant sous le ventre d'un cheval. Aussitôt le poste voisin prend les armes; les hussards se retirent. On bat la générale, la troupe est prête en un instant. Le général Miollis dispose tout pour une vigoureuse défense, on découvre bientôt une colonne considérable d'infanterie et de cavalerie; c'était la division du général Provera.
Ce général envoie un de ses aides de camp, en parlementaire, pour sommer la place de se rendre dans cinq minutes. Le général Miollis lui fait répondre qu'il ne sait que se battre. Aussitôt, une grêle de bombes et de boulets tombe sur Saint-Georges; la ville de Mantoue se met de la partie, et nous sommes entre les deux feux. Nos soldats restent immobiles sur les remparts. Bientôt les 7e et 8e compagnies du second bataillon, détachées à une ferme, à un mille de Saint-Georges, sur le chemin de Formigosa, sont vivement attaquées; elles résistent pendant quelque temps, et se replient, en se battant, sur le 3e bataillon, qui était à Valdaro. Ce bataillon, commandé par le capitaine Pascal aîné, et ces deux compagnies n'hésitent point d'effectuer leur retraite sur Saint-Georges; ils marchent pendant une heure au pas de charge, à travers les colonnes ennemies, se frayent un passage avec leurs baïonnettes, font 60 prisonniers et pénètrent dans Saint-Georges à l'aide d'une compagnie de grenadiers que le général Miollis leur envoie pour les soutenir. Ils amènent avec eux la pièce de canon qu'ils avaient à Valdaro. La canonnade ne se ralentit point de toute la journée. La garnison de Mantoue essaye de lever le pont-levis pour tenter une sortie; un coup de canon l'oblige à le baisser bien vite. Nos soldats paraissent indignés de ce que l'ennemi n'ose point tenter un assaut. La nuit vient; le feu cesse; notre communication avec la Favorite n'était point interceptée. Le général Dommartin arriva dans la nuit à Saint-Georges et nous annonça du renfort.
Le lendemain
(16 janvier), la fusillade commence au dehors, deux heures avant le jour. D'un côté, une partie de la division Masséna et la 57e demi-brigade étaient aux prises avec la division de Provera; et, de l'autre, toute la ligne du blocus depuis Prada jusqu'à Saint-Georges en était aux mains avec les troupes sorties de Mantoue. Six compagnies du second bataillon étaient à la Favorite ; elles se sont battues pendant quelque temps à la baïonnette.
Aussitôt qu'il est jour, le général Miollis ordonne deux sorties, l'une par la porte de la Glacière et l'autre par celle qui conduit à Formigosa; la première, composée de 200 hommes, et la deuxième de 300. Ces 500 hommes fondent avec impétuosité sur l'ennemi. Provéra ne sait plus qu'en penser; il se voit attaqué par ceux mêmes qu'il assiège; il se voit cerné de toutes parts et demande à capituler avec le général commandant à Saint-Georges : on adhère à sa proposition et la capitulation qui a lieu porte avec elle l'empreinte de la loyauté française.
La 69e demi-brigade a eu, dans la journées des 26 et 27 nivôse, 10 hommes tués et 27 blessés. Les citoyens Dubois, Seguin et Marton, sous-lieutenants, ont été en outre blessés. On a repris, lors de la capitulation, le détachement de Castellaro, qui avait été fait prisonnier en entier, ayant été enveloppé par l'ennemi, ainsi que quelques hommes du 3e bataillon, qui avaient été pris la veille en traversant la colonne autrichienne.
Le détachement qui avait été envoyé à Due Castelli s'était replié sur Sainte-Lucie
" (Rapport de Dalons).

"Le 14 janvier 1797, sur la nouvelle que l'ennemi a passé l'Adige, la demi-brigade porte des détachements à Castillar et à Due-Castelli. Le 15, des hussards ennemis, couverts de manteaux blancs, se présentent sur la route de Castillar. Deux grenadiers de la 69e, occupés à faire du bois, les prennent d'abord pour des dragons français; mais revenus bientôt de leur erreur, ils s'échappent, se jettent dans les fossés, et n'évitent les coups de sabre qu'en passant sous le ventre des chevaux. Témoin de cette agression, le poste prend les armes et la générale se fait entendre. Mais une colonne considérable d'infanterie et de cavalerie débouche en même temps qu'un officier vient sommer la place d'ouvrir ses portes. Miollis repousse une proposition semblable. Provera ouvre l'attaque et inonde Saint-Georges de projectiles. Mantoue tonne à son tour et la garnison se trouve entre deux feux. Les soldats de la 69e restent immobiles sur les remparts, mais deux compagnies détachées sur la droite de Formiglia sont vivement ramenées sur Valdero. Elles se groupent, se réunissent, s'avancent au pas de charge à travers les colonnes ennemies, et entrent dans Saint-Georges avec leur pièce qu'elles ont sauvée. La canonnade continue, mais la nuit survient et le feu cesse.
Le lendemain, il recommença deux heures avant le jour. D'un côté, une partie de la division Masséna et la 57e étaient aux prises avec le corps de Provera ; de l'autre, toute la ligne du blocus, depuis Prada jusqu'à Saint-Georges, était aux mains avec les troupes sorties de Mantoue. Six compagnies du 2e bataillon, placées à la Favorite, en vinrent plusieurs fois à la baïonnette. Le jour parut enfin; Miollis fit sortir une colonne par la porte de la glacière et tenta une autre sortie par celle qui conduit à Formiglia. Provera, cerné et attaqué par ceux même qu'il assiégeait, perdit courage et capitula. Les deux journées coûtèrent à la demi-brigade 10 morts et 30 blessés
" (Historique de la 69e demi-brigade d'infanterie de ligne, ancienne 19e de bataille, rédigé par le chef de brigade Barthémy, sur l'ordre du général en chef Bonaparte, après les campagnes de 1796-1797; Archives de la Guerre).

Les Lieutenants Dubois, Mouton et le Sous-lieutenant (ou Lieutenant) Seguin sont blessés ce jour là. Le Lieutenant Devoisin est blessé à Voldara le 15 janvier 1797 (26 nivôse an V).

A Saint-Georges, le Lieutenant Marton reçoit une balle qui lui traverse les deux joues et lui coupe la langue. Le même jour, quatre lascars détachés en petit poste sont assaillis par les Autrichiens; la résistance serait folle; l'officier ennemi les somme de se rendre. Leur réponse est au bout de leurs fusils, ils font un vacarme infernal, se battent comme des lions jusqu'à ce que l'on vienne à leur secours. L'ennemi est repoussé, ils rentrent dans leurs cantonnements sans souffler mot de l'aventure, ils n'ont rien trouvé là d'extraordinaire ! La bravoure et la modestie sont soeurs.

Deux ans après, en Egypte, un ordre du jour du 16 pluviôse an VII (4 février 1799) émanant de Berthier, Chef d'Etat-major de l'armée d'Orient, portera le fait suivant à la connaissance des troupes : "Le général en chef a donné un des deux cents fusils garnis en argent, accordés par l'ordre du jour du 14 pluviôse aux officiers ou soldats qui se distingueront ou rendront un service essentiel à l'armée, aux citoyens : Pierre Cavart, Mathieu Gay, Jacques Molin et Sébastien Couderet, tous quatre grenadiers à la 69e demi-brigade, qui, par leur sang-froid et leur bravoure, ont empêché les Autrichiens de surprendre les postes avancés du camp retranché de Saint-Georges, après que le général Provera eut passé à Porto-Légnago, au moment où la gauche de l'armée française gagnait la bataille de Rivoli, et dont on n'a connu les noms que depuis l'arrivée de l'armée en Egypte".

Le Caporal Richard, de la 1re du 2, à la Favorite, se précipite avec deux camarades sur la batterie ennemie et enlève un canon. Quelques instants plus tard, le sergent Levreau reçoit un biscaïen dans la cuisse; un cheval passe sans cavalier, il saute en selle et charge.

Parmi tant d'autres, faut-il passer sous silence cet exemple digne d'un La Tour-d'Auvergne : c'est en avant de Saint-Georges, le Sergent Darobs fait une patrouille avec quatre hommes, il tombe dans une embuscade; sommé de se rendre, il rassemble ses forces et, à pleins poumons, jette le cri d'alarme : "Aux armes !". Il est entendu, les camarades sont saufs.

Furent encore cités à l'ordre du jour pendant le siège : le Grenadier Wendeling, du 1er Bataillon, le Sergent Sabattier et le Caporal Simon.

"Dans les premiers jours de pluviôse, on ouvre derechef la tranchée à Saint-Georges ; la 69e demi-brigade y est employée, elle perd un sergent et un caporal" (Rapport de Dalons).

- Capitulation de Mantoue

"La place de Mantoue capitule le 13 du même mois (2 février 97).
Le 14, la 69e demi-brigade est désignée pour y entrer et faire le service sous les ordres du général Miollis. Le plus grand ordre et la plus grande tranquillité régnent en cette place tout le temps qu'elle y reste
" (Rapport de Dalons).

"Enfin Mantoue ouvrit ses portes le 1er février 1797. La demi-brigade prit le service de la place, qu'elle fit jusqu'au 28" (Historique de la 69e demi-brigade d'infanterie de ligne, ancienne 19e de bataille, rédigé par le chef de brigade Barthémy, sur l'ordre du général en chef Bonaparte, après les campagnes de 1796-1797; Archives de la Guerre).

Le 4 février 1797 (16 pluviôse an V), la lettre suivante est adressée depuis le Quartier général à Forli par ordre du Général en chef, au Général Serurier; elle indique notamment : "... Les 12e, 64e et 39e demi-brigades achèveront de compléter votre division; cette dernière doit, jusqu'à nouvel ordre, former la garnison de Mantoue ..." (Correspondance de Napolon, t.2, lettre 1454).

"La demi-brigade a reçu ordre de partir de Mantoue le 9 ventôse (27 février 1797) pour aller joindre à Vicence la division que devait commander le général Sérurier" (Rapport de Dalons).

"Elle se mit alors en marche, gagna Vicence ..." (Historique de la 69e demi-brigade d'infanterie de ligne, ancienne 19e de bataille, rédigé par le chef de brigade Barthémy, sur l'ordre du général en chef Bonaparte, après les campagnes de 1796-1797; Archives de la Guerre).

On arrive aux premiers jours de mars, et déjà Bonaparte, ayant reçu des renforts, se prépare à envahir la Carinthie et le Tyrol, pour anéantir une sixième et dernière armée autrichienne aux ordres de l'archiduc Charles.

Le 5 mars 1797 (15 ventôse an V), le Général en chef écrit depuis le Quartier général à Mantoue, au Général Berthier, Chef de l'Etat-major général de l'Armée d'Italie : "Vous voudrez bien employer à la place de Mantoue le c[itoye]n Poli capitaine à la 69e demi-brigade" (Correspondance générale de Napoléon, t.1, lettre 1433).

"La demi-brigade ... est partie le 19 de cette dernière ville (Vicence), formant la réserve de la division" (Rapport de Dalons).

Le Chef de brigade Dalons prend le commandement de la 69e le 21 ventôse an V (11 mars 1797).

DALONS (Jean)

Né à Toulon le 22 novembre 1749. Soldat au Régiment de Beauce, de 1766 à 1786. Lieutenant au 5e Bataillon du Var, 13 septembre 1792. Lieutenant-colonel en 2e, 20 septembre 1792. Chef de Bataillon, 13 juillet 1793.
Chef de Brigade à la 69e, 21 ventôse an V.
34 ans de service.
Mort à Salerneu (Var) le 13 septembre 1810.
Campagnes : A fait toutes les campagnes de la Révolution; et auparavant, en Amérique, trois campagnes à bord du Guerrier et de la Couronne, en 1780, 1781, 1782.
Douze campagnes de guerre.
Blessures : Deux blessures. Privé de la vue et de l'usage de ses jambes par suite de ses campagnes et de ses blessures

Bonaparte franchit la Piave le 12 mars avec le gros de son armée, dont fait partie la Division Sérurier. A son entrée en Piémont, le Régiment comptait 3,400 hommes présents ; au passage de la Piave, le 22 ventôse an V (12 mars 1797), il n'a plus à son effectif que 1,800 combattants, y compris les absents.

"... le 22 (12 mars), elle a passé la Piave et a suivi successivement tous les mouvements de l'armée, sans avoir l'occasion de se trouver à aucune affaire" (Rapport de Dalons).

"... passa la Piave et suivit tous les mouvements de l'armée sans pouvoir prendre part à aucune affaire" (Historique de la 69e demi-brigade d'infanterie de ligne, ancienne 19e de bataille, rédigé par le chef de brigade Barthémy, sur l'ordre du général en chef Bonaparte, après les campagnes de 1796-1797; Archives de la Guerre).

Après la victoire du Tagliamento (16 mars), Bonaparte repousse son adversaire dans les Alpes.

Le 19 mars 1797 (29 ventôse an V ? sans doute le 19), le Général Guieux écrit depuis Trivigiano au Général au général en chef : "A mon arrivée à Trivigiano, j'ai trouvé cette ville pillée par des soldats de la division Serrurier, la mienne n'a pas été plus sage, et a fini de ruiner ses pauvres habitans; le chef de brigade Auvray me rend compte que des militaires faisant partie de l'avant-garde, et quelques uns de la quatrième y sont entrés malgré la force armée, et ont poussé la scélératesse jusqu'à incendier une maison. Je viens de donner un ordre pour prévenir de semblables excès ; mais je crois qu'un ordre de votre part est nécessaire dans le moment où nous allons entrer dans le pays conquis, et où il est à propos de nous faire aimer.
Le soldat, livré au pillage, a méconnu ses chefs ; un volontaire de la soixante-neuvième a couché en joue le chef de bataillon Arnaud, qui voulait arrêter le désordre : cet individu a été consigné, et on l'a laissé évader. Je vous envoie copie de l'ordre que j'ai donné
" (Correspondance inédite et confidentielle de Napoléon Bonaparte, t.2 Italie).

Le lendemain 20 mars (30 ventôse an V), sur ordre du Général en chef, l'ordre suivant est adressé aux troupes depuis le Quartier général de Palmanova :
"L'armée a passé la rivière de l'Isonzo sous le feu de l'ennemi et à gué; la division du général Serurier sur San-Pietro, la division du général Bernadotte sur Gradisca, où l'ennemi s'était renfermé et fortement retranché. L'ennemi, épouvanté de l'audace des premières attaques, a capitulé sur la première sommation du général Bernadotte. 3700 hommes ont été faits prisonniers, sept pièces de canon et huit drapeaux enlevés. Le général Masséna a fait de son côté 800 prisonniers vers Pontebba. Le général en chef, en louant la bravoure et l'intrépidité des troupes dans les différentes journées qui viennent de se succéder, voit avec déplaisir les excés auxquels se sont livrées plusieurs demi-brigades, soit quelques corps de la division Bernadotte à Cadripo, soit la 69e demi-brigade de la division Serurier. Le général en chef rappelle à tous les généraux l'ordre qu'il a donné de faire fusiller les pillards" (Correspondance de Napoléon, t.2, lettre 1607).

Sur le col de Tarvis, Bonaparte fait capituler une Division autrichienne.

Le 5 avril 1797 (16 germinal an V), à 10 heures du soir, une lettre est adressée depuis le Quartier de Scheifling au Général Dombrowski, sur ordre du Général en Chef :
"Je vous préviens, Général, que je viens de donner l'ordre au bataillon de la 69e demi-brigade, qui est à Villach, d'en partir après-demain 18, pour se rendre le même jour à Spittal, où il sera à vos ordres, ce qui, joint avec les 150 hommes de la même demi-brigade qu'avait l'aide de camp Lavallette et à la cavalerie que vous avez, forme un petit corps d'observation que le général en chef vous recommande de ne pas compromettre, mais de vous en servir pour éclairer toute la vallée de la Drave, et avoir, s'il est possible, des nouvelles du général Joubert et marcher à sa rencontre, lorsque vous saurez qu'il arrive à Lienz ..." (Correspondance de Napoléon, t.2, lettre 1696).

- Combat de Lienz

De leur côté, les Grenadiers de la 69e, détachés avec le Corps de Joubert dans le Tyrol, ont à soutenir de sanglants combats contre le pays insurgé.

"La 1re et la 3e compagnie de grenadiers ont eu à combattre, le 18 germinal (7 avril 1797), à Lienz, première ville du Tyrol, contre un rassemblement de 7,000 à 8,000 paysans armés. Elles ont délivré 50 soldats français qui y étaient prisonniers ; elles ont perdu, sur le champ de bataille, les capitaines Bayllet et Geoffroi, qui les commandaient, ont eu, en outre, 11 hommes tués et 15 blessés; elles ont été obligées de battre promptement en retraite. Le 3e bataillon marcha à leur secours sous les ordres du général de brigade Zayonchek, mais il n'a pu arriver assez à temps.
Je ne dois point passer sous silence le noble dévouement du nommé Hulerio, sergent de la 1re compagnie de grenadiers, qui consentit à prendre le costume d'un soldat autrichien et s'exposa à traverser des pays insurgés, porteur d'une dépêche à l'adresse du général divisionnaire Joubert. Malgré toute la facilité qu'il pouvait avoir à parler l'allemand, il aura été sans doute reconnu : la dépêche n'étant point parvenue à sa destination et n'ayant de lui aucune nouvelle, il est à présumer qu'il aura été victime de son dévouement.
Tel est le précis historique d'une demi-brigade jalouse du bon ordre et de la discipline, et qui met la subordination au nombre de ses premiers devoirs. Elle espère avoir mérité l'estime des généraux sous lesquels elle a servi, elle mettra désormais sa gloire à conserver cette estime. Si elle a moins perdu dans les combats que les corps qui composaient les divisions actives de l'armée, elle n'en a pas moins souffert; il sera aisé de s'en convaincre, si l'on considère qu'à son entrée en Piémont, elle était composée de 3,400 hommes présents et qu'elle peut, tout au plus, compter aujourd'hui dans son effectif 1,800 hommes, y compris les absents et les présents.
Fontana-Fredda, le 18 prairial, 5e année révolutionnaire
(mai 97).
Le chef de brigade commandant la 69e demi-brigade
DALONS
".

"Les 1re et 3e compagnies de grenadiers, cependant, joignirent, le 7 avril, un rassemblement de 7 à 8,000 paysans devant Lientz. Elles dégagèrent 50 Français prisonniers, mais furent vivement ramenées. Elles laissèrent sur le champ de bataille les capitaines Geoffroi et Baillot, 11 soldats, et eurent 15 blessés.
Tel est le précis des travaux de la 69e demi-brigade; elle ne cessa de se montrer jalouse du bon ordre et de la discipline, et elle mit toujours la subordination au nombre de ses premiers devoirs. Entrée en campagne avec 3,400 hommes présents sous les armes, elle n'en comptait plus que 1,800 lorsque les hostilités cessèrent.
Le chef de brigade,
Signé : BARTHÉMY
" (Historique de la 69e demi-brigade d'infanterie de ligne, ancienne 19e de bataille, rédigé par le chef de brigade Barthémy, sur l'ordre du général en chef Bonaparte, après les campagnes de 1796-1797; Archives de la Guerre).

Remarquons que si ce rapport est signé «Dalons», celui publié dans « HISTOIRE Régimentaire et Divisionnaire DE L'ARMÉE D'ITALIE COMMANDÉE Par le Général Bonaparte» (publié en 1844) est quant à lui signé «Chef de Brigade Barthélémy».

Ont été tués le 7 avril 1797 à Lientz dans le Tyrol les Capitaines Geoffroy et Bayttot (sic, en fait Baillit). Le même jour est signé l'armistice de Leoben qui met fin à la campagne.

En résumé, la 69e, employée au siège de Mantoue, ne figura pas sur tous les champs de bataille de cette campagne légendaire, mais elle se fit une part glorieuse sur ceux où il lui fut donné de combattre; à Saint-Michel, à Mondovi, à Castiglione (le nom de Castiglione est inscrit au drapeau).

Devant Mantoue même, elle se comporta vaillamment aux combats de La Favorite et de Saint-Georges; elle supporta avec abnégation les fatigues d'un siège pénible.

Cette campagne a coûté la vie à bon nombre de Savoisiens de l'ancien 2e Bataillon, parmi lesquels le Capitaine Julliard, de Lugrin, fait prisonnier de guerre pendant la campagne, mort à Gratz, le 31 octobre 1796; le Lieutenant Perréard, d'Annemasse, mort à l'hôpital de Vérone le 21 février 1797; le Lieutenant Adjudant-major Brunier, mort le 9 juillet 1797, à l'hôpital militaire de Trévise. Le Lieutenant Decouz, d'Annecy, est cité dans les rapports pour sa belle conduite. Le Sous-lieutenant Trappier, de Carouge, et le Sous-lieutenant Jacques Chenevier, de Thonon, sont promus Lieutenants après la campagne. En 1797, il ne reste, des Officiers de l'ancien 2e Bataillon du Mont-Blanc, que le Capitaine Pradier, les Lieutenants Decoux, Jacq. Chenevier et Trappier, les Sous-lieutenants Parent et Lugrin.

Dans son Rapport (daté de Vérone le 27 avril 1797 - 8 floréal an 5) sur les évènements qui se sont passés à Vérone, depuis le 28 germinal jusqu'au 7e floréal, le Général de Division Balland écrit : "... Le citoyen Robert, lieutenant à la soixante-neuvième demi-brigade de bataille, chargé d'escorter avec 40 hommes 270 prisonniers hongrois, a été arrêté perfidement, le 29 germinal (18 avril), à Caldiero ; il a été, ainsi que l'escorte, désarmé et pillé; les prisonniers hongrois ont été sollicités à prendre parti avec les Veronais, qui leur proposèrent quinze sous de solde par jour, outre la nourriture; mais ils ont repoussé leurs offres et n'ont pas cherché à profiter de la circonstance, et ont témoigné de l'attachement aux Français, avec lesquels ils ont partagé le vin que les paysans leur apportaient ..." (Correspondance inédite et confidentielle de Napoléon Bonaparte, t.3 Venise).

Le 14 juin 1797 (26 prairial an 5), le Général en chef Bonaparte écrit depuis Monbello au Général Berthier : "... Vous ordonnerez que l'on forme les brigades de la manière suivante :
... 4e Division ...
... La 64e de ligne et la 69e, 8e Brigade : Chabran } Serurier
..." (Correspondance de Napoléon, t.3, lettre 1919; correspondance générale, t.1, lettre 1674). Note : en l'absence de Serurier, le commandement intérimaire de la 4e Division est confié au Général Fiorella.

Toujours le 14 juin 1797 (26 prairial an 5), le Général en chef Bonaparte écrit depuis Monbello au Général Berthier : "Vous voudrez bien ordonner de prendre les mesures pour l'organisation prompte du personnel de l'artillerie de l'armée, ainsi qu'il suit :
Il y a dans ce moment-ci 76 compagnies d'artillerie de demi-brigade, desquelles vous ne devez former seulement que 30 compagnie d'artillerie de brigade, chaque demi-brigade de ligne devant avoir sa compagnie de canonniers.
... 69e demi-Brigade : - La 69e, capitaine Stable, et la 69e, capitaine Gavary ...
" (Correspondance de Napoléon, t.3, lettre 1921; correspondance générale, t.1, lettre 1677).

Le 9 novembre 1797 (19 brumaire an 6), par ordre du Général en chef Bonaparte, une lettre est expédiée depuis le Quartier général de Milan, au Général Vignolle : "... La 69e, qui est de la division Serurier, se rendra à Vicenze, pour faire partie de la division Joubert ...
Lorsque tous ces mouvements seront effectués, l'armée se trouvera donc placée de la manière suivante :
... 5e division, Joubert, à Vicenze 4e d'infanterie légère, 21e idem, 22e idem, 69e de bataille, 85e idem, plus la 11e de ligne, qui sera à Bassano ...
" (Correspondance de Napoléon, t.3, lettre 2332).

Le même jour, le Général en chef Bonaparte écrit depuis son Quartier général de Milan, au Général Vignolle : "Vous préviendrez les 18e, 25e, 32e et 75e de bataille qu'elles sont destinées à être les premières pour partir pour l'armée d'Angleterre.
Vous donnerez le même ordre aux 69e, 57e et 58e de bataille ...
... Vous donnerez l'ordre aux généraux ... Joubert ... de se tenir prêts à partir, comme devant faire partie de l'armée d'Angleterre ...
" (Correspondance de Napoléon, t.3, lettre 2334; correspondance générale, t.1, lettre 2202).

L'Etat des Demi-brigades, établi le même jour, précise que la 69e, destinée pour l'expédition d'Angleterre, comprend 1600 hommes (Correspondance de Napoléon, t. 3, lettre 2335).

Le 11 novembre 1797 (21 brumaire an 6), le Général en chef Bonaparte écrit depuis sont Quartier général à Milan, au Général Vignole : "Vous trouverez ci-joint, Général, l'état des hommes auxquels j'accorde des sabres; vous voudrez bien faire écrire la légende qui est à côté, sur ces sabres, et les leur envoyer. Vous pourrez provisoirement écrire à chaque chef de brigade, et leur donner la liste des hommes qui ont été nommés. Je vous prie aussi de m'adresser une copie de cette liste, telle qu'elle est ci-jointe" (Correspondance de Napoléon, t.3, lettre 2347; correspondance générale, t.1, lettre 2220).

Suit l'état nominatif établi par le Général Bonaparte (Correspondance de Napoléon, t.3, annexe à la pièce 2347; correspondance générale, t.1, annexe lettre 2202) que l'on pourra comparer avec ce qui est dit dans l'historique régimentaire ; pour la 69e de Ligne, on note :
- 1er Bataillon, Compagnie de Grenadiers, Vendelin (Vandeling dans l'Historique) Jean, dit Huleric, Sergent (l'Historique dit Grenadier), N°62 : Pour avoir porté une lettre au Général Joubert en traversant l'armée ennemie — un sabre d'honneur.
- 2e Bataillon, Darolle (Darobs dans l'Historique), Pierre -Raymond, Sergent-major (Sergent dans l'Historique), N°63 : — Pour avoir crié «Aux Armes !» en avant de Saint-Georges bien qu'il fût entouré par l'ennemi — un sabre d'honneur.
- 3e Bataillon, Levraud (Levreau dans l'Historique), Sergent-major de Grenadiers (Sergent dans l'Historique), N°64 : — Pour être monté à cheval et avoir chargé l'ennemi après avoir été blessé à la cuisse — un sabre d'honneur.
- 2e Bataillon, 1ère Compagnie, Richard Joseph, Caporal, N°65 : — Pour avoir, à la tête de deux de ses camarades, pris une pièce de canon aux ennemis à la bataille de la Favorite — un sabre d'honneur.
- 3e Bataillon, 1ère Compagnie, Sabatier (Sabattier dans l'Historique) Jean-François, Sergent (Grenadier dans l'Historique), N°66 : Pour avoir tué plusieurs Autrichiens à coups de baïonnette en traversant leur corps pour entrer dans Saint-Georges — un sabre d'honneur.
- 3e Bataillon, Compagnie de Grenadiers, Simon Louis, N°67 : — Pour avoir soutenu avec seize Grenadiers l'effort de l'ennemi à la retraite de Lientz — un sabre d'honneur.

Notons que selon l'article 1er du titre II du Décret du 29 floréal an X (19 mai 1802), "Sont membres de la Légion d'honneur tous les militaires qui ont reçu des armes d'honneur". Mais par suite d'une disposition restrictive, les militaires qui ont eu des armes d'honneur antérieurement au 4 nivôse an VIII (25 décembre 1799) ont été exclus de la récompense accordée à leurs frères d'armes. Ce qui a été le cas pour ceux ayant obtenu cette distinction après la campagne d'Italie.

Sans doute début janvier, Berthier reçoit les instructions du Directoire exécutif, dans lesquelles ont peut lire : "Le directoire exécutif vous a autorisé ci-dessus à faire rentrer à votre armée une demi-brigade d'infanterie légère et trois de ligne, qui étaient destinées à l'armée d'Angleterre ; il vous autorise également à faire rester dans le Piémont les vingt-deuxième et quatrième d'infanterie légère, la soixante-neuvième de ligne et le quatorzième de dragons : ces troupes resteront jusqu'à nouvel ordre cantonnées dans le Piémont" (Correspondance inédite et confidentielle de Napoléon, t.4, Venise). Pourtant, dans dans sa lettre datée du 11 janvier 1798 (22 nivôse an 6), le Général Bonaparte, qui adresse depuis Paris ses instructions au Général Berthier ne mentionne pas la 69e mais la 43e (Correspondance de Napoléon, t.3, lettre 2404).

La campagne achevée avec l'armistice de Leoben (7 avril 1797), l'armée d'Italie évacue alors le Piémont, et se rend à Toulon où nous allons retrouver Giraud prêt à s'embarquer pour l'Egypte.

 

B/ Campagne d'Egypte (1798-1799-1800-1801)

Après la campagne, Bonaparte conçoit le projet d'organiser une expédition en Egypte; ses idées sont acceptées par le Directoire; le Corps expéditionnaire est rassemblé à Toulon. Un grand nombre d'artistes et de savants accompagnent les troupes. La colonisation et les études scientifiques doivent marcher de front avec la conquête.

- Départ pour l'Orient

Le 5 mars 1798 (15 ventôse an 6), Bonaparte adresse depuis Paris au Directoire exécutif une note dans laquelle il écrit : "Pour s'emparer de l'Egypte et de Malte, il faudrait de 20,000 à 25,000 hommes d'infanterie et de 2,000 à 3,000 de cavalerie, sans chevaux.
L'on pourrait prendre et embarquer ces troupes de la manière suivante, en Italie et en France :
... A Gênes 22e d'infanterie légère ... 1,500 hommes, 13e de ligne ... 1800 hommes ... 69e de ligne ... 1600 hommes ... Généraux Baraguey d'Hilliers, Veaux, Vial } 4,900 hommes ...
... Les demi-brigades avec leurs compagnies de canonniers...
... Tous les corps avec leur dépôt ...
Il faudrait que ces troupes fussent embarquées dans ces différents ports et prêtes à partir au commencement de floréal, pour se rendre dans le golfe d'Ajaccio, et réunies et prêtes à partir de ce golfe avant la fin de floréal ...
" (Correspondance inédite et confidentielle de Napoléon, t. 5; Correspondance de Napoléon, t.4, lettre 2429; correspondance générale, t.2, lettre 2322).

Le même jour (5 mars 1798 - 15 ventôse an 6), le Directoire exécutif arrête :
"Article 1er. - Le général commandant les troupes françaises dans la Cisalpine se rendra sur-le-champ à Gênes, avec le général Baraguey d'Hilliers, et se concertera avec le Directoire exécutif de la République ligurienne, pour mettre l'embargo et noliser les plus grands bâtiments qui se trouvent dans le port de Gênes.
Art. 2 - Il fera embarquer sur ces bâtiments :
La 22e d'infanterie légère,
La 13e de ligne,
La 69e de ligne,
Leurs compagnies de canonniers,
Leurs dépôts,
Cent cartouches par homme,
Deux mois de vivres,
Un mois d'eau,
Les généraux Baraguey d'Hilliers, Vial, Veaux et Murat,
Un commissaire des guerres,
Un chef de chaque administration,
Et une ambulance proportionnée au nombre des troupes ...
Art. 5 - ...ledit convoi ... se rendra à Ajaccio, où il restera jusqu'à nouvel ordre ...
" (Correspondance inédite et confidentielle de Napoléon, t. 5; Correspondance de Napoléon, t.4, lettre 2431).

Le 11 mars 1798 (21 ventôse an 6), une lettre est adressée par le Général Bonaparte depuis Paris aux Commissaires de la Trésorerie nationale : "... Je joins ... l'état des demi-brigades qui se trouvent en ce moment à Gênes et en Corse. Je désirerais savoir si la solde des troupes est assurée pour les mois de ventôse et de germinal ...
Etat des troupes qui viennent de recevoir l'ordre de se rendre à Gênes.
... 69e de ligne 1,700 hommes ...
" (Correspondance inédite et confidentielle de Napoléon, t. 5; Correspondance de Napoléon, t.4, lettre 2439; correspondance générale, t.2, lettre 2328).

La 69e Demi-brigade a, à la date du 17 mars, son premier Bataillon à Pavie, les deux autres à Tortone; au total, 1.800 hommes. A cette daté, un document, transmis par Bonaparte au Directoire exécutif, porte effectivement la 69e à 1800 hommes (Correspondance inédite et confidentielle de Napoléon, t. 5).

Le 9 avril 1798 (20 germinal an 6), le Général Bonaparte écrit depuis Paris au Général Brune : "... Je vous prie aussi de faire partir pour Gênes tous les hommes qui resteraient encore en Italie des demi-brigades suivantes : ... 69e de ligne ..." (Correspondance inédite et confidentielle de Napoléon, t. 5; Correspondance de Napoléon, t.4, lettre 2439; correspondance générale, t.2, lettre 2375).

Dans le tableau des corps de troupes rassemblés à Toulon, Marseille, Gênes et Civita-Vecchia, certifié conforme par le Ministre de la Guerre Scherer, et daté du 14 avril 1798 (23 germinal an 6), il est indiqué : "... Direction des troupes Baraguey d'Hilliers { Vial Veaux Sur Gênes ... 69e ... 1,305 ... arrivés à leur destination ..." (Correspondance de Napoléon, t.4, lettre 2508).

Le 18 avril 1798 (29 germinal an 6), le Général Bonaparte écrit depuis Paris au citoyen Redon de Belleville, Consul de l a République à Gênes : "... Vous trouverez ci-joint, Citoyen Consul, l'ordre pour le départ du général Baraguey d'Hilliers. Il est indispensable que le convoi mette à la voile au plus tard le 7 floréal.
... Il sera formé à Gênes un dépôt pour tous les hommes des ... 69e de bataille ...
... Toutes les fois qu'il y aura 150 hommes de ces différents corps à Gênes, vous les ferez partir pour une destination qui vous sera désignée ...
" (Correspondance inédite et confidentielle de Napoléon, t. 5; Correspondance de Napoléon, t.4, lettre 2526; correspondance générale, t.2, lettre 2402).

Le lendemain, le Général Baraguey d'Hilliers se voit donner l'ordre de lever l'ancre le 6 floréal ou le plus tard le 7 et de se diriger sur Toulon (Correspondance de Napoléon, t.4, lettre 2528).

Le Général en chef arrive à Toulon le 18 floréal an VI (7 mai 1798) et accélère les préparatifs.

Le Commandant Giraud écrit :
"Toulon, 13 messidor an 6 (sic)
(9 mai 1798).
Buonaparte arrivé hier à Toulon, a passé la revue de la brigade Valentin composée des 32e et 69e Demi-brigades (division Menou); a parcouru les rangs lentement, les mains derrière le dos, examiné tout sérieusement, le port d'armes, comme la tenue; puis, la revue terminée, il a réuni autour de lui en cercle, les officiers et sous-officiers auxquels il a dit dans un langage qui présageait de nouvelles victoires :
«Ai-je tenu parole, mes amis? Il y a deux ans, vous étiez dépourvus de tout dans la rivière de Gênes; vos soldats n'avaient ni souliers, ni vêtements, ni vivres. Les officiers vendaient leurs montres pour se procurer du pain. Aujourd'hui que vous manque-t-il ? Rien, vous êtes pourvus de tout.
— Oui, oui, répondent des centaines de voix.
— Eh bien ! Nous allons marcher à la conquête de l'Egypte, et si nous réussissons, je promets à chaque soldat six arpents de terre à cultiver ou faire cultiver. Jusqu'à présent, vous avez combattu en union avec des cavaliers et des canonniers ; demain vous serez en contact avec une nouvelle classe d'hommes que je vous recommande : les matelots. Dites à vos soldats d'inspirer à nos marins, ce feu, cette énergie qui ont été jusqu'à ce jour le gage de vos succès.
Nous comptons 1657 hommes à l'effectif; nous nous embarquons demain matin pour Malte
" (Carnet de campagne du Cdt Giraud).

Onze jours plus tard, l'escadre et les bâtiments de transport, au nombre de 500, de toutes forces et de tous tonnages, quittent la rade, emmenant 25.000 hommes de troupe et 7.000 à 8.000 marins.

L'escadre, par un temps superbe, cingle vers Gênes pour y prendre les unités restées en Italie, parmi lesquelles la 69e Demi-brigade.

Les trois bataillons, sur l'ordre du Général Brune, sont rassemblés à Gênes et embarqués à bord de différents bâtiments : le Dubois et le Causse entre autres. La 69e est incorporée dans la Division Menou et fait brigade avec la 13e, Général Vial.

Le Commandant Giraud écrit :
"À bord du Dubois, le 20 mai 1798.
Le 1er bataillon et l'état-major du 1er bataillon se sont embarqués sur le Mercure ; le 2e qui est le mien, sur le Dubois; le 3° bataillon sur le Timoléon. Le général Valentin, le colonel Brun et l'état-major de la demi-brigade, sont sur le Mercure. Le général de division Menou avec son état-major a pris passage sur le Timoléon.
Qu'allons-nous faire en Egypte : c'est là un mystère dont le secret n'est pas venu jusqu'à moi, simple lieutenant qui allais courir les aventures, loin de notre France bien-aimée que l'on quitte toujours avec regret. Le soldat sait toujours quand il part; il ne sait jamais s'il reviendra. Nous voilà donc entassés sur des vaissaux, ballottés à bâbord et à tribord, suivant le caprice des vents, la fureur des flots; mais nous partageons la haine de notre général en chef contre les Anglais, et l'amour du changement nous inspire à tous une gaieté bruyante qui se traduit par une visite inopinée du général Valentin dans la batterie basse où nous sommes entassés, comme des harengs dans une tonne
" (Carnet de campagne du Cdt Giraud).

Le 14 prairial an VI (2 juin 1798), le Chef de Brigade Brun est nommé à la 69e Demi-brigade (on lit dans le Carnet de campagne du Cdt Giraud : Colonel du 14 prairial an VII).

- Prise de Malte

Le 21 prairial (9 juin 1798), la flotte se déploie en vue de l'île de Malte, et le lendemain le Général Reynier s'en empare. La 69e assiste à la prise de l'ile.

Bonaparte organise un gouvernement provisoire et reprend sa route vers l'Egypte, après avoir fait de l'eau et s'être ravitaillé.

Le 23 juin 1798 (5 messidor an 6), par ordre du Général en Chef, l'ordre suivant est promulgué depuis le Quartier général à bord de l'Orient : "Le général en chef a déterminé le commandement des brigades, dans les divisions, ainsi qu'il suit :
... Division Menou
Le général Veaux commande la 22e légère.
Le général Vial commande la 13e et la 69e de ligne.
L'adjudant général Rambeaud, chargé du détail de la division
..." (Correspondance de Napoléon, t.4, lettre 2706).

- Prise d'Alexandrie

Le 12 messidor (30 juin 1798), les troupiers enthousiasmés peuvent voir à leur réveil les côtes d'Afrique; le soir, ils sont devant Alexandrie.

Le lendemain 13 (1er juillet), malgré le vent qui souffle avec violence et la mer agitée, dont les vagues viennent se briser contre les récifs, le débarquement commence. On est éloigné de près de trois lieues du rivage et les hommes font force rames pour lutter contre l'impétuosité et la fureur des flots. La Division Menou, placée à gauche, côtoyant la mer, est la première qui peut descendre à terre.

Les colonnes, fortes de 4,000 hommes, sont immédiatement formées. Après avoir passé en revue les troupes débarquées, le Général en chef donne l'ordre de marcher, sans attendre l'artillerie, sur Alexandrie pour tenter de surprendre cette ville. Il est deux heures et demie du matin. Menou côtoie la mer et forme la gauche. Après quelques escarmouches avec la cavalerie ennemie, on arrive près de l'enceinte de la vieille ville des Arabes.

Bonaparte donne l'ordre à chaque colonne de s'arrêter à portée de canon; il désire prévenir l'effusion du sang et se dispose à parlementer, quand des hurlements effroyables d'hommes, de femmes et d'enfants, et une violente décharge d'artillerie font connaitre les intentions de l'ennemi. Réduit à la nécessité de vaincre, le Général en chef fit battre la charge par les Tambours. Les Français s'avancent vers l'enceinte et, malgré le feu des assiégés et la grêle de pierres qu'on leur lance du haut des murailles, on se prépare à escalader l'enceinte; tous, généraux et soldats, s'aidant les uns les autres, ont la même intrépidité. Menou est renversé en tête de sa Division du haut des murailles. Les soldats, excités par l'exemple de leurs chefs, rivalisent d'ardeur. Un des guides, Joseph Cala, devance les grenadiers et arrive le premier sur le rempart où, sans s'inquiéter de la fusillade dirigée sur lui, il aide les Grenadiers Sabatier, de la 69e, et Labruyère à monter, puis leurs camarades.

Les murs sont bientôt couverts de Français, et les habitants qui les défendent se sauvent dans la ville, où la terreur devient générale; Alexandrie capitule; le Général Menou a l'honneur d'y entrer le premier.

Le Commandant Giraud écrit :
"A bord du Généreux, le 1er juillet 1798.
Il est fort heureux qu'il y ait eu du monde à Malte pour nous recevoir. Les portes de la cité Valette se sont ouvertes devant nous sans tirer un coup de canon.
Une partie de la division Bon la 4e légère et les compagnies de grenadiers des 18e et 32e demi-brigades de ligne ont seules concouru à la prise de l'île.
L'ordre de Malte est anéanti, le grand maître renvoyé en Allemagne. Il ne fallait pas perdre de temps à bavarder; une escadre anglaise forte de treize voiles, nous épiait dans les eaux de Naples. Pour lui échapper nous avons repris la mer le 20 juin, et le 1er juillet, par une belle nuit d'été, le timonier du Généreux, à bord duquel je suis monté en quittant Malte, venait à peine piquer deux heures, que le matelot placé en vigie, au bossoir signalait le phare d'Alexandrie. La mer était unie comme une glace. Chacun monta sur le pont, heureux de voir approcher le moment où il pourrait quitter sa prison flottante; deux heures plus tard, nous débarquions sur la plage, à l'anse du marabout, la division Menou se dirigeant sur Alexandrie, en côtoyant la mer; la division Kléber (25e légère et 75e demi-brigade de ligne), à sa droite. Pas un souffle dans l'air : l'ombre abandonnant peu à peu les montagnes laissait apercevoir un désert d'au moins trois lieues qu'il fallait nécessairement traverser avant d'arriver au pied de l'enceinte de cette vieille cité arabe
" (Carnet de campagne du Cdt Giraud).

A noter que le 2 juillet 1798 (14 messidor an VI), le Lieutenant Moreaux est tué lors de la prise d'Alexandrie, tandis que le Capitaine Aubry est blessé.

Le Lieutenant Liénard est blessé à Alexandrie (pas d'indication de date).

Maître d'Alexandrie, Bonaparte prélève sur la Division la 69e pour garder la ville, ainsi que quelques unités du génie et de l'artillerie.

Le 4 juillet 1798 (16 messidor an 6), le Général Berthier, Chef de l'Etat-major général de l'Armée d'Orient, reçoit une lettre expédiée depuis le Quartier-général à Alexandrie : "Vous voudrez bien, cit[]général, ordonner à la 69e demi-brigade de ligne de tenir garnison dans la place d'Alexandrie ..." (Correspondance générale, t.2, lettre 2575).

Le lendemain 5 juillet (17 messidor an 6), Bonaparte écrit depuis le Quartier général d'Alexandrie au Général Berthier : "J'ai accordé dans le temps, Citoyen Général, un sabre au citoyen Hulerie, sergent de grenadiers de la 69e demi-brigade : il ne l'a pas reçu. Je vous prie de lui écrire qu'il le recevra du moment où l'on sera plus tranquille; de le prévenir, en attendant, qu'il jouira de l'avantage de ceux qui ont eu un sabre, qui est la double paye, et de l'en faire jouir" (Correspondance de Napoléon, t.4, lettre 2764; ; correspondance générale, t.2, lettre 2579). Ce sabre d'honneur avait été attribué pendant la campagne d'Italie; l'intéressé a dû porter réclamation pour qu'il lui soit remis, d'autant plus qu'un titulaire d'arme d'honneur a droit à un supplément de solde.

Le même jour, depuis Alexandrie, le Général Vial écrit au Général en chef Bonaparte : "... Le chef de la treizième demi-brigade m'écrit que les postes qu'occupent les troupes sous ses ordres, dans cette place, ne sont point encore relevés, quoique la soixante neuvième demi-brigade soit ici depuis ce matin, et que l'on ait envoyé cinq à six fois, dans la journée, des officiers au commandant de la place, pour le presser de s'occuper de cet objet ..." (Correspondance inédite et confidentielle de Napoléon, t. 5).

Le 7 juillet 1798 (19 messidor an 6), Bonaparte écrit depuis le Quartier général d'Alexandrie au Général Dugua à Aboukir : "... L'escadre appareille dans ce moment-ci; ainsi elle sera à Aboukir dans la journée. Je lui donne ordre d'approvisionner le fort d'Aboukir et d'y mettre un détachement de la 69e, qu'elle a encore à bord ..." (Correspondance de Napoléon, t.4, lettre 2779; ; correspondance générale, t.2, lettre 2598).

Bonaparte se met ensuite en route pour le Caire; Kléber, blessé pendant l'assaut d'Alexandrie, est également laissé dans cette ville avec le convoi et l'escadre, qu'on supposait entrée dans le port. Il tient garnison dans le château d'Aboukir, et dispose d'environ 6,500 hommes de ligne, plus 3,500 hommes formant les équipages des bâtiments de transport, organisés en garde nationale.

La mission est extrêmement périlleuse et exige infiniment de tact avec les indigènes toujours prêts à se révolter; l'ordre du jour de la place, daté du 9 juillet, prescrit "de faire de fréquentes patrouilles, tant de jour que de nuit, organisées d'une manière mixte"; les honneurs militaires "devaient être rendus aux chefs musulmans décorés de l'écharpe tricolore portée sur l'épaule".

Le reste de l'armée se dirige sur le Caire; après avoir défait les Mamelucks au village de Ghebreiss, elle arrive sur le champ de bataille des Pyramides le 21 juillet, à 4 heures du matin, disperse l'armée musulmane et entre victorieuse au Caire le 22 juillet.

Le Commandant Giraud écrit :
"Alexandrie, 10 juillet 1798.
Plus de cinq cents janissaires défendent la ville d'Alexandrie ; la moitié de la population se porte dans les forts, l'autre moitié monte sur les terrasses des maisons attachées aux murailles de l'enceinte. Ainsi disposés, les Egyptiens attendent notre attaque. Elle a lieu sur trois colonnes qui ont l'ordre de s'arrêter à portée de canon : la division Bon à droite; la division Serrurier, à gauche.
Buonaparte désirant prévenir l'effusion du sang, se disposait à parlementer quand des hurlements effroyables d'hommes, de femmes et d'enfants et une décharge d'artillerie firent connaître les intentions de l'ennemi.
Réduit à la nécessité cle vaincre, le général en chef fit battre la charge. Nos soldats se précipitent en courant vers l'enceinte qu'ils escaladent sous le feu des assiégés et la grêle de pierres qu'on leur lance des remparts, s'aidant les uns et les autres; en faisant la courte échelle, les premiers rendus en haut des murailles, tendaient la main aux autres; quatre heures après, la farce était jouée, Alexandrie capitulait et le même soir, la place et les deux ports étaient en notre pouvoir.
Le massacre en ville fut effrayant. Nos soldats ne savent pas broncher; ils donnent la mort et la reçoivent avec le même calme.
Il fallait frapper un grand coup, si on voulait étonner son ennemi. La 69e demi-brigade tint garnison au château d'Aboukir, avec 1,000 cavaliers; 2,000 hommes des dépôts, 300 hommes appartenant aux équipages des bâtiments de transport, descendirent à terre pour y être organisés en garde nationale chargée de la sécurité de notre nouvelle conquête.
Kléber blessé a pris le commandement d'Alexandrie, en qualité de gouverneur : Buonaparte nous a fait toucher cinq jours de vivres, et se prépare à nous faire traverser une plaine inculte de vingt lieues, pour gagner l'embouchure du Nil et remonter le célèbre fleuve jusqu'au Caire.
Drôle de population que cette population arabe, turque, ou égyptienne : dans des rues étroites où le soleil ne pénètre jamais, c'est un mélange de costumes et de races diverses; c'est le pêle-mêle, la confusion, l'agitation d'une fourmilière. De temps à autre, un fantôme blanc glisse dans l'ombre ; une porte s'entr'ouvre silencieusement, le temps de tourner la tête, et l'apparition mystérieuse a déjà disparu. Mais que nous importent à nous ces maisons immobiles ? Elles ne peuvent valoir à nos yeux le bivouac qui change chaque jour
" (Carnet de campagne du Cdt Giraud).

La vie à Alexandrie, où la 69e reste de garde, est délicate et pénible; les indigènes infligent aux soldats les pires vexations; les distributions de vivres ne sont faites qu'à intervalles très irréguliers, et les hommes peinent à se nourrir. Le bois même fait défaut, ainsi qu'en témoigne cette lettre adressée par le Chef de la Demi-brigade à Kléber, commandant de la place :
"Alexandrie, 28 messidor an VI (16 juillet 1798).
Citoyen général,
Tous les jours, les officiers me réclament du bois pour leur compagnie et m'observent que si on leur en faisait une petite distribution quelconque, ils n'iraient pas dévaster de vieilles masures. Il me paraît juste que les soldats mangent la soupe puisqu'ils sont fatigués de service et de corvées.
En conséquence, faites-moi l'amitié de prendre en considération ma demande, et vous obligerez celui qui est avec considération votre frère d'armes.
Barthélémy
".

BARTHÉLÉMY (Etienne-Joseph)

Né à Brignoles (Var) le 12 septembre 1757. Soldat au 71e, 1er mars 1772. Congédié, 6 décembre 1784. Chef de Bataillon au 3e Bataillon du Var, 14 septembre 1791. Chef de Brigade à la 69e, 7 ventôse an V.
Campagnes : Campagnes de 1780, 1781, 1782, 1783 sur les vaisseaux : le Guerrier, la Couronne, le Pluton. Campagnes de 1792, 1793, 1794, 1795, 1796, armée d'Italie; ans VI et VII, armée d'Egypte.
Blessures : Blessé dans un combat à la Guadeloupe le 12 avril 1782. Blessé d'une balle au bras droit aux avant-postes de Muresco (comté de Céva), le 17 germinal an IV. Tué le 25 ventôse an VII à l'affaire de Qaquoun, près Naplouse.

- Combat de Damanhour

Bonaparte avait prescrit d'organiser une colonne mobile pour assurer les communications de l'armée; le Général Kléber la fait partir le 17 juillet, elle comprend : une Compagnie de Grenadiers et 200 Fusiliers de la 69e, une Compagnie de Grenadiers Maltais et 20 Dragons. La marche est rude, les Arabes ont comblé tous les puits; les soldats, brûlés par le soleil ardent, sont en proie à une soif dévorante, et il a été impossible de se procurer un chameau, un âne même, pour porter les vivres.

Il faut avancer avec prudence, par crainte des embuscades. A une demi-lieue de la ville, la colonne est attaquée par un corps important de bédouins; Grenadiers et Fusiliers ne perdent pas de temps à tirailler : ils chargent l'ennemi; les Arabes se replient promptement; ils ont fait un mort et un blessé. La colonne arrive à Damanhour, se croyant au terme des privations; les notables de la ville protestent de leurs bons sentiments, et comme le détachement s'apprête à répondre à ces salamalecs, des coups de feu éclatent et une nuée de cavaliers, au-dessus desquels flotte l'étendard de Mahomet, entoure la petite troupe.

Le carré est aussitôt formé et engage un feu nourri; il recule sur Berket-Gitas, arrêtant pendant quatre lieues les attaques de la cavalerie ennemie. Aux portes de la ville, des émissaires accourent et promettent aux Français tout le nécessaire. "Nous n'avons pas d'autre but, leur répond-on, que de vivre avec vous en bonne intelligence, et la République n'a envoyé son armée en Egypte que pour vous soustraire à la tyrannie des Mamelouks". Le détachement passe sous les murs de la ville et répond aux marques de sympathie des habitants.

Des guides conduisent les soldats aux citernes, où enfin ils peuvent se désaltérer, pendant qu'une arrière-garde reste face aux Arabes, qui, depuis Damanhour, n'ont cessé de tirer sur la reconnaissance. Elle reprend le chemin d'Alexandrie, où elle est de retour le 20, après cette marche périlleuse de trente lieues exécutée en moins de soixante heures.

Le Général du Muy, commandant le détachement, adresse, à l'arrivée, ses félicitations aux hommes qui ont supporté toutes ces fatigues et ces dangers avec un courage et une constance sans égaux.

Le général Lannes a remplacé à la tête de notre division, Menou qui, blessé au siège d'Alexandrie, a besoin de repos et commande la province de Rosette, depuis le 6 thermidor an VI (24 juillet 1798).

Le 30 juillet 1798 (12 thermidor an 6), le Général Bonaparte, depuis son Quartier général au Caire, écrit au Général Kléber : "... Il paraît que vous êtes peu satisfait de la 69e demi-brigade. Faites connaître au chef que, si sa demi-brigade ne va pas mieux, on le destituera ..." (Correspondance inédite et confidentielle de Napoléon, t. 5; Correspondance de Napoléon, t.4, lettre 2880 ; Correspondance générale, t.2, lettre 2680).

Le 1er août 1798 (14 thermidor an VI), le Capitaine Aubry est blessé à Alexandrie.

Le 3 août 1798 (16 thermidor an 6), le Général Bonaparte, depuis son Quartier général au Caire, écrit au Général Chabot, Gouverneur de Corfou et des îles ioniennes : "... Le premier bataillon de la 69e demi-brigade a reçu un ordre positif de partir lorsque je quittais Toulon; je ne doute donc pas qu'en ce moment il ne soit arrivé ..." (Correspondance inédite et confidentielle de Napoléon, t. 5; Correspondance de Napoléon, t.4, lettre 2880 ; Correspondance générale, t.2, lettre 2748).

Le 18 août, tandis que la Demi-brigade va à Aboukir, les Grenadiers, sous les ordres de du Muy, partent pour Rosette, qu'ils atteignent le lendemain; le 20, ils prennent place dans des chaloupes sur le Nil.

Le 22 août 1798 (5 fructidor an 6), par ordre du Général en Chef, l'extrait de l'ordre du jour suivant est diffusé parmi les troupes depuis le Quartier général du Caire : "Emplacements de l'armée :
... Garnison d'Alexandrie
69e demi-brigade de ligne
" (Correspondance de Napoléon, t.4, lettre 3086).

Le même jour, le Général Kléber écrit, depuis Alexandrie, écrit au Général Bonaparte : "... La soixante-neuvième est sortie de sa léthargie : un homme fusillé, huit ramant aux galères, et quelques autres exemples moins rigoureux, l'ont ramenée à l'ordre, et j'en suis fort content en ce moment ..." (Correspondance inédite et confidentielle de Napoléon, t. 6).

Les Grenadiers, sous les ordres de du Muy, parviennent, le 25, à El-Rahmanieh.

- Combat d'El-Rahmanieh

Bonaparte avait résolu de doter le Corps expéditionnaire d'une Légion nautique; il charge Kléber d'informer le Chef de la 69e qu'il lui en confie l'organisation. Barthélémy reçoit, en effet, du Général de Division, cette lettre datée du 16 août : "Vous êtes autorisé à recruter parmi les marins 300 hommes, ce qui ferait une augmentation de 15 par compagnie. Vous les choisirez autant que possible parmi les jeunes gens de dix-huit à vingt-cinq ans, et donnez la préférence à ceux qui auraient déjà servi dans quelque régiment d'infanterie.... ".

Le Sous-lieutenant Dupond, du 1er Bataillon, est désigné pour faire fonction d'Adjudant-major.

Le 26 août (9 fructidor an 6), le Général Kléber écrit, depuis Alexandrie, écrit au Général Bonaparte : "... Je joins ici l'état de situation de la garnison : pour ce qui concerne la marine, je vous ai mandé dans ma dernière la manière dont je l'ai utilisée, je le répéterai ici :
1°. Trois cent soixante hommes ont été donnés à la soixante-neuvième demi-brigade, ce qui fait une recrue de quinze hommes par compagnie de fusiliers ; on les exerce à force, et, comme ce sont tous jeunes gens, ils se façonnent assez bien à la discipline. ...
" (Correspondance inédite et confidentielle de Napoléon, t. 6).

Peu de jours après sa formation, la Légion nautique se signale par sa valeur. Le Sous-lieutenant Dupond poursuit une fraction arabe avec ses 300 hommes entre El-Rahmanieh et Damanhour, lorsqu'il est enveloppé par 20.000 Turcs. Sommé de se rendre, Dupond dispose ses hommes en carré et répond par une fusillade; il ne recule pas d'un pouce, chaque balle qui part des rangs abat un ennemi. Désespérant de les prendre, les Turcs mettent le feu aux récoltes avec l'intention de les faire périr dans les flammes; le détachement, au milieu d'un champ de maïs, ne bronche pas, il est dans la fournaise et entend les cris de joie des adversaires. Cependant le feu vient mourir aux pieds de ces braves et Dupont rentre à El-Rahmanieh avec 4 hommes tués et 36 blessés, ayant mis plus de 1.200 Turcs hors de combat.

Pour arrêter les attaques des cavaliers turcs, on essaye l'emploi de petites piques de quatre pieds et demi qui se fichent en terre et s'y maintiennent au moyen d'une petite chaînette en fer, fixée à chacune d'elles et se liant d'une pique à l'autre. Ces piques forment une sorte de palissade devant le front des carrés. Chaque soldat porte la sienne en sautoir derrière l'épaule.

Le Commandant Giraud écrit :
"6 septembre 1798.
Le spectacle de notre départ d'Alexandrie le 3 juillet, a quelque chose de pittoresque et d'imposant. Il faut des bêtes de somme pour traîner à la suite de notre armée, des vivres pour les hommes et les animaux. Notre commissaire des guerres, aidé du général Berthier, en eut bientôt réuni un nombre considérable : chevaux de bât, véritables haridelles portant un monstrueux bât rembourré de paille, sous le poids duquel ils plient et s'ensellent avant même d'être chargés ; minuscules mulets chargés de la provision d'eau, d'une docilité extrême, malgré leur réputation d'entêtement proverbial; chameaux hideux portant les bagages de l'armée ; tout un troupeau de chèvres et de moutons conduits par des soldats du train et destinés à être mangés en route
" (Carnet de campagne du Cdt Giraud).

Le 7 septembre 1798 (21 fructidor an 6), une lettre est expédiée depuis Alexandrie au Général Bonaparte : "Si, en venant vous dire : on nous doit, sans cesse on nous fait espérer de nous mettre au niveau de toute l'armée, et cette promesse n'est jamais qu'un vain espoir, c'était affaiblir les sentimens de votre estime, seul bien dont nous soyons jaloux, nous ferions, n'en doutez pas, le sacrifice de nos créances comme tant de fois nous l'avons fait de notre sang, satisfaits d'obtenir un regard de vous.
Nous le savons, vos ordres (vous n'en avez jamais donné que pour nous rendre heureux, votre magie sur les coeurs est telle, que chacun voit la patrie là où il sait que vous êtes); vos ordres, disons-nous, soit par les circonstances, soit par une infinité de causes qu'on ne pénètre pas facilement, ne sont pas exécutés.
Pourquoi craindrions-nous de vous donner connaissance que vos volontés ne sont point remplies envers nous, qu'il nous est dû arriéré de solde, gratifications, etc., etc. ? Ne sommes-nous pas avec vous ? N'avons-nous pas toujours été avec vous ? Est-il des individus dans l'armée qui puissent être plus privilégiés que nous ? Nous ne demandons que ce que votre intention est de nous donner, que ce que vous croyez que nous possédons. Nous ne courons point après les richesses; nous ne sommes point des Espagnols, pour traverser les mers pour elles : la gloire de vous suivre et votre estime nous suffisent.
Nous espérons, général, que disons-nous ! les soldats de Bonaparte parlent différemment : la justice de notre demande et vos sentimens s'accordent trop ensemble pour que nous ne soyons pas certains de voir cesser au plus tôt le retard que nous éprouvons. L'état de ce qui nous est dû, se montant à la somme de 144,011 l. 9s. 6d., se trouve ci-joint.
BARTHÉLEMI, chef de brigade provisoire ; BERNARD, capitaine ; TUNAS, sous-lieutenant ; LAUDE, sergent.
P. S. L'état énoncé était joint a l'original
" (Correspondance inédite et confidentielle de Napoléon, t. 6).

Le 16 novembre 1798 (26 brumaire an 7), le Général Bonaparte écrit depuis son Quartier général au Caire, au Directoire exécutif : "... A la sollicitation de Mourad-Bey et des Anglais, les Arabes s'étaient réunis et avaient fait une coupure au canal d'Alexandrie, pour empêcher les eaux d'y arriver. Le chef de brigade Barthélemy, à la tête de 600 hommes de la 69e, cerna le village de Birket-Gheytâs, la nuit du 27 fructidor, tua plus de 200 hommes, pilla et brûla le village ..." (Pièces diverses et correspondance relatives aux opérations de l'armée d'Orient en Egypte; Correspondance de Napoléon, t.5, lettre 3632; Correspondance générale, t.2, lettre 3716).

Le 16 septembre (30 fructidor an 6), le Général Bonaparte, depuis le Caire, répond au Conseil d'administration de la 69e Demi-brigade :
"J'ai reçu, citoyens, votre lettre du 21 fructidor, je me fais faire un rapport sur la solde qui vous est due.
L'armée, depuis son entrée en Egypte, a été soldée des mois de floréal, prairial et messidor : elle se trouve encore arriérée des mois de thermidor et fructidor.
La division dont vous faisiez partie a, ainsi que vous, un arriéré antérieur à floréal : conformément à ce qui a été mis à l'ordre du jour, il y a près d'un mois, il faut que vous vous adressiez, pour tout ce qui est antérieur à floréal, à l'ordonnateur en chef.
Si, dans le rapport que le payeur général me fera, il est constaté que vous ayez touché moins de paye que le reste de l'armée, je donnerai sur-le-champ les ordres et je prendrai les mesures pour que vous soyez mis au courant de paye de l'armée. BONAPARTE
" (Correspondance inédite et confidentielle de Napoléon, t. 6).

Le 6 octobre 1798 (15 vendémiaire an 7), le Général Bonaparte écrit depuis son Quartier général au Caire, au Général Berthier, chef de l'Etat-major général de l'Armée d'Orient : "... Vous donnerez l'ordre au 2e bataillon de la 69e de se rendre à Rosette ... quatre compagnies du 2e bataillon de la 69e se rendront à Rosette; le jour suivant, le reste du mouvement s'effectuera ..." (Correspondance de Napoléon, t.5, lettre 3427; Correspondance générale, t.2, lettre 3388).

Le 12 octobre 1798 (21 vendémiaire an 7), le Général Bonaparte écrit depuis son Quartier général au Caire, au Général Berthier, chef de l'Etat-major général de l'Armée d'Orient : "Je suis peu satisfait de l'inexécution des différents ordres que j'ai donnés, relatifs au départ de Rosette et d'Alexandrie des différents détachements d'infanterie et de cavalerie des corps de l'armée. Voyez, je vous prie, de donner vos ordres de manière à ce qu'ils soient exécutés ponctuellement. Mon intention est qu'il ne reste à Rosette que le 2e bataillon de la 69e [de ligne] 100 hommes du 14e dragons; et à Alexandrie que les 3e bataillons de la 61e, 69e, et 85e [de ligne] et 50 hommes du 14e dragons; cela sans comprendre l'artillerie" (Correspondance générale, t.2, lettre 3429).

Le 16 octobre 1798 (25 vendémiaire an 7), le Général Bonaparte écrit depuis son Quartier général au Caire, au Général Manscourt, commandant par intérim à Alexandrie : "... Je vous prie de me faire passer le rapport des officiers supérieurs qui ont dit qu'il se murmurait une insurrection dans la garnison. Si une demi-brigade sous mes ordres se soulevait, je casserais le corps et ferais fusiller tous les officiers qui n'auraient pas maintenu l'ordre. Je veux croire qu'on a calomnié la 69e en vous faisant ce rapport" (Correspondance de Napoléon, t.5, lettre 3482; Correspondance générale, t.2, lettre 3474).

- Combat de Chabour

En octobre, le premier Bataillon est à El-Rahmanieh, le 2e à Rosette, le 3e à Alexandrie.

Le 4 novembre 1798 (14 brumaire an 7), le Général Bonaparte écrit depuis son Quartier général au Caire, au Général Berthier, chef de l'Etat-major général de l'Armée d'Orient : "... Celle de El-Rahmânieh (la garnison) d'un bataillon de la 69e [ligne]. Le général ... Murat (commandera), la 69e de ligne avec l'artillerie qu'il a menée avec lui ..." (Correspondance générale, t.2, lettre 3612).

Le 4 novembre, les 2e et 3e Bataillons reçoivent l'ordre de se porter, par terre, à Chabour.

Le 5 novembre 1798 (15 brumaire an 7), le Général Bonaparte écrit depuis son Quartier général au Caire, au Général Menou à Rosette : "... Mon intention est ... que la garnison d'El-Rahmânyeh soit formée d'un bataillon de la 69e; que le général Murat ait sous son commandement les deux bataillons de la 69e ..." (Correspondance de Napoléon, t.5, lettre 3576; Correspondance générale, t.2, lettre 3623).

Le 8 novembre 1798 (18 brumaire an 7), le Général Bonaparte écrit depuis son Quartier général au Caire, au Général Berthier : "Vous donnerez l'ordre, Citoyen Général, au dépôt de la 69e demi-brigade de se rendre au Caire, et au général Murat de se rendre à Rosette avec son artillerie et deux bataillons de la 69e. Le général Menou donnera sur-le-champ les ordres pour faire réunir ... à El-Rahmânyeh un bataillon de la 69e ..." (Correspondance de Napoléon, t.5, lettre 3587; Correspondance générale, t.2, lettre 3634).

Les 2e et 3e Bataillons, et avec eux un canon, partent le matin dès la pointe du jour sous le commandement de Murat. Aussitôt de retour, celui-ci rend compte de sa mission au Général en chef de la façon suivante : "Le 16 novembre au matin, je me suis mis en marche, et, après deux heures de marche, j'aperçus quatre grandes colonnes en mouvement. J'ai ordonné au chef de brigade Barthélémy de se mettre à la poursuite de celle qui filait le plus sur ma droite, avec un bataillon. L'adjudant-général Escale, avec le deuxième bataillon, a poursuivi celle qui était à gauche; et moi-même, avec les deux compagnies de grenadiers, j'ai marché sur celle du centre au pas de charge. Six cents Arabes dispersés par bandes formaient l'arrière-garde de l'ennemi, nous commencions à les approcher; mais, effrayés par notre feu et notre contenance, ils ont abandonné huit camps remplis de tous leurs bagages après avoir eu plusieurs hommes tués en fuyant. Je ne voulais pas m'en tenir là, je voulais me rendre maître de 6.000 chameaux qui étaient peu éloignés de moi; mais, malgré tous mes efforts, j'ai vu s'échapper cette précieuse proie. Il m'était impossible de les atteindre avec de l'infanterie, car les Arabes les faisaient marcher aussi vite que des chevaux. Une vingtaine des plus lents seulement sont restés en mon pouvoir, avec trois troupeaux considérables de moutons".

Et Murat termine ainsi sa lettre : "Je dois des éloges à la conduite des troupes, principalement à celle des chefs. Il n'est pas de troupe qui marche mieux que la 69e demi-brigade et avec plus de courage".

Peu de temps après cette randonnée, le 1er Bataillon est rappelé au Caire.

Le 21 novembre 1798 (1er frimaire an 7), le Général Bonaparte écrit depuis son Quartier général au Caire, au Général Berthier : "Vous voudrez bien donner l'ordre, Citoyen Général, au général Menou, de faire partir le général Murat avec les deux bataillons de la 69e et son artillerie, pour se rendre à Châbour, par terre, où il recevra de nouveaux ordres.
Dans tous les pays où il passera, il invitera les habitants à payer exactement et sans délai leurs contributions; sans quoi, à son retour, il punira sévèrement les cheiks et leur fera payer le double ...
" (Correspondance de Napoléon, t.5, lettre 3651; Correspondance générale, t.2, lettre 3750).

Le 21 novembre 1798 (1er frimaire an 7) toujours, le Général Bonaparte écrit depuis son Quartier général au Caire, à Daure, Commissaire ordonnateur en chef de l'Armée d'Orient : "Je vous prie, citoyen ordonnateur, d'employer tous les moyens qui sont en votre pouvoir pour pousser la confection des capotes dont l'armée a le plus grand besoin dans un moment où les nuits sont si fraîches.
Je désire que :
Les 19e 69e ... viendront après ...
" (Correspondance générale, t.2, lettre 3754).

Le 6 décembre 1798 (16 frimaire an 7), le Général Bonaparte écrit depuis son Quartier général au Caire, au Général Menou, commandant à Rosette : "L'état-major vous donne l'ordre, citoyen général, de faire partir sur-le-champ ... le 3e bataillon de la 69e pour Le Caire ..." (Correspondance générale, t.2, lettre 3862).

Le 9 janvier 1799 (20 nivôse an 7), le Général Bonaparte, depuis son Quartier général au Caire, ordonne la création d'un Régiment de Dromadaires (Correspondance de Napoléon, t.5, lettre 3821); Barthélémy, qui a déjà recruté et organisé la Légion nautique, doit fournir 15 hommes, choisis parmi les plus hardis et les plus intrépides, pour former le noyau du Régiment des Dromadaires destiné à enrayer le brigandage des Arabes.

Le 18 janvier 1799 (29 nivôse an 7), le Général Bonaparte écrit depuis son Quartier général au Caire, au Général Berthier : "... Le 6 pluviôse, le bataillon de la 69e, qui est à la citadelle, descendra en ville. Il sera placé dans une caserne sur la place Ezbekyeh" (Correspondance de Napoléon, t.5, lettre 3871; Correspondance générale, t.2, lettre 4098).

Le 20 janvier 1799 (1er pluviôse an 7), le Général Bonaparte écrit depuis son Quartier général au Caire, au Général Berthier : "Vous voudrez bien donner l'ordre au général Murat de partir, trois heures avant le jour, avec 120 hommes de cavalerie et 100 hommes de la 69e, pour se rendre à Qelyoub, tomber sur le camp des Arabes Haouytât, enlever les chameaux, femmes, enfants, vieillards, les amener au Caire, et tuer tout ce qu'il ne pourra pas prendre. Il obligera tous les villages qui auraient des bestiaux à ces Arabes de les livrer; il se fera désigner les deux villages qui appartiennent au cheik des Haouytât; il prendra tous les bestiaux, brûlera la maison du cheik des Haouytât, et lui fera tout le mal possible; il préviendra le cheik-el-beled qu'il doit verser le myry dans la caisse de sa province.
Cette troupe prendra du pain pour demain et après-demain. S'il prévoit pouvoir faire du mal à cette tribu des Haouytât ou des A'ydy, il pourra rester dehors toute la journée d'après-demain. Il me préviendra par un Arabe de ce qu'il aura fait et de la résolution qu'il aura prise, demain au soir
" (Correspondance de Napoléon, t.5, lettre 3880; Correspondance générale, t.2, lettre 4124).

- Expédition de Syrie

Revenu à Suez, Bonaparte prépare son expédition pour la Syrie. Cette intervention en Syrie s'annonce, comme devant être très fructueuse, pour les avantages à en recueillir. La Division Desaix reste dans la haute Egypte; tous les 3es Bataillons fournissent les garnisons nécessaires à la sécurité de nos postes; un Régiment d'hommes à dos de dromadaires assure la police du sud et fait l'office de gendarmerie; ce sont des hommes choisis par Bonaparte, parmi les plus intrépides.

Nos soldats s'aguerrissent de jour en jour; peu à peu ils se sont familiarisés avec les élans fougueux de la cavalerie turque venant se briser contre leurs carrés bien appuyés. L'idée de se battre tous les jours, de souffrir de la faim, de la soif et d'être privés d'un somme réparateur ne les effraie point. D'autres souffrances les attendent cependant.

L'expédition de Syrie va commencer. Pour arriver en Palestine, il faudra traverser environ soixante lieues de désert d'Alexandrie à Rahmanieh et du Caire à Gaza, ayant la flotte anglaise sur notre flanc gauche ; emporter d'assaut des villes bien défendues, n'ayant ni poudre ni boulets, ni plomb; faire à l'ennemi, une guerre souterraine, sans trêve ni merci, creuser des tranchées et lutter contre la peste qui frappera dans nos rangs un peu à tort et à travers. Telle sera cette expédition de quatre mois. Le Capitaine Giraud, dans son carnet de campagne, nous en donne un aperçu jour par jour.

Les troupes sont rapidement rassemblées. Le 31 janvier 1799 (12 pluviôse an 7), le Général Bonaparte écrit depuis son Quartier général au Caire, au Général Berthier, Chef de l'Etat-major général de l'Armée d'Orient : "... Vous donnerez l'ordre à la 22e d'infanterie légère de partir du Caire, le 15 pluviôse, pour se rendre à Belbeis. Vous donnerez le même ordre à deux bataillon de la 69e [de ligne], au choix du général commandant la division. La compagnie de grenadiers du bataillon qui restera au Caire marchera avec les deux autres compagnies ..." (Correspondance générale, t.2, lettre 4192).

Selon l'historique régimentaire, ce sont les 1er et 2e Bataillons qui reçoivent l'ordre de revenir du Caire à Alexandrie dans la Division Lannes.

Le 3 février 1799 (15 pluviôse an 7), par ordre du Général Bonaparte, est écrit depuis le Quartier général au Caire, l'ordre suivant : "Le général en chef, par les différents mouvements qu'ont faits les troupes composant l'armée d'Italie, n'ayant eu connaissance que dans ce moment des noms des quatre grenadiers de la 69e demi-brigade qui, par leur sang-froid et leur bravoure, ont empêché les Autrichiens de surprendre les postes avancés du camp retranché de Saint-Georges, après que le général Provera eut passé l'Adige à Porto-Legnago; au moment où l'armée française gagnait la bataille de Rivoli,Accorde au citoyen Pierre Cavard, un des quatre grenadiers de la 69e qui ont eu part à l'action dont il vient d'être parlé, un des deux cents fusils garnis d'argent, destinés par l'ordre du général en chef à récompenser les officiers ou soldats qui se distingueront ou qui auront rendu un service essentiel à l'armée.
En conséquence, aussitôt que les fusils seront faits, il en sera adressé un au citoyen Pierre Cavard.
Il jouira, à dater de ce jour, des deux sous par jour de haute paye dont, conformément à l'article 2 de l'ordre du pluviôse, doivent jouir ceux auxquels le général en chef accorde un des deux cents fusils garnis d'argent
" (Correspondance de Napoléon, t.5, lettre 3935).

Le même jour, le Général Bonaparte écrit depuis son Quartier général au Caire, au Général Dommartin, commandant l'Artillerie de l'Armée d'Orient : "Je vous prie, citoyen général, de faire délivrer au chef de brigade des guides douze mille cartouches en remplacement de celles qu'il a données à la 69e demi-brigade [de ligne]" (Correspondance générale, t.2, lettre 4201).

- Siège du Caire

Le 3e Bataillon reste au Caire sous Dupas, nommé à la 69e, Chef de brigade à la suite. Pendant l'expédition de Syrie, il a à soutenir, lors de la révolte, le siège de la citadelle presque sans aucun moyen de défense et avec une garnison d'éclopés et d'amputés. Pendant trente-quatre jours, il résiste à plus de 10.000 Osmanlis, entrés dans la ville pour faire cause commune avec les insurgés. Il leur prend trois queues de pacha, cinq drapeaux, des sabres, des piques. Ces trophées ornèrent plus tard la voûte du Dôme des Invalides.

- Combat d'El-Arich

Le 6 février, la colonne expéditionnaire, forte de 4 divisions, 900 chevaux et quelques pièces d'artillerie, se met en mouvement pour traverser le désert vers El-Arich.

Jamais étapes n'ont été aussi pénibles; le soir venu, les soldats se laissent tomber de lassitude et s'endorment sans songer à prendre de nourriture. D'ailleurs, le sucre, le café, l'eau-de-vie manquent souvent, les chameaux porteurs de provisions ne pouvant suivre à temps la colonne. On marche des heures et des heures sans trouver une goutte d'eau, et toujours la soif, la soif horrible dévore les troupiers; on trouve bien quelques mares, quelques fonds de puits, où une eau saumâtre stagne, on la boit avec avidité, mais les puits s'épuisent vite et il faut attendre avant qu'une mince nappe de liquide se reforme. Tantôt l'artillerie tombe dans les ravins, tantôt elle doit passer sur des monticules de sable dans lesquels les roues enfoncent jusqu'aux moyeux, on double alors les attelages, les hommes doivent s'appliquer aux roues.

Par contre, les nuits sont fraîches, les registres de la 69e prouvent qu'un bon dixième des soldats sont atteints d'ophtalmies. Les scorpions sont à craindre, et, par surcroît, la fièvre règne en souveraine.

Le 9 février 1799 (21 pluviôse an 7), le Général Bonaparte écrit depuis son Quartier général au Caire, au Général Dugua : "Vous prendrez, citoyen général, le commandement de la province du Caire ...
Tous les Français sont logés autour de la place Esbequieh. J'y laisse un bataillon de la soixante-neuvième ...
" (Correspondance inédite et confidentielle de Napoléon, t. 5; Correspondance de Napoléon, t.5, lettre 3950; Correspondance générale, t.2, lettre 4230).

Après plusieurs jours, on atteint le village d'El-Arich; il est enlevé à la baïonnette et, canonné quarante-huit heures, le fort se rend le 20 février.

Le Commandant Giraud écrit :
"17 février 1799. — Arrivée de la 69e demi-brigade sous les murs d'El-Arich, dont elle fait le blocus avec la 32e; la place capitule le 20 février" (Carnet de campagne du Cdt Giraud).

- Prise de Gaza

Le 22, l'armée se met en marche vers la Palestine.

Le Commandant Giraud écrit :
"22 février. — Reprise de la marche en avant ; les montagnes boisées de la Syrie s'aperçoivent dans le lointain. Des chants guerriers retentissent dans ces mêmes vallons où, jadis, les croisés avaient entonné leurs cantiques de la foi chrétienne" (Carnet de campagne du Cdt Giraud).

Le 25 février, ayant parcouru soixante lieues, elle arrive en vue de Gaza. Les dispositions pour l'attaque sont prises, lorsqu'une députation des habitants vient informer le Général en chef des sentiments accueillants de la population. On pénètre dans la ville, qui renferme pour le plus grand bien des troupes un stock considérable d'approvisionnements.

Le Commandant Giraud écrit :
"25 février. — Entrée dans Gaza" (Carnet de campagne du Cdt Giraud).

- Siège de Jaffa

L'armée se dirige vers Jaffa où l'ennemi rassemble ses forces.

Le Commandant Giraud écrit :
"28 février. — Reprise de la marche dans la direction de Jaffa; marche particulièrement pénible, en raison de la poussière et du vent soulevant des tourbillons d'un sable brûlant. Pendant trois lieues nos soldats poussent les roues, pour dégager les pièces et les caissons qui cependant ont reçu un triple attelage" (Carnet de campagne du Cdt Giraud).

Le 5 mars, les travaux d'investissement commencent.

Le Commandant Giraud écrit :
"5 mars. — Arrivée sous les murs de Jaffa. Une première sommation est adressée à la garnison turque. Pour toute réponse, le chef de la milice, Abou-Saab, fait trancher la tête au parlementaire français.
L'indignation de nos soldats est à son comble; chacun se prépare, à l'assaut qui est ordonné pour le 7 mars
" (Carnet de campagne du Cdt Giraud).

Le lendemain, Bonaparte est arraché aux Turcs par le Lieutenant Meignan, du 2e Bataillon : ce dernier commande sur la gauche de l'armée une garde avancée de 40 hommes de sa Compagnie; le Général en chef fait, à pied, vers huit heures du matin, une reconnaissance, les assiégés l'aperçoivent, font une sortie et se portent vivement sur lui; déjà ils sont prêts de l'atteindre, lorsque Meignan accout avec sa garde, fonce sur les Turcs et parvient, malgré la perte d'une dizaine de ses hommes, à le sauver. Les postes voisins, prévenus, forcent l'ennemi à rentrer dans la place.

Le 7, Bonaparte adresse une sommation à la garnison. Pour toute réponse, le commandant turc Abou-Saab fait trancher la tête à l'envoyé français (notons que Giraud date cet événement du 5 mars).

L'indignation des soldats est à son comble. L'attaque est décidée, la Division Lannes désignée pour monter à l'assaut; les adjudants généraux Netherwood et Rambault ainsi que trois Compagnies de Grenadiers des 69e et 13e se présentent les premiers sur la brèche; officiers et soldats, chacun s'y lance à l'envi; mais, à l'instant où ils vont pénétrer dans l'enceinte, l'ennemi démasque deux batteries et réunit tous ses tirailleurs sur le front. Un combat meurtrier et opiniâtre s'engage sur les remparts. Les femmes, les enfants mêlent leurs cris au bruit des armes, et une grêle de balles, de pierres, de matières enflammées tombent sur les assiégeants; le Commandant Baille et le Capitaine Grasset, du 1er Bataillon, aidés de quelques Grenadiers, parviennent, malgré le feu des croisées et embrasures des tours, à traîner une pièce de canon sur un monticule et à la diriger contre une tour occupée par 300 Osmanlis; bientôt ceux-ci mettent bas les armes.

Le Tambour des Grenadiers, Beaudoin, un des premiers sur la brèche, aperçoit un petit fort sur sa gauche, d'où les Turcs dirigent un feu d'enfilade sur les Français. Beaudoin met sa caisse sur son dos, ramasse un fusil, court à ce fortin avec une quinzaine de ses camarades; ils grimpent sur la terrasse et tâchent de débusquer l'ennemi. Vains efforts; ils roulent alors une poutre voisine, s'en servent pour se glisser dans la cour, et, sous les yeux stupéfaits du général Robin, fusillent les assiégés. Ceux-ci, désemparés par tant d'audace, abandonnent les créneaux, d'où ils inquiétaient nos troupes, et se sauvent dans la ville. La colonne y entre à leur suite, et là une lutte encore plus furieuse s'engage; le Capitaine Rolland, du 2e Bataillon, qui vient d'arriver au Corps, pénètre avec 30 hommes dans la rue du port, voie principale de la ville, il s'en rend maître après un combat acharné, il fait enfoncer les portes des magasins qui constituent autant de petites redoutes.

La Division Bon vient de s'emparer du port, et les assiégés sont placés entre deux feux. Les Turcs, cernés de toutes parts, refusent de se rendre; les soldats, dans leur fureur, en font un horrible carnage, malgré les Généraux et les Officiers, qui veulent mettre un terme à cette boucherie.

A cinq heures du soir, Lannes est enfin maître de Jaffa; on y trouve du sucre, du café, des provisions de toutes sortes ainsi qu'une quantité considérable de pelisses, de châles, de soieries; les soldats voient là une occasion unique d'enrichir leur garde-robe, d'orner un peu leurs vieilles hardes. Dès lors, leur allure martiale s'agrémente d'un piquant cachet d'Orient. Le Tambour-maître Noblet, dit Bel-Air, magnifiquement drapé à la mode mulsumane, avec ses cinq pieds quatre pouces, a fort grand air.

Le 7 mars 1799 (17 ventôse an VII), le Lieutenant Gondouin est blessé à Jaffa.

Dans sa lettre écrite depuis son Quartier général à Jaffa, et datée du 13 mars 1799 (23 ventôse an 7), le Général Bonaparte écrit, au sujet du siège de Jaffa, et plus particulièrement de la journée du 17 ventôse : "... A la pointe du jour, le 17, je fis sommer le gouverneur : il fit couper la tête à mon envoyé, et ne répondit point. A sept heures, le feu commença; à une heure, je jugeai la brèche praticable. Le général Lannes fit les dispositions pour l'assaut; l'adjoint aux adjudants généraux Netherwood, avec dix carabiniers, y monta le premier, et fut suivi de trois compagnies de grenadiers de la 13e et de la 69e demi-brigade, commandées par l'adjudant général Rambeaud, pour lequel je vous demande le grade de général de brigade.
A cinq heures, nous étions maîtres de la ville, qui, pendant vingt-quatre heures, fut livrée au pillage et à toutes les horreurs de la guerre, qui jamais ne m'a paru aussi hideuse.
4,ooo hommes des troupes de Djezzar ont été passés au fil de l'épée; il y avait 800 canonniers. Une partie des habitants a été massacrée ...
" (Pièces diverses et correspondance relatives aux opérations de l'armée d'Orient en Egypte; Correspondance de Napoléon, t.5, lettre 4055; Correspondance générale, t.2, lettre 4294).

Le Commandant Giraud écrit :
"7 mars. — La division Lannes est chargée de l'attaque de front, mais à peine les adjudants-généraux Notherwod et Rambault se sont-ils présentés au pied des remparts qu'ils sont assaillis par les défenseurs, véritable ramassis de Maugrabins, d'Albanais, de Kurdes et de Nègres, poussés au paroxysme de la fureur, pendant que les femmes, les enfants mêlaient du haut des remparts, leurs cris au bruit des armes des combattants, et lançaient sur les assaillants des pierres et des matières enflammées.
Cette attaque allait échouer, lorsque quelques soldats de la 32° demi-brigade (division Bon) découvrirent une espèce de brèche, sur le bord de la mer. Immédiatement, l'ordre fut donné d'attaquer aussi de ce côté, de façon à prendre les assiégés entre deux feux. En un instant, les remparts furent escaladés à l'aide d'échelles.
Les Turcs cernés de toutes parts refusèrent de se rendre. Alors commença l'horrible massacre de Jaffa, malgré l'intervention des généraux et des officiers. On fit de Jaffa l'entrepôt de l'artillerie et des munitions que l'armée attendait de Damiette et d'Alexandrie.
Les divisions Kléber, Lannes, Bon et Régnier conduites par Buonaparte, marchèrent ensuite sur Saint-Jean-d'Acre
" (Carnet de campagne du Cdt Giraud).

 

Après avoir fait de Jaffa et de son port l'entrepôt de l'armée pour l'artillerie et des munitions qu'on attendait de Damiette et d'Alexandrie, Bonaparte, sans prendre même un repos nécessaire, marche sur Saint-Jean-d'Acre, avec les divisions Kléber, Bon, Lannes et Reynier.

- Bataille de Qaquoun

Le 15 mars, l'avant-garde française découvre, en approchant de Zeitah, un corps de cavalerie aux ordres d'Abdallah-Pacha qui, pour retarder la marche de l'armée, a pris position sur les hauteurs de Qaquoum (Ou Kakom), s'appuyant à la montagne de Naplouse, où quelques milliers de Naplousains sont postés.

Lannes a ordre de se porter sur la droite, dans le but de couper le Pacha des Naplousains. Les Divisions Bon et Kléber, formées en carrés, abordent l'ennemi et le mettent en fuite. Mais l'infanterie de la Division Lannes, opposée aux Naplousains, emportée par son ardeur, s'engage imprudemment dans un défilé; les Naplousains se rallient, et attaquent à leur tour. Le Général en chef est obligé de lui réitérer l'ordre de se replier. Le brave Capitaine Bertrand, chargé par l'Adjudant-général Rambaud de porter cet ordre au premier Bataillon de la 69e, le plus compromis, a un cheval tué sous lui en accomplissant sa mission. La Division obéit enfin, les Turcs enhardis font volte-face et des rochers, où ils sont tapis, fusillent, sans courir aucun risque, les échelons en retraite. La 69e a tenu la tête du mouvement en avant et, par conséquent, ferme la marche dans la retraite; elle perd une cinquantaine de ses plus intrépides et parmi eux son commandant, le Chef de brigade Barthélémy, qui tombe, atteint d'une balle à la tête. Il est remplacé le lendemain dans son commandement par Eysseautier, Chef du 2e Bataillon.

EYSSEAUTIER (André)

Né à Famon (Basses-Alpes) le 29 septembre 1757. Capitaine au 3e Bataillon du Var, 14 septembre 1791. Chef de Bataillon, 21 ventôse an V. Chef de Brigade à la 69e, 26 ventôse an VII. Mort le 13 floréal an VIII à Alexandrie.

Maîtresse du champ de bataille, l'armée bivouaque à la tour de Zeitah.

Le Commandant Giraud écrit :
"15 mars. — La 69e demi-brigade tête d'avant-garde se heurte sur les hauteurs de Kakoum, à un corps de cavalerie turque, aux ordres d'Abdallah-Pacha qui, pour arrêter notre marche, s'était appuyé à la montagne de Naplouse. Un combat s'y s'engagea; le colonel Brun (sic) y fut tué" (Carnet de campagne du Cdt Giraud).

L'armée s'établit, le lendemain, à Caïffa, au pied du mont Carmel.

- Siège de Saint-Jean-d'Acre

Le 19, elle est à Saint-Jean-d'Acre; le Général Caffarelli fait la reconnaissance de la place, et les préparatifs de siège commencent immédiatement. La ville, protégée à l'ouest par la mer, est sans fortifications régulières et, croit-on, incapable de résistance. Mais Djezzar-Pacha organise la défense; n'a t-il pas juré de sortir vainqueur ou d'être enseveli sous les ruines ! Deux vaisseaux anglais commandés par Sidney-Smith sont embossés sous les murs, canonnant sans relâche les assiégeants. L'artillerie française ne compte que trois pièces de 12 et quelques obusiers. Le Contre-amiral Perré, chargé des travaux d'attaque, fait battre en brèche la tour d'un saillant, face au camp français.

Le Commandant Giraud écrit :
"20 mars. — Arrivée devant Saint-Jean-d'Acre où était enfermée l'armée turque de Djezzar-Pacha. Ouverture de la tranchée à environ cent cinquante toises de la place. Les troupes pratiquent dans le sol, des cavités qui doivent leur servir de baraques, pendant la durée du siège; elles les tapissent de feuillages et les couvrent de branches d'arbres" (Carnet de campagne du Cdt Giraud).

Après quelques coups de canon, elle présente une brèche assez satisfaisante et les Grenadiers de la 69e sollicitent comme une grâce l'honneur de monter à l'assaut. C'est le 28 mars. Bonaparte, qui se tient dans la tranchée, hésite à lui donner le signal lorsqu'un hourrah retentit; les Grenadiers de la 69e se sont élancés vers la tour ! ... Ils sont arrêtés par la contrescarpe, le revêtement n'a pas été entamé par une mine restée sans effet. Al'aide d'échelles, ils descendent dans le fossé, mais elles sont trop courtes et ils sont obligés de se laisser tomber de plusieurs mètres de hauteur.

Irrités, excités aussi, par ces difficultés, ces héros se hissent en pyramides humaines et, sous les yeux de l'armée, qui assiste haletante à ces prodiges, ils parviennent au sommet de la tour, malgré le feu des adversaires. Un cri de joie s'élève, répété de Division en Division; hélas, il est tôt suivi d'un autre, cri de terreur et de rage impuissante; un bruit sourd, ... une explosion formidable, ... l'ennemi a miné le sol de la pièce où sont entrés les Grenadiers après leur escalade et, comme ils discutaient la conduite à tenir, la fougasse explose et les projette dans le fossé. Presque tous périssent, les rares survivants reçoivent des armes d'honneur en récompense de leur conduite.

Ces braves étaient commandés par le Lieutenant Mazel, de la 3e Compagnie de Grenadiers, et, à leur tête, Beaudoin, l'enragé Tambour, sa caisse toujours au dos, un sabre à la main droite, donnait le signal de l'attaque.

Le siège dure longtemps, les Turcs, sans cesse ravitaillés par l'escadre anglaise, se battent avec acharnement. Chez les Français, plus héroïques encore, les vivres font défaut, les munitions s'épuisent. Les pertes s'accumulent.

Le Commandant Giraud écrit :
"28 mars. — Ouverture du feu des batteries de brèche. Excités par le souvenir glorieux de l'assaut de Jaffa, nos soldats demandent l'assaut qui est ordonné par Buonaparte le même jour vers quatre heures du soir.
Sir Sydney Smith avec deux vaisseaux mouillait au sud et à l'ouest de la place. Ses boulets firent peu de mal aux assiégeants qui les recherchaient au contraire, pour en pourvoir nos batteries de siège.
Un boulet de 36 était payé 24 sols;
un de 12, 15 sols;
un de 8, 10 sols.
Au cours du siège, l'armée turque de Damas tenta une diversion, dans l'espoir de délivrer Saint-Jean-d'Acre; Kléber fut envoyé contre elle avec 2, 500 hommes. Enveloppé au pied du Mont-Thabor par plus de 50,000 hommes, dont 20,000 cavaliers, ce fut la 69e demi-brigade qui empêcha Kléber de succomber, en prenant l'ennemi en flanc et à revers
" (Carnet de campagne du Cdt Giraud).

Le 29 Mars 1799 (9 germinal an VII), le Sous lieutenant Bonhomme est blessé (mort de sa blessure). Le lendemain, le Lieutenant Drapier est tué.

Le 5 Avril 1799 (16 germinal an VII), le Lieutenant Gaudron est blessé (mort à l'ambulance), tout comme le Lieutenant Thomelet (mort en mer le 6 prairial).

Le 8 avril 1799 (19 germinal an VII), les Lieutenants Chaumet, Ginoux, Vincent et Moulin sont blessés à Saint-Jean-d'Acre.

Le 13 avril 1799 (24 germinal an VII), le Lieutenant Chavau est tué ; les Lieutenants Delpech et Parent sont blessés au siège de Saint-Jean-d'Acre.

Le 1er Mai 1799 (12 floréal an VII), le Lieutenant Levraud est tué. Le 6 mai 1799 (17 floréal an VII), le Capitaine Aiguier est blessé à Saint-Jean-d'Acre.

Le 7 mai, Bonaparte ordonne un nouvel assaut, il est terrible; Généraux et soldats se jettent avec impétuosité dans les tranchées; une partie des troupes parvient à se loger sous les ruines de la tour et y combat jusqu'au milieu de la nuit.

Le Commandant Giraud écrit :
"7 mai. — Un renfort considérable venant de Rhodes est entré dans la place. Un deuxième assaut est ordonné. Nos soldats aiguisent leurs baïonnettes, les officiers affilent leurs sabres. Une rage folle s'empare de tous, le deuxième assaut dure trois jours, toutes les tranchées sont enlevées jusqu'aux remparts ; les fossés sont escaladés ; c'est un affreux corps à corps, tout aussi terrible qu'à Jaffa.
Le lieutenant Chaumet qui rallie sa compagnie en battant en retraite, reçoit deux blessures coup sur coup; son chapeau et ses vêtements sont criblés de balles. Les pertes de la 69e demi-brigade sont sérieuses; deux lieutenants tués : Taupiac, Chavau; neuf officiers blessés : les capitaines Aiguier, Grosset, Meignan; les lieutenants Parent, Delpech, Moulin, Chaumet, Ginons, Vincent
" (Carnet de campagne du Cdt Giraud).

Le lendemain, on escalade la brèche, mais alors apparait une seconde enceinte où viennent se briser tous les efforts.

Les soldats de la 69e paient largement leur part de gloire ! Le Fusilier Girial, un des premiers à l'attaque, tombe sous une grêle de pierres; il se relève avec peine, un pan de mur s'écroule sur son dos; le Grenadier Dix, déjà atteint d'un coup de pistolet à Jaffa, reçoit cette fois un biscaïen dans la jambe; le Capitaine Taupiac est tué en tête de sa Compagnie; le Lieutenant Gaudron, couvert de blessures, après s'être battu comme un lion, expire à l'ambulance. Le Sous-lieutenant Lécureux, chargé par l'Adjudant général Devaux de planter à la brèche le drapeau de la 69e, y parvient avec intrépidité et demeure à ce poste tant que les troupes peuvent s'y maintenir. Il sauve, en cette occasion, le drapeau de la 13e Demi-brigade, qui serait infailliblement tombé au pouvoir de l'ennemi après la mort du Sergent-major porte-enseigne.

Les Grenadiers de la Division, Lannes à leur tête, frémissent de rage de ne pouvoir venger tant de camarades tombés sous les coups ennemis. Malgré une pluie de balles, ils réussissent à pénétrer dans la ville; au même moment, Lannes tombe dangereusement blessé, un flottement se produit, ... les moins avancés reculent et 200 Grenadiers sont abandonnés au milieu de la ville; ils savent qu'ils vont périr et sont résolus à vendre chèrement leur vie.

Ils gagnent une mosquée, s'y barricadent, s'y défendent, étroitement bloqués. Sur le point d'être forcés, ils se rendent enfin au Commodore anglais, ... mais combien restent-ils ?

Le siège de Saint-Jean-d'Acre est une des plus belles pages de l'histoire du Régiment, par l'héroïsme dépensé. Le Sergent-major Teris, de la 3e Compagnie des Grenadiers, est promu Sous-lieutenant à la suite de ses exploits; Beaudoin est nommé Sergent, et Poulet, un autre tapin, reçoit des baguettes d'honneur. Le Caporal Chaillard, dont l'habitude était de se distinguer à toutes les affaires, obtient un sabre d'honneur.

Le 8 mai 1799 (19 floréal an VII), le Capitaine Robert et le Sous lieutenant Gemaunes sont tués; le Sous lieutenant Courvoissé est blessé (mort en mer de sa blessure), le Lieutenant Chaumet est blessé. Le lendemain 9 mai 1799 (20 floréal an VII), le Lieutenant Taupiac est tué.

Le Commandant Giraud écrit :
"10 mai. — La retraite s'est opérée pendant la nuit du 9 au 10 mai; plus de 5,000 Turcs jonchent les tranchées, les glacis et les fossés de la place.
L'armée française compte 3,250 hommes mis hors de combat, dont 1,850 tués et 1,400 blessés parmi lesquels dix généraux et deux chefs de demi-brigade.
La division Kléber protège la retraite ; chaque division emporte ses blessés comme elle peut ; soit sur les chevaux des officiers, soit sur des brancards, soit encore sur des fusils munis d'une toile de tente.
La peste augmente d'intensité; ce sont autant de convois funèbres qui encombrent la route, et la traversée du désert se fait avec un convoi de six cents blessés transportés sur les chameaux, les chevaux, les ânes et les mulets de la colonne; sur les derrières de l'armée, la police est faite par la cavalerie de Murat et un détachement de soldats du régiment, montés à dos de dromadaires
" (Carnet de campagne du Cdt Giraud).

Le 15 mai 1799 (26 floréal an VII), les Capitaines Grosset et Meignant sont blessés à Saint-Jean d'Acre.

L'armée est épuisée, les blessés encombrent le camp et la peste fait plus de ravages encore que la guerre. Les Corps ont perdu le tiers de leur effectif; les Grenadiers de la Demi-brigade ont été particulièrement éprouvés : la 1re Compagnie a eu 2 Officiers tués, 2 blessés, 28 hommes tués, 60 blessés; la 2e Compagnie qui, sous les ordres de Murat, a repoussé différentes sorties de l'ennemi, a eu 41 hommes mis hors de combat dans la même journée; ses pertes sont de 2 Officiers blessés, 21 hommes tués, 46 blessés; la 3e Compagnie s'est prodiguée : le 10 germinal, elle a secouru un Bataillon de la 32e fortement engagé; le 14, le Lieutenant Mazel est monté avec 25 de ses Grenadiers dans la tour de la brèche, presque tous ont ét tués ou blessés; le 19, à l'assaut sous l'Adjudant-général Rambaud, son Capitaine et son Lieutenant tombent en entrant en ville; ses pertes sont de : 3 Officiers tués, 2 blessés, 24 hommes tués, 38 blessés.

A noter que le 20 mars 1799 (30 ventôse an VII), le Lieutenant Charpentier est blessé à Alexandrie.

Le 13 mai 1799 (28 floréal an 7), le Général Bonaparte fait écrire depuis son Quartier général, devant Acre, au Général Lannes : "D'après les dispositions du général en chef, vous voudrez bien, Général, donner l'ordre à un bataillon de la 69e demi-brigade de partir demain, à trois heures du matin, avec armes et bagages, pour se rendre à Hayfâ, où il tiendra garnison jusqu'à nouvel ordre. Vous ordonnerez au commandant de ce bataillon de porter une quinzaine de blessés sur des brancards qu'ils prendront, en passant, à l'ambulance.
Vous ordonnerez à l'autre bataillon et à tout ce qui restera au camp de la 69e d'en partir avec armes et bagages, le 3o, à quatre heures du matin, pour se rendre à Hayfâ. Ce bataillon est destiné à vous servir d'escorte ainsi qu'au général Bon, aux citoyens Duroc, Croizier, Arrighi, et à tous les blessés qui resteraient dans les divisions. Je leur donne, en conséquence, l'ordre d'être rendus à votre camp le 30, à trois heures et demie du matin. Vous resterez à Hayfâ avec ce bataillon jusqu'à nouvel ordre
" (Correspondance de Napoléon, t.5, lettre 4141).

Par ailleurs, un mouvement insurrectionnel se dessine dans la Basse-Egypte, et une armée turque va incessamment débarquer pour venir au secours de Djezzar-Pacha; aussi le Général en chef lève le siège dans la nuit du 20 au 21 et commence sa retraite vers le Caire.

- Combat de Caïffa

Après le siège, un Bataillon de la Demi-brigade est chargé de transporter sur des brancards, à Caïffa, les malades et les blessés incapables de marcher. Le Capitaine Albert est à l'arrière-garde avec 25 Grenadiers. Il suit le convoi à deux ou trois kilomètres, les mamelouks d'Ibrahim-Bey, renforcés d'un nombre considérable d'Arabes, tombent sur son détachement. Sans s'étonner, ni de la force, ni de la rapidité de l'ennemi, avec un sang-froid imperturbable, il les reçoit à coups de fusil, les disperse plusieurs fois et résiste jusqu'à ce que la colonne, avertie par la fusillade, ait envoyé à son secours.

Quatre jours après, le reste de l'armée rejoint, à Caïffa, le Bataillon.

- Retour en Egypte

Le 24, la Demi-brigade se trouve à Gaza, elle reçoit l'ordre d'envoyer ses deux premiers Bataillons à Salahieh.

Le 24 mai 1799 (5 prairial an 7), le Général Bonaparte fait écrire depuis son Quartier général à Jaffa, au Général Boyer : "Il est ordonné à l'adjudant général Boyer de partir le 6 à minuit et demi, avec 300 hommes des blessés les plus en état de marcher. Il se concertera à cet égard avec le citoyen Larrey. Il fera rassembler ces 300 hommes à onze heures du soir, dans un lieu qu'il indiquera, et leur fera donner les vivres pour trois jours.
L'adjudant général Boyer joindra à ces 300 blessés les deux bataillons de la 69e demi-brigade, qui prendront également des vivres pour trois jours. Il préviendra les généraux Lannes, Veaux et les citoyens Arrighi, Croizier et Duroc, qui doivent partir avec lui à minuit et demi.
Arrivé à Gaza, l'adjudant général Boyer y prendra 300 blessés, les plus en état de marcher, qu'il joindra aux 300 qu'il emmène de Jaffa. Il prendra à Gaza les vivres strictement nécessaires pour se rendre à El-A'rych; il prendra également le nombre d'outres indispensables pour son convoi; il sentira la nécessité de ménager les vivres et les outres pour l'armée. Il sait qu'un chameau porte de l'eau pour 100 hommes; il se servira à cet effet des ânes et chameaux qui se trouvent dans son convoi.
L'adjudant général Boyer repartira de Gaza le plus tôt possible, avec deux bataillons de la 69e et les 600 blessés, pour se rendre à Sâlheyeh, où il restera avec un bataillon de la 69e et tous les blessés. Le général Lannes et les autres officiers blessés continueront leur marche pour le Caire, avec l'autre bataillon de la 69e.
Si, cependant, l'adjudant général Boyer recevait à Sâlheyeh un ordre direct du général Dugua pour qu'il dût marcher dans une autre partie de l'Egypte, il l'exécuterait.
Il laissera, en passant à El-A'rych et à Qatyeh, les blessés et malades qui se trouveraient trop fatigués pour continuer leur marche. Il est nécessaire que l'adjudant général Boyer arrive le plus tôt possible à sa destination. Partout il marchera et campera militairement et ne souffrira aucun traîneur.
Je joins ici l'ordre pour les deux bataillons de la 69e ...
" (Correspondance de Napoléon, t.5, lettre 4150).

Le troisième Bataillon, sous les ordres du Général Lannes, rentre au Caire pour y renforcer la garnison en prévision des troubles fomentés par les Anglais. Son arrivée dissipe les inquiétudes et ramèna le calme dans la place; le détachement fait une entrée sensationnelle le 14 juin dans la ville, en tête marchent les Sous-officiers portant les drapeaux conquis par le Corps expéditionnaire.

Le Commandant Giraud écrit :
"14 juin. — Défilé dans les rues du Caire des débris glorieux du corps expéditionnaire de Syrie. Des feuilles de palmiers ornent les têtes. Presque tous ces hommes sont sans chaussures. En les regardant, n'est-il pas pas permis de dire qu'il est des défaites triomphantes qui égalent les plus belles victoires" (Carnet de campagne du Cdt Giraud).

Pendant la retraite de Syrie, une partie de la 69e Demi-brigade de Ligne s'est mutinée. Lors de l'entrée de l'armée au Caire, Bonaparte a interdit aux trois Compagnies de Grenadiers de la 69e le port des branches de palmiers à leur coiffure. Le 15 juin 1799 (27 prairial an 7), le Général Bonaparte écrit depuis son Quartier général au Caire, au Général Berthier : "... Le chef de l'état-major passera demain la revue de la 69e demi-brigade. Il se fera remettre un contrôle par compagnie, où seront nommés les officiers et l'endroit où ils se trouvent dans ce moment-ci. Il me présentera un projet pour égaliser les trois bataillons, réduire les bataillons à cinq compagnies avec quatre officiers et le même nombre de sous-officiers que porte l'ordonnance; s'il arrivait qu'il y eût des officiers de reste, il me proposera ce qu'on en pourrait faire; s'il n'y en avait pas assez, il me proposera des nominations.
Après quoi, il passera une revue particulière des trois compagnies de grenadiers. Mon intention est que nul ne puisse être grenadier de la 69e, s'il n'est dans un de ces cas :
1° S'être trouvé grenadier à la bataille de Mondovi;
2° Avoir eu un sabre, un fusil d'argent ou toute autre distinction;
3° Avoir été éclaireur à l'armée d'Italie ou en Syrie.
Tous ceux qui ne seraient pas compris dans un de ces trois cas rentreront dans les basses compagnies.
Il me remettra également une revue de l'habillement, armement et solde de cette demi-brigade. Il aura avec lui un commissaire des guerres pour constater la situation de cette demi-brigade, au moment de cette nouvelle formation ...
" (Correspondance de Napoléon, t.5, lettre 4177; Correspondance générale, t.2, lettre 4379).

Le 17 juin 1799 (29 prairial an 7), le Général Bonaparte écrit depuis son Quartier général au Caire, au Général Berthier : "Vous donnerez ordre au général Rampon de passer demain la revue de la 18e [de ligne], et de me donner un projet pareil à celui de la 69e [de ligne]; bien entendu qu'il ne doit pas être question des grenadiers , qui est particulier [sic] à la 69e" (Correspondance générale, t.2, lettre 4387).

Le 22 juin 1799 (4 messidor an 7), le Général Bonaparte écrit depuis son Quartier général au Caire, au Général Berthier : "La 69e [de ligne] sera définitivement organisée demain. Le 1er bataillon de la 69e partira le 6 pour se rendre à Mit-Gamar relever le bataillon de la 32e [de ligne], qui se rendra en toute diligence au Caire Les Grenadiers resteront au Vieux-Caire.
Le 2e bataillon de la 69e se rendra à Menouf, hormis la compagnie de grenadiers, pour relever le bataillon de la 25e [de ligne], qui se rendra à sa destination à Katieh ... Le 3e bataillon de la 69e fournira une compagnie à Suez, et la moitié d'une compagnie à Birket-el-Haggi. Le reste restera au Vieux-Caire ...
" (Correspondance générale, t.2, lettre 4429).

Le 22 juin, dit l'Historique régimentaire, le 1er Bataillon de la 69e est en route pour Mit-Gamar, le 2e est à Menou; la 1re Compagnie du 3e à Suez, la 2e à Birket-El-Haggi, les autres restent au vieux Caire. Le Capitaine Geoffroy, avec 250 hommes du 2e Bataillon, doit prélever les impôts.

Le 23 juin 1799 (5 messidor an 7), le Général Bonaparte écrit depuis son Quartier général au Caire : "Au chef de la soixante-neuvième demi-brigade (Eyssautier).
J'ai reçu, citoyen, votre mémoire historique sur vos compagnies de grenadiers. Votre tort est de ne pas vous être donné les sollicitudes nécessaires pour purger ces compagnies de quinze à vingt mauvais sujets qui s'y trouvaient. Aujourd'hui, il ne faut penser qu'à organiser ce corps, et le mettre à même de soutenir, aux premiers événemens, la réputation qu'il s'était acquise en Italie. BONAPARTE
" (Pièces diverses et correspondance relatives aux opérations de l'armée d'Orient en Egypte; Correspondance inédite et confidentielle de Napoléon, t. 5; Correspondance de Napoléon, t.5, lettre 4209; Correspondance générale, t.2, lettre 4442).

Le même jour, le Général Bonaparte écrit depuis son Quartier général au Caire : "Au commandant du génie.
Je vous prie, citoyen, de profiter du départ du bataillon de la soixante-neuvième qui se rend demain à Mit-Kamar, pour y envoyer les officiers du génie qui doivent tracer la redoute que j'y ai ordonnée. BONAPARTE
" (Correspondance inédite et confidentielle de Napoléon, t. 5).

Le 23 juin 1799 encore (5 messidor an 7), le Général Bonaparte écrit depuis son Quartier général au Caire, au Chef de Brigade Sanson, commandant du Génie de l'Armée d'Orient : "Il part demain, citoyen, pour Mit-Gamar un bataillon de la 69e demi-brigade [de ligne].Veuillez, je vous prie, profiter de cette occasion pour y envoyer des officiers du génie tracer la redoute dont je vous ai parlé" (Correspondance générale, t.2, lettre 4448).

Le 23 juin 1799 toujours (5 messidor an 7), le Général Bonaparte écrit depuis son Quartier général au Caire, au Général Berthier, Chef de l'Etat-major de l'Armée d'Orient : "... Le chef de bataillon Godard, chef de bataillon de la 69e, commandera le 3e bataillon; le citoyen Vincent se rendra pour commander en se place le fort d'Aboukir ..." (Correspondance générale, t.2, lettre 4449).

Le 24 juin 1799 toujours (6 messidor an 7), le Général Bonaparte écrit depuis son Quartier général au Caire, au citoyen Baille, Capitaine de la 1ère Compagnie de Grenadiers de la 69e Demi-brigade : "J'ai reçu, Citoyen, les notes que vous m'avez remises, qui prouvent que votre compagnie ne se trouvait pas avec les deux autres compagnies au moment où je fus mécontent d'elles, et qu'elle venait, au contraire, d'être envoyée par le général Rampon à l'attaque d'un poste où elle a montré le courage, l'impétuosité et la bravoure qui doivent distinguer les grenadiers" (Correspondance inédite officielle et confidentielle de Napoléon, t.6, Egypte : la lettre est datée du 4 messidor an 7 - 22 juin 1799; Correspondance de Napoléon, t.5, lettre 4212).

Le 28 juin 1799 (10 messidor an 7), le Général Bonaparte écrit depuis son Quartier général au Caire au citoyen Dupas, commandant la citadelle : "... Vous ferez mettre en liberté les citoyens Merel, dromadaire; Dubourg, volontaire au deuxième bataillon de la soixante-neuvième ..." (Correspondance inédite et confidentielle de Napoléon, t. 5; Correspondance générale, t.2, lettre 4480).

Le 30 juin 1799 (12 messidor an 7), le Général Bonaparte fait expédier depuis son Quartier général au Caire, au Général Murat la lettre suivante : "Il est ordonné au général Murat de partir demain, avant le jour, avec toute la cavalerie disponible des deux brigades, les trois compagnies de grenadiers de la 69e qui sont à la citadelle, et deux pièces de canon, pour se rendre au village de Berkâch, où il trouvera la tribu des Henâdy. Le général Murat partira avec eux pour se rendre à Terrâneh et de là à Koum-Cheryk.
Le général Lanusse a eu ordre, avec le 15e de dragons, un détachement du 22e de chasseurs, un détachement de dromadaires, un bataillon de la 69e, de se rendre au village de Tanoub pour le brûler.
Le général Destaing doit également être parti le 10 ou le 11 d'El-Rahmânyeh, pour remonter le Nil, dissiper le rassemblement de Mameluks, fellahs, Arabes qui lèvent les impositions dans la province de Bahyreh et nous privent de sommes considérables.
Le général Murat, de Koum-Cheryk se rendra dans la montagne ou à Châbour, afin de faciliter de tous ses moyens les opérations du général Destaing et parvenir au grand but de l'anéantissement de tous ces rassemblements.
Lorsqu'il croira que sa présence ne sera plus nécessaire dans le Bahyreh, il reviendra, soit par le même chemin, soit en passant dans le Delta; il retirera le détachement du 14e de dragons qu'a le général Destaing, et laissera en place le détachement du 22e de chasseurs.
Si les circonstances dans lesquelles se trouverait le Bahyreh le lui faisaient croire nécessaire, il laisserait le 20e régiment de dragons et les trois compagnies de grenadiers de la 69e.
Le général Murat fera prendre des vivres à sa troupe pour quatre jours; il est prévenu que l'ordonnateur en chef a ordre de faire partir demain, pour Terrâneh, du pain pour quatre autres jours; il laissera, à cet effet, au commissaire ordonnateur, et pour servir d'escorte à ces vivres, une demi-compagnie de grenadiers de la 69e.
A moins d'événements inattendus et très-majeurs, l'intention du général en chef est que le général Murat soit de retour au Caire le 24 ...
" (Correspondance de Napoléon, t.5, lettre 4233).

Le 1er juillet 1799 (13 messidor an 7), le Général Bonaparte écrit depuis son Quartier général au Caire au Général Marmont : "... Les Ouadis sont venus me trouver : quoique ces scélérats eussent bien mérité que je profitasse du moment pour les faire fusiller, j'ai pensé qu'il était bon de s'en servir contre la nouvelle tribu, qui paraît décidément être leur ennemie. Ils ont prétendu n'être entrés pour rien dans tous les mouvemens du Bahireh : ils sont partis 5oo des leurs avec le général Murat, qui a 3oo hommes de cavalerie, trois compagnies de grenadiers de la soixante-neuvième, et deux pièces d'artillerie. Je lui ai donné ordre de rester huit ou dix jours dans le Bahireh pour détruire les Arabes et aider le général Destaing soumettre entièrement cette province : mon intention est que tous ces Arabes soient chassés au-delà de Marcouf. ..." (Correspondance inédite et confidentielle de Napoléon, t. 5; Correspondance de Napoléon, t.5, lettre 4239).

Le 24 messidor (12 juillet 1799), le Général Marmont informe Bonaparte au camp des Pyramides qu'une flotte turque est passée à Alexandrie et qu'un corps de 18,000 janissaires turcs est débarqué à Aboukir, sous la protection d'une escadre anglaise. Aussitôt, il est enjoint aux Grenadiers de la 69e, alors à Wardau, de marcher en toute hâte sur Tennareh; de là, ils doivent se rendre à El-Rahmanieh, où la Division Lannes va les rejoindre.

Le 13 juillet 1799 (25 messidor an 7), le Général Bonaparte écrit depuis son Quartier général au Caire, au Général Berthier, Chef de l'Etat-major général de l'Armée d'Orient : "Vous donnerez l'ordre au chef de brigade de la 19e [de ligne] de partir demain avec le bataillon de la 9e [de ligne] pour se rendre à Menouf; d'où il partira pour El-Rahmânieh avec le 1er bataillon de la 69e [de ligne] et profitera de la première occasion pour se rendre à Rosette ..." (Correspondance générale, t.2, lettre 4597).

Toujours le 13 juillet 1799 (25 messidor an 7), le Général Bonaparte écrit à nouveau depuis son Quartier général au Caire, au Général Berthier, Chef de l'Etat-major général de l'Armée d'Orient : "Vous voudrez bien ordonner à tous les hommes de la 69e [de ligne], qui sont au dépôt et en cas de marcher, de se joindre avec tous les hommes de cette demi-brigade qui sont à la citadelle et de partir ce soir pour se rendre en toute diligence à Menouf, où ils seront sous les ordres du général Lanusse. Si le détachement qui est à Birket-el-Hadgi est composé d'hommes de cette demi-brigade, vous ordonnerez qu'on envoie sur-le-champ 15 hommes de la 9e [de ligne] pour les relever" (Correspondance générale, t.2, lettre 4602).

Le 14 juillet 1799 (26 messidor an 7), le Général Bonaparte écrit depuis son Quartier général au Caire, au Général Berthier, Chef de l'Etat-major général de l'Armée d'Orient : "Vous donnerez l'ordre au général Murat ... de partir ce soir avec toute la cavalerie, les dromadaires et les grenadiers de la 69e, en leur faisant prendre des vivres pour quatre jours, et de se mettre à la poursuite de Mourad-Bey, qui s'est jeté dans le Bahyreh.
Vous le préviendrez qu'un bataillon de la 69e part de Menouf pour se rendre à El-Rahmânyeh renforcer le général Destaing ...
" (Correspondance de Napoléon, t.5, lettre 4278; Correspondance générale, t.2, lettre 4607).

Le 19 juillet (1er thermidor an VII), l'Adjudant major Godard est tué en défendant les redoutes d'Aboukir.

Le 20 juillet 1799 (2 thermidor an 7), le Général Bonaparte fait écrire depuis son Quartier général à EI-Rahmânyeh, au Général Murat : "Il est ordonné au général Murat de se tenir prêt à partir aujourd'hui à deux heures après midi, de faire prendre du pain à sa troupe jusqu'au 6 inclusivement, de faire prendre par ses attelages et servir par ses canonniers une pièce de 3 autrichienne qui se trouve au fort d'El-Rahmânyeh.
Le général Murat est prévenu qu'il aura avec lui les grenadiers de la 69e, et l'ingénieur Picault pour faire des puits où il sera nécessaire
" (Correspondance de Napoléon, t.5, lettre 4291).

Dans une deuxième lettre, datée du 20 juillet 1799 (2 thermidor an 7), le Général Bonaparte fait écrire depuis son Quartier général à EI-Rahmânyeh, au Général Murat : "Le général en chef ordonne au général Murat de se porter avec la cavalerie, 3 pièces de canon, les grenadiers et le 1er bataillon de la 69e, commandés par le chef de brigade, et les dromadaires, au village de Besentouây; de prendre là des renseignements sur tout ce qui se passe à Aboukir, d'envoyer des espions pour être prévenu des mouvements des ennemis, et d'expédier sur-le-champ des courriers au général Marmont avec la lettre ci-jointe ..." (Correspondance de Napoléon, t.5, lettre 4292).

Ce jour là, dit l'historique régimentaire, le 1er Bataillon, les Grenadiers, la Compagnie des dromadaires, et trois pièces se portent, sous les ordres de Murat, au village de Becentouai. Ces troupes constituent l'avant-garde de l'armée que Bonaparte réunit. Elle doit s'éclairer vers Aboukir et envoyer des espions sûrs afin d'être prévenue de tous les mouvements de l'ennemi. Lannes doit suivre avec le 2e Bataillon, tandis que le 3e ira à Berket.

En vue des futurs combats, chaque homme reçoit cinquante cartouches et deux pierres à feu; deux cent cinquante paires de souliers sont réparties dans la Demi-brigade.

Toujours le 20 juillet (2 thermidor an 7), le Général Bonaparte écrit depuis son Quartier général à El-Rahmânyeh, au Général Marmont à Alexandrie : "Les divisions Rampon et Lannes, Citoyen Général, achèvent d'arriver aujourd'hui. Le général Murat, avec la 69e, la cavalerie, un escadron de dromadaires et de l'artillerie, sera cette nuit sur la hauteur de Lelohâ ..." (Correspondance de Napoléon, t.5, lettre 4293; Correspondance générale, t.2, lettre 4627).

A 8 heures du soir, il fait écrire au Général Dugua au Caire : "Il paraît, Citoyen Général, que les Turcs nous ont pris le mauvais fort d'Aboukir. Le général en chef a besoin de toutes ses forces pour attaquer l'ennemi. Il vous ordonne de tâcher de réunir 3oo hommes et plus des 18e, 32e, 13e et 69e demi-brigades, qui, d'après les états de situation qui nous sont remis, sont restés au Caire, quoique en état de marcher.
La 18e a 70 hommes restés faute d'armes, 149 convalescents, dont beaucoup en état de marcher. La 32e a 49 hommes restés au Caire sans permission et 169 convalescents, dont beaucoup sont en état de marcher. Il en est de même des 13e et 69e.
Faites passer une revue exacte de tous les hommes en état de marcher appartenant à ces demi-brigades, et envoyez-nous-les par terre, à grandes journées ... Le général en chef ordonne que vous fassiez distribuer des fusils, qui sont à Gyzeh, à tous les hommes des demi-brigades qui sont à l'armée en état de rejoindre et qui n'en auraient pas; enfin, mon cher Général, envoyez-nous le plus d'hommes possible
" (Correspondance de Napoléon, t.5, lettre 4294).

Le 21 juillet 1799 (3 thermidor an 7), le Général Bonaparte écrit depuis son Quartier général à El-Rahmânyeh, au Général Berthier, Chef de l'Etat-major général de l'Armée d'Orient : "Vous ferez partir, Citoyen Général, demain à la pointe du jour le détachement du 3e bataillon de la 69e [de ligne], pour se rendre à Berket ..." (Correspondance générale, t.2, lettre 4629).

Le même jour, à 8 heures du soir, il écrit au Général Dugua : "... Faites une revue scrupuleuse, et que tout ce qui appartient à la 22e, même le bataillon qui doit être arrivé de Beny-Soueyf, aux 18e, 32e, 13e et 69e, parte sans le moindre délai ..." (Correspondance inédite et confidentielle de Napoléon, t. 5; Correspondance de Napoléon, t.5, lettre 4301; Correspondance générale, t.2, lettre 4637).

Murat arrive à Becentouai le 4 thermidor (22 juillet) et y trouve enfin de l'eau, de la paille et de l'orge en quantité suffisante. Quelques instants après, il apprend que l'ennemi occupe Aboukir, mais qu'il n'a encore pu s'emparer du fort. Le même jour, Lannes part à deux heures de l'après-midi pour le village de Samadis, sur la route de Berket.

Le 23 juillet 1799 (5 thermidor an 7), le Général Dugua écrit depuis Le Caire, au Général Bonaparte : "Je reçois à l'instant vos lettres du 3 du mois courant ... Je vais passer la revue que vous me prescrivez des dépôts de la dix-huitième, trente-deuxième, treizième et de la soixante-neuvième, et je vous enverrai tout ce que je trouverai disponible ..." (Correspondance inédite et confidentielle de Napoléon, t. 7).

Le 24 juillet 1799 (6 thermidor an 7), le Général Dugua écrit depuis Le Caire, au Général Bonaparte : "D'après vos ordres, j'ai passé hier la revue des dépôts des treizième, dix-huitième, vingt-deuxième, trente-deuxième et soixante-neuvième demi-brigades : j'y ai trouvé huit officiers et deux cent soixante-dix-huit sous-officiers ou soldats en état de marcher. Je vous observe que j'en avais déjà fait partir beaucoup avec le général Rampon. Ces deux cent quatre-vingt-six hommes partiront ce soir pour Embabeh avec les cent hommes d'artillerie que vous me demandez, sous les ordres du chef de bataillon Faure, avec un détachement de vingt-six dromadaires. S'il avait été possible d'obtenir des selles de l'atelier de sellerie, j'y aurais joint des guides et des dragons ; mais les chefs de cet atelier se sont arrangés pour n'en fournir que le 10 ..." (Correspondance inédite et confidentielle de Napoléon, t. 7).

Le même jour, depuis Rahmanieh, le Général Rampon écrit au Général Bonaparte : "Conformément aux ordres qu'il vous a plu m'adresser dans la province d'Alfieli, j'ai mis la plus grande diligence aux dispositions nécessaires, à leur exécution.
Arrivé le 1er du courant à dix heures du matin au Caire, je suis allé coucher le même jour à Embabeh, d'où je suis parti le 2, à huit heures du matin : le bataillon de la treizième a retardé mon départ de quelques heures; cependant, le cinquième jour de mon départ d'Embabeh, je suis arrivé h Rahmanieh, et j'en partirai à quatre heures du soir pour aller coucher à El-Houah, et j'espère rejoindre l'armée le 7 du courant, d'aussi bonne heure que possible.
La totalité des troupes que j'ai avec moi peut se porter à 630 hommes d'infanterie de la treizième, de la trente-deuxième, de la soixante-neuvième, et à soixante-six canonniers d'artillerie légère : tous ces divers détachemens sont extrêmement fatigués et sans chaussure : aussi ai-je eu un mal infini à leur faire faire la route en un si court espace de temps ; j'ai de plus une pièce de canon de 8, dont l 'avant-train s'est cassé en chemin : je le fais arranger ici
" (Correspondance inédite et confidentielle de Napoléon, t. 7).

- Bataille d'Aboukir (le nom d'Aboukir est inscrit sur le drapeau), 7 thermidor (25 juillet 1799)

Le 7 thermidor, le Général en chef se décide à livrer bataille; Lannes, sur la droite, se met en mouvement à deux heures du matin, avec ordre d'attaquer la grande montagne de sable où s'appuie la gauche de la première ligne adverse, forte de 2000 hommes et de 6 canons.

La colonne fait un long détour, à cause des dunes, très difficiles à parcourir le long du lac Madieh.

L'ennemi, débordé par cette manoeuvre, songe à fuir, mais déjà la cavalerie de Murat est sur ses derrières; l'affolement des Turcs est tel qu'ils se précipitent du côlé de la mer et presque tous ceux qu'épargnent nos balles vont s'y noyer.

Poursuivant son succès, l'armée continue sa progression et se heurte à la redoute occupée par 9.000 à 10.000 Janissaires. La cavalerie a chargé plusieurs fois, obligeant les troupes à reculer devant elle; mais, prise entre le feu meurtrier de la redoute et celui des chaloupes canonnières, elle est forcée de s'arrêter. La 18e Demi-brigade, qui a repoussé l'ennemi jusqu'au pied de ses retranchements et a engagé un furieux corps-à-corps, est contrainte de se retirer, laissant sur le terrain une vingtaine des siens.

Bonaparte fait alors avancer sur la gauche un Bataillon de la 69e et un de la 22e Légère; à ce moment quelques Turcs sortent sur les remparts pour décapiter les morts et les blessés, et obtenir ainsi l'aigrette d'argent donnée à tout militaire qui apporte la tête d'un ennemi. La cruauté des Turcs met la rage des deux Bataillons à son comble; Lannes en tête, ils sautent dans le fossé et sont bientôt sur le parapet de la redoute. Murat profite de ce succès pour forcer le village, tout fuit; il arrive jusqu'à la tente de Seid-Mustapha, chef de l'armée turque, et court à lui pour le lairc prisonnier; Seid va à la rencontre du Général et l'atteint sous la mâchoire d'une balle de pistolet. Murat riposte par un coup de sabre et, après s'être rendu maître du Pacha, le fait conduire à Bonaparte.

Déjà, le Commandant Baille et le Capitaine Bernard sont dans la ville avec leurs Grenadiers; le Sous-lieutenant Syris, de la 5e Compagnie, est assailli par deux Turcs qui le blessent à la tête et veulent l'achever; le Lieutenant Paris, de la même Compagnie, devine leurs intentions, fond sur eux et les tue de sa main. Un volontaire est sur le point d'être décapité, Paris accourt et le sauve en tuant un de ses bourreaux d'un coup de pistolet, éventrant l'autre avec son sabre. Le brave Lieutenant est blessé lui-même peu après par une balle qui lui traverse le bras et le coté gauches.

Le Lieutenant Thoulouze, des Grenadiers, a pénétré des premiers dans la place, il va droit aux canons; aidé par ses Sous-officiers, il tourne les pièces contre les Turcs et contribue essentiellement à leur déroute. Il reconnaît Mustapha-Pacha, un des principaux chefs de l'armée ottomane; avec le Capitaine Robert de la 2e Compagnie, il l'arrache aux soldats qui se disposaient à le tuer et le conduit au Général en chef.

Le Capitaine Albert, au moment où la 69e s'empare de la redoute, aperçoit une colonne turque, qui se glisse le long de la mer pour se sauver dans le fort. Il s'élance de la redoute avec 8 Grenadiers et court sus aux fuyards; au moment de les joindre, un Caporal tombe, deux Turcs à cheval s'avancent pour l'achever. Le Capitaine, d'un bond, est près de l'homme, saisit son fusil, tue l'un des cavaliers, l'autre se sauve; il place le blessé sur un cheval et retourne, avec sa poignée de braves, soutenir le combat contre le détachement ennemi qu'il réussit à disperser.

Les tentes, les bagages, l'artillerie entière sont au pouvoir des Français. Jamais victoire, depuis le début de la campagne, n'a été aussi complète. Le Lieutenant Paris et les Sous-lieutenants Armand et Morin sont blessés le 25 juillet 1799 (7 thermidor an VII) à Aboukir. Le Chef de Bataillon Bernard et le Capitaine Babille furent cités à l'ordre, et Bonaparte signala à l'armée d'Egypte la bravoure exceptionnelle de la 69e Demi-brigade.

Le Commandant Giraud écrit :
"24 juillet (sic). — Bataille d'Aboukir. 20,000 Turcs, dont 7,000 janissaires commandés par le grand-vizir Mustapha étaient débarqués dans la rade et s'y fortifiaient comme s'ils étaient venus pour s'y faire assiéger. Le général Buonaparte les tint enfermés, comme dans une souricière. Il partit précipitamment du Caire, et concentra son armée en face de celle de l'ennemi qui, formée sur deux lignes s'appuyait à la mer à droite et à gauche.
La 69e demi-brigade fait partie de l'aile gauche avec les 18e et 32e, sous le commandement provisoire du général Lanusse.
La première ligne turque fut abordée par Lannes et Destaing tandis qu'elle était tournée par la cavalerie de Murat. En une heure, 8,000 Turcs avaient disparu : dix-huit pièces de canon et cinquante drapeaux tombaient entre les mains des vainqueurs.
La seconde ligne fut enlevée peu après; les 32e et 69e. demi-brigades sautent dans les fossés, gravissent les parapets, emportent les retranchements et font des Turcs un affreux carnage
" (Carnet de campagne du Cdt Giraud).

La nouvelle de la victoire parvient en France, par une lettre de Bonaparte adressée depuis le Quartier-général d'Alexandrie au Directoire exécutif et datée du 9 thermidor : "... Le général Lanne, avec la vingt-deuxième et une partie de la soixante-neuvième, se porte sur la gauche de l'ennemi ... Le citoyen Bernard, chef de bataillon de la 69e, et le citoyen Baille, capitaine de grenadiers de cette demi-brigade, y dit-il, entrent les premiers dans la redoute, et par là se couvrent de gloire" (Pièces diverses et correspondance relatives aux opérations de l'armée d'Orient en Egypte).

Ce jour là (27 juillet 1799 - 9 thermidor an 7), le Général Bonaparte écrit depuis son Quartier général devant Aboukir, au Général Berthier, Chef de l'Etat-major général de l'Armée d'Orient : "Vous donnerez l'ordre au général Lannes de faire partir cette nuit le 3e bataillon de la 69e demi-brigade [de ligne], pour se rendre à Rosette.
Vous donnerez l'ordre au général Menou de faire partir de Rosette, aussitôt après l'arrivée du bataillon de la 69e, le bataillon de la 85e [de ligne] pour se rendre au Caire
" (Correspondance générale, t.2, lettre 4652).

Puis, dans une deuxième lettre, toujours adressée à Berthier : "... Vous donnerez l'ordre au général Destaing de partir de suite pour faire la tournée de la province de Bahireh et acherver la levée des impositions. Il prendra avec lui un bataillon de la 61e [de ligne]; le 3e bataillon de la 69e [de ligne], qui est à Berket, sera également à ses ordres.
Vous lui ferez connaître que mon intention est qu'il laisse toujours en permanence une garnison à Berket
" (Correspondance générale, t.2, lettre 4653).

Enfin, le même jour, le Général Bonaparte, depuis le camp d'Aboukir, écrit au Général Menou : "... Le bataillon de la soixante-neuvième va se rendre auprès de vous pour remplacer celui de la quatre-vingt-cinquième, qu'il est très-urgent de faire passer au Caire ... " (Correspondance inédite et confidentielle de Napoléon, t. 5; Correspondance de Napoléon, t.5, lettre 4319; Correspondance générale, t.2, lettre 4657).

Cependant, le fort a refusé de se rendre, il tient encore. On est obligé d'établir des batteries pour en commencer le bombardement.

Bonaparte est retourné à Alexandrie aussitôt après la prise de la ville; Lannes est chargé de la conduite du siège; mais la blessure qu'il a reçue sur les remparts ne lui permet pas de continuer les opérations; il est remplacé dans son commandement par le Général Menou.

Ce dernier, le 31 juillet (13 thermidor an 7), écrit depuis Aboukir au Général Bonaparte : "Mon général, j'espère que nous aurons le fort ce soir ou demain matin ; nous sommes sur la contrescarpe ; les ennemis se jettent à la nage et se noient ; quelques Anglais ont été vus sortant par la poterne.
Trois pièces de 24 battent en brèche, une de 12 va être placée sur la montagne en avant du santon.
Un retranchement est fait en avant du dernier village, et allant d'un monticule à l'autre. Tout le monde a parfaitement travaillé, le génie s'est distingué ; hier, le citoyen Magnier, chef de brigade de la vingt-deuxième ; le citoyen Essautier, chef de la soixante-neuvième; et le citoyen Veckel, chef de bataillon de la vingt-cinquième se sont conduits à merveille, ainsi que le nommé Féret, lieutenant de la dix-huitième : ce dernier mérite, général, que vous lui donniez de l'avancement. J'aurai aujourd'hui l'état des volontaires qui se sont distingués.
L'ennemi a perdu hier plus de 800 hommes, nous avons eu environ 80 blessés et 15 morts.
Aujourd'hui, une chaloupe a été coulée bas, un aviso a été touché, et deux bombes de douze pouces sont tombées au milieu de la flotte ennemie.
ABDALLAH-MENOU
" (Correspondance inédite et confidentielle de Napoléon, t. 7).

Le 1er août 1799 (14 thermidor an 7), le Général Bonaparte écrit depuis son Quartier général à Alexandrie, au Général Berthier, Chef de l'Etat-major général de l'Armée d'Orient : "... La 69e demi-brigade [de ligne], la 2e d'infanterie légère, les deux bataillons de la 61e [de ligne] tiendront garnison dans l'arrondissement d'Alexandrie. Par là, le général Marmont pourra placer 2 bataillons à Aboukir, un à Rosette, un ou deux dans le Bahireh et 3 ou 4 à Alexandrie.
... Le lendemain de la prise du fort d'Aboukir, le général Rampon partira avec toute sa division pour se rendre à El-Rahmânieh, et, le jour d'après, le général Menou suivra avec toute sa division, bien entendu que la 69e et la 4e d'infanterie légère resteront dans l'arrondissement d'Alexandrie.
... Il sera en outre laissé cinq pièces de 3 ou 4, qui seront données à chacun des bataillons de la 69e et de la 61e, pour servir de pièces de bataillon, conformément à l'ordre du jour
" (Correspondance générale, t.2, lettre 4662).

Le 2 août 1799 (15 thermidor an 7), le fort est en notre possession. Le même jour, le Général Bonaparte écrit depuis son Quartier général à Alexandrie, au Général Menou : "Le général en chef vient de recevoir la lettre par laquelle vous lui apprenez la nouvelle de la reddition d'Aboukir.
... Le général en chef ordonne que vous restiez à Aboukir jusqu'à nouvel ordre avec la 4e demi-brigade d'infanterie légère et le bataillon de la 69e ...
" (Correspondance de Napoléon, t.5, lettre 4330; Correspondance générale, t.2, lettre 4668).

Le 3 août 1799 (16 thermidor an 7), le Général Bonaparte, depuis Alexandrie, écrit au Général Menou : "... Dans la journée de demain, il ne vous restera plus qu'un bataillon de la soixante-neuvième, les trois bataillons de la quatrième légère, et différens détachemens d'artillerie ... " (Correspondance inédite et confidentielle de Napoléon, t. 5; Correspondance générale, t.2, lettre 4333).

Le 4 août 1799 (17 thermidor an 7), le Général Menou, depuis Aboukir, écrit au Général Bonaparte : "... L'adjudant-général Valentin est parti hier pour Rosette avec le bataillon de la soixante-neuvième, qui était de l'autre côté de la digue ... " (Correspondance inédite et confidentielle de Napoléon, t. 7).

Le 5 août 1799 (18 thermidor an 7), le Général Bonaparte écrit depuis son Quartier général à Alexandrie, au Général Berthier, Chef de l'Etat-major général de l'Armée d'Orient : "... Vous donnerez l'ordre au bataillon de la 69e [de ligne] qui est à Aboukir, de se rendre de suite à Alexandrie ... " (Correspondance générale, t.2, lettre 4672).

- Occupation d'Alexandrie

La 69e rentre à Alexandrie; presque tous ses hommes sont blessés ou malades, le Tambour Chauvet, resté prisonnier des Turcs pendant près d'un mois, revient au Corps dans un état lamentable et les mauvais traitements subis l'obligent à demander sa retraite.

Malgré tout, la bonne humeur subsiste; on souffre pour la France ! Tous ces blessés, ces éclopés, ces rescapés sont les premiers à rire de leurs misères, à chanter, sous le soleil ardent du désert, l'amour et le bon vin. Desgenettes ne rapporte-t-il pas l'acte de ce soldat qui va enterrer dans un cimetière son doigt amputé pour être sûr, disait-il, d'avoir "au moins" un doigt en Terre-Sainte !

Le Général en chef s'occupe activement, au Caire, de l'habillement des troupes, car les vêtements ont quelque peu perdu de leur caractère militaire, les effets de toile adoptés l'année précédente sont remplacés par des effets de drap. La 69e porte l'habit brun, retroussis et parements blancs, passepoil bleu, collet écarlate.

Bonaparte, décidé à quitter l'Egypte, s'embarque le 18 août à 3 heures du matin, sur le Nil; il trouve à El-Rahmanieh les chevaux nécessaires pour se rendre, lui et son escorte, à Alexandrie, où il transmet ses dernières instructions au général Menou.

Le 3 août 1799 (30 thermidor an 7), le Général Bonaparte, depuis le Caire, a rédigé l'ordre du jour suivant : "Etat des fusils, grenades de mérite accordés par le général Bonaparte depuis l'entrée de l'armée en Egypte.
Sabres accordés par le général en chef.
... Nouet, sergent-major, grenadier de la soixante-neuvième ; à Jaffa.
... Fusils de mérite accordés par l'ordre du 14 pluviôse.
Aux citoyens Covard, grenadier de la soixante-neuvième : distingué en Italie.
... Cheillard, caporal de grenadiers de la soixante-neuvième : à Jaffa.
Coustion, grenadier de la soixante-neuvième: id.
Jean Serre, grenadier de la soixante-neuvième: id.
Marchette, grenadier de la soixante-neuvième : id.
... Beaudot, sergent de grenadiers de la soixante-neuvième : à Aboukir.
... Baguettes de mérite accordées par l'ordre du jour du 14 pluviose an. 7.
... Poulet, tambour de la soixante-neuvième demi-brigade.
... État nominatif des officiers généraux et officiers supérieurs des différens corps, morts à l'armée d'Egypte.
... Officiers supérieurs de l'infanterie.
... Barthelemi, chef de brigade de la soixante-neuvième demi-brigade légère, tué à l'affaire de Zeta, en ventose an 7,
Jannot, chef de bataillon de la soixante-neuvième demi-brigade légère, mort de maladie à Gaza.
Godart, chef de bataillon de la soixante-neuvième demi-brigade, tué à Aboukir ...
" (Correspondance inédite et confidentielle de Napoléon, t. 5).

Le 22 août, le général en chef s'embarquait pour la France, laissant le commandement à Kléber. Le Chef de la 69e, Eysseautier, est chargé par Menou de remettre à Kléber en personne tous les papiers, ordres et documents que le Général en chef a laissés pour son successeur.

Les soldats de la Demi-brigade continuent de mériter les éloges du nouveau commandant des troupes et presque chaque jour ont l'occasion de se distinguer.

Le 17 octobre, le Sergent-major Baudry, avec cinq hommes, va en barque d'Alexandrie à Aboukir, lorsqu'il est attaqué par une chaloupe canonnière d'environ trente hommes d'équipage. A l'abordage, Baudry reçoit un coup de pistolet à l'épaule gauche; sans se déconcerter, il fait exécuter un feu qui tue quelques adversaires et oblige l'ennemi à s'éloigner; on lui crie de se rendre, on le menace de le couler, le Sergent-major enjoint aux Turcs de s'apprêter à combattre; aussitôt, plusieurs décharges de mitraille blessent trois hommes sur six, personne ne veut se rendre; ... mais la lutte est impossible; Baudry fait échouer sa barque sur le rivage et parvient à s'échapper.

La Demi-brigade le 22 Février 1800

ÉTAT-MAJOR
Brun, Chef de Brigade.
Dupas, id, à la suite.
Bernard, id.
Vincens, id. (école des mathémat.).
Poli, Chef de Bataillon.
Baille, id.
Magne, id.
Thirion, Adjudant-major.
Tournus,id.
Faivre, id.
Dupont, id.
Bertrand, Quart.-maître en 1er (cap.).
Thibaut, id. (Sous-lieutenant).
Godelier, Officier de santé.
Dutrey, id.
Ravanat, Officier de santé.
Jeannin, Capitaine d'habillement.
Bruffier, Lieutenant d'armement.
Aubry, Capitaine des éclaireurs.
Julien, Lieutenant, id.
Delpech, id.
Chéris, Sous-lieutenant,id.
Nicolas, id., com. les canonniers.
Collet, Capitaine à la suite.
Lépolard, Capitaine vétéran.
Bérenger, Lieutenant vétéran.
Bey, id.
Rousset, id.
Blanchon, id.
Gallet, Sous-lieutenant vétéran.
1er Bataillon

Grenadiers.
Thoulouze, Capitaine.
Bréchan, Lieutenant.
Turquet, Sous-lieutenant.
1ère Compagnie.
Pascal, Capitaine.
Liénard, Lieutenant.
Théris, Sous-lieutenant.
2e Compagnie.
Audibert, Capitaine.
Delpech, Lieutenant.
Rebout, Sous-lieutenant.
3e Compagnie.
Collet, Capitaine
Paris, Lieutenant
Demange, Sous-lieutenant.
4e Compagnie.
Delabit, Capitaine.

Cazan, Lieutenant.
Arnaud, Sous-lieutenant.
5e Compagnie.
Aubry, Capitaine.
Michel, Lieutenant.
Lecureux, Sous-lieutenant.
6e Compagnie.
Ledonné, Capitaine.
Fousseng, Lieutenant.
Morin, Sous-lieutenant.
7e Compagnie.
Castillon, Capitaine.
Dartigues, Lieutenant.
Gallet, Sous-lieutenant.
8e Compagnie.
Lemoine, Capitaine.
Dupuy, Lieutenant.
X..., Sous-lieutenant.
2e Bataillon
Grenadiers.
Albert, Capitaine.
Ginoux, Lieutenant.
Bahour, Sous-lieutenant.
1ère Compagnie.
Aiguier, Capitaine.
Seguin, Lieutenant.
Devoisin, Sous-lieutenant.
2e Compagnie.
Giraud, Capitaine.
Parent, Lieutenant.
Poupon, Sous-lieutenant.
3e Compagnie.
Roux, Capitaine.
Gondouin, Lieutenant.
Gaillard, Sous-lieutenant.
4e Compagnie.
Grosset, Capitaine.
Nicolas, Lieutenant.
Blanc, Sous-lieutenant.
5e Compagnie.
Tardieu, Capitaine.
Tessier, Lieutenant.
X..., Sous-lieutenant.
6e Compagnie.
Samson, Capitaine.
Lautier, Lieutenant.
Quesnel, Sous-lieutenant.
7e Compagnie.
Agnely, Capitaine.
Brulefer, Lieutenant.
Bouley, Sous-lieutenant.
8e Compagnie.
Trapier, Capitaine.
Rousset, Lieutenant.
X..., Sous-lieutenant.
3e Bataillon
Grenadiers.
Dhur, Capitaine.
Lapalisse, Lieutenant.
Paris, Lieutenant.
1ère Compagnie.
Fournier, Capitaine.
Monnoyer, Lieutenant.
Naux, Sous-lieutenant.
2e Compagnie.
Robert, Capitaine.
Marlon, Lieutenant.
Fauverteix, Sous-lieutenant.
3e Compagnie.
Genevay, Capitaine.
Daphanier, Lieutenant.
Berret, Sous-lieutenant.
4e Compagnie.
Argence, Capitaine.
Charpentier, Lieutenant.
Siry, Sous-lieutenant.
5e Compagnie.
Tournus, Capitaine.
Raibaut, Lieutenant.
Artus, Sous-lieutenant.
6e Compagnie.
Rolland, Capitaine.
Pellicot, Lieutenant.
Mailleau, Sous-lieutenant.
7e Compagnie.
Ditaud, Capitaine.
Blanchon, Lieutenant.
Heuzard, Sous-lieutenant.
8e Compagnie.
Meignan, Capitaine.
Cannelier, Lieutenant.
X..., Sous-lieutenant.
Officiers à la suite
Renaud, Sous-lieutenant.
Aiguier, id.
Burthy, id.
Manem, id.
Gaffé, Sous-lieutenant.
Despausse, id.
Guyon, id.
Hanck, id.
Bataillon complémentaire
Grenadiers.
X...
X...
X...
1ère compagnie.
Lanaut, Capitaine.
Clément, Lieutenant.
Gillot, Sous-lieutenant.
2e compagnie.
Reynaud, Capitaine.
Pelicot, Lieutenant.
Reboul, Sous-lieutenant.
3e Compagnie.
Vabry, Capitaine.
Truchot, Lieutenant.
Inglard, Sous-lieutenant.
4e Compagnie.
Leroy, Capitaine.
X...
Devoizin, Sous-lieutenant.
5e Compagnie.
X...
X...
Maillot, Sous-lieutenant.
6e compagnie.
X...
X...
X...
7e Compagnie.
X...
X...
X...
8e Compagnie.
X...
X...
X...

Le Chef de brigade Eysseautier, épuisé par les fatigues de la campagne, entre à l'hôpital et y meurt quelques jours après, le 12 mai.

Le 14 prairial an VIII (3 juin 1800), le Chef du premier Bataillon Brun, promu par Kléber Chef de brigade sur le champ de bataille et placé à la suite de l'Etat-major de l'armée prend le commandement de la 69e Demi-brigade (accès à la biographie du Chef de Brigade Brun sur Wikipédia).

BRUN (Jean-Antoine, baron)

Né à Quay (Isère) le 15 avril 1761. Canonnier au Régiment de la Fère du 13 avril 1781 au 12 août 1784. Capitaine au 3e Bataillon de Volontaires nationaux de l'Isère, 24 novembre 1791. Chef de Bataillon au 9e Bataillon de l'Isère, 19 germinal an II. Passé à la 2e Demi-brigade légère, 23 septembre 1795. Passé à la 12e Demi-brigade légère, 29 janvier 1796. Nommé sur le champ de bataille provisoirement Chef de Brigade à la suite de l'Etat-major de l'armée d'Orient par le Général Kléber, le 26 pluviôse an VIII. Placé Chef de Brigade à la 69e, 14 prairial an VIII. Général de Brigade, 10 février 1807.
Campagnes : Armée des Alpes et d'Italie, de 1792 à 1797. Armée d'Orient, de 1798 à 1801. Armée des Côtes, 1804. Grande Armée, 1805, 1806, 1807. Armée d'Espagne, 1808. Armée d'Allemagne, 1809. Campagne de Russie, 1812. Campagne de Saxe et captivité, 1813 et 1814. Campagne de France, 1815.
Blessures : Un coup de feu au genou gauche, le 12 frimaire an II, au siège de Toulon. Un coup de feu qui lui traverse les deux épaules, le 29 germinal an VIII au siège du Caire.
Décorations : Chevalier de la Légion d'honneur, le 11 décembre 1803; Officier le 25 juin 1804; Commandeur le 25 décembre 1805. Chevalier de Saint-Louis le 29 juillet 1814.
Baron de l'Empire le 4 juin 1810.
Le nom du Général Brun est inscrit au côté sud de l'Arc de Triomphe de l'Etoile.
Le sabre du Général Brun a été déposé au Musée de l'Armée par les soins M. Thouvard.

 

Fig. Fusilier du 69e de Ligne en 1800, campagne d'Egypte, d'après L. Rousselot

Le 14 juin, Kléber tombe assassiné par un musulman; la nouvelle de sa mort jette l'armée dans une profonde consternation; les soldats, qui lui ont voué une affection profonde, veulent prendre les armes pour le venger.

Après la mort de Kléber, l'armée d'Egypte passe sous les ordres du Général Menou; la 69e est placée sous les ordres du Général Lanusse, chargé de la défense d'Alexandrie et du fort d'Aboukir.

Le 20 août 1800 (3 fructidor an 8), le Général Menou, Général en chef, ordonne l'insertion à l'ordre du jour, de la note suivante : "Dans la nuit du 22 au 23 du mois passé (9-10 août 1800), un vaisseau de ligne turc vint se jeter sur les écueils qui environnent Aboùqyr : des frégates et chaloupes ennemies vinrent, pour tâcher de remorquer ce vaisseau, ou au moins sauver l'équipage. Alors le fort d'Aboùqyr fit feu sur les frégates et chaloupes à la portée d'environ mille toises : au même instant le général de division Lanusse, avec son activité ordinaire, arrivait d'Alexandrie après avoir donné l'ordre à plusieurs djermes et canots armés de se rendre à Aboùqyr. Un de ces canots monté par le citoyen Cologne, aspirant, reçut à Aboùqyr quelques grenadiers de la 69e, et de suite alla se placer entre le vaisseau échoué et les frégates ennemies, pour empêcher leurs ch aloupes de sauver l'équipage ; en même temps deux djermes, armées chacune de cinquante hommes de la 69e, vinrent prendre la même place. Une des chaloupes ennemies, plus hardie que les autres, voulut forcer le passage ; elle fut prise à l'abordage par le canot que montaient le citoyen Cologne et les braves grenadiers de la 69e. Alors le vaisseau échoué tira quelques coups de canon sur les embarcations françaises : le vent fraîchit en même temps ; elles furent obligées de rentrer. Le général Lanusse alors ordonna de doubler la charge de poudre des pièces de 24 du fort ; plusieurs boulets portèrent en plein bord du vaisseau échoué, qui amena son pavillon. Le général Lanusse y envoya une chaloupe qui ramena à terre Mohhammed Indjear-bey, directeur-général des arsenaux de Constantinople et second amiral de la flotte ottomane. Il a livré son vaisseau portant quatre-vingt-quatre pièces de canon, aux conditions que son équipage ne serait pas esclave, et que les officiers garderaient leurs armes. A minuit tout l'équipage était à terre, au nombre de cinq cents et quelques individus, parmi lesquels étaient deux Français.
les braves grenadiers et fusiliers de la 69e ont donné des preuves du plus grand courage : le général en chef leur témoigne surtout sa satisfaction de leur conduite généreuse et vraiment républicaine ; aucun homme de l'équipage ennemi n'a été insulté ; rien n'a été pillé. Quel contraste entre les militaires français et leurs ennemis qui dernièrement encore, ont fait souffrir les tourments les plus cruels à l'aide-de-camp Baudot, fait prisonnier contre tout droit des gens à la bataille de Matariéh !
» (Pièces diverses et correspondances relatives aux armées d'orient).

Au 1er vendémiaire an IX (23 septembre 1800), la 69e fait brigade avec la 18e (Général Valentin). Elle a son 1er Bataillon (299 hommes) à Alexandrie, ses 2e et 3e Bataillons (658 hommes) à Rosette.

Le 17 novembre 1800 (26 brumaire an 9), Bonaparte écrit depuis Paris au Général Berthier, Ministre de la Guerre : "Je vous prie, citoyen ministre, de donner l'ordre ... A la compagnie d'artillerie de la 69e faisant partie de la garnison de Malte, qui est à Marseille, de se rendre à Dijon ..." (Correspondance générale, t.3, lettre 5779).

Le 21 janvier 1801, le 1er Bataillon (324 hommes et 18 Officiers) est à la citadelle du Caire; le 2e Bataillon (284 hommes et 15 Officiers) au vieux Caire; le 3e Bataillon (287 hommes et 16 Officiers) à Boulaq et Gizeh.

Pertes subies à l'armée depuis le départ d'Europe jusqu'au 21 janvier 1801 : tués 234; blessés 29 ; accidents 3; malades 104; peste 38; total 408.

- Combat de Madieh

Le 7 mars 1801, une armée anglaise de 20,000 hommes débarque aux bouches du lac Madieh et menace Alexandrie.

Les Généraux Friant et Lanusse disposent de 5,000 hommes à peine; ils tentent avec cette poignée d'hommes de lui barrer le passage à la pointe du lac, sur les hauteurs voisines du camp des Romains le 13 mars 1801 (22 ventôse).

"Le général Lanusse donna ordre à la 69e de s'avancer un peu sur les hauteurs du bord de la mer, pour occuper la droite ennemie. En même temps, avec la 4e légère et la 18e, il prenait hardiment l'offensive. Nous fûmes forcés de battre en retraite" (Affaire du 22 ventôse an IX (13 mars 1801), d'après le Colonel Théviotte).

Après cette attaque malheureuse, la Demi-brigade assure le repli, et son ardeur exemplaire lui vaut les éloges de ses chefs.

"La 69e forme l'arrière-garde de gauche en suivant le bord de la mer, rapporte le général Reynier; elle attend à portée de fusil la droite des Anglais, et exécute dans le meilleur ordre une retraite par échelons qui lui mérite l'admiration des ennemis".

"La 69e fut chargée de faire l'arrière-garde de gauche et de se retirer en suivant les hauteurs du bord de la mer : elle attendit la droite ennemie à petite portée, lui tua beaucoup de monde par son feu bien dirigé et commença la retraite par échelons, en attendant toujours l'ennemi et continuant son feu avec autant de précision qu'à une manoeuvre" (Affaire du 22 ventôse an IX (13 mars 1801), d'après le Colonel Théviotte).

Le Commandant Giraud écrit :
"13 mars 1801.— Affaire sanglante du lac Maadieh, où la 69e demi-brigade, sous les ordres du général Valentin, fit des prodiges de valeur. Il s'agissait d'en chasser 20,000 Anglais débarqués depuis peu, à l'effet de menacer Alexandrie. Magnifique retraite soutenue par la 69e disposée par échelons, à l'arrière-garde" (Carnet de campagne du Cdt Giraud).

- Bataille de Canope

Les Anglais ne profitent point immédiatement de leur victoire. Ils poursuivent lentement leur marche et sont arrêtés par le siège du fort d'Aboukir, dont ils attendent l'enlèvement, tout comme l'entrée en ligne de l'armée turque. Ce qui laissent à l'armée française le temps de se rallier.

Le Commandant Giraud écrit :
"18 mars. — Les Anglais poursuivant lentement leur marche en avant, sont arrêtés par le siège du fort d'Aboukir, dont la garnison était faible et l'armement presque nul. Ce dernier dut capituler devant le corps de débarquement de sir Ralph Abercromby (environ 12,000 Anglais).
Menou, qui est resté immobile au Caire pendant sept jours, arrive au camp sous Alexandrie avec les divisions Régnier et Rampon, qui a remplacé le général Bon, mort de suites de blessures reçues à Saint-Jean-d'Acre, le 10 mai 1799
" (Carnet de campagne du Cdt Giraud).

Les Anglais viennent occuper devant Alexandrie, de la mer au lac, une solide position défensive, la droite appuyée à la mer, la gauche au lac, les deux ailes flanquées par des chaloupes canonnières, avec des redoutes sur leur front. Ils ont tout avantage à attendre la prochaine entrée en ligne de l'armée du Vizir. Par la même raison, les Français se décident à attaquer le 30 ventôse (21 mars 1801), malgré l'énorme disproportion numérique.

L'attaque ne semble possible que contre la droite ennemie; c'est sur elle qu'est lancée la Division Lanusse. Ce Général lance la Brigade Silly à l'attaque d'une grande redoute devant son front au nord. La Brigade Valentin, 18e et 69e Demi-brigades, doit la déborder et s'avance le long de la mer, mais ayant obliqué, elle se trouva prise pendant l'exécution de son mouvement dans le rentrant entre la redoute et le camp des Romains, où des feux croisés la déciment. Lanusse, voulant la rallier, est frappé à mort; la 69e perd en un clin d'oeil la moitié (voire les deux tiers) de son effectif. Cet insuccès décide du sort de la bataille.

Le Commandant Giraud écrit :
"21 mars. — Attaque des Anglais, la droite appuyée à la mer, la gauche au lac, les deux ailes flanquées par des chaloupes canonnières avec des redoutes sur leurs fronts.
L'attaque n'était possible que contre la droite ennemie opposée au général Lanusse dont l'effectif montait à 1,050 hommes :
Carabiniers de la 63e demi-brigade de ligne. 190 hommes.
Grenadiers de la 32e id. de ligne. 160 id.
La 69e demi-brigade de ligne. 700 id.
Total 1050 combattants.
Si l'armée française avait été bien commandée, c'eût été une victoire, malgré sa faiblesse numérique.
La division Rampon formait le centre avec les grenadiers de la 2° légère, 200 hommes;
la 32e de ligne 100 id.
Avec les garnisons des différents postes occupés par nous, c'étaient 6,000 Français qui allaient combattre 17,000 Anglais.
Menou s'enferma dans Alexandrie et voulut résister quand même. C'était une héroïque folie, car sur un effectif de 6,000 soldats, glorieux débris de la plus vaillante armée, 1,800 étaient clans les hôpitaux, malades ou blessés. En dix jours, nous en perdîmes 800. La brigade Silly avait été lancée à l'attaque d'une grande redoute sur son front, de sorte que la brigade Valentin, — celle dont faisait partie la 69e, — se trouva prise dans le rentrant, entre la redoute et le camp des Romains, où les feux croisés de l'ennemi la décimèrent.
Lanusse, voulant la rallier, y fut frappé à mort.
La 69e perdit en un clin d'oeil la moitié de son effectif. Cet insuccès décida du sort d'Alexandrie qui capitula le 31 août
" (Carnet de campagne du Cdt Giraud).

Le 21 mars 1801 (30 ventôse an IX), le Capitaine Béranger et les Lieutenants Teissonnière et Chenevier sont tués; le Sous lieutenant Bourdot, blessé, meurt de ses blessures le 30 germinal. Les Capitaines Monoyer et Pascal, les Lieutenants Louette, Liénard, Charpentier, les Sous lieutenants Bahour et Lecureux sont blessés à Alexandrie en Egyte.

- Capitulation d'Alexandrie

Les Français s'apprêtent à livrer de nouveaux combats, lorsque 30.000 Turcs, 4.000 Anglais, une Division venue de l'Inde par la mer Rouge, cernent Alexandrie. Au Caire, Belliard, assiégé par un ennemi cinq fois plus nombreux, vient de mettre bas les armes.

Le 22 juillet, une revue de rigueur est passée par le Commissaire ordonnateur Duprat pour la 69e; sont présents : 2 Chefs de brigade; 3 Chefs de bataillon; 53 Capitaines, Lieutenants ou Sous-lieutenants; 620 Sous-officiers ou soldats. A la suite : 40 femmes françaises, 3 femmes noires.

Le Lieutenant Parize est blessé à Aboukir le 26 juillet 1801 (7 thermidor an IX).

Menou, après une vigoureuse résistance, doit se rendre à son tour : l'Egypte est abandonnée, les troupes gardent drapeaux, armes et bagages, elle sont évacuées avec les honneurs de la guerre. La capitulation, signée le 2 septembre 1801, ramène en France, sur navires anglais, les débris de la Demi-brigade.

Le Commandant Giraud écrit :
"2 novembre 1801. — L'évacuation de l'Egypte commence. L'armée française réduite à 14,000 hommes en grande partie blessés, rentre en France, sans avoir essuyé une défaite qui ait affecté son organisation, sans avoir subi une capitulation qui ait entaché son honneur et sa gloire" (Carnet de campagne du Cdt Giraud).

Le 24 novembre 1801 (3 frimaire an 10), Bonaparte écrit depuis Paris au Général Berthier, Ministre de la Guerre : "... ARMEE D'ORIENT
La 69e demi-brigade de ligne
[se rendra] à Nice.
Ces demi-brigades de l'armée d'Orient resteront dans la 8e division militaire
[Marseille] jusqu'à ce qu'elles soient embarquées, au nombre des deux tiers de la force de la demi-brigade. Elles laisseront un chef de bataillon et plusieurs officiers à Marseille et à Toulon pour rejoindre les détachements qui arriveraient plus tard.
Vous donnerez des ordres pour envoyer, le plus promptement possible, dans tous les endroits où ces demi-brigades doivent tenir garnison, tout ce qui leur est nécessaire
" (Correspondance générale, t.3, lettre 6653).

De son côté, l''auteur du Carnet de campagne du Cdt Giraud conclut la campagne d'Egypte de la manière suivante :
"La formation du corps expéditionnaire d'Egypte avait désorganisé l'armée d'Italie. Il ne restait guère que des cadres dans les dépôts. La situation était plus grave qu'en 1792, car l'ennemi était à nos portes et l'anarchie régnait à l'intérieur. Il ne restait plus dans les dépôts que des bataillons de recrue s'intitulant pompeusement les auxiliaires de l'armée d'Orient.
Le dépôt de la 69e demi-brigade à l'effectif de 115 hommes était alors à Toulon, avec celui de la 32e ; c'est là où rejoignit Giraud nommé capitaine le 11 germinal, an VII (1er avril 1799)
".

La 69e va se reformer d'abord à Aix et Nice.

Le 28 juin 1802 (9 messidor an 10), Bonaparte écrit depuis la Malmaison au Général Berthier, Ministre de la Guerre : "Je vous prie, citoyen ministre, de donner l'ordre ... à la 69e id de se rendre à Mâcon ... ces troupes ne se mettront en marche que du 10 au 20 thermidor. Vous aurez soin de les faire marcher à petite journée, et de leur donner de fréquents repose pour qu'ils n'éprouvent point de fatigues. Il est aussi convenable qu'avant leur départ, leur organisation soit complétée de 5 compagnies à 9 ; ce qui doit avoir lieu par l'incorporation des bataillons complémentaires ...
Tous ces mouvements ne se feront que dix jours après avoir reçu l'ordre.
Vous aurez soin que la veille du départ, il soit passé une revue de rigueur qui fasse bien connaître la situation des troupes que vous ferez partir. Vous aurez soin que tous les détachements soient bien réunis avant leur départ, et qu'ils marchent dans le plus grand ordre et par bataillon
" (Correspondance générale, t.3, lettre 6965).

Le 29 juillet 1802 (10 thermidor an 10), Bonaparte écrit depuis Paris au Général Berthier, Ministre de la Guerre : "Les neuf compagnies des 4e légère, 21e légère et 59e de ligne qui faisaient partie de la garnison de Lyon, seront remplacées par 2 compagnies de la 78e qui est à Chambéry, 2 de la 28e légère qui est à Montélimar, 3 de la 69e qui se rend à Mâcon, et 2 de la 30e légère qui arrive au Puy" (Correspondance générale, t.3, lettre 7055).

Le 28 fructidor an X (15 septembre 1802), un Arrêté du Premier Consul accorde une arme d'Honneur aux militaires suivants (tous Légionnaires de droit à la création de l'Ordre) :
Paris (Pierre-Guillaume), Lieutenant : — Pour s'être fait remarquer à l'armée d'Egypte dans plusieurs combats et être entré le second dans la redoute d'Aboukir — un sabre d'honneur.
Baudry (Pierre), Sergent : — Pour sa conduite distinguée à l'affaire du 5 vendémiaire an VIII, où il fut attaqué dans sa barque par une chaloupe canonnière turque de 30 hommes d'équipage qui avaient jeté le grappin pour prendre sa barque à l'abordage; il fit une défense telle qu'il parvint à se sauver — un fusil d'honneur.
César (Jean), Caporal : — Etait du nombre des Grenadiers qui se présentèrent volontairement pour aller reconnaître la tour de brèche au siège d'Acre, reconnaissance extrêmement dangereuse et dans laquelle périt la plus grande partie de ses camarades — un fusil d'honneur.
Letuaire (Antoine, dit l'Etoile), Caporal : — Même mention que pour précédent — un fusil d'honneur.
Vincent (Joseph), Caporal : — Même mention que pour le précédent — un fusil d'honneur.

Dans d'autres sources, il est indiqué qu'à la suite de la campagne d'Egypte, des armes d'honneur, fusils, sabres, baguettes, sont accordées à titre de dons nationaux au Lieutenant Paris, blessé antérieurement à Mondovi (3 floréal an IV); au Sergent-major Sabattier (voir plus bas au Bataillon complémentaire), au Sergent Cheillard (voir plus haut en Egypte), au Sergent Baudry et aux Caporaux César, Vincent, Létuant.

Le 20 septembre 1802 (3e jour complémentaire an 10), Bonaparte écrit depuis Saint-Cloud au Général Berthier, Ministre de la Guerre : "La place de Châlon-sur-Saône n'ayant point de garnison, citoyen ministre, il parait convenable d'y envoyer 2 bataillons de la 69e en en laissant un à Mâcon" (Correspondance générale, t.3, lettre 7170).

D'après les Etats militaires de l'an XI (1802-1803), la 69e est à Macon et fait partie de la 18e Division militaire. Les cadres du Régiment sont constitués de la manière suivante :
- Etat major : Chefs de Brigade Brun; Chefs de Bataillon Gazaignaire, Poli, Baille, Magne; Quartier maître trésorier Capitaine Bertrand; Adjudants major Thirion, Dupont , Faivre; Officiers de santé Godelier, Rouquier, Dutrey.
- Capitaines : Pascal, Genevay, Aignier, Fournier, Collet, Roux, Thoulouse, Dhur, Aubry, Albert, Tardieu, Castillon, Agnely, Pitaud, Audibert, Giraud, Robert, Grosset, Delabit, Argence, Ledonné, Saison, Rolland, Lemoine, Trapier, Meignan, N.
- Lieutenants : Rousset, Brulfer, Planchon, Dupuy, Parent, Monnoyer, Marton, Teissier, Paris, Lapalisse, Lautier, Cazan, Seguin, Michek, Foussenq, Pellicot, Camelier, Charpentier, Lartigues, Delpech, Nicolas, Brechan, Liénard, Ginoux, Gondouin, Daphaud.
- Sous lieutenants : Artus, Gallet, Nans, Liry, Poupon, Jurquet, Blanc, Theris, Paris, Sauvertey, Bouley, Devoisin, Reboul, Demange, Mailleau, Quesnel, Berret, Gaillard, Bahour, Armand, Lécureux, Morin, Heuzard, N, N, N, N.

La 69e se rend ensuite à Besançon, où elle tient garnison jusqu'à la rupture du traité d'Amiens; le 5 octobre 1802 (13 vendémiaire an 11), Bonaparte écrit depuis Saint-Cloud au Général Berthier, Ministre de la Guerre : "Je vous prie, citoyen ministre, de donnez ordre à la 69e demi-brigade de se rendre à Besançon ..." (Correspondance générale, t.3, lettre 7196).

Le 30 octobre 1802, le Ministre de la Guerre écrit au Chef de brigade Brun, commandant la 69e :
"Paris, 8 brumaire an XI.
... Le gouvernement a su dans tous les temps apprécier les services distingués de la 69e demi-brigade ...
Dites aux officiers et aux soldats que le Premier Consul met en eux la plus entière confiance. Il sait qu'un corps dont le nom se trouve associé aux victoires les plus glorieuses sera toujours le premier a se distinguer par son respect à la discipline et son attachement au Gouvernement.
Le Ministre de la guerre
".

 

C/ Campagne de 1800

- Formation du Bataillon supplémentaire de la 69e Demi-brigade

Un arrêté du 19 décembre 1799 avait prescrit de former dans chacun des Dépôts de l'armée d'Egypte un Bataillon supplémentaire de 12 Compagnies qui, en fin janvier, devait être porté à 1.000 hommes, au moyen de conscrits appelés à Lyon.

Le 14 février 1800 (25 pluviôse an 8), Bonaparte écrit depuis Paris au Général Berthier, Ministre de la Guerre : "... Vous donnerez au général de division Chabran l'ordre de se rendre sur-le-champ à Chalon-sur-Saône,pour prendre le commandement des quatorze bataillons de dépôt de l'armée d'Orient. Le général Chabran les passera en revue et veillera à leur équipement, armement, habillement et recrutement. Ces bataillons resteront cantonnés à Mâcon, Châlon, Seurre et Saint-Jean-de-Losne. Ils seront exercés deux fois par jour à la manoeuvre.
La division commandée par le général Chabran portera le nom de 1re division de l'armée de réserve. Il sera attaché à cette division trois pièces de 8 et un obusier de 6 pouces, servis par l'artillerie légère, deux pièces de 12, quatre de 8 et deux obusiers, servis par l'artillerie à pied. Le général Chabran aura sous ses ordres deux généraux de brigade et un adjudant général. Son quartier général sera à Chalon-sur-Saône. Il ne recevra directement des ordres que du ministre de la guerre.
... Les bataillons de la 61e, de la 69e et de la 88e, seront commandés par un chef de brigade sortant d'un de ces corps
" (Correspondance de Napoléon, t.6, lettre 4594; Correspondance générale, t.3, lettre 4983).

L'historique régimentaire indique qu'à la même date, Bonaparte, devenu Premier Consul, donne l'ordre au Général Chabran de grouper ces Bataillons, trois par trois, en Demi-brigades provisoires d'Orient (la 2e formée des 61e, 69e, 88e).

Le 8 mars 1800 (17 ventôse an 8), Bonaparte écrit depuis Paris au Général Moncey, Commandant de la 19e Division Militaire à Lyon : "Faites diriger sur-le-champ sur Chalon-sur-Saône tous les dépôts des demi-brigades ou corps qui font partie de l'armée d'Orient. On m'annonce, entre autres, que celle de la 69e se trouve dans la division que vous commandez" (Correspondance générale, t.3, lettre 5065).

Le Bataillon de la 69e, créé à Chambéry, auquel est incorporé le Bataillon auxiliaire du département de l'Hérault, est un des premiers à rejoindre et se trouve le 21 mars 1800 à Chalon-sur-Saône (51 Officiers, 528 soldats; avec les absents à cette date, 719 hommes). Le 22 mars : 642 présents, 747 à l'effectif.

Dans cette même ville, Chabran installe son Quartier-général; sa Division prend le titre de 1re puis de 5e de l'armée de réserve.

Le 10 avril, le Bataillon compte 668 présents à l'effectif; le 16, 675.

Situation des Corps de l'Armée de réserve arrivés dans leurs cantonnements le 26 germinal (16 avril).
Bataillons d'Infanterie de ligne provenant des Dépôts de l'Armée d'Orient.
A Châlons, 69e, 586 présents; 675 effectif.
Signé : VIGNOLLE ("Extraits des mémoires inédits de Victor")

- Marche sur Genève

Le 17 avril, Chabran, sur l'ordre du ministre Carnot, met en marche sur Genève, en vue de couvrir au plus tôt le département du Mont-Blanc, les quatre Bataillons des 9e, 69e, 75e et 88e, par Romenay, Bourg, Nantua, Châtillon-de-Michaille, Colonge. Sa tête de colonne arrive le 22 avril.

"Je suis on ne peut plus content, écrit-il le lendemain, de la marche de la colonne et de la conduite des troupes".

Le Bataillon de la 69e est dirigé sur Annecy (29 avril).

- Traversée du Petit Saint-Bernard

Bonaparte ordonne, le 1er mai, à Berthier de pousser Chabran sur le Petit Saint-Bernard, afin d'attirer l'attention de l'ennemi de ce côté. Il accoure se placer à la tête du gros de l'armée pour franchir les Alpes au Grand Saint-Bernard.

Le Chef de brigade Miquel, de la 88e, met en mouvement, le 5 mai, les quatre Bataillons précités, par Faverges, Conflans, Moûtiers, Saint-Maurice et le col, qu'il atteint le 9, dans un état de dénuement pénible. Il a parcouru en montagne
110 kilomètres en cinq jours.

La Division Chabran, parvenue à Aoste le 17, y reste immobile, pendant que l'armée se concentre à Ivrée et assiège le fort de Bard.

- Blocus du fort de Bard

Le 21 mai, l'effectif du Bataillon est de 500 présents. Le 24, la Division passe par Châtillon, est elle est envoyée, le 25 mai, relever la Division Loison au blocus de cet ouvrage, tandis que Bonaparte marche sur Milan.

Le Bataillon de la 69e (35 Officiers, 339 hommes) passé à la 3e Demi-brigade provisoire, est le 30 à Saint-Martin et le lendemain à Ivrée en liaison avec l'armée. Les Compagnies d'élite sont restées devant la place.

La Division attaque le fort dans la nuit du 31 mai au 1er juin. Les Grenadiers de la 69e et le Bataillon de la 88e montent à l'assaut du côté de Dornas, sous le commandement du Général Breunier.

Le fort, qui a rendu si difficile le passage de toute l'armée et que l'on a jugé un moment imprenable, est réduit à capituler à 9 heures du soir.

Le 9 juin, l'effectif du Bataillon est de 350 hommes. Beaucoup manquant de souliers, sont restés en route; 75 hommes sont, au 9 juin, au Dépôt de Chambéry.

La Division se hâte vers Milan, pour rejoindre Bonaparte qui y entre le même jour, en laissant le Bataillon de la 69e, fort d'environ 300 hommes, dans la citadelle d'Ivrée.

Les communications de l'armée sont assurées et le Premier Consul va achever la campagne par la victoire de Marengo.

Le 2 août, les Bataillons supplémentaires de l'armée d'Orient sont réduits à neuf Compagnies.

Le 11 novembre, les canonniers de la 69e, au nombre de 28, sont incorporés dans la Division du Piémont, commandée par le Général Soult. Quarante-trois hommes venant d'Annecy rejoignent le Corps.

Le 1er janvier 1801, le Bataillon fait partie du Corps d'observation d'Italie et est chargé de la garde des côtes en raison du blocus continental.

Par ordre du Ministre du 22 nivôse an IX (12 janvier 1801) est accordée une arme d'Honneur militaire suivant :
Sabatier (Jean-François), Sergent-major au Bataillon complémentaire: En récompense des services rendus à la République, par ce Sous-officier aux affaires qui ont eu lieu à Saint-Georges, près Mantoue, les 26 et 27 nivôse an V un fusil d'honneur.

D'après les Etats militaires de l'an X (1801-1802), la 69e Demi-brigade était à l'Armée d'Orient. Les cadres de son Bataillon complémentaire sont constitués de la manière suivante :
- Etat major : Chef de Bataillon Gazagnaire; Quartier maître Martin; Adjudant major Tardieu; Officier de santé N.
- Capitaines : Genevay, Pascal, Dhur, Lanoeuf, Reynaud, Vatry, Giraud, Leroy, Argence.
- Lieutenants : Seguin, Cameilliez, Cazan, Clément, Pélicot, Reybaud, Michel, Truchot, Dartigue.
- Sous lieutenants : Fauvertaix, Artus, Bouley, Gillet, Reboul, Juglard, Demeuge, Devoisin, Maillot.

Le reste est composé des éléments suivants :
- Etat major : Chefs de Brigade Dupas et Brun; Chefs de Bataillon Magne, Poli, Baille; Quartier maître trésorier Capitaine Bertrand; Quartier maître Lieutenant Thibault; Adjudants major Tournus, Faivre, Dupont; Officiers de santé Ravanat, Dutrey, Godelier.
- Capitaines : Toulouze, Aiguier, Lepolard, Trapier, Robert, Pitaud, Meignant, Albert, Fournier, Agnely, Constant, Grosset, Lemoine, Jeannin, Audibert, Pascal, Castillon, Aubry, Collet.
- Lieutenants : Béchan, Dupuy, Lienard, Delpech, Paris, Lion, Genoux, Parent, Gaudouin, Lapalisse, Monnoyer, Bianchon, Marton, Ray, Doychaux, Rousset, Brulfer, Nicolas.
- Sous lieutenants : Morin, Armand, Bahour, Fabre, Gallet, Poupon, Galliard, Blanc, Paris, Naus, Baudouin, Berret, Sery, Theris, Lécureux.

Les Demi-brigades provisoires sont dissoutes le 15 mai 1802 et les éléments dirigés de Tarente sur les garnisons de leurs portions principales pour y être fondus.

III/ Aperçu des campagnes auxquelles prit part le 69e Régiment d'Infanterie (1803-1815)

 

A/ Le Camp de Boulogne

En Italie, en Egypte, où le Général a emmené 3 Demi-brigades légères et 10 de ligne, la 69e a puissamment contribué à la gloire de ses armes. Elle devait encore faire partie de cette cohorte glorieuse : la Grande Armée.

Le Dépôt de la 69e Demi-brigade tient garnison à Besançon (caserne Saint-Pierre), depuis le commencement de l'année 1802. Le Capitaine Giraud y est retenu par des affaires de famille qui exigent impérieusement sa présence.

Sur proposition du Ministre, en date du 3 floréal an XI (23 avril 1803), est accordée une arme d'Honneur au militaire suivant :
Nollot (Jacques-Joseph), Sergent à la 3e Compagnie des Grenadiers: En récompense de la bravoure dont il a fait preuve au siège de Jaffa en arrachant les drapeaux qui étaient sur les remparts un fusil d'honneur. (Retraité comme Sous-lieutenant de Grenadiers à pied de la Garde).

En juillet 1803, la 69e est à Besançon. C'est là qu'un jeune garçon d'origine genevoise, en rupture familiale, décide de s'enrôler dans le Régiment; il s'agit de Louis Sablon, né en 1791, qui nous a laissé des Mémoires sur ses années de service. Voici ce qu'il écrit sur son engagement :
" ... dans ce moment je vais m'engager, vous ne me reverrez plus.
Je sors aussitôt ; ma soeur me rappelle :
— Louis, maman veut ...
Je n'entends pas le reste, je descends rapidement, et me voilà courant de la rue de la Préfecture à la place Saint-Paul, où j'avais vu un régiment faire l'exercice en détail ; là, j'accoste un vieux militaire, qui se trouve être justement le chef de musique du 69e régiment.
— Monsieur, voulez-vous m'engager lui dis-je.
— Toi ?
— Oui, moi, monsieur, je joue la petite flûte.
— Tu es trop petit, nous en avons déjà trois comme toi, me répond-il.
Là-dessus il me quitte, quand j'entend un officier qui portait des épaulettes à graines d'épinards, qui l'appelle :
— François, (c'était le nom du chef de musique), cherchez-moi ce petit garçon.
Effectivement, il me retrouve, me conduit vers ce commandant de bataillon, lequel me toise, me retourne dans tous les sens, et dit à François :
— Emmenez-le chez le capitaine d'habillement, et qu'il soit habillé et équipé avec un triangle, pour qu'il puisse venir à Chamar à la grande parade dimanche.
Oh jamais je n'avais été si heureux. Le dimanche je passai avec plumet, épée au côté, et triangle en mains, rue de la Préfecture ; j'entendis alors ma soeur Jenny qui s'écriait :
— Voilà Louis, voilà Louis, et qui me désignait du doigt à ma mère.
Au nombre de ses élèves, ma mère avait la fille du général d'Oraison, commandant de place : lui ayant dépeint mon caractère, cette demoiselle le dépeignit à son père, qui donna à ma mère de bonnes consolations, lui conseillant de me laisser manger de la vache enragée pendant quelque temps, alors, ajouta-t-il, je le tirerai de là quand vous voudrez, madame. Peut-être l'aurait-il fait, mais il mourut peu après ; de là vient que j'en ai tant mangé de ce quadrupède enragé ; ce coup de tête m'a mené loin, et je reconnais que ce fut une grande faute que je fis là. Ma jeunesse, j'espère, appellera sur moi l'indulgence de ceux qui me condamneraient sans appel ; j'ai payé cher, du reste, ma désobéissance envers mes parents, et si je n'ai pas été très malheureux, j'en suis redevable à une bonne santé, et surtout à l'intervention de la Providence qui
m'a aidé considérablement. Je remercie ici tous ceux qui, dans les pays conquis où j'ai passé et chez qui j'ai séjourné, m'ont traité comme leur enfant ; j'en ai rencontré beaucoup de ces gens-là, en Allemagne surtout, où la population est si humaine, si secourable. On est vraiment étonné, lorsqu'on y réfléchit de sang-froid, de penser avec quel coeur, quel empressement, on était accueilli par les Allemands, et combien on était bien traité par eux, comme des parents
" ("Mémoires du Petit-Louis", Louis Sabon, Chef de musique au 69e).

En juillet 1803 toujours, la 69e Demi-brigade est dirigée sur le camp de Montreuil. Elle part rejoindre les 6e et 25e Légères, aux baraquements d'Etaples sur la Canche, à quelques kilomètres du camp de Montreuil.

Le camp de Montreuil est placé sous le commandement du Général Ney ; s'y trouvent son Quartier général et une partie de sa cavalerie.

Par l'Arrêté du Premier Consul daté du 12 fructidor an XI (30 août 1803), est accordé une arme d'Honneurs aux militaires suivants :
Burty (Joseph), Sergent-major : Pour s'être distingué aux affaires qui ont eu lieu à Mondovi, où il se précipita un des premiers sur la redoute du Briquet; à Aboukir, 12 Turcs furent tués par lui seul un sabre d'honneur.
Lombard (Honoré), Sergent : Pour s'être distingué aux affaires qui ont eu lieu à Castiglione où il fit prisonnier un capitaine autrichien (16 thermidor an IV). Ce Sous-officier contribua particulièrement aussi à la prise d'un vaisseau turc échoué sur les parages d'Aboukir (an VIII) un sabre d'honneur. (Tué comme Sergent-major à Elchingen).
Chevery (Charles), Sergent : Qui parvint, le 7 brumaire an V, à la tête de quatre hommes de son escouade, à délivrer sept hommes de la Demi-brigade surpris par un détachement de dix Autrichiens et emmenés prisonniers. Il se précipita sur le détachement avec tant de bravoure qu'il parvint à lui faire mettre bas les armes et à délivrer ses camarades un sabre d'honneur (accordé du 28 fructidor an X).
Audibert (Jean-Baptiste), Caporal : Est entré le premier à Saint-Jean d'Acre, battant la charge d'une main et sabrant de l'autre,-dans le boyau de la mine occupée par les ennemis, dont il tua un nombre considérable. A Alexandrie, il fut le premier à escalader les murs lors de la prise de cette ville un sabre d'honneur (accordé du 28 fructidor an X).
Chaumette (Jean), Sergent : Le jour de la bataille d'Aboukir, la Demi-brigade ayant reçu l'ordre d'aller attaquer la redoute qu'occupait l'ennemi, quelques Turcs enfermés dans une maison crénelée incommodaient fortement la colonne. Le Général Robin, ayant demandé des hommes de bonne volonté pour aller chasser l'ennemi de ce poste, Chaumette se mit spontanément à la tête de douze Grenadiers; il se munit de la hache d'un Sapeur, qui venait d'être tué, et, malgré que quatre de ses hommes furent tués et huit blessés, il vint à bout d'enfoncer la porte. Soutenu par un renfort de quelques Grenadiers qu'on lui envoya, il parvint à détruire complètement l'ennemi; sauva le Lieutenant Rocle entouré d'ennemis à Lientz un sabre d'honneur.
Chaillard (Benoît-Quentin), Sergent : Pour s'être signalé à l'armée d'Orient, particulièrement à Jaffa et à Saint-Jean-d'Acre un sabre d'honneur.
Serre, Grenadier : Pour sa bravoure au siège de Jaffa un sabre d'honneur.
Pichon, Sergent : Pour ses faits d'armes à la Giando, alors qu'il était à la 166e Demi-brigade un sabre d'honneur.

Le 24 septembre 1803 (1er vendémiaire an XII), la Demi-brigade devient 69e Régiment d'infanterie. Cet Arrêté des Consuls du 24 septembre 1803 supprime la dénomination de Demi-brigade, pour lui substituer celle du Régiment; il organise les Régiments à trois Bataillons, à huit Compagnies dont un de Dépôt; il rétablit la charge de Colonel, et crée un emploi de Major pour commander le Dépôt.

A cette date, le 69e est placé dans le Corps de gauche commandé par Ney.

D'après les Etats militaires de l'an XII (1803-1804), le 1er et le 2e Bataillon du 69e Régiment d'Infanterie de ligne est à Montreuil et fait partie de la 16e Division militaire. Le 3e est à Luxembourg et fait partie de la 3e Division militaire. Les cadres du Régiment sont constitués de la manière suivante :
- Etat major : Colonel Brun; Major N.; Chefs de Bataillon Poly, Baille, Magne; Quartier maître trésorier Capitaine Bertrand; Adjudants major Thirion, Dupont , Faivre; Chirurgiens major Godelier, Rouquier.
- Capitaines : Genevay, Aiguier, Gerard, Fournier, Collet, Roux, Thoulouze, Dhur, Aubry, Albert, Tardieu, Tournus, Castillon, Agnely, Pitaud, Audibert, Giraud, Robert, Delabit, Grosset, Argence, Ledonné, Sainson, Rolland, Lemoine, Trapier, Meignan.
- Lieutenants : Camelier, Blanchon, Monoyer, Parent, Teissier, Paris, Lautier, Cazan, Seguin, Raibaud, Michel, Pelicot, Foussenq, Dartigues, Delpech, Nicolas, Liénard, Gondouin, Daphaud, Ginoux, Bréchan, Jurquet, N., N., N., N., N.
- Sous lieutenants : Poupon, Blanc, Théris, Paris, Devoisin, Fauvertey, Bouley, Réboul, Demange, Quesnel, Gaillard, Armand, Lecureux, Berret, Heuzard, Manem, Guyon, Aiguier, Burty, Renaud, Gaffé, Despaisse, Hauck, N, N, N, N.

Le 4 octobre 1803 (11 vendémiaire an 12), Bonaparte écrit depuis Saint-Cloud au Général Berthier, Ministre de la Guerre : "Je vous prie,Citoyen Ministre, de donner ordre à deux bataillons de la 6e demi-brigade d'infanterie légère, complétés à 750 hommes, officiers non compris, de se rendre à Montreuil-sur-Mer (département du Pas-de-Calais); le 3e bataillon et le dépôt continueront à rester à Givet;
A la 69e demi-brigade, de compléter ses deux premiers bataillons à 650 hommes chacun, officiers non compris, pour se rendre à Montreuil (département du Pas-de-Calais).
Donnez ordre au général Partouneaux de porter son quartier général à Etaples, et de reconnaître le campement qu'il doit faire occuper à ces deux demi-brigades, du moment qu'elles arriveront. Il restera provisoirement sous les ordres du général Soult. Vous donnerez ordre que ces deux demi-brigades partent avec leurs capotes.
Donnez ordre au chef d'état-major du général Ney de se rendre à Montreuil avec le commissaire ordonnateur et les généraux commandant l'artillerie et le génie ...
" (Correspondance de Napoléon, t.9, lettre 7158; Correspondance générale, t.4, lettre 8106).

"La question d'un grand rassemblement de troupes à portée des côtes de la Manche avait été mise à l'étude dès 1803. Le général Ney fut nommé commandant en chef du camp de Compiègne, puis du camp de Montreuil, lequel formait 3 divisions. La 3e division, sous les ordres du général Patourneaux, comprenait les 25e légère, 27e, 59e et 69e de ligne; ces deux derniers régiments, sous les ordres du général Marcognet, l'artillerie de la division se trouvait à La Fère. On travailla activement aux travaux de défense des ports et, dès décembre 1804, de nombreux ouvrages couvraient Etaples, Wimereux et Ambleteuse" ("Projets et tentatives de débarquement aux Iles Britanniques", par le Capitaine Desbrières).

Cent cinquante mille hommes sont ainsi réunis sous le nom d'«Armée des Côtes» et destinés à envahir l'Angleterre.

Le 21 octobre 1803 (28 vendémiaire an 12), Bonaparte écrit depuis Saint-Cloud au Général Berthier, Ministre de la Guerre : "... Le dépôt et le 3e bataillon de la 69e se rendront à Luxembourg ..." (Correspondance générale, t.4, lettre 8170).

Le Commandant Giraud écrit :
"Reims, le 2 brumaire an 12
(25 octobre 1803).
Un commerçant de mes amis qui vient de Boulogne, m'assure que sur les côtes de l'océan, il y a bien un rassemblement de cent mille hommes. Je sais d'ailleurs d'une façon positive que vingt-deux régiments sont passés par Reims
" (Carnet de campagne du Cdt Giraud).

Le Capitaine Giraud arrive au camp d'Etaples dans les premiers jours du mois de novembre 1803; il y trouve, nous dit son Carnet de Campagne, le 69e en pleine organisation.

"Au moment où je m'engageai, la guerre était imminente ; l'ordre arriva de partir pour le camp de Boulogne. Le 6e corps, maréchal Ney, fut dirigé sur Etaples, petit bourg à trois lieues de Montreuil sur mer; nous quittâmes Besançon au commencement de novembre 1803, par un temps affreux, la pluie continue pendant les vingt-cinq jours de route. Avant le départ, ma mère vint avec ma soeur me faire ses adieux. Pauvre mère, je ne l'ai jamais revue, jamais.
L'emplacement occupé par notre corps s'étendait sur un grand espace de terrain fraîchement sillonné par la charrue, situé à un quart de lieue du bourg d'Etaples. De cet emplacement assez élevé, on voyait la mer et ses côtes sablonneuses, entourées des dunes stériles de la Picardie. Nous passâmes la première nuit à la belle étoile, (quand il ne pleut pas), sans paille, ni couverture, ni feu ; le lendemain, cinquante hommes par compagnie allèrent à la distribution des vivres des campagne, paille et couvertures comprises ...
" ("Mémoires du Petit-Louis", Louis Sabon, Chef de musique au 69e).

Le Commandant Giraud écrit :
"Du camp d'Etaples, le 22 brumaire an 12
(14 novembre 1803).
Le 69e fait partie de la brigade Roguet avec le 76e de ligne (division Loyson du 6e corps). Beaucoup de troupes sont arrivées ici, depuis que nous y sommes. Elles sont obligées de bivouaquer et de rester à l'injure du temps, faute de baraques pour les recevoir. Notre régiment aurait été dans le même cas, si le 6e bataillon de chasseurs à pied
(ex-chasseur des Alpes, ayant constitué en 1795 le noyau de la 6e demi-brigade légère devenue le 6e léger) ne nous eût pas donné l'hospitalité.
Depuis douze jours nous construisons nos baraques et nous n'avons pas encore pu en couvrir une seule. Les matériaux manquent absolument.
Les bateaux plats sont en très petit nombre; il n'y en a guère que quatre dans la baie d'Etaples. Nous nous en servons pour apprendre le maniement de la rame à nos soldats.
Néanmoins les Anglais ne paraissent pas être tranquilles ; nos préparatifs les inquiètent. On assure qu'ils ont envoyé un ambassadeur à Calais, pour faire des propositions, à notre ministre des relations extérieures, M. Talleyrand qui vient d'y arriver. Voici quelles seraient les conditions d'un arrangement, s'il se faisait :
Evacuation par les Anglais de l'île de Malte;
Reddition de Gibraltar aux Espagnols;
Indemnité de quatre cents millions payée à la France.
Le premier consul est à Boulogne; on l'attend incessamment à Etaples pour y passer la revue des troupes
" (Carnet de campagne du Cdt Giraud).

Les 1er et 2e Bataillons (1177 hommes), commandés par le Colonel Brun, arrivés à Etaples commencent à s'installeurs dans leurs baraquements le 19 novembre (27 brumaire); ces derniers sont au nombre de 4 par Compagnie. Le 3e Bataillon est à Luxembourg, sous le contrôle du Major nouvellement promu.

Le Commandant Giraud écrit :
"27 brumaire an 12 (19 novembre 1803).
Nos baraques sont à peu près construites; elles sont au nombre de quatre par compagnie, sur deux rangs et peuvent contenir seize hommes chacune.
Notre camp qui, à notre arrivée n'était qu'une plage stérile, présente maintenant l'aspect d'une petite ville.
Depuis quelques jours, on ne voit arriver dans la baie que des bâtiments de toutes les grandeurs. Dans le port d'Etaples, on en porte le nombre à trois cents et l'on en attend encore le même nombre
" (Carnet de campagne du Cdt Giraud).

"... on fit ensuite des baraques contenant chacune de douze à seize hommes; les musiciens avaient pour eux trois baraques ; dans la première était l'état-major, composé de huit hommes ; chacune des deux autres contenait dix musiciens ; je fus de l'une de celles-ci, mais comme je n'étais pas très propre, vu mon âge, on me fit coucher par terre entre deux nègres, Aly et Mahomet, l'un caisse roulante, l'autre cymbalier ; j'étais bien malheureux entre ces deux hommes de couleur, qui sentaient horriblement mauvais, plus que je ne saurais dire ; enfin, l'on prit pitié de moi, on me classa dans une des escouades de ma compagnie, 5e du 2e bataillon, recommandé à un vieux caporal, nommé Cecoeur. Ce dernier avait fait la campagne d'Egypte avec le Premier Consul; il avait soin de me surveiller pour les soins de la propreté, et j'avais là l'avantage d'être moins souvent vexé que pendant le temps que je passai chez les musiciens ; ce n'était pas non plus tout rose, quoique je fusse mieux.
L'escouade dont je faisais partie était composée de vieux troupiers et de conscrits. L'un de ceux-là, nommé Rousset, appointé, avait été à la prise de Saint-Jean d'Acre ; il ne savait ni lire ni écrire ; il était entré dans un harem et avait pris plusieurs bijoux à une femme turque, entre autres un diamant d'une valeur de 80.000 fr. ; ce joyau était si beau, qu'un soir qu'il le perdit en se déshabillant, il ne le retrouva qu'à la faveur des feux qu'il projettait ; dans les combats ou dans les batailles, ses camarades ne le perdaient jamais de vue, mais aucun d'eux ne savait de bonne amitié où il plaçait son diamant ; sa politique à cet égard, était des plus tortueuses ; on supposait qu'il le cachait entre cuir et chair. C'était un bon soldat ; il a eu sa retraite après Tilsit. Dans son pays, à Pézanace, il vendit son diamant à un colonel, pour la somme de 100.000 francs.
Quant aux conscrits, ils étaient Champenois, Bretons, Alsaciens et pour le plus grand nombre Bizontins; tous ces soldats m'aimaient assez, mais chaque fois que j'allais à la répétition avec les musiciens de l'état-major, ceux qui avaient voyagé ou qui avaient été en garnison à Genève, dans le 17e léger ou le 45e, ceux-là me lançaient des lazzis sur les Genevois à n'en plus finir, cela m'agaçait au dernier point ; il y avait surtout un nommé Stéphens, 1er basson solo, qui m'avait pris en grippe parce que je n'avais pas assez vite consenti à décrotter et cirer ses bottes, et qui, pour cette raison, m'appelait toujours crapaud, mousse ; ce dernier mot me froissait davantage que tout autre, un grand chagrin, par la raison que c'est un terme de mépris dans les flottes.
Ces vexations continuelles me firent prendre la résolution de connaître l'escrime ; je fréquentai en conséquence la salle d'armes, et je me promis de provoquer en duel le premier individu qui m'insulterait de la sorte ; moyennant un sol par jour, je pouvais prendre vingt leçons par mois ; au bout de trois mois je réussissais déjà passablement, et je tenais déjà tête à maint prévôt d'armes. Cet exercice me plaisait beaucoup, il contribuait à mon développement physique et je me tenais mieux ; dès lors, aussi, je fus moins exposé à être ennuyé, car ce que je connaissais d'escrime en imposait à certains blagueurs et autres vantards militaires. Toujours j'ai porté haut le nom Genevois, aucun danger ne m'aurait arrêté pour laver une insulte faite à ce nom, surtout lorsque j'étais moins âgé.
Jamais de ma vie je n'ai eu peur ; j'ai eu cinq duels et j'en aurais probablement eu d'autres depuis Iors, si ceux de mes compatriotes qui, dans la Feuille d'Avis de 1853, ont écrit sur mon compte de sales et infâmes mensonges, n'avaient pas été des lâches, comme les nomme fort bien M. Petit-Senn dans ses si spirituelles boutades :
«L'insulteur anonyme change son nom que personne ne connaît, contre celui de lâche que tout le monde lui donne. » La Bruyère, dans ses Caractères, dit à ce sujet : «Personne ne se croit déshonoré d'avoir reçu un coup de pied d'un cheval ou d'un âne, il faut faire de même de la calomnie.» Moi, je ne puis admettre cette indifférence, l'application ne peut être admise ; il faut, pour rester dans le juste, conspuer, stigmatiser l'être assez dégradé qui ne voit dans ses semblables que des sujets de jalousie qui le poussent à leur jeter sa bave et ses calomnies, il sait qu'il en reste quelque chose, et La Bruyère sait aussi qu'il y a des humains qui ont ce caractère que, lorsqu'il arrive un revers à quelqu'un, fût-ce même notre meilleur ami, il y a là-dedans quelque chose qui nous plaît ; comment voulez-vous alors que ce meilleur amis distingue le faux du vrai, puisque l'esprit de l'homme penche pour s'encanailler par méchanceté, sans sujet que le mensonge, la basse, la vile jalousie.
J'étais le secrétaire de presque tous les conscrits de mon escouade, peu savaient lire ; je leur disais : «Mais vous n'avez donc pas dans votre pays des Macaire, des Schmitouze, des Viguet ?» Alors, j'étais fier d'être de Genève, le petit Genevois de 12 ans leur était très utile, et ils devenaient bons pour moi dans ces moments-là
" ("Mémoires du Petit-Louis", Louis Sabon, Chef de musique au 69e).

Le 3 décembre 1803 (11 frimaire an 12), Bonaparte écrit depuis Paris au Général Dejean, Ministre directeur de l'Administration de la Guerre : "Le 69e régiment qui est à Etaples n'a encore rien reçu de son habillement de l'an XI ..." (Correspondance générale, t.4, lettre 8370).

Le 19 décembre 1803 (27 frimaire an 12), Bonaparte écrit depuis Paris au Général Soult, Commandant du Camp de Saint-Omer : "Citoyen général Soult, les détachements du 39e qui vous sont arrivés doivent être à Etaples et camper à côté du 6e léger, le 69e à côté du 25e léger, les 9e léger et 18e, 32e et 96e de ligne doivent faire partie de la division Dupont qui campe à Boulogne; mais qui cependant doit faire partie du corps d'armée du général Ney.
Le 25e léger, les 27e, 59e et 69e doivent être campés à Etaples et former une division ... La 1re division qui part du Havre va se rendre à Etaples. Faites fournir la garnison par les troupes du camp d'Etaples
" (Correspondance générale, t.4, lettre 8478).

Le Commandant Giraud écrit :
"24 germinal an 12 (14 avril 1804);
Beaucoup de troupes arrivent sur les côtes de l'océan, tant à Boulogne qu'à Vimereux, Etaples, Montreuil. La réunion des bateaux plats et des canonnières s'opère chaque jour. On en compte huit à neuf cents dans le port de Boulogne, et l'on en attend encore au premier jour, une division de deux cents.
Depuis que je fais la guerre, je n'ai pas encore vu autant de troupes réunies pour une même. Aux environs d'Etaples, il y a cinq camps de trois régiments chacun, sans compter les troupes à cheval et l'artillerie qui sont cantonnées dans les villages et les fermes isolées
" (Carnet de campagne du Cdt Giraud).

Le 18 mai 1804 (28 floréal an XII), un Sénatus-consulte proclame Napoléon Bonaparte Empereur des Français.

Le 21 mai 1804 (1er prairial an 12), Bonaparte écrit depuis Saint-Cloud au Maréchal Berthier "Mon Cousin, je vois que, dans l'état de situation de l'armée des côtes ... le 69e est à 1,300 hommes; son dépôt peut lui fournir 300 hommes ..." (Correspondance de Napoléon, t.9, lettre 7765; Correspondance générale, t.4, lettre 8875).

"Nous avions exercice tous les jours, des revues de généraux de division. Nous en passâmes une par la maréchale Ney, belle femme blonde, vêtue d'une superbe amazone rouge, ce qui faisait un effet très séduisant et des plus chevaleresque.
Le maréchal, son mari, avait appris de source certaine qu'il avait à Paris des détracteurs au sujet de son corps d'armée qui restait oisif, et que l'Empereur pourrait bien un jour en être informé ; pour détruire l'effet de ces fâcheux rapports, il fit commander une grande manoeuvre dans les fameuses plaines entre Etaples et Francmaçon, dans le courant de juin, le 7; les blés étaient déjà arrivés à une hauteur prodigieuse. A trois heures du matin, 30.000 hommes, cavalerie, infanterie, artillerie, furent réunis jusqu'à cinq heures le soir, et firent de superbes évolutions ; le maréchal Ney commandait lui-même, il possédait la plus belle voix entre tous les maréchaux de France alors vivants, au timbre argentin, qui portait à une distance considérable sans qu'on perdît un mot des commandements, et cette voix il pouvait la soutenir sans aucune fatigue ni altération une journée entière. Le maréchal, connaissant admirablement la stratégie, aurait fait l'admiration du grand Frédéric; tous les soldats l'aimaient comme un père, et il aurait pu les faire manoeuvrer au nombre de 50.000 hommes sur une assiette.
Les essais pour l'embarquement des troupes destinées à opérer la descente en Angleterre se poursuivaient. Au troisième coup de canon, qui se tirait d'heure en heure, 25.000 hommes étaient prêts à mettre à la voile ou à partir à la rame, qu'il fît ou non du vent ; tout ce qui était attaché à la troupe ou à la marine, avait des carabines, mais moi seul, à cause de mes douze ans, n'en avais point, c'était une injustice, je le croyais, et je me montais la tête. L'Empereur, passant une revue des sacs, je pris le parti de lui présenter moi-même ma réclamation, touchant l'octroi d'une arme que je croyais devoir porter aussi bien que tant d'autres. Lorsqu'il fut arrivé près de moi, j'ôtai mon chapeau à cornes, et lui dit : «Sire, je n'ai pas de mousqueton.» — «Quel âge as-tu ?» — «Sire, douze ans !» — il me passa sa main blanche sous le menton pour me relever la tête que je tenais inclinée, puis il passa et ce fut là sa seule réponse ; néanmoins je ne fus pas moins fier d'avoir été touché de la main du grand homme, car je considérais cela comme un très grand honneur ; j'étais heureux comme si cette main m'avait donné du génie ; en effet, être touché par l'Empereur, duquel le préfet d`Arras disait : «Dieu créa Napoléon et se reposa», était pour moi, préférable aux millions de Rotschild, que je ne considérais plus que comme un vil métal.
Certes, je fus bien heureux ce jour-là, et dès lors je n'eus plus envie, comme cela m'arrivait quelquefois, de retourner chez mes parents; j'aurai eu, du reste, de grandes diffcultés à obtenir mon congé du colonel Brun, lequel était frère d'armes de l'Empereur, qu'il tutoyait sans gêne aucune, surtout lorsqu'il avait bu une bouteille de rhum.
J'avais un compatriote de Carouge, un M. Trappier, qui me voyait avec plaisir ; plus tard, il passa capitaine dans la garde impériale; il aurait pu m'aider de son crédit pour me faire rendre justice et me faire obtenir mon congé, mais il n'en fit rien. Quoique à peu près nul dans la musique, puisque un jour j'étais cymbalier, le lendemain triangle, et un autre jour troisième clarinette, on voyait que j'avais des dispositions, et qu'avec l'étude je pouvais arriver à quelque chose
" ("Mémoires du Petit-Louis", Louis Sabon, Chef de musique au 69e).

Le Commandant Giraud écrit :
"Du camp d'Etaples, le 8 thermidor an 12
(27 juillet 1804).
Depuis une dizaine de jours, nous sommes sur pied pour recevoir l'empereur, de passage à Montreuil, le 30 messidor dernier. Le régiment s'y est rendu pour former la haie. S. M. ne s'y est point arrêtée et a continué sa route vers Boulogne où elle se trouve en ce moment. Sous peu elle viendra nous passer en revue, car d'après tous les rapports, le but de son voyage est l'inspection des camps qui sont sur les côtes. Les ministres de la guerre et de la marine sont passés hier à Montreuil, accompagnés de deux sénateurs; ils vont rejoindre Sa Majesté. D'après tous ces mouvements, on en conclut qu'il y aura du nouveau sous peu
" (Carnet de campagne du Cdt Giraud).

Après la revue des troupes à Boulogne, l'Empereur distribue ses premières croix d'honneur (16 août 1804).

"La descente en Angleterre était imminente; tous les jours une cinquantaine d'hommes par compagnie allaient sur des péniches apprendre à ramer en pleine mer ; sur vingt de ces péniches, il s'en perdait bien la moitié, corps et bien. Je fus une fois seulement compris dans les cinquante hommes de ma compagnie ; nous revînmes quinze péniches au bout de trois jours et trois nuits, abîmés, moulus, mouillés, des cassins aux deux mains, ayant faim et soif. Comme il y avait du danger, j'aurais pu réclamer l'exception, mais je n'en fis rien ; seulement je réussis à ne pas y retourner une seconde fois. La manoeuvre était une corvée affreuse ; il fallut que les hommes les plus forts se missent au bout de la rame, et les autres suivant leur vigueur du côté de 1'eau ; après trois leçons de ce genre, nos malheureux conscrits s'en allaient par dizaines à l'hôpital, et souvent n'en revenaient pas. C'est pour lors que j'aurais bien voulu avoir mon congé.
Je fus distrait de cette idée par la grande et mémorable revue du 15 août, fête de Napoléon, qui eut lieu au camp de Boulogne. Chaque régiment du camp d'Etaples fut reçu par un autre régiment du camp principal à son arrivée. La fête dura trois jours entiers. Le 69e fut reçu par son hôte, le 28e de ligne ; le rassemblement se montait à plus de 100.000 hommes ; la distribution des croix d'honneur dura toute une journée ; c'est l'Empereur qui les distribuait à chaque homme ; il puisait les croix dans le casque de Duguesclin. Le 69e, qui avait été en Italie et en Egypte, en reçut beaucoup en échange de ses armes d'honneur; la 1re compagnie de grenadiers en eut pour sa part 32, la moitié des officiers qui étaient des braves, des vieux grognards; l'empereur les fit presque tous passer dans sa garde. J'étais vraiment bien heureux d'être dans un régiment renfermant tant de vaillants soldats.

Ayant la tête montée par quelques officiers qui me dirent : «Il faut t'en aller, tu es trop jeune, presque un enfant, tu vas t'encroûter ici, le colonel ne peut pas te garder,» je m'en allai un jour, sur leur conseil, auprès du colonel Brun, le menacer, s'il me renvoyait, d'aller me plaindre au général de division Roguet ; mais je reçus de lui, pour cette folle équipée, des coups, des soufflets et je fus envoyé, comme punition, à la garde du camp ; je serais probablement resté là un mois au lieu de quinze jours, si mon sergent-major Pichon ne m'avait réclamé. Mon colonel était un homme sans éducation, brutal, qui ne supportait pas d'observations, et ne comprenait que l'obéissance passive et stricte. Il ne savait que signer son nom, et ne possédait aucune instruction. Son secrétaire, un nommé Engelot, un jour qu'il le traitait durement, lui en fit la remarque, et voyant que le colonel irrité par sa remarque prenait sa canne pour l'en frapper, Engelot le saisit à bras-le-corps en lui disant : «Quittez votre canne, colonel, car sans cela je vous f... par terre et je vous donne une trempée que le diable en prendra les armes.» Le colonel quitta à l'instant sa canne, offrit un verre de rhum à Engelot et lui dit : «Voilà comme j'aime les hommes, tu es un bon bougre.» Depuis ce moment ils ont toujours été compère et compagnon, et Engelot est resté son secrétaire et son ami intime. Le régiment les estimait tous deux. Le colonel, soldat intrépide, déterminé, avait assisté à plus de vingt combats et batailles, sans avoir jamais été blessé" ("Mémoires du Petit-Louis", Louis Sabon, Chef de musique au 69e).

Le Commandant Giraud écrit :
"27 fructidor an 12 (14 septembre 1804).
Napoléon a choisi le 15 août, jour de sa naissance pour faire à l'armée des côtes de l'océan, la distribution des croix cle la légion d'honneur qu'il vient de créer et dont la première promotion date du 14 juin dernier.
L'empereur a voulu à cette occasion se montrer à ses troupes dans toute la puissance d'un souverain qui est en même temps un chef d'armée.
A l'extrémité droite de notre longue ligne de baraques, près de Boulogne-sur-Mer, la plage bordée de falaises presque abruptes sur certains points, se courbe en pente douce, de façon à former un cirque demi circulaire. Au centre de ce vaste cirque en amphithéâtre, était un tertre entouré de drapeaux pris à l'ennemi, dans les guerres de la République, du Directoire et du Consulat ; sur ce trône se trouvait un siège en velours sur lequel le nouveau César avait pris place. Les loustics prétendaient que ce siège était celui de Dagobert.
Le 15 août 1804, à neuf heures du matin, la générale se fit entendre dans tous les camps ; les troupes en colonnes pressées, vinrent se ranger autour de ce grandissime hémicycle ; l'infanterie en avant, la cavalerie et l'artillerie derrière, et à midi 100,000 soldats contemplaient le plus magique spectacle que l'on puisse voir.
Lorsque l'empereur parut en avant du siège qui lui était réservé, une salve générale des batteries de terre salua les côtes d'Angleterre, comme pour défier en un champ clos, la perfide Albion; 2,000 tambours battirent aux champs, couvrant à peine les cris enthousiastes d'une armée fascinée, et arrivée au paroxysme de l'exaltation.
Que d'heureux au régiment ! Mais aussi quel désappointement pour beaucoup !
" (Carnet de campagne du Cdt Giraud).

Et dans une deuxième lettre :
"Du camp d'Etaples le 2e complémentaire de l'an 12
(19 septembre 1804).
A la cérémonie de la remise des aigles de la légion, aux troupes du camp de Boulogne, nous n'avons eu au 69e que six marques d'honheur dont deux seulement pour les officiers. Le colonel, m'a-t-on dit, en rentrant le soir dans sa baraque, a fait un second mémoire de proposition pour la légion d'honneur, en faveur de six capitaines. M'a-t-il porté ?... Je l'ignore absolument. Le commandant Magne avec lequel je suis dans de très bons termes n'est pas aimé du colonel; il n'a pas pu, ou n'a pas osé se renseigner.
Le lendemain de cette cérémonie, le colonel recevait l'ordre de désigner huit militaires de son régiment, pour se rendre à Paris, et assister au couronnement de l'empereur; savoir :
Le colonel;
un capitaine;
un sergent-major;
un fourrier; v
deux grenadiers;
deux fusiliers
" (Carnet de campagne du Cdt Giraud).

Les mois d'octobre et de novembre 1804 sont employés par les troupes du camp de Montreuil à réfectionner en maçonnerie leurs baraques, et ce, non gratuitement, ainsi que l'avait cru le Maréchal Ney, car l'on trouve pour cet objet, dans le registre du Maréchal, une dépense de 757 francs au 69e de Ligne (H. Bonnal : "La vie militaire du Maréchal Ney", t.2).

Le 8 octobre 1804 (16 vendémiaire an 13), Napoléon écrit depuis Trèves au Maréchal Berthier, Ministre de la Guerre, Major général des camps : "Mon cousin, faites partir un bataillon d'élite de la réserve d'Arras pour remplacer au Havre les garnisons des bateaux qui étaient montés par des détachements du 69e et du 44e ..." (Correspondance générale, t.4, lettre 9335).

Le Régiment au 13 Octobre 1804

ÉTAT-MAJOR
Brun, Colonel.
Clouard, Chef de Bataillon.
Magne, id.
Thirion, Adjudant-major.
Dupont, Adjudant-major.
Godelier, Chirurgien-major.
Piogey, Sous-aide major.
Héroux, id.
1er Bataillon

Grenadiers.
Pascal, Capitaine.
Camelier, Lieutenant.
Armand, Sous-lieutenant.
1re Compagnie.
Collet, Capitaine.
Paris, Lieutenant,
Lecureux, Sous-lieutenant.
2e Compagnie.
Thoulouze, Capitaine.
Pellicot, Lieutenant.
Berret, Sous-lieutenant.
3e Compagnie.
Dhur, Capitaine.
Fousseng, Lieutenant.
Beuzard, Sous-lieutenant.
4e Compagnie.
Castillon, Capitaine.

Dartigues, Lieutenant.
Aiguier, Sous-lieutenant.
5e Compagnie.
Audibert, Capitaine.
Delpech, Lieutenant.
Franc, Sous-lieutenant.
6e Compagnie.
Delabit, Capitaine.
X..., Lieutenant.
Monnier, Sous-lieutenant.
7e Compagnie.
Ledonné, Capitaine.
Bréchant, Lieutenant.
Moulin, Sous-lieutenant.
8e Compagnie
Lemoine, Capitaine.
Poupon, Lieutenant.
Renaud, Sous-lieutenant.
2e Bataillon
Grenadiers.
Genevay, Capitaine.
Blanchon, Lieutenant.
Paris, Sous-lieutenant.
1ère Compagnie.
Aiguier, Capitaine.
Parent, Lieutenant.
Gaffé, Sous-lieutenant.
2e Compagnie.
Tardieu, Capitaine.
Lautier, Lieutenant.
Quesnel, Sous-lieutenant.
3e Compagnie.
Agnely, Capitaine.
Nicolas, Lieutenant.
Gaillard, Sous-lieutenant.
4e Compagnie.
Giraud, Capitaine.
Gondoin, Lieutenant.
Manem, Sous-lieutenant.
5e Compagnie.
Robert, Capitaine.
Seguin, Lieutenant.
Burty, Sous-lieutenant.
6e Compagnie.
Grosset, Capitaine.
Surquet, Lieutenant.
Despaisse, Sous-lieutenant.
7e Compagnie.
Samson, Ccapitaine.
Reboul, Lieutenant.
Lombard, Sous-lieutenant.
8e Compagnie.
Trapier, Capitaine.
Théris, Lieutenant.
Sourd, Sous-lieutenant.
3e Bataillon
Etat-major
Duhesme, Major.
Girard, Chef de Bataillon.
Bertrand, Quartier-maître
Faivre, Adjudant-major.
Rouquier, Chirurgien aide-major
Grenadiers.
Fournier, Capitaine.
Monnoyer, Lieutenant.
Fauverteix, Sous-lieutenant.
1ère C ompagnie.
Roux,Capitaine.
Albert, id.
Cazan, Lieutenant.
Boutey, Sous-lieutenant.
2e Compagnie.
Tournus, Capitaine.
Raybaud, Lieutenant.
Demange, Sous-lieutenant.
3e Compagnie.
Pitaud, Capitaine.
Michel, Lieutenant.
Hancké, Sous-lieutenant.
4e Compagnie.
Argence, Capitaine.
Liénard, Lieutenant.
X..., Sous-lieutenant.
5e Compagnie.
Rolland, Capitaine.
Daplaud, Lieutenant.
Roux, Sous-lieutenant.
6e Compagnie.
Meignan, Capitaine.
Blanc, Lieutenant.
Coutier, Sous-lieutenant.
7e compagnie.
Guioux, Capitaine.
Devoisin, Lieutenant.
Lecureux, Sous-lieutenant.
8e Compagnie.
X..., Capitaine.
Charpentier, Lieutenant.
Maisseau, Sous-lieutenant

Le 14 brumaire an XIII (5 novembre 1804) est dressée à Etaples une liste de nominations à la Légion d'Honneur ; sont concernés : le Capitaine Adjudant major Dupont; le Capitaine de Grenadiers Genevay, les Capitaines Delabit, Grosset, Tardieu, Robert, Castillon, Agnely, Lemoine, Fournier, Audibert, Aiguier, Argence, Pascal, Giraud, Collet; Lieutenants Bréchan, Nicolas, Poupon, Dartigues, Seguin, Delpech, Sous-lieutenants Armand, Demange, Capitaine Adjudant-major Faivre, Sergents majors Oternaud, Giralde, Rigaud, Tranchard, Léonard, Sergents Reboul, Passau, Boulonnier, Silbert, Corq, Caporaux Bertrand, Cretin, Lombard, Savignon, Chrabonnier, Grenadiers Chevan, Noël, Fusiliers Cauvin, Dupressoir, Meunier, Caporal Blanc, Sous-lieutenant Moulin.

Le 2 décembre, le Pape sacre à Notre-Dame de Paris le vainqueur d'Italie et d'Egypte. Le 5, troisième jour des fêtes du couronnement, les représentants de tous les corps viennent recevoir les aigles au Champ de Mars.

"Vous jurez de sacrifier votre vie pour les défendre, s'écrie le grand Capitaine, et de les maintenir constamment par votre courage sur le chemin de la victoire ! Vous le jurez ! — Nous le jurons ! répondirent aussitôt les colonels et les délégués, en brandissant leurs nouveaux emblèmes et en mêlant leurs acclamations à la voix du canon et au bruit des fanfares.
Ces drapeaux surmontés d'un aigle d'or aux ailes à demi-déployées et tenant la foudre dans ses serres étaient tricolores comme ceux de la République, mais ornés de franges et de broderies d'or
" ("Histoire anecdotique du Drapeau français", par Désiré Lacroix).

Le Commandant Giraud écrit :
"Du camp d'Etaples le 14 nivôse, an 13
(4 janvier 1805).
Je viens de faire un détachement de six jours, à l'effet de faire travailler mes hommes, à la construction d'une batterie de côte. Depuis mon retour, à Etaples, nous éprouvons un très gros temps, accompagné de grands froids. La tempête a été si forte en mer, que trois bâtiments anglais se sont échoués sur nos côtes ; l'un était chargé de toile et de drap; un autre de beurre et le troisième de sel. On n'a pu sauver que cinq hommes; tout le reste a fait naufrage.
Malgré le mauvais temps, des bâtiments nouveaux nous arrivent chaque jour. Avant-hier, il est entré dans la baie d'Etaples, quarante bâtiments de transport et une division de bateaux plats. On porte le nombre des navires qui sont ici, maintenant à quatre cent cinquante ou cinq cents. La flottille de Boulogne est forte de mille à douze cents bâtiments, tant canonnières que bateaux plats et péniches.
Toute l'infanterie va reprendre le blanc et aura l'habit veste. Dorénavant les cheveux seront coupés ras
" (Carnet de campagne du Cdt Giraud).

Le 5 mars 1805 (14 ventôse an XIII), Napoléon écrit depuis Paris au Maréchal Berthier : «Mon Cousin, tous les régiments qui font partie des trois camps ne peuvent tous fournir 1,800 hommes sous les armes, surtout ceux qui ont des malades.
... Le 69e id
[de ligne aurait besoin] : 100 hommes ...
Faites-moi un rapport, corps par corps, sur les régiments composant les trois camps; de leur situation au 1er ventôse, présents sous les armes et aux hôpitaux; de la situation des 3mes bataillons; du nombre d'hommes de la conscription de l'an XIII qu'ils doivent recevoir ...
» (Correspondance de Napoléon, t.10, lettre 8393).

Le Commandant Giraud écrit :
"Du camp d'Etaples, le 23 ventôse an 13
(14 mars 1805).
Voilà six jours que nous jouissons du plus beau temps du monde. Nos ennemis les Anglais savent en profiter. Leurs bâtiments, au nombre de vingt-cinq, tant vaisseaux que frégates et bricks sont continuellement en vue et à deux portées de nos canons de terre. Nos canonnières leur tirent de temps à autre et fort loin, quelques coups de canon.
Rien ne peut sortir d'Etaples, pas même les bateaux pêcheurs.
On attend quelques régiments de cavalerie; je ne vois pas trop ce que la cavalerie vient faire ici : ce qui me fait supposer que cette nouvelle ne se confirmera pas.
En attendant, puisque rien ne vient nous assurer d'une levée prochaine du camp d'Etaples, je me décide à me faire construire une baraque derrière celle de mes sous-officiers pour y trouver un abri dans le mauvais temps
" (Carnet de campagne du Cdt Giraud).

Le Commandant Giraud écrit :
"Du camp d'Etaples, le 24 floréal an 13
(14 mai 1805).
La majeure partie de mon régiment s'est embarquée le 18. Ma compagnie était du nombre des unités chargées de surveiller les bateaux-canonniers qu'on renouvelle tous les mois.
On fait de grands préparatifs pour une descente prochaine en Angleterre. Tous les mouvements de troupes se font, je crois, dans le but de faire diversion à l'ennemi. Depuis mon débarquement, je ne vois arriver que canons et caissons d'artillerie. On attend un régiment de chasseurs à cheval et quatre régiments d'infanterie, dont le 76e qui arrive demain
" (Carnet de campagne du Cdt Giraud).

L'Empereur ayant prévu une revue du Corps de gauche, dans les premiers jours du mois d'août, le Général Loison écrit au Colonel du 69e de Ligne :
«Sous les armes, les sous-officiers et soldats doivent porter l'habillement prescrit par les règlements, c'est-à-dire l'habit, veste et culotte d'uniforme. Si les sous-officiers portent des vestes en drap fin, elles doivent être façonnées suivant le voeu de l'ordonnance. La coupe de la veste de MM. les officiers doit être de même. Les officiers seuls doivent porter des bottes. Les cheveux des sous-officiers et soldats, musiciens, tambours et sapeurs, doivent être coupés à la manière dite «avant-garde», et les queues à hauteur de six pouces (45 centimètres), ainsi que le prescrit l'ordonnance» (H. Bonnal : "La vie militaire du Maréchal Ney", t.2).

La désertion est considérable dans les troupes de l'armée de l'Océan. Ainsi, pendant les dix mois compris entre le 1er octobre 1804 et le ler août 1805, le 69e de Ligne compte 224 déserteurs sur 910 hommes incorporés (H. Bonnal : "La vie militaire du Maréchal Ney", t.2).

 

B/ Campagne de 1805

L'Angleterre, menacée dans son ile, par nos formidables préparatifs, cherche à détourner l'orage en suscitant contre la France une guerre continentale, et forme une troisième coalition, dans laquelle entrent l'Autriche, la Russie, la Suède et le Royaume de Naples.

L'Autriche, prête la première, met sur pied trois armées; en Italie, dans le Tyrol et en Bavière. Cette dernière, dite Armée d'Allemagne, sous les ordres de l'archiduc Ferdinand et de Mack, compte 80000 hommes. Elle pousse jusqu'à l'Iller et occupe vers la mi-septembre 1805 le cours du Danube, la droite (ses principales forces) à Ulm, la gauche à Memmingen, attendant l'entrée en ligne du Corps russe de Kutusow, attardé en Moravie où il se concentre.

L'Empereur connait ces dispositions.

Le 27 août, le Maréchal Ney expédie à ses Généraux leur ordre de marche :
«... La 2e division, aux ordres du général Loison, partira d'Etaples, le 13 fructidor (31 août), à 6 heures du matin, marchant la gauche en tête :
Le 76e régiment d'infanterie de ligne ;
Le 69e —
Le 39e —
Le 6e régiment d'infanterie légère ;
ira, ce même jour, cantonner à Hesdin, en repartira, le 14 (1er septembre), pour suivre sa destination ...
» (H. Bonnal : "La vie militaire du Maréchal Ney", t.2).

Le 30 août, un Ordre du jour annonce à l'armée sa dénomination nouvelle : l'armée des Côtes de l'Océan s'appellera désormais la «Grande Armée».

 

1/ Opérations du gros du Régiment en 1805

- La marche sur Ulm

Le 69e entre dans la composition du 6e Corps d'armée (Maréchal Ney), son effectif est porté à 1727 hommes, dont 1575 sous les armes. Le 3e Bataillon reste à Luxembourg.

Le Corps d'armée comprend trois Divisions d'infanterie et une Division de cavalerie légère; la 2e Division Loison est formée des Brigades Villatte (39e et 6e Léger) et Roguet (69e et 76e); chaque Brigade est renforcée de six pièces d'artillerie.

Déjà tout s'ébranle aux ordres de Napoléon pour la campagne d'Ulm et d'Austerlitz : le camp de Boulogne est évacué, les 28, 29 et 30 août pour se porter sur le Rhin. Le 6e Corps passe par Montreuil, Arras, la Fère, Reims, Nancy, Saverne, Haguenau, Lauterbourg. Les Divisions atteignent le Rhin les 22, 23 et 24 septembre.

Selon les ordres de Ney en date du 23 septembre, la 2e Division doit être cantonnée le 25 à Seltz et le 26 à Lauterbourg (H. Bonnal : "La vie militaire du Maréchal Ney", t.2).

Le 26 septembre, la Brigade Roguet est cantonnée à Neeweiler et Scheibenhard; le 27, on passe le Rhin près de Lauterbourg; l'opération, commencée à 6 heures du matin, est terminée à midi.

"Enfin le camp d'Etaples fut levé, la descente ne se faisant pas, après vingt-trois mois passés à coucher sur la paille, ce dont, par parenthèse, nous avions assez. Grâce à Dieu, l'ordre de partir vint comme un coup de foudre, sans éclair ; rien ne nous faisait présumer notre future destination ; nous étions alors en septembre 1805, le 69e de la division Loison reçoit l'ordre de passer le Rhin, à Lauterbourg, sur un pont de bateaux improvisé pour ce passage. J'étais d'une joie folle, on allait se battre, je verrai le plus grand des Capitaines à l'oeuvre, j'assisterai à des batailles, à des sièges. J'avais la tête exaltée par la lecture des campagnes d'Italie, et plus encore par les récits de nos vieux grognards du 69e.
Les Français sont des soldats intelligents, braves par dessus tout, et presque jamais ils ne doutent du succès, aussi doit-on comprendre et supporter la blague de leur part, car ils savent se battre ; dans ce genre n'est pas imitateur qui veut ; les soldats français ont une discipline à eux, un laisser-aller qui s'éloigne entièrement de la manière d'être du soldat russe ou prussien, qui agit comme un véritable automate ; cette discipline, qui s'établit en six semaines chez les troupiers français, ne s'apprend guère chez les autres qu'en dix ans; cette différence provient surtout de ce que, chez les premiers, le point d'honneur et l'amour-propre sont des mobiles permanents, qu'entretiennent le caractère heureux et l'humeur toujours gaie, apanage de la nation française. L'on trouve des blagueurs, des singes, chez tous les peuples, mais au feu, dans la plus grande misère, sans pain ni eau, sans chemises ni souliers, et même sans cartouches, le Français se bat, et dans cette mosaïque, cette anamose de tribulation, il trouve toujours le mot pour rire et des traits d'esprit par dessus cela. Il serait, je crois, impossible de rencontrer ergotteur plus incorrigible à lui opposer. Le vieux Frédéric disait avec raison : «Si je commandais à des Français, il ne se tirerai pas un coup de canon sur le globe sans ma permission»
" ("Mémoires du Petit-Louis", Louis Sabon, Chef de musique au 69e).

La Brigade Roguet s'arrête à Durlach le 27.

Le 28 au soir, la 2e Division reçoit l'ordre de partir le lendemain, à 1 heure du matin, pour Pforzheim (H. Bonnal : "La vie militaire du Maréchal Ney", t.2). Le 29 dans la journée, la 2e Division est à Vaihingen; elle a marché 10 à 12 lieues conformément aux ordres du 28 (en réalité, les troupes sont parties le 28 à 11 heures du soir).

Le 30, la 2e Division est établie à la gauche de Stuttgard (au nord), entre cette ville et Cannstadt (H. Bonnal). La Brigade Roguet est à Feldbach (le Corps de Ney arrive à Stuttgart le même jour).

La Brigade Roguet est à Esslingen le 3 octobre.

Le Commandant Giraud écrit (il y a de nombreuses erreurs dans les dates et les conversions de dates) :
"Neubourg, le 30 vendémiaire an 14 (3 octobre 1805).
L'ordre de se mettre en marche vers le Rhin, date du 5 fructidor (1er septembre).
Le 5 vendémiaire an 14 (4 septembre 1805), nous avions atteint le Rhin que nous passions le lendemain, à Durlach, vers six heures du matin. L'ordre lu aux troupes porte les indications suivantes : « La troupe sera en tenue de parade, habit bleu à revers blanc, culotte blanche, guêtres noires : les grenadiers porteront le bonnet à poil, avec le plumet. Fantassins, cavaliers et artilleurs auront à leurs chapeaux dès branches de chêne, en signe de réjouissance des victoires que l'armée obtiendra sur les ennemis de l'empiré. »
Notre entrée en Allemagne s'effectua au port d'armes, musique en tête.
Le 29, nous avions dépassé Neubourg, marchant au pas de route, le fusil porté à volonté sur l'une ou l'autre épaule. Tout à coup, le chef de bataillon Magne, nous fit serrer les rangs, mettre la baïonnette au bout du canon et prendre le pas cadencé : nous passions près du tombeau de la Tour-d'Auvergne auquel nous rendions les honneurs. Les tambours battirent au champ; les soldats défilèrent au port d'armes; les officiers saluèrent de l'épée.
De son côté, le capitaine Marion (Giraud avait épousé en 1803, la fille aînée du directeur du service des lits militaires de Besançon) aide de camp du général Perretty, mon beau-frère, m'écrit qu'il a passé le Rhin, le 30 septembre, pour gagner Luchwigsbourg, en passant par Rastadt. Nous ne laissons aucune troupe entre nous et le Rhin ; les communications sont interrompues avec Strasbourg.
Nous marchons jour et nuit, ne nous arrêtant pour ainsi dire, que dans les cas d'une impérieuse nécessité. Le jour cela passe encore : un loustic y va de sa romance sentimentale; toute la compagnie fait chorus avec lui : on fume sa pipe de temps à autre, cela tient compagnie. Et puis toutes ces branches vertes qui se balancent au-dessus des coiffures, et ondulent devant les yeux, ça récrée la vue. Mais je ne connais rien de fatigant, comme une marche dans l'obscurité. On dort debout. Si un soldat fait un faux pas, ou butte contre une pierre, il tombe sur le voisin et patatras, voilà toute une file qui roule dans la boue, car le mauvais temps a été presque constant, pendant tout le temps que nous avons traversé la France, du camp de Montreuil à Schelestadt; tantôt une pluie fine et froide; tantôt de la neige à demi fondue dans laquelle on enfonçait jusqu'à mi-jambe.
Nous n'avons ni magasins ni vivres assurés par l'administration. Chacun vit comme il peut, en mettant le pays à contribution. En très peu de temps la contrée fut épuisée tellement nos colonnes se suivaient pressées et rapides. Au bivouac, le vent empêchait souvent d'allumer des feux.
Le 1er octobre, nous arrivions à Stuttgard, où le maréchal Ney avait établi son quartier général. Nous y fîmes séjour jusqu'au 4; la veille, notre commandant de corps d'armée, accompagné du prince Murat nous passait en revue.
En voilà deux, lapins qui n'ont pas froid aux yeux. Ney rappelle en lui, l'âme et le courage de l'armée. Le temps est-il mauvais ; la fatigue extrême ? Dès qu'il paraît, le ciel devient serein, la fatigue disparaît, on le voit partout au milieu de nos rangs, se nourrissant à peu près comme nous, se couchant dans une grange, sur une botte de paille. Avec lui, nous irions partout. — Le prince Joachim Murat rappelle par sa bravoure, son humeur aventurière, les prouesses des chevaliers du temps passé. Beau de valeur et de figure, bien fait, élégant de sa personne, plus que somptueux dans ses vêtements, il ne connaît du danger que le nom
" (Carnet de campagne du Cdt Giraud).

Le 6e Corps constitue l'aile droite et va se porter, par Goeppingen (4 octobre), Weissenstein, Heidenheim (5 octobre), sur les derrières de Mack. Le 6e Corps passe aussi à Neresheim, Nordlingen.

L'armée quant à elle défile à travers la Souabe pour se porter, de Strasbourg, Mannheim, Wutzbourg, sur le Danube, à Donauwerth et Ingolstadt, c'est-à-dire sur les derrières de Mack.

Le 8, la cavalerie ouvre la marche sur Gundelfingen.

- Combat de Günzbourg

Déjà nos têtes de colonnes touchent au Danube, que Napoléon franchit en aval d'Ulm sans éveiller l'attention du Général autrichien. Mack en effet est trompé face à l'ouest par les démonstrations de Murat dans la forêt Noire, puis par la présence du 6e corps à Albeck; il fait donc face successivement à l'Ouest puis au Nord, croyant nous voir déboucher par le Val d'Enfer ou par le haut Neckar.

Le 6e corps, à Albeck, sur la rive gauche du Danube, forme pivot et masque la grande conversion exécutée par l'armée pour se rabattre au Sud du fleuve, et couper à Mack les routes de Vienne par la rive droite. Ney, par une pluie glaciale qui tombe depuis plusieurs jours, se met en route sur des chemins détrempés, boueux et difficiles.

Ce mouvement est à peine accompli que Ney reçoit, le 9 octobre, l'ordre de s'emparer du pont de Günzbourg pour se relier au gros de l'armée. Mack, éclairé trop tard, veut le même jour passer à Günzbourg sur la rive gauche, pour gagner par Nordlingen les routes de Bohême. Il est arrêté par le combat de Günzbourg, où le 69e est vivement engagé vers Langenau. Le soir, le 69e de Ligne est placé aux avant-postes.

Le lendemain, la Brigade Villatte enlève le pont d'Ober-Elchingen, en vue de relier Ney, plus étroitement, au gros des forces.

Le 11, la Division Dupont, restée seule sur la rive gauche du Danube, soutient toute la journée l'effort de 25000 Autrichiens essayant de rejoindre les Russes, qui se sont déjà avancés au delà de Lintz. La nuit arrête le combat, mais Dupont est coupé du reste de l'armée.

Eclairé sur la position exacte des Autrichiens et sur leurs intentions par cette rencontre d'Albeck, l'Empereur décide de faire repasser les autres Divisions du Maréchal au nord du fleuve. Ce mouvement donne lieu à la bataille d'Elchingen où Ney et le 69e se couvrirent de gloire.

- Combat d'Elchingen (figure au drapeau) - 14 octobre 1805.

Dès la pointe du jour, par un temps affreux, la deuxième Division gagne Leiben; la tête de colonne et l'artillerie arrivent à 8 heures au débouché du bois près du pont en partie détruit; quelques Grenadiers se portent en avant pour le reconnaître.

Ils se saisissent des planches jetées sur le fleuve par l'ennemi, et arrêtées aux pilotis. Mais une Compagnie du 6e et les Grenadiers du 39e n'attendent point et se précipitent sur les poutrelles, tombent sur l'ennemi qui abandonne les maisons du péage.

Loison fait appuyer ses troupes à droite contre le bois. Le Général Villatte doit porter le 6e sur Elchingen et l'Abbaye, le 1er Bataillon du 39e sur la chapelle Saint-Wolfgang.

«Le pont devenu plus praticable, le général Loison donna l'ordre d'appuyer à droite, et d'adosser aux bois les troupes de la division. Il ordonna en conséquence, au général Villatte, de se porter avec le 6e (léger) et le 39e (de ligne) dans cette position, d'y mettre les troupes en bataille jusqu'à ce que les têtes des colonnes des 69e et 76e régiments (de ligne) eussent débouché et fussent en mesure pour le soutenir, ce qui fut exécuté, à l'exception du retard qu'éprouva le 2e bataillon du 39e, coupé par la cavalerie qui défilait sur le pont» (Rapport du Maréchal Ney, cité par H. Bonnal).

Les Autrichiens ont l'avantage de la position, ils tiennent le village d'Ober-Elchingen étagé en terrasses au rebord d'un plateau abrupt et couronné par les importants bâtiments du couvent. La pente s'abaisse légèrement au nord vers la chapelle et Unter-Elchingen, et s'élève au nord-ouest vers les bois. C'est au point culminant qu'est massé en deuxième ligne le gros des forces adverses.

Le 1er Bataillon du 39e, accablé par le nombre, est rejeté sur la lisière du bois qui borde le Danube; l'attaque du 6e Léger, par contre, réussit complètement.

Ney, en grand uniforme, paré de ses décorations, franchit le pont, en tête du 69e.

Les 69e et 76e se forment en colonnes et marchent au plateau. La cavalerie doit les soutenir en obliquant à droite.La Brigade pénètre comme un coin entre Saint-Wolfgang, où vient de parvenir enfin le 39e, et le village aux mains du 6e Léger.

«Les 69e et 76e, commandés par le général Roguet, reçurent l'ordre de se former en colonne par régiment et de marcher droit au plateau d'Elchingen, où l'ennemi paraissait vouloir faire plus de résistance.
La cavalerie (légère) reçut l'ordre de soutenir ces colonnes en obliquant à droite
...
Ces mouvements furent exécutés avec intrépidité; M. le maréchal Ney fut constamment au milieu du feu le plus vif
» (Rapport du Maréchal Ney, cité par H. Bonnal).

"Le lieu où je jugeai pour la première fois de la vigueur qu'apportent les Français au combat, ce fut à Elchingen, le 12 octobre 1805 ; il s'agissait d'enlever une formidable position défendue par 40 pièces de canons et 20.000 Autrichiens ; les canons vomissaient incessamment la mitraille. Le colonel Colbert, le dernier de ce grand nom, qui commandait l'avant-garde à la tête du 26e de chasseurs à cheval, en passant au grand trot près du 69e qui grimpait au pas de course à l'attaque, dit à son ami Brun : "Y es-tu, colonel ? — Pourquoi pas !" répondit il, puis il pique des deux son superbe alezan, charge avec Colbert et taille en pièces les hulans d'Esterhazy ; les pièces de canons furent prises incontinent, et ce fut de la part de l'ennemi une déroute complète. Rien ne peut résister à cette furie guerrière dont les Français ont seuls le monopole.
J'ai vu l'Empereur mouillé, crotté comme un barbet ; sa redingote grise, autant par la boue que de sa couleur naturele ; son chapeau trempé comme une éponge qui lui tombait sur le collet de son uniforme ; ce chapeau n'avait plus de forme. Oh que c'était admirable une Majesté telle que la sienne, qui n'était pas plus épargnée que le dernier de ses tambours. Quelle sublime poésie le premier génie du siècle, l'homme prodigieux en qui les gens de cour, les oisifs, les hommes d'argent, les oligarques de village, les ouvriers d'ateliers ne veulent voir qu'un despote odieux, un conquérant insatiable, tandis que l'artisan, l'artiste, le laboureur et le soldat, dont l'instinct est plus sûr que le nationalisme de ces vains et puissants critiques, ont vu et voient encore l'homme-peuple, le protégé, l'instrument de Dieu ; le produit le plus glorieux de l'émancipation politique, du mérite et du génie ; la personnification de l'esprit d'égalité qui, encore de nos jours (1858), travaille la société européenne toute entière.
Je me rappelle que ce qui m'impressionnait le plus, moi enfant de 14 ans alors, c'était de voir 1'Empereur au milieu du danger, des boulets et de la mitraille, s'exposer comme les braves de 1'armée, et là, déployer son génie pendant la bataille ; son sang-froid et son coup d'oeil d'aigle étaient vraiment admirables, et on comprend, quand on l'a vu soi-même, le fanatisme qu'il pouvait inspirer à ses soldats
" ("Mémoires du Petit-Louis", Louis Sabon, Chef de musique au 69e).

"Cet intrépide régiment, raconte le commandant Guillaumet, en parlant du 69e, conduit par son digne colonel, M. Brun, monta en colonnes au pas de course sous un feu de mitraille des plus meurtriers. D'aussi loin que put se faire entendre de nous ce brave colonel, il nous cria : « Braves enfants du 6e, tenez bon, voici vos amis du 69e qui viennent à votre aide». Ce régiment et son chef étaient à ce moment dignes d'admiration par leur impassible et constante fermeté. Il est impossible, si on ne l'a vu, de croire que des hommes puissent être aussi braves et aussi calmes dans le péril le plus imminent" (cité par le Capitaine Gremillet : "Un régiment pendant deux siècles").

Parvenue à portée de fusil, la Brigade Roguet se déploie.

Ney projette de couper la route d'Ulm. Le 69e a mission de s'emparer du bois au nord-ouest du village et de se diriger constamment sur la droite des Autrichiens.

"Le maréchal Ney, dit le Général Roguet, me donna ordre de rompre le 1er bataillon par pelotons à gauche, de longer le front de la ligne ennemie, entre le couvent et cette ligne, vers son extrémité droite, de la déborder, de passer entre la tuilerie et le bois. Avec moins de résolution et de calme, cette manoeuvre des plus audacieuses exposait le 69e régiment à être défait en entier ...
Ce beau et hardi mouvement fut exécuté avec la méthode, la régularité et la précision que l'on aurait pu exiger dans un exercice de parade; il eut tout le succès que méritaient les nobles inspirations du maréchal, le dévouement et la bravoure brillante du 69e régiment ....
Notre audace fit une impression telle sur les Autrichiens qu'ils se mirent dans le plus grand désordre et abandonnèrent toute leur artillerie ....
" (Mémoires militaires du lieutenant-général Comte Roguet).

Brun eut son cheval blessé. Mais c'est de celui du Colonel Lajonquière, du 76e, que parle Louis Sabon dans ses Mémoires :

"Au combat d`Elchingen, je fus, entre autres, péniblement affecté à la vue du cheval du colonel du 76e régiment. La pauvre bête venait d'avoir la jambe cassée par un biscayen, elle essayait vainement de marcher avec sa jambe qui ne tenait plus qu'au moyen des chairs ; je désirais vivement lui porter secours, mais cela ne me fut pas possible" ("Mémoires du Petit-Louis", Louis Sabon, Chef de musique au 69e).

Riesch, Lieutenant de Mack, rangé en bataille, sur deux lignes, devant la progression de l'infanterie à droite et de la cavalerie à gauche, forme trois carrés de chacun 4000 hommes et cherche à gagner la route d'Albeck à Ulm en s'appuyant aux bois, soutenu par son artillerie et sa cavalerie.

Ces différents carrés sont attaqués par les 69e et 76e avec succès.

«Arrivé sur le plateau, M. le maréchal ordonna de s'emparer du bois qui est à gauche (le 69e y marcha) et de diriger constamment les mouvements sur la droite de l'ennemi, ce qui fut exécuté par le général Roguet, les colonels Brun et La Jonquière; les deux premiers eurent leurs chevaux blessés et le troisième eut le sien tué.
Dans le moment où ces deux régiments firent leur attaque sur un carré ennemi, le 18e dragons fit une charge tellement vigoureuse que l'ennemi mit bas les armes ... L'ennemi, qui, à notre arrivée sur le plateau, était en bataille sur deux lignes, voyant les mouvements qui s'exécutaient sur sa droite par notre infanterie et ceux que M. le maréchal avait ordonnés à la cavalerie d'exécuter sur la gauche, forma plusieurs carrés, dont trois forts de 4,000 hommes chacun, et chercha constamment, à gauche, la route d'Albeck à Ulm, en s'appuyant aux bois et soutenu par sa cavalerie et son artillerie.
Ces différents carrés furent attaqués par les 69e et 76e (de ligne) et forcés d'abandonner à ce dernier (régiment) 4 officiers supérieurs, 7 officiers et 111 sous-officiers, canonniers et soldats, 4 pièces de canon et plusieurs caissons. Une colonne de 700 hommes, mise en fuite par le 1er bataillon du 76e, fut entièrement ramassée par le 10e chasseurs à cheval
» (Rapport du Maréchal Ney, cité par H. Bonnal).

Le Général Villatte oblique fortement à gauche avec les troupes des 6e et 39e qu'il a pu réunir, et marche contre les deux bois en face de Kesselbronn, entre lesquels passe le chemin qui joint Elchingen à la grande route; il doit y prendre position, pour observer la droite ennemie.

Le Général Roguet, en même temps, se porte avec le 69e et le 2e Bataillon du 76e à hauteur de Kesselbronn, à gauche du boqueteau qui est en face de la route d'Albeck, tandis que le 1er Bataillon du 76e passe entre la route et ce boqueteau pour s'établir en arrière. Le Général Malher (3e Division) est en mesure de soutenir Loison en cas de retraite.

«Le général Roguet reçut en même temps l'ordre de se porter avec le 69e et le 2e bataillon du 76e à hauteur de Kesselbronn, en passant à gauche du bois qui est en face de la route d'Albeck, tandis que le 1er bataillon du 76e, également en colonne, devait passer entre la route d'Albeck et ce même bois et venir prendre position en arrière des 69e et 76e» (Rapport du Maréchal Ney, cité par H. Bonnal).

Puis, la Brigade a à s'emparer de la route d'Albeck et des bois en face d'Ober-Haslach et en chasse plusieurs colonnes. De son côté, Villatte doit passer le ravin de Kesselbronn et enlever les hauteurs et le bois en face d'Unter-Haslach.

L'attaque, vigoureusement conduite, met l'ennemi en déroute. Sa cavalerie cherche, par une charge, à arrêter l'infanterie française, elle est reçue par les 69e et 76e formés en carrés.

«Le général Roguet reçut en même temps l'ordre de se porter avec le 69e et le 2e bataillon du 76e à hauteur de Kesselbronn, en passant à gauche du bois qui est en face de la route d'Albeck, tandis que le 1er bataillon du 76e, également en colonne, devait passer entre la route d'Albeck et ce même bois et venir prendre position en arrière des 69e et 76e.
Ce mouvement exécuté, les colonnes furent rejointes par la cavalerie (légère) aux ordres du colonel Colbert, et, après s'être assuré que la division aux ordres du général Malher était en position, pour soutenir en cas de retraite et empêcher que l'ennemi n'inquiétât la gauche de la division, les généraux Villatte et Roguet reçurent l'ordre, le premier, de passer le ravin de Kesselbronn, de s'emparer des hauteurs et du bois qui sont en face de Unter-Haslach, et le second, de s'emparer de la route d'Albeck à Ulm et des bois qui sont en face d'Ober-Haslach, d'en chasser l'ennemi qui y avait réuni plusieurs colonnes soutenues par un corps de cavalerie.
Ces deux brigades attaquèrent vigoureusement l'ennemi qui fut complètement mis en déroute. Sa cavalerie (de l'ennemi) chercha par une charge à arrêter le mouvement de notre infanterie. Elle fut reçue par les 69e et 76e qui avaient formé le carré, et chargée par la cavalerie aux ordres du colonel Colbert, qui de sa main tua un uhlan
» (Rapport du Maréchal Ney, cité par H. Bonnal).

A l'arrivée des Dragons de Bourcier, Loison poursuit les fuyards jusqu'en face de Jungingen, qu'il fait canonner.

Mais la nuit tombe et le Maréchal ordonne de se retirer sur Albeck; la Division retraite en échiquier, soutenue par la cavalerie. Elle bivouaque, la droite appuyée à Albeck, la gauche vers Goettingen.

Le résultat de la journée est de couper la colonne ennemie dont partie se retire sur Ulm, partie sur Nareushausen. Ney a fait 4500 prisonniers, pris 4 pièces, 12 caissons et plusieurs drapeaux (d'après la Correspondance du 6e Corps).

"Le 13 octobre, l'Empereur se porta au quartier général du maréchal Ney, et ordonna de resserrer encore plus l'armée ennemie, en s'emparant du pont et de la position d'Elchingen (rive gauche).
Le même soir, l'armée française était à deux lieues d'Ulm, formant un cercle autour de la place et partout en présence des postes avancés de l'ennemi. Napoléon donna l'ordre d'attaquer sur tous les points, Le 14 au matin, l'Empereur alla lui-même faire une reconnaissance, et s'avança jusqu'au château d'Adelhausen, à 1,500 toises de la tête du pont.
De ce point élevé, il pouvait observer le mouvement des nombreux tirailleurs français qui, dans toutes les directions, refoulaient vers la place les avant-postes autrichiens, et l'attaque, par le 6e corps, du pont et de la position d'Elchingen.
Cette position était formidable ; le village d'Elchingen s'élève en amphithéâtre sur le flanc d'une colline au bord du Danube. Il est entouré de jardins clos de murs, formant des terrasses superposées. Un vaste couvent couronne la hauteur. Le temps était affreux; le Danube débordait ; le pont, en partie brûlé, venait d'être réparé imparfaitement; 16,000 hommes et 40 pièces de canon défendaient le passage.
Ney, en grande tenue de maréchal, se mit à la tête de la division Loyson. Le 69e de ligne, excité par sa présence, força le passage et culbuta un régiment autrichien qui défendait les accès du pont.
Les Français ne lui laissèrent pas le temps de le couper, ils le traversèrent au pas de course, pêle-mêle avec les fuyards, et se formèrent en bataille au pied de l'escarpement, sous le feu plongeant des Autrichiens. Une nouvelle et impétueuse attaque emporta le couvent retranché où l'ennemi s'était refugié. Les Autrichiens tenaient encore. Une bataille rangée s'engagea sur le plateau. Le reste du 6e corps passa le Danube.
Le 69e, qui avait forcé le passage du pont, continua à s'avancer, soutenu par le 76e de ligne, le 18e dragons et le 10e chasseurs. Deux charges successives de l'ennemi furent repoussées par des feux de bataillon exécutés avec le plus grand ensemble. Enfin à la troisième attaque, et après trois heures de combat, l'ennemi, voyant sa ligne rompue et débordée, évacua la position d'Elchingen et fut poursuivi jusqu'au mont Saint-Michel, en avant d'Ulm
" (A. Hugo, France militaire).

Le rapport du Général Loison, plus sobre dans sa forme, précise davantage certains détails; nous croyons devoir le reproduire ci-après :
"Le 22 vendémiaire (14 octobre), à la pointe du jour, la division Loyson se mit en marche pour déboucher par le pont d'Elchingen. La 1re brigade (6e léger et 39e de ligne) ouvrit le feu sur la rive droite. Le pont réparé sous sa protection, le maréchal Ney le franchit aussitôt à la tête du 69e et aux cris de "Vive l'Empereur !". Le 6e léger s'établit à la chapelle Saint-Wolfgang, dans l'abbaye d'Elchingen, à la tuilerie, où il fit 600 prisonniers. Les autres troupes de la division prirent position le long des bois qui bordent le pied de la hauteur. Le 69e tenait la gauche. L'ennemi défait dans un premier engagement, sa cavalerie voulut profiter du moment où la division Loyson arrivait en colonnes et se déployait de l'autre côté du bois pour attaquer.
Le général, faisant former chacun de ses régiments en carré, attend cette cavalerie de pied ferme et la reçoit avec le feu le mieux dirigé. C'est en vain qu'elle redouble ses efforts, elle est obligée de se replier. Le général Roguet, avec les 76e et 69e, se dirige par la grande route, pénètre dans le bois de Morizen et prend position en avant du chemin communiquant à Kesselbrunn ; là, il soutient encore le choc de la cavalerie ennemie qui est de nouveau repoussée. La division Loyson se développa sur le plateau d'Haslach et resta dans cette position
".

" ... Au combat d'Elchingen, le 23 vendémiaire, le 69e régiment de ligne s'est distingué. Après avoir forcé le pont en colonne serrée, il s'est déployé à portée du feu des Autrichiens avec un ordre et un sang-froid qui ont rempli l'ennemi de stupeur et d'admiration" (Extrait du 10e bulletin, Augsbourg, 30 vendémiaire an XIV).

Les troupes sont harassées par cette lutte de dix heures. Combien restent sur le terrain, de ceux qui déjà se sont signalés parmi les plus braves ? Le Caporal Cézar, un des héros d'Italie, le Lieutenant Paris, dont on se rappelle la conduite à Aboukir, blessé à mort dans le courant de la journée. Sont également tués le Capitaine Robert et les Sous lieutenants Franc et Lombard. Parmi les blessés, figurent les Capitaines Dupont, Hanecke, Camelier, Giraud, Sibert, Pascal et Oulouse, les Lieutenants Delpech et Perrot, et les Sous lieutenant Labille, Berret, Lanty, Dartigue et Lardière.

Parmi la troupe, ont été tués ou sont morts de leurs blessures les Caporaux Moulin, Montenot, Hayet, Gay, Moulon, le Tambour Mayer, les Fusiliers Meucret, Masson, Vinaise, Lamy, Viégeot, Faerber, Berthelin, le Grenadier Florentz, Sergent Durand, Sergent-major Dewern, Caporal César, Fusilier Boulogne, Grenadier Avril, Sergent Pichon, Fusiliers Nival et Pannier.

- Combat de Michelsberg

Dans la nuit du 14 au 15 octobre, Napoléon fait occuper par Ney les hauteurs au Nord d'Ulm, et Lannes passe sur la rive gauche du Danube, pour prendre les positions abandonnées par Ney à l'Est de la ville, vers Haslach.

"J'allais dans un grand village à une lieue de marche ; là je trouvai notre grosse caisse qui venait de mettre cuire dans un four quatorze pains qu'il avait pétris lui-même, quand vint s'y établir une division de dragons pour s'y reposer et s'y sécher. Une sentinelle fut placée par eux pour empêcher qu'on ne sortît le pain du four sans l'ordre du capitaine des dragons, ce qui mit Charles (notre grosse caisse), fort en colère. Ce Charles était Provençal, vieux troupier peu endurant ; il avait fait toutes les campagnes de la République ; les tron-de-l'air ne lui coûtaient rien, ni les coups de sabre non plus, lors même que la partie ne fût pas égale. Il s'était déjà monté la tête contre le factionnaire, et venait de lui dire avec ce ton brusque des militaires : «Je vous fourre dans le four si vous vous avisez de toucher à ces pains,» lorsqu'à cet instant sonne le boute-selle ; une division autrichienne arrivait à fond de train sur le village ; cette division s'était séparée de son corps et s'était perdue, et elle mit bas les armes sans coup férir à la vue de nos dragons prêts à lui courir sus. Ces différentes troupes quittèrent alors le village, et nous restâmes les seuls maîtres et possesseurs du pain. Charles et moi, nous y passâmes la nuit seuls, les paysans s'étant enfuis" ("Mémoires du Petit-Louis", Louis Sabon, Chef de musique au 69e).

Le 15 à 7 heures du matin, la Division part par la chaussée d'Ulm, jusqu'à hauteur de Jungingen; appuyant alors à droite, elle se porte sur la grande route de Stuttgard. Lannes et Ney attaquent simultanément les hauteurs fortifiée du Michelsberg, qui dominent la ville.

La 3e Division fait son attaque sur le Michelsberg, la Brigade Roguet reste en réserve avec l'artillerie pendant que le Général Villatte marche sur le Spitzberg et s'en empare.

Le soir même, Lannes et Ney sont complètement maitres de Michelsberg, et le 69e a brillamment coopéré à cette attaque.

"Le matin, nous nous rendîmes à Ulm ; là, nous vîmes l'Empereur tout près, au moment où il pointait un obusier de douze sur un grand bâtiment auquel le feu prit de suite" ("Mémoires du Petit-Louis", Louis Sabon, Chef de musique au 69e).

Le 16, toute la Division Loison s'établit à l'ouest de la chaussée d'Albeck; huit bouches à feu sont placées dans les intervalles des quatre Régiments.

- Capitulation d'Ulm

Le 17 octobre, Mack capitule.

Le Commandant Giraud écrit (il y a de nombreuses erreurs dans les dates et les conversions de dates) :
"Guntzbourg, le 26 brumaire an 14
(18 octobre 1805).
Aucun poste n'est encore établi dans des divisions qui opèrent en Allemagne; voici cependant quelques indications sur ce que nous avons fait depuis notre passage du Rhin jusqu'à la bataille d'Elchingen qui a eu lieu le 22 de ce mois (14 octobre).
Le 13 vendémiaire, nous avons pris position à Langenau, sur la rive droite du Danube, laissant la lre division seule, sur la rive gauche, à Albeck, en face d'Ulm et à trois lieues de distance de l'ennemi. Le 11, cette division livra à Albeck, un combat prodigieux contre toute l'armée autrichienne. Cette journée fut très glorieuse pour nos armes, mais une des plus pénibles. Le même soir, il fallut se remettre en route pour faire la chasse aux habits blancs, en colonnes par bataillon sur un terrain, coupé, difficile, jonché de casques de fusils et de sacs.
La division Dupont (1re) n'était pas moins très en l'air ; c'est alors que la division Loyson (2e) reçut l'ordre de passer sur la rive gauche du Danube, pour donner la main aux vainqueurs d'Albeck.
Telle était-la situation lorsque Napoléon arrivait d'Augsbourg, le 21 vendémiaire au soir. En vérité, aucune langue ne saurait chanter la gloire de notre empereur. En un clin d'oeil, il a tout vu, et lui, qui n'avait pas quitté ses habits depuis neuf jours, galope à notre tête, radieux de gloire et de satisfaction.
Dès le soir même, la division Loyson prit position à Leiben et à Nassingen. Le lendemain, à huit heures du matin, elle marcha sur le village d'Elchingen; les maisons des pêcheurs et le couvent furent enlevés par le 6e léger et pendant que le 39e adossé à un bois résistait aux charges de la cavalerie autrichienne et cherchait à s'emparer de la
chapelle de Volfang, mon régiment, le 69e, passa le Danube à son tour et se plaça entre ce régiment et la cavalerie de Tilly.
Ces dispositions prises, le maréchal Ney lança la brigade Roguet à l'attaque du plateau d'Elchingen; les deux régiments accolés en colonnes serrées par division. Notre régiment marcha sur l'ennemi, sans tirer un coup de fusil jusqu'à portée de pistolet, puis on fit déployer les colonnes et croiser la baïonnette. Plus de 2,000 prisonniers, un drapeau et deux pièces de canon tombèrent entre nos mains. Tout cela a été le résultat de cinq minutes de combat. Elles ont suffi pour faire perdre au régiment environ quatre cents hommes, tant tués que blessés, et mettre hors de combat quatorze officiers, dont deux tués : le capitaine Robert et le sous-lieutenant Gaffé.
C'est en abordant la lisière est du bois du couvent que j'ai été blessé d'un biscaïen qui m'a fracturé le bras gauche, en perforant les chairs assez profondément.
Depuis quatre jours, il m'a été impossible de prendre une minute de repos. Le chirurgien-major qui m'a posé le premier appareil de pansement m'assure que ce n'est qu'une fracture simple, et que je ne dois avoir aucune crainte de mon bras. J'en accepte l'augure, car depuis ce matin, malgré les fatigues d'une position gênante pour écrire cette lettre, je n'ai ressenti aucune douleur désagréable de mon bras.
Mon intention est de me faire évacuer sur Strasbourg.
En ce moment, on s'occupe de la capitulation d'Ulm, dont on espère être maître avant trois jours.
P.-S. — Avant de fermer cette lettre, j'apprends à l'instant la capitulation d'Ulm. La victoire est à nous. L'ennemi est complètement battu et sous peu, vous apprendrez la défaite complète de l'armée autrichienne. Vive l'empereur ! ...
Nous sommes dans la neige et la boue jusqu'au col, buvant de l'eau très mauvaise et ne mangeant que des pommes de terre; bien heureux encore, lorsqu'après nos fatigues, nous trouvons un peu de paille pour nous étendre et nous reposer dans une maison quelconque. Malgré toutes ces misères, nous avons battu les Autrichiens, leur avons fait 45,000 à 50,000 prisonniers, et pris 100 pièces de canon. Toute l'armée autrichienne est détruite; il ne nous reste plus à battre que les Russes, après quoi nous trouverons le Tyrol pour y ramasser les débris de l'armée autrichienne qui s'y trouve et à laquelle le général Masséna ne fait aucun quartier.
Il faut voir nos victoires pour les croire
" (Carnet de campagne du Cdt Giraud).

La garnison d'Ulm sort le 20 octobre et défile devant l'Empereur.

"A la faveur de la nuit, le prince Charles réussit à s'échapper en faisant une trouée dans nos rangs avec un corps de 600 chevaux, ce qui lui évita d'être fait prisonnier, mais comme dédommagement nous prîmes le général Mack, qui capitula avec 30.000 hommes, lesquels défilèrent devant l'Empereur et l'armée pendant une journée entière. Un hulan, honteux de rendre son cheval avec les pistolets dans les fontes, jeta les siens dans un ruisseau que nos prisonniers franchissaient sur un petit pont. Ils étaient très nombreux, en sorte qu'au bout d'une heure, comme ils suivirent cet exemple, il se forma dans le lit du ruisseau profond de quatre pieds en cet endroit, un pain de sucre de pistolets, qui dépassait d'un pied le niveau de l'eau.
A la nuit close,
nous fîmes notre entrée dans la ville d'Ulm; nous fûmes logés chez le bourgeois, une compagnie par maison, et traités à bouche que veux-tu. C'est alors que les populations sont malheureuses suivant qu'elles ont eu une opinion tranchée pour la guerre ou si elles ont manifesté de la haine pour l'ennemi ; c'est alors qu'elles sont surchargées de toutes façons, et qu'on met en oeuvre tous les moyens pour les épuiser. L'humilité convenable vaut mieux assurément, en pareil cas, qu'une soumission malveillante et qui a pour but de satisfaire à cette susceptibilité du caractère humain qu'on est convenu d'appeler le point d'honneur. Les vaincus qui ne savent pas se soumettre à ces lois de la guerre, s'exposent par cela même à être battus, occupés par 1'ennemi victorieux, rançonnés et bafoués par le vainqueur qui se permet alors tous les excès, jusqu'à enlever les biens, les femmes et les filles, et qui, en définitive, ne laisse plus aux habitants conquis que les yeux pour pleurer. «C'est là un résultat des hasards de la guerre,» disent les législateurs ; mais ces hasards érigés par eux en lois, les placent au premier rang des bourreaux de l'humanité" ("Mémoires du Petit-Louis", Louis Sabon, Chef de musique au 69e).

La pluie n'a pas cessé depuis l'entrée en campagne, les hommes sont couverts de boue, les distributions rares; mais, dès que le Petit Caporal apparait, un immense cri de : «Vive l'Empereur !» éclate. «L'Empereur, disent les soldats, ne fait plus la guerre avec nos bras, mais avec nos jambes».

Depuis trois semaines, chaque jour est un combat, chaque combat une victoire. L'armée autrichienne est anéantie, elle perd 200 canons et plus de 60 drapeaux !

Napoléon continue sa marche sur Vienne. Le 6e Corps est laissé provisoirement devant Ulm.

Le 22 octobre, le 69e est à Delmensingen et à Stetten; un petit poste détaché à Laupheim aperçoit, dans la nuit, les patrouilles de l'adversaire en marche sur Biberach.

Le 24, le Régiment a ses Grenadiers et six Compagnies à Laupheim, six autres à Achstetten, deux à Brun et quatre à Stetten.

Le 25, la Division part de ses cantonnements à 10 heures du matin, la gauche en tête; elle se dirige sur Unter-Kirchberg, où elle passe l'Iller; elle suit la chaussée d'Ulm à Memmingen, où elle arrive dans la nuit.

"L'ordre de partir pour Guntzbourg étant arrivé, nous reçûmes celui d'être prêt pour l'exécuter à 5 heures du soir ; à ce moment le régiment fit une espèce d'émeute au sujet de deux prêts en retard; au commandement de «marche», les grenadiers restèrent en place en criant : «le prêt ! le prêt !» Cela aurait pu devenir sérieux pour quelques-uns d'entre les soldats, mais il y eut de l'ensemble et tous tinrent bon, et ils firent bien, car il aurait ou y avoir des hommes fusillés à l'instant même, ainsi que cela avait lieu dans ce temps-là. Force fut donc au colonel de payer les prêts en retard, et il en fut pour sa honte et les écus de nos morts, qu'il comptait confisquer à son profit, car cette nuit il y eut 300 hommes de moins sous les armes. Cela fait, nous partîmes, et il nous fallut marcher jusqu'à 5 heures du matin, dont trois heures furent employées à franchir des terres labourées ; cette partie de la route, durant laquelle nous eûmes toutes les peines du monde, vu que les guêtres, les sous-pieds et les chaussures se fixaient comme des artichauds en terre, une fois passée, nous éprouvâmes un véritable délassement, et nous nous mettions à courir, quoique nous eussions de la boue sur la chaussée que nous suivions, au moins un pouce au-dessus de la semelle, mais celle-là était liquide.
Pendant cette nuit et durant toute la marche, la division Malher se trouvait aux prises avec plusieurs divisions ennemies, et tout en avançant au pas de course on apercevait l'éclair des coups de fusils, mais nous ne pouvions percevoir le son à cause de l'éloignement où nous nous trouvions des combattants. Près de Guntzbourg, il nous fallut passer à travers un bois où il y avait quantité de morts et de blessés ; au nombre de ces derniers je remarquai particulièrement un sergent du 25e de ligne, frappé mortellement de deux balles à la tête ; il parlait encore, mais il nous fut impossible de le secourir en attendant sa fin prochaine. Il y avait plus de cinquante Autrichiens morts auprès de lui, que l'on pouvait reconnaître à cause du clair de lune qui se faisait de loin en loin.
La guerre est une chose atroce, terrible pour les bourgeois, les paysans, les femmes et les enfants ; quant aux militaires, qui ne demandent que plaies et bosses, c'est autre chose, c'est pour eux, au contraire, une vraie partie de plaisir. Ainsi, en Allemagne et en Autriche, (1805), le pays est dans l'aisance sans être riche, et les femmes sont charmantes ; on ne trouve parmi elles que peu de cruelles ; celles qui sont véritablement vertueuses ont dans le coeur une fibre de plus ou de moins que les autres, elles sont sublimes ou stupides. Prenez entre tous les pays, et vous verrez que les femmes, en temps de guerre, n'ont pas de patrie, elles n'ont que du sexe ; c'est ce qui faisait dire à un troupier, Français et galant, qu'il n'y a que deux belles choses au monde, les femmes et les roses.
Les hommes, en Allemagne, ne sont jamais jaloux de leurs femmes, cela est trop prosaïque pour eux; pourvu qu'ils aient une pipe, de la choucroute et du schnaps, de la bière ou leur dampnondaln, ils sont heureux et satisfaits. La femme, pour eux, n'est que la mère chérie de leurs enfants ; ils sont si religieux et si humains que, lorsque les chemises de nos soldats étaient mouillées, ils ôtaient la leur pour la donner. Bon peuple qui rend le bien pour le mal
" ("Mémoires du Petit-Louis", Louis Sabon, Chef de musique au 69e).

- Opérations dans le Tyrol

Tandis que Napoléon, avec le reste de l'armée, descend le Danube à la rencontre des Russes, et porte les aigles impériales sur les champs d'Austerlitz, le Corps de Ney, après six jours de repos, est chargé d'assurer le flanc droit de la Grande Armée et reçoit la mission plus modeste de chasser l'ennemi du Tyrol. Celui-ci est envahit avec environ 10.000 hommes, dont le 69e.

Napoléon ne peut en effet prolonger sa ligne d'opérations et assurer ses flancs, sans que ce pays soit entièrement evacué par l'ennemi. Aussi intrépides que leur chef, les soldats vont gravir, en novembre, les cols et les cimes escarpés des Alpes.

"Le 20 novembre 1805 (sic), nous fûmes détachés de la grande armée, sous le maréchal Ney, pour aller occuper le Tyrol, très joli pays. Notre corps, le 69e, s'acquitta au mieux de sa tâche, grâce au talent et au grand sens du maréchal. C'était la division Loison qui ouvrit la marche, commencée par Leutzerg" ("Mémoires du Petit-Louis", Louis Sabon, Chef de musique au 69e).

Le 3 novembre, l'avant-garde de la Division formée par une Compagnie de Grenadiers et une de Voltigeurs du 69e, auxquelles se joint une Compagnie de voltigeurs du 76e, est dirigée sur Mittelwald; elle rencontre un poste, d'environ 60 hommes du Régiment de l'Archiduc Louis, l'attaque, fait prisonnier l'Officier et 43 hommes. Au bruit de la fusillade, 200 Autrichiens sortent du fort de Scharnitz pour soutenir leur poste; ils sont repoussés et obligés de se replier, non sans faire subir des pertes aux vainqueurs : le 69e a 1 tué (Lieutenant Pélicot) et 2 blessés.

Le Colonel du 69e somme le commandant du fort de Scharnitz de se rendre; il reçoit en réponse une lettre destinée au Maréchal Ney :
«Je suis bien décidé, avec les troupes sous mes ordres, à défendre le poste qui m'est confié, comme il convient à de braves militaires, et je me flatte, par là, de mériter vos suffrages.
C'est la réponse que j'ai l'honneur de vous remettre.
Recevez, Monsieur le Maréchal, l'assurance de ma plus parfaite considération.
Signé : Swinburne,
Lieutenant-colonel du régiment de l'Archiduc-Louis-Infanterie
» (H. Bonnal : "La vie militaire du Maréchal Ney", t.2).

Deux jours plus tard, le Lieutenant colonel se retire du fort de Scharnitz.

En attendant, le 3 novembre, les troupes du 6e Corps sont cantonnées en profondeur; l'avant-garde (Brigade Roguet : 69e et 76e, avec le 10e Chasseurs), à Mittenwald (H. Bonnal).

"Le maréchal se porta sur Landsberg et de là sur Innsprück. Le 3 novembre, il atteignait Garmischgau (sur I'Isaar) et, de là, il se porta sur Leutach. La division du général Loyson investit ce poste fortifié, força les 300 hommes qui le défendaient à capituler, et marcha aussitôt sur Séefeld, village situé en avant du pas de Scharnitz" (A. Hugo; France militaire).

Le 4 novembre, la Division se met en marche, de Mittelwald, à 7 heures, vers la montagne de Loethen.

- Prise du fort de Leutasch

Les 69e et 76e parviennent à son pied par des chemins très difficiles. L'avant-garde commence à gravir un sentier à pic et tellement étroit qu'on doit le suivre en file indienne. La descente est presque aussi pénible, on tourna le fort de Leutasch, défendu par un Bataillon de 750 hommes du Régiment de Kinski, un millier de paysans tyroliens et 4 bouches à fèu.

Mais le commandant autrichien ayant eu connaissance du mouvement, sort avec un détachement et une pièce; cinq Compagnies du 1er Bataillon vont à sa rencontre, les quatre autres se déployent vers la partie la plus rapprochée du fort avec ordre de repousser toute sortie.

Le 2e Bataillon gagne la vallée, face au fort, le 76e à gauche. L'ennemi canonne vigoureusement les tirailleurs du 69e qui, après avoir passé la rivière de Leutasch, longent le versant opposé et menacent la gauche du fort. Les troupes sont prêtes pour l'assaut lorsque, sur une sommation du Général Loison, le commandant capitule. Le Lieutenant Pichon et le Sous-lieutenant Doumet se sont particulièrement distingués dans cette affaire.

"Le 4 novembre, nous étions devant Scharnitz. Le fort qui porte ce nom est une demi-couronne taillée dans le roc, avec un large fossé appuyé à sa droite par le fort de Leutasch. On devait enlever ces deux postes pour pénétrer dans le Tyrol et les enlever promptement, afin de cacher à l'ennemi notre petit nombre et ne pas lui laisser le temps de se réunir. Le 69e régiment de la division Loison attaqua le fort Leutasch. La colonne, guidée par des chasseurs de chamois, s'engagea dans des sentiers qu'on jugeait impraticables. Surpris par cette attaque imprévue, le commandant se rendit avec trois cents hommes" ("Souvenirs militaires de 1804 à 1814 par M. le Duc de Fezensac").

Le 4 novembre 1805 (13 brumaire an XIV), le Sous-lieutenant Gaffé est tué au fort de Leutach. Le Voltigeur Fraisse et le Caporal Naffoux sont morts le 4 novembre au fort de Lentasch (sic).

- Prise du fort de Scharnitz

Le 5 novembre, la Division part à deux heures du matin pour attaquer le fort de Scharnitz.

Le fameux retranchement de Scharnitz était une espèce de demi-couronne taillée dans un roc, défendue par un large fossé et appuyée à sa droite par le fort de Leutasch.

Loison forme deux colonnes, l'une débordante et l'autre de front.

"... C'étaient les mêmes soldats (le 69e) dont la valeur avait décidé l'affaire d'Elchingen, aucun obstacle ne put les arrêter. Pour se défendre des balles et d'une grêle de pierres que les chasseurs tyroliens faisaient pleuvoir sur eux, ils attachèrent leurs sacs sur leur tête : couverts de cette espèce de bouclier, embarrassés de leurs armes, ils s'accrochaient aux arbustes, aux racines, fichaient les baïonnettes dans les fentes, s'entr'aidaient et gravissaient ainsi d'un roc à l'autre. Les coups de carabine et les quartiers de roche qui écrasaient ou entraînaient au fond du précipice quelques-uns de leurs camarades animaient de plus en plus ces intrépides soldats; ils atteignirent enfin le sommet où les Tyroliens se croyaient tellement sûrs de ne pouvoir être attaqués qu'ils y avaient emmené leurs femmes et leurs enfants. Ils furent dépostés après s'être opiniâtrement défendus, et presque tous furent pris et désarmés. Les aigles du 69e, plantées sur la cime des rochers, servirent de signal à l'attaque de front que le maréchal Ney avait préparée et que celle du 69e par le flanc gauche et par la gorge rendit aussi prompte que décisive" ("Histoire des guerres de la Révolution", Mathieu-Dumas).

"Le 5 novembre, à deux heures du matin, deux colonnes furent dirigées contre le fort de Scharnitz; la première devait tourner ce poste, tandis que la seconde attaquerait de front. Le fort de Scharnitz est situé sur un plateau où l'on ne peut parvenir qu'avec les plus grandes peines et en escaladant des rochers à pic de plusieurs centaines de pieds de hauteur.
Le 69e régiment fut chargé de l'attaque. Les soldats attachèrent leur havresac sur leur tête pour parer l'effet des balles ou plutôt des pierres qui pleuvaient sur eux de toutes les sommités; à couvert sous ces boucliers d'une nouvelle espèce, ils gravirent les rochers en s'accrochant aux pointes, aux arbustes et aux racines, et en enfonçant leur baïonnette dans les crevasses. Arrivés ainsi sur le plateau, au milieu d'une grêle de balles et de mitraille, ces braves soldats s'y formèrent et s'avancèrent ensuite vers les murs qui furent escaladés. lls ne trouvèrent dans le fort qu'une centaine de chasseurs tyroliens et quelques habitants ; le reste des troupes s'était retiré sur Innspruck.
En opérant cette retraite, les Autrichiens rencontrèrent la première colonne que le général Loyson avait dirigée de ce côté pour leur couper la retraite. Après un court engagement, les Français, inférieurs en forces, allaient laisser le passage libre à l'ennemi, lorsque le 69e, qui, maitre du fort de Scharnitz, s'était mis à la poursuite de la garnison fugitive, arriva et changea la face du combat. Pris entre deux feux, les Autrichiens furent forcés de mettre bas les armes ; un drapeau, 16 pièces attelées et 1,800 prisonniers tombèrent au pouvoir des Français
" (A. Hugo; France militaire).

"Les forts de Scharnitz et de Neustack, qui commandaient la route que nous suivions, ne nous arrêtèrent pas longtemps ; le général savait qu'il y avait un chemin dans la montagne, et qu'en le prenant on dépassait les positions défendues d'une distance de cent pas ; en conséquence il força le maire de l'endroit à lui donner un guide, en le menaçant de le faire fusiller à minuit s'il ne lui en indiquait pas un ; il était alors 11 heures et demie ; à l'heure dite, nous avions au moins six conducteurs qui nous menèrent par la route cachée, et nous nous emparâmes presque sans combat de la clef de notre route ; il n'y eut de tués à cette occasion qu'un officier qui fut frappé par un boulet, et une huitaine de soldats. Un sergent-major seul fit mettre bas les armes à une compagnie entière en faisant le ventriloque, et la fit prisonnière à son poste" ("Mémoires du Petit-Louis", Louis Sabon, Chef de musique au 69e).

"Alors le général Loison envoya le 76e à Seefeld, pour tourner Scharnitz. En même temps, le 69e gravit le hauteurs presque inaccessibles du côté de Leutasch, malgré les balles et les pierres lancées par les chasseurs tyroliens. Les soldats, en s'accrochant aux arbustes, aux racines, en enfonçant les baïonnettes dans les fentes des rochers , parvinrent au sommet où ils plantèrent l'aigle du régiment. A cette vue, la troisième division commença l'attaque de front ; en peu d'instants le 25e léger, soutenu par le 27e, emporta le fort d'assaut.
La seconde brigade (50e et 59e restait en réserve. On prit dans Scharnitz mille huit cents hommes et seize pièces de canon
" ("Souvenirs militaires de 1804 à 1814 par M. le Duc de Fezensac").

Cet épisode de Scharnitz fait le plus grand honneur au 69e. Le Fusilier Couillet est mort le 5 novembre à Scharnitz.

Il est quatre heures de l'après-midi; Ney décide d'accélèrer sa marche sur Innspruck. Après avoir laissé au col un détachement de la 3e Division, les troupes prennent le chemin de Seefeld où elles arrivent à 11 heures du soir. Mais l'avant-garde est reçue à coups de fusil par les paysans et s'arrête; les débouchés du village sont gardés, les 69e et 76e bivouaquent en arrière des dernières maisons. Les Caporaux Piot, Munch et Piliger sont morts le 5 novembre à Insprück.

"Le maréchal Ney connaissait fort bien le Tyrol et ses habitants, leur caractère franc ; il avait déjà fait la guerre dans ce pays, ce qui lui servit en cette occasion. Notre avant-garde, forte de 4000 hommes, ayant été lancée un peu en avant, entre Boitzen et Inspruck, près de la rivière de l'Inn, courait le risque d'être coupée ; elle s'arrêta donc pour nous attendre. La position était inquiétante et dangereuse ; une masse de paysans armés de leurs carabines dont ils tirent fort bien, occupaient les hauteurs de tous côtés, et pouvaient de là, sans que nous puissions nous défendre, nous tirer au gîte comme lièvre, chaque Tyrolien ayant un Français au but de sa carabine. Leur position était admirable, et ils avaient su la choisir avec un tact remarquable; en plaine, ils n'auraient pu tenir contre nous, mais placés comme nous l'étions, ne pouvant les aborder que par un défilé qui ne permettait pas à plus de 4 à 5000 hommes de déployer, nous aurions été battus à plate couture. C'est alors que le maréchal, qui parlait parfaitement l'allemand, puisque son père était de Sarrelouis, tonnelier de son état, nous sortit par son énergie et sa présence d'esprit, du danger que nous courions, nous, 30.000 Français, d'être détruits, quoique nos adversaires, les Tyroliens, ne fussent qu'au nombre de 10.000. Il entra en pourparlers avec eux, et pour cela s'avança seul à cheval jusque sur un petit pont établi sur 1'Inn, et là mettant le chapeau à la main, leur parla en ces termes : «Que me voulez-vous, braves gens, et pourquoi êtes-vous armés sans ma permission ?» Le maire principal de cette partie du pays fit quelques pas en avant et répondit : «Nous voulons que tu t'en ailles à l'instant même avec tes soldats, ou vois-tu ? ... voilà deux mouchoirs ; l'un blanc, signifie pour nous la paix, l'autre noir, c'est le signe de la guerre à mort.» A ces paroles, et aussi en s'entendant tutoyer, le maréchal pâlit de colère, quoiqu'il sut qu'on en use de même avec l'Empereur d'Autriche, la maison de Habsbourg ayant accordé aux habitants du Tyrol ce privilège, lorsqu'ils devinrent sujets de l'empire.
J'étais placé de manière à ne rien perdre de cette conversation, si elle avait eu lieu en français, mais nous avions dans la musique notre fourrier, nommé Florince, de Landau, qui nous la traduisait. Le maréchal donc, enfonçant son chapeau sur sa tête, reprit la parole et dit : «Braves Tyroliens, je vous connais, vous êtes des gens d'honneur, de bons soldats, vous en avez donné les preuves en maintes occasions. Oui, braves gens, je vous rends justice, mais vous avez à faire à une armée de héros, et si vous parveniez à détruire la poignée de braves que vous avez devant vous, Napoléon peut vous en envoyer tous les mois autant. Ceux qui sont présents ne sont pas si maladroits que vous pouvez vous l'imaginer ; ils ont un grand avantage sur votre adresse à la carabine dont vous vous servez à la perfection, car ils se battent de nuit comme en plein jour, et si le cas s'en présentait, ce que je suis loin de désirer, dans votre intérêt, vous auriez la preuve trop fidèle des paroles que j'avance dans ce moment.» La colère qui animait le maréchal, sa voix forte et son air assuré, intimidèrent le maire, son interlocuteur, qui pâlissait en l'écoutant ; reprenant alors la parole, il lui dit : «Croyez-moi, soyez prudent, vos familles, vos femmes, vos enfants sont à votre merci; ne faites pas la désolation de tout un peuple de braves gens pour une vaine bravade ; rentrez dans vos habitations, nous respecterons vos biens, votre religion, vos lois, et une sévère discipline sera observée pour faire respecter et préserver votre pays.» A ces mots le maire tira son mouchoir blanc, et aussitôt une fourmilière de paysans s'offrit à la vue, puis disparurent s'en retournant tranquillement dans leurs villages. L'histoire, ni aucun bulletin, n'a parlé de cet épisode de la campagne de 1805 ; sans doute s'il se fût agi de traiter avec un général ennemi, il en aurait été fait mention ; c'est pourquoi cela ne figurant nulle part, à ma connaissance, j'ai voulu relater dans ces Mémoires cette quasi victoire du maréchal Ney, bien préférable, je trouve à certains titres, à tant d'autres victoires qui en ont fait un des plus illustres lieutenants de Napoléon.
Le soir du jour où se passa l'épisode que je viens de raconter, arrivés à Mittenwald, (village où il ne se fait que des violons comme à Dutlingen ; loin de là il ne se fait que des souliers), nous fûmes attaqués par ces pauvres Tyroliens, quoiqu'ils eussent dû être prévenus que les Français se battaient de nuit comme de jour ; ils laissèrent sur place environ 1500 des leurs, ces valeureux carabiniers, malheureux fanatiques qui se croyaient invincibles, et il ne fallut pour leur infliger ce revers qu'un détachement de 600 hommes de mon régiment le 69e, et encore en épargnèrent-ils bon nombre par pitié. Il faisait nuit, et pour se battre de nuit il ne suffit pas de n'être que brave et adroit, il faut de plus être déterminé et avoir l'habitude de se battre. Et je dois dire ici que si derrière la cible, dans les tirs, il y avait un chasseur de Vincennes, par exemple, les tireurs ne feraient peut-être jamais un coup de broche, ce qui revient à dire que l'adresse ne peut suffire à la guerre
" ("Mémoires du Petit-Louis", Louis Sabon, Chef de musique au 69e).

Le Commandant Giraud écrit :
"Spire, le 14 brumaire an 14
(5 novembre 1805).
Toujours en route, nous marchons douze à seize heures par jour. Tous les militaires de la grande armée s'accordent à dire qu'ils n'ont pas encore fait une campagne aussi pénible que celle-ci. Nous nous arrêtons si peu qu'il nous est impossible de faire blanchir notre linge. Je porte la même chemise depuis quatorze jours. On ne fait aucune distribution de vivres ; nous mangeons ce que le paysan veut bien nous donner et le plus souvent, des racines et de l'eau. Un jour sur neuf, nous couchons dans un palais, les autres jours sur la paille, dans une grange et au bivouac.
Il faut être jeune et avoir un tempérament de fer pour résister à une pareille campagne, au coeur même de l'hiver.
Il fait aussi froid qu'en France au mois de janvier. Tout le pays est couvert de neige et malgré cela, souvent nous nous mettons en route à deux heures du matin.
Nous n'avons plus devant nous que 50,000 Russes qui se battent fort mal, fuient à notre approche et une dizaine de mille d'Autrichiens que nous terrorisons. On assure que le prince Charles fait venir d'Italie 50,000 hommes qui retarderont notre entrée à Vienne. Qu'il se dépêche !... Nous n'avons plus que cinq jours de marche à faire pour nous trouver aux portes de la capitale de l'Autriche. Qu'il prenne garde à la jonction de Masséna avec la grande armée !... Alors plus rien ne nous résisterait.
Malgré leurs misères, nos soldats sont contents. Les Autrichiens sont tellement effrayés de nos armes qu'ils abandonnent les places les plus fortes, sans tirer un seul coup de canon. Ils ne peuvent plus se relever et les Russes qui en ont déjà assez, demandent à retourner chez eux.
D'après un certificat que vient de me délivrer le chirurgien en chef de l'hôpital d'Ulm, je devais être dirigé sur le 3e bataillon de mon régiment, qui est à Luxembourg. Mais ma blessure allant de mieux en mieux et désirant rejoindre ma compagnie, sitôt que je pourrais faire mon service, j'ai sollicité des autorités militaires de cette ville, la faveur de me faire traiter à Besançon. Cette faveur n'étant pas de leur compétence, je serai dirigé par le prochain convoi sur Strasbourg, et on me fait espérer que là, on accédera à ma demande. Dans le cas contraire, je compte toujours me rendre à Besançon sans autre pièce que mon certificat de visite. A moins d'événements imprévus, j'y serai certainement le 6 ou le 7 du mois prochain
" (Carnet de campagne du Cdt Giraud).

Le Maréchal Ney et le 6e Corps entrent dans Innspruck le 7 novembre.

"Pendant nos évolutions dans le Tyrol, j'ai pu me convaincre que, pour tenir la campagne, la carabine reste bien en arrière, et devient très souvent un véritable embarras, c'est toute une pharmacie à traîner après soi ; et venez-vous à perdre votre trousse, votre carabine vous devient inutile, elle ne peut plus vous servir. J'en ramassai une qu'un soldat autrichien venait de jeter par terre, à la dernière affaire ; je la vendis avec un violon, très distingué quant au son, en arrivant à Inspruck ; je me fis ainsi une jolie somme de 60 guelders, (monnaie d'Allemagne qui vaut 2 fr. 50 c), savoir, la carabine pour 10 guelders, et le violon pour 50. Grâce à cette aubaine, je pus suppléer au manque d'argent qui se faisait sentir dans notre troupe, par suite de l'absence de notre quartier-maître, qui se trouvait alors en dépôt à Besançon.
C'est ici le moment de parler de ceux qui comptent sur leur adresse pour être bons soldats. J'ai vu de mes yeux de ces bourreaux de crânes, des maîtres d'armes, des spadassins qui, au régiment, sur le terrain d'un duel, faisaient trembler leur adversaire, et qui, eux-mêmes, le jour d'un combat ou d'une bataille, tremblaient, avaient la greulette, et étaient de pauvres soldats durant l'action, et qui même s'esquivaient pendant qu`on s'y préparait. C'est qu'aussi il ne suffit plus de compter sur son adresse sur le champ de bataille, et quoique les Tyroliens ne soient pas de mauvaises troupes, ils rentrent, pour un combat de nuit, dans le grand monceau des soldats autrichiens. C'est un grand préjuge invétéré chez le bourgeois qui, de sa vie, n'a vu le feu que dans la cuisine ou à la cheminée, de croire que lorsqu'on se bat chez soi pour défendre ses foyers, sa patrie, on se comporte mieux qu'ailleurs. Non, cela n'est pas ; car alors comment expliquerez-vous, messieurs les grands bourgeois politiques, ce fait, que nous sommes restés 25 ans chez les autres, et que pendant ce temps toutes les capitales de l'Europe ont dû recevoir la visite de nos aigles ? Malgré cela vous ergottez toujours votre thème, qui n'a pour lui aucune autorité, si ce n'est la preuve du contraire.
Le prince Berthier faisait remarquer à l'Empereur que son premier banquier n'avait pas encore été décoré de l'Ordre de la Légion d'Honneur, et que cependant il lui avait rendu de grands services. «Ah parbleu, répondit-il, je les lui ai bien payés ; il m'a prêté des millions et je lui ai fait gagner des milliards ; ces services-là ne se paient qu'avec de l'argent ; les faits d'armes héroïques, les inventions utiles au bonheur de l'humanité, les découvertes dues au génie, le talent dans les arts, voilà des titres pour mériter la distinction dont vous parlez ; mais à l'argent marié à l'usure allons donc, prince, aujourd'hui vous n'êtes pas lucide. Des serviteurs de boudoirs, d'antichambres, des agioteurs, des spéculateurs, porter la croix d'honneur ce serait rabaisser l'Ordre, et exposer l'homme qui s'en trouverait paré sans l'avoir mérité, au ridicule, à la risée publique, car l'analyse, la dissection arrivent tôt ou tard, et le porteur est traité suivant ses oeuvres. Il n'y a qu'un roi boutiquier qui puisse trafiquer d'une chose destinée au vrai mérite.» En cela Napoléon avait bien raison ; c'est ici où la ligne droite fait des heureux, et où le contraire vous plonge dans les plus désolantes perplexités.
La guerre vous donne le droit aux contributions forcées du pays occupé, au cantonnement par le vainqueur, ce que l'on peut dire être la ligne courbe, tortueuse, cachée, que les malheureux habitants du pays ennemi seuls déplorent, mais dont l'histoire ne fait pas mention. N'est-il pas affreux de penser aux conséquences d'un tel fléau sur les prospérités d'une nation ; prospérités qui se trouvent compromises, suivant les cas, non pour peu de temps, mais le plus souvent pour un grand nombre d'années. Des épouses devenues veuves, des enfants orphelins, des vieillards restés sans appui, les habitations détruites, les campagnes ravagées et l'industrie arrêtée, tels sont les résultats que la guerre produit. A la pensée de tant de maux, ne sommes-nous pas en droit de répéter encore, que mieux vaut la paix, fût-ce même au prix de sacrifices compatibles avec l'honneur ; la guerre fait plus de malheureux qu'elle en emporte.
Pour donner un exemple des vexations sans nombre subies par les vaincus, j'ai été à même de savoir qu'un colonel en Prusse (1807), avait à dépenser, par jour, la somme de 18 thalers (un thaler vaut, argent de France, 3 f. 60 c). L'histoire, ni bulletin, ni journal, ne saurait parler de tel fait ; non plus, elle ne dit qu'un tambour français demande, dans son logement, une bouteille d'eau-de-vie ; cette bouteille lui étant apportée par la servante de la maison, il la renvoie disant qu'il faut du cognac, qu'il ne boit pas de l'eau-de-vie de pommes de terre, et il faut que ce soit la propriétaire chez laquelle il se trouve logé, une baronne, qui le serve elle-même. Des exemples semblables que je pourrais multiplier, ne sont que des bagatelles à côté d'autres résultats plus graves que j'ai fait ressortir plus haut, mais qui tendent encore à faire désirer un état de paix constant
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Il est des nations qui vivent sur leur histoire, et qui s'aveuglent sur leur bravoure ; mais les siècles se suivent et amènent avec eux des changements. Les Espagnols doivent-ils se croire de fameux soldats à cause de leur belle défense à Saragosse ? eh bien ! moi qui étais à Saragosse, j'estime que ceux qui ont pris cette ville ont été de beaucoup les plus braves, quoique je ne veuille rabaisser en aucune manière la belle conduite des Espagnols. Ceci me fait penser à ce colonel de hussards qui passait une revue commandée par le grand Frédéric, roi de Prusse. Lui ayant demandé ce qu'il pensait de ses hussards qui avaient en grande partie d'énormes balafres par la figure, le roi lui répondit que certainement c'étaient des braves d'avoir reçu ces blessures, mais qu'il ne pouvait s'empêcher de penser que ceux qui les avaient faites avaient été encore plus braves. Ici le vaincu sert à grandir le vainqueur.
Pour reprendre le fil de notre campagne dans le Tyrol, je dirai que partout où les habitants ont voulu faire résistance, malgré certains points fortifiés qu'ils essayèrent de défendre, et leurs carabines sur lesquelles ils comptaient pour nous arrêter, partout, dis-je, le jour aussi bien que la nuit, ils furent battus à ne pas y revenir. Pendant le cours de cette mémorable campagne de 1805, nous y fûmes traités au mieux ; dans chaque localité les paysans avaient du bon vin, et les soirées se passaient à danser avec les filles de nos hôtes, la plupart fraîches et vigoureuses, et de plus amoureuses comme le sont les femmes dans les montagnes et dans les vallées du pays. Pour ma part, je n'avais alors que quatorze ans, et je n'en savais absolument rien par moi-même, ne connaissant pas encore à cet âge ce que c'était qu'un sentiment d'amour. Les filles du Tyrol sont riches de stature et de santé ; elles paraissent froides, mais ne le sont point ; à la danse elles s'animent et elles sont musiciennes. Leurs danses nous séduisaient, à cause de leurs jolies poses ; les «lendler», surtout, ont quelque chose de séduisant. Moi, je leur jouai des waltz, elles me prenaient alors par le menton en signe de rconnaissance, et tous les jours c'était à recommencer. Ce fut vraiment une délicieuse campagne, dans laquelle nous eûmes peu de blessés, et encore moins de morts ; les femmes étaient heureuses d'être possédées par nous, et nos jeunes et braves militaires jouirent pendant sa durée de bien des félicités.
Un épisode vint pourtant troubler notre quiétude. Deux soldats furent fusillés à Inspruck. L'un était un vieux grenadier ayant trois chevrons, qui, dans un état d'ivresse, arracha les épaulettes de son capitaine ; l'autre, qui était artilleur, avait, d'un coup de fusil, tué son camarade de lit, pour s'approprier une somme de 1500 francs qu'ils avaient pillée ensemble; il commit cet attentat de nuit, en traversant un bois, mais il fut vu par un officier qui fit son rapport.
L'exécution eut lieu au moment du départ, ainsi que cela se pratique ordinairement à la guerre ; toute la division Loison était sous les armes ; des paysans creusèrent une fosse pour les deux coupables qui devaient passer devant ; seize soldats et caporaux avaient été commandés pour faire feu ; au roulement du tambour, les condamnés se mettent à genoux ; le vieux soldat était sans connaissance, parce qu`on fait ordinairement boire à discrétion de l`eau-de-vie ; quant à l'artilleur, il refusa de boire et aussi de se laisser bander les yeux. L'adjudant fit avec sa canne un premier signe qui signifiait : en joué, et un second pour : feu ! Les deux soldats tombèrent, le vieux soldat fit entendre un râlement épouvantable, et il fut achevé par un sous-officier qui a pour consigne d'achever celui qui survit ; après que l'exécution fut finie, nous défilâmes musique en tête. II est impossible d'exprimer l'espèce de poésie qu'il y a dans un tel moment, c'est terrible et frappant, puis un quart d'heure après on reprend son état normal et indiffèrent.
Mais, quelle surprise ! Sur le champ de l'exécution il ne se trouva qu'un mort ; l'artilleur, homme d'une énergie surprenante, au moment où la canne de l'adjudant commandait feu, se jeta la face contre terre si à propos, qu'il ne reçut qu'une balle dans le bras droit ; il entendit le râlement de son partenaire, et il put voir quand le sous-officier l'acheva. Est-il possible de déployer autant de force de caractère pour une cause semblable ; au lieu de s'employer au mal, combien il vaudrait mieux voir de tels hommes se livrer au bien ! Il réussit à se sauver à toutes jambes avant qu'on ne l'enterre, et à s'introduire à l'hôpital en qualité de blessé, mais la chose s'ébruitée, il fut traité comme un vil assassin ; on lui donna un bouillon d'onze heures, c'est-à-dire qu'il fut empoisonné
" ("Mémoires du Petit-Louis", Louis Sabon, Chef de musique au 69e).

Le 9 novembre, la Division Loison (Brigade Roguet : 69e et 76e) met son gros à Innsbrück (H. bonnal).

Ney quitte Innspruck le 9. Le 10 novembre, dans un combat dans la vallée de Sternach, le Capitaine Sainson est tué; le Lieutenant Doumet et le Sous lieutenant Berret sont blessés. Enfin, le Voltigeur Maillard décède le 10 novembre à Steinach.

Le 13, le Sous-lieutenant Doumet, voyant son Capitaine entouré d'une quinzaine d'Autrichiens et déjà blessé, se précipite à son secours; il tue trois des assaillants et réussit à le ramener sur ses épaules.

Le 14, jour où Napoléon arrive à Vienne, le Régiment se trouve à Steinach.

«... J'arrivai, le 28 brumaire (19 novembre), à Brixen, et donnai de suite l'ordre de se porter sur Botzen, le lendemain, à 6 heures du matin. Les paysans, au nombre de 1,200, commençaient à tirailler avec la tête de la colonne, près de Kolman, lorsqu'on parvint à leur faire entendre le langage de la raison et à les renvoyer dans leurs foyers. Nous arrivâmes, le soir même, à Botzen» (Rapport du maréchal Ney à Son Excellence le Ministre de la guerre, major général. Inspruck, le 7 frimaire an XIV - 28 novembre 1805; cité par H. Bonnal; voir l'épisode relaté plus haut par Louis Sabon).

Le 20 novembre, le Chirurgien Sous aide major Pioggey est blessé (dans le Tyrol).

Le 22, le 69e atteint Botzen; puis continue sur Villach et Klagenfurth.

A Klagenfurth, Ney opère, le 29 novembre, sa jonction avec l'aile gauche de l'Armée d'Italie, ayant ainsi accompli sa mission. Trois jours après, c'est la bataille d'Austerlitz ! par laquelle Napoléon termine cette campagne prodigieuse. La Grande Armée, partie des bords de l'Océan le 1er septembre, a volé de victoire en victoire; trois mois à peine, et les coalisés vaincus demandent la paix.

"La bataille d'Austerlitz avait été gagnée sans nous. L'ordre nous étant arrivé à Vilach de nous diriger sur Salzbourg, nous traversâmes une série de bons villages, bourgs et petites villes, où nous fûmes traités on ne peut mieux. Je me portais à merveille, malgré mon pantalon de nankin et mon petit habit, sans capote. «Regardez ce musicien, disait le maréchal Ney à son aide-de-camp, regardez-le avec son nankin ; malgré les dix degrés Réaumur qu'il fait, il conserve ses joues vermeilles.»" ("Mémoires du Petit-Louis", Louis Sabon, Chef de musique au 69e).

Le 4 décembre, le Sous lieutenant Gaffé est blessé à l'attaque du fort de Leutach (il décède le même jour).

Le 10 décembre, à la pointe du jour, comme le Régiment va se mettre en marche, un revenant se présente à la 5e Compagnie du 2e Bataillon et réclame son sac et son fusil pour reprendre sa place dans le rang. C'est le soldat Semartin, gravement atteint à Elchingen et transporté à l'hôpital de Gunzbourg; son extrait mortuaire était parvenu au corps. Aussi ses camarades sont-ils ahuris de le retrouver «à peu près rétabli». Sa conduite lui vaut les épaulettes de Voltigeur; il ne les portera pas longtemps, ce brave est tué, l'année suivante, à Soldau.

Jusqu'à la paix de Presbourg (26 décembre), le Corps n'a plus aucune entreprise importante à exécuter. Les troupes prennent donc leurs quartiers d'hivers. Le 6e Corps n'a pas paru à Austerlitz, mais il s'est couvert de gloire à Gunzbourg, à Albeck, à Elchingen, au Michelsberg; il a fait plus de 14000 prisonniers.

Après la campagne, le Régiment est récompensé en la personne de son Colonel, nommé Commandeur dans l'ordre de la Légion d'honneur, et le Maréchal Ney reçoit, en présence du Régiment qui l'a si bien secondé, le titre de duc d'Elchingen.

Le Régiment, d'abord dirigé sur Salzbourg, prend tout d'abord ses cantonnement à Lauffen.

"Après notre arrivée à Salzbourg, nous prîmes des cantonnements à Lauffen, en Bavière. C'est là que le général Loison, en allant à la chasse, perdit un bras" ("Mémoires du Petit-Louis", Louis Sabon, Chef de musique au 69e).

Le capitaine Giraud est encore à Besançon, dans la famille de sa femme, pour y soigner sa blessure d'Elchingen, lorsqu'il apprend la concentration de la grande armée, au delà du Rhin, dans le but d'une invasion probable du territoire prussien. Sa première pensée, sitôt sa blessure cicatrisée, est de rejoindre le 6e Corps (Ney) auquel il appartient toujours. Mais dans l'ignorance où il se trouve du lieu qu'il doit rallier, .... ne sachant où rallier le 69e, il laisse à Besançon ses gros bagages, son domestique et son cheval, voit le commandant Saint-Germain qui commande dans la place, le 6e Bataillon du Train, et s'entend avec lui, sur les moyens à employer pour se faire expédier ses gros bagages. Il est convenu que Giraud écrira là où ses bagages devront lui être expédiés; que le commandant Saint-Germain profitera à cet effet du premier détachement du Train à destination de l'Allemagne, que son domestique muni de l'argent de poche nécessaire, suivra ce détachement avec le cheval dont il a la garde et la surveillance jusqu'à l'arrivée à destination.

Le Commandant Giraud écrit :
"Strasbourg, le 25 janvier 1806.
La diligence qui fait le service de Besançon à Strasbourg a versé, au détour de la route ; c'est la faute au postillon qui a tourné trop court. Heureusement que la chaussée en cet endroit, n'était pas très élevée par rapport au terrain qui la bordait, sans cela, nous aurions fait une culbute qui aurait pu nous coûter cher. Une dame cependant a été relevée le crâne fendu et une contusion au bras droit. En ce qui me concerne, j'en ai été quitte pour une légère luxation de la cuisse droite. Cela ne pouvait pas être autrement, vu que les six voyageurs que contenait la diligence à l'intérieur sont tombés sur moi.
En arrivant à Strasbourg, j'ai donc dû garder la chambre pendant trois jours et n'ai pu m'occuper de mes affaires qu'aujourd'hui. Toute la journée j'ai parcouru les bureaux des autorités militaires de Strasbourg pour avoir des renseignements sur la position qu'occupe actuellement le corps du maréchal Ney, sous les ordres duquel se trouve mon régiment; personne n'en a la moindre notion.
Le maréchal Kellermann, chez lequel je me suis présenté dans la matinée, n'en a lui-même aucune donnée. Je suis donc ici, dans la plus grande incertitude sur le lieu où je dois rejoindre mon bataillon, et sur la date de mon départ.
Le chef d'état-major de la 5e division militaire que j'ai vu ensuite croit que le 6e corps est en Italie. Mais pourquoi serait-il en Italie, quand je l'ai quitté en Allemagne, il y a deux mois ? Il doit, en conséquence, me comprendre au nombre des officiers qui ont à conduire demain un convoi de conscrits dirigés sur Vérone, en motivant sur l'ordre de route que je rentrerais à ma compagnie, si je rencontrais mon régiment en route. Il n'est pas bien sûr pourtant que je sois de ce convoi ; il en référera au maréchal, et il m'engage à revenir ce soir à son bureau, vers dix heures, pour savoir d'une façon certaine ce que l'on fera de moi.
Ceci fait, j'eus l'idée de me rendre chez le commissaire des guerres, pour lui demander un collier (voiture à cheval), destiné à transporter mon porte-manteau dont j'étais embarrassé, surtout si je devais faire la route à pied, car mon cheval est resté à Besançon, sous la sauvegarde de mon domestique qui a l'ordre de me rejoindre, seulement lorsque je lui aurai indiqué ma destination.
— Quand partez-vous ? me demanda-t-il.
— Demain, répondis-je.
— Et pour aller où ?,
— En Allemagne, ou ..., en Italie ... je ne sais au juste ; je ne le saurai que ce soir.
— Dans ce cas, je ne puis rien pour vous, n'ayant rien à prescrire de l'autre côté du Rhin; mais je vous recommanderai.
Puis il se mit de suite à écrire. Je croyais qu'il s'occupait de ma lettre de recommandation et j'attendais. Pas du tout, il griffonnait des chiffres sur un brouillon de papier. Je pris alors congé de lui.
Le commissaire des guerres m'accompagna très poliment jusqu'à la porte de son cabinet, oubliant qu'il avait promis de me recommander à un de ses collègues.
Il va sans dire que je ne suis plus retourné à son bureau, lui ayant dit que je partais le lendemain.
Sa Majesté était ici le 22. La ville de Strasbourg lui a fait une magnifique réception. Le lendemain, S. M. a passé la revue des troupes, parcouru les différents quartiers de la ville et est partie ce matin, à neuf heures et demie pour Paris.
P. S. — Avant de mettre ma lettre à la poste, je suis allé ce soir, ainsi qu'on m'y avait invité, au bureau de l'état-major général. Je pars toujours demain, mais ce ne sera pas sur Vérone que je serai dirigé, mais bien sur Landau, pour de là gagner Luxembourg qui est le lieu de garnison du dépôt du 69e
" (Carnet de campagne du Cdt Giraud).

Le Commandant Giraud écrit :
"Luxembourg, le 6 février 1806.
Luxembourg est actuellement privé de toutes ses troupes. On a fait partir, il y a trois jours, pour Mayence, tout ce qu'il y avait de disponible. C'est là où l'armée dite du Nord, se concentre pour passer sur la rive droite du Rhin.
On ne sait que penser ici de tous ces mouvements de va-et-vient. Nous nous perdons en conjectures.
Mon bras me fait toujours souffrir, surtout par les temps de pluie et de mauvais temps. Les muscles du poignet sont toujours raides et ne laissent que peu d'espoir de guérison d'ici quelque temps. L'emploi de capitaine à la compagnie départementale du Doubs était vacante à mon départ de Besançon ; si la gêne de mon bras continuait, peut-être me déciderais-je à établir un mémoire pour l'obtenir, me basant sur ce que ma blessure d'Elchingen me met hors d'état de servir activement
" (Carnet de campagne du Cdt Giraud).

Le 9 février 1806, les Chefs de Bataillon Clouard et Magne sont faits Officiers de la Légion d'Honneur; le Caporal Cazal et le Grenadier Cranouf sont faits Chevaliers.

Le Commandant Giraud écrit :
"Luxembourg, le 18 février 1806.
J'apprends que mon domestique a vendu le cheval, dont je lui avais confié la garde à Besançon. Comment cet homme a-t-il pu à ce point abuser de ma confiance ? Avant mon départ, je lui avais mis en poche l'argent nécessaire pour la nourriture de mon cheval, et faire sa route. Il aurait dû être ici le 13. Non seulement, il me vole, mais il me compromet en ne rejoignant pas le dépôt de mon régiment à la date que je lui ai fixée.
J'écris au capitaine de gendarmerie de Besançon pour faire arrêter Baptiste et le conduire ici, comme un fripon doublé d'un déserteur. Je doute qu'on retrouve l'acheteur qui aura certainement pris la poudre d'escampette, avant qu'on puisse mettre la main sur lui. C'est là pour moi, une perte sèche d'environ 1200 francs.
Toutes réflexions faites, j'abandonne l'idée de me faire admettre dans la compagnie départementale du Doubs. Les médecins me font espérer que les bains de Bourbonne me feront recouvrer la force du bras.
On me dit que le 6e corps a quitté Vienne le 29 décembre 1805, pour se diriger sur Klagenfurth. Les mouvements de nos armées du midi au nord et de l'est à l'ouest, ne me font pas bien augurer des suites de la campagne qui va s'ouvrir. Je crains bien qu'au moment où on s'y attendra le moins, on soit obligé de faire un mouvement rétrograde pour se porter sur quelque province turque.
Le général Loyson est remplacé par le général Marchand, à la tête de la 2e division du 6e corps
" (Carnet de campagne du Cdt Giraud).

Le 69e est, avec le 6e Corps, dirigé le 23 février 1806, par Teissendorf, Aibling, Weilheim, Lausterg, sur Augsbourg.

Le Commandant Giraud écrit :
"Luxembourg, le 31 mars 1806.
N'ayant que très peu d'occupation ici, je lis volontiers les gazettes en désoeuvré, plutôt qu'en politicien. Le Moniteur de l'Empire publie les promotions de la légion d'honneur. Ma surprise a été grande de ne pas me voir compris dans les récompenses accordées au régiment; j'ai quatorze ans de service et autant de campagnes. On décore des jeunes gens, parce qu'ils sont près du soleil. Encore une injustice et un passe-droit à mon égard. Cela, me pousse à la misanthropie.
Afin de faire valoir mes droits, j'ai écrit au commandant Magne, non pas pour intervenir en ma faveur auprès du colonel et implorer sa protection, mais pour lui mettre sous les yeux, mes services de guerre. J'ai l'âme trop élevée pour m'avilir au point de demander, comme une grâce, une récompense que j'ai la prétention d'avoir méritée.
Si je tente quelques démarches, ce sera à l'empereur que je m'adresserai dorénavant. Il est toujours bon de remonter à la source de toutes choses
" (Carnet de campagne du Cdt Giraud).

Le 69e passe les mois de mai, juin et juillet à Leutkirch.

"Nous allâmes ensuite à Leutkirch, jolie petite ville bavaroise. Je fus placé avec discernement dans les plus mauvais logements ; un pauvre diable de tisserand me nourissait et je couchais à l'hôpital ; personne ne prenait fait et cause pour le petit Louis, le Genevois ; j'étais dénué de tout, souliers, chemises, pantalons, tous mes effets étaient usés et mis en loque ; personne ne recevait la paie, pas même les officiers.
Mes collègues, les musiciens, avaient tous des maîtresses ; mon camarade de lit, dans le nombre de ses bonnes amies, en avait une qui lui donnait six kreutzer par jour, mais moi je n'avais rien de pareil à attendre de personne ; j'étais si niais, que la fille du maître d'école qui, le premier jour de notre arrivée, m'avait d'abord fait cadeau d'une bague en or, au bout de la semaine elle me la reprit pour la donner à notre fourrier Florince, en me disant que j'étais trop jeune pour apprécier ce qu'elle valait, et que d'ailleurs je pourrais la perdre ; c'est Florince qui m'a conté cela le jour de notre départ ; il était âgé de 22 ans, elle de 16, et au moment de partir il avait perdu ses couleurs par suite de sa connaissance, tandis que moi je conservai les miennes, auxquelles je tenais beaucoup.
Le colonel Brun logeait au château chez le bailli, lequel avait une femme charmante ; pauvre bailli ! Tous les militaires étaient à Leutkirch comme des coqs en pâté. Un d'eux, nommé Hantz, rentrait tous les soirs très tard, ensorte que la jeune fille de son logement devait l'attendre pour savoir s'il désirait quelque chose ; elle dit un soir à Hantz, qui était très joli garçon, que c'est bien laid d'aller chercher ailleurs ce qu'il trouverait chez lui. Ah ! ma bonne petite, lui répond-il, vous n'êtes qu'une enfant. Mais elle, de lui répondre alors : «Pour dire cela, vous devriez vous en assurer avant tout.» Bref, mes camarades étaient tout à fait heureux, ce qui n'était pas mon cas.
Enfin, je fus pris en pitié par la jeune fille d'un pharmacien, à peu près de mon âge ; la chose était sans conséquence entre nous, la pitié n'est pas de l'amour ; elle suggéra donc à un officier qui demeurait chez ses parents, de m'envoyer dans ma compagnie, 5e du 2e bataillon, qui était cantonnée dans un riche village près de Kempten. Etant arrivé, l'ordre fut donné de me distribuer tout ce qui me manquait.
A cette occasion, j'eus un échantillon de ce que j'ai appelé la ligne courbe en temps de guerre, et je pus ainsi voir comment les choses les plus minimes servent d'occasion.
J'avais été chargé par mon colonel de remettre une lettre au capitaine d'article, au reçu de laquelle je fus immédiatement confié aux soins d'un vieux caporal, chargé de me faire faire la distribution de ce qui m'était nécessaire. Ce caporal, aussi rusé que les recruteurs sous Louis XIV avait en mains quatre billets de logement, le premier pour être logé et nourri; avec le deuxième il se rendit à un grand quart de lieue dans la montagne, mais le paysan refusa en disant qu'il payait 30 florins à la commune pour n'avoir personne à loger. «Cela ne me regarde pas, je suis ma consigne, répond le caporal ; mais si vous ne voulez pas le loger, il faut que vous lui donniez pour des chemises et des pantalons.» Comme le paysan était riche, il remit à mon caporal quinze aunès de belle toile, lui toucha la main, et le fit boire de l'eau-de-vie, tant il éprouvait de contentement de s'en tirer à si bon marché. Dans les deux autres endroits pour lesquels il avait des billets de logement, il fit la même chose, et ce fut par l'emploi de ces moyens que j'obtins ce dont j'avais un urgent besoin, dans l'espace de moins d'une semaine. Voilà un très petit échantillon de la ligne courbe en temps de guerre ; personne n'est dans le secret de ces détours tortueux qui affligent un pays occupé par l'armée envahissante, tout se passe dans la coulisse ; et, pourtant, il ne faut pas croire que les Français étaient détestés, bien au contraire ; c'était à ne pas croire, le jour du départ, avec quels adieux touchants les populations se séparaient de nous ; on aurait plutôt cru voir des parents, des frères se séparant des leurs, plutôt que de penser que c'étaient des ennemis. Les jeunes femmes, les vieillards, pleuraient comme des enfants ; plusieurs de ces jolies paysannes, à notre départ de notre dernier cantonnement en Bavière, près de Kempten, étaient dans un état des plus intéressants, mais le regret que certains d'entre nous éprouvaient à partir s'effaçait en voyant les amoureux, du pays qui, avec leurs bonnes figures germaniques, avaient l'air de dire aux partants : soyez tranquilles, on en aura soin. Enfin, au son du tambour du départ, chaque paysan, verre et bouteille en mains, trinquent et souhaitent à tous victoire et santé. Ces souhaits faits sincèrement, je le pense, furent exaucés, car la campagne de Prusse qui s'ouvrit au moment où nous partions, ne fut pour notre armée qu'une suite continuelle de triomphes
" ("Mémoires du Petit-Louis", Louis Sabon, Chef de musique au 69e).

Le 27 juillet 1806, le 69e est bivouaqué sur la route d'Ulm, à Heidenheim. Il est à la 2e Division (Général Marchand) du Corps Ney, avec les 6e Léger, 39e et 76e.

Le Commandant Giraud écrit :
"Luxembourg, le 26 mai 1806.
Je viens de recevoir la réponse du commandant Magne; si je n'ai pas été compris dans les dernières récompenses de la légion d'honneur, c'est que le colonel n'avait été informé ni de ma blessure, ni de mon retour inopiné en France. Il paraît que j'ai eu le tort de ne pas l'en prévenir moi-même, comme si un officier blessé pouvait faire plusieurs lieues pour se mettre à la recherche de son chef de corps, sur un terrain effondré, sans savoir où le trouver ? ... Alors, à quoi servent donc les états fournis par le service de santé, après chaque action de guerre ? En supposant que j'aie eu des torts, étaient-ils suffisants pour me priver d'une décoration à laquelle je crois avoir tous les droits ? Quand on veut se défaire de son chien, on dit qu'il est enragé.
Plus que jamais, je suis décidé à abandonner un métier ingrat, prendre ma retraite dès que je le pourrai et mettre ainsi un terme à toutes les injustices qui me sont faites.
Une décision du 26 mars 1806 donne le shako à toute l'infanterie, en remplacement du chapeau. Les grenadiers conservent le bonnet à poil garni d'une plaque en cuivre, orné d'une guirlande blanche et surmonté d'un plumet rouge. Les habits sont un peu raccourcis pour la troupe. Les officiers conservent l'habit long. Les parements sont rouges à pattes blanches pour tout le monde : grenadiers, fusiliers et voltigeurs.
Pourquoi ces deux compagnies d'élite par bataillon, constituées l'une avec des hommes d'une grande taille, l'autre avec de petits hommes ? Les soldats des compagnies du centre ne marchent-ils pas, ne combattent-ils pas, ne se font-ils pas tuer, aussi bien et aussi bravement que les hommes dits d'élite ? ...
" (Carnet de campagne du Cdt Giraud).

Le Commandant Giraud écrit :
"Augsbourg, le 1er juillet 1806.
Un détachement de troupes de toutes armes quittait Luxembourg le 21 juin dernier, escortant un convoi de capotes neuves et de souliers de rechange à destination de Mayence. J'ai suivi et me voici depuis hier, à Augshourg où j'ai rallié le 69e qui occupe différents cantonnements, sur la rive gauche du Lech et aux environs de cette ville.
Une reine, qui est, — dit-on, — fort belle et très entreprenante, a revêtu l'uniforme des dragons prussiens, visite les troupes, prononce des discours et enflamme tous les coeurs. Si les femmes s'en mêlent, il y a encore de beaux jours pour la galanterie française.
On m'apprend que toutes les compagnies d'artillerie à pied, en ce moment à la grande armée vont être portées à 220 hommes.
Les deux compagnies du 1er à cheval qui forment le dépôt de Valence, et celles du 3e à cheval qui sont à Strasbourg, ont l'ordre de rallier Augsbourg. Si on en croit les bruits qui courent, la grande armée va être doublée de ce qu'elle était, avant son passage du Rhin, en 1805.
Pour venir de Besançon à Augsbourg les moyens de transport sont les suivants : 1° la diligence qui fait le service de Besançon à Strasbourg, 2° les voitures de réquisition ou les courriers de l'armée qui vont de Strasbourg au quartier général impérial.
Par le courrier, il en coûte vingt sols par lieue de France ; soit quarante sols par poste, ou quatre francs par poste d'Allemagne de quatre lieues
" (Carnet de campagne du Cdt Giraud).

Le Commandant Giraud écrit :
"Augsbourg, 12 août 1806.
Notre armée est maintenant parfaitement organisée et équipée. Tous les états de l'Allemagne qui ne sont pas nos alliés doivent trembler ; car seraient-ils tous coalisés et gouvernés par un seul homme pour agir avec ensemble, qu'ils ne pourraient nous résister. Nos ennemis n'auront jamais les jambes des Français et il est difficile de connaître les mouvements d'une armée qui se bat du matin au soir dans un endroit, le lendemain dans un autre, distant du précédent de quinze à dix-huit lieues.
Frédéric le Grand avait raison quand il disait qu'avec 50,000 Français il ferait le tour du monde.
Jamais notre armée n'a été plus nombreuse, mieux organisée et approvisionnée de tout.
Notre empereur est vraiment un homme extraordinaire.
Nous partons demain pour Wurtzbourg. Je suis parfaitement outillé pour voir les Prussiens face à face, et faire campagne, pendant un hiver rigoureux. J'ai acheté un nouveau cheval; je possède cinq louis dans ma poche, et à la fin du mois, il me sera dû onze cents francs.
Tous les bureaux de poste sont fermés sur la ligne que l'armée va suivre.
Les fortifications de certaines places fortes qui avaient été démolies, en exécution du traité de Presbourg sont relevées, et en avant se tient un cordon de vedettes qui ne permet pas d'en approcher.
Il paraît que la forteresse de Braunau restera à la Bavière, en indemnité de tout ce que nous lui dépensons pour la nourriture de la grande armée.
Le frère du maréchal Berthier est passé à Augsbourg ces jours derniers, se rendant à Vienne, pourimposer à l'empereur d'Autriche certaines conditions de paix qui doivent décider de la reprise des hostilités.
Le général Loyson sous les ordres duquel se trouve le 69e a eu dernièrement une main emportée en chassant la grosse bête dans les montagnes de la Souabe
" (Carnet de campagne du Cdt Giraud).

Le 22 septembre, de nouveau, le Régiment campe à Leutkirch près de Memmingen. Le 24, la droite de l'armée, composée des Corps Soult et Ney et d'une Division bavaroise, se réunit à Bayreuth.

 

2/ Détachement du 3e Bataillon à la Division Lorges

Un Décret du 9 novembre avait prescrit la création de deux Divisions avec des fractions des troisièmes Bataillons. Les trois Compagnies du 69e (Grenadiers, 1er et 2e Fusiliers), complétées à 100 hommes, forment avec celles du 76e un Bataillon de marche qui entre dans la composition de la Division Lorges, réunie à Juliers.

Chargées pendant la guerre des communications de l'armée, ces unités ne sont dissoutes que le 11 juillet 1806. Les hommes du Régiment sont versés dans des Bataillons de guerre, puis les cadres rentrent au Dépôt.

 

C/ Campagnes de 1806 en Prusse

La Prusse avait mal accueilli la Confédération du Rhin, dont Napoléon s'était déclaré protecteur. Humilié et déçu dans ses espérances, excité par les sentiments belliqueux de ses sujets, Frédéric-Guillaume réunit une armée de 120.000 hommes sous les ordres du Duc de Brunswick et du Prince de Hohenlohe. Secondé par l'Angleterre, la Russie et la Suède, il croit pouvoir briser l'épée de César ! Il somme Napoléon d'évacuer les Corps restés en Allemagne après 1805. L'Empereur repousse cet ultimatum et ordonne le rassemblement de l'armée.

Le 2 octobre, à Wurtzbourg, Napoléon apprend que les Prussiens ont envahi la Saxe et se concentrent derrière le Thuringerwald. Sous le couvert du 1er Corps (Bernadotte), qui étend ses cantonnements, Napoléon rassemble son armée encore disséminée.

Début octobre, le 69e est cantonné aux environs de Bayreuth où se sont réunis les Corps de Ney et Soult, ainsi qu'une Division Bavaroise; ces troupes doivent marcher sur Hof où elles doivent être rendues le 9 otobre. Le centre, comprenant les Corps Bernadotte et Davout, la Garde impériale et la réserve du grand-duc de Berg, débouche par Bamberg sur Cronach pour se porter, par Schleitz, sur Géra. La gauche, sous Lannes et Augereau, se dirige sur Saalfeld. L'Empereur manoeuvre par sa droite, pour déborder la gauche de l'ennemi.

Le 6 octobre, le 69e quitte Bayreuth pour marcher avec le Corps d'armée et derrière le Corps Soult, par Hof, sur Plauen. L'armée tout entière, concentrée aux sources du Mein, s'ébranle pour tomber sur le flanc et les derrières des Prussiens; tandis qu'ils défilent d'Iéna par Erfurth sur Eisenach, comptant eux-mêmes se rabattre sur nos lignes de communication.

"Le 8 octobre 1806, la Saxe était déjà envahie par 60.000 Français, dont faisait partie notre division, 6e corps, maréchal Ney, en logement à Eisenach : là, nous battîmes les dragons saxons, troupe superbe de tenue et au physique ; l'action fut dirigée par le prince Murat. L'Empereur, lorsqu'il descendit de voiture pour entrer dans le château de cette ville, qui est très remarquable, ne fut pas peu surpris d'en voir descendre un grenadier de sa garde, les deux mains pleines de couverts d'argent, gravés à ses armes. L'histoire ne dit rien de ce hardi pillard. On peut bien pardonner à celui qui voie un chou, quand soi-même on s'empare de tout un jardin.
Il était curieux de voir l'armée française à l'entrée de cette campagne ; une fièvre ardente, un enthousiasme frénétique la possédaient ; il semblait que les paroles du duc de Brunsvick, en 1793, disant qu'«il ne fallait laisser pierre sur pierre dans Paris,» vibrassent encore et dussent être effacées par le sang prussien ; et, certes, ils l'ont bien payé, ces pauvres Prussiens Il semblait que nous eussions reçu un rendez-vous d'honneur, à voir l'animation qui régnait dans nos marches, qui quelquefois étaient de 15 1ieues par jour, et que rien n'arrêtait, ni malades, ni traînards, parce que jamais Français n'a manqué à un rendez-vous donné
" ("Mémoires du Petit-Louis", Louis Sabon, Chef de musique au 69e).

Le 10 octobre, le 6e Corps arrive à Saalfeld pour y passer la Saale et se joindre à la colonne du centre.

Le 13, l'armée française réunie sur la rive droite franchit les ponts dans la nuit et prend position autour d'Iéna, en face du plateau occupé par une flanc-garde ennemie.

Parti d'Auma à neuf heures, le 6e Corps, "à son arrivée à Géra, dut continuer, après une courte halte, son mouvement sur Roda, où il parvint à la nuit, excédé de fatigue; malgré la difficulté du chemin, il avait fait dix grandes lieues sans s'arrêter" (Général Roguet).

Son avant-garde, composée de la Brigade de cavalerie Colbert, des deux Bataillons de Grenadiers et Voltigeurs réunis, de tous les corps de troupe et du 25e Léger, parvient à Iéna vers minuit et bivouaque en arrière de la ville.

- Bataille d'Iéna

Le 69e de ligne n'a, à Iéna que ses quatre Compagnies d'élite. Le Capitaine Giraud est en réserve avec le reste de son régiment.

Le 14, Lannes commence l'attaque à 6 heures du matin, malgré un brouillard épais qui masque les mouvements des deux adversaires, et réussit à refouler le Corps prussien Hohenlohe; l'ayant fait renforcer, vers onze heures, Ney, avec sa fougue habituelle, jette son avant-garde dans le combat «afin d'avoir au moins quelque part aux glorieux événements qui se préparaient» (Ney à l'Empereur), car les deux Divisions du 6e Corps ont quitté Roda au matin seulement et arrivent présentement sur le Dornberg, à 2 kilomètres au sud de la ligne de bataille.

"Aussi, le 14 au matin, il fallait voir la vallée de Iéna pour avoir un magnifique spectacle ; plus de 100.000 hommes de toutes armes étaient en marche, sans autre bruit que celui des caissons, des cuirasses, et de la marche des chevaux. Non, il n'y a pas eu depuis de plus belle exposition que celle que je vis là de mes yeux.
Au milieu de tout cela, dans cette étroite vallée, on voyait l'Empereur et son cortège qui filaient dans un silence complet ; à son aspect, chaque corps s'arrêtait pour le voir passer. Jamais poésie semblable ne m'a frappé ; le brouillard, qui était de la partie, laissait le soleil, de loin en loin, animer et compléter le tabeau, qu'une imagination tant riche soit-elle ne saurait se représenter. L'Empereur, avant la bataille, trouva encore le temps d'écrire au roi de Prusse : «Si j'étais à mon début dans la carrière militaire, si je pouvais craindre les hasards des combats, le langage que je tiens à Votre Majesté serait tout à fait déplacé ; mais Votre Majesté sera vaincue, et sans l'ombre d'un prétexte elle aura compromis le repos de ses jours et l'existence de ses sujets.» Cette lettre resta sans réponse.
Le jeune général Colbert, dont j'ai déjà eu l'occasion de parler, commandait l'avant-garde du 6e corps ; s'étant aventuré, il traversa avec sa cavalerie et son artillerie légère, une partie de la ligne de l'armée prussienne, en taillant en pièces tout ce qui voulait l'arrêter. Il reçut à cette occasion une verte réprimande de l'Empereur, dont les plans pouvaient être contrariés par cet excès de zèle ; c'est pour cela qu'aucun bulletin n'a parlé de cette action brillante, dans laquelle le général réussit à sortir victorieux d'une position dangereuse, en déployant une audace qui lui fit braver mille morts ; pendant quelque temps, il ne fut bruit parmi nous que de ce fait d'armes, qui fit le plus grand honneur à ce jeune général.
Une heure avant la bataille, nous allions d'un train magique ; toutes les figures étaient enluminées comme si nous eussions bu, mais il n'en était rien, c'était l'assurance de la victoire qui faisait luire pour ainsi dire chaque visage ; comme pour s'étourdir il se faisait un grand bruit d'armes. Dans de semblables moments, le cerveau est surexcité, et partant son individu ; on éprouve un frémissement incompréhensible, se rattachant au présent et à l'avenir à la fois, et qui est inhérent à notre nature dans certaines occasions solennelles de la vie d'un homme
" ("Mémoires du Petit-Louis", Louis Sabon, Chef de musique au 69e).

Le Maréchal pousse ses Voltigeurs sur Vierzehn-Heiligen, centre du front ennemi, ses Grenadiers sur le bois d'Altenbourg, le 20e Léger, plus à gauche encore, sur le bois d'Iserstaedt.

Les Voltigeurs, avec l'aide de deux Régiments de Lannes, peuvent s'emparer de leur objectif et s'y maintenir sous le choc d'une Division prussienne, qui parvient toutefois à enlever les bois aux autres Bataillons de Ney, trop compromis.

Mais l'entrée en ligne à gauche du 7e Corps (Augereau), derrière lequel le 6e s'avance pour occuper le terrain conquis, celle de Soult, qui se rabat à droite, oblige Hohenlohe à la retraite.

De tout le Régiment, seuls les Grenadiers et Voltigeurs ont contribué à la victoire. Le Lieutenant Nicolas et le Sous lieutenant Bernachot ont été blessés.

Ney exécute la poursuite jusqu'à Weimar, et bivouaque en arrière de la ville.

"Pendant la marche le brouillard s'était levé, et il faisait un temps superbe, lorsque nous atteignîmes le plateau d`Iéna ; là, un vieux grenadier de la garde, qu'un boulet avait frappé au bas ventre et qui, par ce fait, était blessé à mort, me demanda de l'eau ; malheureusement je n'avais ni bidon, ni gourde, et le cours d'eau le plus rapproché était à une demie-lieue au moins, ce qui fit que je ne pus le satisfaire ; cela lui aurait épargné bien des souffrances puisqu'il serait certainement mort de suite s'il avait bu, ses intestins s'échappant par sa blessure. Je me le rappelle toujours : il possédait une de ces belles figures de troupier français, avec de grosses moustaches et de forts favoris. Je dus le laisser étendu sur les sacs des Prussiens, lesquels étaient arrangé avec grand soin comme s'ils avaient dû revenir les prendre après la bataille gagnée par eux; mauvaise plaisanterie, fanfaronne; à 5 heures, le soir, ce pauvre grenadier avait été vu d'une partie de l'année qui arrivait sur le plateau, il continuait à demander à boire.
Je retrouvai mon 69e en bataille, il allait s'ébranler à son tour ; j'avais ramassé une jolie carabine prussienne sur le champ de bataille, ce que voyant le vieux capitaine Monnier me dit en me frappant sur l'épaule : «Tu es un bon bougre, toi, car de tous les musiciens tu es le premier que je vois depuis huit jours.» Il est vrai que, n'ayant aucun intérêt, ni consigne, ni bravoure non plus à rester près du danger, les musiciens sont comme les corbeaux, ils n'aiment pas la poudre, ils la fuyent donc à toutes jambes, et ne rejoignent leur corps que quand leur instinct conservateur leur apprend que tout danger est passé.
Dans ce même moment l'Empereur approchait de notre régiment qui, n'ayant pas encore donné, se réjouissait de prendre part à la bataille. Napoléon, accompagné d'un grand cortège, allait au petit pas, quoiqu'il fût exposé aux boulets qui arrivaient à toute volée au milieu de son état-major. J'étais placé à dix pas de lui et de son chef d'état-major Berthier qui, à l'arrivée de chaque boulet au milieu de son cortège, lui disait : Sire ! Ce mot, je le lui entendis dire trois ou quatre fois, ce qui n'empêchait pas l'Empereur de continuer Ia même direction, quand, tout à coup, on voit le maréchal Ney suivi d'un hussard chargé de drapeaux, qui vient dire à Napoléon que sur tous les points la bataille était gagnée.
Dès ce moment, il ne se tira plus un seul coup de canon et de fusil, et l'Empereur partit pour Weimar où nous le suivîmes. Pour ma part, je dételai et montai ensuite un vieux cheval d'artillerie d'un caisson prussien, car j'étais moulu de fatigue, ayant fait quatorze lieues dans la journée. A onze heures du soir j'arrivai à Weimar, la ville fut livrée d'instinct au pillage le plus furibond qui se pût voir. L'Empereur était logé chez la duchesse de Weimar, à son château, ce qui fit qu'il fut respecté ainsi qu'elle. On mit le feu à un magasin de comestibles dans lequel il y avait plus de 1500 tonneaux de rhum, eau-de-vie, champagne, essence de térébenthine ; les soldats, afin d'être plus vite servis, tiraient à coups de fusil sur les tonneaux ; quand l'incendie fut devenu général dans les caves, les soldats se mirent à tirer tout dehors avec des crochets, et comme la ville est en pente, tout allait à la dérive ; c'était un coup d'oeil effrayant de voir ainsi sauter en flammes et se répandre, le contenu de nombreuses barriques de vitriol et d'huile roulant dans ses rues rapides.
Vers les minuit je quittai la maison où j'étais, à cause du fracas qui s'y faisait, et parce que je n'avais pas à manger, ce dont j'avais le plus grand besoin. Sachant que les quartiers isolés, quand on les trouve, sont les plus favorisés dans de semblables occasions, je m'arrêtai dans une rue déserte où régnait un silence de cimetière, et j'avise une allée noire dans laquelle je m'enfonçai l`épée à la main, semblable à don Quichotte contre les moulins à vent; ayant entendu des voix de femmes, je frappai brusquement à une porte en disant : «Officier ! » A ces mots, on ouvre doucement, et je me trouve en face de deux jeunes demoiselles de 17 à 18 ans, pâles, la figure décomposée, qui me regardent et me demandent ce que je veux. «Moi et mes camarades nous voulons à manger,» répondis-je ; alors la plus hardie et en même temps la plus jolie, reprend la parole et me dit : «Faites ici tout ce que vous voudrez de nous, mais qu'on respecte notre vieille mère qui est malade»; j'entrai alors chez elles, et elles me servirent de la bière, de l'eau-de-vie et du jambon, et je fis un charmant souper. N'entendant rien dans cette rue déserte, je ne voulais pas rester plus longtemps, et je prétextai que mes camarades avaient probablement perdu ma piste et que j'allais à leur recherche. Ces demoiselles voulaient bien que je laisse mon petit paquet, mais je leur observai qu'un militaire ne peut faire ainsi sans être puni; je sortis avec la promesse de revenir bientôt. A une trentaine de pas de la maison, je rencontre notre facteur aux lettres, nommé Bertin, charmant jeune homme de 25 ans, parlant mieux l'allemand que moi, et que je connaissais depuis Besançon. Je racontai mon aventure à Bertin. «Oh ! conduisez-moi là, je vous prie, me demanda-t-il. Mais, lui dis-je, je ne retrouverai pas la maison;» il y mit tant d'insistance qu'enfin je le conduisis, après quoi je m'esquivai en disant que j'allais revenir. J'ai su depuis qu'il avait eu une correspondance très suivie avec ces demoiselles, et qu'elles avaient été on ne peut plus aimables à son égard, ce que je comprends sans peine après une bataille comme celle de Iéna ; il me remercia beaucoup de lui avoir fait connaître cette maison; mais vraiment, cela n'en valait pas la peine, le sacrifice était nul, car j'avais seize ans alors, j'étais encore dans les jobards, et pour pareille occurence j'étais trop niais et trop pudibond. Ce fut très heureux pour ces demoiselles qu'il en ait été ainsi, car elles auraient pu avoir des hommes dépravés à loger qui leur auraient fait subir des violences, au lieu qu'il n'y eut en cette occasion que sympathie réciproque.
Je retournai dans mon ancien logement, j'y trouvai de mes camarades qui avaient trouvé du champagne et qui m'en firent boire plus que je n'aurais dû ; j'aimais cette douceur que je ne savais pas si enivrante, et j'y pris tellement goût, que le matin je n'étais plus dans mon état normal.
Ayant ramassé une bobine de ruban argent et or sur une place près d'un moulin, je voulus en faire présent à deux paysannes qui étaient sur le seuil de leur porte, mais à ce moment le grand quartier-général descendait à pied une rue très rapide ; chacun de ceux qui le composaient tenait son cheval par la bride ; le grand maréchal Duroc me saisit en passant par les deux oreilles et s'amusa à me frapper au point que son aide de camp dut me dégager de ses mains. Je me sauvai alors sous une porte cochère ; je dois dire qu'à cette époque j'étais très petit de taille et assez gros
" ("Mémoires du Petit-Louis", Louis Sabon, Chef de musique au 69e).

Le même jour, Davout a battu, à Auerstaedt, l'armée principale aux ordres du Roi et de Brunswick. A quatre heures du soir, les deux déroutes se confondent.

Dès lors commence une poursuite où nos fantassins fournissent d'incroyables étapes et supportent des fatigues surbumaines, laissant parfois notre propre cavalerie.

- Prise d'Erfurth

Du 10 octobre au 11 novembre, le 69e bivouaque constamment. Le 15 octobre, Ney arrive à dix heures du soir devant Erfurth, qui capitule et ouvre ses portes le 16.

"En partant de Weimar, notre régiment fut dirigé sur Erfurt, qui capitula à notre arrivée" ("Mémoires du Petit-Louis", Louis Sabon, Chef de musique au 69e).

A midi, il quitte la ville, où il laisse comme garnison son Bataillon de Grenadiers, et atteint Graefen-Tonna.

Le 6e Corps repart le 17 au matin, marche toute la journée et, après un long repos à Sondershausen, toute la nuit sur Nordhausen, où il se refait, le 18, d'une étape de quinze lieues.

Le 19, la Division Marchand quitte son bivouac à six heures et parvient à Hasselfelde. Le 20, elle est à Halberstadt, enfin, le 21, à Gross-Germersleben, à une journée de Magdebourg, objectif de Ney.

"De là (Erfurt), nous nous dirigeâmes sur Berlin, où nous fîmes une fort belle entrée. Les habitants étaient comme pétrifiés de honte, et nos Alsaciens, qui savaient par coeur toute leur ancienne gloire historique, leur vomissaient à ce sujet les choses les plus mortifiantes, mais ces fanfaronnades déplurent à toute l'armée ; on peut pardonner cela aux Français, mais on ne le peut passer à d'autres, l'esprit n'y est pas.
La misère était à son comble dans Berlin ; nos musiciens de corvée pour aller chercher le pain de munition étaient assaillis par de jeunes Prussiennes qui leur offraient tous leurs charmes pour une ration de pain ; quelle misère ; quelle immoralité ; mais aussi la faim ! O la guerre ; voyez, peuples et gouvernants, c'est votre ouvrage; c'est votre jactance trop précoce, vos vieux souvenirs du grand Frédéric, votre insolence, en 1793, de dire qu'à votre arrivée à Paris vous ne laisserez pierre sur pierre, qui a causé tous vos malheurs et les nôtres. Ah pauvre nation, vous l'avez payé cher; je le sais, j'étais là, témoin oculaire et quelquefois même acteur dans toutes les vexations que le vainqueur vous a imposées, et vous, calmes, résignés et soumis, vous n'avez pas une seule fois levé l'étendard de la révolte, alors que cela aurait été beau et juste, et que vous aviez le bon droit pour vous ; mais non, malgré votre bon droit, comme vos voisins ne vous aimaient pas, si vous vous étiez révolutionnés, ils auraient laissé faire, et vous auriez été partagés comme une pomme, sans opposition
" ("Mémoires du Petit-Louis", Louis Sabon, Chef de musique au 69e).

- Blocus de Magdebourg

Le 22 commence le blocus de Magdebourg, où 20.000 fuyards se sont réfugiés. La Division est en avant de Schleibnitz, au sud-ouest de la place.

Le 23, elle se rapproche et s'installe entre Gross-Ottersleben et Schmarsleben.

Quatorze jours après le début des hostilités, Napoléon a réglé à jour et heure fixes, comme pour une parade, l'entrée de son armée dans la capitale ennemie ! Le 25 octobre, le Maréchal Davout en prend possession et, le 27, l'Empereur y fait une entrée triomphale.

Le 31, 99 hommes du 69e venant de Luxembourg par Mayence arrivent à Berlin, sont passés en revue par l'Empereur et forment, avec des détachements des 25e Léger, 50e et 59e, un Bataillon provisoire qui constitue la garnison de la ville.

Précisons que par Décret du 21 octobre 1806, l'Empereur a entretemps décidé de former à Berlin la Division de Grenadiers d'Oudinot, organisée à 7 Régiments : les Grenadiers et Voltigeurs du 3e Bataillon du 69e entrent dans la composition du 1er Bataillon du 5e Régiment (9e Bataillon).

Le 4 novembre, le Major-général ordonne au Gouverneur d'Erfurt de diriger sur Wanzleben les Compagnies d'élite du 6e Corps, laissées à la garde de la place.

Le siège de Magdebourg touche à sa fin. Par de petits combats d'avant-postes, la Division Marchand s'est peu à peu rapprochée des glacis et du Closterberg.

«Pendant la nuit, rapporte Ney au Major général (Lettre du 7 novembre), des postes d'observation s'approchent de la place sur les deux rives de l'Elbe, de manière qu'aucune patrouille ne peut en sortir : à la diane, ces postes rentrent derrière la première chaîne de vedettes : ils sont tous relevés à cette même heure et restent doublés pendant le jour.
Il règne dans le service beaucoup d'exactitude et il en est résulté que l'ennemi, après avoir tenté plusieurs sorties, n'a pu parvenir à nous faire un seul prisonnier».

La nuit du 4 au 5, la 2e Division prend les armes. L'ennemi tente une attaque entre huit et neuf heures et est vivement repoussé.

Le 8, un armistice est conclu, le lendemain les portes sont occupées par les Français. Le 11, divisée en quatre colonnes, la garnison défile de neuf heures du matin à trois heures de l'après-midi; 54 drapeaux, 5 étendards, 20 généraux, 800 officiers, 22.000 hommes, 700 canons tombent au pouvoir de Ney.

"A ce moment, chaque jour voyait ravir au roi de Prusse une arme, une position militaire, une forteresse ; l'heure fatale venait de sonner pour ce malheureux royaume. La place forte de Magdebourg fut bombardée par le 6e corps dont je faisais partie ; le maréchal Ney s'y couvrit de gloire. J'ai vu sur les glacis de cette forteresse, les compagnies prussiennes se former en rond pour recevoir les adieux de leurs officiers, qui brisaient leurs épées de honte et de colère ; d'après la capitulation ils pouvaient rentrer dans leurs familles. Ce dut être navrant, déchirant pour eux, qui étaient au nombre de 23.000 hommes dans la place, et qui ne purent pas tirer un coup de fusil pour sa défense.
Les villages sont rares et les grandes routes possèdent peu d'auberges ; sans les Juifs qui sont intrigants pour gagner de l'argent, l'on ne trouverait rien dans ce pays des choses les plus nécessaires à la vie ; les maisons sont en chaume, et il n'y a que le baron du village qui a le droit d'avoir une cheminée sur ce qu'ils appellent le château ; c'est cela qui indigna tellement un vieux grenadier de la garde qui, dans son logement où la fumée sortait par la porte et les fenêtres, avait été fumé comme un jambon, étant sur la grande route sans fumée alors, s'arrêta, et désignant avec affectation les forêts de bouleaux et les sables perpétuels du pays, prononça ces mots qui passeront à la postérité : Et ils appellent cela une patrie ! Les Polonais, malgré leur pays misérable, sont intelligents, braves, bons soldats, cavaliers intrépides, bons musiciens, poètes ; ce sont les premiers soldats du monde pour prendre une ville d'assaut
" ("Mémoires du Petit-Louis", Louis Sabon, Chef de musique au 69e).

- Entrée à Berlin

Le 12 novembre, la seule Division Marchand quitte la place avec l'artillerie, pour se rendre à Berlin, en trois groupes qui arrivent les 16, 17 et 18. Elle emmène les trophées pour les présenter à l'Empereur. Elle passe par Moeckern, Ziésar, Brandenburg, Potsdam.

Le 17, le 69e entre à Berlin.

 

D/ Campagne de 1807

A peine l'Empereur est-il à Berlin qu'il décide de poursuivre sur la Vistule les débris des Prussiens ; il va y rencontrer l'armée russe.

Napoléon a établi sa ligne d'opérations sur l'Oder, de Stettin à Glogau.

Les Russes entrent seulement en campagne : 55,000 hommes, sous Beningsen, sont établis, le 25 novembre, entre Pulstuck et Varsovie. Leur deuxième armée, 36.000 hommes, sous Buxhaewden, est encore en marche, loin en arrière ; 15.000 Prussiens, sous Lestocq, occupent Thorn.

Le 2 décembre, les 3e, 4e, 5e et 7e Corps viennent occuper Varsovie et Praga.

Le 30 novembre, Ney a mis son Corps en mouvement de Posen sur Thorn. Le 1er décembre, le 69e (1ère Division, Général Marchand; 1ère Brigade Ligier-Belair, 6e Léger, 39e ; 2e Brigade Wondeweidt, 69e et 76e de Ligne) est à Gnesen, le 4, à Inowraclaw.

Le 6, le Maréchal Ney, en vue de reconnaître les abords de Thorn, fait monter dans des barques 400 hommes du 14e et les Grenadiers et Voltigeurs du 69e et du 6e Léger. Cette troupe, placée sous le commandement du Colonel Savary, traverse la Vistule, qui charrie d'énormes glaçons, et s'engage contre l'ennemi, maître de l'autre rive. Avec l'aide de bateliers polonais qui la dégagent des glaces et précipitent dans le fleuve les Prussiens s'opposant au débarquement, elle les repousse et s'empare de la ville.

«Nous sommes maîtres de Thorn depuis hier (6 décembre). Le 6e léger, les voltigeurs et grenadiers du 69e et un détachement du 14e de ligne commandé par son colonel, M. Savary, ont attaqué, tourné l'ennemi et emporté le poste ... On s'occupe de la réparation des deux parties du pont que l'ennemi a brûlé ; le dégât est considérable, mais j'espère rendre le pont praticable à l'artillerie avant quatre jours; en attendant, les bateaux servent au passage de la Vistule ... Le colonel Savary (du 7e corps d'armée) mérite les plus grands éloges pour son intelligence, son zèle et sa valeur; c'est à lui particulièrement qu'on doit la prise de Thorn» (Rapport du Maréchal Ney au Major général en date du 7 décembre, cité par H. Bonnal : "La vie militaire du Maréchal Ney", t.2).

Le Corps tout entier passe sur la rive droite. Il fait partie de 1'armée de la basse Vistule, aux ordres de Bernadotte, et il a devant lui Lestocq, avec le dernier corps prussien.

Tandis que l'Empereur attaque les Russes sur l'Ukra, Ney est chargé d'éloigner de l'Ukra les troupes de Lestocq et de les séparer de l'armée russe. Ney poursuit Lestocq dans sa retraite sur Strasbourg, puis sur Lautenburg et Soldau.

Les 16 et 17 décembre, le Régiment se trouve à Ostrowitz et à Bieltch (Biezun); du 18 au 22, il bivouaque sur la rive gauche de la Drevens, à Dobrzyn.

Le 22 décembre, le Maréchal Ney informe le commandant du 1er Corps d'Armée que le 6e Corps prendra poste le 25 sur Mlawa; la 2e Brigade (69e et 76e de Ligne) ira à Rypin (H. Bonnal : "La vie militaire du Maréchal Ney", t.2).

Le 23, la Brigade s'installa à Gurzno, d'où le Colonel de Bülow vient d'être délogé par les 6e Léger et 39e.

- Combat de Kudsburg.

Le 24, après avoir chassé de Kudsburg (Kumsbrock) le détachement von Kall, elle oblique à gauche poursuivant les derniers éléments de la colonne von Diericke qui a été chargée de reconnaître le 6e Corps.

Pendant ce temps, les deux armées russes font leur jonction devant l'Empereur qui les bat à Pulstuck.

- Prise de Soldau

Le 25, au point du jour, Vonderweidt marche sur Soldau, où 6.000 Prussiens se sont retranchés, et s'empare de la ville par surprise.

«La réussite de ce coup de main est due à ce fait, que le général Lestocq, mal renseigné par sa cavalerie, avait disposé d'avance toutes ses forces pour résister à une attaque venant de l'ouest, de la direction de Lautenburg, tandis que la brigade du 6e corps se présenta par la route du sud, et presque de suite agît très vigoureusement de l'est à l'ouest, c'est-à-dire du côté exactement opposé à celui où elle était attendue. Elle trouva dès lors la lisière est de Soldau assez mal défendue, et en profita pour pénétrer dans la ville et s'y installer» (Revue d'histoire, «La manoeuvre de Pulstuck»).

Lestocq a en effet placé la Brigade Diericke sur la Pierlawka, à cheval sur la route de Lautenburg, et compte, avec la Brigade Rembow, attaquer dans leur flanc gauche les Français ainsi maintenus de front. Il n'a laissé dans la ville aux ordres du Général Hartmann que les Tirailleurs du Régiment de Ruchel et une batterie de 12.

Située au milieu d'un marais impraticable, la position ne peut être assaillie au sud-ouest que par la chaussée de Kyschienen, large de 8 mètres et longue de 700, dont les approches sont défendues par deux batteries, tirant l'une d'enfilade
l'autre d'écharpe.

Une seconde chaussée, plus méridionale, relie les villages de Kurkau et de Niederhof et permet d'entrer au bourg par le sud. Pour ménager la retraite des éléments poussés vers l'est, on n'a pas fait sauter les ponts.

«Vers dix heures du matin, les premiers tirailleurs de la division Marchand apparurent sur la route qui vient de Kudsburg par Riwocin et Kurkau. Le général Vonderweidt fit faire alors une première tentative pour enlever Niederhof par la chaussée de Kurkau, mais l'artillerie... enfilait ce long défilé de 800 mètres et fit échouer l'attaque. La brigade française porta alors son effort contre Kyschienen, dans l'espoir de gagner ensuite Soldau par la chaussée nord. Les tirailleurs de Rüchel furent facilement chassés de Kyschienen; en se retirant par la chaussée, ils furent suivis pied à pied par les voltigeurs du 69e appuyés par deux compagnies du 76e qui franchirent le pont sous un feu très vif. Etant donné la confusion qui régnait sur la chaussée, où les troupes des deux partis étaient mélangées, le général Hartmann ne crut pas devoir faire entrer en action la batterie de 12 et lui donna l'ordre de battre en retraite. Les deux pièces qui étaient sur la chaussée eurent une partie de leurs chevaux et de leurs servants tués et tombèrent entre les mains du 69e. L'infanterie du 6e corps put dès lors pénétrer dans la ville et s'y installer avant que l'ennemi ait eu le temps de faire une résistance sérieuse» (Revue d'Histoire).

Les Prussiens luttent à la baïonnette dans les rues; comme le Porte-drapeau du 69e tombe mortellement atteint, le Sergent Dubreuil (le Sergent Dubreuil, engagé volontaire de l'an XIII, est, à cette occasion, proposé pour le grade de Sous-lieutenant) se précipite vers lui, ramasse l'aigle qui se dresse de nouveau dans la mêlée.

«La brigade Vonderweidt venait de réussir un de ces coups de main où excellait l'infanterie de la Grande Armée, et dont les annales renferment de si nombreux exemples» (Revue d'Histoire).

Mais, Dierike, averti, revient vers la porte d'Allemagne, et, après une préparation d'artillerie, son infanterie «poussa jusqu'à la porte, pénétra dans la ville par une entrée latérale et parvint à progresser jusqu'à la place du Marché; mais, là, elle se heurta à une résistance très énergique des 69e et 76e de ligne, dont une partie occupait les maisons; les assaillants durent rétrograder et repasser en désordre la porte d'Allemagne. Les Français les poursuivirent de près, mais dès qu'ils voulurent déboucher de Soldau, ils tombèrent sous le feu des canons de Diericke et furent contraints à rentrer dans la ville» (Revue d'Histoire).

Lestocq, informé à son tour, donne l'ordre à son lieutenant de tenter une nouvelle attaque.

«Vers 5 heures du soir, alors que la nuit était déjà presque complète, la brigade Diericke dut pousser une seconde fois vers la porte d'Allemagne, tandis qu'un bataillon tournerait la ville par le nord ... Des deux côtés, l'infanterie prussienne, en arrivant aux maisons, fut reçue par une fusillade nourrie, et, comme elle fut obligée de battre en retraite, il ne se produisit plus jusqu'à minuit, du côté prussien, que des tentatives partielles qui ne furent pas poussées à fond» (Revue d'Histoire).

Ont été blessés au combat de Soldau le Capitaine Meigna, les Lieutenants Chaumet, Martinet, Paris, et le Sous lieutenant Faré. Parmi la troupe ont été tués le Grenadier André, le Fusilier Briam, le Grenadier Bouquet, les Fusiliers Bentz, Baver, le Voltigeur Choquert, le Caporal Chamat, le Fusilier Champion, le Voltigeur Débaziel, le Grenadier Dutertre, le Voltigeur Fauchey, les Fusiliers Guezaudel, Grisner, le Tambour Henry, le Caporal Jabot, le Fusilier Knapp, le Voltigeur Kisteler, les Fusiliers Moeple, Némon, les Voltigeurs Person, Roussel, le Fusilier Strub, le Voltigeur Zatillon.

Voici le rapport que le Colonel fait de cette brillante affaire au Général Vonderweidt, commandant la 2e Brigade de la 2e Division du 6e Corps :
«Monsieur le Général,
D'après les dispositions à notre arrivée devant Soldau, la compagnie de voltigeurs du régiment que je commande et celle du 76e étant mises en marche pour attaquer la tête du pont et s'en emparer, j'ordonnai à M. Dufour, sous-lieutenant de grenadiers, de précéder ces compagnies ayant sous ses ordres les sapeurs et les quinze grenadiers du régiment destinés à rendre le passage praticable, détruire les palissades et autres obstacles, qui auraient pu arrêter leur marche.
A leur apparition, l'ennemi fit sur eux un feu des plus vifs d'artillerie et de mousqueterie. Aussitôt, les sapeurs et les grenadiers aux ordres de M. Dufour, suivis de près par les compagnies de voltigeurs, fondirent à la baïonnette sur 200 hommes établis en avant du pont, les culbutèrent malgré leur opiniâtre résistance, passèrent le pont, dont on avait ôté les madriers, et marchèrent au pas de charge sur deux pièces de canon, qui s'opposèrent à leur passage. M. Dufour arriva le premier à la batterie avec ses grenadiers, tua de ses mains le capitaine qui la commandait, fît plusieurs prisonniers, dont un officier, força le reste à la fuite et s'empara des deux pièces de canon. A l'exemple de ce trait de bravoure peu ordinaire, les voltigeurs passèrent les ponts et la digue, et entrèrent dans la ville malgré le feu le plus vif de la mousqueterie et de six pièces d'artillerie, placées à la droite de la digue, qui flanquait le pont.
M'étant aperçu que l'ennemi, avec un corps de 400 hommes d'élite, était venu se placer entre la ville et les ponts pour couper les voltigeurs qui étaient dans la ville et les deux ponts et les faire prisonniers, je passai de suite les ponts à la tête du régiment, en colonne par section, et marchai sur lui au pas de charge. L'ennemi, en voyant arriver le régiment, fit un feu des plus vifs d'artillerie et de mousqueterie, mais bientôt déconcerté par l'intrépidité et le sang-froid des compagnies de grenadiers qui formaient la tète de colonne, il se dispersa et abandonna ses positions.
Le régiment entra en ville et se mit en bataille sur la place, après quoi je portai des compagnies aux principales avenues de la ville pour protéger les voltigeurs qui continuaient à se battre au dehors, prévenir toute tentative de la part de l'ennemi et assurer par là la conservation de la place.
Quelque temps après, l'ennemi voulant reprendre la ville de vive force, se rallia, forma quatre colonnes d'environ 1.000 hommes chacune, fit quatre attaques, successivement les unes après les autres, sur tous les points, mais il fut repoussé très vigoureusement de toutes parts à la baïonnette.
Dans ces différentes attaques, qui ont duré jusqu'à 1 heure du matin, l'ennemi a perdu un drapeau, 220 tués dont 10 officiers, entre autres un aide-de-camp du général Lestocq qui commandait une colonne et qui reçut une blessure grave. Le régiment a eu dans cette affaire 25 tués dont un officier, 98 blessés dont 2 capitaines et 2 lieutenants. Je n'ai qu'à me louer, Monsieur le Général, de la conduite distinguée qu'ont tenue dans cette affaire tous les militaires du régiment que je commande ainsi que les trois compagnies du 76e qui étaient sous mes ordres et particulièrement MM. Clouard et Magne, chefs de bataillon, et les officiers des compagnies de grenadiers et voltigeurs. Je vous envoie ci-joint un état nominatif de ceux qui se sont spécialement distingués en vous priant de solliciter en leur faveur la bienveillance du gouvernement et l'obtention des récompenses que je demande pour eux.
Il vous suffit, Monsieur le Général, de connaître les positions avantageuses qu'occupait l'ennemi et les difficultés que le régiment a éprouvées dans cette affaire pour reconnaître combien l'audace et l'intrépidité qu'il a montrées rendent sa conduite honorable et distinguée.
Brun
».

"Les ponts (Ney parle ici des ponts sur lesquels reposait de distance en distance la digue servant de chaussée) étaient en partie détruits; 2 pièces de 12 enfilaient la chaussée et une batterie de 6 pièces la battait de flanc. Tous ces obstacles ont été surmontés avec une extrême audace. Les voltigeurs du 69e ont passé les ponts, sur les poutres, sous un feu très vif. 3 compagnies du 76e suivaient et les 2 pièces de 12 ont été enlevées à la baïonnette. L'affaire alors est devenue très chaude. L'ennemi a opposé une résistance opiniâtre; mais enfin, poussé de rue en rue à coups de baïonnette, il a été entièrement jeté hors de la ville... Le général Lestocq, furieux d'être chassé d'une position qu'il jugeait inattaquable, a réuni ses officiers et leur a fait jurer de reprendre la ville pendant la nuit. Et en effet depuis sept heures jusqu'à minuit, il a fait quatre attaques successives qui ont été vivement repoussées quoique l'ennemi y ait montré un courage tenant du désespoir.... Les 69e et 76e ont rivalisé de courage..." (cité par H. Bonnal).

Le Régiment a les honneurs du Bulletin officiel (9e Bulletin, daté de Golymin le 28 décembre 1806) :
« .... Les Prussiens occupaient Soldau avec 6.000 hommes d'infanterie et un millier d'hommes de cavalerie; ils comptaient, protégés par les marais et les obstacles qui environnent cette ville, être à l'abri de toute attaque. Tous ces obstacles ont été surmontés par les 69e et 76e. L'ennemi s'est défendu dans toutes les rues et a été repoussé partout à coups de baïonnette.
Le maréchal Ney se loue du général Von der Weidt, qui a été blessé. Il fait une mention particulière du colonel Brun, du 69e, qui s'est fait remarquer par sa bonne conduite
».

"A Soldaut, ils coupèrent le pont, mais à la faveur de la nuit, le 25 décembre, nos sapeurs le rétablirent ; la ville fut occupée par nous à 2 heures du matin ; le 69e et le 76e en furent maîtres sur tous les points sans qu'il fût nécessaire de donner un coup de baïonnette, mais bien après une fusillade soutenue, qui valut au colonel Brun des compliments mérités de la part de l'Empereur, qui avait envoyé là un général sans énergie, lequel faillit faire manquer l'expédition ; elle ne réussit que parce que le colonel prit tout sous sa responsabilité. Nous étions seulement 5000 combattants sans artillerie pour en poursuivre 14.000 ; nous entrions de plus en plus dans la vieille Prusse qui est enclavée dans la Pologne" ("Mémoires du Petit-Louis", Louis Sabon, Chef de musique au 69e).

Le 26, la Brigade bat encore les Prussiens à Dzialdow, et les rejette sur Niedenburg.

Vers 2 heures du matin, l'ennemi se retire sur Niedenburg, en décrivant un grand cercle autour de Soldau.

"C'est à ce moment que plusieurs de nos meilleurs musiciens gagistes quittèrent spontanément le régiment pour aller s'engager dans l'armée d'Italie, qui occupait un meilleur pays que la Pologne. Trois d'entr'eux laissèrent à la grande halte leurs instruments sur la grosse caisse ; l'embarras du maître de musique fut grand dans cette circonstance, surtout pour le remplacement de celui qui tenait l'emploi de clarinette en fa, qui a tout le chant à soutenir. Moi je n'étais encore que cymbalier; on me remit cette clarinette à porter, persuadé qu'on était que ces musiciens nous reviendraient, qu'ils s'étaient oubliés dans une auberge.
Il n'en fut rien ; mais moi je m'amusais dans chaque logement à jouer de cette clarinette qui me plaisait beaucoup ; un musicien de notre régiment, m`ayant entendu jouer par coeur tous les airs du répertoire, dit au chef de musique que je pouvais remplacer Olivier, celui qui était parti, gagiste à 90 fr. par mois. Effectivement, je pouvais tenir cet emploi ; j'avais un son remarquable que je ne tenais pas de l'étude, mais qui m'était naturel, ayant une organisation précoce et particulière pour cet instrument ; il me fut donc prescrit de remplacer le manquant, et à dater de ce moment, le jour que nous entrâmes à Posen, je jouai cette petite clarinette, au grand étonnement des musiciens, de ceux surtout qui détestaient les Genevois. Les gagistes qui avaient été en garnison à Genève, ne pouvaient pardonner à ceux de Genève d'avoir fait brûler Michel Servet ; ils m'appelaient pour ça le «petit brûleur de médecin» ; moi, pauvre ignorant, à cet âge où les enfants vont encore à 1'école, je ne connaissais rien de l'histoire de mon pays, et je répondais à ceux qui m'attaquaient tare pour bare ; ce ne fut que lorsque notre 1er basson, nommé Stéphens, m'apporta le Dictionnaire abrégé de Baillé, ouvert à la page 345, que je lus ce qui suit, et que j'appris à connaître l'histoire du malheureux Servet ; je lus : «Le 28 octobre, cet infortuné médecin fut condamné à être brûlé tout vif ! » je m'aperçus alors que je n'étais qu'un petit ânichon ; plus tard, je me vengeai de tous les mots désagréables qu'ils débitaient sur mes compatriotes, et entr'autres de celui-ci : Genevois, quand je te vois, rien je ne vois ; je répondis un jour à l'un d'eux : «Je vous ferai voir quelque chose, moi que vous traitez si mal.»
Stéphens me disait encore : Genevois, quand je te vois, je ne vois que vanité et égoïsme devant moi. Je lui répondais alors : « Mais quand je vais à la maraude je partage avec vous poules, pommes, etc.». «Oui, c'est vrai, me répondait-il, mais tu n'es pas Genevois pur sang, ta mère est Marseillaise, je connais mieux que toi tes compatriotes, j'ai été très bien reçu à la loge des F. M. de l'Union des Coeurs et de l'Amitié, et dans plusieurs cercles ; j'ai aussi donné plusieurs concerts à Genève. Mais les dames et les demoiselles y sont trop peu naturelles, la puderie, les préjugés les rendent détestables ; l'instruction y est remarquable, mais pour une république, l'éducation n'y est pas supportable ; on y parle beaucoup d'égalité, je n'ai pourtant, de ma vie, vu pays où elle se pratique si peu. Il y a, d'après M. Galiffe, une douzaine de noms nobles et qui le sont réellement, mais toute cette quantité de dames et de demoiselles qui veulent faire croire qu'elles sortent de la cuisse de Jupiter, parce qu'elles ont de l'argent, de la morgue, et qu'elles dédaignent sans raison aucune votre salut, à vous artistes, je te prie de croire qu'elles n'en sortent nullement, et que ce ne sont que des filles de marchands et enfants de la balle, voilà tout. N'allez pas croire pour tout cela que je méprise cette classe-là, bien au contraire, je les estime hautement, mais je méprise le chemin suivi par elles qui, loin de faire oublier d'où elles sont parties, le rappelle davantage. La véritable noblesse est libre, douce, familière, populaire ; elle se laisse toucher, aborder, et de cette manière, loin de perdre, elle ne peut que gagner à être vue de près, car son caractère noble et facile inspire le respect et la confiance, et nous apercevons mieux qu'elle a de la supériorité, sans pour cela être obligés de nous faire petits. La fausse noblesse, ou, pour trancher le mot, la roture, au contraire, est farouche, inaccessible, et par ses grands airs elle prétend se donner ce qui lui manque, mais elle ne réussit qu'à en imposer aux sots.»
Ce n'était pas avec moi que Stéphens tenait ce langage, celui-ci était un érudit personnage qui s'escrimait à qui mieux mieux sur notre compte avec notre première flûte solo, nommé Olivier ; pour moi, j'étais peu et même pas du tout capable de prendre fait et cause dans ces conversations, aussi me taisai-je, ce qui était le plus sage. Dans ce temps, les musiciens gagistes avaient presque tous reçu une bonne éducation, la musique avait pour eux un charme qu'elle n'a plus de nos jours, c'était alors de l'art, aujourd'hui ce n'est que du métier, la vénalité envahissant tout.
M. Stephens avait été reçu chez Mme de Staël, ce qui ne l'empêchait pas de critiquer Mme Necker, sur le bannissement de la musique dans son livre de l'Education pour les demoiselles, où elle dit que la musique développe les passions. «Oui, disait Stephens, c'est pour cela qu'à Genève les demoiselles se marient sans amour, indifféremment avec un bossu, pourvu qu'il soit riche, ou n'importe avec quel cousin imbécile ou pas beau, s'il jouit d'une grande fortune ; une seule passion, celle de l'argent, les aveugle à ce point-là. Qu'en dites-vous, mon cher M. Olivier ?» Celui-ci, qui était cupide et d'une vénalité excessive, était l'opposé de son interlocuteur; c'était chaque jour de semblables discussions sur nos pauvres et nos riches Genevois. Stéphens disait : « Un de ces quatre matins, ceux-ci auront à subir une révolution, le peuple en aura raison tôt ou tard ; l'aristocratie républicaine est de dix mille points plus arrogante que celle des Etats absolus ; cela doit être : plus l'on est minime dans le monde, plus on cherche à paraître.» Toutes ces conversations m'éclairaient, et je trouvais une grande différence entre nos musiciens gagistes et les sapeurs, qui n'ont de l'esprit que dans leur barbe, et les tambours-majors et tambours-maîtres que dans leur canne ; toutefois, on aurait certainement pu enfermer quelques-uns de nos musiciens avec leur instrument, une fois le solo terminé, sans que la conversation en eût souffert, elle y aurait même gagné. Mais les deux champions que j'ai nommés avaient des moyens naturels, de la mémoire, et comme ils avaient beaucoup vu, lu et entendu, c'étaient des encyclopédies portatives ; j'aimais à me trouver et à loger avec eux, malgré l'antipathie qu'ils professaient à l'égard des Genevois.
Cependant ils rendaient toute justice à mes concitoyens pour beaucoup de choses; entr'autres ils convenaient que c'étaient les premiers comptables de l'époque, les premiers horlogers du monde ; s'ils ne sont pas généreux, ils savent devenir riches, et malgré leur adoration pour l'or et l'argent, ils n'ont jamais fait la traite des nègres comme les Anglais. Olivier ajoutait qu'on ne savait pas tout.
Tous deux admiraient Jean-Jacques Rousseau, et un jour que nous étions logés chez un curé, en Pologne, qui ne savait pas un mot de français, ils se mirent à parler latin avec lui, et lui firent comprendre que j'étais Genevois. Ils furent étonnés alors de voir ce brave homme m'examiner de la tête aux pieds en me disant : «Oh ! que je suis heureux de voir un compatriote du grand Rousseau, le citoyen de Genève, de l'homme immortel ; » il faisait un signe de croix chaque fois qu'il prononçait son nom, et quoique je fusse de la ville de Calvin, il me serrait les mains de joie et de bonheur; la tolérance ne pouvait pas s'oublier devant une si franche admiration ; je pris part au souper, sur la prière du curé, ce qui vexa un peu les deux gagistes qui furent pourtant très polis, et qui s'exécutèrent de bonne grâce.
Le lendemain, sur la grande route, la conversation roulait sur le bon curé et Jean-Jacques Rousseau, le grand citoyen de Genève, lorsque, tout à coup, le général Marcognier arrive à la tête de la brigade et commande au colonel Brun de faire charger les armes. Depuis le grand matin nous avions fait route presque côte à côte avec une division d'infanterie prussienne, et une brigade de hulans prussiens. Justement, j'avais pris un superbe cheval dans une ferme, lequel était tout harnaché, sauf la bride, mais j'avais toujours avec moi un filet-bride, et comme je savais par routine monter à cheval comme un Polonais, je chargeai avec nos dragons. La division d'infanterie mit bas les armes, après avoir tiré une vingtaine de coups de feu pour simuler une résistance, et pour avoir l'air de ne s'être pas rendus sans défense ; les hulans firent mine de vouloir dégager, mais ce n'était qu'une comédie, ils se sauvèrent. Le général Roguet me confia la garde des prisonniers à moi seul, ils étaient bien au nombre de 1500 au moins. Je me conduisis en cette circonstance bien comme bravoure, mais je dois regretter d'avoir forcé deux officiers prussiens à me donner leurs écharpes, insigne de leur grade ; toutefois, ce n'étaient que des blancs-becs, mais il en était de même de moi, puisque je n'avais pas mes seize ans révolus. Comme ils ne firent qu'une faible résistance, cela m'enhardit à demander à l'un d'eux sa capote verte à grand colet qui me faisait envie ; il fut tellement indigné de cette demande de ma part, qu'apercevant au loin un officier de dragons français, il courut auprès de lui et lui conta en très bon français la conduite infâme que j'avais tenue à son égard ; aussitôt l'officier tira sa grande latte et me courra sus ; heureusement pour moi, j'avais un excellent coursier, grâces aux jambes duquel je rejoignis mon 69e, qui avait pu voir la conduite du petit Genevois. Je ne fis aucun embarras ; c'est ignoble, brave sans blague aucune, voilà l'esprit qui régnait alors et dont j'avais ma part. Je vendis mes deux écharpes à un Juif pour 16 francs, elles en valaient au moins 60, mais je n'aurais pu m'en défaire à ce prix, ce dont j'aurais été très heureux pourtant ; j'avais une si grande honte de ma conduite cupide deux jours après, que si elles avaient été encore en ma possession, j'aurais préféré jeter ces écharpes plutôt que de les vendre. Si ces Mémoires devaient tomber entre les mains de ces deux officiers ou de leurs parents, je les prierais de me pardonner pour ma coupable action envers eux ; j'ai pour excuse que j'étais sans pain et sans argent, et encore si jeune !

L'armée prussienne avait cessé d'exister dès ce jour ; l'armée russe, au contraire, se montrait à nous au nombre de 100.000 hommes. La Prusse fut frappée d'une contribution de 160 millions. L'heure de la grande guerre venait de sonner, j'allais voir les Russes de près" ("Mémoires du Petit-Louis", Louis Sabon, Chef de musique au 69e).

Le 28 à 7 heures du soir, Ney adresse au Major général, depuis Soldau, un rapport dans le but de lui faire connaître ses dispositions pour la journée du 29 décembre : le Général Colbert, avec les 3e Hussards et 10e Chasseurs, 4 Compagnies de Voltigeurs des 69e et 76e, et 1 Compagnie d'artillerie légère, ira de Neidenburg sur Willenberg; il sera suivi de la Brigade Marcognet. Le Général Marchand enverra, de très bonne heure, sa lère Brigade de Mlawa sur Willenberg,
par Janow, tandis que sa 2e Brigade se portera de Soldau à Neidenburg (H. Bonnal : "La vie militaire du Maréchal Ney", t.2).

Les 28 et 29 décembre, la Brigade Von der Weidt, précédée par les Grenadiers et Voltigeurs, marche sur Neidenburg et Willenberg, suivie du reste du 6e Corps.

Le 30 décembre, l'armée prit ses cantonnements d'hiver; la droite à Wittemberg, la gauche dans la direction de Zebwabno; le corps Ney sur la haute Ukra jusqu'à Osterode, ayant Bernadotte à sa gauche sur la Passarge.

Le Maréchal Ney, encore à Neidenburg, fait part de son projet à l'Empereur, le 31 décembre 1806, dans un rapport au major général, dont nous donnons l'extrait suivant :
«Demain, 1er janvier 1807, la Brigade du général Marcognet (69e et 76e) quittera, à Ortelsburg, la grande route de Koenisberg pour se diriger sur Passenheim et appuyer à la droite de celle du général Labassée (27e et 59e) qui occupera, ce même jour, l'intervalle de terrain de Hohenstein à Passenheim ...» (H. Bonnal : "La vie militaire du Maréchal Ney", t.2).

Ney continue à s'avancer sur Koenigsberg; aussi le 69e ne jouit pas longtemps d'un repos pourtant bien gagné. Le 1er janvier, formant l'arrière-garde derrière la Brigade de cavalerie Colbert, il se remet en marche sous les ordres du Général Marcognet, commandant provisoirement la 2e Brigade, sur Ortelsburg et Passenheim. Le même jour, ordre est expédié, de Pultusk, au Maréchal Ney, de prendre ses cantonnements à Neidenburg, de couvrir Thorn et de se concerter pour le reste avec le Maréchal Bernadotte.

Situation du 6e Corps - janvier 1807
Commandant : Ney
Division Marchand
Brigade Roguet
69e de Ligne (Brun Jean), 2 Bataillons : 46 Officiers et 1575 hommes

Source : Quintin - Eylau (Livrets de situations de la Grande Armée conservés au SHD, Département Terre, sous la cote C2-617)

Le 6, Ney reçoit l'ordre de s'arrêter et de couvrir Thorn. Le 69e est cantonné à Ortelsburg. Ses Compagnies d'élite entrèrent dans la composition de deux des six Bataillons créés par Ney pour assurer le service d'avant-postes du 6e corps.

Le 14 janvier, le Maréchal Ney fait partir de Bartenstein pour Varsovie le Colonel Jomini, son premier Aide de camp, porteur d'un rapport qu'il doit remettre au Major général. Jomini atteint le grand quartier général de Varsovie, le 18 janvier (distance de 250 kilomètres parcourue à raison de 60 kilomètres par jour) : «... Le général Marcognet continuera d'occuper Passenheim et Bischoffsburg avec les 69e et 76e de ligne ...» (H. Bonnal : "La vie militaire du Maréchal Ney", t.2).

Le Maréchal a poussé à 70 kilomètres plus au nord que les instructions de l'Empereur le lui prescrivaient. Celles-ci sont réitérées. Le Corps est d'ailleurs harassé par quinze jours d'escarmouches constantes.

Le mouvement de retraite commence le 18. Le premier Bataillon du Régiment recule à Bredinken, le second à Bischofsburg. Le 19 janvier, les Fusiliers Duhaul, Thiébault et Kingle sont tués à Sorguitten. Le lendemain, c'est au tour du Fusilier Félix, toujours à Sorguitten. Le 21, les deux Bataillons réunis refluent sur Passenheim; le 22 sur Neidenburg.

Le 22 janvier, à 6 heures du soir, le Maréchal Ney expédie depuis Allestein son rapport au Major général : «... Le 69e et le 76e et les quatre régiments de dragons du général Grouchy se repliaient, le 20 et le 21, de Bischoffsburg sur Passenheim; cette colonne arrivera aujourd'hui à Neidenburg ...» (H. Bonnal : "La vie militaire du Maréchal Ney", t.2).

Cependant, la pointe hardie du 6e Corps vers le nord a suggéré à Beningsen l'idée de prendre une offensive vigoureuse contre la gauche française, en masquant la droite par deux divisions. Il s'est retiré de Tyhoczin sur Rhem et de là s'est porté sur Heilsberg et Mohrungen, où il rencontre, le 25 janvier, le corps de Bernadotte.

Cette offensive inopinée des Russes contre 1'armée de la basse Vistule (Bernadotte) oblige l'Empereur à réagir. Aussitôt, Napoléon quitte ses quartiers d'hiver, dirige les 3e, 4e, 6e et 7e Corps dans le flanc gauche des Russes pour tomber ensuite sur leurs derrières et les jeter à la mer. Ney, sans soutenir Bernadotte, qui doit reculer, sert de rideau au rassemblement du gros.

L'Empereur, espérant attaquer les Russes en flanc et à revers, accourt avec ses troupes de la haute Vistule sur la haute Alle. Tandis que Napoléon pousse les Russes vers Eylau, Ney est détaché sur Lubstadt pour essayer de couper Lestocq qui, de Freystadt, cherche à se réunir à Benningsen par Mohrungen.

Le 31 janvier, le Corps de Ney en entier se porte en avant de Neidenburg sur Hohenstein; le 1er février, sur Allenstein; le 4, sur Schlitt. Mais Beningsen, instruit à temps, bat en retraite entre la Passarge et l'Alle.

La Grande Armée se jette à sa poursuite, Ney est spécialement chargé, en longeant la Passarge, de séparer le corps prussien de Lestocq du gros adverse.

- Combat de Deppen

Le 5 février, Ney culbute Lestocq à Deppen, et le repoussait jusqu'à Lubstadt (Liebstadt), sans, toutefois parvenir à le couper. Lestocq parvient à gagner la route de Mehlsack. Le Fourrier Charrigant, et les Voltigeurs Mirus et Transon sont tuès le 5 février 1807 près de Deppen.

"J'eus alors une seconde occasion de parler à l'Empereur, pendant un séjour que nous fîmes, nous autres musiciens, dans une mauvaise bicoque nommée Walterdorf. Nous étions occupés à faire cuire des pommes de terre, lorsqu'un aide de camp vint à nous commander d'évacuer immédiatement l'emplacement que nous occupions; nous lui fîmes observer qu'aussitôt les pommes de terre cuites, nous nous en irions, mais il nous dit que c'était le logement de l'Empereur ; il me désigna avec un autre jeune musicien pour rester à les faire cuire. Napoléon entra sur ces entrefaites, et me demanda, à moi le petit Louis, avec sa basse voix : «Qu'as-tu là ? — Sire, des pommes de terre, à votre service.» Il en sortit une, mais elle n'était pas encore cuite; nous dûmes les laisser. Je m'en consolai, j'avais vu l'Empereur et il m'avait parlé, et quoique mon estomac fût vide, j'étais satisfait et j'avais la tête montée au point que j'aurais supporté bien davantage encore.
Cette nuit de Waltersdorf fut affreuse pour toute l'armée, à cause du froid, et par le manque de pain et d'eau; l'Empereur la passa dans l'emplacement que nous lui cédâmes, ses équipages n'étant pas encore arrivés. Pendant cette même nuit il tomba quatre pieds de neige, et l'armée russe qui se trouvait devant nous, profita de cette circonstance pour décamper. La garde impériale se mit alors à sa poursuite, et il y eut entre elle et l`arrière-garde ennemie, une série de combats des plus meurtriers.
Je me rappelle encore comme si c'était hier, le triste spectacle que présentait la route que les deux corps se disputèrent ; elle était couverte de cadavres qui, pour la plupart, avaient déjà été dépouillés par les paysans, et la route en était tellement couverte, que nous étions obligés, tant par la difficulté de marcher à cause de la neige, que par la quantité considérable d'hommes tués,
de poser nos pieds quelquefois sur ces cadavres. J'en ai vu un qui avait été tellement foulé, que les os de sa poitrine étaient en grande partie cassés, ensorte que celui qui posait son pied sur ce corps perdait son équilibre, parce qu'il ne présentait pas de résistance ; eh bien cela prêtait à rire à se tenir les côtes aux Français. C'est cet esprit qui fait la force ; et ce spectacle n'était pas restreint, il s'étendait sur un espace de plus de trois quarts d'heure, et il y avait là couchés pêle-mêle Français et Russes. Nous vîmes un soldat de cette nation assis sur la neige, il avait la jambe cassée, il ne se plaignait aucunement ; derrière lui, à une trentaine de pas, quelques-uns de nos soldats avaient tué un boeuf pour en avoir la fressure ; (en guerre les Français gaspillent énormément : ils tueront un boeuf pour en avoir la cervelle, et avec une poêle et des oignons, voilà un déjeuner improvisé dans l'instant) ; notre Russe s'était traîné jusque vers lui, et avec ses ongles avait dépecé et ensuite mangé outre la graisse qui se trouve entre les côtes ; j'ai vu cet homme de mes yeux, après 48 heures il était encore vivant ; l'armée l'avait nommé le «Russe au boeuf».
Manquant de vivres, nous étions toujours en maraude ; le jour du combat dont je viens de parler, nous fûmes assez heureux pour trouver assez forte la glace d'une rivière qui se trouvait sur notre route, ce qui nous permit d'entrer dans une île qui aurait été épargnée sans le gel intense qui nous en donna la clef. Là, nous remplîmes deux traîneaux de moutons, oies et jambons, en même temps que des pommes de terre, puis nous nous dirigeâmes sur un grand village que nous avions aperçu. Par un bonheur des plus complets nous y vîmes entrer en même temps que nous notre brave 69e ; l'adjudant-major nous désigna une maison pour nous, musiciens, et pour les sapeurs, mais la fatalité, jalouse de nous avoir favorisé, y envoya au même instant une compagnie qui fit, par l'ordre de son capitaine, main basse sur toute notre maraude. Nous venions de nous entendre, et tout le monde mettait la main à l'oeuvre pour faire un souper de Gargantua, quand l'ordre arrive de partir à l'instant ; le canon grondait, il était 7 heures du soir, 7 février 1807 ; un guide nous conduisait par un chemin où il y avait un demi pied de neige ; nous laissâmes là les moutons et les pommes de terre, et l'on partagea les jambons. Je montai un petit cheval polonais qu'on nomme Kjoniak dans le pays ; j'avais eu pour ma part deux oies, mais on m'en vola une en route ; mes collègues de la musique avaient tous pris la poudre d'escampette, et à mon tour j'avisai un village pour y faire rôtir mon oie. Il était alors minuit, je me dirigeai sur une petite maison, au-devant de laquelle il y avait un restant ele feu allumé, entretenu par le vent ; j'en amoncelai les tisons, et aussitôt il flambait. Je vis alors un spectacle terrible : c'était celui de la maison au seuil de laquelle mon feu brûlait qui était encombré de morts, mais comme j'étais habitué à voir toutes sortes de scènes pareilles, je n'en tins compte, et pour entretenir mon feu j'entrai dans l'intérieur de la maison, où je dus renverser un banc sur lequel se trouvaient deux Russes morts, pour me procurer du combustible. J'établis ensuite mon quartier général devant le foyer, et je suspendis mon oie par une ficelle que j'attachai à une espèce de long bâton que je fixai en terre. Je dus encore aller chercher du bois dans la maison, et je revis encore tous les morts qu'elle contenait ; ils étaient à peu près une soixantaine, tous Russes sans exception. Je retrouvai du combustible, et par ce moyen j'amenai à point la cuisson de mon oie, puis je me mis ensuite à la dévorer comme un loup affamé.
J'étais ainsi en vue de l'armée, et je pouvais apercevoir les Russes, qui tiraient un coup de canon toutes les dix minutes chaque fois que la lumière de la pièce éclairait alentours. Ils cherchaient une issue pour battre en retraite; le but de Napoléon était de les faire prisonniers, aussi avait-il donné l'ordre de tout recevoir de l'ennemi, de ne rien rendre, et son armée était là, immobile, au nombre de 100.000 hommes, y compris mon 69e, à vingt-cinq pas de moi seulement, et pas un seul de ces hommes ne vint se chauffer à mon feu, ni me demander la moitié de mon repas. C'était merveilleux de voir, à la lueur des coups de canons isolés tirés par les Russes, reluire les innombrables baïonnettes de nos soldats, les cuirasses et les casques de nos troupes à cheval ; il régnait en même temps un silence que rien n'interrompait que le grondement isolé d'un pièce de canon. Vraiment c'est magique qu'un seul homme puisse exercer une discipline aussi absolue, aussi complète que celle dont j'eus une idée dans cette nuit. L'Empereur seul avec son état-major diminué par la mitraille, allait au petit pas, parlant bas de crainte de faire manquer l'opération.
Heureusement pour eux, les Russes réussirent à trouver un débouché sur Koenigsberg, seconde capitale de la vieille Prusse, après la nuit la plus noire qui se pût faire ; ils ne réussirent dans leur dessein que le matin du 8 février 180
7, à 3 heures" ("Mémoires du Petit-Louis", Louis Sabon, Chef de musique au 69e).

 

- Bataille d'Eylau

Ney le suit à courte distance, lui faisant subir des pertes énormes, et, le 8 février, dans l'après-midi, Lestocq arrive au village d'Althoff, dans le voisinage d'Eylau, à la gauche du champ de bataille. Ney le talonne.

A 6 heures du soir, depuis Althof, Ney écrit au Major général : «... La 2e brigade de cette division (69e et 76e, général Marcognet) reste en avant d'Althof ...» (H. Bonnal : "La vie militaire du Maréchal Ney", t.2).

Beningsen a établi son armée sur la ligne Schloditten-Serpallen. Napoléon est venu l'y attaquer, projetant de tourner la gauche russe, grâce à l'intervention de Davout, qui, à 4 heures du soir, est parvenu à Schmoditten, sur les derrières de la droite ennemie.

C'est à ce moment que Lestocq, retraitant devant Ney, rencontre le 3e Corps, le bouscule de Schmoditten sur Klein-Sausgarten.

Ney, qui, le matin, était encore sur la route de Kreutzburg vers Orchen et a été retardé par quelques engagements de flanc-gardes et par la neige tombant à flocons épais, apparait à Schmoditten.

Un 2e rapport, en date du 9, sans doute écrit par le Chef d'Etat-major de Ney, le Général Dutaillis, raconte : «... Le 6e corps, aux ordres du maréchal Ney, se dirigeait sur Kreuzburg lorsqu'il rencontra, en avant de Pompicken, un corps prussien qui parut vouloir faire résistance.
Les dispositions de Monsieur le Maréchal lui firent abandonner ce projet. Il effectua sa retraite, par Leissen, Graventien, cherchant à brûler le pont sur le ruisseau qui passe près de Drangsitten, traversa Althof, y laissant quelques fantassins qui se cachèrent dans les maisons, de sorte que le maréchal, se portant sur ce village avec son état-major et n'étant précédé que de quelques tirailleurs (éclaireurs) de son escorte, fut assailli d'une grêle de balles qui interrompirent quelques instants sa marche. A l'arrivée d'une pièce de canon, l'ennemi évacua de suite (le village) et fit sa retraite sur Schloditten.
Le 6e léger et le 39e de ligne (1re brigade de la 1re division) traversant rapidement le village (d'Althof) purent prendre position en avant de Schloditten, entre ce village et la route de Koenigsberg, le 6e à la droite du 39e, le 1er bataillon du 6e et le 2e du 39e formant des crochets (défensifs), l'un face à Eylau, l'autre, à Schloditten.
Les autres troupes furent disposées de la manière suivante :
La 2e brigade (69e et 76e) de la 1re division, en arrière de Schloditten, en partie couverte par la cavalerie du général Lasalle, placée à la gauche du village et à quelque distance.
Les 50e et 59e (2e brigade de la 2e division) en arrière de la 2e brigade de la 1re division, le premier ayant la gauche appuyée à un bois, et ses deux bataillons étant de part et d'autre du chemin de Hoff à Schloditten. Les 25e léger et 27e de ligne (1re brigade de la 2e division) ainsi que les dragons, en réserve derrière Althof avec quelques piquets de cavalerie en observation à Graventien et Drangsitten.
Cette position fut prise à la tombée de la nuit. On tira plusieurs coups de canon dans la direction d'Eylau, ignorant si l'ennemi l'occupait encore, et dans celle de Anklappen et de Kuschitten ...
» (H. Bonnal : "La vie militaire du Maréchal Ney", t.2).

Devant cette menace pour ses communications, le Maréchal russe ordonne la retraite. L'arrière-garde veut s'installer à Schmoditten pour permettre l'écoulement de l'artillerie. Six Bataillons de Grenadiers tentent d'y pénétrer; mais les 6e Léger et 69e tiennent le village et les accueillent par des feux à bout portant, puis les poursuivent à la baïonnette.

C'est donc le 6e Corps qui livre le dernier combat. A 10 heures du soir, le feu cesse; les Prussiens se retirent sur Friedland, les Russes sur Koenigsberg; les Français, harassés, bivouaquent sur le terrain par un temps épouvantable.

"Lestocq, débouchant à Althof, à l'extrême gauche de l'armée française, défila le long du bois qui est à gauche d'Althof, à Schmoditten. Les grenadiers prussiens, qui formaient la tête de colonne, aperçurent les Russes se retirant vers Koenigsberg, et coururent pour les soutenir.
L'arrière-garde ennemie voulut s'arrêter et prendre position au village de Schmoditten, pour que les blessés et l'artillerie eussent le temps de filer; mais ce village était déjà occupé par l'avant-garde de Ney. Six bataillons de grenadiers russes voulurent y entrer, mais le 6e d'infanterie légère et le 69e de ligne les reçurent par une décharge à bout portant, à la suite de laquelle ils croisèrent la baïonnette et les culbutèrent. L'arrière-garde ennemie continua alors sa retraite en désordre
".

«... Trois colonnes russes, profitant de la nuit, vinrent attaquer le 39e et le 6e léger; celle de gauche, principalement, réitéra plusieurs fois ses attaques, sans succès, sur le 6e léger, qui ne répondit à la dernière qu'à bout portant. La contenance ferme de ces régiments fit abandonner à l'ennemi le projet d'une nouvelle attaque. Les Russes se retirèrent en désordre, laissant un grand nombre de tués et de blessés sur le champ de bataille ...» (2e rapport; H. Bonnal : "La vie militaire du Maréchal Ney", t.2).

"Pour qui n'a pas assisté à la bataille d'Eylau, il est impossible de se faire une idée de la bravoure des Français et de la fermeté des Russes ; aussi Napoléon disait-il, en parlant de ces derniers : Que quand ils sont tués il faut encore les pousser pour les faire tomber, leur discipline leur défend de quitter les rangs vivants ou morts ; métaphore des plus applicables à ces soldats. J'avais déjà vu plusieurs champs de batailles, mais celui d'Eylau que j'allai voir en compagnie de tous les curieux de l'armée fit sur moi un effet plus grand qu'à l'ordinaire, c'était indescriptible. J'avais seize ans à peine, j'étais donc susceptible, plus que d'autres, d'éprouver à la vue d'un pareil massacre une impression profonde, qui fit que j'en perdis le besoin de boire et de manger, et que je ne sentis plus la fatigue que j'éprouvais. Au bout de peu de temps je repris mon insouciance ordinaire, et je revis tout en beau comme par le passé, quoique j'eusse sous les yeux un tableau hideux, dégoûtant, monstrueux ; il neigeait avec cela, puis il dégelait. On voyait là couchés plus de soixante bataillons carrés qui avaient été hâchés par la mitraille et aussi par des charges de la grosse cavalerie des Russes ; chacun était mort à son poste, depuis le soldat jusqu'aux serre-files, sergents-majors et officiers. La plupart des curieux reconnaissaient dans les morts des «pays», des enfants de son village, des amis de collège ; tout cela faisait les frais de la conversation du jour, à la manière française, avec force réflexions, souvent plaisantes et spirituelles, mais peu consolantes, vu qu'il s'en fallait de beaucoup que tout soit terminé.
Le village de Serpallen, celui de Sausgarten, où je fis cuire et où je mangeai mon oie, Eylau, qui est le plus grand de ces trois villages, et le cimetière de ce dernier, étaient encombrés de morts, et avaient offert aux Russes des points où ils firent une résistance héroïque. Je vis en cette occasion un grenadier français, de la garde impériale, qui tenait un Russe (aussi de la garde) au collet, tandis que celui-ci tenait le Français par son toupet ; dans cette position respective le Français avait passé sa baïonnette au travers du corps de son ennemi, et celui-ci, de son côté, lui en faisait autant ; dans cet épanchement militaire réciproque, tous deux avaient donné et reçu la mort. Un acharnement sans exemple avait présidé à cette boucherie, qu'on est convenu d'appeler la bataille des 20.000 morts; seize généraux français y furent tués, c'est la plus sanglante qui ait eu lieu sous l'Empire.

Le maréchal Ney n'ayant pas perdu beaucoup de monde dans son 6e corps, fut chargé de la retraite ; elle commença à midi pour le 69e, qui était tout à fait de l'arrière-garde ; les Russes nous laissèrent tranquilles. Tous les caissons dépourvus de gargousses et de boulets furent abandonnés, faute de chevaux ; on dut laisser aussi les malheureux blessés qui ne purent être placés dans les voitures disponibles ; parmi celles qu'on ne put emmener se trouvait une voiture à deux places, qui servait la nuit de dormeuse à l'Empereur ; les soldats qui la connaissaient trouvaient toutes sortes de prétextes pour s'en approcher et l'examiner. Une compagnie du génie fut chargée de réunir toutes les voitures et tous les véhicules que nous laissions dernière nous chargés des blessés qui l'étaient le plus grièvement. On ne sait si c'était dans l'intention de barrer la route que ce rassemblement fut ordonné, ce qui ne semble pas probable puisque la retraite pouvait s'effectuer sur une ligne présentant au moins une lieue de largeur ; toutefois est-il que nous fûmes bien surpris et stupéfaits d'entendre une détonation formidable, ressemblant à plusieurs coups de tonnerre ; c'étaient les blessés qui sautaient avec le matériel abandonné, mais Dieu seul, l'Empereur et le capitaine du génie surent si cet événement arriva par accident ou par préméditation.
Pendant cette retraite nous finîmes de ravager le pays que nous avions déjà parcouru avant la bataille ; l'eau des étangs ne pouvait nous servir pour faire la soupe, car elle était verte, nauséabonde et infecte, à cause des cadavres des Russes que nous y avions jetés ; nous devions donc la remplacer par la neige fondue
" ("Mémoires du Petit-Louis", Louis Sabon, Chef de musique au 69e).

D. et B. Quintin notent au total pour le Régiment 2 hommes mortellement blessés.

Tard dans la soirée, Ney rédige ses ordres pour le lendemain : les 69e et 76e doivent être à Althof (H. Bonnal).

Le lendemain, Murat, soutenu par Ney, poursuit les Russes jusqu'à Koenigsberg. Ney s'arrête sur les bords de la Frisching, en couverture du gros de l'armée installé à Eylau.

Le 10 février 1807, le Sous lieutenant Berret est tué près de Soldau. Le même jour, le Colonel Fririon prend le commandement du 69e de Ligne (accès à la biographie du Colonel Fririon sur Wikipédia).

FRIRION (Joseph-François, Baron)

Né à Pont-à-Mousson (Meurthe) le 12 septembre 1771. Volontaire au 48e, 1er février 1791. Sous-lieutenant (par le pouvoir exécutif), 15 septembre 1791. Lieutenant à la 62e Demi-brigade, 13 mai 1792. Capitaine de Grenadiers, 3 nivôse an III. Adjoint à l'Etat-major général de l'armée du Rhin, 15 germinal an VIII. Chef de Bataillon (sur le champ de bataille), 15 floréal an VIII. Chef de Bataillon à la 38e, 12 vendémiaire an IX. Major au 39e, 30 frimaire an XII. Colonel du 69e, 10 février 1807. Général de Brigade, 22 juin 1811. Mis à la retraite par Louis XVIII. Rappelé à l'activité en 1830. Mort en 1849.
Campagnes : Armée du Rhin (siège de Mayence),1792 et 1793. En Vendée, an II. Armée du Rhin (siège de Kehl), ans III, IV, V, VI. Armée d'Italie, ans VII et VIII. Armée d'Allemagne, ans VIII et IX. Armée de l'Ouest, ans XII et XIII. Prusse et Pologne, an XIV, 1806 et 1807. Espagne, Portugal, Pyrénées, 1808 et 1814. Défense de Strasbourg, 1815.
Blessures : Blessé par les Russes d'un biscaïen au flanc gauche, le 14 juin 1807, à Friedland. Blessé par les Anglais d'une balle à l'avant-bras gauche à la bataille de Fuentes d'Onoro, le 15 mai 1811.
Décorations : Chevalier de la Légion d'honneur, 5 germinal an XII. Officier de la Légion d'honneur, 18 février 1808. Baron de l'Empire, 19 mars 1808. Chevalier de l'ordre de Saint-Louis, 24 août 1814.

Le 11 février, le 69e de Ligne est mis par le Maréchal Ney à la disposition du Prince Murat, à la demande de celui-ci, pour aider à la prise de Wittenberg. Le 69e va s'établir, tout d'abord, en position de repli, au pont de Gross-Lauth.

Le 16 février, les Compagnies de Voltigeurs du Régiment sont à Gross-Lauth avec la Brigade du Général Guyot.

Le 17, Napoléon prend la résolution de rétrograder sur les bords de la Passarge en attendant le printemps. Ney doit former les avant-postes du dispositif sur l'Aile de Guttstadt à Allenstein.

"Après Eylau, l'armée cantonna sur la Passarge".

"Après quelques jours de marche nous avions atteint un pays plus épargné, les vivres alors furent distribués ; tout homme reçut son quart de pain. Nous étions tous sales, abîmés, sans souliers, et de plus couverts de vermine, mais malgré cela nous étions toujours gais et dispos, chantant et disant choses plaisantes" ("Mémoires du Petit-Louis", Louis Sabon, Chef de musique au 69e).

Les Compagnies d'élite du 3e Bataillon du 69e viennent de rejoindre la Garde avec le Corps de réserve Oudinot.

Le Régiment se reporte sur Preuss-Eylau, près du moulin à vent, ayant à dos les routes de Pompicken et de Landsberg. L'ennemi, qui s'est avancé jusqu'à Heilsberg, attaque sans cesse; 400 cavaliers qui, le 26, avant la nuit, se présentent pour la seconde fois devant le village de Scharnick, sont repoussés jusqu'à Wolfsdorf; une reconnaissance du 69e sur Petersdorf rencontre une troupe de 200 chevaux qui cherche à enlever les petits postes.

 

- Premier combat de Guttstadt

Le 26, une offensive partielle de Beningsen oblige Ney à abandonner Guttstadt.

- Combat d'Altkirch

Le 28, vers 3 heures de l'après-midi, une colonne de cavalerie forte de 1.000 à 1.200 chevaux débouche par Gronau sur Altkirch; le Général Marcognet dispose le Régiment de façon à faire croire qu'il a peu de monde.

L'ennemi exécute une charge furieuse : la trombe s'avance au grand galop; impassible, sans un coup de feu, le 69e attend de pied ferme. Elle est à 50 mètres, dans les Compagnies, rien ne bouge, le poitrail des chevaux est à 20 pas à peine du premier rang, un feu de salve déchire l'air; l'effet en est tellement meurtrier que l'ennemi rebrousse chemin laissant sur le terrain un grand nombre des siens.

Le Commandant Giraud écrit :
"Ottenstein le 2 mars 1807.
Nous avons franchi l'Oder le 1er décembre et nous voici en Pologne. Quel pays ! La misère y coudoie le luxe le plus opulent. A notre approche, le son d'une cloche se fait entendre; les habitants courent se terrer clans les bois. Le village dans lequel nous sommes aujourd'hui est d'une saleté repoussante.
Depuis plus de deux mois, nous faisons des marches forcées dans des chemins boueux, sur un terrain marécageux que les convois de l'artillerie et des bagages de l'armée, ont défoncé. La plus mauvaise nuit fut celle qui précéda le combat de Mohrungen. Un vent des plus violents nous fouettait le visage; une pluie mêlée de grêle tombait par paquets. Nous avons fait seize lieues cette nuit-là, accablés par la fatigue, la faim et le sommeil.
Le jour de la prise de Magdebourg, le capitaine Marion m'a présenté au général Pernetty, dont il est l'aide de camp. Il désirait voir aussi mon colonel; le temps et ses occupations l'en ont seuls empêché. Cette entrevue ne m'aurait pas été inutile; dans les circonstances présentes, elle aurait pu me valoir une proposition à l'avancement. On n'en donne pas beaucoup dans ce moment-ci.
Est-il bien nécessaire que je fasse l'historique des affaires que nous avons eues avec l'ennemi depuis notre passage de l'Oder ? Les gazettes ont dit mieux que je ne saurais le dire. Néanmoins voici ce qu'il faut retenir de la campagne de cette année. Dès le mois d'août 1806, la rupture avec la Prusse était inévitable : mais l'empereur ne reçut l'ultimatum de cette puissance que le 7 octobre. Le 25 décembre; notre brigade (69e et 76e) combattait à Soldau, centre de la position occupée, par le général autrichien Lestocq. Cette petite ville couverte par un marais impraticable que l'on traverse par une digue longue et étroite de sept à huit cents toises, était défendu par 14,000 ennemis. La ville fut occupée par nous, à trois heures du matin, et j'eus l'honneur de m'emparer d'un drapeau pris à l'ennemi, pendant la poursuite de ma compagnie.
La défaite de Lestocq a été complète. Les 69e et 76e se mirent à la poursuite des fuyards qui furent conduits l'épée dans les reins jusqu'à Mohrungen.
Le 6 février, mon régiment était à Liebstadt; le lendemain, il reprenait sa marche en se dirigeant sur Kreutzbourg à la poursuite des Prussiens, couchait le 7 à Landeberg et arrivait trop tard le 8, pour prendre part à la mémorable bataille d'Eylau. Le général Marchand ne put mettre en ligne que sa 1re brigade (6e léger et 39e de ligne) et seulement à la chute du jour.
Depuis que je fais la guerre, je n'ai pas encore vu d'affaire aussi chaude que celle du 8. Les Russes ont perdu environ 20,000 hommes, dont 15,000 restés sur le champ de bataille. Nos pertes ont été également très conséquentes. Sur un espace d'une lieue, le terrain était jonché de morts; la terre qui était couverte de neige avait changé sa couleur en rouge. Hélas ! si le sang de tant de braves versé pour une cause qui n'est pas la leur, pouvait inspirer aux souverains qui se font la guerre, le désir de faire la paix pour mettre fin à de si grandes calamités !
La poste est interceptée depuis quelques jours. J'en attribue la cause au mouvement rétrograde occasionné par la concentration de notre armée.
Le 20 du mois précédent, la grande armée a quitté les positions qu'elle occupait autour de Koenigsberg. Le manque de vivres qui s'y est fait sentir dans la région, en paraît être le seul motif.
On dit que nous allons prendre nos quartiers d'hiver sur les bords de la Vistule. Nous en avons tous un bien grand besoin; le 21 janvier dernier, je ne me suis déshabillé que pour changer de chemise. Je suis à bout de force. Si la guerre devait continuer ainsi longtemps encore, je demanderais ma mise à la retraite, je ne voudrais pas me retirer cependant, sans avoir l'aigle de la légion d'honneur
" (Carnet de campagne du Cdt Giraud).

- Deuxième combat de Guttstadt

Le 3 mars, l'Empereur ordonne au 6e Corps de reprendre Guttstadt; les Russes l'évacuent en abandonnant leurs magasins.

Le 4 mars au soir, Ney rend compte du combat qui s'est engagé dès le matin et une partie de la journée «... Voici les dispositions que j'ai prises ce matin pour me concentrer davantage et être en mesure de repousser toute agression, ...
Le 69, à Guttstadt ...
» (H. Bonnal : "La vie militaire du Maréchal Ney", t.2).

Le 5, le 69e y cantonne.

Le Commandant Giraud écrit :
"Schweidnitz, le 8 mars 1807.
On ne sait que croire de toutes les nouvelles qui se débitent ici. Les unes sont à la paix et disent que c'est pour cela que nous évacuons la Silésie; les autres sont à la guerre et assurent que le roi de Prusse, n'ayant pas voulu la paix, l'empereur de France cède à celui de l'Allemagne toute la Silésie et la Pologne qui sera gouvernée, ce dernier pays seulement, par l'archiduc Charles
" (Carnet de campagne du Cdt Giraud).

- Combat de Lingnau

Le 12, à Lingnau, près de Guttstadt, il est attaqué par deux Régiments de cavalerie russe. Sa conduite lui vaut une fois de plus une mention au bulletin :
« .... La Grande Armée est toujours dans ses cantonnements où elle prend du repos. De petits combats ont eu lieu souvent entre les avant-postes des deux armées. Deux régiments de cavalerie russes sont venus, le 12, inquiéter le 69e dans son cantonnement de Lingnau, en avant de Guttstadt. Un bataillon de ce régiment prit les armes, s'embusqua et tira à bout portant sur l'ennemi qui laissa 80 hommes sur la place» (18e bulletin, Osterode, 14 mars 1807).

Ce jour là, le Capitaine Dartigues est blessé aux avant-postes d'Alkirken. Le Fusilier Jourdin est tué près de Altkirch.

La Division Oudinot accompagna, le 9 mars, la cavalerie de Murat, en reconnaissance sur Willemberg.

"Les cosaques, au nombre de 10.000 cavaliers, nous harcelant sans relâche, Murat dit à ce sujet à l'empereur : «Sire, j'en fais mon affaire, si vous me donnez carte blanche, avec un régiment d'infanterie qui ait fait la campagne d'Egypte, et qui ait soutenu des charges de cavalerie des Mamelucks» ; Napoléon lui donne le 69e. De suite nous prenons l'initiative, nous partons pour Bischoffbourg, vieille Prusse, ville riche que nous pillions de fond en comble, ce qui nous refit sous tous les rapports ; mais il ne nous était plus permis de fermer l'oeil ni jour ni nuit, à cause des cosaques qui entraient continuellement en ville, et contre lesquels nous tirions soit par les fenêtres des maisons dans lesquelles nous étions postés. Nous avions bien une brigade de dragons en vedette pour assaillir l'ennemi, mais leurs chevaux étaient si mauvais et glissaient tellement par les 15 à 20 degrés de froid qu'il faisait, qu'ils ne nous étaient d'aucun secours. En une seule fois, ils furent vengés; une division de cuirassiers fut placée dans la plaine aux environs de la ville, et les cosaques, ne pouvant faire la différence entre les deux troupes, à cause des manteaux blancs qu'elles avaient toutes deux, ayant fondu sur nos cuirassiers (les croyant dragons), ceux-ci en tuèrent 5000, et s'escrimèrent si bien que pendant huit jours ils en eurent mal aux bras.
L'ordre de battre en retraite arriva peu après, une belle nuit ; à ce moment le froid était si intense, que plus de 500 hommes en ont porté des marques ; pour ma part, j'en souffris peu, sauf que j'eus le talon gauche un peu atteint par la gelée. Le quartier-maître m'avait donné un cheval, que je montai après que je me fus arrangé une selle ; plus tard je vendis ce cheval pour 70 francs, ce qui me fut une heureuse aubaine. A cette époque, j'atteignais mes seize ans et demi; j'avais une santé de fer, j'étais gai, sobre lors même qu'il y avait profusion, n'aimant pas l'eau-de-vie, ni les femmes; c'était le cas de m'appliquer le proverbe espagnol : mirare et non roquare, car je n'avais qu'une seule idée touchant l'amour, qui me portait à ne pas aller au delà du simple regard, quand une femme me plaisait; aussi est-ce en grande partie à cette façon de quitter la table de Cupidon avec un fort appétit, que j'avais l'apanage d'une santé florissante. Je restai jusqu'à l'âge de vingt ans en possession de ce sentiment, qui me faisait m'éloigner de cette sensualité animale, dont je voyais les effets si fatals à mes jeunes camarades du régiment ; il me semblait que la possession d'une femme m'enlèverait le prestige, la poésie dont je me plaisais à la voir entourée par mon imagination. Certes, l'on me bafouait pour cela, mais j'en riais ; si je résistais, c'est que mon tempérament et mes goûts m'y portaient, et la preuve, c'est que je conservai les mêmes idées à l'égard de l'amour jusqu'à l'âge que j'ai dit, à Madrid. J'avais aussi une certaine coquetterie au sujet de mes belles couleurs que j'aurais perdues, et de mes dents qui seraient devenues jaunes et laides, choses que l'on pourrait traiter de fadaises, mais, je le répète, cela entrait dans mes goûts ; et lorsque j'ai su ce que c'était, j'ai trouvé que j'avais bien fait d'en user si tard. Par contre, la musique me séduisait bien autrement, et j'avais pour elle une passion véritable ; cet art pur, mélancolique et poétique me devenait de jour en jour plus nécessaire, et les illusions célestes qu'elle vous prête avaient de jour en jour plus de charmes pour moi. Plusieurs de mes camarades me donnèrent raison de ma préférence ; quelques dames dans les logements que je fis essayèrent de me faire dévier de mes idées, mais aucune n'y réussit. Je fréquentais plusieurs salons qui m'étaient ouverts, et j'étais l'objet de leurs conversations, une grande timidité leur inspirait certains sarcasmes, et je dus supporter différents épigrammes, lorsqu'elles virent les sentiments que j'avais à l'égard du sexe. Le petit Louis, dont mes camarades contaient l'histoire à qui voulait l'entendre, faisait malgré cela des jaloux à peu de frais et sans prétentions. Une autre chose encore : je m'aimais avant tout, sans être un Narcisse pourtant, car la risée et le ridicule ne m'auraient pas manqué.
A force de marcher, l'armée arriva dans un pays où il y avait des vivres pour elle ; Elbingue, Ostorode, Gutstadt, renfermaient de forts magasins. Le général Marchand commandait notre division, le colonel Brun passait général, il était remplacé par le colonel Frierrion, homme doux, instruit. Je priai mon père de lui écrire pour me recommander, ce qu'il fit, mais sans résultat, car je continuai à rester avec mes trois francs de haute paie par mois et mon prêt de soldat, quoique ce fusse moi qui conduisait le chant avec ma petite clarinette en fa ; j'étais indispensable, mais doux, timide, craintif, content de tout et le coeur sur la main, ensorte que j'étais heureux et que je ne me plaignais à personne ; mes collègues les musiciens me trouvaient par trop bonasse, et ils me disaient que je devrais déserter le régiment pour m'engager dans une autre musique, où j'aurais été plus apprécié et payé davantage. Le vieux chef de musique François quittait le corps pour s'en aller chez lui ; celui qui le remplaça fut le père Lemoine, qui avait 55 ans ; il jouait du basson, et était compositeur.
Malgré que le pays fut meilleur sous le rapport des vivres, nous n'avions pourtant que trois livres de pain pour quatre hommes, et encore était-il rempli de son et de paille ; nous suppléions à ce qui nous manquait par la maraude. Nous trouvâmes dans un château à dix-huit lieues de notre résidence, des tas immenses de pommes de terre ; les paysans semaient des pois dans la nuit, mais le jour nos musiciens allaient à leur recherche, et entre deux, en rapportaient une assiette pleine.
Une jeune fille de vingt ans, dans l'espace de six mois, a hérité de onze fermes, et si elle n'avait pas eu un sergent pour bon ami, elle serait morte comme ses parents, de faim ou de maladie; le sergent fut tué, sans cela elle l'aurait pris pour mari, car elle l'aimait comme un sauveur
" ("Mémoires du Petit-Louis", Louis Sabon, Chef de musique au 69e).

Le Commandant Giraud écrit :
"Schweidnitz, le 19 mars 1807.
Schweidnitz, une des plus fortes places de la Silésie, a capitulé après trois jours de bombardement. Le prince Jérôme qui a visité nos batteries, disait à l'empereur qu'elles ressemblaient à des bâtiments démâtés. En effet, chaque jour tout était démonté, pour éviter les coups de l'assiégé qui tirait dix à douze coups contre un des nôtres. Nous tirions surtout la nuit, à l'aide de points de repère bien choisis.
Nous avons eu énormément de peine dans ce siège, où la terre à remuer pour former un épaulement était plus dure que le marbre; elle était tellement gelée que les outils cassaient. Ce n'est donc qu'avec beaucoup de persévérance, et une ferme volonté de réussir que nous avons pu nous établir sous les murs de la place. Notre perte n'a été que de six canonniers et de quelques servants auxiliaires d'infanterie.
Il nous reste encore quatre sièges à faire, ou plutôt à reprendre, car ceux qui allaient déjà grand train, n'ont été que suspendus. Ces places sont :
Neisse; Kosel;
Glatz; Silberberg.
Il faudra deux mois, si l'ennemi ne reçoit aucun secours.
Nous avons perdu beaucoup d'officiers d'artillerie dans les dernières affaires. Cela ne pouvait pas être autrement; c'est l'artillerie qui a tout fait, tout soutenu. Dans une de ces affaires, plus de cent bouches à feu ont vomi la mort dans les rangs ennemis, pendant plus de deux heures. Le mot de l'empereur est donc bien vrai : l'artillerie est toujours le premier corps
" (Carnet de campagne du Cdt Giraud).

Le 20 mars, le Fusilier Chaumont est tué près de Altkirch.

En avril, le Colonel Brun est nommé Général de brigade; le Régiment passe sous le commandement de Joseph Fririon (Note de l'auteur de l'Historique : la plus grande partie des notes qui vont suivre, notamment la relation de la bataille de Friedland et les premières années de la campagne d'Espagne, sont extraites du volume : "Le général J. Fririon", par le Capitaine J. Fririon. Les notes du Général ont été publiées par son fils en 1853. Nous en devons la communication à l'extrême obligeance de Mlle Fririon, petite-nièce du Général).

Emplacement des troupes de l'Empire français à l'époque du 1er avril 1807
Numéros des Régiments, et noms des Colonels
Majors, Chefs de Bataillon et Quartiers-maîtres
Numéro des Bataillons
Emplacement, et conscription de l'an 1807
Division Militaire
69e Fririon

Duneme

Magne
Girard
Bertrand

Major
1er
2e
3e
Quartier-maître


2e Division, 6e Corps
2e Division, 6e Corps
A Luxembourg
Conscrits de l'Aube et de la Marne





3e

Le 4 avril 1807, sont faits Chevaliers de la Légion d'Honneur, les Capitaines Meignand et Lautier, l'Adjudant major Fauverteix, le Lieutenant Paris, le Voltigeur Blot, le Sergent de Voltigeurs Lagier, le Caporal Métayer, les Grenadiers Foucard et Desrieux.

Le 6e corps occupe toujours Guttstadt, se reliant à droite au 3e Corps (Davout); la gauche est gardée par des postes couvrant la forêt d'Amt-Guttstadt. Le 69e, qui jusqu'alors faisait Brigade (2e) avec le 76e, constitue avec le 6e Léger la première Brigade (Général Maucune).

"Le 69e de ligne et le 6e léger sous les ordres du général Maucune formaient la 1re brigade de la 1re division, commandée par le général Marchand qui appartenait au 6e corps dont le chef était le maréchal Ney. Le 6e corps faisait partie de la grande armée qui, aprés avoir conquis la Prusse, s'était avancée contre les Russes. La grande armée était alors cantonnée entre la Passarge et la Basse-Vistule. Le 6e corps occupait Guttstadt, se liant à sa droite par des patrouilles au 4e corps commandé par le maréchal Davout; la gauche était gardée par des postes couvrant la forêt d'Amt-Guttstadt, et à trois ou quatre lieues derrière cette gauche se trouvait le 2e corps commandé par le maréchal Soult. Le 6e corps était donc tout à fait en l'air, surtout à sa gauche, car à droite il avait la rivière l'Alle devant son front. C'est dans cette position que le colonel FRIRION prit le commandement de son régiment dans le courant d'avril 1807" (Notice biographique sur M. le général baron Fririon).

Le Commandant Giraud écrit :
"Schweidnitz, le 18 avril 1807.
La division Marchand devient la 1re du 6e corps, en remplacement de la division Dupont détachée pour former la garnison d'Ulm. Le général de brigade Roguet passe à la division Bisson et est remplacé à la division Marchand par le général Marcognet; enfin les 39e et 69e de ligne permutent entre eux, de sorte que la brigade Marcognet (2e brigade de la 1re division) sera formée dorénavant des 76e et 39e de ligne, et la brigade Maucune des 6e léger et 69e de ligne.
L'empereur profitant du répit, que la rigueur de la saison impose aux deux armées, a fait dresser la liste des militaires qui s'étaient fait distinguer par le courage depuis le commencement de la guerre et susceptibles de faire partie de la légion.
Le 10 courant, cette liste était envoyée à Sa Majesté. Le colonel Fririon, notre nouveau chef, m'y a porté le troisième, et je suis nommé membre de la légion d'honneur par décret du 14 avril 1807.
L'avancement dans tous les corps de troupes est considérable. On ne voit à la grande armée que des colonels et des chefs de bataillons nouvellement promus. On prétend que ce n'est pas fini et que d'autres promotions vont suivre.
Le chef d'état-major du corps d'armée nous annonce que le maréchal Masséna a battu les Russes, à Ostrolenka. Un officier russe prisonnier me disait hier : Nous serons des amis bientôt. Sur quoi s'était-il fondé pour me tenir un pareil langage ?...
Après Eylau l'arrière-garde ennemie voulut s'arrêter et prendre position au village de Schmoditten, pour que les blessés et l'artillerie eussent le temps de filer. Mais ce village était déjà occupé par l'avant-garde de Ney (6e léger et 69e de ligne). Six bataillons de grenadiers russes furent culbutés et obligés de battre en retraite en désordre
" (Carnet de campagne du Cdt Giraud).

Le Commandant Giraud écrit :
"Bielau, devant Neisse, le 22 avril 1807.
La grande armée ne manque de vivres nulle part; les Russes attaqués de tous les côtés, ne savent où donner de la tête.
Le prince Jérôme avait promis à Marion de venir au siège de Neisse. Le mauvais temps l'en a empêché. Nos tranchées sont remplies d'eau et de neige. Les épaulements sont pour ainsi dire de neige. Notre feu a commencé depuis sept jours; deux magasins à poudre ont sauté; plus d'un quart de la ville est brûlé
" (Carnet de campagne du Cdt Giraud).

Le Commandant Giraud écrit :
"Breslau, le 1er mai 1807.
Le siège de Neisse s'avançait, lorsqu'il y a quatre jours, le capitaine Marion a reçu l'ordre de rentrer à Breslau et de remettre le commandement de l'artillerie de siège au commandant Guérin. Ce contre-ordre l'a vivement impressionné, d'autant plus que presque tout était fini, et qu'il n'y avait plus qu'un peu de peine à se donner.
Aujourd'hui, Marion n'en est pas fâché, car à peine l'ami Guérin avait il visité nos batteries, en prenant possession de son commandement, qu'un boulet de plein fouet lui emportait la tête. Il lui sauvait la vie s'il était resté.
Et voilà à quoi tiennent les hasards de la guerre. Marion devait être tué ce jour-là, ou tout au moins blessé, au lieu et place de Guérin.
Les troupes qui forment le blocus de Dantzig ont pris à l'abordage un bâtiment anglais chargé de poudre et de boulets pour cette place
" (Carnet de campagne du Cdt Giraud).

Le 5 mai est constitué le Corps de réserve du Maréchal Lannes, formé des Grenadiers d'Oudinot, qui a rejoint la Garde en réserve à Osterode, puis à Finkenstein (23 mars), et de la Division Verdier. Lannes s'installe à Marienburg comme soutien éventuel de Lefebvre assiégeant Dantzig. Cette place capitule le 26.

- Combat d'Amt-Guttstadt

Le 8 mai, la Brigade Maucune s'étant rendue à Amt-Guttstadt, le 6e Léger avec l'artillerie sur les hauteurs en arrière de cette ville, le 69e dans la position de Kossen, où il établit ses baraquements, elle pousse des postes avancés vers Zechera jusqu'à Peterswald.

"Une grande maraude par ordre fut improvisée, à trois heures du matin, dans le mois de mai ; le général Marcognier la commandait. Nous surprîmes un village rempli de cosaques qui se sauvèrent à notre approche ; j'entrai dans une bicoque et j'y trouvai une pauvre femme avec son enfant au sein ; j'allai pour lui prendre sa vache, mais elle se mit à pleurer, ce qui me décidait à la laisser, quand, malheureusement pour elle, le général passant par là me dit : « Emmène, mon brave, emmène ; » j'ai souvent déploré cette action, d'avoir enlevé à cette femme et à son enfant leur soutien, mais le général ajouta encore : « Mieux vaut tuer le diable qu'être tué par lui. » Un des premiers, j'arrivai à Gustadt, je pus emmener ma vache au logement de mon escouade, chez un cloutier qui en fit une salaison, ce dont nous fûmes tous bien contents ainsi que lui.
Notre camp était situé à deux lieues de la ville ; le 69e avec le 6e léger avaient fait différents ouvrages de défense, fossés à la Vauban (il n'y a que les Français pour tirer parti de tout); il y avait jusqu'à des rues de Tivoli, des cafés de la belle limonadière, de Frascati, etc.
Les Russes étaient à portée de pistolet, dans un bois de sapin. Ils promettaient une bouteille d'eau-de-vie à tous ceux qui leur amèneraient un Russe blessé ou malade ; je trouvai moyen d'en conduire moi seul un, que je plaçai entre les deux avant-postes; ayant crainte d'une ruse, pour venir le chercher ils prirent la précaution de doubler tous les postes voisins ; la bouteille promise fut donnée, mais l'officier de garde à l`avant-poste la prit, et lorsque vint le moment de la boire je fus oublié ; j'eus la satisfaction d'avoir fait un acte d'humanité, et d'avoir eu le courage de l'exécuter ; on en parla le soir au camp, et j'en fus flatté.
A mon retour à Gutstadt, étant embarrassé pour remiser un cheval que nous avions maraudé, moi et mon camarade de lit qui était Champenois de Bar-sur-Aube, et qui avait la manie des chevaux, la maison que nous habitions n'ayant point décurie, nous le logeâmes sur un petit corridor ; peu après, nous entendons un grand bruit, c'était notre cheval qui, par son poids, avait enfoncé un trapon qui formait le corridor, et qui était passé dans la cave ; nous le retrouvâmes sain et sauf, n'ayant rien de cassé, mais impossible de lui faire remonter les escaliers ; nous replaçâmes le trapon, et il était assez solide pour supporter le poids de deux hommes; nous descendîmes un peu de paille de la toiture à notre cheval pour le faire manger. Dans le même moment, un officier d'ordonnance bavarois apercevant du crottin de cheval dans ce corridor, y amena son cheval ; patatras, à l'instant il passe par le même chemin que le nôtre.
Ce pauvre cavalier bavarois n'en fait ni une ni deux, il descend ôter la selle, la chabraque de sa monture, et s'en va laissant celle-ci, jolie jument de trois ans ; mon camarade qui s'y connaissait, avise à sortir au plus tôt ces deux chevaux de leur cave. Aussitôt nous nous armons de pelles et de pioches, et nous supprimons l'escalier pour les faire remonter. La jument de notre Bavarois était marquée aux armes de Bavière, vive, bien jambée, l'oeil vif. Charve, mon camarade, va trouver un de ses «pays», chasseur à cheval du 26e régiment, et lui fait un troc contre un petit cheval cosaque et trois louis de retour. La bonne action du malade russe nous avait porté bonheur.
" ("Mémoires du Petit-Louis", Louis Sabon, Chef de musique au 69e).

Le 12 mai, le Lieutenant Avisse est blessé dans une affaire près de Dantzig.

Le Général russe décide de profiter de la position du Maréchal Ney en avant de l'armée pour détruire son Corps. Le 5 juin, les Russes se présentent, à la pointe du jour, à la gauche du bois d'Amt-Guttstadt. Le 6e Corps, 15.000 hommes, a devint lui une armée de 60.000 hommes; presque tous les postes sont enlevés, tant l'attaque est soudaine. Les Cosaques, passant en même temps l'Alle entre Guttstadt et Allenstein, viennent brûler les villages en arrière et s'emparent de Guttstadt, où se trouve une partie des bagages. Après une fusillade d'une heure devant le camp, le 6e Corps commence sa retraite, par échelons et très lentement, pour venir prendre position à Ankendorf, où il passe la nuit.

"Le général russe résolut de profiter de l'isolement du maréchal Ney en avant de l'armée pour enlever son corps. Le colonel FRIRION s'était aperçu du mouvement des Russes et en avait averti le maréchal. Le 5 juin, au point du jour, les Russes au nombre de 60,000 marchèrent sur le 6e corps qui n'était que de 15,000 bommes présents sous les armes, et l'attaquèrent par la gauche du bois d'Amt-Guttstadt, de sorte que sur ce point tous nos postes furent pris. - Les Cosaques passant en même temps l'Alle entre Guttstadt et Allenstein vinrent brûler les villages sur nos derrières et s'emparèrent de Guttstadt où se trouvaient une partie de nos bagages. Il fallut se hâter de concentrer le corps d'armée, afin d'être en état de percer les forces considérables des Russes qui pouvaient et devaient le tourner. Après une vive fusillade de tirailleurs pendant une heure devant notre camp, le 6e corps commença sa retraite en colonnes par échelons et très lentement. Il est inconcevable que pendant cette retraite lente le général russe n'ait pas osé exécuter son projet d'envelopper les 15,000 hommes du maréchal Ney. Après avoir fait deux lieues en retraite, le maréchal au lieu de se rendre le jour même sur la Passarge pour entrer en ligne avec l'armée s'arrêta à Ackendorf, y prit position et y passa la nuit, qui aurait pu nous être fatale, car le maréchal n'étant appuyé d'aucun côté, les Russes avaient encore le temps de porter leurs forces derrière nous, à droite et à gauche, et de nous attaquer à la fois de toutes parts au point du jour. En définitive la Providence nous favorisa" (Notice biographique sur M. le général baron Fririon).

"Nous nous attendions chaque jour à une attaque générale. Tous les matins, le maréchal Ney partait à la pointe du jour pour le camp à une grande lieue de Gutstadt. Enfin, le 5 juin, à trois heures du matin, les Russes au nombre de 80.000 hommes, attaquèrent sur tout la ligne le 6e corps, qui ne comptait pas plus de 14.000 hommes ; moi, curieux et très ardent, je laissai mon sac et ma petite clarinette à mon camarade Charve, et me voilà parti pour le camp, sans penser que je ne reviendrais plus à Gutstadt.
Les Russes avaient mis le feu à notre camp, qui brûlait on ne peut mieux ; le régiment ayant été placé en tirailleurs, et moi ne le retrouvant pas, j'allai me placer sur une hauteur ; là les Russes me tiraient dessus, mais les balles ne voulurent pas de moi, tandis qu'il y en eut qui allèrent frapper de nos hommes placés loin derrière moi dans les bas-fonds, qui leur étaient très favorables pour faire le service de tirailleurs. Plusieurs officiers m'injurièrent de ce que je m'exposais ainsi, et finirent par me chasser de cet endroit, depuis lequel j'avais fort belle vue et qui me plaisait à cause du danger qu'il y avait d'y rester. J'appuyai donc à droite, et j'arrivai au milieu de l'invincible compagnie des voltigeurs, qui se trouvait retranchée derrière un monticule, et qui se défendait en faisant un feu nourri. L'officier qui commandait me dit quelque chose de mortifiant sur mon titre de Genevois et sur la bravoure d'un musicien ; cette dernière remarque étant juste, je m'en inquiétai peu, mais je lui répondis qu'il se trompait sur mon compte, et qu'il avait tort de me mettre à la même liasse que les autres, que je n'avais pas plus peur que lui. «Donnez-moi un fusil, et vous verrez que le petit Genevois se tapera bien ; moi, lui dis-je, je n'ai peur de rien. — Ah vous voulez un fusil ! — Oui. — Eh bien ! vous allez en avoir un, mais il faut le gagner ; tenez, voyez-vous ce Russe couché par terre, à trente pas d'ici du côté de l'ennemi, je crois qu'il est mort, je vais vous donner le sergent Robert, un légionnaire qui tiraillera pendant que vous irez prendre le fusil et les cartouches du Russe.» J'avais alors un habit d'uniforme de l'institution du Prytanée, qui pouvait me faire prendre pour un élève en chirurgie; le Russe couché par terre avait une balle qui, entrée par le front, lui traversait la tête, il était mort, quoique encore chaud; le sergent Robert ne cessa de tirer tout le temps que je mis à sortir les cinquante cartouches qui étaient dans sa giberne-ceinture ; il ne cessait de me dire : dépêche-toi, mais cela me faisait rire. Je revins dans la compagnie faisant l'admiration de tous les voltigeurs, tous vieux soldats d'élite ayant été à Marengo, Saint-Jean d'Acre, Ulm et Iéna, et parmi eux mon vieux Rousset, le soldat au diamant.
Les Russes ayant reçu l'ordre d'avancer, et Gutstadt venant d'être pris et pillé, deux fois par les Français et deux fois par les Russes, notre compagnie fut obligée de battre en retraite ; je tirais très juste avec mon gros fusil russe, et chacun me prodiguait les bravos à chaque Russe qui mordait la poussière ; nous étions si près les uns des autres, qu'on distinguait la couleur des yeux de l'ennemi ; je n'avais plus de cartouches pour charger mon fusil, mes cinquante y avaient passé; je demande alors à un voltigeur de m'en prêter; c'était un Strasbourgeois, il était en joue : «regarde tans ma chiperme», me répond-il; il en restait une seule entre cuir et bois, je la prends, je charge, je mets en joue, et je reçois au même instant deux balles dans le bras gauche ; mon canon de fusil était si chaud que je ne pouvais plus le tenir que par la bretelle; je le jettai donc et je battis en retraite comme tout le monde sans être pansé que par un soldat qui me serra fortement le bras avec ma cravate, pour empêcher que je me perdisse trop de sang. Mon camarade Charve revenant sur ces entrefaites de Gutstadt avec mon sac et ma petie clarinette, me fit boire de l'anisette qu'il avait pillée à une cantinière d une compagnie de cosaques, pour me réconforter un peu, puis il me conduisit au chirurgien-major; celui-ci sonda ma blessure en introduisant un doigt de chaque main dans chaque extrémité du trou pour qu'ils se rencontrassent. Quelle joie pour moi, la balle avait passé sans toucher l'os ; il me pansa avec de la paille fraîchement arraché dans un champ, et enveloppée fortement avec ma cravate, car dans les guerres on manque de tout, l'utile c'est du luxe. Je fus envoyé à cinq lieues pour me faire mieux panser
" ("Mémoires du Petit-Louis", Louis Sabon, Chef de musique au 69e).

Ont été blessés le 5 juin à la bataille de Guttstadt le Chef de Bataillon Mandeville, les Lieutenants Faré, Gaillard, Monnier et Moulin. Le Voltigeur Triébert et le Caporal Thiat ont été tués de même que les Fusiliers Pigassou et Dest.

Le Commandant Giraud écrit :
"Frankestein, le 5 juin. 1807.
Neisse a capitulé, Kosel bloquée depuis quatre mois ne demande qu'à se rendre ; Dantzig s'est rendue avec des vivres pour plus de cent mille hommes. Cette conquête nous assure la possession de toute la Prusse; elle pourrait bien faire accélérer nos opérations militaires, car à elle seule, cette forteresse occupait bien 60, 000 hommes.
Marion compte retourner avec le général Vandamme dès que le siège de Glatz sera décidé. La garnison de cette place est bonne, nombreuse (plus de 8,000 hommes bien reposés). Nous ne pouvons guère que lui opposer 900 à 1,000 hommes. Je ne sais comment nous avons pu échapper à l'ennemi; Marion tout le premier, aurait dû être pris deux fois.
La garnison de Kosel qui s'est rendue ne quittera la place que dans un mois. Dès maintenant, nous disposons de quatre-vingts bouches à feu, pour entreprendre le siège cle Glatz. Le général Pernetty est chargé de diriger l'artillerie. Il faut nous attendre à de fréquentes sorties qui rendront ce siège bien plus intéressant que les précédents
" (Carnet de campagne du Cdt Giraud).

Le lendemain, le mouvement se continue, les masses russes venant constamment se briser contre nos carrés sans parvenir à les entamer; après avoir franchi le pont de Deppen, le 6e Corps se trouve enfin en ligne avec l'armée.

"L'ennemi ne parut que quand notre retraite fut commencée. Avec ses forces énormes, il attaqua avec acharnement notre flanc gauche seulement, mais notre direction de retraite resta libre. Nos troupes se couvrirent de gloire : elles formèrent des carrés par échelons contre lesquels les masses russes vinrent constamment se briser, et ayant franchi le pont de Deppen se trouvèrent enfin en ligne avec l'armée" (Notice biographique sur M. le général baron Fririon).

- Combat de Deppen

L'ennemi tente de franchir ce pont, mais ses assauts furieux et réitérés échouent contre la bravoure des défenseurs.

"Le 6 juin, les Russes reprennent les hostilités et essayent de surprendre Ney à Deppen. Ils sont repoussés avec perte ; Napoléon s'ébranle à son tour et pousse vigoureusement vers l'Alle".

"L'ennemi vint ensuite attaquer ce pont. Ses attaques furieuses et réitérées échouèrent contre la bravoure de nos soldats. Dans ces brillants combats de Guttstadt et de Deppen le colonel FRIRION se signala par son intrépidité à la tête du 69e" (Notice biographique sur M. le général baron Fririon).

"Notre 6e corps opéra sa retraite par le pont de Deppène, retraite admirable dont le maréchal Ney se tira avec le plus d'honneur, ne laissant ni un canon, ni un caisson à l'ennemi, ce qui rendit plus grand encore le respect et l'affection que nous avions pour lui.
Le lendemain de ce jour, le 6 juin, l'Empereur arrivant d'Elbingen, du plus loin qu'il vit un blessé (c'était moi), grâce à la voiture du cantinier, envoya un aide-de-camp demander qui j'étais, où j'avais été blessé, et à quelle heure; je répondis le plus succinctement possible, comprenant l'importance d'être bref lorsqu'il s'agissait de renseigner l'Empereur. Plusieurs cavaliers de son état-major vinrent me regarder de près, puis tournaient bride en disant : Je ne le connais pas; c'était mon habit du Prytanée qui faisait des siennes
" ("Mémoires du Petit-Louis", Louis Sabon, Chef de musique au 69e).

Ont été blessés à la bataille de Deppen le 6 juin 1807, les Capitaines Demange et Lemoine. Le Voltigeur Perrin est indiqué tué à Guttstadt le même jour.

Le 8 juin, l'Empereur, qui a donné aussitôt l'ordre de concentration de l'armée derrière la Passarge, arrive à Deppen et fait reprendre l'offensive.

- Troisième combat de Guttstadt

Le 69e se distingue encore à la reprise de Guttstadt d'où les Russes sont chassés après une lutte acharnée (9 juin). Le Fusilier Mougeot a été tué.

"Le 8 juin l'empereur arriva à Deppen et fit prendre aussitôt l'offensive à son armée. Le colonel FRIRION se distingua encore à un nouveau combat à Guttstadt, à la suite duquel les Russes furent chassés de cette ville et ne cessèrent de battre en retraite devant l'armée française" (Notice biographique sur M. le général baron Fririon).

Beningsen, ayant échoué contre Ney, craint de se trouver en présence de toutes les forces de l'Empereur et bat en retraite sur Heilsberg.

Napoléon le poursuit et se dirige sur Eylau, pour le couper de Koenigsberg. Lannes, à l'avant-garde, est déjà à Donnau le 13 et, vers le soir, signale la présence des forces russes descendant l'Alle vers Friedland.

L'Empereur décide de porter, le lendemain, la Garde, Ney et Victor sur ce point.
Le 13, le 69e bivouaque près du village de Kuschitten.

- Bataille de Friedland (au drapeau), 14 juin 1807

Le 14 juin, Napoléon remporte la victoire de Friedland, qui met fin à la guerre. Le nom de Friedland figure au drapeau du 69e, et l'importance de son rôle dans cette journée nous impose l'obligation de donner quelques détails extraits des documents officiels.

Le 14, vers trois heures du matin, la Division Oudinot, tête de colonne de Lannes, arrive devant Friedland.

Beningsen, croyant n'avoir affaire qu'à un Corps, avant de poursuivre sa retraite, décide de l'écraser et fait repasser son armée sur la rive gauche de l'Alle.

Lannes, renforcé par quelques Divisions, réussit à se maintenir.

Les Grenadiers enragent d'être cloués sur place. Derrière l'ennemi, il y a l'Alle : «Je leur mettrais le cul à l'eau si j'avais du monde, mais j'ai usé mes grenadiers», est venu dire Oudinot à l'Empereur.

Parvenu sur le terrain, à midi, le Maréchal Ney reçoit l'ordre de marcher en colonne, tambour battant, pour aller prendre position à l'extrême droite de l'armée. La première Division est mise en bataille sur deux lignes dans la plaine : la 1re Brigade, 69e et 6e Léger en avant, les 39e et 76e à 200 mètres en arrière; la 2e Division à gauche de la première. Jusque-là les Russes se sont tenus à observer; Ney, impatient de combattre, fait placer quelques pièces de canon à l'angle du bois de Sortlack et fait ouvrir le feu.

L'artillerie ennemie riposte avec une telle supériorité qu'en un instant les pièces sont démontées, les caissons sautent et les deux lignes sont fort maltraitées. Au bruit de cette canonnade, l'Empereur fait abriter le corps d'armée dans le bois jusqu'à nouvel ordre. Les Russes détachent alors une nuée de tirailleurs qui ne cessèrent de faire un feu très vif; quelques hommes seulement y répondent de la lisière.

A cinq heures du soir, l'armée française a achevé de prendre sa formation; un premier coup de canon donne le signal, aussitôt répété par trois salves d'une batterie de 20 pièces, tandis que l'artillerie double ses feux et les dirige sur la gauche des Russes, pour favoriser le mouvement du 6e Corps chargé de l'attaque principale de ce côté.

Ployé en colonne par Division, à distance de section, le 6e Corps s'ébranle à cinq heures et demie. Il se dirige du bois sur le clocher de Friedland, dont la pointe se détache sur le ciel et sert à le guider, car le terrain lui cache la ville.

I.a première Division, l'arme au bras, s'avance à grands pas dans la plaine, ayant à sa gauche la 2e Division en bataille sur deux lignes.

Ce mouvement rapide coupe la retraite aux tirailleurs russes et aux masses chargées de les soutenir; la majeure partie est acculée à la rivière, elle s'y précipite et plus de la moitié y périt.

L'ennemi pris au dépourvu, la victoire n'aurait pas balancé si le terrain avait permis de marcher droit sur le clocher, mais à cent pas de la ligne russe, la tête de colonne est arrêtée par un coude de la rivière, caché au fond d'un ravin profond et escarpé. Aucun coup ennemi n'est perdu et éclaircit les rangs. On marche par le flanc pour dépasser le ravin et faire ensuite un à droite pour reprendre la direction primitive, mais on se heurte à la deuxième division.

Les Russes parviennent à tirer des renforts de leur centre et à établir une batterie de 30 canons sur la rive droite de l'Alle. Aussitôt, une grêle de boulets et de mitraille accable le front et le flanc droit de la 1ère Division.

Le 69e sert de cible; le moment est critique; deux caissons sautent, l'artillerie est démontée, le terrain en un instant jonché de morts et de blessés.

Les deux Chefs de Bataillon sont hors de combat, les Officiers jalonnent l'emplacement de leurs sections. Le Colonel, au milieu de son Régiment, comme un drapeau, rassure ses soldats forcés de se résigner, pour le moment, à cette halte sanglante. Il tombe, frappé au côté gauche d'un biscaïen; il n'y a plus d'Officier supérieur; un Capitaine prend le commandement du 69e et est aussitôt mortellement atteint.

L'ennemi lance à ce moment sa cavalerie sur le flanc gauche et pénètre jusque dans les rangs décimés.

Le Porte-aigle du Régiment est alors frappé, un Caporal s'étend sur le drapeau pour le protéger de son corps; le Colonel lui fera donner la croix.

Ney, la voix tonnante, est au plus fort de la mêlée.

Enfin, la Division Dupont, qui n'a pas encore donné, traverse les troupes débandées et refoule l'ennemi dans Friedland. Les carrés se reforment. Sénarmont ouvre le feu, à courte distance, avec une batterie de 36 pièces sur les troupes russes qui s'entassent dans la ville, et Ney, avec le 69e, entre enfin dans Friedland, par la route d'Eylau, en même temps que Dupont y pénétre par celle de Koenigsberg. Il est 8 heures du soir.

Lannes et Mortier, restés sur la défensive, se portent en avant à leur tour et les Grenadiers peuvent enfin prendre leur revanche en jetant dans l'Alle, dont le pont brûle, les derniers Bataillons.

Les débris de l'armée russe se retirent sur le Niémen, où ils font leur jonction avec Lestocq, chassé de Koenigsberg par Murat.

"Le 14 juin le 6e corps arriva à midi près de Friedland, où l'on se battait depuis le point du jour. L'empereur ordonna au maréchal Ney de marcher en colonne, tambour battant, pour aller prendre position à l'extrême droite de l'armée. La 1re division fut mise en bataille sur deux lignes dans la plaine : la 1re brigade, 6e léger et 69e de ligne en avant, et la 2e brigade, 39e et 76e de ligne, à deux cents pas derrière la première ligne; la 2e division fut placée à gauche de la 1re. Jusques là les Russes s'étaient tenus à nous observer. Notre armée n'ayant pas fait encore ses dispositions d'attaque devait attendre des ordres en silence; mais le maréchal Ney impatient de combattre fit placer quelques pièces de canon à l'angle du bois qui se trouvait sur notre droite et fit tirer immédiatement sur les Russes. Ceux-ci ripostèrent avec une telle supériorité sur ce point de mire qu'en un instant toutes les pièces furent démontées, les caissons sautèrent, et les deux lignes du 6e corps furent fort maltraitées. Au bruit de cette canonnade l'empereur fit ordonner au maréchal de ne rien entreprendre et de cacher son corps d'armée dans le bois jusqu'à nouvel ordre. Les Russes ayant vu ce mouvement détachèrent devant ce bois une nuée de tirailleurs qui ne cessèrent de faire un feu très-vif, auquel il ne fut opposé que quelques tirailleurs sur la lisière. A cinq heures du soir l'armée fut disposé pour la bataille et le 6e corps désigné pour l'attaque principale sur la gauche des Russes fut ployé en colonne par division à distance de section, et eut pour point de direction le clocher de Friedland. A cinq heures et demie cette colonne s'ébranla au pas accéléré ayant à sa gauche la 2e division en bataille sur deux lignes.
Ce mouvement rapide coupa la retraite aux tirailleurs russes et aux masses qui les soutenaient; la majeure partie fut acculée à la rivière, elle s'y précipita et plus de la moitié y périt.
L'ennemi se trouvant pris au dépourvu et n'ayant pas prévu qu'il serait attaqué sur ce point, la victoire n'aurait pas balancé un instant si le terrain nous eût permis de marcher droit sur le clocher sans dévier, mais notre tête de colonne arrivée à cent pas de la ligne russe fut arrêtée par la rivière faisant un coude dans un ravin profond et escarpé qu'on ne voyait pas. Le colonel FRIRION avait prévenu le maréchal de ce coude et de ce ravin, mais les ordres de marche restèrent tels qu'ils étaient. Nous recevions le feu de l'ennemi dont aucun coup n'était perdu dans notre colonne profonde et nous perdions une foule de braves.
Il eût fallu marcher par le flanc pour dépasser le ravin et faire ensuite un à droite pour reprendre la direction du clocher; on essaya enfin ce mouvement mais les lignes de la 2e division l'empêchèrent. Pendant ce temps les Russes purent faire arriver des forces de leur centre et établir une batterie de trente canons sur la rive droite de l'Alle. Aussitôt une grêle de boulets et de mitraille accabla le front et le flanc droit de la 1re division. Le moment est terrible; deux de nos caissons sautent, notre artillerie est démontée, le terrain est à l'instant jonché de soldats abattus par les projectiles, les deux chefs de bataillons du 69e sont mis hors de combat, plusieurs officiers de ce régiment sont tués. Le colonel FRIRION placé au centre de son régiment comme un drapeau rassure ses soldats forcés de se résigner pour le moment à cette halte sanglante et étourdis par les détonnations; par son attitude noble et guerrière, il leur donne l'exemple de ce froid courage qui ne le quitta jamais dans les dangers et tombe au milieu d'eux frappé au côté gauche d'un biscaïen. Tous les officiers supérieurs du 69e étant tués ou blessés, un capitaine prend le commandement du régiment; il est aussitôt tué. La cavalerie russe pénètre au milieu de nos rangs déchirés par les boulets et la mitraille; un caporal du 69e sauve l'aigle en se couchant dessus pour le cacher et le protéger de son corps.
Mais l'empereur était là. Il fit avancer de formidables batteries avec la division Dupont qui était fraiche, et les Russes ayant épuisé tous leurs moyens sur la colonne formée par la 1re division furent écrasés. La victoire fut complète.
Dans cette bataille mémorable on se battit de part et d'autre avec une bravoure admirable. Sur ce champ de carnage les Russes étaient couchés, morts ou estropiés, marquant toujours leurs trois rangs, et aucune plainte ne se faisait entendre des blessés, tant est vrai ce qu'un auteur a dit, qu'il faut écorcher un Russe pour émouvoir sa sensibilité.
La famille Fririon eut à déplorer des pertes douloureuses dans cette bataille. Outre le colonel FRIRION qui avait reçu une blessure profonde, son frère François Fririon capitaine de grenadiers au 39e fut tué d'un boulet; Alexis Fririon lieutenant adjudant-major au 15e de ligne également tué d'un boulet; son frère Charles Fririon lieutenant au 39e fut blessé et fait prisonnier
" (Notice biographique sur M. le général baron Fririon).

"A cinq heures du soir, la ligne de l'armée française avait achevé de se former dans l'ordre suivant :
Les troupes de Ney tenaient la droite, ayant derrière elles en réserve la division de dragons de Latour-Maubourg; le centre était occupé par le maréchal Lannes, qui avait pour réserve les dragons de Lahoussaye et les cuirassiers saxons ; le maréchal Mortier tenait la gauche, où il était soutenu par la division de dragons de Grouchy et par une division de cuirassiers. La garde et les troupes du général Victor formaient la réserve.
La gauche de l'ennemi s'appuyait à la ville de Friedland; sa droite se prolongeait jusqu'à la hauteur de Heinrichsdorf; ce développement avait une étendue de une lieue et demie.
A cinq heures, un premier coup de canon donna le signal, aussitôt répété par trois salves d'une batterie de vingt canons. Puis, sur toute l'étendue de la ligne, éclatèrent les roulements de l'artillerie, qui doublait ses feux en les dirigeant sur la gauche des Russes, afin de favoriser l'attaque du maréchal Ney.
En même temps, les deux divisions d'infanterie de celui-ci sortaient massées du bois qui, jusqu'alors, avait caché leurs dispositions.
On les voyait, l'arme au bras, s'avancer à grands pas dans la plaine, en prenant leur direction sur le clocher de Friedland.
La division de gauche Bisson se développait lentement en échelons. Ce n'était pas avec elle que Ney voulait d'abord entamer l'attaque, mais avec celle de droite, afin d'opérer ensuite une conversion à gauche. Les cinq régiments de la division Marchand précédaient donc, et, se rapprochant de l'Alle (6e léger, 69e, 39e, 76e, 31e léger), ils marchaient en une colonne par divisions, masse épaisse et profonde d'environ 5,000 hommes, sur un front de 60 à 80 baïonnettes. Son mouvement faisait replier avec rapidité une nuée de tirailleurs ennemis qui fuyaient devant elle. Tout à coup sa marche fut arrêtée pu un coude de l'Alle. Elle l'avait aperçu seulement quand elle était sur le point d'y toucher. Il barrait le passage, et dans ses flots se débattaient une multitude de fantassins russes qu'elle y avait poussés. Notre attaque a été si brusque, que 2,000 hommes au moins ont été forcés à coups da baïonnette de se jeter dans l'Alle où ils se sont noyés
" (Ney, rapport du 15 juillet 1807).

"Une grêle de mitraille accabla son front et vint fouetter son flanc droit, exposé aux pièces russes placées de l'autre côté de la rivière. En un clin d'oeil, dans le 69e régiment, le colonel Fririon tomba frappé d'un biscaïen et ses-chefs de bataillon furent mis hors de combat.
Qu'on se figure les soldats ainsi placés sous une grêle de projectiles, quand des nuages de fumée dérobent à leur vue les chefs, et qu'étourdis par les détonations, ils cessent d'entendre les commandements.
L'ennemi, qui s'y attendait, en profita pour lancer sur la colonne une charge de cavalerie. Elle vint tomber sur son flanc gauche avec la rapidité du vent. Des cavaliers passèrent même en bondissant entre les intervalles des régiments et un porte-aigle du 69e se jeta par terre, afin de couvrir de son corps le drapeau qu'il portait (le colonel Fririon lui fit donner la croix).
Toutefois notre infanterie, hérissée de ses baïonnettes, soutint le choc avec sa masse inébranlable. - Plus d'une heure avait été employée pour avancer d'environ 500 toises. La division Marchand, dégagée de ses blessés, avait refoulé la gauche des Russes. - Rapprochée de la ligne ennemie, notre ligne échangeait avec lui sur tout son front un feu terrible d"artillerie et de mousqueterie. Ney commence à plier à l'arrivée de la garde impériale russe. Le désordre se mettait dans notre ligne. A sa droite, devant les rangs ouverts et déchirés de la division Marchand, la cavalerie russe, épiant l'occasion, avait chargé soudain; deux ou trois régiments, saisis d'une terreur panique à son approche, s'étaient renversés ; leur masse tourbillonnait en cohue informe, sans toutefois se disperser encore, et le général Marchand se précipitait au milieu du désordre en leur criant d'arrêter. La division Dupont intervint à propos et fit reculer les Russes.
Après une demi-heure d'efforts, Marchand avait rallié une partie de ses régiments et les poussait au combat. Bagration essayait de lutter dans l'avenue d'Eylau. Ney et Marchand le poursuivaient, brisant une dernière arrière-garde aux portes de la ville. Cette demière ligne reculait, harcelée, assaillie vivement par les décharges de nos tirailleurs qu'animait la victoire. Quand les cartouches commencèrent à leur manquer, "Des munitions, des munitions !" criaient-ils, en revenant en foule.
Le 59e fut chargé d'enlever la position.
Nous entrâmes dans Friedland
".

Ont été tués ou blessés à Friedland :

Officiers tués
Officiers blessés et morts des suites de leurs blessures
Officiers blessés
Sous-officiers et soldats
Capitaine Castillon, Sous lieutenant Oternaud
Tardieu, Chef de bataillon, mort le 5 août; Audibert, Capitaine, mort le 5 juillet; Delpech, Capitaine, mort le 29 juin.
Colonel Fririon ; Chef de bataillon Magne ; Capitaines Fournier, Brucker, Lemoine, Sibert, Poupon, Vignier, Reboul, Seguin; Lieutenant (Adjudant-major) Dufour; Lieutenants Chapelin, Delpech, Cros, Hantz, Poirot ; Sous-lieutenants Bernachot, Chaillard, Goulley, Davennes, Dupuy, Lambert, Thomas
Grenadiers Bernard et Boberiet, Fusiliers Bergot, Blanpain, Brasley, Sergent Combe, Caporal Capion, Sergent Doyen, Fusiliers Gross, Lechartier, Mesnil, Voltigeur Mineur, Fusiliers Pothier, Perrot, Grenadiers Raverdeau, Rhomer, Gupeau, Caporal Terrié, Grenadiers Jung, Kubler, Fusilier L'Hivert, Voltigeur Vilette

Les 14 et 15, le Régiment bivouaque sur le champ de bataille.

Le 16, il se retire sur les hauteurs en arrière d'Eylau.

Le 24, il cantonne au village de Veiliski et dans ses environs.

Le Commandant Giraud écrit :
"Neisse, le 6 juillet 1807.
La garnison de Glatz a capitulé après avoir perdu huit à neuf cents hommes tués ou blessés, et autant de prisonniers. Elle défilera devant nous le 24 de ce mois, à moins que la paix ne soit conclue d'ici là.
Au retour clu printemps, l'Empereur, après s'être affermi, sur la Vistule par l'occupation de Dantzig, de Thorn, de Modlin et de Praga, songeait à reprendre l'offensive, lorsqu'il fut prévenu que Beningsen allait tenter d'enlever le corps du maréchal Ney. Après des manoeuvres où les deux généraux déployèrent une grande habileté et après plusieurs combats très meurtriers, qui coûtèrent encore la vie à 15 ou 18,000 hommes, sans qu'il n'y eût rien de décidé, une faute commise par Beningsen et dont Napoléon profita avec son habileté accoutumée, procura à nos troupes la victoire de Friedland, le 14 juin 1807.
L'armée russe dispersée prit la fuite dans le plus grand désordre, d'abord sur le Pregel, puis sur le Niémen.
Les Français eurent à regretter 1,500 morts et 4,000 blessés; mais les Russes perdirent 30,000 hommes, toute leur artillerie et leurs bagages. Le Tzar nous croyant arrivés sur le Niémen et la Pologne russe disposée à se soulever, se hâta de demander la paix. Les deux empereurs se virent le 25 juin 1807 sur un radeau construit sur le Niémen et passèrent ensemble vingt jours à Tilsitt, où la paix fut conclue le 7 juillet.
Le roi de Prusse, Frédéric-Guillaume III auquel il ne restait plus que Mesnel, perdit ses provinces polonaises. — Les premières formeront avec la Hesse, la Poméranie et une partie du Hanovre, le royaume de Westphalie qui sera donné à Jérôme Bonaparte; les provinces polonaises seront érigées en grand duché de Varsovie et données au roi de Saxe. — Dantzig fut déclarée ville libre, avec une garnison française. — Les duchés d'Oldembourg et de Mecklembourg seront rendus à leurs possesseurs, sous la condition que les ports de ces deux états seront occupés par nos troupes jusqu'à la paix générale.
Alexandre Ier, vaincu à Austerlitz en 1805, à Eylau et à Friedland en 1807, ne perd rien de son territoire; mais il a souscrit à tous les arrangements faits par Napoléon, a reconnu tous les roitelets qu'il avait couronnés et a pris l'engagement de rompre toutes relations de commerce avec l'Angleterre
" (Carnet de campagne du Cdt Giraud).

Le 9 juillet, les articles de la paix de Tilsitt sont signés, la campagne est terminée.

"A Thorn, sur la Vistule, où je fus envoyé (à pied bien entendu), j'entrai à l'hôpital, et je fus très bien soigné et considéré à cause de mon petit fait d'armes, qui me valut des permissions de sortir quand je voulais. Doué d'un appétit dévorant, j'allai chez un boulanger, ma ration m'étant insuffisante; la boulangère, qui était jeune, me dit qu'elle ne recevrait d'argent qu'à mon entière guérison; mais l'ordre d'évacuer sur Dantzick étant arrivé, elle ne voulut rien recevoir. Il en fut de même de la demoiselle d'un apothicaire, qui m'avait donné de la charpie très douce; aux yeux d'une belle, un bras en écharpe a un certain attrait qui recommande celui qui le porte. — Merci, ô vous, aimable boulangère, et vous jeune demoiselle, recevez ici l'expression de ma vive rconnaissance pour votre générosité envers le petit Louis; s'il pouvait se faire que vous lisiez ces Mémoires, vous verriez que j'ai gardé souvenir de votre bonne action à mon égard, et qu'elle n'est pas mise en oubli par moi, ni même par mes enfants, qui se rappelleront toujours, que vous soyez Polonaises ou Prussiennes.
Tous les blessés qui pouvaient marcher furent acheminés sur Dantzick, grande place forte et port de mer sur la Baltique; notre bateau descendit la Vistule, et lorsque nous passâmes sous le fort de Gaudenz on nous tira dessus, mais sans que nous fussions atteints, les pièces étant trop haut placées. Ce fort ne s'est rendu qu'à la paix de Tilsit.
Nous fûmes tous logés dans un grand village nommé Coval, dont les maisons n'avaient plus que les quatre mûrs; les habitants étaient nourris par les soldats en logement; tristes hôtes et tristes convives Ce village avait été pillé et dévasté par les assiégés et par les assiégeants. Là, nous fûmes passés en revue par le général Rapp, lequel s'écria à ma vue : «Un musicien blessé ? c'est chose rare. » Le capitaine des voltigeurs, Nicolas, lui ayant observé que j'avais été blessé en me battant contre les Russes, fusil en mains. « Eh ! bien, me dit le général, que veux-tu, mon ami ?» La timidité m'empêchant de répondre, il reprit : « Veux-tu aller à Genève, c'est bien loin, mais tu auras trois sous par lieue ?» Je le remerciai et lui dis : «Je n'ai plus à Genève de grands parents.» Je n'osai plus rien dire; le capitaine ne disant plus mot non plus, mon voisin me dit : « Demandes la croix, tout le monde au régiment dit que tu la mérites. » Le général ayant à ce moment salué le capitaine Nicolas et tous les blessés, remonta à cheval, et je ne l'ai jamais revu, et n'ai obtenu la croix d'honneur non plus. Voilà ce qu'on gagne à être timide et d'avoir le coeur droit, sans intrigue, car tous mes collègues chef de musique, sans avoir fait comme moi toutes les campagnes sous Napoléon, l'ont obtenue, malgré qu'ils n'ont jamais été au feu, ni tiré peut-être un seul coup de fusil sur l'ennemi, mais leur colonel les appréciait assez pour voir dans leurs bons services qu'ils la méritaient, il la leur faisait donner sans difficulté aucune ; seul, je crois, de tous les chefs de musique, j'en ai été privé, parce que j'avais le caractère franc, et que je dédaignais d'être courtisan et flatteur. Je me consolai de mon mieux, et, comme le philosophe Antisthène, je me disais : Le seul bien qui ne peut nous être enlevé, est le plaisir d'avoir fait une bonne action
" ("Mémoires du Petit-Louis", Louis Sabon, Chef de musique au 69e).

En juillet 1807, le 69e compte 2581 hommes, sous le Colonel Fririon; le 1er Bataillon est commandé par le Chef de Bataillon Magne, le 2e par le Capitaine Giraud (par intérim) et le 3e par le Chef de Bataillon Duthoyat. Il fait partie de la 1ère Brigade (Maucune), de la 1ère Division (Marchand) du 6e Corps (Ney).

Le 69e est dirigé sur la Silésie.

"La paix ayant été conclue à Tilsitt, des ordres furent expédiés pour évacuer la Prusse orientale excepté les places fortes. Le colonel FRIRION fut envoyé avec son régiment en Silésie, où les suites de sa blessure lui causèrent de grandes souffrances et le mirent dans un état qui inspira de vives inquiétudes" (Notice biographique sur M. le général baron Fririon).

"La paix venait d'être signée à Tilsit par les deux Empereurs. — L'ordre arriva de quitter Dantzick, et de nous diriger sur la Silésie ; notre point de cantonnement était Steinau, petite ville de 4000 âmes. La première compagnie de grenadiers et le colonel occupaient la ville; le reste du régiment était dans les villages des environs.
MM. Stéphens et Olivier étaient toujours à leurs pupitres de 1er basson solo et de 1re flûte; frondeurs aristarques au suprême degré, et quoique m'étant très opposés, ils ne pouvaient s'empêcher de dire que j'aurai dû être récompensé pour ma bravoure à Gutstadt. La première répétition me fut favorable, je lisais à première vue tous les morceaux que M. Lemoine arrangeait pour la musique d'harmonie.
J'étais logé chez un libraire, jeune ménage. Les musiciens se faisant des visites entre eux, deux vinrent me voir au moment du déjeûner, et furent très irrités contre moi à la vue de mon modeste repas, consistant en café au lait sans sucre, mais avec du sirop en échange; ils me dirent que je gâtais les logements, et ils me montèrent la tête, me disant qu'il fallait du sucre et de l`eau-de-vie. Le lendemain je veux obtenir cela; le bourgeois voulait bien, mais la jeune femme s'y opposa, en me disant que ce qu'on me donnait était déjà trop bon pour un gamin, un morveux comme moi; cela m'irrita tellement, que je cassai, en jetant à travers une porte vitrée, toute la vaisselle qui avait servi au déjeûner; la femme voulut se jeter sur moi, mais son mari l'arrêta en lui disant : « Malheureuse, que vas-tu faire ?» lui s'en fut alors à la mairie et me rapporta un billet de logement pour un vétérinaire qui demeurait dans le faubourg. Excellente maison, nourriture parfaite ; l'hôte était ravi d'avoir un musicien chez lui, sa dame aussi ; ils me traitaient comme leur enfant. Je passai l'hiver avec ces braves gens, et je dois dire que tout le régiment n'eut qu'à se louer des soins soutenus dont il fut l'objet dans ce cantonnement. Certes, la reconnaissance est de tous les sentiments humains celui qui résiste le mieux, et pour ma part j'en conserve une bien vive aux personnes qui m'ont rendu service pendant que j'étais militaire. Je saisirai cette occasion pour parler d'un brave brigadier du train, qui me facilita l'accès d'une mare d'eau, dans laquelle les hommes et les bêtes ne pouvaient trouver de bonne eau qu'après avoir franchi une partie de la mare contenant de la boue. Ce brave brigadier me prêta son cheval sans me connaître, ce qui me permit d'atteindre l'eau propre dont je remplis ma gourde et bus une large part. Dire que cela valait son pesant d'or ne serait pas assez évalué ; il faut avoir supporté une chaleur de 26 degrés Réaumur, sans vivre, depuis trois jours, sans sommeil depuis une semaine et avoir autour de soi des camarades morts ou mourants, pour se faire une idée juste d'un service de ce genre. Le mois de juin en Pologne est brûlant.
A Steinau, tous les soldats avaient des bonnes amies ; les Français se faisaient passer pour des fils de familles riches, les officiers ne venaient à la ville qu'en voiture ou sur le cheval du bourgeois. Les promesses de mariage aux jolies Silésiennes ne manquaient pas, mais rien n'était plus incertain, tandis qu'au contraire les baptêmes étaient nombreux. Après un certain temps passé en ce bourg, nous fûmes envoyés à Lüben, à quatre lieues de là ; c'est une jolie petite ville avec son château où le colonel Frierrion logeait ; les bourgeois y sont presque tous riches. La musique ayant été commandée pour faire ses répétitions au château, lorsque le colonel vint pour y assister, la première chose qu'il dit fut : « Ah vous Sabon, vous avez été blessé en allant piller, qu'alliez-vous faire là ?» Je n'osai répondre à une pareille apostrophe, me sentant tout troublé; mon camarade Charve, qui était faible musicien-soldat trombone, n'osa non plus prendre ma défense, non plus que les autres musiciens qui, sauf les gagistes, n'étaient que soldats. Je dus en conséquence ronger mon frein, quoiqu'il y eut encore au nombre des présents le sergent Robert, que j'avais tant émerveillé par ma bravoure ; voilà les résultats de la discipline militaire qui plane toujours sur l'esprit du soldat avec son : « Pas d'observations ; voyons parlez », ou bien encore : « Taisez-vous », et qui ne sort pas de ces termes là ; l'on reste muet de hiérarchie.
Je fus plus heureux à la répétition après laquelle le colonel me fit noter pour passer à la première revue, dans 1'état-major, avec 60 francs de haute paie et deux galons au collet de mon habit ; j'étais bien heureux, la vanité était caressée, et la nature matérielle satisfaite.
Après mon licenciement, je fis une visite au colonel, qui y fut très sensible, afin de le remercier de sa bonté pour les appointements qu'il me fit accorder
" ("Mémoires du Petit-Louis", Louis Sabon, Chef de musique au 69e).

Ont été fait Chevaliers de la Légion d'Honneur le 1er octobre 1807, l'Adjudant major Chevalier; les Capitaines Ginoux, Reboul, Ledonné, Raibaud, Monoyer, les Lieutenants Gailhard de Senislhac et Jurquet; les Capitaines Despesse, Monnier, Dupas, le Caporal Royer, le Grenadier Guiltin, le Voltigeur Vessière, le Caporal Verw, le Lieutenant Sourd, le Lieutenant de Grenadiers Farey, le Lieutenant Roy, le Sous-lieutenant Supuy, l'Adjudant sous officier Philibert, les Sergents Vezé, Portel, Witz, Baudimant, Guillin, Caire, le Caporal Eynard, le Chef de Bataillon Pouteaux, le Voltigeur Neuville.

 

E/ Campagnes de Portugal (1808)

- Formation du 11e Provisoire

Napoléon avait sommé le Portugal d'adhérer au Blocus continental; comme le Régent refuse, Junot passe les Pyrénées avec 30.000 hommes et entre dans Lisbonne. Il doit être soutenu par l'Espagne, avec qui l'Empereur a conclu un traité.

L'attitude douteuse de Charles IV fait craindre pour les communications de l'armée de Portugal et, le 5 novembre 1807, l'Empereur ordonne la création à trois Divisions du Corps d'armée de l'Océan, placé sous Moncey. Douze Régiments provisoires sont formés : ils ont quatre Bataillons de quatre Compagnies de 150 Fusiliers empruntés aux troisièmes Bataillons qui doivent continuer à s'administrer pour leur compte.

Celui du 69e, qui garde ses deux Compagnies d'élite avec Oudinot en Allemagne, devient 3e du 11e Provisoire (avec les 3e, 9e et 85e). Il ne reste que trois Compagnies au Dépôt à Luxembourg.

Les 11e et 12e Régiments constituent la troisième Division à Mézières. Dès le 15 novembre, les premières unités, rassemblées hâtivement, commencent à partir, par voitures, sur la route de Sedan à Bordeaux, où l'organisation s'achève. Les Régiments gagnent successivement Bayonne par étapes et le Corps pénètre en Espagne le 5 janvier 1808. Il s'installe aux environs de Vitoria, où parviennent des détachements de complément, par Bataillon de marche.

Moncey est dirigé sur Burgos, puis sur Aranda, où Murat, Lieutenant de l'Empereur, le rejoint. Le 20 mars, le Bataillon du 69e franchit avec la troisième
Division la chaîne de Guadarrama, au défilé de Somo-Sierra, et gagne Madrid quelques jours après l'entrée triomphale de Murat. Il y reste en garnison et participe à la répression de la terrible insurrection du 2 mai.

Après la capitulation de Baylen, le 22 juillet, Madrid est évacué, et Moncey retraite au nord de l'Ebre. Le manque de cohésion des Régiments provisoires n'a pas permis d'en tirer de bien grands services et, le 1er juillet, l'Empereur décide de les transformer en Régiments définitifs : le 11e Provisoire et les trois Bataillons au Dépôt de Bayonne constituent, le 10 septembre, le 118e.

- Création des 4e et 5e Bataillons du 69e

Napoléon réorganise son Infanterie par le Décret du 18 février 1808 et compose
chaque Régiment de cinq Bataillons. Les deux premiers gardent leurs Voltigeurs et Grenadiers et leurs quatre premières Compagnies; les 5e, 6e et 7e forment le 3e Bataillon qui passe (sur le papier) ses Compagnies d'élite (à Dantzig avec Oudinot) et ses quatre premières (avec Moncey) au 4e Bataillon; ses trois dernières au 5e, dit de Dépôt, renforcé d'une unité d'un Corps à quatre bataillons.

Le 18 février toujours, le Colonel Fririon est fait Officier de la Légion d'Honneur, puis Baron de l'Empire le 19 mars.

"Pour le récompenser de sa conduite admirable à la bataille de Friedland, l'empereur le nomma officier de la Légion d'honneur le 18 février 1808, et baron de l'empire avec dotation en Westphalie, le 19 mars, jour de sa fête" (Notice biographique sur M. le général baron Fririon).

Les quatre Compagnies de Fusiliers du nouveau 4e Bataillon étant entrées dans la composition du 118e, sont provisoirement remplacées par ordre du 1er septembre par celles du 5e, supprimé momentanément.

Le Commandant Giraud écrit :
"Drogelwitz, le 21 avril 1808.
Un décret du 18 février 1808 porte le nombre des bataillons par régiment d'infanterie, à cinq au lieu de trois : 4 de guerre et 1 de dépôt. Les bataillons de guerre sont de six compagnies dont une de grenadiers et une de voltigeurs. Le bataillon de dépôt compte seulement quatre compagnies de fusiliers. Il n'y a plus par régiment qu'un drapeau porté par un lieutenant désigné sous le nom de porte-aigle. Au 69e, celui-ci a douze ans de service, et a fait les quatre campagnes d'Ulm, d'Austerlitz, d'Iéna et de Friedland. Il lui est adjoint deux braves, anciens soldats illettrés ayant de douze à quinze ans de service, portant les galons de sergents, les épaulettes écarlates et un casque de carabiniers dont la chenille est rouge pour l'un (2e porte-aigle) et blanche pour l'autre (3e porte-aigle). La réorganisation du régiment a eu lieu le 1er de ce mois; je suis placé à la 2e compagnie du 2e bataillon. Le commandant Magne est toujours à la tête du 1er bataillon. Le colonel fait une nouvelle répartition de cantonnement. Ma compagnie occupe Steinau, à huit lieues de Drogelwitz.
Tout le pays que nous parcourons est inondé, de sorte que toutes les communications sont interrompues depuis huit jours.
Le baromètre politique est à la guerre; les préparatifs qui se font l'annoncent à brève échéance. Les derniers événements survenus en Espagne et à Rome paraissent en être la cause. L'Empereur ne se lassera donc pas de faire des rois ?... Il s'épuise en présents et en donations de toutes sortes, en faveur de ses généraux, des chefs de corps et des chefs de bataillon bien en cour ; pourquoi ne pense-t-il pas aussi à la classe des officiers inférieurs, à celle qui peine le plus dans toutes les opérations de guerre ? Il est vrai que le nombre en est si considérable qu'il ne peut donner à tous
" (Carnet de campagne du Cdt Giraud).

Le Régiment en 1808

ÉTAT-MAJOR
Fririon, Colonel,
Bayan, Officier-payeur.
Chaillard, 1er Porte-aigle.
Bourdet, Chirurgien-major.
Bouvette, Aide-major.
Lancome, Sous-aide-major.
1er Bataillon

Mandeville, Chef de Bataillon.
Grenadiers.
Dartigues, Capitaine.
Chaumet, Lieutenant.
Girald, Sous-lieutenant.
1ère Compagnie.
Lemoine, Capitaine.
Maupas, Lieutenant.
Rigaud, Sous-lieutenant.
2e Compagnie.
Agnely, Capitaine.
Davennes, Lieutenant.
Aubineau, Sous-lieutenant.

Fauverteix, Adjudant-major.
3e Compagnie.
Jourdain, Capitaine.
Collard, Lieutenant.
Labric, Sous-lieutenant.
4e Compagnie.
Raybaud, Capitaine.
Roy, Lieutenant.
Allard, Sous-lieutenant.
Voltigeurs.
Roux, Capitaine.
Ibry, Lieutenant.
Roux, Sous-lieutenant.
2e Bataillon
Rolland, Chef de Bataillon.
Grenadiers.
Armand, Capitaine.
Monnier, Lieutenant.
Lhullier, Sous-lieutenant.
1ère Compagnie.
Turquet, Capitaine.
Sourd, Lieutenant.
Huot, Sous-lieutenant.
2e Compagnie.
Grasset, Capitaine.
Hanck, Lieutenant.
Labaig, Sous-lieutenant.
Dufour, Adjudant-major.
3e Compagnie.
Gaillard, Capitaine.
Soulier, Lieutenant.
Deuster, Sous-lieutenant.
4e Compagnie.
Poupon, Capitaine.
Thouvenin, Lieutenant.
Chastaignac, Sous-lieutenant.
Voltigeurs.
Giraud, Capitaine.
Moulin, Lieutenant.
Patru, Sous-lieutenant.
3e Bataillon
Duthoya, Chef de Bataillon.
Grenadiers.
Guioux, Capitaine.
Lambert, Lieutenant.
Rohmer, Sous-lieutenant.
1ère Compagnie.
Beuzard, Capitaine.
Dubreuil, Lieutenant.
Ménard, Sous-lieutenant.
2e Compagnie.
Ledonné, Capitaine.
Pichon, Lieutenant.
Lauty, Sous-lieutenant.
Reynaud, Adjudant-major.
3e Compagnie.
Blanc, Capitaine,
Collin, Lieutenant.
Descorailles, Sous-lieutenant.
4e Compagnie.
Coutier, Capitaine.
Bernachot, Lieutenant.
Léonard, Sous-lieutenant.
Voltigeurs.
Reboul, Capitaine.
Baudry, Lieutenant.
Callet, Sous-lieutenant.
Etat-major du Dépôt

X..., major.
Poutheau, Chef de Bataillon.
Descottignies, id.
Bertrand, Capitaine-trésorier

Jaré, Adjudant-major.
Lécureux, id.
Petit Didier, Chirurgien aide-major
Lebescauté, id., Sous-aide-major.
4e Bataillon
Grenadiers.
Burty, Capitaine.
Fournier, Lieutenant.
Delavergne, Sous-lieutenant.
1ère Compagnie.
Terre, Capitaine.
Cauvet, Lieutenant.
Neuville, Sous-lieutenant.
2e Compagnie.
Guay, Capitaine.
Chaubry, Lieutenant.
Rose, Sous-lieutenant.
3e Compagnie.
Jolimay, Capitaine.
Deletang, Lieutenant.
Delage, Sous-lieutenant.
4e Compagnie.
Lacassaigne, Capitaine.
Chevalier, Lieutenant.
Lemoine, Sous-lieutenant.
Voltigeurs.
Lautier, Capitaine.
Fiancette, Lieutenant.
Hancké, Sous-lieutenant.
5e Bataillon
1ère Compagnie.
Quesnel, Capitaine.
X..., Lieutenant.
Vast-Vimeux, Sous-lieutenant.
2e Compagnie.
Seguin, Capitaine.
X..., Lieutenant.
Rolland, Sous-lieutenant.
3e Compagnie.
Demange, Capitaine.
Thomas, Lieutenant.
X..., Sous-lieutenant.
4e Compagnie.
Tarisson, Capitaine.
Souchet, Lieutenant.
Mège, Sous-lieutenant.
Détachement de recrutement
Argence, Capitaine.
Loqueneux, Lieutenant.
Doumet, Lieutenant.
Chapelle, id.
Officiers à la Suite
Grosset, Capitaine de Grenadiers. Reboul, Capitaine de Grenadiers

Le Commandant Giraud écrit :
"Steinau, le 11 juin 1808.
J'ai quitté avec regret mes hôtes de Drogelwitz. J'y étais assez bien. Ils ont eu aussi du regret de me voir partir, et j'en juge du moins par leurs paroles d'adieu. Il ne faudrait pas cependant les juger d'après les apparences, car l'Allemand, essentiellement positif, n'a aucune franchise dans le caractère.
L'emploi de chef de bataillon est toujours vacant au 2e, de sorte que j'en exerce encore le commandement par intérim. J'exerce aussi à Steinau les fonctions de major de place ; mes occupations sont donc multiples et très variées. Du matin au soir, je n'ai pas un seul moment de repos.
On parle de guerre. L'artillerie file vers la Haute-Silésie. Dès demain, on va compléter le soldat à cinquante cartouches et quatre pierres à feu de rechange.
Le 19, j'ai l'ordre d'envoyer un détachement de huit hommes par compagnie pour aller travailler, au camp de Glogau où nous devons être rendus le 1er juillet prochain. Cette place doit être gardée en dépôt par nos troupes, jusqu'à ce que la Prusse ait complètement exécuté les clauses du traité de Tilsitt. Si j'en juge d'après les apparences, nous n'y ferons pas un long séjour; de là, on nous fait espérer que nous nous rendrons en Bohême. Jolie perspective !...
Et le colonel qui me demande mon avis sur l'espèce d'effets à laisser par les hommes à notre petit dépôt de Glogau, en cas d'un ordre de mouvement précipité ?... Ne le sait-il pas mieux que moi, lui qui a entre les mains tous les rapports des commandants de compagnie ?..
" (Carnet de campagne du Cdt Giraud).

Le Commandant Giraud écrit :
"Au camp de Glogau, le 10 juillet 1808.
Le 69e occupe au camp de Glogau différents emplacements qui sont : Beuthen, Neustadt et Pobschetz. Nous avons eu beaucoup de peine à nous y installer et nous procurer le nécessaire. Pendant huit jours, j'ai couché sur la paille et sans l'honnêteté de mon hôte qui a bien voulu me prêter un lit, j'y coucherais encore.
Nous commençons seulement à y être passablement. Depuis le 1er, date de notre arrivée, nous allions prendre nos repas à Glogau même, distant de trois quarts de lieue du camp de mon bataillon. Aujourd'hui nous avons notre pension au camp ; ce qui est peut-être plus onéreux pour notre bourse, mais en tous les cas, bien plus commode que d'aller chercher matin et soir nos repas au loin.
Nos soldats vivent chez l'habitant; les transports de toute nature sont assurés par voie de réquisition. Malgré la mauvaise qualité du drap d'uniforme et la confection défectueuse de l'habillement, mes hommes n'ont jamais été mieux habillés.
Nos occupations deviennent de plus en plus grandes. Nous avons deux fois par jour théorie des officiers et sous-officiers, sans compter le service du jour et les détails du métier. Les chaleurs sont très fortes depuis quelques jours; on a de la peine à rester dans sa baraque quand les planches échauffées rendent la température étouffante. Si cela continue, nous aurons ici beaucoup de malades.
Le colonel Fririon est un brave et digne homme; il ne fait rien à mon bataillon sans me consulter. J'ai dîné chez lui dernièrement avec le capitaine Demange et sa femme qui vient de rejoindre son mari, pour participer aux fatigues et au danger de nos excursions.
La vie des camps est infiniment plus salutaire que la vie des cantonnements. Malheureusement, nos baraques laissent passer l'eau, et quand il pleut, nous sommes mouillés comme des canards.
Le chef de bataillon qui nous manque n'est pas encore arrivé. On prétend que la place sera donnée à un commandant attaché à l'état-major, ayant servi comme capitaine au régiment et qui demande à y rentrer. Avec le colonel Brun, on connaissait toutes les propositions, faites par lui, dans le régiment; avec le nouveau, qui ne se fait aider par personne, rien ne transpire; de sorte que nous ne connaissons pas le nom du capitaine appelé à commander le 2e bataillon, c'est-à-dire le mien.
Madame Demange ne veut plus quitter son mari, dût elle aller aux Indes et même aux antipodes. C'est une héroïne dont on voit peu d'exemple
" (Carnet de campagne du Cdt Giraud).

Le Commandant Giraud écrit :
"Au camp de Glogau, le 5 août 1808.
Depuis un mois, nous n'avons pas eu un moment à nous; les exercices nous occupent huit heures par jour; puis dans l'intervalle d'un exercice à un autre, la théorie aux officiers et aux sous-officiers.
Cette-besogne est un peu dégrossie maintenant; mais on vient de nous en tracer une autre : l'école des tranchées. Nous allons chaque jour travailler devant la place de Glogau, comme s'il s'agissait d'une place qu'on voudrait assiéger. Les gabions et les saucissons (fascines) sont prêts pour ouvrir la tranchée.
Les bourgeois s'étonnent de nous voir faire ces préparatifs ; nous ne le sommes pas moins qu'eux
" (Carnet de campagne du Cdt Giraud).

 

F/ Marche vers l'Espagne (1808)

"Le 15 août 1808, le 6e corps reçut l'ordre de quitter la Silésie dès le lendemain et de se diriger en poste sur l'Espagne. Des chariots étaient disposés sur toute la ligne de route et les hommes ne faisaient que changer de voiture" (Notice biographique sur M. le général baron Fririon).

Le Capitaine Marcel écrit :
"En écrivant ces mémoires, je n'ai pas voulu me donner pour auteur, loin de moi une pareille prétention, mais j'ai simplement entendu vous rapporter les faits particuliers qui me sont arrivés pendant un séjour de près de six années en Espagne et dire avec impartialité ce qui s'est passé dans toutes les affaires où le 69e régiment d'infanterie de ligne, auquel j'appartenais, a pris une si glorieuse part.
Au moment où commence ce récit, en août 1808, la Grande Armée était cantonnée dans la province de Silésie, d'après les arrangements pris entre la France et la Prusse, lors de la paix de Tilsitt (Note : Napoléon prolongeait l'occupation de la Prusse pour la forcer à régler la question des contributions de guerre et faire vivre son armée en partie sur le pays ennemi. En tout cas, même après l'évacuation du territoire prussien, il entendait garder les places de Glogau, Stettin et Custrin pour, le cas échéant, pouvoir intervenir rapidement et efficacement). J'étais sergent à la compagnie de voltigeurs du 3e bataillon, et notre division, que commandait le général Marchand, occupait depuis deux mois le camp de Glogau. Les militaires, chacun le sait, doivent toujours s'attendre aux changements, mais un repos prolongé de dix mois nous avait fait oublier qu'on peut, d'un instant à l'autre, recevoir l'ordre de départ : officiers et soldats se laissaient aller à la douceur du pays, mais le réveil n'allait pas tarder à se faire entendre.
Le 15 août 1808, le général Marchand passa en revue les régiments de sa division, en l'honneur de l'anniversaire de la naissance de Sa Majesté l'empereur Napoléon : l'aspect des troupes était magnifique et, lorsque le défilé fut terminé, le général fit former en carré les 6e léger, 69e, 76e et 39e de ligne et leur fit le discours que l'on tient toujours en pareille cérémonie; mais il termina en disant: "Cette journée a commencé par une manifestation guerrière, elle se terminera de la même façon". Nous nous demandions, en rentrant dans nos baraques, ce que signifiaient ces paroles, lorsque le bruit se répandit que la Grande Armée partait le 17 août; mais le soldat avait si bien perdu l'habitude de recevoir de tels ordres qu'il déclara le bruit non fondé et se livra avec joie à des jeux divers au milieu d'une grande affluence d'habitants et de femmes et de jeunes filles, qui toutes affectionnaient d'une façon particulière le militaire français. Et pourtant le bruit fut confirmé le soir même; nous sûmes par des plantons que le colonel Fririon, notre chef de corps, avait reçu des instructions pour l'exécution du grand mouvement qui s'opéra deux jours après.
Personne, d'ailleurs, ne connaissait notre destination définitive; la majorité inclinait à penser que nous allions marcher sur l'Autriche et commencer les hostilités avec cet empire, d'autres soutenaient que nous allions rentrer en France; enfin chacun, sauf les initiés, désirait être de deux jours plus vieux pour savoir quelle route on prendrait. Enfin le 17 août, à quatre heures du matin, les quatre régiments de la division se formèrent sur le front de bandière; devant nous était une multitude de voitures assez grandes, arrivées pendant la nuit; nous ne pouvions croire à pareille aubaine, mais on nous invita à y monter, et nous nous y entassâmes au petit bonheur au milieu des éclats de rire et des cris (Note : "On employait tous les moyens pour précipiter notre marche, surtout les chariots qu'on mettait en réquisition pour nous transporter et nous donner la facilité de faire 16 à 18 lieues par jour" - Mémoires militaires du général baron DELLARD, p. 260). Ces voitures nous conduisirent au trot à six lieues de Glogau à un emplacement où tout était préparé pour faire reposer et manger les hommes; après une grande halte, de nouvelles voitures nous conduisirent à une étape plus loin et ainsi de suite. Cette façon de voyager, d'abord du goût de la troupe, ne tarda pas à nous fatiguer énormément, de sorte que l'on fut heureux le jour où il fallut reprendre le sac et suivre le ruban de queue (Note : "En moins de quinze jours l'infanterie du 6e corps est venue de Glogau sur les bords du Rhin. Ce peut être une belle opération pour la célérité des opérations militaires de faire courir la poste à une armée, mais à coup sûr elle ne sera jamais du goût des pauvres diables qu'on expédie ainsi" - Journal de Fantin des Odoards, p. 176, 178-182). Bientôt il fut évident que nous rentrions en France; cette pensée consolait un peu ceux qui venaient de faire le plus grand des sacrifices, c'est-à-dire de quitter leur famille, car beaucoup d'entre nous avaient femme et enfants sans avoir contracté le lien de l'hyménée. Ce n'est pas étonnant : il n'existe pas, toutes les nations le reconnaissent, d'homme plus aimable et plus galant que le militaire français, et les Silésiennes, si douces, si tendres, rendaient justice, en grand nombre, au mérite des enfants de la victoire
" ("Campagnes du Capitaine Marcel").

Le 69e est mis en route sur Mayence, touche 1.000 paires de souliers.

Le Commandant Giraud écrit :
"Bamberg, le 25 août 1808.
Nous avons reçu l'ordre de quitter le camp de Glogau le 15 août, à cinq heures du soir. Le lendemain, nous étions en route à quatre heures du matin, montés sur des charrettes de réquisition destinées à nous transporter rapidement du côté de Mayence où nous devons être rendus le 31 du courant.
Nous faisons donc la route en poste, parcourant 18, 20 et quelquefois 25 lieues par jour. Nous ne nous arrêtons même pas la nuit, pour chercher, par un sommeil réparateur, un adoucissement à des fatigues incessantes. Cahotés comme nous le sommes par les soubresauts des voitures, nous ne pouvons nous tenir ni debout, ni assis sans tomber les uns sur les autres. Une marche à pied serait certainement bien moins fatigante; mais il paraît que nous n'arriverions pas à temps. Tout le 6e corps voyage de cette façon.
Où allons-nous ?...
On prétend que nous sommes destinés à renforcer notre armée d'Espagne.
J'espère qu'on ne nous fera pas voyager en poste, pendant que nous traverserons la France
" (Carnet de campagne du Cdt Giraud).

Le Capitaine Marcel écrit :
"Le 1er septembre, le 6e léger et le 69e de ligne arrivèrent à Coblentz : nous étions tellement fatigués de notre voyage en voiture que beaucoup d'hommes ne pouvaient marcher qu'en s'appuyant sur leurs fusils; il fallut faire une halte de plusieurs jours. Les ordres du ministère de la guerre n'étaient d'ailleurs pas encore arrivés et il fallait les attendre. Bien qu'ayant quitté la France depuis dix-huit mois à peine, je peindrais difficilement le plaisir que j'éprouvai en la revoyant; les aimables et bonnes Allemandes ne me parurent plus que des femmes ordinaires lorsque j'entendis nos charmantes Françaises parler ma langue maternelle" ("Campagnes du Capitaine Marcel").

Le Commandant Giraud écrit :
"Mayence, le 2 septembre 1808.
Le 69e a reçu l'ordre de quitter Mayence, le 3 septembre. Tout le 6e corps se rend à Bayonne en trois colonnes. La 1re division (Marchand) : 6e léger, 69e, 39e et 76e, forme la colonne de droite, les quatre régiments se suivent à un jour d'intervalle
" (Carnet de campagne du Cdt Giraud).

Le Capitaine Marcel écrit :
"Le 9 septembre, la feuille de route du régiment arriva; les plus clairvoyants avaient déjà deviné que nous allions en Espagne, et le 10 au matin tous les voltigeurs se mirent à crier, dès que les tambours eurent cessé de battre: "En route pour Madrid".
Je ne parlerai pas de notre traversée de la France, que nous fîmes cette fois par étapes; les habitants de toutes les villes rivalisèrent de générosité pour recevoir des soldats couverts de gloire, et partout nous fûmes accueillis en frères
" ("Campagnes du Capitaine Marcel").

Par Metz, Orléans et Bordeaux, le 69e doit gagner Bayonne, où 500 conscrits lui seront réunis. Dans cette ville, un petit Dépôt est créé avec le 4e Bataillon, que renforceront 800 conscrits (fin août 1808).

"A Coblentz, la marche continua par simples journées d'étape sur Reims, Paris, Bordeaux et Bayonne. L'Empereur avait ordonné que les corps de la Grande Armée fussent reçus dans toutes les villes de France avec une pompe digne des héros qui venaient de s'immortaliser dans cette admirable campagne de 1807.
Le 69e de ligne devait traverser la Champagne et était composé en grande partie de soldats de cette province. Il était défendu aux colonels, sous peine de destitution, de donner des permissions; cependant, il était bien certain qu'après une longue absence du sol de la patrie et avoir échappé aux dangers inséparables d'une guerre aussi meurtrière, nos soldats ne résisteraient pas à la jouissance d'embrasser un père, une soeur, un frère et de leur raconter leurs nombreux et glorieux combats. En cette circonstance délicate, le colonel FRIRION, plein de générosité, sut allier le devoir de l'humanité à la rigueur du service militaire. Il n'hésita pas à prendre sous sa responsabilité de faire imprimer des permissions pour tous ceux qui en demanderaient; il y fit mettre que l'homme se rendrait chez lui avec armes et bagages, et en promettant sur son honneur de rejoindre le corps à Villers-Cotterets le 26 septembre, sous peine d'être déclaré déserteur et d'être condamné à mort. Les soldats partirent pleins de reconnaissance pour leur digne colonel et tous, sans en excepter un seul, se firent un honneur d'être fidèles à l'heure fixée.
La marche de nos troupes à travers la France fut un véritable triomphe : partout les autorités et les populations remplies d'enthousiasme et d'admiration se portaient au-devant de nos régiments; nos aigles étaient couronnées et les habitants, se mêlant à nos soldats dans d'immenses banquets sur les promenades publiques, fêtaient avec bonheur nos glorieuses victoires. A l'entrée du 69e dans la capitale, les autorités vinrent au-devant du régiment; il fut reçu par le corps municipal de la ville de Paris à la barrière Saint-Martin. Les aigles furent ornées de couronnes d'or, et officiers et soldats furent accueillis avec ivresse dans un magnifique banquet au milieu des jardins de Tivoli.
Le colonel Fririon se rendit chez le duc de Feltre, ministre de la Guerre, et fit part des permissions qu'il avait accordées en Champagne : «Vous avez joué gros jeu, lui dit le ministre. — Oui, Monseigneur, répondit le colonel FRIRION, mais ce jeu a sauvé 600 braves soldats à l'armée
" (Notice biographique sur M. le général baron Fririon).

Le Commandant Giraud écrit :
"Paris, 27 septembre 1808.
Le passage du 69e à travers la France n'a été qu'une véritable marche triomphale : harangues, vivats, chansons patriotiques; à chaque-étape, des fêtes ; partout des fleurs jetées aux héros de la grande armée; partout les villes et les campagnes rivalisèrent de zèle pour recevoir dignement ceux que les hasards de la guerre envoient en Espagne, affronter de nouveaux périls.
Nous espérions que l'Empereur nous passerait en revue à Versailles; mais S. M. est partie le 22 pour Erfurth où elle doit avoir une entrevue avec l'empereur de Russie, à l'effet de traiter des affaires du Nord. Dieu veuille qu'il réussisse et que de notre côté, nous puissions terminer celles du Midi.
Mon voyage a été très bon. La voiture ne m'a nullement fatigué; j'y ai dormi comme j'ai pu, et j'étais par moment si fatigué que j'y ai dormi aussi bien que dans les lits des grands seigneurs polonais.
Je vais profiter de cette journée pour voir Paris que je ne connais pas et visiter les principales curiosités de la capitale
" (Carnet de campagne du Cdt Giraud).

Le Commandant Giraud écrit :
"Le Mans, le 9 octobre 1808.
D'après les on-dit, je prévois que la guerre d'Espagne ne sera pas heureuse; je désire cependant qu'elle se termine au mieux des intérêts de la nation. Avant son départ de Paris, Sa Majesté l'Empereur a nommé à tous les emplois vacants dans le corps auquel j'appartiens (le 6e Ney). Notre régiment et le 6e léger qui constituent ma brigade (Maucune) sont les seuls qui n'ont rien obtenu. Toutes les troupes ayant eu de l'avancement, soit dans la légion d'honneur, soit dans le grade, ont eu le bonheur de passer la revue de l'empereur ; c'est ce qui explique pourquoi le 69e n'est pas allé à Versailles et a été tenu à l'écart. Lorsque Sa Majesté voyait un capitaine qui commandait un bataillon, — ce qui est mon cas, — il demandait au colonel s'il commandait par intérim depuis la nouvelle organisation ; si la réponse était affirmative, il ordonnait de le faire reconnaître de suite.
Il faut avouer que je n'ai pas de chance. Je commande par intérim le 2e bataillon du 69e depuis la nouvelle organisation; mais n'ayant pas assisté à la revue, je n'ai attiré l'attention de personne et j'en suis encore à attendre une nouvelle occasion de promotion. Décidément, la roue de la fortune ne tourne pas pour moi.
Le maréchal Ney vient de me faire dire par mon colonel que le cheval me sera interdit dès qu'on aura pourvu mon bataillon d'un titulaire pour le commander, et cela, sous le prétexte fallacieux qu'en Espagne je ne pourrai pas me servir d'un cheval, en raison des difficultés d'un pays montagneux et raviné.
Encore une perte sèche de vingt-cinq louis qu'on m'impose !...
" (Carnet de campagne du Cdt Giraud).

Le Commandant Giraud écrit :
"Niort, le 18 octobre 1808.
Le chef de mon bataillon vient d'être nommé ; c'est le beau-frère du ministre de la guerre.
Les campagnes en Allemagne m'ont un peu gâté. J'avais toujours un cheval entre les jambes; il faut maintenant me débarrasser de celui que je possède pour me remettre à la marche. Ce sera l'affaire de quelques jours.
Quand le colonel Fririon a su que je n'avais plus mon cheval, il m'a offert cle monter un des siens, de préférence à son domestique. J'ai refusé ; je monte seulement dans sa voiture, quand il m'offre une place à côté cle lui... pour causer
" (Carnet de campagne du Cdt Giraud).

Le Capitaine Marcel écrit :
"Le régiment arriva à Bayonne le 31 octobre et fut logé dans les maisons avoisinant la porte d'Espagne; le 6e léger prit aussi ses cantonnements en ville, l'autre brigade dans les faubourgs" ("Campagnes du Capitaine Marcel").

Le Commandant Giraud écrit :
"Saint-Geour (Saint-Geour-d'Auribat, arrondissement de Dax (Landes) ; route de Bordeaux à Bayonne), le 1er novembre 1808.
J'ai profité de mon passage à Bordeaux pour y faire tous les achats nécessaires à la campagne, de crainte de ne pas les trouver à Bayonne, ville pour laquelle nous nous mettons en route demain; à l'aube.
Nous sommes ici dans un mauvais village avec quatre cents hommes cle la garde impériale.
On croit que l'empereur passera ici cette nuit. Les chevaux de poste sont tout prêts pour le conduire à Bayonne.
Dans le midi, le vin est de toutes les réjouissances publiques. Quelle différence avec le nord, où les ovations sont fleuries, et en quelque sorte, plus poétiques !
" (Carnet de campagne du Cdt Giraud).

- Revue de Marrac

Le Capitaine Marcel écrit :
"L'Empereur était à Bayonne, et il passa la division en revue le lendemain 1er novembre dans une plaine hors de la ville : il parla aux soldats, accueillit les demandes, fit plusieurs promotions et donna la croix d'honneur à divers officiers, sous-officiers et soldats. Il était impossible de voir de plus belles troupes. Notre régiment, le 69e, était à trois bataillons qui comptaient en tout plus de 2 000 hommes (Note : 69e régiment de ligne. Officiers présents, 59; troupe, 2235 - Archives nationales); j'étais au 3e bataillon, qui avait pour chef le commandant Duthoya, officier capable, plein de bravoure et d'honneur, et ayant toute la confiance du soldat et en même temps de ses chefs. Je ne voyais autour de moi que fgures martiales, respirant le dévouement à la France et à l'Empereur ; s'il avait fallu aller au bout du monde, nous y eussions suivi nos officiers, voltigeurs en tête. Quant à notre colonel, j'en aurai parlé suffisamment quand j'aurai dit que toute récrimination, comme il s'en élève souvent chez les vieux soldats, s'apaisait à ces mots : «Le colonel Fririon l'a dit»" ("Campagnes du Capitaine Marcel").

"Le 69e arriva le 2 novembre à Bayonne, et le lendemain l'Empereur le passa en revue dans le parc du château de Marrac. Le régiment étant en bataille, l'Empereur ordonna de le former en colonne par peloton, de le serrer en masse sur le centre de la colonne, et de former les compagnies sur un rang. Puis s'adressant au colonel : «Combien avez-vous d'hommes à l'effectif ? — 2.235, non compris les officiers. — Et combien de présents? — Le même nombre, 2.235. Il n'y manque, Sire, que la corvée du pain qui va rentrer. — Bien, très bien, reprit l'Empereur, on ne peut mieux. Vous méritez des éloges. Voilà un beau et brave régiment; je le connais depuis longtemps.» Et l'Empereur attacha longtemps sur tous ces hommes dont la plupart, pour ne pas dire tous, étaient couverts de blessures, un regard d'attendrissement et de fierté» (Fririon).

"En disant ces mots l'empereur attacha longtemps sur FRIRION un de ces sourires plein de bonté, de satisfaction, de bienveillance, un de ces regards enfin qui pénètrent au fond du coeur et dont le souvenir ne s' efface jamais.
Le 69e, en effet, depuis le remplacement des pertes éprouvées dans la campagne de 1807 ne comptait pas un seul homme absent, pas un seul homme en arrière. - Le colonel FRIRION s'empressa de profiter de l'accueil si flatteur de l'empereur pour demander des récompenses en faveur des militaires du régiment qui s'étaient signalés. Ces braves étaient en grand nombre; néanmoins, grades, décorations, tout fut accordé aux instances du colonel qui ne voulut oublier personne, excepté lui-même
" (Notice biographique sur M. le général baron Fririon).

- Entrée en Espagne

La revue terminée à quatre heures du soir, le 69e part aussitôt pour Saint-Jean-de-Luz, et entre en Espagne le 4 novembre 1808. Son effectif est de 2,581 hommes. Il a pour Colonel le brave Fririon, qui le commandait déjà à Friedland ; comme Chefs de Bataillon : au 1er Bataillon, le commandant Magne; au 2e, le commandant Giraud; au 3e, le commandant Duthoyat. Il fait partie de la 1ère Brigade (général Maucune) de la 1ère Division (Marchand) du 6e Corps (Maréchal Ney).

Le Capitaine Marcel écrit :
"Le 2 novembre, nous fîmes étape à Saint-Jean-de-Luz, et le lendemain nous traversâmes Irun, franchîmes la Bidassoa pour aller prendre gîte à Jartzun. Ce bourg n'est qu'à sept lieues de la frontière, mais déjà nous étions frappés du changement dans les moeurs et le costume des habitants, de l'air sombre et sauvage des hommes, de la saleté et de la pauvreté des maisons.
Parti avec l'officier chargé de faire le logement du régiment pour m'occuper de ma compagnie, ma besogne fut vite faite : les officiers furent logés par huit ou dix dans les meilleures maisons, moins propres que les écuries de France; quant à la troupe, elle fut mise en entier dans un couvent évacué depuis peu par les moines et où il n'y avait que les murs. Je fis observer à l'alcade qu'il était nécessaire de fournir de la paille pour les soldats, il me dit que les habitants n'avaient point de paille longue et qu'il n'en existait, dans ce pays, que de la hachée; il fallut donc s'en passer (Note : Les bivouacs de ce pays (l'Espagne) dans lequel on ne peut se procurer d'autre paille, pour se reposer, que celle qui est hachée - Souvenirs et campagnes d'un vieux soldat de l'Empire, par le commandant Parquin, 310). Aussi, à l'arrivée du régiment, nos hommes trouvèrent un peu dur un pareil gîte, eux qui depuis deux ans étaient couchés si mollement et habitués aux soins et attentions de ces bonnes Allemandes (Note : Les Espagnols n'étaient plus les paisibles habitants des plaines de l'Allemagne, où un soldat français isolé faisait la loi à tout un bourg - De Rocca, Mémoires sur la guerre des Français, p. 42); ce n'était pourtant qu'un commencement, et ils devaient en voir bien d'autres pendant leur séjour en Espagne; bien peu, parmi les soldats qui y sont restés pendant les six ans que nous y avons fait la guerre, devaient coucher deux fois dans un lit. Nous n'eûmes rien d'intéressant pendant les trois jours de marche qui suivirent notre entrée en Espagne; il n'était nullement question de l'armée anglo-espagnole, mais plus nous avancions, moins nous trouvions d'habitants : les villages devenaient de plus en plus déserts, et sans les coups de feu qui retentissaient de temps en temps, tirés sur nos traînards, on aurait pu croire la contrée inhabitée
" ("Campagnes du Capitaine Marcel").

Le Régiment va payer largement sa part de travaux et de souffrances, de gloire aussi, dans ces sanglantes campagnes où l'héroisme patriotique des ennemis fit échec à la vaillance disciplinée de nos meilleures troupes. Sur cette terre d'Espagne qui, pendant cinq ans, fut le tombeau de tant de braves. Il va lutter contre tout un peuple soulevé pour défendre son indépendance; hommes et femmes, moines et paysans prennent les armes et se jettent avec des cris de haine contre l'envahisseur. Chaque jour, une nouvelle insurrection; les bois, les fossés, les ravins cachent les guérillas qui sement la mort; les isolés sont massacrés. Chaque buisson devient embuscade, chaque maison citadelle, chaque village forteresse.

L'habileté des Généraux, le courage et l'endurance des troupes feront gagner aux Français des batailles, mais finalement échoueront devant ces obstacles insurmontables suscités pour la défense de la Patrie !

En face de forces supérieures, dans des pays difficiles, sans pouvoir espérer ni secours ni retraite en cas d'échec, au milieu de populations fanatiques et féroces, les soldats furent admirables de stoïcisme, ils comprirent que faire la guerre ce n'est pas seulement se battre et mourir, c'est encore souffrir, avoir faim et soif, c'est surtout : obéir.

 

G/ Campagne d'Espagne (1808-1809)

L'Empereur, à l'entrevue de Bayonne, a décidé le Roi Charles IV et le Prince des Asturies Ferdinand VII à se démettre de la couronne d'Espagne (10 mai 1808). Il désigne le Roi de Naples, Joseph Bonaparte, pour occuper désormais le trône de Madrid.

Mais le peuple ressent vivement l'injure faite à sa dynastie, et c'est dans la Péninsule un soulèvement général. Le nouveau souverain, aidé de Bessières et de Junot, est chargé de la pacification.

La conquête triomphale est bientôt suivie de deux désastres : les capitulations de Dupont à Baylen, de Junot à Cintra. Napoléon décide de venger ces injures. Le 12 octobre, il annonce la suppression de la Grande Armée d'Allemagne qui prend le nom d'Armée du Rhin, sous le commandement du Maréchal Davout, et il concentre 250.000 hommes sur les Pyrénées.

Trois armées ennemies occupent le nord de l'Espagne. Celle de la gauche, sous le Général Blake, rejointe par la Division la Romana (Romana (don Pedro Caro y Sureda, marquis de la). Né en 1761 à Palma. Officier de marine passé au service de terre en 1793. En 1807, commanda le corps d'observation mis à la disposition de Napoléon au Hanovre. Revint en Espagne après Espinosa en 1808, mourut subitement le 23 janvier 1811 au quartier général de Wellington) le 3 novembre : 45.000 hommes de Galice et des Asturies dans la Biscaye; celle d'Estramadure : 13.000 hommes sous Castelar, en marche sur Burgos; celle du centre : 30.000 Andalous, Castillans et Valençais sous Castanos vers Calahorra.

Une armée de réserve, que dirige Palafox, a ses 30.000 Aragonais et Valençais échelonnés sur l'Aragon, de Caparroso à Saragosse.

Enfin les 20.000 Anglais de Sir John Moore, débarqués en Portugal, se dirigent sur Almeida; 13.000 hommes, sous David Baird, restent à la Corogne.

Le 2 novembre, Napoléon arrive à Bayonne, avec l'élite de son armée d'Allemagne, afin de rétablir notre situation compromise par les capitulations de Baylen et de Cintra. Les armées espagnoles nous ont refoulés jusqu'à l'Ebre qu'elles bordent. C'est au centre, contre l'armée d'Estramadure, que l'Empereur va porter ses premiers coups, et ils sont prompts et décisifs suivant l'ordinaire.

- Opérations contre l'armée d'Estramadure

Le 3, la Grande Armée prend l'offensive : le centre, 2e Corps, suivi de la Division Marchand, est porté sur Vitoria; la droite (Lefebvre et Victor, 1er et 4e Corps), sur Valmaseda; la gauche, Moncey (3e Corps) et Ney (demi-6e), sur Logrono et Calahorra.

Marchand reçoit l'ordre de réunir ses troupes à Tolosa.

La présence d'un corps ennemi de 26.000 hommes à Logrono motive les ordres du 4, à minuit, pour les mouvements du 5. La Division doit se mettre en marche sur Logrono pour atteindre ce point le 7 au plus tard. Le 69e est le lendemain soir à Tolosa.

Mais, le 6, Marchand, qui, de Tolosa, gagne Mondragon, est arrêté à cette ville et doit s'y rassembler afin d'être prêt à porter secours à Lefebvre, qui, dans la vallée de Durango, vient de subir un échec à Valmaseda et se retire devant Blake sur Bilbao. Toutefois il doit se tenir prêt à gagner Vitoria à la première alerte.

Le Capitaine Marcel écrit :
"Le 7 novembre, nous fûmes à Tolosa, capitale du Guipuzcoa, jolie ville dans une vallée agréable et fertile et entourée de montagnes élevées. Tous les habitants n'avaient pas quitté leurs demeures, aussi put-on se procurer des vivres et on nous fit une bonne distribution de très bon vin. Le lendemain nous partîmes pour Burgos en traversant de hautes montagnes par une route fort belle et bien entretenue. Comme nous traversions Pancorbo, l'Empereur descendait de visiter le fort situé sur des rochers si rapprochés de la ville que la montagne ne laisse que juste la place de la route : nous étions d'ailleurs surpris de voir qu'un pareil passage n'était pas défendu. Napoléon traversa le régiment, causant avec les soldats et les félicitant de leur entrain : «Vous portez un fameux numéro, disait-il, et il faut l'apprendre aux Espagnols. » Et tous de rire et de crier : « Vive l'Empereur ! » En traversant le bataillon, il prit la moitié d'un biscuit sur le sac d'un voltigeur et le mangea de bon appétit : un instant après, un mameluk apporta à ce voltigeur un fort beau gâteau et deux bouteilles de bon vin de Bordeaux, que l'escouade vida à la santé du grand Napoléon" ("Campagnes du Capitaine Marcel").

Lefebvre ayant battu son adversaire à Guénés le 7, l'Empereur peut masser ses forces pour soutenir Bessières devant Burgos.

La première Brigade de Marchand (Maucune, 6e Léger, 69e) cantonne dans les villages, au débouché de la plaine, à une lieue de Vitoria.

Une colonne ennemie a arrêté le 2e Corps en avant de Burgos. Maucune, le 9, à huit heures du matin, reçoit l'ordre de tenir sa Brigade prête, et, à onze heures, il part pour Miranda. La Division y est concentrée.

Le 10, à sept heures du matin, Ney, avec les trois Régiments (6e , 31e Légers, 69e de Ligne) de la 1ère Brigade de la 1ère Division Marchand, quitte Miranda pour Bribriesa qu'il atteint le jour même. Soult, qui remplace Bessières au 2e Corps, a enlevé Burgos à midi au Corps d'Estramadure.

A onze heures du soir, le 69e arrive en arrière de la ville. Il s'est brillamment comporté dans cette affaire.

Le lendemain, la 1ère Brigade de la 1ère Division Marchand campe au nord de Burgos, où Ney établit son quartier général. La 2e Brigade (39e et 76e de Ligne) rejoint le gros du 6e Corps près de Burgos, le 12 novembre (H. Bonnal : "La vie militaire du Maréchal Ney", tome 3)

De son côté, l'Empereur, pour exploiter ce succès, veut rejeter le 2e Corps sur Reinosa, dans le dos du Général Blake repoussé par Lefebvre. Battu le 11 par Victor à Espinosa, Blake parvient à s'échapper, le 13, de Reinosa sans se laisser accrocher par Soult; il est poursuivi jusqu'à Santander, et se dérobe vers l'ouest.

Le Régiment reste du 10 au 15 à Burgos. Le Capitaine Marcel écrit :
"Le 12, nous arrivâmes devant Burgos. Une lieue et demie avant d'entrer dans cette ville, nous vîmes le champ de bataille où, l'avant-veille, notre avant-garde avait atteint l'arrière-garde de l'armée espagnole et en avait détruit 3 ou 4000 : les conscrits que nous avions reçus dernièrement, n'avaient point encore vu de morts, et ils craignaient tellement de marcher sur les cadavres qu'ils faisaient de longs détours, lorsqu'ils en rencontraient, à la grande joie des anciens qui les criblaient de plaisanteries (Note : Cf. E. Blaze, t. VII, p. 75). Nous entrâmes fort tard dans la ville qui était complètement déserte, ce qui indisposa le soldat (Note : Presque tous les habitants avaient fui et comme on se logea militairement, c'est-à-dire comme on put et sans indication des autorités locales qui avaient disparu, il en résulta une dévastation abominable - Souvenirs militaires du colonel Degonneville, p. 97) : nous fûmes logés dans des couvents qui n'avaient pas pu, faute de temps, être entièrement vidés par les moines et où les soldats trouvèrent une si grande quantité de cierges que les plus belles illuminations que l'on fait à Paris n'ont rien de comparable à celle que le 69e fit pendant deux nuits à Burgos; il y avait des cierges qui mesuraient douze pieds de haut sur deux de circonférence (Note : Il était nuit close quand nous y sommes arrivés, tombant de faim et de fatigue. A la lueur de mille et mille cierges que tenaient en main les pillards circulant en tous sens dans les rues, spectacle d'un effet extraordinaire, le régiment (31e de ligne) a été conduit dans un couvent abandonné - Fantin des Odoards, p. 188, 189, 190). Les couvents sont les plus beaux bâtiments d'Espagne, quoique les moines soient excessivement sales; il faut d'ailleurs juger des richesses immenses que renfermaient ces cloîtres, non par le luxe qui y règne, mais par la profusion d'or et d'argent qui y existait.
Burgos, capitale de la Vieille-Castille, est une ville de 10 à 12000 habitants qui avaient d'ailleurs disparu en totalité. Bâtie sur le torrent de l'Arlanzon que borde la belle promenade de l'Espolon, elle possède de magnifiques églises, des places superbes et des fontaines nombreuses et d'une grande beauté ; elle est la patrie du Cid. Privés de tout, par suite de la fuite de la population, nos soldats ne tardèrent pas à envahir les maisons pour se procurer ce qu'il leur fallait : les meubles leur servirent de bois de chauffage, et la ville présenta bientôt l'aspect qu'elle aurait eu après un assaut. Les officiers fermaient les yeux; il fallait vivre (Note : Comme il n'a pas été question de distribution de vivres et la faim parlant très haut, nos soldats sont allés grossir le nombre des pillards - Fantin des Odoards, p. 190.
Abandonnée par la population ... partout la ruine, la famine, le désespoir, la peste - Mémoires du général baron Thiébault, t. IV, p. 285, 286.
Les soldats avaient profané les tombeaux du monastère de Las Huelgas, sépulture des rois de Castille, où ils pensaient qu'étaient renfermés des trésors - Pion des Loches, Mes Campagnes, p. 248.
Ils portaient, pour s'éclairer dans le pillage, d'énormes cierges qu'ils avaient trouvés dans les couvents voisins - Mémoires sur la guerre des Français en Espagne, par De Rocca, p. 19).
Notre division attendit pendant deux jours que les divisions plus en arrière vinssent nous remplacer afin de nous permettre de marcher en force sur les Anglais qui faisaient espérer aux Espagnols que nous ne dépasserions pas les plaines de Castille
" ("Campagnes du Capitaine Marcel").

Le Commandant Giraud écrit :
"Burgos, le 12 novembre 1808.
Nous traversons la ville de Burgos à la course, sans nous y arrêter; tout est silencieux; une lumière s'aperçoit à une fenêtre du rez-de-chaussée d'une maison : c'est le bureau de poste. Vite, je demande du papier à mon sergent-major; j'y cours, je tire un crayon de ma poche, je mets mon chapeau sur mes genoux en guise de secrétaire, et me voilà à écrire mes impressions sans m'inquiéter du régiment qui file toujours, et que j'aurai probablement bien de la peine à rattraper. Et dire que ce sera souvent ainsi, en Espagne.
Avant-hier les Espagnols ont reçu un petit acompte sur ce qui leur revient pour tout le mal qu'ils nous font. Nous ferons mieux une autre fois. Ils ne perdront rien pour attendre
" (Carnet de campagne du Cdt Giraud).

Par ordre impérial du 13, à 3 heures du matin, le 69e et les quatre autres Régiments de la Division sont passés en revue par l'Empereur, avec tout le Corps Ney, dans la plaine au nord de Burgos sur le chemin de Madrid.

"Le 13, l'empereur passa encore en revue le régiment à Burgos et lui accorda de nouveau des décorations" (Notice biographique sur M. le général baron Fririon).

Le Capitaine Marcel écrit :
"Le 14, l'Empereur passa une nouvelle revue dans la plaine où coule l'Arlanzon. Il s'arrêta devant le régiment et complimenta le colonel sur le nombre d'hommes sous les armes et sur notre belle tenue : notre bataillon, le 3e du 69e, exécuta le maniement des armes au commandement du capitaine Bernachot des grenadiers qui remplaçait le chef de bataillon malade. L'Empereur nous exprima encore sa satisfaction en disant : «Les Champenois savent toujours faire sonner les capucines, même sous la neige et les boulets» : il faisait allusion au grand nombre d'hommes de la Marne et de l'Aube que contenait le régiment et à leur fière contenance à Eylau. Puis il mit pied à terre, fit battre un ban et remit lui-même quatorze croix d'honneur à des militaires du 69e, aux acclamations des officiers et de la troupe.
Le lendemain, par une pluie battante, nous prenions la route de Saragosse et nous traversâmes l'Aragon sans qu'il arrivât rien de remarquable. Cette province est une des plus grandes de l'Espagne, l'air y est pur et sain. Le sol est fertile près des rivières, notamment le long de l'Ebre et produit du vin, des olives, du safran, mais partout ailleurs il est sablonneux : l'eau bonne à boire manque, mais nos soldats s'en préoccupaient peu, car ils trouvaient en trop grande abondance d'ailleurs, le jus de «l'arbre tortu» ; c'est ainsi qu'ils appelaient la vigne
" ("Campagnes du Capitaine Marcel").

- Opérations contre Castanos

Ce n'est que le 14, au soir, que Napoléon, l'armée de la gauche étant momentanément hors de cause, organise sa manoeuvre contre Castanos, jusqu'alors immobile. Il lance toute sa cavalerie vers le sud et la fait suivre du 6e Corps pour, au besoin, forcer le passage du Duero, à Aranda, pour se rabattre ensuite par Almazan sur les derrières de Castanos.

Dans la soirée, le maréchal Ney reçoit l'ordre du Major général d'amener son corps d'armée, le lendemain 15 novembre, au nord et près de Lerma.

Le 15 novembre, le Régiment présente la situation suivante : 1ère Division, Général Marchand; 1ère Brigade, Général Maucune (avec le 6e Léger), 59 Officiers, 2235 hommes; 1 Officier et 63 hommes détachés aux Equipages; 1 Officier et 22 hommes aux hôpitaux. Total : 2571 hommes. 1er Bataillon, commandant Magne; 2e, commandant Giraud; 3e, commandant Duthoyat.

Le même jour, Ney part avant l'aurore, les troupes disposent de quatre jours de pain et laissent tous leurs impedimenta à Burgos; il atteint Lerma dans la soirée où rejoint la Division Dessolles (12e Léger, 43e, 51e, 55e et 26e Chasseurs) après la marche (H. Bonnal : "La vie militaire du Maréchal Ney", tome 3).

Le 16, à cinq heures du matin, Marchand se porte sur Aranda et l'occupe le soir, sans résistance; l'ennemi l'a évacué dès deux heures du matin. Le 69e campa sur la rive gauche du Duero, route de Madrid.

Le 18, à midi, il est prescrit à Ney de partir le lendemain sur Soria. Lannes, avec le Corps Moncey et la Division Lagrange, doit attaquer Castanos à Calahorra le 22. Le même jour, Ney devra s'emparer de Soria, y intercepter la route de Madrid à Pampelune et se rabattre même sur Calatayud ou Medina-Celi.

L'Empereur conserve la Garde à Burgos et y rappelle le 1er Corps, qui y parvient le 20. Puis, couvert par le 4e Corps, il part à la suite de Ney avec le 1er et la Garde.

Le 19, Marchand a quitté Burgos à six heures du matin et bivouaque à la gauche de San-Estevan, gardant les directions de Soria et d'Almazan. Le 20, à la pointe du jour, il repart pour aller occuper Berlanga et la rive droite du Duero, près Hortezuela. Le 21, il entre à Almazan, qu'il trouve complètement vide d'habitants, et s'installe la droite à la ville, rive droite du fleuve, et la gauche se prolongeant dans la direction de Soria.

Le 22, à quatre heures du soir, tandis que la Division Dessoles entre à Soria par la route de l'Ouest, 3 Régiments, dont le 69e, de la Division Marchand, y pénétrent par la route du Sud. Dans ce chef-lieu de province, les têtes sont, dit-on, très volcanisées; la résistance est cependant faible. Le 69e campe en arrière et à droite de la ville.

Les 23 et 24, Ney, croyant sa mission terminée, demeure à Soria. On entend toute la journée le canon vers Tudela. Le 24, à trois heures du soir seulement, des instructions lui parviennent, il doit gagner Agreda pour couper la retraite à Castanos, mais ne disposant plus que de deux heures de jour, il ne part que le lendemain.

A cinq heures, il se met en route. L'étape est harassante. «On entre ici, dit le Journal de marche du 6e Corps, dans des montagnes rocailleuses et arides. Le chemin y est affreux, on fait une grande lieue sur des monceaux de rocs».

Marchand atteint la ville fort tard, à neuf heures du soir, et campe route de Cervera. Le 26, Napoléon apprend la grande victoire remportée par Lannes le 23, et la déroute de Castanos; le mouvement de l'armée devient désormais inutile et Ney suffit à la poursuite.

L'Empereur marche sur Madrid, le 4e Corps lui sert de flanc-garde mobile à gauche.

Le Régiment arrive à Tarazona, brisé de fatigue.

Le Capitaine Marcel écrit :
"Le 25 novembre, notre bivouac fut établi à trois quarts de lieue de Saragosse, et les compagnies de voltigeurs de la division reçurent l'ordre de se porter aux avant-postes; il y eut quelques coups de fusil échangés et l'on croyait que nous attaquerions le lendemain, mais, dans la nuit, le corps du maréchal Ney, dont nous faisions partie, fut avisé d'avoir à gagner rapidement Madrid. Bien que les étapes fussent longues et fatigantes, nos hommes étaient pleins de joie à la pensée de se mesurer avec ces fiers Castillans, qui, jusqu'ici, n'avaient pas donné signe d'existence et avaient abandonné les plus grandes villes comme les plus petits villages.
On disait que l'armée espagnole et l'armée anglaise se portaient sur la capitale pour s'opposer à ce que nous y entrassions. Hélas ! plût au ciel que les Anglais se fussent décidés à nous attendre ! Combien de courses ils nous eussent évitées et que la guerre d'Espagne eût été promptement terminée ! Mais ils étaient loin de remplir les promesses qu'ils avaient faites aux Espagnols. D'ailleurs quelle puissance eût osé se mesurer avec 200000 Français qui venaient de soumettre les meilleures troupes du Nord ? Le nom seul des vainqueurs de Friedland était suffisant pour jeter la terreur dans les rangs ennemis
" ("Campagnes du Capitaine Marcel").

Le 27, il marche sur Saragosse, et campe à Gallar, car Ney a appris que le Corps Moncey est aux talons des fuyards. «Nos troupes sont extrêmement fatiguées, dit le maréchal, elles ne cessent de marcher depuis mon départ de Burgos. J'ai fait plus de 100 lieues.... ». Depuis plusieurs jours, seuls les Régiments de Marchand peuvent achever l'étape prévue.

- Investissement de Saragosse

Le 28 et le 29, la Division Marchand est autour d'Alagon. Moncey, revenu, et Ney combinent l'investissement de Saragosse. Le Régiment doit prendre part, en deuxième ligne, à l'assaut du 1er sur le Monte-Torrero. Aussi se rapproche-t-il de la place. A Pedrola le 28, il est à Peraman le 29, à Las Casetas le 30.

- Poursuite de Castanos

Mais, le 1er décembre, l'Empereur réitère à Ney son ordre de poursuivre Castanos, et Marchand se met en route derrière la Division Maurice Mathieu sur Madrid par Calatayud.

"Le 6e corps dont faisait toujours partie le 69e se trouvait le 30 novembre à l'investissement de Sarragosse, lorsqu'il reçut l'ordre de partir subitement pour Madrid en se mettant à la poursuite du général espagnol Castanos qui prenait cette même direction" (Notice biographique sur M. le général baron Fririon).

Le 69e n'arrive que le dernier et au milieu de la nuit à Epila, où la Division est déjà réunie. Le 2 et le 3, il fait séjour à Calatayud, la fatigue des troupes étant extrême; le 4, il campe en arrière de Sisamon, le 5, à une lieue en arrière d'Alcolea, le 6, à Mirabueno, le 7, à Torija, le 8, à Guadalaxara, à deux jours de Madrid, où il peut prendre quelque repos; car la marche devient sans but; la Grande Armée a forcé, le 30 novembre, la passe de Somo-Sierra et enlevé Madrid le 4 décembre.

Ces trente-cinq jours de marche, à la recherche d'un ennemi insaisissable, sans que puisse être tiré un seul coup de fusil, sauf sur quelques paysans fanatiques, font plus d'honneur à la discipline d'une troupe que les actions de guerre les plus brillantes. Et, à peine arrêté, au point méridional de sa route, le 69e va, vers le nord, recommencer une aussi longue série d'étapes.

Le Commandant Giraud écrit :
"Madrid, le 11 décembre 1808.
Quel drôle d'aspect que celui de ce pays-ci. Les rues étroites et tortueuses des cités que nous traversons, les fenêtres grillées; les portes cadenassées, l'air sévère, méfiant et sombre des habitants : tout cela attriste l'âme.
Le 12 novembre nous étions à Burgos, où nous sommes entrés à la suite des troupes du maréchal Soult, par une pluie battante, après une marche pénible dans les défilés, à travers des chemins rocailleux, détestables. La ville n'était déjà plus qu'une vaste solitude. De tous les côtés ce n'étaient que voix s'interpellant, à la recherche de vivres et d'ustensiles de cuisine, pour la soupe qui s'est faite dans la nuit, en dehors de la ville.
Le lendemain, une marche rapide, à peine arrêtée au défilé de la Somma-Sierra nous conduisait à Madrid, où nous sommes arrivés hier, 10 décembre. Sitôt arrivés, des officiers d'état-major accompagnés de quelques soldats inscrivent à la craie, ou à l'aide de fumerons des inscriptions sur les murs, telles que celles-ci : Quartier des dragons. Maison du général Maucune ; Place de rassemblement.
« — Par ici le 69e ! cria une voix : celle du capitaine de Fezensac, aide de camp du maréchal Ney.
Et je pris immédiatement possession du pâté de maisons qui m'était réservé, en y inscrivant à mon tour, au charbon sur les murs d'un couvent : Casernement de la 2e compagnie du 2e bataillon du 69e de ligne.
Dès le début de la guerre d'Espagne, j'en avais déjà dans l'aile. Ici point de champ de bataille sur lequel on succombe avec honneur et gloire; mais partout le poignard d'un assassin qui vous guette, caché dans un coin, ou derrière une broussaille. Ici le fanatisme religieux, l'exaltation de l'indépendance poussée au paroxysme, une nation animée et soutenue par l'argent de l'Angleterre lutte contre des soldats qui ont vaincu jusqu'à ce jour toutes les armées de l'Europe coalisée. Malheur aux soldats que la faim force à sortir des rangs pour marauder; ou à tous ceux que la maladie ou une blessure empêche de suivre leur régiment, ils sont impitoyablement massacrés et leur mort n'est qu'une cruelle et longue agonie
" (Carnet de campagne du Cdt Giraud).

Le 6e Corps demeure au repos à Guadalajara jusqu'au 12 décembre et son chef en profite pour reconstituer les approvisionnements et assurer les réparations à l'habillement, à l'équipement, etc ... D'après un rapport du Duc d'Elchingen au Major général et en ayant recours aux souvenirs du Colonel Sprunglin, alors Capitaine adjoint d'Etat-major, on constate que le 6e Corps d'armée présente, à la date du 8 décembre 1808, la composition et les effectifs suivants :
... 1re Division, Général Marchand (6.480 hommes).
1re Brigade, Général Maucune : 6e d'Infanterie légère (Colonel Lami), à 3 Bataillons de 6 Compagnies; 69e de Ligne (Colonel Fririon), à 3 Bataillons de 6 Compagnies (H. Bonnal : "La vie militaire du Maréchal Ney", tome 3).

- Entrée à Madrid

Le 13 décembre, Marchand reçoit l'ordre de quitter Guadalaxara pour remplacer à Madrid le 4e Corps; le 14, il parvient à Alcala; le 15, à deux heures du soir, à Canillas, près la Venta-Espiritusanto, à une demi-lieue de la capitale. Le 69e y est caserné, mais est dispensé de tout service de garde.

"Le 69e arriva à Madrid le 15 décembre ..." (Notice biographique sur M. le général baron Fririon).

Le Capitaine Marcel écrit :
"Le 14 décembre 1808, notre corps d'armée arriva devant Madrid, où l'on paraissait avoir voulu établir quelques fortifications ; un petit mur d'enceinte, analogue à celui de l'octroi de Paris, avait été crénélé comme si cette ville eût été susceptible de défense. Mais 200 canons furent mis en batterie sur les hauteurs entourant la ville et il fut enjoint aux autorités d'ouvrir incontinent les portes, sinon la ville serait réduite en cendres (Note : D'après Bigarré,Gonneville et le maréchal Jourdan, l'artillerie ouvrit le feu sur le parc du Retiro et la Puerta del Sol - Cf. Mémoires du maréchal Jourdan, p. 98; Souvenirs de Gonneville, p. 101; Mémoires du général Bigarré, p. 230-231; Pion des Loches, p. 252). Elle se rendit à l'instant et nos phalanges immortelles y entrèrent, musique en tête. Nous reconnûmes les dispositions qui avaient été prises pour la défense : plusieurs maisons avaient leurs entrées barricadées les cours et les rues avaient été dépavées et les pierres portées aux étages supérieurs pour nous être jetées par les fenêtres. Le plus grand nombre des bourgeois était parti et on nous logea dans des casernes remplies de vermine où fort heureusement nous ne couchâmes qu'une nuit : le régiment se porta le lendemain à deux lieues de la ville, dans un petit bourg dont j'ai oublié le nom mais où nous fûmes parfaitement.
Madrid est une très belle ville, dont les rues seraient agréables si elles étaient plus propres et mieux pavées; il y a plusieurs places superbes, notamment la Plaza Mayor; la promenade du Prado est magnifique et ornée de fontaines de marbre avec de belles statues. Le Manzanarès, petit ruisseau sur lequel Philippe II fit jeter un grand et splendide pont, coule à quelque distance
" ("Campagnes du Capitaine Marcel").

Le 19, à onze heures du matin, l'Empereur passe en revue les troupes de Madrid dans la plaine entre Chamartin et cette ville. La Division est à gauche, face à la Garde, la 1ère Brigade en première ligne.

Le Capitaine Marcel écrit :
"Le 17 décembre, troisième revue de l'Empereur sous les murs de Madrid (Note : Le commandant Balagny place cette revue le 19 décembre. «L'Empereur, dit-il, désireux de s'assurer de l'état des troupes qu'il destinait à la conquête de Lisbonne et ne dédaignant pas peut-être de donner aux habitants de Madrid le spectacle d'une manifestation grandiose de sa puissance, ordonna le 18 une grande revue de l'armée pour le milieu de la journée du lendemain» - Commandant Balagny, t. III, p. 336 et 337). Tous les habitants qui étaient restés vinrent examiner les manoeuvres de la troupe : ils s'extasiaient en voyant défiler ces vieilles moustaches devant leur chef invincible et en entendant ces cris, ces acclamations qui partaient du coeur du dernier soldat. Que durent-ils penser, eux qui n'avaient jamais vu que des moines dont l'air hypocrite et cafard peint bien la noirceur de leur âme !
Sur tous les murs étaient affichées des proclamations espagnoles et anglaises, où l'on assurait aux bourgeois et aux paysans que plus notre armée avancerait, plus tôt elle serait réduite à capituler comme à Baylen. Les auteurs de ces proclamations voulaient parler de la lâche capitulation du général Dupont, qui avait livré 10000 jeunes conscrits envoyés plutôt pour maintenir l'ordre que pour livrer bataille. Dès que nos soldats surent la signification de ces affiches, ils les arrachèrent; mais bientôt elles furent remplacées par une proclamation qu'ils lurent avec de grandes acclamations : «Espagnols, disait cette affiche, je viens vous offrir la paix et vous délivrer du joug où une classe de moines inutiles vous tenait asservis depuis des siècles. Je vous avais envoyé des moutons, vous les avez lâchement égorgés; je vous amène mes lions du Nord. Espagnols, soumettez-vous, ou bien ils vous dévoreront» (Note : Proclamation bien connue, mais qui fit peu d'effet sur les Espagnols)
" ("Campagnes du Capitaine Marcel").

"...et en repartit le 19 pour franchir la montagne de Guadarrama, le 6e corps servant d'avant-garde à l'armée française marchant à la rencontre des Anglais qui ne cessèrent de s'enfuir pour regagner leurs vaisseaux" (Notice biographique sur M. le général baron Fririon).

Le Capitaine Marcel écrit :
"Le jour commençait à paraître et mon sang était tellement figé dans mes veines que je fus une demi-heure sans pouvoir mettre un pied devant l'autre; enfin je parvins à marcher et ce ne fut que trois heures après que je rejoignis la route que l'armée avait prise et de laquelle je m'étais écarté depuis sept ou huit heures du soir.
Si, au cours de mes campagnes, j'ai supporté bien des instants pénibles, cette nuit doit avoir le premier rang dans le nombre. Lorsque j'arrivai au bataillon, mes camarades me donnèrent un pain de munition que je dévorai, et une goutte d'eau-de-vie répara mes forces. Le régiment s'apprêtait à monter le Guadarrama, montagne la plus élevée d'Espagne (Note : C'est la chaîne la plus connue de toutes celles du centre de l'Espagne, non qu'elle soit la plus haute, mais elle borne l'horizon de Madrid du superbe hémicycle de ses roches de granit ... Ses pentes sont escarpées ... elle est dressée en véritable mur entre les deux Castilles, et ce n'est pas sans peine qu'on a pu construire la route qui la traverse - Elisée Reclus, Géographie universelle, t. I, p. 672-673) sur laquelle passe la route : je ne ferai pas la description des souffrances que nous endurâmes en faisant cette ascension, ce me serait impossible. Qu'il me suffise de dire qu'en dépit d'une terrible tempête de neige je n'éprouvai pas la moindre fatigue, tandis que plusieurs soldats du bataillon eurent les doigts des pieds gelés (Note : ... L'Empereur voulut passer sur le champ la montagne; le temps était affreux, de la neige à flocons, un vent épouvantable, un verglas abominable. L'Empereur prescrivit aux dragons de la Garde d'avancer; les soldats, arrivés au quart de la montée, revenaient en disant : «Il est impossible d'aller plus loin.» L'Empereur, ayant glissé, s'écria : "F. métier" - Journal du maréchal De Castellane, t. I, p. 40.
Cf. les Guerres d'Espagne sous Napoléon, par E. Guillon, p. 102; Gonneville, p. 106; Balagny, t. III, p. 453; Blaze, p.35 et 36). Nous arrivâmes tard au village de San Antonio où nous prîmes gîte; quelques habitants étaient restés dans les maisons et nous fournirent d'abord d'assez bonne grâce du pain, du vin et de la viande de cochon qui nous firent oublier les maux de la journée. Mais un fusilier du bataillon serrant de trop près une jeune beauté, celle-ci poussa des cris, qui attirèrent les Espagnols restés dans la localité : sans l'intervention du chef de bataillon, les choses auraient très mal tourné pour les habitants; tout s'apaisa, mais il nous fut dès lors impossible de nous procurer ce dont nous avions besoin pour le lendemain. Il est vrai que nous nous passâmes de leur permission
" ("Campagnes du Capitaine Marcel").

- Opérations contre les Anglais

C'est ce jour-là 19 décembre que Napoléon, pour répondre au mouvement de l'armée de Portugal sur Valladolid menaçant ses communications, prend le parti de jeter Ney le lendemain vers Médina del Campo, pour couper les Anglais du Portugal. Le 21, il suivrait avec le gros de l'armée.

Le 20, Ney doit se mettre en route à la pointe du jour, mais les instructions lui parvennent trop tard, la Division Marchand ne peut partir qu'à onze heures et atteint dans la nuit Navalquefigo, après avoir couvert cinquante kilomètres. Les voltigeurs du 69e sont à l'avant-garde.

- Traversée du col de Guadarrama

Le lendemain, la Division ne peut faire que trente kilomètres et gagne seulement Espinar, en traversant, au prix de vives souffrances, le col de Guadarrama.

«Le temps était horrible; il tombait de la neige, qui, mêlée, par un vent des plus impétueux, à un sable fin, coupait la figure et empêchait d'ouvrir les yeux pour se diriger... C'était une tempête, mais des plus violentes... La tourmente continuait avec une telle furie que les compagnies de la queue du régiment s'égaraient, et qu'il fallait des haltes continuelles pour les réunir ...
... On racontait des choses effrayantes sur ce passage et sur les pertes qu'avaient éprouvées les troupes qui nous précédaient... Cette journée doit être regardée comme une des plus rudes que jamais troupe en marche ait pu éprouver : hommes et chevaux ne pouvaient plus aller
» (sources documentaires de Rembowski).

«Nous avions remarqué, raconte le Chirurgien Larrey, que |e mercure était déjà descendu dans le thermomètre de Réaumur à 9 degrés au-dessous de zéro. Les vents étaient au nord plein; il était tombé, les jours précédents, une assez grande quantité de neige; aussi, à mesure que nous nous élevions sur la montagne, le froid, déjà très vif, augmentait sensiblement et progressivement, au point que les hommes et les animaux perdaient l'équilibre, tombaient dans le chemin, et plusieurs étaient entraînés sur sa pente rapide par des tourbillons épais de grésil ou de neige. Quelques-uns, perclus par le froid, restaient sur les bords de la route, sans pouvoir se relever ...».

«La tourmente, dit Jomini, Chef d'Etat-major du 6e Corps, allait en augmentant à mesure que les colonnes approchaient du sommet; pour s'en faire une idée, il faut avoir été surpris par une de ces fameuses tourmentes du mont Genis, devenues proverbiales dans les Alpes, et nous en souffrîmes au point de regretter presque les boues de Pulstuck et les glaces d'Eylau.
Le vent tourbillonnait en sorte de trombe et, chassant la neige avec violence, enleva plusieurs hommes dans les précipices.
J'arrivai ... plus mort que vif, convenant n'avoir jamais enduré d'épreuve aussi rude
».

Et pour faire cette marche épouvantable, la Division Marchand, écrit Ney ce jour-là, manque «absolument de souliers».

Là où la Garde, où la Division Lapisse ont un instant balancé, exigeant l'intervention personnelle de l'Empereur, le 69e est passé l'un des premiers sans hésitation.

Le 22, la tourmente continue; la queue du Corps d'armée ne peut faire que dix-sept kilomètres. La Division Marchand arrive à Martimmunoz.

Par suite de ces difficultés, l'armée s'échelonne sur une distance de 126 kilomètres, il faut de trois à quatre jours pour la faire serrer.

A l'issue de la marche du 22 décembre, le maréchal Ney écrit d'Arevalo au Major général :
"... Emplacement des troupes pour le 23 décembre.
Le Général Marchand, à Médina del Campo.
6e légère, 69e, 39e et 76e de ligne, à Médina del Campo ...
" (H. Bonnal : "La vie militaire du Maréchal Ney", tome 3).

Le 23, le 69e, passé à huit heures à Arevalo, atteint Médina del Campo dans l'après-midi.

Mais, pendant ce temps, l'armée anglaise a dévié sur Mayorga, vers le nord, surpris la cavalerie de Soult à Sahagun et obligé le 2e Corps, resté seul dans le Léon, à se concentrer à Carrion.

- La course de Benavente

Le 24, Ney lance une forte avant-garde sur le pont de Tordesillas, la Brigade Colbert et cinq Bataillons de la Division Marchand, commandés par le Major Magne du 69e. Elle y arrive à six heures du soir. Le reste de l'infanterie campait à Rueda.

Le Capitaine Marcel écrit :
"Les jours suivants, nous traversâmes de fort jolies villes, telles que Médina del Campo et Tordesillas : cette dernière ville est située sur la rive droite du Douro, que l'on passe sur un pont d'une hauteur extraordinaire. Le régiment fut logé dans la ville où s'était arrêté aussi l'Empereur; la compagnie de voltigeurs du bataillon fut commandée de service au logement de Sa Majesté. Deux heures après, Napoléon fit appeler plusieurs des voltigeurs de garde et leur fit une ample distribution de jambons et de lard trouvés dans un magasin abandonné par les Anglais et qui avait été constitué dans une des dépendances de la maison qu'occupait justement l'Empereur : "Merci, Sire, dit le voltigeur Besnard, le plus grand farceur du régiment, mais si les Goddem nous offrent des jambes en supplément, nous sommes sûrs de les rattraper avant qu'ils puissent se rembarquer". Ce bon mot et l'éclat de rire de Napoléon firent la joie du 69e pendant l'étape suivante" ("Campagnes du Capitaine Marcel").

Le Maréchal Ney acquiert la certitude que Valladolid est évacuée. L'Empereur a donc perdu tout espoir de couper les Anglais de leur base, puisqu'ils ne sont pas, comme il le croyait, à Valladolid. Ce premier bond, de Madrid au Duero, est sans résultat.

Il va tenter la même manoeuvre, en se portant à toute allure sur Astorga, pendant que Moore attaque Soult. C'est la «course de Benavente», suivant l'expression en usage chez le soldat pour qualifier cette semaine de surhumains efforts.

La neige a cessé de tomber, mais la pluie, sans interruption, déferle par averses torrentielles, chassée par les rafales d'un vent glacial. Il fait un peu moins froid, sans doute, mais le dégel a transformé la campagne en marais, les routes en bourbiers profonds. Parfois, les hommes enfoncent jusqu'au genou, jusqu'à la ceinture même; certains, dans les derniers jours, périrent enlisés.

Et la marche, malgré tout, se précipite, «véritable chasse passionnée et haletante» (Balagny, "Compagne de l'empereur Napoléon en Espagne") ; l'armée va couvrir, de Madrid à Astorga, plus de 350 kilomètres à la vitesse moyenne de trente-un par jour.

Le 25, la Division atteint Tordesillas; le 26, Torrelobaton.

Le Capitaine Marcel écrit :
"Quoique le temps fût extrêmement mauvais, nous faisions de fortes journées pour atteindre l'ennemi; malgré des chemins affreux, il ne laissait point trop de bagages, mais il perdait beaucoup de chevaux; la moindre infirmité qui les empêchait de suivre était un motif pour que les Anglais les fissent périr. Nous serions certainement arrivés à joindre cette armée si elle n'eût pas coupé tous les ponts qu'elle laissait derrière elle et qu'il fallait rétablir, attendu que le plus petit ruisseau n'était pas guéable alors" ("Campagnes du Capitaine Marcel").

L'avant-garde est parvenue à Medina-del-Rio-Seco. Alors l'Empereur donne l'ordre à Soult de se retirer devant les Anglais; à Ney de poursuivre dans leur flanc droit, tandis que lui-même gagnera leurs communications. Mais, à ce moment déjà, les Anglais se sont dérobés vers l'Esla.

Le 27, à midi, le 6e Corps, rassemblé à Médina, est lancé sur la route de Valderas. A la nuit close, le 69e s'arrête à Geinos de Campos, le 28 à Valderas. Cette journée est la plus exténuante, mais les soldats ont vu l'Empereur se porter à l'avant-garde, c'est l'annonce de la bataille prochaine et ils redoublent d'ardeur.

Le 29, tandis que la cavalerie cherche à passer l'Esla, Marchand est maintenu au repos à Valderas. Le Capitaine Marcel écrit :
"Nous passâmes par Rio Seco où, quatre mois avant, le général Bessières, commandant
14000 Français, défit 50000 Espagnols et leur prit 30 pièces de canon. Quand nous atteignîmes la rivière d'Esla à trois quarts de lieue de Benavente, le pont était coupé. Quoique la rivière fût débordée partout, 400 chasseurs de la Garde, commandés par le général Lefebvre-Desnoëttes, apercevant de l'autre côté la cavalerie anglaise qui formait
l'arrière-garde, furent emportés par cette valeur qui caractérise le vrai Français et passèrent à la nage la rivière pour aller se mesurer avec au moins 4 000 hommes; ils ne purent résister au nombre et furent obligés de se retirer après avoir perdu le général Desnoëttes fait prisonnier et 150 hommes (Note : Les 550 chasseurs de la Garde se laissèrent entraîner à poursuivre différents échelons du 3e dragons légers anglais qu'ils amenèrent jusque sous les murs de Benavente. Au moment où Lefebvre-Desnoëttes lançait ses cavaliers à la dernière charge, il vit déboucher sur son flanc gauche le 10e hussards anglais soutenu par le 7e de même arme. Il commanda demi-tour par pelotons et les chasseursrevinrent à toute allure au gué de l'Esla. Une bousculade se produisit au passage du gué; plusieurs cavaliers se noyèrent, d'autres furent sabrés, Lefebvre-Desnoëttes fut pris avec 45 hommes. Les Français perdirent 9 tués, dont 4 officiers, 96 blessés dont 7 officiers et 43 prisonniers ; les Anglais eurent 12 tués et 73 blessés.
Cf. Balagny, t. IV, p. 48, 49, 50, 51, 52)
" ("Campagnes du Capitaine Marcel").

Le 30, aucun gué n'ayant été trouvé praticable sur l'axe de marche, la Division doit se porter en face de Benavente pour passer la rivière à Castro-Gonzalo. Partie à six heures, elle arrive à ce point dans la journée. Pendant la réparation du pont, dont l'ennemi a fait sauter deux piles, elle attend un peu au sud, à Barcial-del-Barco.

Mais les soldats s'impatientent, toute la Division descend à l'aide d'échelles sur les débris qui encombrent le lit de la rivière et remonte de même de l'autre côté. Elle entre le soir dans Benavente à la lueur de l'incendie du château allumé par les Anglais; les hommes peuvent se reposer et se sécher un peu.

Le Capitaine Marcel écrit :
"Le pont était difficile à réparer, mais, là où se trouvait l'Empereur, les obstacles étaient bientôt levés : en un instant les poutres, les madriers, les échelles arrivèrent de toute part et, quoiqu'on ne pût passer qu'un à un, en deux heures 4 000 hommes se trouvaient de l'autre côté. Comme Benavente est situé dans une assez belle position, nous croyions que ces messieurs les Goddem nous attendraient, mais, à notre arrivée, ils avaient déguerpi. Nous trouvâmes des chasseurs de la Garde que les Anglais avaient laissés à l'hôpital; Napoléon fut les visiter et leur dit que leur général avait commis une imprudence, mais qu'il n'ignorait pas que c'était sa trop grande bravoure qui la lui avait fait faire; il donna à chaque blessé cinq pièces de 20 francs" ("Campagnes du Capitaine Marcel").

Le 31, parti à huit heures du matin, Marchand arrive à Puente de la Vizana sur l'Orvigo, à quatre heures et demie du soir; le pont est rompu; il faut passer à gué.

«Arrivés à un gué au-dessous de Puente de la Vizana, raconte Dautancourt, Colonel des Chevau-légers, nous y trouvâmes un régiment de notre infanterie de ligne arrêté. Nous offrîmes la croupe de nos chevaux à ces braves camarades, et, en deux ou trois traversées, nous en passâmes ainsi une forte partie.
Mais ces lenteurs s'accordaient mal avec l'impatience et l'intrépidité de ces vaillants soldats. Aussi les uns, déshabillés en partie, les autres n'en prenant pas le temps, malgré le froid, s'élancèrent-ils dans cette rivière; ils eurent de l'eau jusqu'au dessus des reins. Parvenus au delà, nous les vîmes se secouer, tordre leurs habits et se rémettre gaiement en marche; ce ne fut pourtant point sans nous adresser quelques railleries, sur ce que, nous annonçaient-ils, nous ne trouverions pas le soir de fourrage pour nos chevaux, tandis qu'eux dormiraient tranquillement sans foin et sans soucis
».

Le Capitaine Marcel écrit :
"Nous partîmes de Benavente le 31 décembre à 8 heures du matin : il avait neigé d'abord puis ensuite fortement gelé. L'Empereur avait été averti que le pont de Castro-Gonzalès, sur la même rivière de Benavente, était sauté et qu'il ne pouvait être réparé promptement, les brèches faites dans les arches étant très larges; il prit le galop et arriva au moment même où le maréchal Ney venait de donner l'ordre au régiment de passer à travers la rivière qui, étendant son lit fort au loin, faisait présumer qu'elle était guéable. Un guide qui était avec l'Empereur nous indiqua un point où l'Esla, se divisant en trois branches, nous permettait de passer plus facilement. On forma la haie et le passage commença : l'eau était extrêmement froide, et nos vieilles moustaches commençaient à grogner lorsque les soldats virent l'Empereur entrer à pied dans la rivière et leur montrer le chemin. Ce ne fut dans tout le régiment qu'un cri de «Vive l'Empereur !» L'enthousiasme fut général et, en une demi-heure, toute la division fut de l'autre côté. Ce point de passage ne fut plus connu dans l'armée que sous le nom de «Gué de l'Empereur». Mais notre guide se perdit un peu avant la nuit, de sorte que, pour nous réchauffer, nous pataugeâmes plus de deux heures dans une prairie pleine d'eau avant de retrouver notre chemin.
Nous arrivâmes tard dans le misérable village où nous devions coucher : nous étions transis ; aussi, malgré les protestations des quelques habitants qui n'avaient pu fuir à temps, nos soldats eurent vite fait d'allumer de bons feux avec le bois que l'on put trouver soit dans les maisons, soit ailleurs. Le vin était rare, les Anglais étant passés par là, mais on en trouva assez pour que les sous-officiers du bataillon pussent boire à minuit à l'année nouvelle et à la gloire du régiment et de l'Empereur
" ("Campagnes du Capitaine Marcel").

La Division passe la nuit autour d'Alija et repart le 1er janvier 1809 au matin sur la Baneza, y passe vers midi et couche autour de Castrillo de las Piedras.

L'Empereur arrive à Astorga le 1er janvier au soir. La cavalerie du Maréchal Bessières poursuit le gros de l'armée anglaise sur la route de Villafranca ; la cavalerie du Général Franceschi poursuit le marquis de La Romana sur la route de Ponferrada. Le Quartier-général du Maréchal Ney est à la Baneza. La Division Marchand est arrêtée entre la Baneza et Astorga et occupe les villages de Bastos,Toralino, Castrillo de las Piegas et Riego de la Vega.

Le Capitaine Marcel écrit :
"Le 1er janvier 1809 nous trouva sur le chemin d'Astorga : nous comptions que l'ennemi nous attendrait dans les défilés par où l'on pénètre en Galice, mais il n'en fut rien et nous entrâmes sans coup férir dans Astorga, la ville la plus ancienne du royaume de Léon et ceinte encore de vieux remparts élevés par les Maures.
Nous fûmes cantonnés dans les environs, et le temps était si pluvieux qu'il nous fallut rester dix jours dans ces pauvres villages avec des châtaignes sèches pour toute nourriture (Note : Toutes les troupes étaient horriblement fatiguées et n'avançaient plus qu'au prix de souffrances tellement vives que beaucoup de soldats, absolument épuisés et désespérés de ne pouvoir suivre, s'étaient suicidés sur la route - Balagny, t. IV, p. 96, 97, 98). Ce fut là que nous commençâmes à prendre la vermine, car les poux étaient en si grande quantité que nous passions les journées à nous les tuer les uns les autres
" ("Campagnes du Capitaine Marcel").

Signalons qu'entre temps, le Régiment a reçu quelques renforts : en décembre trois Compagnies de marche ont été dirigées sur Madrid pour le 6e Corps.

Mais l'Empereur a reçu de graves nouvelles de France et d'Autriche; de plus les Anglais lui échappent : «Ils doivent, dit-il, de la reconnaissance aux obstacles qu'a opposés la montagne de Guadarrama et aux infâmes boues que nous avons rencontrées».

D'ailleurs, Soult est arrivé à Astorga et suffit dès lors à poursuivre. Ney reçoit, le 2, l'ordre de se réunir dans cette ville et de se tenir prêt à soutenir le 2e Corps.

Le Capitaine Marcel écrit :
"Le corps d'armée du maréchal Soult, fort de 30000 hommes, arriva le 3 janvier à Astorga; il était en majeure partie composé des troupes qui avaient fait la campagne de Portugal et avaient été ramenées en France par les Anglais, après la capitulation du général Junot; nous les avions rencontrées à Saintes alors qu'elles débarquaient et que nous marchions sur Bayonne. Ce corps d'armée ne s'arrêta point et prit le chemin des Asturies afin de pouvoir arriver sur les derrières de l'ennemi, mais les eaux avaient tellement monté dans les vallées de ce pays montagneux qu'elles empêchèrent l'exécution de ce mouvement bien conçu. Le maréchal Soult ne put joindre l'armée anglaise qu'à Lugo, mais alors il ne la quitta plus et la harcela tout le long du chemin jusqu'à la Corogne où elle parvint à s'embarquer.
L'Empereur avait appris sur ces entrefaites que la guerre était sur le point d'éclater en Allemagne : il quitta l'armée à Astorga pour retourner en France
" ("Campagnes du Capitaine Marcel").

"Après une marche pénible dans des chemins affreux et par un temps épouvantable, le 6e corps arriva à Astorga pendant que le 2e corps se dirigeait par le royaume de Léon sur cette même ville; mais soit que le maréchal Soult qui se trouvait à Saldanha, ville située presque au pied des montagnes des Asturies et par conséquent à plus de soixante lieues du grand quartier-général de l'empereur qui était aux environs de Madrid, eût reçu les ordres trop tard, ou que pour arriver à Astorga dont il était éloigné d'une vingtaine de lieues, il eût à parcourir avec son armée, l'artillerie et les bagages, des chemins creusés par des ornières profondes au milieu des champs trempés par la pluie qui, à cette époque, tombait depuis plusieurs jours par torrents, les Anglais laissant en arrière tout ce qui pouvait les embarrasser purent par des marches forcées s'affranchir des désastres que leur eùt occasionnés l'arrivée avant eux à Astorga des 2e et 6e corps; ils les y devancèrent de quelques heures ct continuèrent leur retraite sur la Corogne; le 2e corps fut mis à leur poursuite pendant que le 6e corps fut chargé d'éclairer le pays du côté du Portugal et d'envoyer sa 1re division en Galice" (Notice biographique sur M. le général baron Fririon).

De nouveaux renforts sont envoyés au Régiment : le 12 janvier, après une revue de l'Empereur, part de Valladolid le 4e Bataillon de marche vers Astorga. Il est suivi le 18 du 9e Bataillon de marche, et le 20, du 13e Bataillon de marche. Chacun de ces Bataillons ammène quelques hommes aux 69e.

L'Empereur, le 16 janvier, quitte Valladolid, et, le 23, rentre aux Tuileries, en vue de la préparation d'une campagne contre l'Autriche. Il a chargé Soult de diriger une expédition en Portugal, pendant que le 6e corps contiendra la Galice et les Asturies. De janvier à mai 1809, le 69e va cantonner et opérer aux environs d'Astorga.

- Opérations en Galice

La division se repose jusqu'au 7 janvier; les 7 et 8, elle marche sur Villafranca, pour assurer les communications de Soult qui reconduit Moore à la Corogne, où les Anglais font tête, mais ils sont battus et obligés de s'embarquer en perdant toute leur artillerie (20 janvier 1809).

Le Capitaine Marcel écrit :
"Deux bataillons du régiment furent logés dans un couvent armé de vieux canons en fonte hors d'usage : mon bataillon fut détaché au village de Valthuile de Arriba, où nous arrivâmes affamés, fatigués et transis. Le pays était fertile en vins, aussi le premier soin de nos soldats fut-il de s'en approvisionner amplement ainsi que de pain de maïs et de viande salée de porc et de mouton que l'on trouva en abondance; les habitants ne disaient rien et paraissaient craintifs. Mais le cantonnement ne répondait pas au reste; nous étions logés dans des maisons si pauvres et si sales que les cochons y habitaient également et que nous eûmes des combats à livrer pour les expulser. Il n'y a dans ces maisons de Galice ni meubles, ni lits, ni ustensiles de cuisine, et les serfs de la plus malheureuse partie de la Pologne sont plus propres et ont un sort plus heureux que celui des Galiciens qui habitent ces montagnes. Ce qui me gênait le plus dans ces cahutes, c'est qu'il n'y a point de cheminée (Note : Pour rendre le séjour de Burgos moins triste, j'arrangeai avec des cheminées un bel appartement - Mémoires du général baron Thiébault, t. IV, p. 313) ; le feu se fait au milieu de la chambre, et la fumée, qui ne sort qu'avec peine par une ouverture faite à la toiture, se répand en si grande quantité dans la maison qu'à peine y peut-on résister, et on est sûr, si on y reste quelques jours, d'en sortir fumé comme un jambon de Mayence. Mais les quelques jours de stationnement que nous fîmes là nous permirent de réparer un peu notre chaussure; les quatre cinquièmes du régiment marchaient pieds nus" ("Campagnes du Capitaine Marcel").

Le 13 janvier, Ney se porte sur Lugo et pousse Marchand vers Orense, sur les talons des Espagnols de la Romana, qui ont échappé au 2e Corps.

Le 14, la Division part sur deux colonnes : le 69e est à celle de gauche, qui passe par Ponferrada et Val des Orres.

Le Capitaine Marcel écrit :
"Le 16 janvier nous reçûmes l'ordre de prendre à gauche de la grande route afin de joindre quelques régiments du marquis de la Romana qui se dirigeaient sur Orense. Nous prîmes par Ponferada et, après avoir traversé des vallons où les arbres commençaient déjà à fleurir, nous couchâmes dans un village où les soldats découvrirent un magasin d'effets militaires, habits, chemises, souliers : un de mes hommes m'apporta une paire de souliers qui me fit plus de plaisir que deux louis d'or" ("Campagnes du Capitaine Marcel").

- Combat de la Rua-sur-le-Riosil

Le 16, le Régiment a un engagement avec l'arrière-garde du Marquis de la Romana et la défait complètement à la Rua-sur-le-Riosil. C'est, à vrai dire, la première fois qu'il a à combattre depuis son entrée en Espagne.

"Le 16 janvier 1809 le colonel FRIRION battit l'arrière-garde de la Romana à la Rua sur le Riosil ..." (Notice biographique sur M. le général baron Fririon).

Le Capitaine Marcel écrit :
"Le lendemain nous sûmes que l'arrière-garde de ce corps espagnol qui allait à Orense n'était qu'à une demi-lieue de nous; le général Maucune fit commander une section de voltigeurs pour presser le pas et tâcher de joindre cette troupe. C'était justement ma section que commandait le lieutenant d'Avesnes. Nos soldats, qui brûlaient du désir de connaître enfin ces fameux Espagnols, marchèrent avec une telle vitesse que nous ne tardâmes pas à voir l'ennemi. Le lieutenant divisa sa section en deux, prit le commandement de l'une pour se porter vers la droite, et confia l'autre au sergent Bralé, un de mes compatriotes de Bar-sur-Seine; le général Maucune qui marchait avec nous, à cheval, ne tarda pas à nous précéder, ce qui était très imprudent. Nous marchions sans réfléchir que le régiment était extrêmement en arrière de nous et que, dans de pareils défilés; si l'ennemi l'eût voulu, il pouvait nous surprendre facilement. Mais le général désirait faire rendre cette troupe sans coup férir et il lui criait : «La paix, la paix» en agitant un mouchoir blanc; les Espagnols ne bougeaient pas et, nous voyant arrivés à portée de mousquet, nous répondirent par une décharge, qui, heureusement, n'atteignit personne. Je vis que nous avions affaire à une mauvaise troupe, mais je reconnus aussi la faute que nous avions commise en nous avançant si précipitamment sans être soutenus. Je dis à Bralé d'embusquer ses hommes derrière des arbres et d'inquiéter l'ennemi en attendant le reste de la compagnie; les Espagnols firent bonne contenance tant qu'ils virent que nous n'étions pas 30 hommes, mais lorsqu'ils s'aperçurent du mouvement que faisait le lieutenant et qu'ils virent la compagnie s'avancer au pas de charge, ils disparurent si vivement que nous ne pûmes les joindre que le lendemain.
Ce soir-là nous couchâmes à la belle étoile dans la vallée de Sobradello
" ("Campagnes du Capitaine Marcel").

- Combat de Puebla de Tribes

Le 17, il met en fuite, au passage du Bibey, un Corps espagnol d'un millier d'hommes. Un pont est sur le Bibey, à l'est de la Puebla de Tribes. Ce pont et la route sont très étroits, et des rochers presque inaccessibles commandent le passage. Le Général Mendizabal est à la tête de ce Corps d'Espagnols, arrière-garde de la 3e Division de l'armée de gauche.

"... et le 18, en approchant de Rio-Bibey, il mit en fuite un corps de troupes espagnoles" (Notice biographique sur M. le général baron Fririon).

Le 18 janvier, le Voltigeur Bablin est tué au pont de Bibey.

«Le général Marchand est arrivé à Orense le 21, rapporte le Maréchal à Berthier; l'état affreux des chemins qu'il a eus à traverser a retardé sa marche de deux jours et ne lui a pas permis de se faire suivre de son artillerie. Ce général a trouvé, à une lieue en avant de Puebla de Tribes, 1.000 à 1.200 hommes d'infanterie espagnole qui, placés dans une position inattaquable, voulaient lui disputer le passage d'un pont.
La route, en cet endroit, est tellement resserrée qu'il fallait défiler par un pour aller à l'ennemi, ce qui n'a pas empêché les voltigeurs du 69e de traverser le pont à la course et de gravir les rochers pour en débusquer l'ennemi, qui, épouvanté de cette attaque audacieuse, s'est sauvé à vau-de-route, laissant une trentaine d'hommes sur le terrain. Nous avons fait 40 prisonniers; quatre de nos voltigeurs ont été blessés
».

Le Capitaine Marcel écrit :
"Le lendemain, à peine avions-nous fait une lieue que nous trouvâmes les Espagnols en position en arrière d'un pont (1); le lieu était parfaitement choisi, car 600 hommes bien commandés auraient pu en empêcher 4000 de passer, mais ce n'était que des Espagnols et nous voyions leurs officiers faire des efforts, les brutaliser même pour les faire mettre à leurs postes. Le chemin qui conduisait à ce passage offrait juste assez d'espace pour que quatre soldats pussent marcher de front et il nous était impossible de prendre à droite ou à gauche, le chemin étant pratiqué dans le roc : le pont lui-même était barricadé. Nos voltigeurs arrivèrent à un bout et reçurent deux décharges fort bien garnies, mais les cornets sonnèrent à l'instant la charge, et alors aucun obstacle ne nous arrêta; nous passâmes ce pont avec tant de vitesse que les Espagnols n'eurent ni le temps de recharger leurs armes ni celui de s'échapper. Nous eûmes 3 voltigeurs blessés, l'ennemi eut 5 tués et plus de 50 prisonniers. Le reste des 1 500 Espagnols qui défendaient ce passage imprenable se dispersa dans la montagne et il fut impossible de le joindre (Note : Les voltigeurs du 69e de ligne, par une attaque aussi rapide qu'audacieuse, décidèrent l'affaire en quelques instants; l'ennemi fut chassé de ses rochers après avoir perdu une soixantaine d'hommes; les voltigeurs du 69e n'eurent que 4 blessés - Balagny, t. IV, p. 297-298.
Pour ce combat de Puente de Bibey, voir aussi la lettre du maréchal Ney au major général datée de Lugo le 25 janvier 1809). Pour ma part, je pris un chef de bataillon, que je fis garder par un caporal jusqu'à l'arrivée du régiment pour qu'il ne lui soit fait aucune insulte (Note : Marcel fut cité à l'ordre de l'armée pour avoir passé le pont le premier et avoir fait plusieurs prisonniers, dont un chef de bataillon)
" ("Campagnes du Capitaine Marcel").

Après ce combat, le Colonel Fririon s'étant écarté isolément pour faire une reconnaissance, entre dans une maison qu'il suppose abandonnée. Tout à coup, il se trouva environné d'une vingtaine d'Espagnols; avec un sang-froid imperturbable il leur crie dans leur langue : «Vous êtes mes prisonniers, et je vous somme de vous rendre». Stupéfaits, les soldats déposent leurs armes et se rendent; un quart d'heure seulement après, arrive un détachement.

"Après ce combat FRIRION s'étant écarté isolément pour faire une reconnaissance du pays et étant entré dans une maison située sur une route se trouva tout à coup seul au milieu d'une vingtaine de soldats espagnols. Conservant son sang-froid dans cette position critique : « Vous êtes mes prisonniers, s'écria-t-il en espagnol et je vous somme de vous rendre.» Les soldats stupéfaits déposèrent leurs armes dans un coin de la chambre et se constituèrent prisonniers, quoique ce ne fut qu'un quart-d'heure après que nos troupes arrivèrent sur ce point" (Notice biographique sur M. le général baron Fririon).

Le Capitaine Marcel écrit :
"On nous fit coucher dans des villages remplis de vin, de volailles et de cochon salé, sur lesquels nos hommes firent promptement main basse, mais les maisons étaient de véritables turnes où les pourceaux habitaient pêle-mêle avec les paysans. Le lendemain, au départ, j'avais un pan de mon habit coupé et je ne doutai pas que la veille, ayant mis un morceau de pain dans la poche, les cochons me l'avaient mangé dans la nuit avec le morceau de drap.
Le temps continuait à être affreux, les moindres ruisseaux étaient devenus torrents et le chemin n'existait plus : nous suivions à peu près la direction que chaque hauteur indiquait et plusieurs soldats faillirent périr. Les fusils étaient dans un tel état que rien ne pouvait les faire partir (Note : Fusil du modèle 1777, corrigé en l'an IX (1801). Dans les meilleures conditions de temps sec, la proportion des ratés était de un sur dix à douze coups. Par la pluie ou même simplement par temps de brouillard mouillé, il devenait impossible de faire feu - Lieutenant-colonel J.-B. Dumas, Neuf Mois de campagne à la suite du maréchal Soult, Introduction, p. 36) : aussi attaquions-nous à la baïonnette sans nous préoccuper de ce que faisait l'ennemi. En arrivant au village de Villa del Rio Frio, où nous devions séjourner, nous prîmes 300 hommes et plusieurs officiers qui se rendirent sans résistance. Parmi ces
officiers se trouvait un prêtre nommé don Juan Benito, que je fis loger avec moi ainsi que trois capitaines espagnols qui m'avaient plu. Lorsque nous fûmes un peu secs et que l'estomac fut garni, nous fîmes raconter au senor don Juan les motifs qui l'avaient amené à suivre le régiment où il était : sa hideuse figure et son originalité nous avaient fait présumer que son histoire devait être curieuse.
Il nous dit qu'il était de Villafranca et s'était mis aumônier du 1er régiment de la Reine parce qu'il avait été obligé de quitter son pays; ayant eu en effet, pendant plusieurs années, la direction des consciences des soeurs d'un couvent de Bernardines, une jeune novice de seize ans était devenue éperdument amoureuse de lui et il n'avait pu, comme le bon Antoine, résister à la tentation; il avait alors fait évader cette fille du couvent et, avec le consentement du colonel, l'avait amenée au régiment où elle passait pour sa soeur. Pendant qu'il nous parlait, je le considérais et ne pouvais concevoir comment une femme avait pu s'éprendre d'un homme aussi mal tourné : il avait au plus quatre pieds trois pouces, des membres énormes, un visage large surmonté d'un nez épaté, des yeux gros comme des noyaux de cerises, une bouche à avaler des oeufs d'oie et avec cela plus de dents. Je lui demandai comment il se faisait qu'à son âge, car il avouait trente-six ans, il fut ainsi édenté; il me répondit qu'une de ses tantes, qui l'avait élevé, lui avait fait tellement manger de dragées et de sucreries qu'il avait perdu toutes ses dents en bas-âge: mais un des officiers espagnols lui dit : «Senor curé, je crois que si vous n'aviez jamais mangé que des sucreries, vous auriez encore toutes vos dents, mais ce qui vous les a fait perdre doit être quelques onces de mercure.» M. le curé ne répondit pas, mais ajouta : «D'ailleurs l'ingrate Anita m'a quitté et elle vit maintenant avec un officier qui est malade dans la maison voisine.» Je désirais vivement connaître la femme qui avait pu se passionner pour un être aussi laid que don Benito et je demandai à un des officiers de me présenter cette dulcinée, me disant qu'une figure, sans être jolie, plaît toujours à seize ou dix-sept ans. Nous nous rendîmes donc à la maison voisine, où nous trouvâmes cette jeune personne appuyée sur un mauvais grabat où était couché un homme à la figure distinguée qui souffrait d'un très violent accès de fièvre. Anita pleurait amèrement, mais ses manières douces et charmantes m'enchantèrent, et je la trouvai belle comme un ange. Anita était d'une taille petite mais faite au tour; deux sourcils d'ébène surmontaient ses yeux noirs, vifs et magnifiques; son teint, bien que bruni, n'en était pas moins frais, enfin une bouche où les amours semblaient se rassembler et qui montrait, lorsqu'elle l'ouvrait, non pas des dents mais de véritables perles. Je comprenais ce qu'elle me disait mais je m'expliquais avec peine, mêlant du français et de l'allemand à très peu d'espagnol. Je la fis supplier par un des officiers espagnols de venir partager notre souper et de ne pas rester dans un lieu où, jusqu'alors, elle avait été respectée, mais où il était presque certain que les soldats lui manqueraient lorsqu'ils seraient échauffés par le vin. Après bien des résistances, elle céda à nos sollicitations, à la condition que le moribond, qu'elle disait être son mari, serait transporté dans notre chambre : ce que nous fîmes aussitôt. Si je ne pouvais m'exprimer en espagnol, mes yeux parlaient suffisamment et je fis tout ce que l'on fait en pareille situation auprès d'une femme aimable : attentions, soins, prévenances, rien ne fut négligé. Le mal avait accablé le malade, mais la fièvre, en diminuant, lui procura un profond sommeil.
Bien que paraissant affectée de la situation de son prétendu mari, Anita ne laissa pas de bien souper. Je lui faisais des protestations de la plus sincère amitié et tout cela par gestes; les officiers espagnols s'aperçurent de la passion que cette fille m'avait inspirée et se retirèrent, sitôt après avoir mangé, dans la chambre qui leur était assignée : j'avais une mauvaise paillasse dont j'offris le partage à la belle, et elle se décida après de vives instances.
J'avoue que, dans cet instant, j'aurais désiré avoir un palais où les sophas les plus riches ornent les appartements, pour les offrir à cette divinité qui me fit oublier les fatigues de la journée. Je prodiguai à ma charmante amie les caresses les plus tendres, et comme je fus payé de retour ! Quand nos transports se furent apaisés, je lui demandai comment elle s'était décidée à suivre le senor don Benito; elle me répondit que, mise au couvent à l'âge de dix ans pour que son frère possédât toute la fortune de ses parents, elle n'avait jamais pu s'accoutumer à la vie monastique et qu'elle n'avait pu s'échapper qu'en se mettant à la discrétion de cet homme. «Si j'avais pu prévoir, me dit-elle, la révolution qui vient de s'opérer, je n'eusse jamais accordé mes premières faveurs à un être aussi affreux. !« A six heures, le tambour nous annonça qu'on allait se remettre en route. Je crois qu'il n'eût pas fallu beaucoup solliciter cette épouse d'une nuit pour l'engager à me suivre; cependant, sur une légère proposition que je lui en fis, elle me témoigna une sorte de désir de rester pour soigner le malade : je ne répétai point ma demande et ne fus point fâché de la voir rester pour prodiguer des soins à un malheureux dont la situation était vraiment pénible.
Nous marchâmes sur Orense par des chemins de traverse et arrivâmes dans des villages où les habitants furent surpris de nous voir et encore plus étonnés en constatant que nos soldats ne leur faisaient aucun mal : ils croyaient en effet, d'après ce que les prêtres et les moines leur avaient dit, que nous massacrions tout le monde et mangions les enfants; la plupart de ces paysans avaient des espèces de blaudes (Note : Expression champenoise pour désigner des blouses) en paille très bien faites et les garantissant parfaitement de la pluie.
Le 20 janvier nous arrivâmes à Orense, où le 6e léger était depuis la veille, et qui était vide d'habitants
" ("Campagnes du Capitaine Marcel").

A Orense, Marchand conserve le 39e et le 3e Bataillon du Régiment et porte les deux autres avec le 76e entre Allariz et Orense afin de vivre plus à l'aise.

Le Capitaine Marcel écrit :
"Cette ville, située sur le Minho que l'on passe sur un superbe pont, présente cette particularité qu'une partie de la ville, située au pied de la montagne, éprouve toute la rigueur de l'hiver tandis que les autres quartiers jouissent des douceurs du printemps. J'allai avec Bernardot, sergent de grenadiers du bataillon, visiter deux fontaines qui sont sur un point très élevé et distantes de trois pas l'une de l'autre; celle de droite, faisant face au couchant, donne une eau limpide et glacée tandis que celle de gauche est si chaude qu'on ne peut y plonger les mains. J'essayai d'en boire et me brûlai : pendant que nous riions et plaisantions, nous fûmes salués d'un coup de feu qui effleura Bernardot; nous ne pûmes découvrir celui qui l'avait tiré" ("Campagnes du Capitaine Marcel").

Le 27, il a l'ordre d'occuper en outre Tuy, Pontevedra et Santiago, puis Vigo, Lugo et la Corogne.

Le Capitaine Marcel écrit (les dates ne correspondent pas avec celles des historiques régimentaires) :
"Le lendemain, le régiment arriva à Tuy, dernière ville de la Galice, bâtie sur la rive droite du Minho; la rive gauche du fleuve est en Portugal ; nous espérions y prendre des cantonnements, car notre colonel en avait été nommé gouverneur et nous n'avions plus d'armée à combattre, tout était dispersé. Un ancien officier espagnol qui parlait français vint au-devant du régiment et pria le colonel Fririon de ne point traiter les habitants avec rigueur, car ils étaient épuisés par le séjour des troupes espagnoles et portugaises; il l'assura que nous ne manquerions de rien. Ce vieil invalide offrit au colonel le somme de 80000 francs que la ville avait mise à sa disposition pour faire face aux achats de subsistances pour le régiment : il le supplia de garder pour lui cet argent, s'engageant à payer lui-même les fournitures nécessaires avec l'aide de quelques autres généreux habitants de la ville. Mais s'il y a eu des généraux avides en Espagne, le colonel du 69e sut montrer qu'il y avait encore des officiers qui servaient uniquement pour la gloire et l'honneur de la patrie. Il refusa noblement et renyoya le vieil Espagnol en l'assurant que le régiment saurait se comporter avec discipline sans qu'il fût besoin d'acheter son chef. Le lendemain, la parade eut lieu sur la grande place de la ville : lorsque le colonel parut, les soldats mirent leurs shakos au bout des baïonnettes et le saluèrent de leurs acclamations, qui furent répétées par les habitants venus en grand nombre pour voir la cérémonie" ("Campagnes du Capitaine Marcel").

Le 3 février, le Régiment occupant la ville de Tuy, le Colonel est nommé gouverneur de cette province (voir ci-dessus).

"Le 3 février le colonel FRIRION fut nommé gouverneur de la province de Tuy. Dans la ville de ce nom un habitant lui dénonça les sommes qui se trouvaient cachées dans les caisses de l'administration espagnole; mais FRIRION dont la probité sévère égalait le courage ne daigna profiter de cet avis que pour demander aux autorités espagnoles une paire de souliers et du vin pour chacun de ses soldats, ce qui fut exécuté avec empressement. FRIRION s'étant emparé du port de la Guarda, les habitants crurent que les Français avaient l'intention de saisir un bâtiment chargé d'objets précieux, et lui proposèrent de fortes sommes pour tout racheter. Toujours noble et pur, FRIRION leur répondit que ce bâtiment étant espagnol, il le respecterait ainsi que toute propriété de l'Espagne. Ces beaux actes de désintéressement dignes du grand coeur dont ils émanaient inspiraient sur les lieux où ils s'accomplissaient de l'estime, du respect et de l'affection pour le nom français; mais la guerre occasionne tant de maux, et les représailles qu'elle entraine à sa suite surtout lorsque les populations s'en mêlent sont si difficiles à éviter, qu'il est rare qu'il ne s'y commette de part et d'autre des actes de spoliation et de barbarie qui ne font que rehausser davantage le beau caractère de ceux qui comme FRIRION, fidèles à la loi de l'honneur et du devoir, laissent à leur patrie et à leur famille l'héritage d'un nom sans tache et dont on peut être fier en toute sûreté devant ses amis comme devant ses ennemis" (Notice biographique sur M. le général baron Fririon).

Mais le 2e Corps s'enfonce en Portugal, le 6e va rester seul jusqu'au mois de juin à la pointe de la Galice; à l'extrémité d'une ligne de communications de plus de 300 kilomètres; il doit avoir fort à faire pour déjouer les ruses et les embuscades tendues à chaque instant par les partisans.

Le Capitaine Marcel écrit (les dates ne correspondent pas avec celles des historiques régimentaires) :
"Mais il nous fallut partir le 2 février; je quittai avec regret mon logement, qui est bien le meilleur que j'aie occupé en Espagne. J'étais, avec un camarade, chez un chanoine fort aimable, qui avait une infinité d'attentions pour nous: il nous comblait d'excellents vins de Malaga et de Peralta et toujours mille douceurs pour le dessert. Nous fîmes successivement étape à Vigo, puis à Redondella (Note : Petit port de mer sur la route de Saint-Jacques de Compostelle à Tuy), où nous trouvâmes l'avant-garde du corps de 30000 hommes du maréchal Soult, destiné à l'expédition de Portugal. Nous traversâmes également la jolie petite ville de Pontevedra, renommée pour la pêche qu'on y fait des anchois, et nous arrivâmes enfin le 13 février à Saint-Jacques de Compostelle, célèbre par le pèlerinage qu'on y fait. On plaça la brigade dans le couvent de Saint-Martin. Le prieur était né dans la Biscaye française et il vint causer avec ses compatriotes; il me dit que ce couventétait un des plus riches de l'Espagne, qu'il avait un revenu au moins aussi grand que trois départements français, que plus de 700 moines y résidaient mais, qu'à la nouvelle de l'arrivée des troupes, ils s'étaient réfugiés dans leurs familles. Les dépendances de ce repaire de fainéants eussent pu contenir aisément 10000 hommes; les caves étaient si vastes et si bien garnies qu'on fit pendant deux mois la distribution de vin au régiment sans qu'elles fussent épuisées. C'est bien le lieu où le soldat a été le mieux traité : chaque homme recevait par jour trois quarterons de bonne viande, une bouteille de vin, une livre et demie de pain de munition, quatre onces de pain blanc pour la soupe et des légumes; mais ils n'étaient couchés que sur un peu de paille et dans des corridors. La plus exacte discipliné régnait, tous les habitants étaient tranquilles, et nous nous félicitions des avantages que cette campagne, que nous nous imaginions presque terminée, nous avait procurés. Combien cruelle était notre erreur !" ("Campagnes du Capitaine Marcel").

Dans le courant de février, le 6e Bataillon de marche quitte la ville de Valladolid pour Lugo, amenant quelques hommes supplémentaires au 69e.

Le 20 février 1809, le Chef de Bataillon Duthoya, l'Adjudant major Fauverteix et le Capitaine Dartigues sont faits Officiers de la Légion d'Honneur; l'Adjudant major Reynaud, le Capitaine Heuzard et les Lieutenants Pichon et Bayan sont faits Chevaliers.

Le 6 mars 1809, le Général Marchand adresse au Maréchal Ney le rapport d'une expédition dirigée par son ordre contre les villages insurgés de Villagarcia et Carril. Un bataillon du 69e et deux compagnies du 39e de ligne avaient marché de Santiago contre un rassemblement hostile campé sur une hauteur de la rive gauche de l'Ulla, au sud-ouest du pont de Padron. "Tout cela a été bientôt enlevé. Ils ont tiré (les insurgés) deux coups de canon à mitraille, ont encloué leurs (deux) pièces et se sont sauvés.
On les a poursuivis jusqu'à Villagarcia, où ils se sont embarqués à la hâte sur des bâtiments, mais ils n'ont pu le faire si promptement qu'on n'ait eu le temps d'en tuer un grand nombre. On a compté 540 morts; on a brûlé Villagarcia et Carril, qui étaient deux petites villes assez jolies. On a également brûlé tous les bateaux qu'on a pu rejoindre. Il y avait à Villagarcia une superbe maison, dont on avait fait un atelier de cartouches très complet et très bien approvisionné; on y a mis le feu et tout a été consumé. On a trouvé aussi (à Villagarcia) un magasin à poudre assez considérable, qu'on a fait sauter. On a trouvé une grande quantité de cartouches dans différentes maisons de campagne fort jolies, et on a mis le feu partout. On prétend que parmi les morts il y a au moins dix prêtres, qui étaient les capitaines des insurgés. On a vu aussi un officier en habit rouge, qu'il a été impossible de joindre. Nous n'avons eu dans tout cela que trois blessés légèrement, dont deux par l'explosion du magasin à poudre et un par un de ses camarades en déchargeant son fusil
". (La vie militaire du Maréchal Ney, t.3).

- Combat de Ledesna

Le 10 mars, le Régiment rencontre un corps d'insurgés au pont de Ledesna; il reste maître du terrain.

Le 14 mars, le Maréchal Ney adresse, depuis La Corogne, un rapport au Prince de Neuchâtel, dans lequel il lui fait part des derniers événements en Galice ; il écrit notamment : "... le général Marchand détruisait de grands rassemblements sur l'Ulla, à Villagarcia et vers Caldas; cette opération donna lieu à cinq affaires principales, dirigées par le général Lorcet et le colonel du 69e régiment. Les insurgés furent plusieurs fois tournés et surpris; ils perdirent dans les divers combats plus de 1.800 hommes et six pièces de 3; huit prêtres au moins furent trouvés parmi les morts ..." (La vie militaire du Maréchal Ney, t.3).

Le 23 mars, le Chirurgien aide-major Lespagnol est blessé en escortant des blessés à Saint-Jacques (Galice).

Le Commandant Giraud écrit :
"San-Yago, le 24 mars 1809.
Les courriers ne marchent pas; je suis sans cesse par monts et par vaux, escaladant les montagnes, dégringolant dans les ravins, à la recherche des guérillas. L'empereur a quitté l'Espagne en février dernier. Tant pis ! Car il n'est prodigue d'avancement que pour ceux qui se font blesser sous ses yeux.
Le commandant Magne vient d'être nommé major au 50e de ligne; il est remplacé par notre capitaine d'habillement, Rolland. En voilà un qui a de la chance !... Etre resté cinq ans sans paraître aux bataillons de guerre et être tout à coup bombardé officier supérieur; c'est à dégoûter du métier, les vieux serviteurs. Cette nomination a surpris tout le monde, et moi, tout le premier.
Ma situation est très précaire, car, en définitive, une nouvelle campagne peut me mettre dans le cas de prendre ma retraite, comme capitaine, et alors que deviendrai-je avec une pension aussi modique que celle affectée à ce grade ? Le temps, j'espère, arrangera tout cela.
Nos chefs qui reçoivent de temps en temps des domaines ou des gratifications, sont contents de leur sort et se soucient fort peu du nôtre. Ils disent, comme le colonel Fririon qu'il faut toujours être content de son sort et ne jamais se plaindre. Pourtant, celui qui n'est que baron, veut être comte. Tout cela fait rire
" (Carnet de campagne du Cdt Giraud).

Le Capitaine Reboul est blessé le 12 avril 1809 au combat de Pontevedra (Galice). Le lendemain 13 avril, les Fusiliers Hérard et Daruel ainsi que le Grenadier Collot sont tués à Corcubion.

Le Capitaine Marcel écrit (les dates ne correspondent pas avec celles des historiques régimentaires) :
"De retour à Saint-Jacques, nous apprîmes que le brigandage et les assassinats gagnaient toute la province (Note : Tout le pays situé entre l'Ulla et le Minho prit les armes - Mémoires du maréchal Jourdan, p. 197) : tous les hommes rentrant des hôpitaux et voyageant isolément étaient massacrés; les deux premiers bataillons du régiment étaient partis pour une expédition. Nous reçûmes l'ordre de nous rendre le lendemain dans la vallée de Redondella et, au premier coup de fusil tiré sur nous par les paysans, de mettre tout à feu et à sang. Les proclamations adressées partout aux habitants des campagnes n'avaient servi de rien; à chaque défilé nous recevions des fusillades dont l'écho retentissait à plusieurs lieues : ces endroits escarpés étaient couverts de paysans qui poussaient d'horribles hurlements. Soit qu'ils tirassent mal, soit qu'ils tirassent de trop loin, il était rare que nous eussions un homme blessé; seulement les voltigeurs, obligés à un service de flanqueurs très pénible, étaient harassés. Le premier pont que nous rencontrâmes sur la route était barricadé et défendu par plusieurs canons et une troupe nombreuse (Note : Combat du Pont de San-Payo, sur le Soto-Mayor. Le pont était défendu par là division espagnole du général Morillo). Les voltigeurs reçurent l'ordre d'enlever ce pont et, quoique entravés par des arbres, des charrettes et des pierres énormes, nos braves franchirent en un instant ces obstacles; mon compatriote, le sergent Bralé, passa le premier et perça de sa baïonnette les quelques canonniers restés à leur poste. La majeure partie des Espagnols se sauva dans la montagne; on prit néanmoins plusieurs prêtres et moines qui portaient dans leurs ceintures, avec des crucifix, des pistolets et des sabres. Tous furent passés par les armes, car on avait trouvé plusieurs soldats du 6e léger et des dragons empalés et mutilés : les uns n'avaient plus d'yeux ni de langue; à d'autres le nez, les oreilles et les ongles avaient été arrachés; enfin quelques-uns avaient les parties génitales dans la bouche, raffinement de cruauté bien digne des féroces conquérants du Pérou. Je vous demande si, après le tableau que je viens de vous tracer, nos malheureux soldats, qui n'avaient pas demandé à venir en Espagne, avaient des ménagements à garder avec de tels barbares !
Nous brûlâmes plus de soixante villages dans cette vallée. Dans un hameau près de Redondella, une jeune personne de seize à dix-huit ans, belle comme un ange, n'ayant point voulu se soumettre aux désirs effrénés de quelques soldats et ayant vu mourir son père et sa mère, préféra périr dans les flammes plutôt que de retomber entre leurs mains. Je m'approchai de cette maison mais ne pus y pénétrer car la porte était barrée par le feu: un voltigeur m'apporta une échelle, que je fis appliquer contre le mur et, en arrivant à l'étage au-dessus, je vis cette jeune fille à genoux, les mains jointes, invoquant le ciel qui allait recevoir dans un instant son âme immortelle. Je la priai avec les plus vives instances de se jeter sur des matelas et de la paille que les soldats amoncelaient sous les fenêtres, et je lui jurai qu'elle serait respectée et conduite à Saint-Jacques avec tous les égards que l'on devait à son sexe et à son malheur; mais rien ne put la décider : elle me remercia en disant qu'elle voyait qu'il existait encore parmi nous des coeurs sensibles, mais qu'ayant vu périr les auteurs de ses jours, rien ne l'attachait plus à la terre et que la mort seule avait des attraits pour elle ! ... Je me décidai à descendre et la maison s'écroula quelques instants après ! ... Je ne puis encore aujourd'hui me rappeler cette scène sans verser des larmes de douleur.
Toutes ces atrocités s'oubliaient lorsque nous étions rentrés dans notre garnison. Nos soldats s'installaient sur les places de Saint-Jacques, étalaient les dépouilles des localités pillées et, à l'exemple des Romains, après avoir échangé entre eux ce qui leur convenait, déployaient le linge damassé, les soieries, les tapis, les joyaux, les pierres précieuses (Note : C'était une habitude courante dans l'armée d'Espagne. La foire sera bonne, disaient les soldats quand ils revenaient du pillage de quelque localité avec un butin considérable); souvent les objets de la plus grande valeur étaient laissés pour peu de chose.
Malgré la défense expresse faite aux habitants de ne rien acheter aux soldats pour ne pas les engager à se charger de butin, ils ne pouvaient s'empêcher de convoiter ce qu'ils voyaient et ils achetaient sans songer que, quelques jours après, ces mêmes objets redeviendraient la propriété du vendeur
.
Tous les jours des bataillons étaient détachés pour de semblables expéditions; les 2e et 3e bataillons furent envoyés pour incendier Caldas del Rey (Note : Caldas del Rey est sur la route de Saint-Jacques de Compostelle à Tuy), jolie petite ville sur la grande route d'Orense, à 10 lieues de Saint-Jacques de Compostelle : plusieurs soldats ayant été mutilés près de cette ville, les habitants en furent rendus responsables et se sauvèrent dans la montagne. Au moment où les deux bataillons allaient entrer en ville, quatre bourgeois, dont l'alcade, se présentèrent au colonel Fririon et lui dirent : "Senor, nous connaissons les ordres dont vous êtes porteur et nous ne pouvons résister à la force, mais mes administrés m'envoient pour vous jurer que la ville est innocente des assassinats qu'on a commis et que, seuls, quelques bandits en sont coupables. Nous vous supplions d'avoir des égards pour nous qui nous sommes toujours montrés amis des Français, les avons bien reçus et avons fourni exactement les réquisitions. Nous n'ignorons pas la conduite que vous avez tenue à Tuy, et c'est pleins de confiance dans les sentiments généreux qui vous animent que nous réclamons justice". Le colonel Fririon crut reconnaître l'innocence des bourgeois de Caldas del Rey et nous fit faire demi-tour sans exécuter l'ordre qu'il avait reçu. Nous étions déjà à deux lieues de la ville lorsque deux de ces mêmes bourgeois, montés sur de superbes mulets, gagnèrent au trot la tête du régiment et prièrent le colonel de bien vouloir arrêter et venir avec eux à quelques pas en dehors de la route; ils enlevèrent alors de leurs selles des espèces de sacoches qu'ils offrirent au colonel. Ces sacoches étaient pleines d'or et d'argent et pouvaient contenir de 15 à 20 000 francs. Le colonel Fririon demeura stupéfait tout d'abord, puis, jetant un regard de mépris aux deux Espagnols, il leur dit : "Messieurs, si j'ai épargné votre ville, c'est que vous m'avez persuadé de son innocence; si j'avais pensé que les habitants eussent coopéré à l'assassinat de nos soldats, j'eusse mis à exécution l'ordre dont j'étais porteur. Remportez votre or et dites à vos compatriotes que je sers non pour l'argent mais pour la gloire de la France". Un bienfait n'est jamais perdu, dit-on; en effet, quelque temps après cette expédition, nous fûmes heureux de n'avoir pas détruit cette ville, car, y arrivant un soir par un temps abominable, nous fûmes très bien reçus et hébergés, et le maréchal Ney félicita notre colonel d'avoir su la conserver.
Nous espérions toujours prendre un peu de repos toutes les fois que nous retournions à Compostelle, mais il était écrit que nous ne devions plus en avoir. Comme nous revenions d'une expédition et traversions un vallon détourné, le sergent Charpentier (Note : Le sergent Charpentier était né aux Riceys (Aube) et était compatriote de Marcel) du bataillon, chargé de commander l'arrière-garde, entendit des cris déchirants poussés par une femme; il courut du côté où ces cris se faisaient entendre et trouva trois hommes du 2e bataillon qui avaient saisi une superbe fille et, malgré sa résistance, s'apprêtaient à lui ravir ce qu elle avait de plus précieux. En voyant le sergent, ces hommes la lâchèrent et, pour ne pas retomber aux mains de ces satyres, elle se sauva avec une telle précipitation qu'elle tomba dans un ruisseau dont le courant l'emporta; Charpentier s'élança à son secours et parvint à la retirer de l'eau tandis qu'elle l'accablait de remerciements et lui criait qu'il irait directement au Paradis. Mais cet acte d'humanité faillit coûter cher au malheureux sergent, car la colonne avait disparu, il se trouvait seul et, sans égard pour ce qu'il venait de faire, les paysans lui tirèrent une volée de coups de fusil qui, fort heureusement, ne l'atteignirent pas. Sa fureur était extrême lorsqu'il rejoignit le bataillon.
Quoiqu'il n'y eût que trois mois que nous fussions à Compostelle, nous étions très bien avec les bourgeois et passions des soirées fort agréables dans les maisons les plus riches. Plusieurs bals furent donnés par la ville et rendus par les officiers. Un jour je me promenais avec un de mes compatriotes, le sergent Arguinier du 76e dont le bataillon venait d'arriver dans la ville; nous rencontrâmes une charmante demoiselle, nommée dona Pedrita, qui venait d'une maison de campagne avec sa mère : nous les saluâmes, et la mère, qui paraissait aussi éveillée que la fille, dit tout haut qu'elle n'avait jamais rencontré dans les Espagnols des hommes aussi gais et aussi riants que les Français (Note : Les femmes espagnoles manifestaient en général un goût fort prononcé pour les officiers et soldats français: "Yo me muero por la genta de tropa francese" (Je me meurs pour le militaire français) était la phrase habituelle d'accueil qui faisait la joie de toute l'armée - Voir Blaze p. 42, note). Quoiqu'elle ne nous adressât pas la parole, je lui dis que nous rencontrions rarement en ce pays des dames qui eûssent une aussi jolie tournure et aussi ressemblante à celle des Françaises. Ceci les flatta et, comme nous arrivions devant leur logement, la mère nous invita à entrer pour nous rafraîchir. La senora Nunez, car c'était son nom, était veuve d'un capitaine, et sa fille unique nous enchanta littéralement lorsqu'elle pinça de la guitare; j'étais justement logé chez don Pimentel, un de leurs parents, ce qui fit que je fus invité à retourner chez elles : je n'en fus pas fâché, car tout ce qu'il y avait de mieux à Saint-Jacques se réunissait deux fois par semaine dans cette maison. Je puis affirmer que j'ai passé là d'agréables moments: nous chantions, nous riions et surtout nous dansions des séguedilles, des boléros, des fandangos; cette dernière danse paraîtrait fort indécente en France, car toutes les postures de la danseuse sont extrêmement lascives.
Quoique heureux avec Pedrita, je fis bientôt connaissance d'une nièce de mon hôte, la gracieuse Pépita; cette aimable personne venait régulièrement rendre visite à son cher oncle, ancien chanoine fort riche et vrai réjoui bon temps. J'étais si bien avec cet homme qu'aussitôt que la gentille nièce était arrivée, il m'envoyait chercher et, si je tardais un peu, il me gourmandait du peu d'empressement que je mettais à me rendre auprès d'une jolie femme : le compère ignorait bien ce qui se passait.
J'aimais surtout la recommandation qu'il me faisait toujours d'accompagner sa nièce jusqu'à la porte; je vous demande un peu si j'avais besoin que cet épais Espagnol m'enseignât ce que la politesse française exige. J'occupais une chambre à l'entresol et, arrivée devant ma porte que j'avais eu soin de laisser entr'ouverte, Pepita ne se trompait jamais; la servante que je payais grassement avait soin d'aller ouvrir et fermer la porte cochère en criant fort : «Buena noche, senorita» : je laissais la belle enfant seule un instant afin d'aller souhaiter le bonsoir à mon chanoine et je rejoignais ma charmante Pepita qui, affligée de dix-huit printemps, était jolie et fraîche comme la rose naissante et sur les lèvres de laquelle les abeilles diligentes eussent pu venir chercher le parfum du jasmin et de la violette. Nous suivions le cri de la nature et, sans nous laisser éblouir par les rayons trompeurs de la vertu, nous ne laissions pas faner ces fleurs passagères que la jeunesse fait éclore; tranquille au sein du plaisir, j'oubliais peines, chagrins, fatigues et dangers, et c'est ainsi que, pendant trois heures tous les deux jours, nous passions les moments les plus fortunés
" ("Campagnes du Capitaine Marcel").

- Prises de Cé et de Corcubion

Le 20 avril, le Régiment s'empare de Cé et de Corcubion, il chasse à coups de canon vingt chaloupes et une frégate anglaise qui transportent des renforts.

"Le 20 avril il s'empara de Cé et Corcubion, d'où il chassa à coups de canon vingt chaloupes canonnières et une frégate anglaise, et fit brûler un dépôt de trois mille fusils anglais" (Notice biographique sur M. le général baron Fririon).

- Combat de Carracedo

Le 27, huit compagnies du Régiment mettent en déroute, sur les hauteurs de Carracedo, un Corps de 3.000 Espagnols débarqués du Danemark où ils étaient au service de la France; les révoltés payent chèrement leur insoumission.

"Le 27 avril, avec huit compagnies de son régiment, il trouva sur les hauteurs de Carracedo un corps de trois mille hommes de troupes espagnoles qui venaient du Danemarck où, servant pour la France, elles étaient commandées par le général Fririon, frère du colonel ; à la nouvelle de la guerre d'Espagne elles s'étaient soulevées contre le général, avaient massacré sous ses yeux son officier d'ordonnance et tenté d'assassiner le général lui-même. Le colonel FRIRION avait eu connaissance de ces horribles détails, et avait fait prévenir Morillo, le chef espagnol, que pour venger ce làche attentat il ne ferait pas de quartier. Ayant observé que les Espagnols avaient négligé de se garder sur leur droite, FRIRION envoya vers ce point un détachement par des sentiers couverts, avec ordre d'attaquer avec impétuosité aussitôt que le combat aurait commencé sur le front. Ces dispositions réussirent à souhait. L'ennemi attaqué vigoureusement de front et surpris sur sa droite fut mis en déroute. FRIRION tint parole : on ne fit aucun prisonnier et on leur tua trois cents hommes.
Dans les nombreux combats de cette guerre, nos soldats combattant par détachements ont toujours manoeuvré dans des pays difficiles; toujours livrés à eux-mêmes, ayant à lutter contre des forces supérieures sans pouvoir espérer ni secours ni moyens de retraite en cas d'échec, et au milieu de populations devenues féroces et fanatiques, ils ont tout bravé avec une énergie héroïque, et jamais on ne leur a donné le moindre éloge !
" (Notice biographique sur M. le général baron Fririon).

Le Capitaine Marcel écrit (les dates ne correspondent pas avec celles des historiques régimentaires) :
"Il y avait deux mois et demi que nous étions à Saint-Jacques avec le 3e régiment de hussards et le 15e régiment de chasseurs; cette cavalerie avait presque épuisé les fourrages, et la rentrée des réquisitions se faisait si difficilement qu'on envoya un escadron du 3e de hussards au petit port de mer de Camarignès (Note : Camarignès ou Camarinas, petit port de mer au nord du cap Finisterre), avec ordre de presser la rentrée dès approvisionnements. Cet escadron, fort de 65 hommes, arriva le soir dans le bourg, fut très bien reçu mais, dans la nuit, 64 cavaliers furent égorgés; il n'y en eut qu'un qui échappa à la barbarie des Espagnols parce que, logé chez une veuve à laquelle il avait beaucoup plu, il fut caché dans un coffre par cette femme qui avait été instruite dans la soirée du projet criminel qu'on avait conçu (Note : Les mesures prises par le maréchal Ney, loin d'abattre les habitants, amenèrent des représailles plus violentes encore. Des escadrons entiers furent égorgés par des habitants, des paysans, dans l'espace d'une nuit - De Rocca, Mémoires sur les guerres des Français en Espagne, p. 109-110). Trois jours s'étaient écoulés sans avoir de nouvelles de ce détachement qui n'était pourtant qu'à 8 lieues de Saint-Jacques; on commençait à craindre ce qui était arrivé lorsque le hussard échappé au massacre arriva en racontant l'assassinat. Le général Marchand fit immédiatement partir notre bataillon aux ordres du commandant Duthoya, un des plus braves officiers de l'armée et dont le désintéressement était connu. Il avait l'ordre, après s'être assuré de la véracité des faits, de brûler tout le village et de passer tous les habitants au fil de l'épée.
En arrivant près de ce bourg, nous ne pûmes plus douter de l'insurrection générale de ce pays; tous les habitants, mêlés à quelques soldats du marquis de La Romana, armés de fusils, de faulx, de fléaux, nous attendaient sur les montagnes : une lieue avant d'arriver, nous reçûmes la décharge de deux pièces de canon et plus de 4 000 coups de fusil; nous n'eûmes pas un seul homme de touché et, ce voyant, cette masse indisciplinée se sauva en poussant des cris affreux. Nos soldats qui étaient sans sacs (Note : Le soldat du Premier Empire portait un lourd chargement. Foy rapporte qu'ayant fait peser le sac, le fourniment, la giberne, le fusil, le sabre, la capote, les dix jours de biscuit et les quatre jours de pain, il avait trouvé que, sur trois soldats, l'un portait 58 livres et demie (28 kil. 360), l'autre 62 livres, et le troisième 63 (31 kil. 93) - Journal de Foy, 10 septembre1810) et pouvaient manoeuvrer rapidement, coupèrent la retraite à la plus grande partie des insurgés et tout fut passé à la baïonnette, femmes, enfants, il n'y eut point de grâce. Nous entrâmes dans le bourg et vîmes un trou où les 64 hussards avaient été jetés. Que l'on juge de la fureur de nos soldats ! Je crois inutile de retracer les horreurs qui furent commises dans cette malheureuse journée. A l'exception de quelques vieillards et de quelques femmes, tout le monde était parti de Camarignès; mais plusieurs bateaux étaient encore dans la rade et attendaient notre arrivée pour quitter leurs dieux lares. Nous courûmes au port et, dès qu'ils nous aperçurent, nous entendîmes les cris de désespoir qu'ils poussaient pour faire hâter leur départ; ils préféraient se mettre à la merci des flots plutôt que d'être victimes de la fureur des soldats. Plusieurs se noyèrent en se précipitant trop vite dans les barques dont les marins faisaient force de rames afin de gagner promptement le large et éviter les balles qu'on leur tirait. La ville fut livrée au pillage et le feu mis dans plusieurs endroits; nous brûlâmes 14000 fusils et fîmes sauter quantité de poudre que les Anglais venaient de mettre à terre. Enfin on battit le ralliement ! Il fallait voir arriver les soldats, l'un chargé de percales, l'autre de toiles de Hollande, d'autres de draps superfins, quelques-uns avaient leurs shakos remplis d'onces d'or (Note : L'once d'or ou quadruple valait deux doubles pistoles, c'est-à-dire plus de 80 francs, sa valeur a du reste varié. La piastre valait 5 fr. 43) et de piastres, plusieurs pliaient sous le poids de l'argenterie en vaisselle. Quelques infortunés habitants, qui n'avaient point voulu quitter la demeure de leurs aïeux, s'étaient cachés dans les greniers; les flammes les en chassèrent. Les soldats s'en servaient pour apporter leur propre butin dans le camp, mais tout cela ne retardait que d'un instant le terme de leur vie; malgré leurs larmes, malgré leurs prières et leurs protestations d'innocence, malgré même le désir qu'avaient certains soldats d'épargner ces victimes, il fallait exécuter l'ordre inexorable. Hommes et femmes, et ces dernières après avoir subi les derniers outrages, allaient rejoindre leurs compatriotes immolés quelques instants auparavant.
Nous quittâmes enfin ce lieu d'horreur et fûmes bivouaquer à une lieue. Je venais de m'installer pour la nuit lorsqu'un de mes hommes m'amena une femme qu'il venait de trouver dans les rochers. Cette malheureuse, quoique âgée d'environ trente-quatre ans, était fort belle, et l'affliction qu'elle paraissait éprouver, la douleur qui la rendait comme folle, excitaient davantage l'intérêt; je lui fis, avec bien de la peine, prendre du bouillon et du vin, puis elle s'assoupit quelques heures. Lorsqu'elle s'éveilla, elle me sembla plus tranquille et je la questionnai : «La journée d'hier, me dit-elle, me coûte mon mari, mon fils et ma fille, victimes de vous autres, hélas ? Pourquoi m'avez-vous épargnée, puisque vous avez tué mon cher fils qui avait tant de bontés pour moi et que j'adorais. La mort des autres ne m'est rien à côté de celle de mon fils.» Je fus touché de l'état de cette mère infortunée et, lorsque le jour parut, je la reconduisis à quelque distance du camp afin qu'elle ne fût pas la proie des soldats; je lui remis des vivres, et j'avoue que je la quittai le coeur serré
" ("Campagnes du Capitaine Marcel").

- Siège de Lugo

Pendant que le Maréchal Ney se rend dans les Asturies, deux Bataillons du Régiment se dirigent sur Lugo, où se trouvent déjà le 76e, un Escadron de Dragons et quatre pièces de canon. Cette faible garnison commandée par le Général Fournier, lutte avec avantage contre 14000 Espagnols descendus des montagnes pour assiéger la ville. Il y a de nombreux combats autour de la place; les troupes font des prodiges de valeur et d'audace.

"Pendant que le maréchal Ney se rendait dans les Asturies, le colonel FRIRION fut envoyé le 12 mai avec deux bataillons de son régiment à Lugo où se trouvait le 76e de ligne, un escadron de dragons et quatre pièces de canon. Cette faible garnison lutta avec avantage contre quatorze mille Espagnols descendus des Asturies qui vinrent assiéger la ville. FRIRlON se couvrit de gloire dans les combats qui eurent lieu autour de cette place contre ce corps considérable. C'est en ce moment qu'arrivèrent à Lugo les troupes du maréchal Soult, sans canons, sans voitures et poursuivies par les Anglais; elles se ravitaillèrent dans cette ville et se mirent en route pour rentrer en Espagne après avoir perdu le Portugal" (Notice biographique sur M. le général baron Fririon).

Le 19 mai 1809, le Lieutenant Collard est blessé au combat de Lugo (il décède le 24), de même que le Lieutenant Thouvenin. Sont également tués ce jour là le Fusilier Prad et les Caporaux Philippe et Gibier.

L'armée du maréchal Soult arrive le 20 mai à Orense. L'avant-garde marche aussitôt sur Lugo afin de délivrer cette ville resserrée vivement par un corps de 18 à 20000 hommes, tant du corps de ligne de La Romana que de l'insurrection galicienne sous les ordres du général Mahi. Le Général Fournier, qui commande dans Lugo, a résisté jusqu'alors aux efforts de ses nombreux adversaires malgré la faiblesse de la garnison, mais il a épuisé tous ses moyens de subsistance lorsque l'avant-garde du maréchal Soult se présente, le 22, devant les assiégeants (Victoires et Conquêtes des Français, Paris, Panckoucke, s. d., t. XIX, p. 44.)

"Notre arrivée à Lugo a été un coup de bonheur inouï pour trois bataillons du 6e corps, qui, étroitement bloqués par 20 000 insurgés, allaient être forcés par la famine de mettre bas les armes ou de tenter une retraite qui ne pouvait que leur être fatale" (Fantin Des Odoards, p.239).

Le Capitaine Marcel écrit (les dates ne correspondent pas avec celles des historiques régimentaires) :
"Pendant cette expédition, les deux autres bataillons du régiment avec un bataillon du 76e se trouvèrent bloqués à Lugo par 12000 Espagnols. Le général de cavalerie Foumier-Sarlovèze commandait cette place, entourée de vieux remparts tombant en ruines. Les Espagnols cernèrent la ville hors de portée des balles et envoyèrent au général un parlementaire exigeant que la place soit remise en leur pouvoir le jour même, sinon ils monteraient à l'assaut et alors plus de quartier. On ne daigna pas, bien entendu, répondre à une aussi ridicule fanfaronnade; cependant la situation n'était pas bonne, car il n'y avait guère que quinze à seize cents braves pour défendre une enceinte ouverte par peut-être plus de 40 brèches impossibles à réparer.
Le général Fournier convoqua alors les principaux officiers et, en leur présence, remit le commandement au colonel Fririon, en lui disant : "Colonel, vous êtes plus à même que moi de défendre la ville, car je suis officier de cavalerie et ne m'y connais pas. Ordonnez ce qui est nécessaire d'être fait, je vous seconderai de tous mes moyens, je prends tout à mon compte. On arma tout ce qui était Français, convalescents, domestiques, soldats du train; chacun eut son poste assigné sur le rempart et se mit à réparer les brèches qui étaient devant soi, de sorte qu'à minuit la ville était en état de défense, contre des Espagnols s'entend. La garnison ne disposait que de quatre petites pièces d'artillerie légère et de 60 cartouches par homme, mais les soldats défirent les balles, les coupèrent en huit, afin que chaque coup de fusil portât. L'enthousiasme était général, et chaque soldat répétait que la garnison de Lugo ne capitulerait pas. "Moi, disait l'un, je me charge, s'ils viennent ici pour monter à l'assaut, d'en larder six pour ma part. — A chaque coup de fusil, disait un autre, j'en abats deux ou trois. " On brûla des maisons qui pouvaient favoriser l'approche de l'ennemi en dehors des remparts, on coucha sur les murailles et on ne dormit que d'un oeil. Ce qui inquiétait le plus le colonel Fririon, c'est qu'il craignait de manquer de vivres. D'ailleurs, les Espagnols qu'on se proposait de si bien recevoir ne bougèrent pas et se contentèrent d'envoyer tellement de parlementaires que le colonel, fatigué de ces menaces absurdes, répondit au général espagnol "que le premier parlementaire qui viendrait serait pendu et que, comme Rodrigue, qui ne craint point la mort ne craint pas les menaces". Le troisième jour, au lever de l'aurore, le camp espagnol était levé; instruits de l'approche de l'armée du maréchal Soult qui rentrait de Portugal par Orense, les Espagnols s'étaient retirés dans les montagnes, leur refuge habituel
" ("Campagnes du Capitaine Marcel").

Il est convenu entre Ney et Soult que le 6e Corps s'engagera dans le nord de la Galice pour détruire les insurgés et les établissements anglais, pendant que le 2e descendra l'une des rives du Minho pour joindre et écraser le marquis de la Romana et couvrir le 6e Corps. En conséquence, le Maréchal Ney rassemble son Corps d'armée à Santiago-de-Compostelle.

Le Capitaine Marcel écrit (les dates ne correspondent pas avec celles des historiques régimentaires) :
"Ce fut au sein de ces délicates distractions que nous apprîmes qu'un bataillon du 6e léger, envoyé à Villafranca pour correspondre avec Astorga, après s'être battu jusqu'à la dernière cartouche, avait été en partie massacré et le reste fait prisonnier : ces 600 hommes avaient lutté pendant trois jours contre 6000 assaillants. En même temps, nous étions avisés qu'un corps de 8 000 Espagnols, partant de Vigo, devait marcher sur Saint-Jacques et enlever la garnison (Note : La situation était mauvaise, beaucoup de garnisons étaient pour ainsi dire bloquées. «Marchand est presque assiégé à la Corogne et au Ferrol, Maurice Mathieu à Oviédo et à Gijon, Maucune à Compostelle et Fournier à Lugo. Tous ne savent de l'ennemi que ce qu'ils peuvent voir par leurs propres yeux - Jean Morvans, le Soldat impérial, t. II, chap. II, p. 114). Le maréchal Soult, qui opérait dans les Asturies, envoya un bataillon du 76e qui était à la Corogne pour nous renforcer : les paysans nous assuraient que ces troupes n'étaient qu'à deux lieues de nous, et pourtant le général Maucune envoyait chaque jour des chasseurs à cheval en reconnaissance, qui rentraient sans avoir rien rencontré. Un matin pourtant, un chasseur du 15e, parti avec un lieutenant et six de ses camarades, revint blessé : la patrouille était tombée dans le gros des ennemis, il en avait seul réchappé. La garnison se mit sur ses gardes et, pendant plusieurs nuits, les soldats dormirent avec leurs armes pendant que de forts piquets veillaient" ("Campagnes du Capitaine Marcel").

- Combat de Santiago (Saint-Jacques de Compostelle)

Le 23 mai 1809, les Espagnols commandés par le général Carrera se portent sur Saint-Jacques de Compostelle. Leur effectif est d'environ 16000 hommes : 8000 soldats et 8000 paysans armés (Mémoires du maréchal Jourdan, p. 202.). Le Capitaine Lemoine est tué dans les combats à Santiago. Sont également tués le Sergent Largier, le Grenadier Liros, les Fusiliers Thieslin, Tissu, les Grenadiers Guérin et Helmel, le Sergent major Gauthier, le Grenadier Guillin, les Sergents Enock, Carré, Bouchon, et le Tambour Bergue.

Le Capitaine Marcel écrit :
"Enfin, le 23 mai 1807 (sic), nous reçûmes l'ordre de toucher les vivres de plus grand matin qu'à l'ordinaire; on distribua de l'eau-de-vie et le général Maucune donna l'ordre à notre bataillon de se préparer à marcher avec deux bataillons du 6e léger : le dernier bataillon de ce régiment restait pour garder la place. Nous partîmes vers les dix heures du matin, les compagnies de voltigeurs à l'avant-garde. Ma compagnie, que commandait le capitaine Lemoine, marchait derrière celles du 6e léger. Mon lieutenant, M. d'Avesnes, était très faible et marchait avec difficulté; malade à l'hôpital depuis deux mois, il s'était relevé quand il avait su que nous allions à l'ennemi et avait repris sa place au milieu de nos braves voltigeurs. Malgré les représentations amicales du capitaine et des sous-officiers, il ne voulut pas s'arrêter lorsque le général donna à l'avant-garde l'ordre d'engager le combat. Le gros de l'emnemi était en position à un tournant de la grande route; deux colonnes, pouvant compter 3900 hommes chacune, étaient massées sur des coteaux assez élevés à droite et à gauche et, sur un mamelon en face de nous, était placée l'artillerie. Les tirailleurs espagnols, bien qu'en très grand nombre, plièrent devant les voltigeurs du 6e, mais la route, pleine de sinuosités, empêchait la compagnie de manoeuvrer, et nos canons ne pouvaient guère inquiéter les leurs qui nous faisaient beaucoup de mal. Pour brusquer l'affaire, le capitaine Lemoine nous fit déployer, se mit en tête de la compagnie et arriva au pas de charge; malgré les boulets et la mitraille qui pleuvaient, nous nous précipitâmes sur les pièces, mais, par le plus grand des malheurs, dix pas avant d'arriver sur la batterie, le brave Lemoine fut tué par un biscaïen. Les réserves ennemies, voyant l'audace de ces 200 hommes, avancèrent et firent sur nous un feu tellement vif que nous eûmes bientôt le tiers de notre monde hors de combat et dûmes nous retirer dans un petit bois pour nous rallier. Je vis rapporter le lieutenant d'Avesnes, qui était tombé de fatigue et serait devenu la proie de l'ennemi sans le courage de quelques voltigeurs qui coururent à la baïonnette sur les Espagnols qui arrivaient en hurlant et purent, en le chargeant sur leurs épaules, sauver leur lieutenant. D'autres hommes étendirent au pied d'un arbre le corps du capitaine Lemoine. Toute la compagnie était plongée dans le plus profond abattement et les voltigeurs disaient : «Nous avons perdu notre père. « Le capitaine Lemoine était connu dans tout le 6e corps pour sa belle conduite à Guttstadt, le 6 juin 1807 : le maréchal Ney l'avait en grande estime et l'Empereur l'avait fait officier de la Légion d'honneur après Friedland. Nous ne pouvions retenir nos larmes en songeant qu'il ne nous conduirait plus au combat et que nous n'entendrions plus sa voix. Le sergent-major, vieux soldat d'Égypte, prit le commandement de la compagnie, car notre lieutenant avait été emporté en arrière et le sous-lieutenant n'était pas là. «Camarades, nous dit le sergent-major, ne perdons pas courage et ne songeons qu'à venger le capitaine : malgré les boulets et la mitraille, nous courrons sur les pièces et elles seront à nous. » Il y avait aussi à la compagnie un sergent nommé Lagier qui était depuis vingt-deux ans au 69e et avait fait toutes les campagnes avec le capitaine Lemoine ; resté en arrière avec quelques hommes, il accourut en apprenant la mort du chef qu'il aimait; en proie à un désespoir profond, il s'agenouilla devant le cadavre qu'il contempla et salua militairement; puis il prit la croix du capitaine, sachant que l'honneur français exige que ce prix de la valeur ne soit pas abandonné aux hasards des combats, en présence d'ennemis aussi sauvages que les Espagnols. Quelques instants après, frappé d'une balle qui lui brisa les deux cuisses, il expirait à son tour. Pendant ce temps, pressé par les circonstances, le général Maucune avait peu à peu été amené à déployer ses trois bataillons en tirailleurs, de sorte qu'il ne nous restait plus de réserve. Il y avait sept heures que nous soutenions, sans en être ébranlés, le feu d'un ennemi six fois supérieur; le général venait d'être blessé et il était bien difficile d'opposer une plus longue résistance car nous étions très affaiblis par nos pertes et, sur nos flancs, s'avançaient deux colonnes qui menaçaient de nous cerner. Nous commençâmes donc la retraite en bon ordre, profitant de toutes les positions avantageuses pour attendre l'ennemi et lui servir des feux de mousqueterie et d'artillerie qui le rendaient timide (Note : Le général Maucune, qui était à Saint-Jacquesde Compostelle avec quatre bataillons, le 15e chasseurs et 6 piècesde canon, n'hésita pas à se porter au-devant du général Carrera et à livrer bataille; après un engagement long et meurtrier, le général dut se retirer. Parmi les blessés se trouvait le général Maucune et parmi les tués plusieurs officiers distingués - Mémoires du maréchal Jourdan, p. 202.)
Le terrain fut défendu pied à pied jusqu'à la ville, et nos bagages et nos ambulances eurent le temps de filer sur la route de la Corogne où était notre quartier général. Il était presque nuit lorsque nous arrivâmes à Saint-Jacques; notre bataillon, qui formait l'arrière-garde, fut relevé par celui du 76e. Nous traversâmes la ville par sections et, quoique l'ennemi ne fût pas encore arrivé, dans toutes les rues les habitants, qui étaient si bien avec nous le matin même, nous fusillaient au passage par les croisées et par les soupiraux des caves : la compagnie de voltigeurs du 76e eut 30 hommes hors de combat en moins d'une demi-heure. Je manquai d'être brûlé par la poudrière qui était à l'entrée de la ville et à laquelle on mettait le feu au moment où nous entrions; trois soldats furent grillés et, le lendemain, je vis ces malheureux marchant pieds nus par une chaleur excessive, n'ayant qu'une chemise sur le corps qui était couvert de cloches et aussi noir que celui d'un nègre.
Nous primes position près d'une petite rivière, à deux lieues en arrière de la ville, pour y attendre l'ennemi et résister jusqu'à ce qu'on nous envoyât des renforts (Note : Le maréchal Jourdan dit que la colonne du général Maucune se retira près de Sirgoeyra, derrière la petite rivière de la Tambre). La chaleur avait été brûlante dans la journée, mais la nuit fut si froide que des glaçons pendaient le matin à nos moustaches; il en est ainsi dans cette partie de l'Espagne : de neuf heures du matin à huit heures du soir, à peine peut-on supporter la chaleur et, jusqu'au lendemain matin, le froid est vif. Nous comptions sur une visite matinale de messieurs les pouilleux d'Espagnols, mais, contents sans doute de leur succès de la veille, ils firent sonner les cloches toute la journée et nous laissèrent bien tranquilles. Au rapport fait par le commandant Duthoya avec les sergents-majors, il fut reconnu que nous avions perdu 5 officiers et 126 hommes dont 21 restés morts sur le champ de bataille. Le grenadier Guyotot, né comme moi aux Riceys, avait été blessé d'une balle dans l'épaule : nous voulions l'emporter, mais sa blessure le gênait tellement que je le fis placer dans une maison où je comptais qu'il serait bien; les ignobles soldats espagnols lui firent les mille horreurs, lui arrachant les moustaches et les cheveux, le frappant à coups de crosse, de sorte qu'il mourut bien plutôt des suites de ce traitement barbare que de sa blessure. Nous ne reçûmes de secours que lorsque le maréchal Ney revint des Asturies
" ("Campagnes du Capitaine Marcel").

Le 30 mai, le Fusilier Leclerc est tué à Betauzor.

Le Capitaine Marcel écrit :
"En rentrant de son expédition, le maréchal Ney félicita la garnison (de Lugo) et le général Fournier, mais cet officier général, aussi modeste que courageux, lui dit : "Monseigneur, c'est au zèle et au dévouement du colonel Fririon et de ses braves soldats que vous devez la conservation de Lugo". Le duc d'Elchingen réunit les deux divisions et renvoya le régiment à Saint-Jacques de Compostelle, où les Espagnols n'étaient restés que deux jours. A notre approche, la plupart des bourgeois se sauvèrent, car ils craignaient de justes représailles en raison de leur lâche conduite au moment du dernier combat, mais nos soldats ne commirent aucun dommage. Les jeunes beautés qui avaient embelli notre séjour étaient parties et nous ne les revîmes plus.
Nous retrouvâmes, à notre grand étonnement, quelques blessés qui n'avaient pu être emmenés et que nous croyions bien avoir été massacrés. De ce nombre était un officier, le capitaine Collin du 6e léger, que nous avions laissé dangereusement blessé et que les médecins n'espéraient pas guérir.
Je dois vous raconter l'aventure extraordinaire qui arriva à cet officier. Lorsque les secours de l'art et surtout sa jeunesse et sa vigueur l'eurent tiré du sommeil léthargique où il avait été plongé pendant quelques jours, il commença à faire mille questions sur le lieu où il se trouvait, sa blessure, en un mot sur tous les sujets qui intéressent si vivement l'homme qui se sent revivre. La religieuse chargée de le soigner, lui répondit avec autant de modestie que si elle n'avait pas contribué essentiellement à sa guérison et autant d'exactitude que si elle ne l'avait pas quitté un seul instant. Il voulut voir celle qui lui donnait avec tant de complaisance les détails qu'il demandait avec tant d'avidité. Il entr'ouvre les rideaux! Quelle est sa surprise en apercevant à côté de son lit une personne charmante qui ne paraissait pas avoir plus de dix-huit ans : des yeux où se lisaient la bonté et la candeur, un regard timide et caressant, en un mot une de ces physionomies tendres, spirituelles et mélancoliques qui ont un attrait plus puissant que la beauté ; joignez-y une taille souple et admirable, un maintien noble, des grâces toutes naturelles et rendues plus piquantes par la nécessité de les chercher sous un habit qui irritait les désirs. M. Collin, étonné de trouver un être aussi charmant dans l'asile de la douleur, le fut bien plus encore quand il sut que cette religieuse, qui s'appelait Adelina, avait été sa seule garde pendant qu'il avait perdu connaissance, qu'elle avait passé ses journées à le servir, ses nuits à le veiller avec une patience et un courage admirables; en un mot, il lui devait la vie.
Né avec un de ces tempéraments de feu qui rendent les hommes si aimables mais en même temps si malheureux, le capitaine Collin n'envisageait la reconnaissance que comme un dévouement, et tous ses sentiments se transformaient en passions: il crut qu'il ne témoignerait jamais assez de reconnaissance à celle qui lui avait témoigné tant de dévouement. Il n'osait plus accepter ses services, voulant déjà commencer, disait-il, à s'acquitter des dettes immenses qu'il avait contractées. Il ne pouvait souffrir qu'elle le veillât et exigeait qu'elle allât prendre du repos, mais bientôt il n'en fut plus pour lui. Une passion violente s'empara de son coeur et, malgré tous ses efforts, il fut impuissant à la dissimuler; il s'en aperçut un jour à la réserve subite d'Adelina et, craignant de tout perdre, osa se déclarer. Adelina repoussa son amour, mais au prix de quelles souffrances cachées ! Quand le service m'en laissait le temps, j'allais souvent visiter le capitaine Collin et j'étais témoin des soins que lui prodiguait celle qu'il aimait : quelquefois elle pansait la plaie et j'y voyais tomber quelques larmes, qu'elle s'efforçait en vain de retenir et de cacher; quant au capitaine, il ne lui parlait pas, mais ses regards étaient brûlants et son silence passionné. Adelina était soutenue par une piété réelle, le souvenir de ses voeux, mais ce qui devait arriver arriva : elle céda, mais le jour qui fut pour son amant le comble de la félicité, fut pour elle le comble du désespoir. Les préjugés religieux, les plus tyranniques de tous, jetèrent l'épouvante dans sa conscience et livrèrent cette âme douce et timide à la mortelle activité des remords. Elle ne put résister à une affliction aussi aiguë : tant de trouble, de combats d'amour, de regrets, de désirs, de nuits de veille passées auprès de son amant, ruinèrent une constitution déjà faible; une fièvre violente s'empara d'elle et la conduisit rapidement au tombeau. Le désespoir du capitaine Collin fut effrayant : après un accès terrible, il tomba dans une sorte de prostration, ne dormant plus, mangeant à peine et regardant toujours fixement un point de la chambre où il était couché. Un jour que nous lui reprochions amicalement son indifférence pour nos soins, il nous dit: « Mes amis, je vous suis reconnaissant des consolations que votre amitié me prodigue, mais elles sont inutiles, car Adelina est revenue : elle m'a annoncé que je ne tarderais pas à la rejoindre, et même en ce moment elle est là et vous avez interrompu l'entretien que j'avais avec elle.« En même temps il désignait de la main un fauteuil vide placé dans un coin de la chambre. Je dois avouer que, bien que nous fussions affranchis depuis longtemps des ténèbres de la superstition, ces paroles nous glacèrent d'effroi et, malgré nous, tous nos regards se portèrent vers le fauteuil : Collin ne s'occupait d'ailleurs plus de nous et, les yeux fixés vers l'apparition invisible pour nous autres, semblait continuer une conversation surnaturelle
" ("Campagnes du Capitaine Marcel").

- Combat de San-Payo

Le 7 juin, Ney arrive au pont de San-Payo, où il bat 13000 Espagnols, disposant de deux mortiers et neuf canons.

"Ce pont est le pont de San-Payo, où s'était déjà livré un combat en avril et qui avait été détruit par les Espagnols. Il y avait là 10 à 12000 Espagnols dont 4000 soldats, le reste paysans, le tout aux ordres du général Noronha, qui prenait le titre de général en chef de l'armée du Minho. Les Anglais avaient 2 vaisseaux et 5 frégates dans la baie de Vigo ; ils en avaient fait débarquer les équipages qui défendaient la ville ainsi que des retranchements élevés à la pointe de Rande" ("Campagnes du Capitaine Marcel"; note page 64).

Le Capitaine Marcel écrit :
"Ce même jour, 7 juin 1809, le maréchal Ney arriva à Saint-Jacques avec son état-major et donna l'ordre de départ pour le lendemain. Le 10, nous arrivâmes devant le pont de San Pablo que l'ennemi avait coupé : il s'était retranché derrière les rochers qui avoisinent le pont et, comme la mer remonte jusqu'à ce pont qui est près de l'embouchure d'une petite rivière, la position était très forte. Le maréchal Ney envoya à marée basse un aide de camp pour reconnaître si l'endroit où il espérait passer était guéable; les Espagnols firent un feu continuel sur cet officier, les balles tombaient autour de lui comme la grêle et je ne puis me figurer comment il ne fut pas criblé. Il revint fort heureusement, après avoir rempli sa mission, et rendit compte qu'il était possible de passer, bien que l'on enfonçât jusqu'à la ceinture dans la vase et le limon que la mer laissait en se retirant. Le lendemain, à quatre heures du matin, quatre compagnies de grenadiers et quatre compagnies de voltigeurs, dont la mienne, se rendirent à l'endroit guéable reconnu par l'officier. Arrivés au bord de la mer, nous vîmes les Espagnols qui prenaient des dispositions pour que le bain que nous nous disposions à nous offrir ne fût pas agréable pour tout le monde : nos colonnes étaient formées et nous allions nous mettre à l'eau lorsqu'un officier d'état-major, arrivant au galop, nous apporta l'ordre de ne pas attaquer et de revenir" ("Campagnes du Capitaine Marcel").

Après sa victoire, Ney se dispose à chasser les ennemis de tout le littoral de la Galice; mais il reçoit avis que Soult, retiré sur la Castille, l'abandonne à ses propres forces, sans aucun avertissement.

Le Capitaine Marcel écrit :
"Nous apprîmes que le roi Joseph avait envoyé aux maréchaux Ney et Soult l'ordre d'abandonner la Galice et de se porter sur Madrid que menacait l'armée anglo-portugaise ; il ne s'agissait que d'une bagatelle de 130 lieues à faire. Nous fîmes donc demi-tour et revînmes encore à Saint-Jacques de Compostelle, où le régiment ainsi que le 6e léger restèrent quelques jours pour assurer l'évacuation entière du pays à nos blessés, malades et à nos bagages. Ce fut avec une profonde surprise que nous vîmes le capitaine Collin debout et, quoique non encore guéri, revenir prendre sa place à la tête de sa compagnie.
Le surlendemain, le 69e partit pour la Corogne avec un bataillon du 6e léger, justement celui de l'infortuné Collin. Les habitants de la Corogne donnèrent une fête publique où s'étaient rendues toutes ces femmes méprisables qui conservent, dit-on, les moeurs d'une ville en les corrompant. Nous les examinions en parcourant le bal, deux officiers du 6e léger et moi, lorsque nous fûmes surpris de voir, parmi ces Laïs, une jeune personne dont la ressemblance avec Adelina était frappante. Nous courons vers un troisième officier et lui demandons s'il veut que nous lui montrions le portrait de la maîtresse de Collin, probablement plus exact et sûrement plus réel que celui dont ce malheureux était obsédé: l'officier vient, regarde, et bientôt sa surprise égale la nôtre. L'idée nous vient aussitôt de profiter d'une circonstance aussi singulière pour mettre un terme aux maux de notre ami. Persuadés que le fantôme qui le poursuivait ne tiendrait pas contre l'objet réel que nous lui opposerions et que son imagination serait désabusée lorsque ses sens seraient frappés, nous nous déterminâmes à lui présenter, sous les habits d'Adelina, celle qui en avait la figure; nous convînmes avec la courtisane du déguisement qu'elle devait prendre, du lieu où elle devait se rendre, du signal auquel elle devait obéir quand elle devrait avancer, de son attitude, de sa démarche, en un mot de tout ce qu'exigeait le rôle qu'elle devait jouer. Nous allons trouver Collin et lui demandons une preuve d'amitié : «Nous partons, lui disons-nous, et peut-être ne nous reverrons-nous plus; bien que nous vous sachions encore à peine rétabli, venez souper avec nous, coeurs sensibles qui vous aimons. » Il n'ose refuser, il arrive, on se met à table Il n'avait pas dit un mot et le repas allait finir lorsque, pour provoquer l'émotion nécessaire à ce que nous voulions obtenir, nous lui parlons du jour fatal où il reçut le dernier soupir de son amante. Sans nous répondre, il sourit, regarde fixement un lieu peu éclairé qui était vis-àvis de lui et, étendant les bras, fait le geste d'attirer à lui et de serrer dans ses bras l'objet que son désir lui réalise. Nous donnons à l'instant le signal, et la fausse Adelina entre : il l'aperçoit, recule précipitamment, frissonne et s'écrie : « Mes amis, mes amis, sauvez-moi, je suis perdu ! Je n'en voyais qu'une et voici que j'en vois deux ! » Nous voulons lui démontrer son erreur, il ne nous entend pas, tombe en convulsions et meurt quelques heures après en prononçant Le nom d'Adelina. Le lendemain matin, nous le conduisîmes au champ du repos avec tous les honneurs dus à son grade : les soldats de sa compagnie réclamèrent l'honneur de porter eux-mêmes le corps de leur brave capitaine
" ("Campagnes du Capitaine Marcel").

- Evacuation de la Galice

Cessant d'être soutenu par l'armée de Portugal et exposé à être attaqué de toutes parts, Ney évacue la Galice, ce qui est exécuté immédiatement, sans que l'ennemi tente de s'opposer à son passage dans les défilés.

"L'habillement et la chaussure des troupes étaient usés, les officiers sans argent, les ressources des corps épuisées et la solde due depuis huit mois. Voilà dans quel état nos troupes quittèrent la Galice qui aurait pu leur fournir d'abondantes ressources" (Notice biographique sur M. le général baron Fririon).

Le 27 juin, les Sergents Jourdans et Hugoniot sont faits Chevaliers de la Légion d'Honneur.

Le Capitaine Marcel écrit :
"Le jour même nous partîmes, en laissant avec bien des regrets quelques officiers et soldats dont les blessures ne permettaient pas le transport. J'eus l'occasion de revoir quelques années après plusieurs de ces malheureux qui avaient pu échapper à leurs geôliers, et qui déclarèrent qu'après notre départ, on les mit sur un ponton où ils furent indignement traités. Nous traversâmes Bettanzos (Note : Betanzos, sur la rive gauche du Mandeo, n'est pas un port de mer, puisque situé à environ une lieue et demie de la côte - Carte itinéraire de l'Espagne à 1/140000e dressée en 1823), joli petit port de mer dont les magasins étaient si bien fournis, qu'après que le corps d'armée eût reçu pour huit jours de vivres, les employés, ne pouvant tirer parti du reste, le livrèrent au pillage. Le camp fut en un instant garni de viande salée, de riz, de pain, de farine, de lard, de vin, d'eau-de-vie, en un mot de toutes sortes de comestibles. Nous passâmes aussi à Lugo, où nos bataillons avaient été bloqués, et où l'on distribua du biscuit anglais; je n'en ai jamais vu d'aussi blanc et d'aussi bien fait : quand on en mettait un dans le vin, il devenait comme une brioche de six sous et on m'a assuré que l'eau employée pour faire la pâte était savonneuse. Nous revîmes Villafranca et Cacabellos, que nos soldats saluèrent de leurs malédictions : soit que les habitants se fussent sauvés au passage du corps du maréchal Soult, soit qu'ils ne fussent pas revenus depuis leur première évacuation, ces localités étaient désertes comme à notre arrivée" ("Campagnes du Capitaine Marcel").

Arrivé à Benavente, le 6e Corps d'armée reçoit ordre de se porter en toute hâte vers le Tage, afin de se réunir à l'armée du centre et d'arrêter les anglais en marche sur Madrid.

En effet, Wellington, qui a défait Soult le 11 mai à Oporto l'a rejeté, a été libre de s'avancer vers la capitale par la vallée du Tage. Il approche de Talavera. Le Roi Joseph, marchant à sa rencontre, a envoyé à Soult et à Ney l'ordre de descendre du Douro sur les derrières de l'ennemi.

Le Commandant Giraud écrit :
"Benavente, le 6 juillet 1809.
Toujours détaché avec ma compagnie et ne pouvant que rarement profiter des courriers qui partent tous du quartier général de notre division, je suis souvent obligé de profiter d'un détachement qui rentre en France. L'officier qui le commande porte alors mes lettres pour les mettre à la poste de Bayonne, ou à Bordeaux, à moins qu'il ne soit pris ou arrêté en route par les guérilleros qui ne manqueront pas de le pendre haut et court.
Les capitaines Reboul, Grasset et Poupon partent aujourd'hui pour Luxembourg où ils vont attendre la liquidation de leur retraite.
Le colonel me fait connaître que le maréchal Ney lui demande un mémoire de proposition pour l'avancement dans tous les grades et qu'il me propose pour chef de bataillon.
Les Espagnols nous détestent ; il n'y a de soumis que ceux qui sont contenus par nos troupes. Il faut même se méfier de ceux qui nous font bon accueil.
Nous sommes restés dans la province de Galice du mois de janvier 1809, au 16 juin suivant, vivant de réquisitions, mal nourris, mal couchés.
A Astorga, les petites et belles Espagnoles que nos soldats saluaient en passant, y répondaient par une grimace et des sottises, montraient leurs belles dents blanches et quelquefois le poing.
Les Espagnols, regrettent les cloches de leurs églises que l'on a transportées en France pour en faire des canons à notre usage
" (Carnet de campagne du Cdt Giraud).

Le Capitaine Marcel écrit :
"En quittant Astorga, nous entrâmes dans le royaume de Léon, dont les habitants n'avaient pas fui. Le 20 juillet, à Zabaguessa, il y eut revue du commissaire des guerres ; plusieurs officiers et soldats partirent pour le dépôt qui était à Luxembourg afin d'obtenir leur retraite. Pendant dix jours, le régiment prit ses cantonnements à Santa Christiana de Polvorosa, près de Benavente, puis l'ordre arriva d'entrer en Estramadure, afin d'arrêter les Anglo-Portugais qui se dirigeaient sur la capitale de l'Espagne que n'occupaient que quelques troupes françaises. Nous marchions à grandes journées, mais le 69e était dur à la fatigue et le soldat de bonne humeur : « Nous allons enfin nous regarder dans le blanc des yeux avec messieurs les Goddem", disaient en riant les voltigeurs.
A Toro, jolie petite ville située sur le Douro à 6 lieues de Zamora, nous fûmes logés dans un des nombreux couvents de la ville; deux bataillons étaient au couvent des capucins : quelques-uns de ces derniers étaient restés, quoique tremblants de peur, et nous firent boire d'excellents vins. Nous traversâmes aussi le village de Fuentes de Saonos, renommé pour ses vignes, et, au sommet d'une côte, nous aperçûmes soudain, à 4 lieues devant nous, les tours des majestueux édifices de la fameuse Salamanque. Le 69e entra musique en tête dans cette ville par la rue qui conduit à la Plaza Mayor, et, en attendant que le logement fut fait, le colonel nous fit former sur la place. Je n'avais, jusqu'alors, rien vu d'aussi beau et d'aussi régulier que cette place, qui peut contenir 2000 hommes en bataille et 8000 en colonne; sept rues principales y aboutissent, les maisons bâties à l'entour sont absolument uniformes, un balcon de fer fait le tour de la place, quelques pointes de fer marquant seulement la séparation de chaque propriétaire. Des voûtes, ouvertes sur la place par de grands arceaux, en font une promenade d'autant plus agréable que la fraîcheur y règne par les plus grandes chaleurs ; sous ces voûtes sont de très jolies boutiques contenant des marchandes encore plus jolies : on pouvait y admirer en particulier une belle cordière et une charmante marchande de bonbons. Les bustes en marbre des rois d'Espagne jusqu'à Charles IV étaient tous placés en ordre à hauteur de l'entresol, on y avait même ajouté Joseph Napoléon, mais les Espagnols l'en arrachèrent après notre départ et, après l'avoir traîné dans les plus sales ordures, le brisèrent. La cathédrale nous parut un chef-d'oeuvre d'architecture : le portail sculpté est comme celui de Reims, l'intérieur est d'une très grande richesse et la tour peut être comparée à celle du Panthéon de Paris. Les Espagnols appellent Salamanque la « Mère des Vertus, des Sciences et des Arts» On prétend en effet qu'il y existe vingt-quatre collèges; nous n'y vîmes que cinquante-sept couvents, tant d'hommes que de femmes, tous situés dans les endroits les plus salubres et les plus agréables. La plupart de ceux de religieuses étaient habités, mais on n'y envoya personne : nos soldats furent logés dans ceux d'hommes qui étaient tous évacués et, comme il n'y avait ni bois ni paille, ils pourvurent à leur installation à la façon habituelle ; quand, au bout de trois ans, l'armée quitta la région, ces édifices, où régnaient le luxe et l'opulence, étaient presque entièrement détruits ou brûlés.
Notre séjour à Salamanque ne fut malheureusement pas de longue durée; après avoir reçu quatre jours de vivres qu'il fallut d'ailleurs faire durer pendant vingt jours, nous prîmes la route de Puerto-Bagnos. Notre première étape fut San Pedro de Rosado, à 7 lieues de Salamanque: il fallut camper en plein air dans un terrain sec, aride, garni de chênes verts, où nos soldats s'installèrent en maugréant. Un de mes camarades du 2e bataillon, Leblanc, vint partager avec moi une bouteille de bon vin qu'il avait emportée et me raconta qu'il avait couché, à Salamanque, dans une maison si honnête qu'on lui avait pris, pendant la nuit, son habit, son shako et son fusil, probablement pour qu'il ne fût pas trop chargé en route. Le lendemain on cantonna à Bagnos, où les soldats trouvèrent beaucoup de vin et une si grande quantité de cassonade que, toute la nuit, le vin chaud nous fit oublier nos fatigues. Un vieillard me raconta que ce produit était apporté de Portugal par des contrebandiers, qui en faisaient là un dépôt où les arrieros venaient s'approvisionner.
Les chaleurs étaient excessives : nos soldats, à part quelques Égyptiens, avaient surtout fait campagne dans le nord de l'Europe et les supportaient assez difficilement; aussi, comme le vin était en abondance, la peau de bouc, le bidon, la gourde étaient toujours remplis et aussi souvent vidés. Je n'ai jamais vu en Languedoc ou en Roussillon de vin aussi fort, aussi épais et aussi noir que dans ce pays; les soldats étaient entrés dans les foudres jusque par-dessus la tête; aussi, malgré l'eau et le savon qu'ils employèrent pour se nettoyer, ils furent teints de la couleur chère à Bacchus pendant au moins quinze jours
" ("Campagnes du Capitaine Marcel").

Le 6e Corps arrive trop tard, le 4 août, à Plasencia; car le Roi vient de subir un échec, le 28 juillet, à Talavera; mais Ney peut du moins enlever à Wellington le fruit de sa victoire, en l'obligeant à se replier au Sud du Tage. Ney reçoit alors l'ordre de rétrograder vers Salamanque.

"Dans cette marche nos hommes n'ayant ni pain ni viande vivaient de froment récolté qu'ils écrasaient entre des pierres pour en faire de la farine, ou le faisaient griller" (Notice biographique sur M. le général baron Fririon).

 

- Combat de Banos

Isolé de nouveau, le 6e Corps est chargé de combattre les insurgés de la Vieille Castille, commandés par le Duc del Parque, qui, des Asturies, a rejoint devant Ciudad-Rodrigo les troupes anglaises de Beresford; il rencontre, le 12 août, sir Robert Wilson en position à Banos, le bat et continue sa route sur Salamanque.

Le Commandant Giraud écrit :
"Salamanque, le 25 août 1809.
C'est à n'y rien comprendre. Nos correspondances ne sont pas plus faciles en pays de plaines que dans les montagnes de la Galice. Je ne sais si le capitaine Grasset qui s'était chargé de porter mes lettres à Bayonne, a pu passer la frontière; car les communications sont toujours interceptées.
Nous sommes ici comme l'oiseau sur la branche. Nous restons rarement huit jours dans le même endroit. Il faut espérer que l'empereur trouvera d'autres moyens que celui des armes, pour pacifier l'Espagne et mettre fin à une guerre très malheureuse pour les deux partis, et interminable peut-être, en raison de la résistance qu'on nous y oppose. Partout, nous n'y dormons que d'un oeil.
Dans une expédition que nous venons de faire, contre les Anglais, les Espagnols, les Portugais, nous avons éprouvé des privations inouïes. A notre approche, les habitants désertaient les villes et les villages, emportant tout, faisant le vide, en avant de nous. Cela nous a mis dans une disette extrême, de sorte que nous avons manqué de tout ce qu'il y a de plus commun partout : l'eau. Oui !... l'eau... Néanmoins les Anglais ont été battus et se sont retirés en Portugal, avec les troupes de cette nation. Les Espagnols ont été battus également et se sont retirés en Andalousie.
Actuellement, nous jouissons d'un repos relatif. Ce repos sera-t-il de longue durée ?... Je ne le crois pas...
Le bruit court que l'empereur doit revenir en Espagne, en y amenant un gros renfort. Nous aurons peut-être le bonheur d'être passés en revue par lui. Qu'il y vienne donc et au plus vite. Car si mon colonel ne tient pas sa promesse, je suis décidé à quitter la partie et à prendre ma retraite. J'en ai par dessus les épaules de la guerre telle que nous la faisons ici
" (Carnet de campagne du Cdt Giraud).

Le Capitaine Marcel écrit :
"Le 30 juillet, nous arrivâmes, à Plasencia, où nous apprîmes la victoire de Wagram; nos soldats comptaient bien la célébrer comme il convient, mais il n'y eut pas de distributions : il ne restait pas 20 habitants dans la ville, et les troupes du maréchal Soult, qui nous précédaient, avaient tout saccagé. Le régiment fut placé dans un couvent où il y avait au moins 1000 balles de coton pesant bien 600 livres chacune : les hommes poussent des cris de joie et se font de bons lits de coton; je m'installe dans une cellule et me couche lorsque j'entends crier au feu. Tout le coton brûlait avec une rapidité telle qu'il fallut sauter par les fenêtres : quatre hommes du bataillon furent brûlés vifs. Nous laissâmes tranquillement flamber le couvent et passâmes la nuit à la dure sur la place voisine. Ce fut avec plaisir, d'ailleurs, que nous quittâmes cette ville : l'air était empesté et malsain; les Anglais avaient laissé dans l'hôpital 1 500 malades avec des chirurgiens et des médecins, et, malgré les soins dont ils étaient entourés, ils mouraient comme des mouches.
Ce fut à ce moment que se présenta l'occasion d'anéantir totalement l'armée anglaise sans que ni hommes ni chevaux ni bagages pussent s'échapper (Note : L'armée espagnolede Cuesta (40000 hommes) venait de passer le Tage à Almaraz et à l'Archobispo.Wellington,concentré à Plasencia, opérait le 20 sa jonction avec le général Cuesta. Un corps hispano-portugais de 6000 hommes, commandé par le général anglais Wilson, marchait par les montagnes sur Escalona. L'armée de Béresford se tenait sur les frontières de Portugal vers Almeïda, et une partie de l'armée de La Romana était à Ciudad-Rodrigo, tenant les cols entre Salamanque et Plasencia. Du côté français, le 3e corps (Soult) était à Salamanque et Zamora, le 5e (Mortier) à Valladolid, le 6e (Ney) à Benavente, Astorga et Léon. Le plan des Anglais et des Espagnols était de forcer les Français à s'éloigner du Tage afin de donner à Venegas la facilité de passer le fleuve et de se réunir à eux pour marcher sur Madrid. Il s'agissait donc d'empêcher cette réunion, ou du moins de la retarder le plus longtemps possible en attendant le secours du duc de Dalmatie, et de déterminer dans quelle direction devait marcher ce maréchal - Mémoires du maréchal JOURDAN, p. 251-252).
Cette armée suivait dans la plus parfaite sécurité la route de Badajoz à Madrid, ne pouvant croire qu'une armée qui se trouvait au 1er juillet en Galice pût, malgré un repos de dix jours à Benavente, faire un trajet de 130 lieues en montagne avec une nombreuse artillerie en moins de dix-sept jours et arriver à temps pour l'empêcher de s'emparer de la capitale. Il paraît donc que l'armée française qui se trouvait devant les Anglais et qui était inférieure en nombre, devait rétrograder à petites journées jusqu'au jour de notre arrivée sur les derrières de l'ennemi. Le mouvement fut parfaitement exécuté comme il était convenu entre le roi Joseph et les maréchaux Soult et Ney, et nous arrivâmes derrière l'armée anglaise, qui marchait toujours, à trois petites journées d'elle (Note : Le mouvement du maréchal Soult devait être décisif puisqu'il plaçait le général anglais entre deux armées et l'on pouvait d'autant mieux compter sur sa réussite que l'ennemi n'avait, pour couvrir son flanc gauche et ses derrières, que des détachements laissés par le général Cuesta au col de Banos - Victoires et Conquêtes, t. XIX, p. 290). Mais le maréchal Jourdan, major général de l'armée du roi, ayant reçu quelques renforts, décida Sa Majesté à ne point laisser envahir Madrid, ce qui produirait mauvais effet sur les Espagnols et l'assura de la presque certitude du gain de la bataille : peut-être aussi y eut-il d'autres motifs que je ne connais pas qui décidèrent le roi Joseph à attendre les Anglais à Talavera de la Reina (Notes : Nous sûmes seulement le 10 août que notre mouvement depuis Salamanque avait eu pour but de nous porter sur les derrières de l'armée anglaise, qui, attaquée de front par le roi Joseph en personne, pouvait ainsi se trouver dans une position désespérée; nous sûmes aussi qu'une grande bataille venait d'être livrée à Talavera et que, soit mésintelligence entre nos maréchaux, soit lenteur dans notre marche de flanc qui aurait dû être très rapide, soit enfin habile manoeuvre du général anglais, nous venions de voir s'évanouir les plus belles espérances - FANTIN DES ODOARDS, p. 258 259). L'armée française prit position hors de la ville, la gauche appuyée au Tage; l'armée anglaise resta sur les hauteurs, la droite au pont magnifique jeté sur le fleuve; le général anglais avait peut-être appris que nous arrivions à grandes journées sur ses derrières et empêchions sa retraite par la route de Lisbonne ou celle de l'Estramadure, aussi s'était-il ménagé celle de l'Andalousie par la Sierra Morena, tout au moins pour sauver ses hommes en abandonnant l'artillerie. Chose extraordinaire, après avoir fait 130 lieues au moins en si peu de temps, nous mîmes quatre jours pour faire 20 lieues sur un chemin très facile : à chaque instant on s'arrêtait sous prétexte de réparer l'artillerie; on présume qu'il y eut jalousie entre les maréchaux, chacun voulant marcher à volonté. Le roi, fatigué d'attendre et stimulé par d'autres généraux ambitieux qui voulaient seuls acquérir de la gloire, fit attaquer. Je ne puis donner de détails exacts sur la fameuse bataille de Talavera, ne m'y étant point trouvé, mais, d'après ce que m'en a dit plus tard le général Foy, les Français, quoique moins nombreux que l'ennemi, y firent des prodiges de valeur. Ils durent charger à la baïonnette pour enlever des retranchements qu'on aurait pu faire évacuer en les tournant : le champ de bataille nous resta, mais nous perdîmes au moins autant de monde que l'ennemi (Notes : A Talavera nos troupes ont fait des prodiges de valeur. Au lieu de temporiser, de manoeuvrer et d'attirer l'ennemi hors du terrain avantageux qu'il avait choisi et fortifié, on l'a abordé de front, et cela sans ensemble et par des attaques partielles et successives. On dit que le roi a voulu avoir à lui tout seul l'honneur de la journée; on dit que Jourdan, jaloux de Soult, n'a pas voulu de sa coopération et a agi en conséquence; on dit que le maréchal Soult s'est hâté le moins qu'il a pu dans sa marche de Salamanque au Tage pour ne pas faire trop pour la gloire d'un autre; on dit que le maréchal Ney, qui n'aime pas le maréchal Soult, n'a obéi que lentement et malgré lui à celui-ci et qu'il est cause que notre armée est arrivée trop tard à Puente del Arcobispo - FANTIN DES ODOARDS, p. 265). Les Anglais se retirèrent par le chemin qu'ils s'étaient réservé, après avoir eu soin de faire sauter le pont. Nous étions si mal renseignés que nous ne sûmes rien de ce qui se passait à douze lieues de nous : ce fut un courrier du roi qui vint à Naval-Moral nous annoncer le gain de la bataille et la fuite des Anglais par le chemin de l'Archobispo (Note : Lettre de Napoléon à Clarke. "Schoenbrunn, 18 août 1809. Quelle belle occasion on a manquée ! 30000 Anglais à 150 lieues des côtes devant 100000 hommes des meilleures troupes du monde ! Mon Dieu ! Qu'est-ce qu'une armée sans chef !" - Correspondance de Napoléon, t. XIX, p. 424, lettre 15680). Ce village est sur la rive droite du Tage, près d'un pont bâti par les Romains : la division se dirigea sur ce pont et bientôt notre avant-garde s'engagea avec 30 000 Espagnols que les Anglais avaient laissés à l'Archobispo avec 30 pièces de canon pour couvrir leur retraite : eux étaient déjà à 5 lieues de là. Le duc de Dalmatie n'eut pas plus tôt notre brigade sous sa main qu'il ordonna de chercher un gué et fit passer 1.500 dragons qui, en moins d'un quart d'heure, mirent cette masse en déroute et prirent plusieurs milliers d'hommes et tous les canons: le reste se sauva dans les montagnes ou dans les arbres où la cavalerie ne pouvait les atteindre (Notes : Après Talavera,Wellington resta dans ses lignes jusqu'au 2 août, puis évacua Talavera en y abandonnant 5000 blessés et malades. Soult, descendu de Zamora avec les deux corps de Mortier et de Ney, débouchait du col de Banos et marchait par Plasencia et Navalmoral pour se jeter entre Wellington et les ponts d'Almaraz. Trop tard malheureusement ... ce fut seulement le 5 août que les trois corps d'armée se succédèrent en colonne sur la route de Plasencia à Navalmoral. Soult ne put atteindre que l'armée espagnole le 8 août à Puente del Arcobispo. L'infanterie espagnole chargée par les dragons de Caulaincourt fut rompue et dispersée. mais Wellington était sauvé, il put rentrer en Portugal - (E. GUILLON, les Guerres d'Espagne sous Napoléon, p. 141-142. Cf. Victoires et Conquêtes, t. XIX, p. 293; cf. Mémoires du maréchal JOURDAN, p. 267). Les voltigeurs du régiment prirent le village mais furent arrêtés devant le pont garni de deux tours d'où partait une fusillade très vive; le colonel fit avancer les sapeurs, qui enfoncèrent à coups de hache les portes des tours, puis nous montâmes en haut et tous les Espagnols qui y furent trouvés, furent précipités sur les pointes des rochers qui sortent du fleuve. Nous bivouaquâmes dans une plaine sans ombre ni eau car, avant de se sauver, les paysans avaient rempli les fontaines de chaux pour les tarir; mais les soldats mirent la main sur au moins 20000 moutons qui s'étaient échappés et erraient au hasard. Je n'ai jamais vu pareil gaspillage de viande : au lieu de tuer ce dont ils avaient besoin, les hommes trouvaient plaisant de couper un gigot sur un mouton vivant qui s'enfuyait sur trois pattes pour aller mourir un peu plus loin; il fallait leur pardonner, depuis plus de huit jours ils n'avaient pas mangé une miette de pain. On lut à l'ordre que le corps d'armée retournait à Salamanque pour y prendre des cantonnements et on se mit en route le lendemain. C'est à ce moment que nous vîmes jusqu'où pouvait aller le patriotisme sauvage des Espagnols : toutes ces belles plaines, couvertes de grains prêts à être moissonnés, étaient en cendres partout où nous devions passer; en moins d'une heure les villages, à vingt lieues à la ronde, étaient informés de notre arrivée et de la route que nous suivions. Dans chaque localité, un homme de garde était posté sur l'élévation la plus haute et la plus proche du bourg : il était muni d'une hotte de paille qu'il attachait à une longue perche et, aussitôt qu'il voyait notre avant-garde déboucher, il y mettait le feu : ce signal se répétait jusqu'à la ville principale de l'arrondissement et de la province. Un bataillon portugais vint mettre le feu au bourg de Bagnos quelques instants avant notre passage et dans la rue même où nous devions passer : l'artillerie qui voulut passer quand même au galop dut y renoncer, non sans avoir abandonné quelques pièces qui furent consumées : les caissons de munitions durent attendre que le feu fût complètement éteint et la rue déblayée. Ce bataillon se posta ensuite à un col de la montagne et attendit notre arrivée; ne supposant pas qu'il fût possible à la cavalerie de charger sur un terrain hérissé d'énormes rochers, il comptait faire quelques décharges sur l'infanterie et se sauver. C'était le 3e régiment de hussards qui formait l'avant-garde et le maréchal Ney se trouvait justement avec l'escadron de tête; le maréchal commanda immédiatement la charge à cet escadron, qui, malgré les rocs énormes, tomba avec tant de vitesse sur les Portugais qu'ils ne purent faire grande résistance ni empêcher que 50 hommes fussent sabrés; le reste gagna lestement la partie de la montagne inaccessible à la cavalerie: le 3e hussards eut à regretter la perte de six braves cavaliers, dont un adjudant sous-officier (Note : L'avant-gardedu 6e corps rencontra l'arrière-garde du général Wilson à Aldea-Nueva del Cainino, à l'entrée du col de Banos. La position de l'ennemi, quoique très forte, fut emportée au premier choc. Le 3e régiment de hussards exécuta une belle charge, dans laquelle bon nombre de Portugais furent sabrés et faits prisonniers. Ces derniers se rallièrent sur les hauteurs de Banos dans une position très forte, que, malgré une chaleur excessive, les Français ne balancèrent pas à attaquer - Victoires et Conquêtes des Français, t. XIX, p. 297-298. Cf. Mémoires du maréchal JOURDAN, p.296).
En arrivant à Salamanque après tant de fatigues, chacun crut entrer dans la terre promise; on distribua du pain, du vin, et, comme les soldats avaient quelques sous en poche, ils se mirent à visiter les tavernes de préférence aux belles églises : deux jours après notre retour, vous n'eussiez pu croire que c'étaient les mêmes hommes qui venaient de faire 200 lieues par une chaleur cuisante et, la plupart du temps, sans pain et sans eau. Notre séjour à Salamanque ne fut d'ailleurs pas de longue durée; six jours après, le régiment alla s'installer à Zamora, à 14 lieues de Salamanque, au sein d'un pays fertile et près des célèbres mines de turquoises. Le bataillon fut logé dans un couvent qu'avaient occupé avant nous des soldats espagnols : on commença un nettoyage complet du bâtiment, mais ce fut en vain, on ne peut rendre propre ce que des Espagnols ont habité; lorsque nous quittâmes Zamora à la fin du mois d'août, on pouvait toujours ramasser les puces à la pelle dans notre couvent. Nous cédâmes la place au 6e léger et allâmes occuper Ledesma avec le 3e hussards : au moment où les fourriers des hussards arrivaient en ville pour faire le logement, ils surprirent 30 Espagnols du régiment de la Reine; les fourriers les chargèrent sans hésiter, en sabrèrent un bon nombre et ramenèrent un prisonnier. Nous fîmes un séjour assez long dans Ledesma, puis le régiment entreprit une tournée dans les environs pour éloigner et tâcher de détruire la bande de don Julian (Note : Don Julian (Sanchez), l'un des plus fameux chefs des guérillas de l'Espagne, «toujours intrépide et toujours infatigable» nous dit Thiébault dans ses Mémoires (t. IV, p. 534). J'ai été longtemps, à Salamanque, la voisine de don Julian et, à part la terreur qu'inspiraient ses hommes, je n'ai rien autre chose à dire sur lui si ce n'est qu'il avait une grande réputation de bravoure et même de probité. Il pouvait exécuter son projet de me prendre en sacrifiant plusieurs personnes de mon escorte; je lui sais gré de ne pas l'avoir tenté - Mémoires de la duchesse D'ABRANTÈS, t. VIII, p. 336) qui commençait à devenir gênante
" ("Campagnes du Capitaine Marcel").

Le 18 août, Ney adresse un rapport au Roi Joseph, dans lequel il lui expose les opérations effectuées par des fractions du 6e corps d'armée aussitôt après son arrivée à Salamanque.
"J'appris, à mon arrivée à Salamanque, qu'il existait des rassemblements vers Ledesma, soutenus par la garnison de Ciudad Rodrigo, et que l'insurrection se manifestait également du côté d'Alba de Tormes et de Penaranda, où des compagnies de contrebandiers à cheval infestaient le pays, le mettaient à contribution et interceptaient les communications.
Je dirigeai, les 16 et 17 août, le 27e de ligne, avec un détachement de dragons, sur Alba de Tormes et Penaranda, le 76e de ligne et un détachement de dragons sur Ledesma.
Ces expéditions avaient le double but de réprimer la révolte et de faire arriver des vivres à Salamanque pour la subsistance de l'armée.
Les rapports qui me sont parvenus annoncent que la partie d'Alba de Tormes et de Penaranda commence à jouir de quelque tranquillité et que les habitants sont portés de bonne volonté à satisfaire aux besoins des troupes.
Les bandes de cavalerie insurgée se sont dispersées et ne paraissent plus.
La situation n'est pas aussi satisfaisante aux environs de Ledesma. Le 76e a eu à soutenir dans ses excursions plusieurs petits combats, dans lesquels il a tué ou fait prisonniers une cinquantaine d'insurgés. Les habitants des villages, à quatre et six lieues en avant (à l'est) de Ledesma, abandonnent leurs habitations à l'approche de nos troupes, ce qui rend la réunion des vivres difficile dans cette partie. La ville de Ledesma se conduit bien.
Une brigade d'infanterie (9e léger et 69e de ligne, général Maucune) et les deux régiments de cavalerie légère (3e de hussards et 15e de chasseurs, général Lorcet) sont depuis quelques jours établis à Fuente Sauco et communiquent avec les troupes du général Kellermann, en position à Toro.
Demain et jours suivants, je fais occuper Zamora par une brigade d'infanterie (1re de la 1re division, général Maucune) et la brigade de cavalerie légère (général Lorcet); une autre brigade d'infanterie (2e de la 1re division, général Marcognet; 39e et 76e) sera à Toro. Le général Marchand (commandant la 1re division) s'établira à Zamora, avec mission de surveiller la droite (amont) de la Tormes et la gauche (aval) de l'Esla, de culbuter tous les partis ennemis qui se présenteraient sur son front et de pousser des reconnaissances sur Benavente.
Je reste ici avec la 2e division (général Mermet) et la brigade de dragons (colonel Ornano). Ma communication avec le maréchal Soult est presque impossible avec de simples détachements; il faut au moins une brigade d'infanterie pour pénétrer jusqu'à Banos, parce que la garnison de Ciudad Rodrigo occupe, par des camps volants, toutes les positions voisines de Montemayor et de Valdelacosa. D'ailleurs, le maréchal duc de Dalmatie, par sa lettre de Plasencia, datée du 16, m'écrit que son intention n'est pas de laisser des troupes à Bejar et au col de Banos.
Le général Kellermann, avec qui je suis en relation, m'annonce qu'il viendra incessamment me voir afin de concerter quelque opération pour chasser les troupes de La Romana au delà de l'Esla.
Je désirerais, avant de donner suite à un grand mouvement, connaître les intentions de Votre Majesté
". (La vie militaire du Maréchal Ney, t.3).

- Combat de Saumunoz

Le 17 septembre, le 69e tombe près de Saumunoz sur un chef de guérillas : don Julian; une violente action s'engage, d'où le Régiment sort vainqueur. Le Fusilier Moulins est ramassé sur le terrain, percé de douze coups de lance, ce qui indique l'acharnement de tels adversaires.

Ont été tués ce jour là le Grenadier L'armurier, les Fusiliers Chadellier, Louvent, Laloue, Ladurelle, les Grenadiers Michaud, Patroy, le Caporal Remy, les Fusiliers Sardin, Voirain, les Voltigeurs Coutant, Baudry, le Fusilier Mouchot.

Le Capitaine Marcel écrit :
"Le 17 septembre, nous échangeâmes une fusillade continuelle avec les partisans et bivouaquâmes le soir près du village de Saumonos; avant de faire rompre les rangs, le colonel défendit expressément aux soldats de s'écarter, en raison de la présence de la guérilla. Mais aucune distribution n'avait été faite : aussi, malgré les ordres donnés, aussitôt les faisceaux formés et les rangs rompus, plusieurs soldats s'éloignèrent pour aller chercher des vivres; ils n'étaient pas à un quart de lieue du camp qu'ils furent assaillis par les lanciers de don Julian, qui, selon la bravoure habituelle des Espagnols, trouvant ces hommes sans armes, les lardèrent à coups de lance au lieu de les faire prisonniers. Dix-sept hommes furent ainsi victimes de leur désobéissance : parmi eux se trouvaient deux de mes compatriotes des Riceys, les fusiliers Rémy et Sardin du 1er bataillon; j'allai saluer une dernière fois leurs cadavres lorsqu'on les rapporta au camp, et pus constater que chacun de ces malheureux était percé de plus de trente coups de lance. Après cette tournée, le régiment ne revint pas à Ledesma mais rentra à Salamanque où il resta jusqu'au 15 octobre. Ce jour-là, tout le corps d'armée, à l'exception du 50e régiment qui resta pour garder les dépôts, se mit en route pour marcher contre le duc del Parque qui avait réuni 35000 pouilleux que nous ne craignions guère (Note : Le duc del Parque commandait une partie de l'ancienne armée du duc de La Romana (Victoires et Conquêtes, t. XIX, p. 299). Le duc del Parque n'était qu'un parjure fanfaron - Mémoires du général BIGARRÉ, p. 259)" ("Campagnes du Capitaine Marcel").

- Combat de Banovarez

Le 22, à Banovarez, il attaque l'arrière-garde du Duc del Parque, dont les 40000 hommes se trouvent aux environs de Tamamès.

Le 1er octobre, le 69e, le 6e Léger et la cavalerie légère font leur entrée dans Salamanque.

Le Commandant Giraud écrit :
"Salamanque, 5 octobre 1809.
Le 4 août, le 6e corps atteignait Plasencia, dans le but d'empêcher le roi Joseph d'être battu à Talavera par Wellington qui s'était porté sur Madrid, par la vallée du Tage. A cet effet, nous descendîmes le Douero sur les derrières de l'ennemi qui ne put profiter de sa victoire et dut se replier au sud du Tage.
Nous voici donc de retour à Salamanque, après une absence qui n'a pas duré moins d'un mois. Bientôt, nous serons aux prises avec l'armée espagnole de d'El-Parque qui, des Asturies, a rejoint devant Ciudad-Rodrigo, les troupes anglaises, de Beresford.
Nous sommes ici dans la plus grande ignorance de ce qui se passe, en Allemagne, et même de ce qui se passe dans l'intérieur cle l'empire français.
Une gratification de cent mille francs vient d'être payée aux officiers, sous-officiers, caporaux et soldats de l'armée en Espagne. J'ai eu pour ma part, douze cents et quelques francs que je voudrais bien faire passer en France, avec une dizaine de livres en lingot d'argent que j'ai conservé pour en faire des couverts. Cet argent est un des plus beaux qu'on puisse trouver en Espagne
" (Carnet de campagne du Cdt Giraud).

- Bataille de Tamamès

Le 17, le 6e Corps (9000 hommes, 800 chevaux, 16 canons) se met en marche sur Tamamès et coucha à Matella.

Le 18 octobre, le Corps d'armée commandé par le plus ancien général de division (Marchand), en l'absence du Maréchal Ney, retourné à Paris, part à la pointe du jour en poussant devant lui les postes de couverture. La ville de Tamamès est défendue par 2.000 fantassins embusqués derrière les murs. A Sauchon, il trouve un camp de 5000 à 6000 hommes, levé la veille.

Marchand (le comte Jean-Gabriel), général de division, né le 11 décembre 1765, général de brigade en 1800, général de division après Austerlitz, se distingua à Guttstadt le 6 juin et le 13 juin à Friedland. Chevalier du mérite militaire de Wurtemberg et grand cordon de la Légion d'honneur. Après Fuentès d'Onoro fut rappelé et commanda une division dans l'expédition contre la Russie : se distingua à Valoutina et à la Moskowa. Rentré en France et commandant la 7e division militaire dans le Midi. Reprit Chambéry aux Autrichiens. Chevalier de Saint-Louis en 1814 et commandant de la 1re subdivision de la 7e division militaire à Grenoble (Tables du Temple de la Gloire. Paris, Panckouke, s. d., t. XXVI.)
En 1814, Marchand passait pour un ennemi déclaré et personnel de Napoléon. Accusé d'avoir livré Grenoble à l'Empereur en 1815, il fut mis en jugement en 1816 et acquitté. Il rentra dans l'armée après 1830 et devint pair de France sous la monarchie de Juillet

L'ennemi occupe un rideau très escarpé, situé à une portée de canon de l'autre côté du bourg, sur la crête des montagnes, hautes, raides, rocailleuses, couvertes de ronces; en arrière et à gauche la pente devient douce et se perd insensiblement jusqu'à un très beau plateau derrière lequel toute la cavalerie est en bataille. C'est de ce côté, l'autre étant impraticable, que l'attaque principale est dirigée. Maucune en est chargé avec le 69e, le 6e Léger, un Bataillon de voltigeurs et cinq pièces de canon; le 3e Hussards et le 15e Chasseurs en soutien.

Marcognet, avec les 39e et 76e, est chargé du centre; la gauche (25e Léger) est dirigée par le Général Labassé.

Les trois masses se mettent en marche en même temps, en colonne par peloton. Près de 15000 hommes se trouvent opposés au Général Maucune; les 69e et 6e Léger s'avancent sans tirer un seul coup de fusil; l'ennemi, qui a sept pièces sur son front, les laisse gagner jusqu'à une petite portée de mitraille. Au premier coup de canon, le 3e Hussards et le 15e Chasseurs s'élancent ventre à terre, sabrent les canonniers et restent maîtres des canons, au milieu d'une grêle de balles. A ce moment, la cavalerie ennemie met sabre au clair et en une charge furieuse veut prendre les troupes assaillantes en flanc et en queue. Le 3e Bataillon du 69e fait demi-tour et la reçoit si bien qu'elle rebrousse chemin. Les 69e et 6e Léger ne sont plus qu'à trente pas de l'ennemi qui, à l'abri des rochers, les écrase de ses feux, sans qu'il soit possible de lui répondre; le centre, pris d'enfilade, éprouve des pertes énormes. Le moment est périlleux.

Sa tête de colonne étant repoussée, le Colonel fait mettre le Régiment en bataille sous le canon.

Après cet insuccès, la retraite est décidée, et pendant que le 15e Dragons exécute des charges répétées, le mouvement commence dans le plus grand ordre et avec un sang-froid admirable.

Voici le rapport du Général Marchand sur les journées des 17 et 18 octobre :
"Le 17 de ce mois, je me suis mis en marche avec 9,000 hommes d'infanterie, 800 chevaux et l6 pièces de canon pour me porter sur Tamamès, où l'on prétendait que l'armée du duc Del-Parque était campée. Le même jour, nous avons couché à Matella. Le lendemain, nous nous sommes mis en marche à la pointe du jour en poussant devant nous les différents postes que nous rencontrions.
A Sauchon, nous avons trouvé un camp de 5 à 6,000 hommes qui avait été levé la veille. Arrivés à Tamamès, nous avons trouvé la ville occupée par 2,000 hommes d'infanterie embusqués derrière les murs. En arrière de Tamamès, à une petite portée de canon, règne un rideau extrêmement escarpé qui forme la position où l'ennemi avait établi toute son armée, qu'il masquait facilement derrière la position et dans des bois qui l'appuyaient à sa droite. Il ne nous avait encore montré que 3 ou 4,000 hommes. J'ai ordonné d'attaquer la position en négligeant le village. Le 25e léger a commencé l'attaque de gauche et le 39e et le 76e ont pris par le centre. Le 6e et le 69e attaquèrent à la droite avec la cavalerie légère; deux régiments formaient la réserve. L'ennemi nous a alors montré au moins 25,000 hommes d'infanterie, 3,000 cavaliers et 25 à 30 pièces de canon. L'attaque du centre et de la gauche a trouvé un terrain qui présentait des difficultés à peu près insurmontables, et en outre un ennemi quatre fois nombreux comme nos troupes. Aussi nos soldats, après de vains efforts, ont été obligés de se replier. Pendant ce temps, l'attaque de droite, dirigée par les généraux Maucune et Lorcet, avait paru obtenir des succès; la cavalerie légère venait de s'emparer de 7 pièces de canon dans une charge; mais, sur ce point comme sur les deux autres, nous nous sommes encore vus accabler par le nombre, et il a fallu renoncer à continuer une attaque extrêmement désavantageuse pour nous. Nous sommes revenus prendre position au point d'où étaient parties nos colonnes d'attaque, et nous y sommes restés deux heures avant de commencer notre retraite qui devait s'opérer à travers un pays de chicane, des forêts continuelles et de très mauvais défilés. Malgré tous ces obstacles, notre retraite s'est faite avec cet aplomb qui caractérise les vieux soldats. L'ennemi n'a jamais pu nous entamer, quoique obligés de faire une retraite par le flanc. Nous avons environ 700 hommes hors de combat et malheureusement beaucoup d'officiers
".

"Le 18 octobre 1809, le 6e corps commandé en l'absence du maréchal Ney par le plus ancien général de division arriva devant ce bourg occupé par trois ou quatre mille Espagnols; leur armée était derrière, ayant sa droite sur la crète d'une montagne haute, raide, couverte de ronces et de rochers à l'abri desquels sc trouvaient les Espagnols; leur ligne se prolongeait sur cette crête qui continuait à être rocailleuse jusqu'à la gauche; ensuite la pente devenait douce et s'effaçait insensiblement dans la plaine. - Nous arrivâmes en colonne près de Tamamès et en face de la gauche de l'ennemi. Le général ordonna à trois régiments, les 39e, 76e de ligne et 25e léger, d'attaquer la droite en gravissant la montagne par le terrain le plus difficile. En même temps la 1re brigade de la 1re division, accompagnée de la cavalerie, se mit en mouvement en colonne par peloton pour attaquer l'ennemi par son flanc gauche. Notre cavalerie légère chargea et prit sept pièces de canon qui tiraient sur nous. La 1re brigade arrivée près des Espagnols fut foudroyée par leurs feux de mousqueterie et d'artillerie; notre tête de colonne ne présentant que le front d'un peloton fut écrasée par les feux convergents de l'ennemi, et le centre enfilé par les projectiles éprouvait des pertes énormes sans pouvoir riposter dans un pareil ordre. La confusion se mit dans nos rangs déchirés et nos troupes se retirèrent en désordre poursuivies par les Espagnols. Pendant ce temps notre attaque sur la droite de l'ennemi échouait de la même manière. Le moment était périlleux, mais le colonel FRIRION par sa haute capacité et son coup d'oeil militaire avait prévu ces fatales conséquences; après avoir aperçu notre tète repoussée, il avait mis son régiment en bataille sous le canon de l'ennemi, arrêté la poursuite des Espagnols et nos troupes en fuite purent se rallier à l'aide de ces dispositions" (Notice biographique sur M. le général baron Fririon).

Le Capitaine Armand et le Sous lieutenant Lambert ont été tués le 18 octobre 1809 à Tamamès; les Capitaines Coutier et Gaillard, les Lieutenants Chaumet, David, Collin, Tisset, Garnier et Roblin, et les Sous lieutenants Cayet, Monnin et Thomas sont blessés.

Parmi la troupe, on note le Fourrier Aleman, le Grenadier Argnault, le Sergent Bazin, le Fusilier Blaude, le Voltigeur Bonnin, le Fusilier Ribance, les Voltigeurs Benezet, Cornu, le Grenadier Capon, le Fusilier Cocke, le Voltigeur Duhaut, les Fusiliers Dubraye, Debure, le Caporal Doré, le Voltigeur Demade, le Fusilier Detz, les Voltigeurs Devarsy, Heiraut, Malaisé, Marchand, les Fusiliers Hoyaux, Leclerc, Lamiral, Masson, Sauret, Simonot, Noblot, Rigauld, Pielte, Pourbaix, les Grenadiers Keiffre, Lentz, Lobstein, Paris, les Caporaux Martin, Simon, Pontailler, les Fusiliers Menut, Millon, Vivargent, Vinage, Tailleur, Philippe.

Les troupes ont fait, ce jour-là, près de cinquante kilomètres, sans compter les mouvements sur le champ de bataille.

Le Commandant Giraud écrit :
"Tatamès, 20 octobre 1809.
Le maréchal Ney obligé de s'absenter pour quelque temps, a cédé le commandement de son corps d'armée au général de division Marchand. Il a sous ses ordres 9,000 hommes, d'infanterie, 800 chevaux, et 16 pièces de canon.
Le 17, nous nous mettions en marche sur Tatamès où campait l'armée du duc d'El-Parque; environ 4,000 Espagnols embusqués derrière des murs. Le 25e léger a attaqué par la gauche; les 39e et 76e ont pris par le centre, le 6e léger et le 69e de ligne ont attaqué la droite avec la cavalerie légère. Nous y avons été battus et obligés de rétrogader à travers un pays de chicane, de forêts interminables et de très mauvais défilés.
Malgré ces obstacles, notre retraite s'est effectuée en très bon ordre, avec l'aplomb qui caractérise les vieux soldats.
Les lieutenants Tesset et David, ainsi que le sous-lieutenant Monnin y ont été blessés
" (Carnet de campagne du Cdt Giraud).

Le Capitaine Marcel écrit :
"Le duc d'Elchingen était alors à Paris, et le corps d'armée était sous le commandement du général de division comte Marchand. Nous prîmes le chemin de Tamamès, mauvais village situé au pied d'une chaîne de montagnes escarpées et élevées, la Sierra de Santa-Maria, à sept lieues de Ciudad-Rodrigo et à onze lieues de Salamanque; nous y allâmes en deux étapes. Le 18 au matin, on put apercevoir l'armée ennemie perchée sur la montagne; la chaîne de montagne se terminant à notre droite et la pente étant assez douce, la majeure partie des forces espagnoles s'y était portée et le reste était placé au-dessus des rochers à une telle distance qu'on n'avait rien à redouter de ce côté : le point d'attaque était donc tout indiqué. Notre brigade, commandée par le général Maucune, fut placée justement à l'extrême droite avec les deux régiments de cavalerie légère : son étendue en bataille tenait un espace où l'on aurait dû placer par échelons les deux divisions, puisque c'était l'endroit où la montée était la plus facile; au lieu de cela, le général Marchand prit des dispositions contraires et plaça les autres brigades tout à fait à gauche en face des endroits les plus inabordables de la montagne, tant par la raideur des pentes que par l'épaisseur des broussailles qu'il fallait traverser. Malgré tout, nos soldats attaquèrent avec l'impétuosité particulière à la nation française, bien convaincus qu'en dépit de sa position avantageuse et de sa supériorité en nombre, l'ennemi allait être enlevé à l'instant (Note : Tamamès est une petite ville sur la route de Salamanque à Ciudad-Rodrigo. ... Une armée sous le duc del Parque était sortie de Portugal pour s'emparer de Salamanque et menacer Madrid. Le général Marchand, auquel Ney, absent par congé, avait laissé le commandement du 6e corps, s'avança à sa rencontre. Il eut le tort de l'attaquer entre Ciudad-Rodrigo et Salamanque, dans une position assez forte, à Tamamès, et dut abandonner le terrain après des pertes sensibles le 18 octobre (E. GUILLON, les Guerres d'Espagne sous Napoléon, p. 146.)
Le général Marchand, au lieu de demander du secours au général Kellermann et d'attendre l'ennemi dans la plaine de Salamanque, se décida à l'aller attaquer sur un terrain montueux coupé de ravins et couvert de bois et de rochers, très avantageux à des troupes médiocres - Mémoires du maréchal JOURDAN, p. 279). Toutes les compagnies de voltigeurs passèrent en tête de la brigade, et le général nous ordonna d'enlever les pièces avec l'aide de la cavalerie. Nous nous élançâmes aux cris de : «Vive l'Empereur !» et n'essuyâmes qu'un moment le feu dirigé sur nous, car nous ne tardâmes pas à être abrités en arrivant au pied de la hauteur. Nos hommes montaient avec une rapidité telle qu'on avait peine à les suivre, et nous fûmes sur les canons en même temps que la cavalerie, qui, tournant d'abord à droite, venait prendre l'ennemi sur son flanc gauche et par derrière. Dix pièces étaient déjà en notre pouvoir tandis que l'aile gauche cherchait vainement à monter : après quelques décharges, le feu prit aux herbes sèches, se communiqua aux broussailles, et il lui fallut redescendre, car les cartouchières des blessés commençaient à sauter. Au lieu de reconnaître la faute qu'il avait commise et de la réparer promptement en faisant appuyer ces régiments de notre côté, le général Marchand ordonna, je ne sais pourquoi, de battre en retraite (Note : Une masse de 15000 hommes était opposée au général Maucune qui s'est avancé l'arme au bras. Il n'était plus qu'à trente pas de l'ennemi qui était en bataille, retranché derrière des rochers. Sa troupe souffrait sans pouvoir faire beaucoup de mal à l'ennemi. C'est là que le mouvement rétrograde s'est prononcé et il était impossible d'emporter ce point devant des forces si supérieures en nombre - Rapport du général Marchand au maréchal Soult, cité dans les Mémoires militaires du maréchal JOURDAN, p. 280). La manoeuvre était pourtant toute simple et sans danger puisque l'ennemi ne pouvait plus descendre de la position qu'il occupait et que, de notre côté, il était en déroute. Quoi qu'il en soit, nous n'en fûmes point prévenus et nos voltigeurs continuèrent à marcher en avant : mais ils ne tardèrent pas à être arrêtés par le gros de l'ennemi qui ralliait ses fuyards et tenait bon, ayant aperçu, du haut de la montagne, le mouvement rétrograde du corps d'armée. Nos compagnies se maintinrent longtemps, espérant voir arriver la brigade pour les soutenir, mais bientôt les tirailleurs espagnols avancèrent en nombre et débordèrent tellement que nous fûmes coupés : il fallut faire demi-tour et c'est alors seulement que nous vîmes que le gros de nos forces était loin et en retraite. Chaque compagnie chercha alors à rejoindre précipitamment son corps, il y eut confusion et nous aurions été gravement compromis sans le sang-froid et la décision du brave Duthoya, mon chef de bataillon, qui, malgré les ordres des généraux, arrêta et fit déployer son bataillon près duquel la cavalerie et nos voltigeurs vinrent se rallier. Les masses espagnoles furent arrêtées net et, avec l'aide du 3e hussards et du 15e chasseurs, le 3e bataillon du 69e couvrit la retraite, faisant une telle contenance que les Espagnols ne se risquèrent pas à chercher à l'entamer. Cette malheureuse affaire coûta 1800 hommes au corps d'armée et au régiment, en particulier, 250 hommes et 18 officiers dont 6 furent tués. Avant de quitter Salamanque, on avait payé aux sergents-majors deux mois de solde arriérée, et ils n'avaient pas eu le temps de faire le prêt aux compagnies; plusieurs furent tués ou pris, et tout cet argent fut perdu : un malheur ne va jamais seul
" ("Campagnes du Capitaine Marcel").

L'armée rentre à Salamanque très éprouvée. Elle en repart le 24 septembre (sic - octobre ?), se dirigeant sur Villabuena; le 69e bivouaque, le soir, en avant du village.

Le Capitaine Marcel écrit :
"Nous revînmes encore à Salamanque pour l'évacuer deux jours après et prendre position à Toro, derrière le Douro, en attendant les ordres du roi Joseph. Huit jours après, les troupes de Madrid vinrent à Avila, et les Espagnols qui étaient entrés à Salamanque après notre départ se retirèrent dans la montagne; nous apprîmes que ces bêtes féroces n'avaient point fait de prisonniers et que les malheureux blessés laissés par nous à Salamanque, avaient été entassés sur des bûchers et brûlés vivants. Nos soldats se promirent d'user de représailles et de ne plus faire de prisonniers s'il leur tombait des Espagnols entre les mains. Nous rentrâmes d'ailleurs à Salamanque et fûmes quinze jours tranquilles mais chagrinés de service comme si nous eussions eu une armée terrible en face et près de nous.
Bientôt on fit les préparatifs d'une nouvelle évacuation; les soldats murmuraient, car ils prétendaient, avec assez de raison, que notre corps d'armée de 20000 hommes battrait sans peine les 35000 pouilleux du duc del Parque, si on les tenait en plaine. Les troupes du roi Joseph étant revenues à Madrid, l'armée espagnole avança de nouveau par la route d'Alba de Thormès et gagna la plaine de Medina del Campo, menaçant ainsi d'empêcher notre jonction avec les troupes du Nord, jonction que nous devions opérer à Valladolid. Le général Marchand avisa de cette marche le général Kellermann (Note : Fils du maréchal de ce nom. Je désirais depuis longtemps le connaître, sachant le rôle qu'il avait joué à Marengo, dont le succès, dans un moment désespéré, lui fut à peu près dû. C'était un petithomme, d'apparence chétive et maladive, ayant le regard intelligent mais faux. C'était un concussionnaire impitoyable; sous des prétextes politiques, il faisait plonger dans les anciens cachots de l'inquisition les plus notables habitants soumis à sa domination, ce qui constituait le quart de l'Espagne, puis il entrait en composition avec les familles pour rendre ses prisonniers à la liberté, à prix d'argent qu'il mettait dans sa poche (Souvenirs militaires du colonel DEGONNEVILLE, p. 143). A propos de quelques sommes levées par lui à Valladolid, il fit au général Thiébault cette réponse : «S'étaient-ils imaginé que j'avais passé les Pyrénées pour changer d'air ?» - Mémoires du général THIÉBAULT, t. II, p. 278, note) qui commandait à Vitoria, et celui-ci lui conseilla d'évacuer Salamanque, de suivre sur son flanc l'armée ennemie et surtout de ne rien engager tant qu'il ne lui serait pas arrivé quatre régiments de dragons qu'il allait lui amener dans le plus bref délai. Quatre jours après, en effet, nous vîmes paraître les 3e, 6e, 15e et 25e dragons, qui, sortant des cantonnements où ils étaient depuis six mois, avaient des chevaux magnifiques capables d'écraser seuls toutes les armées espagnoles réunies. Pendant deux jours que nous restâmes au bivouac sur la rive droite du Douro, ce ne fut que réjouissances : cavaliers et fantassins vidèrent ensemble un nombre de peaux de bouc aussi considérable que le nombre d'hommes dont l'armée était composée. On voulait attirer le plus possible les Espagnols dans les plaines de Castille mais, avertis du renfort que nous venions de recevoir, le gros de leurs forces ne dépassa pas Médina
" ("Campagnes du Capitaine Marcel").

Le 6e Corps, renforcé de 30000 hommes, passe provisoirement sous les ordres du Général Kellermann. Le Duc del Parque, entré à Salamanque après le départ des troupes françaises, fait occuper Alba de Tormès. Jusqu'au 18 novembre, il se borne à intercepter les communications de l'armée, à lui dresser des embuscades et surtout à exciter les paysans à prendre les armes contre les Français. Enfin, le 19, il se décide à faire occuper Cuita-Lapiedra par une avant-garde; le 22, il y groupe le gros de ses forces.

- Combat de Médina del Campo

La même jour, Kellermann rassemble ses troupes à Médina del Campo. Quelques kilomètres en avant, il rencontre l'ennemi en marche sur Médina. Les dispositions sont aussitôt prises pour l'attaque, mais après deux ou trois charges de cavalerie, del Parque refuse le combat et rentre dans sa première position.

Le Capitaine Marcel écrit :
"Le 25 novembre, nous nous mîmes en route, nous portant sur leurs derrières; on rencontra dans cette journée quelques traîneurs que nos dragons sabrèrent mais, quand l'avant-garde entra dans Médina, on apprit que l'ennemi en était parti le matin: nous couchâmes ce soir-là à Cenos del Campo. Un espion, que nous avions pu avoir par hasard, nous dit que le duc del Parque était à Piedraïta, où il voulait nous attendre. Lorsque, le lendemain, nous nous mîmes en route, les soldats disaient : "On va enfin rattraper ces braves et leur faire payer le plus cher possible la faute de Marchand à Tamamès". Nous leur imposions silence en riant mais étions aussi impatients qu'eux. A 3 heures du soir, les voltigeurs traversaient Piedraïta (Note : Le 26 novembre, le général Kellermann atteignit l'avant-garde du duc del Parque qui fut forcé de se retirer vers Salamanque ... Le lendemain le général français dirigea son infanterie par Fresno et par Canta de la Piedraïta et porta la cavalerie à la Boveda sur la route de Salamanque - Victoires et Conquêtes des Français, t. XIX, p. 305), les dragons étaient à plus de deux lieues en avant et toujours personne : le désir de joindre l'ennemi et de l'exterminer rendait les soldats infatigables, et ils auraient voulu que l'on marchât nuit et jour, tant ils craignaient que l'ennemi ne gagnât les montagnes et leur échappât" ("Campagnes du Capitaine Marcel").

- Combat d'Alba de Tormès

Toutes ses troupes réunies, Kellermann se porte, le 27, à la poursuite de l'adversaire qui se retire sur Alba de Tormès.

Le Capitaine Marcel écrit :
"Le 27 novembre se passa de même" ("Campagnes du Capitaine Marcel").

Kellermann atteint l'ennemi le 28, à trois heures de l'après-midi. Les Espagnols sont en position, partie sur la rive droite de la Tormès, en avant d'Alba, partie sur la rive gauche. La cavalerie, sans attendre l'infanterie, chargea avec une telle promptitude qu'en un instant les colonnes ennemies sont enfoncées; elles prennent la fuite sans échanger un coup de fusil et vont se réfugier dans Ciudad Rodrigo.

"... FRIRION combattit encore le 28 novembre à Alba de Tormès, où il prit huit canons ... " (Notice biographique sur M. le général baron Fririon).

Le Capitaine Marcel écrit :
"Le 28, on se mit en marche à 6 heures du matin et, à peine avions nous fait trois quarts de lieue, que nous commençâmes à voir plusieurs postes ennemis surpris et massacrés par notre cavalerie; puis ce fut un grand nombre de traîneurs, sales, couverts de haillons, sans souliers et remplis de vermine. On envoya des détachements dans les villages voisins du chemin pour ramener tous ces fuyards : on en forma un bon détachement que l'on confia aux voltigeurs du 1er bataillon : ce ne fut pas long et, pendant cinq lieues, la route fut couverte de plus de victimes que n'en avaient fait les féroces bourreaux de Tamamès et de Salamanque. On fit une grand'halte au village de Babilafuente où se trouve l'embranchement des routes d'Alba de Tormès et de Salamanque : pour donner le change au duc del Parque, le général Kellermann dirigea sa cavalerie sur la route de Salamanque, se doutant bien que ce mouvement serait aperçu par l'arrière-garde ennemie et que le duc resterait alors dans Alba (Note : Le général Lorcet, qui commandait l'avant-garde, fit une telle diligence que, le 28 à deux heures de l'après-midi, il atteignait l'arrrière-garde du corps espagnol qui se retirait de Salamanque dans la direction d'Alba de Tormès; le duc del Parque occupait cette ville et avait disposé ses troupes sur les deux rives de la Tormès - Victoires et Conquêtes des Français, t. XIX, p. 306).
Le stratagème réussit; la cavalerie n'eut pas fait un demi-quart de lieue qu'elle rétrograda et revint sur la route prise par l'ennemi, suivie par l'infanterie qui marchait aussi vite qu'elle le pouvait. Les avant-postes espagnols furent très surpris de nous voir déboucher : ils crurent d'abord que ce n'était qu'une simple reconnaissance, mais bientôt, convaincus du contraire, ils avertirent leur général qui fit revenir en toute hâte ses régiments. A mesure que nos dragons arrivaient, on les formait derrière de petits monticules où ils ne pouvaient être aperçus. Je puis décrire ce combat sans omettre le plus petit détail, car je me trouvais auprès du général avec ma compagnie qui avait marché aussi vite que la cavalerie; nous étions postés sur un mamelon très élevé auprès de la rivière et rien ne pouvait échapper à nos regards. Il était près de trois heures du soir, le général Kellermann s'impatientait et envoyait ordonnance sur ordonnance à la colonne d'infanterie pour la faire arriver, mais elle ne pouvait venir plus vite, marchant déjà à un pas plus qu'accéléré
(Note : L'avant-garde attendit du renfort. L'attaque de toute la ligne ennemie ne tarda pas à avoir lieu et fut exécutée avec tant de vigueur et d'impétuosité que les Espagnols lâchèrent pied aussitôt; leur cavalerie tourna bride sans échanger un coup de sabre et repassa la rivière en désordre. L'infanterie fut sabrée et abandonna cinq piècesde canon. Après un nouvel engagement de notre cavalerie avec une seconde ligne espagnole, l'ennemi se retira sur une hauteur. La cavalerie se borna à le tenir en échec en attendant l'arrivée de la brigade d'infanterie du général Maucune. Il était nuit lorsque celui-ci fut en mesure de seconder les efforts de la cavalerie. Cependant, malgré l'obscurité qui permettait à peine de se diriger par des chemins et des passages inconnus, le général Kellermann n'hésita pas à faire exécuter l'attaque qui devait terminer la journée. Les Espagnols, formés en carrés, lâchèrent pied au premier choc. Kellermann trouvant le plateau abandonné suivit les fuyards au bruit confus des voix et entra presque aussitôt qu'eux dans la ville d'Alba de Tormès. Là, tombant sur la queue de la colonne ennemie sans tirer un coup de fusil, il lui tua 200 hommes à la baïonnette, se rendit maître du pont et enleva l'artillerie qui le défendait. Les Espagnols profitant des ténèbres se dispersèrent dans les bois et dans les vignes voisines, de manière que le lendemain il fut impossible au général Kellermann de suivre leurs traces et d'achever leur destruction comme il se l'était proposé - Victoires et Conquêtes des Français, t. XIX, p. 307-308).
Lassé d'attendre et désirant vivement culbuter l'ennemi avant que la nuit vînt lui donner sa protection, il se décida à faire charger la moitié de sa cavalerie, laissant l'autre moitié en réserve. Les hussards et les chasseurs prirent la droite, les dragons le centre et la gauche, et cette cavalerie, marchant en bataille, suivit le fond des vallons en manoeuvrant toujours à couvert, de manière que le canon de l'ennemi ne pouvait l'atteindre; elle arriva ainsi au pas tout près des masses espagnoles, puis on commanda «au trot» en débouchant et «au galop» en même temps que «sabre à la main» à petite portée de pistolet. Il faut s'être trouvé dans une pareille situation pour décrire l'effet que produit sur un vrai Français l'aspect de deux troupes qui vont s'entrechoquer et dont le sort va être décidé dans un instant; lorsqu'on participe activement au combat, chacun est occupé uniquement de son devoir et ne pense à rien d'autre; mais lorsqu'on est simplement observateur, c'est tout autre chose : on éprouve une angoisse terrible, surtout quand l'acharnement est le même de part et d'autre : si l'ennemi recule, une satisfaction profonde s'empare de vous; si l'ennemi avance, une rage folle vous saisit et vous voudriez être acteur et vous ruer sur ceux qui avancent. Mais ici nous n'eûmes pas le temps d'éprouver tous ces sentiments : les Espagnols eurent à peine le temps de faire une décharge qu'ils furent enfoncés et sabrés, et une déroute complète s'en suivit. Plus de 3 000 Espagnols furent sabrés, puis le général fit sonner le ralliement : les canons, les caissons, les drapeaux, tout arrivait sous l'escorte de nos dragons et de nos hussards; on ne faisait point de prisonniers : plusieurs officiers généraux et supérieurs demandaient grâce en offrant des bourses pleines d'or, mais il n'y eut pas de pardon. Notre infanterie n'arrivait toujours pas et, une colonne d'environ 10000 Catalans paraissant vouloir continuer la résistance, le général donna l'ordre à la cavalerie de charger encore une fois. Nos cavaliers s'approchèrent au pas de cette masse qui criait : «Vive Ferdinand VII ! A mort les soldats du tyran !» et, malgré un terrain pierreux où les chevaux avaient peine à se tenir debout, ils culbutèrent tout : la nuit tombait et beaucoup d'Espagnols s'échappèrent en gagnant la rivière et les bois de chênes verts qui se trouvaient en arrière. Enfin, nos régiments parurent : un bataillon du 6e léger et mon bataillon, celui du commandant Duthoya, furent chargés d'enlever la ville à la baïonnette. Tandis que nous descendions les pentes à la course pour nous y rendre, six obusiers, postés sur la hauteur, nous appuyaient en faisant un feu terrible. Les soldats espagnols qui gardaient la ville n'étaient pas sur leurs gardes; soit qu'ils n'eussent pas été prévenus de la déroute, soit qu'ils comptassent sur les 10000 Catalans pour les protéger, ils paraissaient fort tranquilles et buvaient dans les tavernes lorsque nous arrivâmes à la porte d'Alba. La première sentinelle fut percée de dix coups de baïonnette avant qu'elle n'eût crié «qui vive», la compagnie de garde à la porte jeta ses armes pour se sauver plus vite et la panique se répandit partout. Les soldats espagnols étaient si égarés qu'ils nous prenaient pour des leurs; les bagages, les chevaux, l'artillerie, tout voulait s'enfuir à la fois, de telle sorte que les rues furent bientôt obstruées, surtout aux environs du pont; les maisons étaient remplies d'Espagnols qui ne nous reconnaissaient qu'aux coups de baïonnette qu'ils recevaient, les rues étaient jonchées de cadavres (Note : Cette journée peu connue, où toute une armée fut détruite par huit régiments de cavalerie, ne nous coûta que 18 tués et 57 blessés. Les ennemis laissaient sur le terrain 3000 tués ou blessés et entre nos mains 15 canons, 15000 fusils, plusieurs drapeaux et 2000 hommes - E. GUILLON, les Guerres d'Espagne sous Napoléon, p. 147).
On se logea militairement et, comme les habitants étaient restés et s'empressèrent de donner des vivres, les maisons furent respectées. Cependant quelques bourgeois vinrent se plaindre à notre colonel de ce que plusieurs soldats du 69e s'étaient introduits dans un couvent de femmes pour le piller. Le colonel y envoya l'adjudant-major de mon bataillon, M. Fauverteix, et je le suivis : on nous ouvrit les portes; dès que les pillards aperçurent celui qu'ils appelaient «le Père Bàtonniste», parce qu'il usait plus volontiers du bâton que des punitions, ce fut une fuite générale; ils escaladèrent les murs, passèrent par les fenêtres et en cinq minutes la place était évacuée. Nous vîmes alors une trentaine de femmes fort jolies qui se pressaient les unes contre les autres comme les brebis à l'approche du loup. Ces jeunes nonnes tremblaient et nous appelaient leurs sauveurs; elles nous supplièrent de rester toute la nuit, et chacune s'empressait pour nous offrir des bonbons, du sucre et toutes sortes de pâtisseries. Présumant que, vu le grand nombre d'officiers, nous aurions tout juste de la paille là où nous étions logés, l'adjudant-major fit placer une garde d'un caporal et de quatre hommes à la porte du couvent, et nous montâmes près de nos charmantes hôtesses tout heureuses de nous posséder; elles nous établirent deux lits si bons que je n'en avais pas encore trouvé de pareils en Espagne, mais je dormis peu car je passai une partie de la nuit avec les jeunes religieuses, dont plusieurs me parurent préférer la vie mondaine à la vie monastique.
A la pointe du jour, nous rejoignîmes le régiment et je vis des malheureux Espagnols étendus dans les rues, percés de coups de baïonnette et qui avaient passé sans mourir une nuit aussi froide. Nous passâmes le pont jeté sur le Thormès et suivîmes les traces des fuyards qui avaient gagné la montagne ; nous trouvâmes quantité de voitures, de bagages, des canons, des obusiers : les compagnies de voltigeurs des 1er et 2e bataillons furent envoyées sur les flancs pour ramasser les fuyards qui s'étaient écartés de la route et, en moins d'une heure, elles en ramenèrent plus de 600 : le capitaine Callet, des voltigeurs du 1er bataillon, ne voulait pas les fusiller avant de savoir si l'ordre était le même que la veille, mais le général Lorcet (Note : Lorcet (baron Jean-Baptiste), né le 18 mars 1768. Général de brigade de cavalerie le 30 juillet 1799. Fit les campagnes de 1806 et 1807, où il donna les preuves d'un brillant courage. Envoyé en Espagne, se distingua à Alba de Tormès et à Fuentès d'Onoro. Revenuen France, fit les campagnes de 1812, 1813 et 1814. En 1814 le roi le créa chevalier de Saint-Louis et le nomma au commandement de Saint-Malô. Après les événements du 20 mars, fut nommé lieutenant-général de cavalerie - Tables du Temple de la Gloire, t. XXVI), commandant la brigade de légère, qui arrivait à ce moment, cria : "N'épargnez pas cette canaille, expédiez-moi cela". Cette parole n'était pas achevée que les voltigeurs avaient commencé le feu. Le duc del Parque, voyant que nous lui rendions la pareille, écrivit le soir même au général Marchand qu'il jurait de respecter les prisonniers à l'avenir, mais qu'il le suppliait d'épargner ceux qu'il ferait. Tout ce qui fut pris depuis fut conservé, mais les soldats n'oublièrent jamais leurs camarades torturés et brûlés, et tout Espagnol pris par les éclaireurs, les flanqueurs, en un mot loin des yeux des généraux, fut, comme par le passé, impitoyablement massacré.
Nos trophées, pour la journée du 28, furent six drapeaux et 18 canons; 8 000 Espagnols furent tués par la cavalerie et l'infanterie, et cette armée, forte de 35000 hommes, fut dispersée pendant au moins six mois. L'armée française perdit seulement 17 hommes dont un seul fut tué qui était justement un adjudant sous-officier, frère du colonel du 15e dragons. Si je n'avais pas été témoin de ce fait, je serais comme beaucoup d'autres, je douterais de la vérité, mais mon unique but est d'être vrai et j'écarte loin de moi tout esprit de partialité susceptible de m'aveugler. La cavalerie ne nous étant plus d'aucune utilité en pays de montagne, le général Kellermann resta avec ses dragons à Alba de Thormès et fit connaître au commandant militaire de Salamanque le résultat de l'affaire du 28; les autorités civiles ayant paru douter de la véracité de ce fait que 1500 cavaliers avaient battu et dispersé 35000 hommes, on commanda de corvée 500 paysans pour venir enterrer les morts bien reconnaissables à la noirceur de leur peau et à la vermine qui les couvrait
" ("Campagnes du Capitaine Marcel").

Le Régiment, après avoir bivouaqué à Zamora, Toro, Simancas, arrive à Sando le 2 décembre et y prend position.

Le Capitaine Marcel écrit :
"Le 1er décembre, nous couchâmes à Santa-Maria, village au pied de la montagne de Tamamès, et le lendemain nous repassâmes sur le lieu du combat où le soldat le moins intelligent put reconnaître la faute commise par notre général. Nous ramassâmes encore 500 fuyards, qui furent gardés prisonniers bien qu'il leur ait fallu reconnaître que nos blessés avaient bien réellement été brûlés.
Le général Marchand reprit le chemin de Salamanque avec la 2e division et l'autre brigade de notre division; quant au 69e et au 6e léger, ils furent cantonnés à Ledesma et dans les environs. A Ledesma je fus logé chez une charmante veuve, dona Rosa de Pax : cette femme, quoique approchant de la quarantaine, était fraîche et encore très belle; elle était très instruite et je trouvais avec elle grand plaisir dans sa conversation qui était savante et spirituelle. Elle avait des soins infinis pour moi et me disait souvent que je ressemblais beaucoup à un de ses fils qui était officier dans un régiment espagnol. Elle n'avait pas de plus grande satisfaction que lorsque je l'accompagnais à la messe; aussi rien ne me manquait; j'étais toujours comblé de sucreries, de pastilles, de rosquillas, pâtisseries ne se fabriquant que dans les couvents de religieuses. J'avais pourtant en ce moment une fort jolie petite femme, avec laquelle je passais des moments très agréables : c'était une cantinière du régiment, nommée Reine, petite fille qui, sans être jolie, me plaisait pour sa vivacité; elle vivait avec un tambour du 1er bataillon qui la surveillait de près de sorte que je ne pouvais la voir que quand son bataillon était de service. Malgré tout, je revenais encore de préférence près de mon hôtesse qui avait des charmes particuliers qui me la faisient aimer; ce qui me chagrinait, c'est que, malgré toutes les précautions que je prenais, dona Rosa savait presque toujours lorsque je lui faisais des infidélités
" ("Campagnes du Capitaine Marcel").

Le 5 décembre, le Fusilier Lagula est tué à Formasella.

Le 16 décembre, le 69e est toujours posté en couverture à Ledesma, avec le 3e Hussards, au nord-ouest de Salamanque.

"... et le 1er janvier 1810 à Rollan contre les guérillas" (Notice biographique sur M. le général baron Fririon). Le Lieutenant Klein est blessé le 1er janvier 1810 à Salamanque.

Le Commandant Giraud écrit :
"Salamanque, le 29 janvier 1810.
On parle d'un prochain mouvement dans la Galice. S'il se fait, comment correspondre avec les parents et les amis laissés en France ? La poste n'y est établie nulle part.
Enfin, le voilà conquis ce fameux grade de chef de bataillon après lequel je soupire depuis si longtemps et si impatiemment attendu (Giraud est promu chef de bataillon le 28 décembre 1809). Je remplace à la tête du 2e bataillon, le commandant Rolland mort de maladie.
Les renforts nous arrivent : 68,000 hommes ont franchi les Pyrénées avec le maréchal Masséna qui, réunissant sous ses ordres, trois corps d'armée (le 2e, le 6e et le 8e) a pour mission de pénétrer en Portugal, par la rive droite du Tage, pendant que le maréchal Soult y entrera par la rive gauche.
Il faudra veiller au grain, pour que les Portugais ne me percent pas la peau.
On assure que l'empereur nous reviendra aussi sous peu, la paix imposée à l'Autriche lui donnant quelque repos. Sa présence vaudra ici toute une armée, les Espagnols ne l'aiment pas et espèrent que sa présence mettra fin aux maux dont ils souffrent.
Il ne faut pas trop se fier à leurs démonstrations d'amitié; ce sont des feintes... On s'accorde à dire que cette dernière campagne sera la dernière et qu'avant peu, nous jouirons des bienfaits de la paix.
Qui vivra verra.
De Valladolid, à Salamanque, il n'y a point de grande route; on ne suit que des chemins de traverse, presque impraticables, dans les mauvais temps, pour l'artillerie. La ville de Salamanque, célèbre par son université, est moins grande que Valladolid; elle renferme, ainsi que toutes les villes et les bourgs de ce royaume,une immensité de vastes maisons religieuses, aujourd'hui habitées par nos soldats; sa place, ainsi que les églises conservées, sont superbes.
La rivière de Tormès arrose ses murs au midi et va se jeter dans le Douero au-dessous de Zamora, sur les frontières du Portugal. Les Anglais nous laisseront-ils y entrer sans coup férir ? Je ne le pense point. Dans tous les cas, nous allons commencer, à leur barbe, le siège de Ciudad-Rodrigo ; cette place prise, nous irons de l'avant ...
Ma promotion au grade supérieur m'engage à poursuivre une carrière que j'aurais cependant bien désiré voir finir, il y a quelques mois. Il faut deux années de grade, pour toucher la retraite du grade dont on est titulaire, au moment où on quitte l'armée. Je verrai à me retirer dans deux ans.
Nous sommes sur les frontières du Portugal ; nous nous attendons à chaque instant à recevoir l'ordre de pénétrer dans ce royaume pour en chasser les Anglais qui causent la ruine de l'Espagne et du Portugal.
Je tiens les postes avancés. Ce n'est pas une petite chose que d'être livré à soi-même, et de se procurer des vivres, des fourrages, pour les hommes, et les chevaux et cela où l'on peut. Ce n'est pas agréable, et c'est très épineux pour un coup d'essai.
Nous avons devant nous, deux places fortes ; Ciudad-Rodrigo, place espagnole à quatre lieues de mon cantonnement, et Almeida, place-frontière du Portugal à quatre lieues de Rodrigo. Cette dernière est plus forte que l'autre. L'attirail de siège est arrivé à Salamanque, et nous devons faire incessamment celui de Rodrigo. Je n'en ai pas bonne opinion; je crains que ce siège ne réussisse pas, l'armée anglo-portugaise, forte de 60,000 hommes, nous épiant et n'étant qu'à une faible distance de nous.
Quand nous partirons d'ici pour faire ces deux sièges, qui sait, quand j'aurai le loisir d'écrire
" (Carnet de campagne du Cdt Giraud).

Le 30 janvier 1810, la Division rentre de nouveau à Salamanque.

Le 31 janvier, la position du 6e Corps est la suivante :
A Salamanque et dans les villages environnants, le Quartier-général, trois Régiments de la 1ère Division (39e, 69e, 76e) et le 3e Hussards (La vie militaire du Maréchal Ney, t.3).

Le Capitaine Marcel écrit :
"Nous quittâmes Ledesma le 1er février 1810 pour nous rendre à Salamanque, et ce ne fut pas sans peine que je vis pleurer mon hôtesse; quoique les militaires passent pour avoir le coeur dur, je vis l'instant où mes larmes allaient couler : elle me fit cadeau d'un joli portefeuille sur lequel elle avait brodé une superbe rose, je l'ai conservé précieusement et je le revois toujours avec un nouveau plaisir.
Le 2 février, je fus nommé sous-lieutenant et, à ma grande joie, dans ma compagnie même : Je pris de suite le service mais ne devais avoir confirmation de mon grade que le 27 décembre, après la funeste campagne de Portugal.
Quand la brigade arriva à Salamanque, le maréchal Ney était de retour de Paris; on m'a même assuré qu'il se trouvait chez l'Empereur lorsque le rapport sur le combat de Tamamès arriva, et que Sa Majesté lui avait dit : "Si vous étiez resté à votre poste, votre corps d'armée n'eût pas éprouvé cet échec". Tous les officiers allèrent lui faire une visite de corps et il félicita le 69e et le 6e léger de leur brillante conduite devant l'ennemi : à la grande satisfaction des officiers du 3e bataillon, il remercia notre commandant, M. Duthoya, d'une façon particulière et lui dit : «Commandant, c'est à votre habileté et à la bravoure de votre bataillon que je dois la conservation de plusieurs centaines de mes soldats et de mon artillerie».
Le lendemain on toucha douze jours de biscuit ...
" ("Campagnes du Capitaine Marcel").

Pendant ces marches, les troupiers, sans pain ni viande, vivent de froment qu'ils font griller ou qu'ils écrasent entre des pierres. Le pays, cependant, peut fournir d'abondantes ressources, des troupeaux entiers de boeufs paissent à l'état sauvage dans de vastes plaines. Le Colonel Fririon reçoit l'ordre de se saisir du plus grand nombre possible de têtes de bétail pour la subsistance du Corps d'armée. Des battues sont organisées, mais les soldats sont mal exercés à ce genre de chasse; le résultat est pitoyable, force est donc de se rabattre sur les boeufs domestiques, ce qui attise encore la haine des paysans.

Les vêtements et les chaussures des hommes sont hors service, les ressources des Corps épuisées, la solde due depuis huit mois ! Une lettre du Duc d'Elchingen dira mieux ce que peut être la guerre dans de telles conditions :
«.... Les insurgés s'emparent des villages, fusillent les alcades, inspirent la terreur, s'emparent des hommes de dix-huit à quarante ans; ils se donnent des drapeaux et prennent le titre d'Armée de Navarre et de Biscaye; ces corps sont excessivement difficiles à détruire, vivent partout, connaissent parfaitement le pays et sont renseignés sur tous nos mouvements. Ils se retirent, se divisent et ne se battent que lorsqu'ils le veulent; ils sont réellement les maîtres du pays alors que nous ne le sommes que des points que nous occupons. Il est impossible de lever un sou de contributions sur soixante-dix lieues de pays conquis. Tout est détruit, les moulins sont mis en pièces : la «Volonté nationale» fait face à l'envahisseur».

 

H/ Campagne contre l'Autriche, 1809

- Formations créées par le 69e

Les Grenadiers et les Voltigeurs du 4e Bataillon du 69e (ancien 3e Bataillon) entrent, depuis le 21 octobre 1806, dans la composition du 1e Bataillon du 5e Régiment des Grenadiers et Voltigeurs d'Oudinot.

Le 4e Bataillon fournit quatre Compagnies de Fusiliers au 2e Bataillon du 6e Régiment de ligne (2e Brigade, 2e Division du Corps Oudinot, 2e Corps d'armée). Elles s'ajoutent aux deux Compagnies d'élite passées à ce Bataillon après deux réorganisations successives.

Le 5e Bataillon envoie deux Compagnies au 1er Bataillon de la 13e Demi-brigade provisoire du Corps de réserve.

- Organisation de la nouvelle armée

En voyant Napoléon aux prises, en Espagne, avec des difficultés imprévues et obligé de retirer d'Allemagne et d'Italie des renforts pour les porter sur l'Ebre, l'Autriche juge le moment favorable pour reconquérir ses provinces perdues. Le comité militaire de Vienne confie 200000 hommes à l'Archiduc Charles avec pleine liberté d'action en Allemagne; 40000 hommes sous l'Archiduc Ferdinand sont chargés de contenir Russes et Polonais, tandis que l'Archiduc Jean et 60000
hommes reçoivent la mission de tenir en respect les troupes françaises de Dalmatie et d'Italie.

Revenu d'Espagne, Napoléon procède lui-même à la formation d'une nouvelle armée.

La Division Oudinot, à laquelle appartiennent les Grenadiers et les Voltigeurs du 4e Bataillon du 69e, est en garnison à Hanau à la fin de l'année 1808.

En mars 1809, elle se porte à Augsbourg et y reçoit, par ordre de l'Empereur, un détachement composé des soldats les plus grands et les plus petits de la Jeune Garde. Quatre-vingt-un d'entre eux, portant déjà le numéro 69, sont incorporés dans le 2e Bataillon (2e Division Tharreau du Corps Oudinot).

L'effectif des soldats du 69e en Allemagne se trouve porté alors à 204 anciens Grenadiers et Voltigeurs plus 81 recrues de la Garde, en tout : 285 hommes.

D'autre part, le 13 février, l'Empereur a donné l'ordre à Clarke de «compléter les douze demi-brigades du corps du général Oudinot» à l'aide de douze Bataillons de marche tirés des Dépôts.

C'est ainsi que le 4e Bataillon du Régiment doit fournir 280 hommes, mais en réalité il n'en expédia au 8e Bataillon de marche (le 69e et le 76e fournissent chacun deux Compagnies de leurs dépôts) que 170 en deux Compagnies. Ce détachement quitte Luxembourg le 27 février et arrive le 6 mars à Strasbourg, où se fait la concentration de tous les contingents.

Le Général Claparède, mis par l'Empereur à la tête de cette formation nouvelle, reçoit l'ordre de tenir le 8e Bataillon prêt à partir le 15. Mais la Division tout entière quitte Strasbourg ce jour même et atteint Augsbourg le 25. Le détachement (8e Bataillon de marche) pour sa part suit les étapes suivantes : le 16, Biberach; le 17, Hornberg; le 18, Rottweiss; le 19, Bahlingen; le 20, Riedlingen; le 21, Ehringen; le 22, Ulm; le 23, Günzbourgs; le 24, Zusmarshausen; le 25, Augsbourg.

Le 8 mars, par ordre de Napoléon, est créé un 13e Bataillon de marche qui, parti de Paris le 14, arrive à Strasbourg le 30 et passe de suite 80 hommes dans les rangs du 69e.

En résumé, le 2e Bataillon de la 6e Demi-brigade d'infanterie de ligne est composé de 204 anciens Grenadiers et Voltigeurs, 81 conscrits de la Jeune Garde, 170 du 8e Bataillon de marche, 80 du 13e. En tout, de 535 hommes du 69e d'infanterie.

En outre, l'Empereur ordonne au Dépôt de constituer par un appel ultérieur les 5e et 6e Compagnies du 4e Bataillon et décide la création de 17 Régiments provisoires; le 5e Bataillon du 69e doit envoyer deux Compagnies de 140 hommes au 1er Bataillon du 13e Provisoire organisé à Metz.

Ces formations nouvelles n'ont aucune administration, car les Compagnies sont toujours considérées comme détachées de leur Corps.

En avril, le 13e Provisoire se rend à Strasbourg pour être endivisionné avec les 11e et 12e et être porté «sur les derrières de l'armée et partout où il serait nécessaire» (Napoléon).

Enfin, l'envoi des 5e et 6e Compagnies des 4e Bataillons est décidé. Le Dépôt du 69e fait partir son contingent de 280 hommes le 10 avril à destination de Strasbourg, où il arrive le 17. Il contribue à la formation d'un autre 8e Bataillon de marche destiné au renforcement ultérieur du 6e de Ligne.

Dans l'ordre de bataille de la Grande Armée signé le 30 mars par Napoléon, le 69e d'Infanterie forme le 2e Bataillon de la 6e Demi-brigade d'infanterie de ligne, Major-commandant Courtois; 2e Brigade Lesuire, 2e Division Tharreau du Corps d'Oudinot, placé sous le haut commandement du Duc de Montebello (2e Corps d'armée).

Dès le 15, il est vrai, Oudinot, autorisé à effectuer quelques mutations parmi ses officiers, met sa 2e Division aux ordres du Général Claparède à la place du Général Tharreau, passé à la 1ère Division.

Pour que, dans ces unités de compositions si diverses, chaque Régiment ait son emblème, l'Empereur dote chaque Bataillon d'un enseigne. Ce sont de petits drapeaux faits d'un simple morceau de serge tricolore portant d'un côté le numéro de la Demi-brigade et de l'autre le numéro du Bataillon. Exemple : 4e Bataillon du 69e d'Infanterie de ligne, et, au revers : 6e Demi-brigade de ligne.

- Débuts de la campagne

Comme en 1805, Napoléon se propose de marcher sur Vienne par le Danube; il sait les Autrichiens massés en Bohême, sans connaître exactement la répartition de leurs forces. Le 30 avril, il expédie au Major-général Berthier l'ordre de se tenir en arrière du Lech si l'offensive autrichienne a lieu avant le 15 avril, et de se concentrer autour de Ratisbonne si aucun mouvement ennemi ne s'est produit.

Les Autrichiens ouvrent la campagne, le 10 atteignent l'Inn et, le 16, l'Isar, leur gros à Landshut.

Oudinot mis, dès le 11, aux ordres de Masséna, commandant le 4e Corps, est dirigé par Berthier, le 13, à huit heures du soir, d'Augsbourg sur Ratisbonne, puis rappelé à onze heures et demie, par ordre de l'Empereur.

Napoléon arrive à Donauwerth le 17; il trouve son armée disséminée sur un front de 140 kilomètres et donne immédiatement l'ordre à sa droite (Davout) et à sa gauche (Masséna et Oudinot) de serrer sur le confluent de l'Abens occupé par son centre (Duc de Dantzig).

Le 18, le Bataillon du 69e, fort de 14 Officiers et de 468 hommes, est envoyé avec le Corps d'Oudinot sur Freising pour occuper les ponts de l'Isar et gagner le plus vite possible Pfaffenhofen, qui est atteint le 19 après un petit combat.

- Combat de Pfaffenhofen

La Brigade de Le Suire, avant-garde de Masséna, se heurte au village défendu par six Bataillons ennemis et deux Régiments de Dragons. Malgré une vive attaque, «les vieux grenadiers et voltigeurs donnèrent une nouvelle preuve de leur bravoure; dans les charges successives qui eurent lieu, les jeunes conscrits ont fait preuve de bonnes dispositions» (Général Oudinot au Duc de Rivoli, 19 avril). Cette marche de l'aile gauche française a pour but de couper la retraite de l'archiduc Charles.

Le 20, laissée seule à la disposition de Masséna, la Division Claparède atteint Freising dans la soirée, rétablit le pont de l'Isar détruit, l'occupe et pousse la 2e Brigade sur la route de Landshut jusqu'à Marzling, où elle bivouaque.

- Combat de Landshut

Le 21, Napoléon, poursuivant son mouvement, rejette sur Landshut les Corps de réserve autrichiens, commandés par Hiller.

La Brigade Le Suire, avant-garde du 4e Corps, reprend le matin sa marche sur Landshut. Le Bataillon de tête culbute les quatre cents hommes qui occupent la porte de la ville et Claparède pénétre, à cinq heures du soir, dans Landshut, évacué par l'ennemi.

Le 22 avril, jour de la bataille d'Eckmühl, la marche est reprise à trois heures et demie du matin par les premiers éléments de Masséna, qui atteignent Eckmühl dans la soirée, sans coup férir.

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