LE BATAILLON DES DESERTEURS FRANCAIS RENTRES DU SERVICE ETRANGER

1802-1814

Avertissement et remerciements : Cet article nous a été adressé par notre collègue du Bivouac, Didier Davin, que nous remercions tout particulièrement pour sa disponibilité et son érudition.

Déserteur français rentré tenue fin 1804

Fig. 1 Déserteur français rentré, tenue fin 1804

Nous sommes en 1802, le Consulat s'est à présent bien installé. Le Premier Consul Bonaparte veut désormais, autour de lui, mettre fin aux divisions de la Révolution. De nombreux Français, par idéologie anti-républicaine ou par les circonstances des conflits se sont retrouvés à servir contre leur pays d'origine dans des unités mercenariales au service étranger, Autriche, Angleterre, Hollande, Russie, Piémont. Or, les dits états, avec la Paix, sont en train de licencier massivement leurs contingents étrangers et les soldats désirent rejoindre leur terre natale, maintenant que la Révolution est considérée comme terminée. Ce sont donc des lois d'amnistie (théoriquement excluant ceux qui ont porté les armes contre la France) qui vont permettre leur retour et leur réintégration dans le giron national. Bien sûr, pas à la première place, mais bien utiles comme supplétifs dans la vaste entreprise de reconquête coloniale dans les Antilles, qui se développe alors que la paix a été faite aussi avec l'Angleterre.

LES DESERTEURS RENTRES, 1802-1805

Après l'organisation de Dépôts pour recueillir les dits déserteurs (ou plutôt licenciés, voire prisonniers de guerre à l'étranger !) à Rocroi et au Havre, les Préfets et les commandants de Divisions militaires s'occupent de réunir ces hommes et de les transférer. Un Bataillon est officiellement formé par arrêté du 23 mars 1802, ayant toujours son Dépôt au Havre, plus tard déplacé à Dunkerque (Bergues). Mais les premières Compagnies qui arrivent à se former sont aussitôt envoyées sur Saint-Domingue dans le courant de 1802 et le début de 1803 au départ de Dunkerque.

L'encadrement des Compagnies est formé par des Officiers sortis du service et souvent âgés, et de Sous-officiers venant de la Ligne. Bonaparte écrit à Berthier le 29 mars 1802 : "... indépendamment de ces troupes vous ferez embarquer les 3 bataillons de garde-côtes dont la formation a été ordonnée ainsi que ceux des déserteurs français et étrangers ...".

En janvier 1803, 4 Compagnies (300 hommes) embarquent encore pour Saint-Domingue.

En février 1803, il n y a plus que deux Compagnies en métropole.

La reprise de la guerre avec l'Angleterre en mai 1803 va faire considérablement ralentir les envois outre-mer. Le Bataillon de Dépôt des Déserteurs français rentrés devient Bataillon "actif", appellation officialisée par l'Arrêté du 6 fructidor an XI (24 août 1803) reformant celui-ci après le départ de quatre de ses sept Compagnies pour les îles.

L'Etat militaire de l'an XIII (1804-1805) nous donne le Bataillon des Déserteurs français rentrés à Bergues (Dunkerque - 16e Division Militaire), commandant Chef de Bataillon Thomas. Quartier-maître trésorier Lesage; Adjudant-major Baudard; Chirurgien aide-major Guilmet; Capitaines Cabiliaux, Michou, Sudor, Maugars, Kappler.

C'est le 21 Vendémiaire an XIII (13 octobre 1804) que le Bataillon passe sa première revue d'inspection par le Général Schauenburg. Le Chef de Bataillon Thomas est dévoué au gouvernement et la plupart des Officiers, même si ils sont âgés et à l'exception de quelques individus à l'inconduite notoire, sont bien notés. L'espèce d'hommes "est belle" ; la moitié de l'effectif vient des départements réunis de la rive gauche du Rhin, avec quelques Hollandais et Polonais. Les fournitures sont assez médiocres, comme dans beaucoup d'unités de l'époque, mais l'instruction militaire est "cultivée avec succès".

1806-1809, WALCHEREN

Walcheren

C'est en 1806 que le Bataillon est envoyé garder l'embouchure stratégique de l'Escaut, sur l'ile de Walcheren avec diverses autres troupes coloniales ou disciplinaires. Il faut dire que la région n'est guère salubre et autant ne pas y envoyer de troupes d'élite.

L'unité s'y étiole lentement, ne recevant presque plus de recrues, et en perdant même par les maladies et les affectations à d'autres corps.

En novembre 1807, le Bataillon ne compte que 249 hommes.

Une décision impériale du 3 juillet 1808 autorise, pour compléter ses effectifs à y incorporer des volontaires tirés des Dépôts de prisonniers de guerre.

En mai 1809 sont arrivés 260 Prussiens et 101 prisonniers français servant dans l'armée autrichienne et fait prisonniers en Italie en 1805.

C'est en cette année 1809 que l'Angleterre, alors que Napoléon est empêtré en Espagne et contre l'Autriche, décide d'attaquer l'embouchure de l'Escaut et viser Anvers, principal port de guerre de l'Empire. Le Corps expéditionnaire est sous les ordres de Lord Chatham, frère et fils de deux anciens Premiers Ministres (Pitt).

Quelques semaines avant, un ordre de l'Empereur, adressé au Général Clarke, Ministre de la Guerre, daté de Schönbrunn le 8 juin 1809, renforçait le Bataillon : "Monsieur le Général Clarke, j'approuve que le bataillon des militaires [français] rentrés soit porté à six compagnies de 150 hommes chacune, ce qui fera près de mille hommes" (Correspondance générale de Napoléon, t.9, lettre 21167). Mais le 30 juillet, le Corps expéditionnaire britannique débarque sur l'ile de Walcheren, où la principale garnison réside dans la ville de Flessingue, sous les ordres du Général Monnet. Napoléon lui avait ordonné de tenir un siège en inondant les abords en cas d'invasion.

Effectifs à Walcheren le 30 juillet 1809 du Bataillon de Déserteurs rentrés : 14 Officiers et 968 hommes et Sous-officiers, aux ordres du Chef de Bataillon Boekmann.

Une autre colonne anglaise s'empare de l'ile de Sud Beveland.

Dès les prémices du débarquement, Monnet de fait avait ordonné au Général Osten de quitter Flessingue afin de s'opposer à toute tentative britannique. Parmi ses troupes : le Bataillon des Déserteurs. Osten bivouaque à Bree-Zandt et rencontre l'ennemi le lendemain. Très inférieur en nombre, il se replie sur Flessingue et établit ses trois Bataillons en avant de la ville afin d'en défendre les approches.

Fig. 2 Déserteur rentré vers 1807

De leur côté, les Britanniques établissaient leurs batteries à partir du 3 et achèvent de bloquer Flessingue trois jours plus tard. Considérant les fortifications de la cité beaucoup trop faibles, Monnet, renforcé du 1er au 6, continue de batailler au dehors de la ville. Au matin du 8, une sortie a lieu. La contre-attaque ennemie repousse l'assaut. Les Anglais perdirent 1500 hommes contre 800 du côté des assiégés.

Le 13, au matin, les batteries britanniques, soutenues par les canons de la flotte, commencent à bombarder la ville. Le 14, des pourparlers s'engagent, tandis que le bombardement continue. Au petit matin du 15, les discussions reprennent jusqu'à la capitulation de la place et la reddition des 4000 défenseurs. Une reddition qui fera passer Monnet, alors prisonnier des Anglais, devant une commission militaire et le fera condamner par contumace pour lâcheté.

Le Bataillon des Déserteurs rentrés est capturé mais il n'a pas démérité. Lors des combats du 1er au 13 Août 1809 pour défendre Flessingue, les Capitaines Cabillaux, Muiron, Balossier et Monier seront blessés, ainsi que 3 Lieutenants et 3 Sous- lieutenants.

Puis la situation dans Walcheren reste stationnaire plusieurs semaines et tandis que les Anglais (mais aussi les Français autour) subissent les fièvres, les forces françaises se mobilisent pour couvrir Anvers. L'expédition britannique court vers l'échec. Les Anglais évacueront progressivement l'ile jusqu'au 9 décembre.

Le Général Osten, dans son rapport sur les évenements de Walcheren, reprochera au Bataillon de ne pas avoir tenu ses positions dans les différents combats ... malgré ses pertes ... et la vaillance de certains Officiers comme le Lieutenant Soubrette (Rapport circonstancié de ce qui s'est passé dans l'ile de Walcheren depuis le débarquement anglais jusqu'à la capitulation, par le général Osten in Le spectateur militaire 1836).

Officier des Déserteurs rentrés vers 1809

Fig. 2bis Officier des Déserteur rentré vers 1809 (reconstitution); dessin de J. M. Cuzin - article de G. Boue in revue Uniformes n°122, 1988

LA RECREATION DU BATAILLON, 1810-1814

Attaque de Woerden en 1813

Attaque de Woerden, 1813

Dès le 20 septembre 1809, on reformait les Dépôts du 1er Bataillon colonial et des Déserteurs rentrés, dans la place de Lille, avec leurs débris respectifs. Ceux du Bataillon des Déserteurs rentrés consistaient en une poignée de malades sortis de l'hôpital de Gand.

Entre septembre 1809 et octobre 1810, ce fut le Capitaine Marandan qui commanda l'unité.

En ce début de 1810, on commençait à en parler comme du "Bataillon des Chasseurs français rentrés". Le Ministre autorisait, le 18 juillet, pour le compléter, l'envoi de Français sortis des Bataillons de militaires étrangers au service français (Régiment de Prusse, Régiment irlandais, Isembourg) ou devant y être incorporés.

Ses effectifs augmentant, l'Empereur consentait, le 2 octobre, la réorganisation d'un Etat-major et de trois premières Compagnies de "fusiliers" (sur six) du "bataillon de militaires français rentrés".

Le 19 Octobre 1811, Napoléon écrit à Clarke : "Monsieur le Duc de Feltre, il y a à Lille un bataillon de chasseurs rentrés. Je ne connais pas leur organisation, mais je désire que vous faisiez passer une ou deux compagnies de ce bataillon, bien habillées et armées, dans l’ile de Texel où elles tiendront garnison jusqu’à nouvel ordre … ".

Chasseur de Flessingue, 1810-1814

Fig. 3 Chasseur de Flessingue, 1810-1814, d'après Martinet

On le retrouvera à la défense de la Hollande et d’Anvers à la fin 1813 (source : Martinien, "Tableau des officiers tués et blessés pendant les guerres de l'Empire").

A la mi-novembre 1813, alors que Napoléon a dû évacuer l’Allemagne, laissant des garnisons dans les places fortes, les nouveaux départements franco-hollandais se révoltent au nom du Prince d’Orange, attendant la venue des forces prussiennes et anglaises. Le Général Molitor, qui commande les troupes françaises, évacue Amsterdam le 14 novembre, puis Rotterdam le 19. La petite ville de Woerden a été capturée par les insurgés. A partir d’Utrecht, Molitor lance une colonne, le 24, pour la reprendre, composée d’élements du 4e Etranger, des Pupilles de la Garde et des Déserteurs rentrés. Les insurgés se défendent bien. Le Bataillon des Chasseurs rentrés a d’ailleurs des blessés.

A la suite de la reprise de la ville, celle-ci est pillée et des exactions ont lieu contre la population civile, soutien des insurgés. Episode peu glorieux et inutile puisque la ville est finalement évacuée, une nouvelle fois, ainsi qu’Utrecht du 27 au 28. Les Français, comme en Allemagne, laissent des garnisons derrière eux dans les places fortes hollandaises.

Le bataillon sera dissout le 16 août 1814 en étant versé au 19ème de Ligne.

UNIFORMES

Figure 1 : Un soldat du Bataillon des Déserteurs rentrés d'après la revue du Général Schauenburg du 21 Vendémiaire An XIII. Chapeau noir, ganse blanche, cocarde nationale, pompon de compagnie. Habit bleu céleste, revers bleu foncé, passepoils bleu foncé, boutons blancs, revers coupés en pointe. Le collet et les parements sont vraisemblablement de la couleur du fond passepoilés de bleu foncé, doublure et retroussis blancs. On notera les basques encore longues. Gilet blanc, culotte blanche et guêtre noires (guêtres longues et demi-guêtres noires sont portées en concurrence par la troupe). Buffleterie et giberne noire, fusil à bretelle noire. Havresac.

Figure 2 : Un Chasseur du Bataillon en 1809 à Walcheren. La tenue est à la coupe de l'Infanterie légère. Le shako noir a été adopté, il est sans plaque. Orné seulement d'une cocarde et du pompon de Compagnie. La tenue reste bleu céleste, collet et parement en pointe et revers sont bleu foncé. Les retroussis restent vraisemblablement blancs ou sont bleu foncé. Les basques se sont raccourcies. On porte une culotte bleu céleste (en grande tenue) ou un pantalon blanc. Les boutons sont sans doute en laiton. Equipement classique de Chasseurs, buffleterie blanche, mais pas de sabre briquet pour la troupe mais uniquement pour les Sous-officiers.

Figure 2bis : Officier (reconstitution de J. M. Cuzin d'après Gilles Boué in Uniformes n°122, 1988). On notera les distinctives de grade en or si les boutons sont laiton.

Figure 3 : Un Chasseur à la récréation du Bataillon, 1811-1814 (d'après Martinet). Schako noir, cordon et raquette blancs, plaque losangique de cuivre, pompon vert. Habit à la coupe de l'armée hollandaise (qui deviendra celle de l'armée française en 1812) avec revers entièrement fermés. Fond bleu céleste, revers et retroussis blancs, collet et parements en pointe bleu foncé, gilet et culotte blancs, demi-guêtres noires. Boutons laiton. Epaulettes vertes. Equipement classique avec sabre briquet.

Retour