Le 82e de Ligne aux Antilles

1801-1809

 

Avertissement et remerciements : Cet article nous a été adressé par notre collègue du Bivouac, Didier Davin, que nous remercions tout particulièrement pour sa disponibilité et son érudition.

 

PREAMBULE

Le Duc de Lauzun
Carte de la Guadeloupe
Carte des Antilles fin 1802

La situation politico-militaire aux Antilles a été complexe pendant la Révolution, sur fond d'attaques des Anglais (qui se sont emparés de la Martinique et ne la rendront qu’en 1802, mais ont été chassés de la Guadeloupe et de la Dominique) et d’abolition de l'esclavage.

Toussaint Louverture s’appuyant sur une armée noire et quelques blancs, est devenu le maître de Saint Domingue, officiellement au nom de la République, après une guerre civile atroce et avoir repoussé l'occupation côtière anglaise. Dans le reste des Antilles, les iles sont restées en quasi autonomie durant des années.

Dans les années 1800-1801, il n’est pas encore question de rétablir l’esclavage, aboli par la République. D’ailleurs, à la Guadeloupe, les esclaves libérés et engagés dans l’Armée sont devenu le principal contingent qui a défendu l’ile avec loyauté.

La Paix étant signée avec la Grande Bretagne, en Octobre 1801, Bonaparte peut envoyer des expéditions Outre-Mer pour exercer l'autorité de la Métropole et faire repartir l'économie. Saint Domingue méritera un sort particulier, puisque c’est à son beau-frère que Bonaparte donne le commandement des troupes envoyées à la fin de 1801, qui devront bientôt lutter contre une armée autonomiste structurée par Toussaint et commandée par ses principaux lieutenants.

A la Guadeloupe, l’attitude du général Lacrosse, qui avait pris la direction de la colonie, entraînera une révolte des troupes noires républicaines, le départ provisoire du général Lacrosse, et l’envoi de France de l’expédition du général Richepanse pour rétablir l’ordre mais aussi l’esclavage par la même occasion. D’où par la suite des combats acharnés et désespérés contre les troupes venues de métropole.

Car le lobby économique colonial à l’oeuvre à Paris a réussi peu à peu à circonvenir le Premier Consul, qui décide d’abord de maintenir l’esclavage là où il n’avait pas été aboli (Océan Indien, Martinique) dès Octobre 1801, puis de le rétablir progressivement partout avec rétroactivité (ce qui est une mesure particulièrement ignoble), le 20 Mai 1802, avec mise en vigueur selon les circonstances.

C’est dans ce contexte général que la 82e Demi brigade de Ligne puis 82e de Ligne va servir pour une grande partie de ses effectifs aux Antilles entre 1801 et 1809. Si les corps expéditionnaires pour les Antilles sont formés de quelques unités de vétérans, à leur côté, on trouve un certain nombre d’unités disciplinaires, de déserteurs, de troupes étrangères qui sont envoyées là, sans grande motivation. L’équipement est mal adapté à des guerres coloniales : le climat humide, les nuées d’insectes, les épidémies vont faire des ravages et les adversaires sauront se défendre.

De tous temps dans cette région, les principaux adversaires de nos soldats furent le climat et les fièvres (en particulier la fièvre jaune) qui, revenant tous les ans, quand elles ne tuaient pas directement, envoyaient les hommes dans les hôpitaux pour de longues semaines. Combler les vides nécessita donc d'employer des soldats noirs plus résistants, malgré les préventions.

Les troupes de Napoléon seront obligées de capituler à Saint Domingue en 1803. Seule une poignée de rescapés pourra se maintenir dans l'ex partie espagnole de l'ile jusqu' en 1809.

Martinique et Guadeloupe, après leur reprise en main intérieure, sous l’autorité de leurs capitaines généraux respectifs, tenteront alors de résister aux attaques anglaises jusqu'en 1809-1810.

 

I/ LA 82E DEMI BRIGADE DE LIGNE, 1800-1803

C’est le 27 Pluviôse an 7 que fut formée officiellement la 82e Demi brigade de Ligne à Rennes, à partir du 2e bataillon de la 141e DB de bataille (qui rentrait de Saint Domingue), de détachements du 58e de Ligne, de la 28e DB légère, et de la 31e division de gendarmerie à pied. Des conscrits vinrent compléter les effectifs qui se répartissaient en 3 bataillons aux ordres du chef de brigade Esnaux. Chaque bataillon comptait 8 compagnies de fusiliers et 1 compagnie de grenadiers

L’unité, stationnée dans la 13e Division Militaire, se mit à surveiller les côtes et à lutter contre la chouannerie résiduelle. En 1799, le 1er bataillon était à Belle Ile, le second et le dépôt à Vitré et le 3e à Auray, Quiberon et Port Liberté.

En 1800, les troupes étant désormais regroupées sous le terme d’Armée de l’Ouest sous les ordres de Brune puis Bernadotte, la 82e DB continuait son service précédent, répartie entre Port Brieuc, Dinan et Guingamp, tandis que les compagnies de grenadiers regroupées formaient des colonnes mobiles pour lutter contre les chouans et que le 3e bataillon servait sur des vaisseaux.

En 1801, l’unité dispersée entre Brest, Tréguier et Quimper envoyait son premier détachement aux Antilles le 18 Avril, quand la 4e compagnie du 1er bataillon (85 hommes et 2 officiers dont le capitaine Duffaut) embarquait sur les frégates la Cornelie et la Cocarde pour accompagner le contre-amiral Lacrosse qui allait prendre son poste de capitaine général de la Guadeloupe.

La division arrive à Pointe à Pitre le 29 Mai. Lacrosse qui avait servi aux Antilles durant la Révolution, est bien accueilli, mais rapidement son autoritarisme et ses vexations continuelles envers les soldats noirs qui forment la majorité de la garnison, poussent les troupes à la révolte et le font chasser de l’ile. Il refusait en particulier que le colonel Magloire Pelage prenne le commandement des troupes alors que son grade lui en donnait le droit à la mort du général Bethencourt.

Une autorité provisoire, associant Blancs et Noirs, dont Pelage, prend la tête, chasse donc Lacrosse fin Octobre, stabilise une situation explosive, et attend l’arbitrage de Paris, tout en se réclamant loyale à la métropole. Lacrosse se réfugie à la Dominique, chez les Anglais.

Alors que l’expédition pour Saint Domingue a pris la mer en Décembre 1801, Janvier 1802 pour lutter contre la sécession ouverte de Toussaint Louverture, Bonaparte monte une autre flottille pour rétablir son autorité à la Guadeloupe. Le 7 janvier 1802 (17 nivôse an 10), Bonaparte écrit depuis Paris au Général Berthier, Ministre de la Guerre : "Quatre frégates et trois vaisseaux de guerre vont être prêts à Brest pour porter un corps de troupes à la Gaudeloupe [les noirs de l'île sont en rebellion].
Donnez l'ordre au général Gobert de se rendre en toute dilligence à Brest, pour y réunir un corps de troupes et préparer tout ce qui est nécessaire pour cette expédition, qui sera commandée par un général de division, deux généraux de brigade, et composée de deux bataillons de la 66e, qui seront complétés à 1600 hommes, d'un bataillon de la 15e de ligne à 700 hommes, un bataillon de la 82e complétée à 600 hommes, un bataillon expéditionnaire composé des compagnies garde-côtes les plus près de Brest, complété à 500 hommes, 100 canonniers et huit pièces de canon de campagne, douze ouvriers d'artillerie, un chef de brigade d'artillerie, et un du génie et quatre capitaines ou lieutenant de chaque arme.
Vous ferez également embarquer 1000 outils à pionniers, un commissaire ordonnateur, deux commissaires des guerres, deux adjudants commandants et six adjoints à l'état-major.
Vous tiendrez secret le but de cette expédition. Incessamment je vous ferez connaître le général de division qui devra la commander
[ce sera Richepance]" (Correspondance générale, t.3, lettre 6708).

La flotte était aux ordres de l’amiral Bouvet et les troupes sous ceux du général Richepanse. Parmi les forces métropolitaines envoyées : 2 compagnies de la 82e DB avec le capitaine Monereaux. Déjà la petite ile de Marie Galante, au large de la Guadeloupe, était repassée sous contrôle métropolitain en Février 1802 grâce au général Seriziat.

Richepanse, parti le 1er Avril 1802, arrive à Pointe à Pitre le 6 Mai. Pelage se soumet alors à son autorité et Pointe à Pitre est rapidement occupée sans combats. Une partie des troupes noires obéit à Richepanse, mais c’est pour se retrouver prisonnière ! Les troupes européennes déjà présentes sur l’ile, dont la compagnie de la 82e arrivée avec Lacrosse en mai 1801, sont amalgamées aux troupes débarquées. L’autre partie des troupes noires gagne alors les campagnes pour résister les armes à la main. La Grande Terre est rapidement sous contrôle des forces métropolitaines (voir carte).

A Basse Terre, le chef de bataillon Louis Delgres, adjoint de Pelage, s’attend à une offensive des forces de Richepanse. Il sait que son combat est désespéré mais les rumeurs de rétablissement de l’esclavage ne lui laissent aucun choix. Débarqué à la Basse Terre le 10 mai en 2 points, les troupes de Richepanse progressent vers la ville éponyme malgré une résistance acharnée des soldats de Delgres qui se replient sur le fort saint Charles (aujourd’hui Fort Delgres) et vont soutenir un siège pendant une dizaine de jours. Dans le même temps, progressant par terre, les forces de Richepanse se heurtent au poste de Dolé qui résiste bien et oblige les métropolitains à se replier sur Trois Rivières. Il faudra une semaine pour qu’il puisse être tourné au Palmiste mais Dolé tient toujours aux ordres du chef de bataillon Palème.

Conscient que la situation s’envenime, Richepanse décide de lancer toutes ses forces contre le fort Saint Charles, en enrôlant même 600 prisonniers noirs qu’il avait fait à Pointe à Pitre et que Pelage rallié a organisé, et les marins de la flotte. Il réclame aussi des renforts à Saint Domingue.

Le 22 Mai, les insurgés succombent sous le nombre mais Delgres avec 400 soldats a réussi à évacuer. Une partie part pour le Matouba où des retranchements ont été faits.

Tandis que Dolé tombe le 23 Mai, une deuxième colonne d’insurgés, avec le chef de bataillon Ignace, peut forcer le passage vers la Grande Terre dans la soirée du 24, repoussant les éléments de la 82e DB et de la 37e DB, et s’établit à Petit Bourg. Se retranchant alors dans le fortin de Baimbridge et bombardés par les forces conjointes de Gobert et Pelage, les hommes d’Ignace sont tués lors des combats du 26, ou fusillés lorsqu’ils sont capturés.

Pendant ce temps, le Matouba tenait toujours. Rameutant toutes ses forces Richepanse lance l’assaut le 28 Mai. Delgres préfère se faire sauter avec ses derniers hommes plutôt que de se rendre, entrainant avec lui de nombreux adversaires. Richepanse brise ensuite toute velléité de résistance par une politique répressive.

Les épidémies commencent alors leur apparition dès Juillet, et Richepanse lui-même et beaucoup de ses soldats périssent de la fièvre jaune. Le contre-amiral Lacrosse reprend alors les rênes de la Guadeloupe et rétablit officiellement l’esclavage. La nécessité de renforts pour la Guadeloupe se faisait donc sentir.

Le 21 mai 1802 (1er prairial an 10), Bonaparte écrit depuis Paris au Général Berthier, Ministre de la Guerre : "Je vous prie, citoyen ministre, de donner l'ordre à la 82e [de ligne - Commandée par le Chef de brigade Pinoteau, qui sera inculpé dans la conspiration des libelles] de compléter son 3e bataillon à 600 hommes, en y comprenant les 200 hommes qu'elle a à la Gaudeloupe, et de l'envoyer à Brest pour y être embarqué pour la Martinique, de manière qu'il reste en France deux bataillons complets et un aux îles ..." (Correspondance générale, t.3, lettre 6898).

Le 21 mai 1802 toujours (1er prairial an 10), Bonaparte écrit depuis Paris au Contre-amiral Decrès, Ministre de la Marine et des Colonies : "L'expédition de la Martinique, Citoyen Ministre, sera composée d'un bataillon de la 82e et d'un bataillon de la 37e. A cet effet, les détachements de ces deux demi-brigades qui sont à la Guadeloupe se rendront à la Martinique, de manière ... qu'il y aura à la Martinique un bataillon de la 82e, composé de 600 hommes, un bataillon de la 37e, composé de 800 hommes ..." (Correspondance de Napoléon, t.7, lettre 6090; Correspondance générale, t.3, lettre 6900).

Dès le 26 Mai 1802, le général Delaborde avait été chargé de reconditionner et rééquiper dans l’Ouest le 3e bataillon de la 82e DB avec au moins 400 hommes.

Le 21 juin 1802 (2 messidor an 10), Bonaparte écrit depuis la Malmaison au Général Berthier, Ministre de la Guerre : "... Je vous prie également de donner l'ordre à la 82e [de ligne] de se rendre à Brest ..." (Correspondance générale, t.3, lettre 6949). Et la même journée, toujours à Berthier, Bonaparte écrit "Je vous prie, citoyen ministre, de m'envoyer les états de service du chef de la 82e demi-brigade [Pinoteau] et toutes les pièces que l'on a sur cet officier" (Correspondance générale, t.3, lettre 6950).

Le 27 juin 1802 (8 messidor an 10), Bonaparte écrit depuis la Malmaison au Général Berthier, Ministre de la Guerre : "Donnez l'ordre au citoyen Morignot, lieutenant de la 82e demi-brigade qui est à Rennes, de se rendre sur-le-champ auprès de vous. Cet officier qui est très attaché au gouvernement sera à même de vous donner des renseignements exacts sur la 82e demi-brigade et sur les menées qui y ont été ourdies" (Correspondance générale, t.3, lettre 6956).

Le 28 juin 1802 (9 messidor an 10), Bonaparte écrit depuis la Malmaison au Général Berthier, Ministre de la Guerre : "Donnez l'ordre, citoyen ministre, au chef de brigade de la 2e provisoire d'Orient, Miquel, de se rendre à Paris où il lui sera donné le commandement d'une demi-brigade ..." (Correspondance générale, t.3, lettre 6963). Miquel remplacera Pinoteau à la tête de la 82e demi-brigade.

Le même jour (28 juin 1802 - 9 messidor an 10), Bonaparte écrit depuis la Malmaison au Général Berthier, Ministre de la Guerre : "Je vous prie, citoyen ministre, d'envoyer un courrier extraordinaire au général commandant la 13e division militaire [Delaborde] pour lui donner l'ordre de faire arrêter le chef de la 82e demi-brigade [Pinoteau] et le chef de bataillon Muller de la même demi-brigade. Les scellés seront mis sur leurs papiers et ils seront conduits à Paris par une escorte de gendarmerie. Il donnera le commandement de la demi-brigade au chef de bataillon qui aura le plus sa confiance et si d'autres officiers de cette demi-brigade étaient prévenus de participer à la mauvaise conduite du chef, il pourra les faire appeler à Rennes pour les entendre et les empêcher de troubler la tranquilité de la demi-brigade, avant que le gouvernement n'ai pris un parti décisif ...
Le Muller
[Joseph Antoine Charles Muller, ancien Aide de camp de Macdonald] chef de bataillon de cette demi-brigade [la 49e] est-il le frère du chef de bataillon de la 82e ? ..." (Correspondance générale, t.3, lettre 6968).

Le 8 juillet 1802 (19 messidor an 10), Bonaparte écrit depuis la Malmaison au Général Berthier, Ministre de la Guerre : "Donnez l'ordre par un courrier extraordinaire à la 82e qui est en marche de Rennes sur Brest de se rendre à Guingamp ... Demandez au général commandant la 13e division militaire qu'il vous fasse connaître les cantonnements qu'occuperont toutes les troupes; il faut qu'elles soient placées de manière à pouvoir soutenir la gendarmerie et délivrer enfin ce pays des brigands qui inquiètent encore les citoyens" (Correspondance générale, t.3, lettre 7006).

Le 13 juillet 1802 (24 messidor an 10), Bonaparte écrit depuis Paris au Contre-amiral Decrès, Ministre de la Marine et des Colonies : "Le général Richepance, Citoyen Ministre, a gardé à la Guadeloupe le bataillon expéditionnaire que vous avez envoyé l'ordre de faire passer à Saint-Domingue. Je désire que ce bataillon soit complété à 1,000 hommes et organisé en bataillon colonial de la Guadeloupe. Donnez ordre qu'on fasse partir, le plus promptement possible, pour la Guadeloupe, 600 hommes de troupes de la marine, pour le compléter. Moyennant cette disposition, tout ce qui a été ordonné pour la Martinique continuera d'avoir lieu, hormis que le détachement de la 82e, embarqué sur l'escadre du contre-amiral Villeneuve et destiné pour la Martinique, débarquera à la Guadeloupe ...
Par ce moyen, le général Richepance se trouvera avoir à la Guadeloupe deux bataillons de la 66e, un bataillon colonial de la Guadeloupe et un bataillon de la 82e. ...
" (Correspondance de Napoléon, t.7, lettre 6181; Correspondance générale, t.3, lettre 7016).

Le 20 Juillet, le 3e bataillon embarque à Brest avec l’expédition de l’amiral Villaret Joyeuse qui devait récupérer des Anglais, suite à la Paix d’Amiens, la Martinique, Sainte Lucie et Tabago, et touchait terre à Fort de France à la Martinique début Septembre. Et était immédiatement attaqué par une épidémie de fièvre jaune. Heureusement, Villaret Joyeuse l’envoyait le 26 Septembre reprendre possession de l’ile Sainte Lucie (plus saine) avec le général Nogues. En décembre, 86 hommes du bataillon, restés en Martinique, vinrent les rejoindre, tandis que le frère du général Nogues prenait le commandement du bataillon suite au décès du commandant Legrand.

Dans le même temps, Tabago voyait arriver les hommes du 82ème postés en Guadeloupe, avec leurs camarades du 3e bataillon la 15e DB, où ils vont s’amalgamer en mars 1803.

En France, le 31 juillet 1802 (12 thermidor an 10), Bonaparte écrit depuis Paris au Général Berthier, Ministre de la Guerre : "Je vous prie, citoyen ministre, de donner l'ordre que le chef de bataillon Coulomy [chef de bataillon de la 82e de ligne, arrêté à Saint-Brieuc comme complice de la conspiration des libelle] soit remis sur-le-champ en liberté, et que le commandement de la demi-brigade lui soit restitué. Ecrivez-lui une lettre pour lui faire connaître que le gouvernement est satisfait de sa conduite et du zèle qu'il amontré pour la patrie; que le Premier Consul saisira la première occasion de lui donner des marques de sa satisfaction.
Je désire que vous m'envoyiez un état de tous les officiers de la demi-brigade qui paraissent avoir uni leur cause à celle des ennemis de l'Etat
" (Correspondance générale, t.3, lettre 7059).

Le 13 septembre 1802 (26 fructidor an 10), Bonaparte écrit depuis la Malmaison au Général Berthier, Ministre de la Guerre : "Vous trouverez ci-joint, citoyen ministre, un arrêté qui destitue quatre officiers de la 82e brigade, Dauriol, Boutinières, Lelidec et Rousseau, et les traduit à Sainte-Pélagie, à Paris. Faites connaître au citoyen Miquel, chef de cette demi-brigade, que je fais arrêter ces officiers pour les interroger et acquérir des lumières sur tous ces mouvements. Mon intention est de purger ce corps de tous les mauvais sujets" (Correspondance générale, t.3, lettre 7153).

Le 30 septembre 1802 (8 vendémiaire an 11), Bonaparte écrit depuis Saint-Cloud au Général Berthier, Ministre de la Guerre : "... Donnez ordre à la 82e demi-brigade qui est dans la 13e division militaire de se rendre dans le département du Cher, 21e division militaire ..." (Correspondance générale, t.3, lettre 7190).

Les 1er et 2e bataillons de la 82e DB, passés sous les ordres du chef de brigade Miquel, étaient stationnés à Limoges en décembre 1802. Ils seraient dissouts au mois de Mai 1803 tandis qu’un nouveau 82e Régiment d’infanterie de Ligne devait être reconstitué ultérieurement.

Le dilemme du drapeau de la 82e DB en 1802

Nous avons vu le 3e bataillon de la 82e DB embarqué en Juillet 1802 avec Villaret Joyeuse, nommé Capitaine Général de la Martinique, pour reprendre possession de l'ile des mains des Anglais. Dans les instructions de celui-ci,  il y a de laisser en vigueur dans l'ile l'esclavage qui n'a jamais été aboli à cause de l'occupation britannique. Poussant le soucis du détail, Villaret écrit au ministre de la Marine et des colonies :

«Le 9 Thermidor an x
Citoyen ministre,
j'ai cru devoir adopter pour les drapeaux quelques changements. Les drapeaux des Demi-Brigades portaient la devise connue Liberté Egalité. Ces emblèmes de la Révolution, rappellent en France des souvenirs glorieux mais sont incompatibles avec le système adopté par le gouvernement de maintenir l'esclavage et la situation antérieure à 1789 dans les iles de la Martinique et Sainte Lucie. J'ai du craindre que ces signes mal interprétés n'alarmassent les colons et affaiblissent la soumission des noirs. Je les ai supprimés des drapeaux des 37e et 82e Demi brigades… 
Salut et respect
Villaret».

Cette lettre nous prouve, outre la prudence du capitaine général, que la 82e Demi Brigade aurait reçu des drapeaux particuliers.  En effet, dans le modèle 1794 de drapeau qu'elle aurait dû normalement recevoir en 1799 à sa formation, ne figurent aucunement les devises Liberté Egalite mais juste : République Francaise et Discipline et soumission aux lois militaires. Nous savons aussi que la 82e Demi-brigade de bataille n'ayant jamais été formée, la 82 e DB de Ligne n'avait pu «bénéficier» d'un modèle de drapeau de référence : les DB de Ligne ayant reçu théoriquement les mêmes emblèmes que les DB de bataille. Nous savons enfin que la 82e DB de Ligne fut formée assez tardivement (Février 1799). Affaire à suivre ...

En Mai 1803, la Paix d'Amiens est rompue, les Anglais passent à l'offensive dans les Antilles. Le 21 Juin 1803, 5500 Anglais venus de la Barbade attaquent Sainte Lucie et sa principale ville Castries. Retranché, le général Nogues, qui ne dispose que de 584 hommes dont 142 aux hôpitaux (essentiellement le 3e bataillon de la 82eme), décide de résister jusqu’à la limite de ses forces. Ce n’est qu’au bout de 3 assauts que les forces anglaises s’emparent de la ville et que Nogues doit capituler avec les honneurs, ayant perdu 9 tués et 25 blessés (dont son frère) . La petite garnison pourra renter en France et formera aux Sables le noyau d’un nouveau bataillon du 82e de Ligne. Tobago tombe à son tour.

II/ LA RECONSTITUTION DU NOUVEAU 82E REGIMENT D’INFANTERIE DE LIGNE, 1803-1805

Dès 1801, Bonaparte destinait au service des colonies des Antilles 3 unités : les 26e, 66e et 82e de Ligne, ainsi que des détachements d’artillerie.

Le 7 octobre 1801 (15 vendémiaire an 10, date présumée), Bonaparte établit à Paris une "Note pour l'organisation des troupes coloniales : "Il sera formé deux demi-brigades légères et cinq demi-brigades de ligne pour le service des îles d'Amérique, sous les numéros 5e et 11e légères, et 7e, 86e, 89e, 82e et 66e de ligne.
Les 5e et 11e légères, et les 7e, 86e, 89e, seront destinées pour le service de Saint-Domingue; la 82e, pour le service de la Martinique; la 66e, pour le service de la Guadeloupe ...
La 82e, destinée pour le service de la Martinique, etc. sera composée des détachements de la 82e actuelle, de la 37e, de la 84e, de la 90e, de la 107e, qui sont dans ces trois îles ...
" (Correspondance de Napoléon, t.7, lettre 5785).

Ce qui est confirmé en 1802-1803.

Le 2 mai 1803 (12 floréal an 11), Bonaparte écrit depuis Saint-Cloud au Général Berthier, Ministre de la Guerre : "Je vous prie, citoyen ministre, en conséquence de l'arrêté du 10 floréal, de donner ordre ... A la 82e de se rendre à Turin, et arrivée là, au 1er bataillon de se rendre dans la République italienne pour être incorporé dans la 10e de ligne, et porter cette demi-brigade à 3 bataillons
Au 2e bataillon de se rendre à Gênes pour être incorporé dans la 106e et porter cette demi-brigade à 3 bataillons ...
" (Correspondance générale, t.4, lettre 7618).

Dans le milieu de 1803, l’ex 82e DB de Ligne n’existant virtuellement plus, il fallait la reconstituer. Les demi-brigades portaient désormais le nom de régiment.

Le 26 septembre 1803 (3 vendémiaire an 12), Bonaparte écrit depuis Paris au Général Berthier, Ministre de la Guerre : "La 82e demi-brigade, citoyen ministre, est un corps à former ; elle ne l'a pas été à la Martinique. Faites donc réunir les 9 officiers et les 172 sous-officiers, grenadiers et fusiliers qui sont arrivés à la Rochelle, aux Sables-d'Olonne, et donnez ordre que tous les détachements de corps qui devaient faire partie de cette demi-brigade et qui sont arrivés de Sainte-Lucie, Tobago, se rendent dans cette ville pour former un bataillon de cette demi-brigade ..." (Correspondance générale, t.4, lettre 8075).

La garnison de Sainte Lucie revenue aux Sables, associée aux restes de la 107e DB demeurée à l’ile d’Aix, formait un nouveau bataillon et un dépôt qui servaient rapidement au sein de colonnes mobiles, et pour la garde-côtes.

C'est ainsi que 2 compagnies du 82e fortes chacunes de 65 hommes, participent à une colonne d'éclaireurs commandée par le général de division Gouvion, en novembre 1803 (lettre de Bonaparte en date du 24 novembre 1803 - 2 frimaire an 12, écrite depuis Paris au Général Berthier, Ministre de la Guerre ; Correspondance de Napoléon, t.9, lettre 7315; Correspondance générale, t.4, lettre 8318).

Le 8 Janvier 1804 (17 nivôse an 12), Bonaparte écrit depuis Paris au Général Berthier, Ministre de la Guerre : "... tout le bataillon du 82e régiment sera réuni aux Sables ..." (Correspondance de Napoléon, t.9, lettre 7457; Correspondance générale, t.4, lettre 8562). En effet, un détachement du 82e faisait partie de la colonne de la Roche-sur-Yon, commandée par le Colonel Reynaud du 15e de Ligne.

Le même jour (8 Janvier 1804 - 17 nivôse an 12), Bonaparte écrit depuis Paris au Général Berthier, Ministre de la Guerre : "Je vous prie, citoyen ministre, de faire passer la revue du bataillon du 82e régiment dinfanterie de ligne qui est aux Sables et de me faire connaître la situation de son habillement, de son armement et de son recrutement" (Correspondance générale, t.4, lettre 8563).

Des conscrits venaient régulièrement grossir le petit bataillon jusqu’à la fin 1804, sous les ordres du chef de bataillon Petavy.

Ainsi, le 28 mai 1804 (8 prairial an 12), Bonaparte écrit depuis Saint-Cloud au Maréchal Berthier : "Mon Cousin, 60,000 hommes de la conscription de l'an XII ont été mis à la disposition du Gouvernement. Il n'y a point de temps à perdre pour répartir entre les différents corps ladite conscription.
Les 3e, 5e, 10e, 19e, 36e, 37e, 67e, 56e, 58e, 59e, 70e, 72e, 82e et 86e régiments d'infanterie de ligne ... me paraissent les régiments les plus faibles et ceux qui auront le plus besoin de monde ...
" (Correspondance de Napoléon, t.9, lettre 7792; Correspondance générale, t.4, lettre 8915).

Le 17 août 1804 (29 thermidor an 12), Napoléon écrit depuis Pont-de-Briques au Maréchal Berthier, Ministre de la Guerre, Major général des camps : "Mon cousin, il avait été laissé cinq numéros pour incorporer tous les différents détachements d'infanterie légère et de ligne qui se trouvaient à Saint-Domingue. ... Deux numéros avaient été laissés pour les iles sous le vent : la 66e pour les détachements qui se trouvaient à la Guadeloupe et la 82e pour ceux qui se trouvaient à la Martinique. Ces différents corps n'ont point été organisés : des débris en arriveront en France prisonniers de guerre ou de toute autre manière. Il faut promptement pourvoir à leur réorganisation. Envoyez dans tous les ports soit de la Méditerranée, soit de l'Océan et à tous les commissaires des relations commerciales en Espagne, la liste des anciens bataillons qui étaient à Saint-Domingue, à la Guadeloupe et à la Martinique et qui devaient composer ces nouveaux corps ... Tous ceux qui devaient composer les 82e et 66e se réuniront, le 1er aux Sables et le second à la Rochelle.
Envoyez pour présider à la recomposition des régiments de l'armée de Saint-Domingue le général Avril qui sera chargé uniquement de leur formation. Vous lui enverrez toutes les instructions nécessaires pour cet objet à mesure qu'il arrivera des officiers et sous-officiers en nombre suffisant pour former 3 compagnies, il formera un conseil d'administration. Ordonnez
-lui de vous écrire tous les jours et de vous tenir au courant en détail de la formation de ces différents corps.
Vous chargerez le général Lacoste
(La Coste-Duvivier, chargé de l'inspection des côtes de Bourgneuf à l'embouchure de la Loire) d'aller passer la revue aux Sable de la 82e, de vous envoyer un rapport sur la situation de son armement, de ses masses et sur son personnel, et d'organiser pa compagnie les détachements à mesure qu'ils arriveront" (Correspondance générale, t.4, lettre 9108).

Le 2 octobre 1804 (10 vendémiaire an 13), Napoléon écrit depuis Mayence au Maréchal Berthier, Ministre de la Guerre, Major général des camps : "Mon cousin, vous donnerez ordre au bataillon du 82e régiment qui est aux Sables de se rendre à Napoléon (La Roche-sur-Yon), chef-lieu du départemement de la Vendée; vous donnerez ordre en même temps qu'il soit pourvu à son casernement de la manière la plus prompte et la plus convenable. Ce casernement sera stable, car il y sera toujours tenu un bataillon dans ce chef-lieu ..." (Correspondance générale, t.4, lettre 9277)

Il fallut attendre 1805 et l’envoi aux Antilles de renforts pour que le 82e de Ligne soit reconstitué à la Martinique, qui serait désormais sa base principale.

Le 22 mars 1805 (1er germinal an XIII), Napoléon écrit depuis La Malmaison au Général Lauriston : «Monsieur le Général Lauriston, mon Aide de camp, on devait former depuis deux ans le 82e régiment a la Martinique, et le 66e à la Guadeloupe. Mon intention est que, dès votre arrivée, si vous avez le temps de débarquer, vous reformiez vous-même ces régiments, et que vous en rapportiez en France le contrôle. Tout ce qui se trouvera à la Martinique de détachements du 82e, du 15e et de troupes quelconques de ligne, soit arrivées avec le capitaine général Villaret-Joyeuse, soit portées par des frégates ou corsaires arrivés depuis, sera formé en deux bataillons sous le titre de 82e régiment. Je ne comprends pas dans ces détachements ce que vous trouverez à la Martinique d'arrivé avec le contre-amiral Missiessy ... Vous ne formerez ces régiments qu'à deux bataillons chacun portés au grand complet de paix, c'est-à-dire à 100 hommes par compagnie, les 3es bataillons se formant en France.
Par le dernier état de situation des troupes que j'ai reçu de la Martinique, j'avais dans cette île 1,600 hommes et autant à la Guadeloupe. J'y en ai envoyé 3,000 par le général Lagrange; j'en ai envoyé ultérieurement 600; vous êtes chargé d'en débarquer 1,200; j'ai pris d'autres mesures pour y en faire passer 1,300; ce qui me ferait de 8 à 9,000 hommes. Ce corps de troupes serait évidemment trop fort et ne pourrait servir, si nous n'avions ni la Dominique ni Sainte-Lucie. Si donc, lorsque vous arriverez, vous trouvez à la Martinique plus de 3,000 hommes, et à la Guadeloupe plus de 3,000 hommes, vous ne débarquerez du 67e et des autres troupes que 30 hommes par compagnie, c'est-à-dire 3 ou 400 hommes, pour incorporer dans le 82e et porter ce corps au complet ... et vous ramènerez alors tout le reste en Europe, en laissant cependant présents sous les armes et bien portants 6,200 hommes entre les deux îles, et au moins 6,500 ou 6,600 hommes à l'effectif. Si vous ne trouviez pas ce nombre d'hommes à la Martinique et à la Guadeloupe, vous débarquerez le 67e et le 37e, conformément à mes instructions générales
» (Correspondance de Napoléon, t.10, lettre 8468).

Le général Lauriston, aide de camp de l’Empereur, qui était sur l’escadre de Villeneuve arrivée le 14 Mai 1805, reforma donc dans l’ile, le 26, à partir des éléments des 87e, 84e, 67e et 1er bataillon de la Légion du Midi (Piémontais arrivés avec Missiessy en Février) les deux premiers bataillons du 82e de Ligne.

Chaque bataillon comptait 8 compagnies de fusiliers et une de grenadiers et l’Etat Major était reformé, avec à la tête du 1er bataillon : le chef de bataillon de Montfort et à celui du 2e : le chef de bataillon Pinguet. Le bataillon resté en France prenait le numéro 3.

LE COLONEL DU 82E DE LIGNE AUX ANTILLES : JACQUES MONTFORT

Né à Sallanches en 1770. Le 5 août 1792, il est volontaire comme simple soldat au 4e Bataillon du Bas-Rhin. Le 3 juin de l'année suivante, il est nommé capitaine commandant de la compagnie de canonniers de ce bataillon. Sert à l'armée du Rhin. Le 20 août, il est fait prisonnier à Rheinzabern, mais il parvient à s'échapper et ramène, avec ses compagnons, deux canons abandonnés sur le champ de bataille.
Aide de camp du général Lecourbe à l'Armée d'Helvetie puis du Danube. Au lendemain de la seconde bataille de Zurich, Masséna le nomme chef de bataillon (27 septembre 1799). Il passe alors à la 84e DB de Ligne en mars 1800. Le 23 mars 1802, il est envoyé à la Martinique.
Le 24 mai 1805, chef de bataillon au 82e de Ligne reconstitué sur place, il est nommé à titre provisoire colonel du régiment deux jours plus tard. Son grade est confirmé officiellement seulement le 10 Juillet 1806.
Promu dans la Légion d'Honneur le 8 octobre 1806, puis promu Officier un an plus tard (7 juillet).
En 1809, c'est à lui que Villaret Joyeuse confie la défense de la Martinique. Il est fait prisonnier sur parole. Le 16 octobre 1810, rentré, il est échangé. Il sert ensuite en Espagne en prenant le commandement des nouveaux bataillons du 82e de Ligne formés en métropole.
Le 6 août 1811, il est nommé général de brigade alors à l'Armée du Portugal.  Baron d'Empire par décret impérial du 30 décembre 1812. Il participe à la bataille de Vitoria (juin 1813), puis celle de la Bidassoa (octobre 1813). Puis, il fera la campagne de France en Champagne.

 

82e de Ligne, grenadier 1805
Défense du diamant en 1805

 

Le Duc de Lauzun
Les Anglais fortifient le diamant

A peine formé le nouveau 82e de Ligne allait s’illustrer dans la prise de l’ilot du Diamant.

L'ilot du Diamant, cette pointe rocheuse émergeant de 200 mètres de la mer, posée dans le canal de Sainte Lucie au Sud de la Martinique, dont les parois truffées de grottes en faisait une fortification naturelle, avait été capturé par les Anglais en janvier 1804. Ils y avaient installé une centaine d'hommes et de l'artillerie et harcelaient ainsi la navigation française.

Pendant dix-sept mois, les troupes françaises tentèrent de reconquérir en vain l'îlot. L' arrivée de l'escadre de Villeneuve permit de tenter une nouvelle opération amphibie.

Le 29 Mai, une petite division française composée du Pluton, du Berwick, de la Syrene et de deux corvettes aux ordres du capitaine de vaisseaux Cosmao avait embarqué 200 hommes du nouveau 82e de Ligne sous les ordres du chef d'escadron Boyer, aide de camp de Villaret Joyeuse, et du capitaine Cortes, aide de camp du général d'Houdetot. Il y avait là les capitaines Pinede et Balossier, et les lieutenants Blairon et Nocus du 82e de Ligne.

Le 31 Mai à l'aube, répartis dans des chaloupes, deux groupes prenaient pied à la base du rocher, tandis que la flotte française contre battait les batteries anglaises. Les Britanniques s'étaient réfugiés dans les grottes à mi-hauteur d'où ils fusillaient les soldats débarqués et les bombardaient de pierres. Les chaloupes et les vaisseaux français ayant dû s'éloigner, les Français se retrouvaient alors en facheuse posture : obligés de se recroqueviller derrière des rochers, sans moyens pour escalader les parois et sans provisions.

Vers 5 heures du soir, le sous-lieutenant Latour et une vingtaine d'hommes du 82e font une première tentative pour s' élever le long des parois avec des cordes, mais arrêté par un à pic et entouré d'Anglais, ils doivent redescendre. Vers minuit, deux chaloupes arrivent sans bruit à débarquer 60 grenadiers du 82e avec le lieutenant Dutil, à amener des vivres, puis repartent avec les blessés.

82e de Ligne, grenadier 1805
Fig 1 Grenadier en 1805

La journée du 1er se passait à tirailler. Dans la nuit du 1er au 2 Juin, 15 autres grenadiers débarquaient avec le capitaine Brunet. Le 2 Juin, bricolant des échelles avec des morceaux de cordes et de bois, les hommes du 82e emmenés par le sous-lieutenant Giraudon, le capitaine Brunet et le lieutenant Dutil réussissaient à prendre pied plus en hauteur et à pénêter dans les grottes des parois. Les Anglais, au sommet du rocher, arborèrent alors le drapeau blanc.

Le rocher fut donc capturé au prix de 12 tués et 29 blessés. Les capitaines Pinede, Balossier, Brunet et les lieutenants Dutil et Giraudon furent proposés pour la Légion d'Honneur.


III/ LES ANNEES DE BLOCUS 1805-1808

Après la prise du rocher du Diamant, d'autres opérations étaient prévues, et tandis que les compagnies du 82e qui avaient participé à cette expédition rentraient en Martinique, un bataillon du 82e embarquait sur la flotte et mettait la voile sur la Guadeloupe où il rejoignait un bataillon du 66e de Ligne pour se porter sur Antigua. Mais l'amiral Villeneuve, inquiet de l'arrivée probable des vaisseaux britanniques de Nelson, décida d'annuler l'opération et de repartir sur l'Europe. Le bataillon du 82e fut transféré sur les frégates : Hortense, Themis, Hermione et Dido pour retourner à la Martinique en repassant par la Guadeloupe. Ce périple maritime finalement sans intérêt militaire ne se fit pas malheureusement sans pertes pour le régiment, dont des décès et des désertions.

Après le départ de la flotte française, le blocus maritime anglais sur les Antilles, qui était assez épisodique devint de plus en plus efficace et la Martinique ne reçut plus de métropole que de petites unités navales qui amenaient des nouvelles, quelques munitions et renforts. Dans l'ile, le capitaine général Villaret Joyeuse se lançait dans une série de grands travaux de fortifications et de voirie pour perfectionner ses défenses. Le ravitaillement en provenance des Etats-Unis s'amoindrira avec les années.

Le 82e de Ligne menait une vie de garnison rythmée par l'arrivage de matériel de métropole, les épidemies annuelles de fièvre jaune qui lui enlevaient des effectifs et l'incorporation de quelques renforts pour combler les vides. La fièvre jaune (virus transmis par les moustiques) qui fut heureusement moins virulente entre 1806 et 1809, et les différentes dysenteries, ravageaient surtout les nouveaux arrivants peu immunisés. Le 82e, cas d' école, fut par contre vacciné sur place contre la variole, et le colonel Montfort pour encourager ses hommes fut le premier à se faire inoculer la vaccine.

Le 21 Avril 1806 arrivèrent de France la confirmation de promotions faites pour le régiment.

Si l'escadre de Leissegue était détruite en Février 1806 près de Santo Domingo, celle de Willaumez, après une croisière de plusieurs mois en Atlantique Sud, arrivait à la Martinique en Juin. Parmi les officiers, Jérome Bonaparte, frère turbulent et indiscipliné de l'Empereur.

Le 24 Septembre 1806, 300 hommes partent du dépôt métropolitain du 82e pour rejoindre le régiment en Martinique sur l'escadrille du capitaine de vaisseau Soleil. Seuls 3 bateaux (Thetis, Lynx et Sylphe) touchent les côtes martiniquaises avec seulement 100 soldats  à bord le 30 Octobre. Les 200 autres soldats ont été capturés sur le chemin. Les chanceux sont incorporés au régiment.

Emplacement des troupes de l'Empire français à l'époque du 1er avril 1807
Numéros des Régiments, et noms des Colonels
Majors, Chefs de Bataillon et Quartiers-maîtres
Numéro des Bataillons
Emplacement, et conscription de l'an 1807
Division Militaire
82e Montfort

Croisme

Heurtaux
Peïtavy
Froment

Major
1er
2e
Bataillon de Dépôt
Quartier-maître


A la Martinique
A la Martinique
Île d'Aix, camp de Napoléon
Conscrits de





12e

Au début mai 1807, les Aigles arrivés de France et les drapeaux du 82e sont bénis au cours d'une cérémonie à Fort de France. Des soldats sont décorés de la Légion d'Honneur. Le 82e de Ligne offre à cette occasion un diner de 140 couverts et un bal, avec ses musiciens gagistes.

Les Aigles du 82e de Ligne

Ce n’est qu’en 1807, que les deux premiers bataillons du 82e de Ligne reconstitués deux ans plus tôt reçoivent enfin des Aigles arrivés de France avec des drapeaux modèle 1804. Une cérémonie est organisée le 7 Mai 1807 avec un discours de Villaret Joyeuse. Lors de la capitulation de la Martinique, les Anglais récupèrent trois Aigles du 82e dont un avec un drapeau modèle 1804, un second avec des débris de drapeaux et un 3e sans drapeau. Le 82e depuis fin 1808 et le règlement pour l’infanterie n’arborait plus qu’une seule Aigle et drapeau porté par le lieutenant Wolfienger.
Ils récupèrent aussi une Aigle du 26e de Ligne qui tenait garnison dans l’ile avec le 82e.

Décembre 1807, les frégates Hortense et Hermione débarquent 228 hommes et 2 officiers du 82e. On en profite pour récupérer aussi de la poudre.

Février 1808, arrivée de l'Italienne et la Syrene. Le blocus se fait de plus en plus serré et les vivres commencent à manquer. Villaret a fait planter du manioc dont la farine remplace peu à peu celle de blé, mais est fort peu digeste pour les Européens. On restreint aussi les mobilisations de la Garde Nationale pour ne pas avoir à lui délivrer des rations.

 

IV/ LA CHUTE DE LA MARTINIQUE Janvier, Février 1809

Durant l’Hiver 1808-1809, les Anglais en particulier le vice-amiral Cochrane, réunirent à la Barbade une flotte et un corps expéditionnaire sous les ordres du lieutenant général Beckwith pour s’emparer de la Martinique. Ces préparatifs n’étaient pas inconnus de l’ile et Villaret Joyeuse, conscient de son infériorité numérique, envoyait quand il le pouvait des missives désespérées en France demandant des renforts. Mais les vaisseaux qui partaient d’Europe étaient trop souvent capturés par la flotte britannique. A la fin de 1808, seule la frégate Amphitrite réussît à forcer le blocus et à arriver à Fort de France.

Au tout début de l’année, le 82e de Ligne fut porté à 3 bataillons englobant chacun une compagnie de grenadiers et une de voltigeurs.

L'encadrement des trois bataillons du 82e de Ligne à la Martinique en Janvier 1809

Etat Major : Colonel : Montfort; Quartier Maitre : Campenet; lieutenant porte Aigle : Wolfienger; Chirurgien major : Bidou; sous aide major : Bourdon

1er bataillon : chef de bataillon : Pinguet; adjudant major : Giraudon; capitaines : Lahier (gren), Goujard, Allaire, Desruelles, Claudel, Poinsignon (volt)
2e bataillon : chef de bataillon : Ocher; adjudant major Ginot; capitaines : Dutil (gren), Gelinière, Margarot, Heurtematte, Feron, Allory (volt)
3e bataillon : adjudant major Haurath; capitaines : Nicolas (gren), Blimer, Jamart (sera nommé chef du bataillon après les combats du 1er et du 2 Février), Deranger, Letrosne, Goujon (volt)

Seront tués lors des combats des 1er et 2 Février : les capitaines Lahier et Deranger. Seront blessés les capitaines Blimer et Allory, les lieutenants Ginot et Deshauteurs (au 1er bat) et les sous lieutenants : Monnerat (volt) et Chaufour

Le 28 Janvier, le corps expéditionnaire anglais prenait la mer et arrivait en vue des côtes martiniquaises deux jours plus tard. Près de 12.000 hommes plus 3000 marins et troupes de Marine allaient affronter une garnison de 2.400 soldats plus une garde nationale peu fiable comme nous allons le voir.

Quasi simultanément trois débarquements ont lieu le 30 : 6500 à 7000 hommes débarquent près du Robert avec le major général Prevost, 3000 hommes à Sainte Luce avec le major général Maitland et enfin le major Anderson et 600 hommes des York Rangers atterrissent au cap Salomon au Sud-Ouest près des anses d’Arlet, tandis qu’une partie de la flotte remonte vers Case Navire.

Dès que la flotte anglaise a été aperçue, Villaret Joyeuse a demandé à la Garde Nationale de se mobiliser, et envoie le 1er bataillon du 82e de Ligne et 2 compagnies d’élite du 26e à Case Navire pour contrer un autre débarquement prévisible. Son système de défense consiste à concentrer ses faibles forces dans un rayon de trois lieux autour de son principal point fortifié : le Fort Desaix qui domine Fort de France et la grande redoute établie en avant de ses remparts principaux, et qui communique avec le fort par une galerie souterraine. Un système de petites redoutes a été construit pour défendre la route d’accès venant du Nord (voir plan).

Le Duc de Lauzun
Invasion de la Martinique par les Anglais en 1809
Carte des opérations du 30 janvier au 2 février 1809

La Garde nationale commence par répondre présent. Rapidement, une proclamation des Anglais stipule que tout colon pris les armes à la main sera emprisonné, ses biens confisqués et que les noirs libres de la Garde Nationale seront vendus comme esclaves.

Le 30, le colonel Miany et la garde nationale défendent la base du Gros Morne contre la colonne de Prevost et se replient sur deux fortins où se trouve un bataillon du 26e de Ligne sous les ordres du chef de bataillon Prost. Le 1er Février, les Anglais se lancent à l’attaque du plateau du Surirey. Malgré des mouvements offensifs infructueux menés par le 82e et son colonel qui étaient arrivés en renfort, les Français se replient sur un front comprenant le poste Landais à gauche, la grande redoute au centre et les fortins Magloire et Mac Henry à la droite du front.

Le lendemain, les contre-attaques françaises et une défense acharnée des fortins ne repoussent que peu les Anglais qui réussissent à s’établir sur le plateau. Les pertes sont grandes de part et d’autre. Montfort, qu’une vieille blessure à la jambe empêchait de se déplacer seul, s’était fait porter en hamac au milieu de ses hommes pour soutenir leurs efforts.

Pendant ce temps, le 31, les Français ont évacué fort Saint Pierre et brulé les bateaux qui y étaient stationnés. Les marins viennent grossir la garnison de Fort de France, tandis que plus au Sud, la progression à partir du cap Salomon force la petite garnison de 132 hommes du 82e de l’ilot des Ramiers, aux ordres du capitaine du Génie Petit à s’enfermer. Le bombardement commence dès le 1er Février.

82e de Ligne, grenadier 1805
L'ilot aux ramiers

 

Le Duc de Lauzun
Fort de France Martinique; vue de la mer

A Fort de France, les 182 hommes du 82e de Ligne du capitaine Freron sont chargés de se retirer sur Fort Desaix en emportant tout ce qui peut être utile à la défense et de neutraliser les munitions et pièces restantes. La flotte anglaise pénètre dans la baie de Fort de France ; la frégate Amphitrite est détruite par le feu pour éviter de tomber entre leurs mains et les marins gagnent le Fort Desaix.

Le 2 Février, la Garde Nationale, qui devait défendre le Lamentin contre la colonne de Maitland, se débande. Dans la nuit du 2 au 3, la Garde nationale ayant déserté en masse, vu les «menaces» anglaises sur ses membres ( ne restent plus que 2 officiers et leur drapeau !), les troupes de Ligne s’enferment dans Fort Desaix et la grande redoute, se préparant à défendre le plus longtemps possible. Le 82e de Ligne a perdu 400 hommes dans les combats précédents.

Le Duc de Lauzun
Martinique; attaque anglaise contre une redoute

Le 4, l’ilot aux Ramiers tombe après un bombardement massif. La ville de Fort de France est occupée le 8. A partir de là, les Anglais établissent autour du fort Desaix une couronne de batteries qui accablent le fort jour et nuit et détruisent minutieusement peu à peu tout ses blindages. Le 17 une tentative d’assaut contre la grande redoute est cependant encore repoussée de même qu’une nouvelle attaque générale le 19. Les voutes des magasins à poudre fissurés, les casemates détruites une à une par une «averse» de 14.000 bombes, obus ou boulets ! Villaret doit arborer le drapeau blanc le 24 Février.

Les tribulations du 82 e de Ligne en Europe pendant la période martiniquaise du régiment 1805-1809

Si le principal de notre propos est sur la présence du 82e de Ligne aux Antilles, voici un petit rappel sur ce qui se passait pour le régiment en métropole pendant ce temps. Nous avons laissé au milieu de 1805 le dépôt et le 3e bataillon du régiment sur la côte atlantique aux Sables. En 1806, le régiment participe au camp volant de la Vendée à Poitiers puis à Evreux. Puis est stationné à l'ile d'Aix. Au début 1807, le bataillon de dépôt prend ses quartiers à la Rochelle tandis que le 3e bataillon se déplace entre le camp volant de Napoléon Vendée et l'ile d'Aix et sert de garnison à quelques vaisseaux.
Un 4eme bataillon est formé. A la dissolution du camp de Napoléon en Août 1807, les deux bataillons partent pour Bayonne pour faire partie du Corps d'Observation de la Gironde qui doit envahir le Portugal avec Junot. Au début 1808, les effectifs du 4e bataillon sont versé dans le 3e qui va faire toute la première campagne du Portugal, jusqu' à la bataille de Vimeiro en Août 1808 et la convention d'évacuation de Cintra le 30 Août.
Les cadres du 4e bataillon sont revenus au dépôt où un nouveau bataillon doit se former en Avril. Il envoie des détachements à l'ile d'Aix. Un 5e bataillon est formé à la Rochelle. Puis un 6e à l'ile d'Aix, à partir des détachements du 4e complétés à 600 hommes.
Rapatrié du Portugal en France, à Auray le 30 Octobre 1808, le 3e bataillon repart pour Bayonne (au début 1809) et prend le numéro 4 (les 3 premiers bataillons du 82e étant alors à la Martinique). Il se trouve renforcé par les 5e bataillon (qui est bientôt versé dans ses rangs) et 6e bataillon et rejoint alors le 2e Corps de l'Armée d'Espagne en Galice avec lequel il fera la campagne de Soult au Portugal.
Les cadres du 5e bataillon repartent pour l'ile d'Aix participer à la création d'une division d'observation de la Rochelle, bientôt suivis par ceux du 6e bataillon. Nouvelle numérotation des bataillons en Avril : deux bataillons à la Rochelle et l'île d'Aix : n°4 et 5, le bataillon en Espagne : n°6. Le 82e vit donc la fameuse attaque de l'amiral anglais Gambier sur l'île d'Aix en avril 1809.
Le 82e va continuer à servir en Espagne jusqu'en 1813, pendant la campagne de 1813 en Allemagne et la campagne de France de 1814 ..... mais ceci est une autre histoire ….

(à suivre).

/ UNIFORMES

Figure 1 : Grenadier du 82e de Ligne en 1805 : Reformé avec différents contingents d'infanterie de Ligne, le 82e de Ligne en 1805 arborait la tenue classique de l'infanterie; il suffisait alors pour la plupart des soldats intégés dans le nouveau régiment de simplement  changer le numéros sur leurs boutons. Il était prévu pour l'infanterie Outre mer,  depuis 1802, que les tissus utilisés soient plus léger, que les gilets soient sans manches et qu'un pantalon-guêtre de nankin soit porté. Dans les faits le pantalon guêtre fut vite abandonné et remplacé par un pantalon de fabrication locale (souvent blanc rayé de bleu aux Antilles). C'est avec ce type de tenue que le 82e  escalada l'ilot du Diamant. Les grenadiers poretent leurs distinctives classiques : plumet, épaulettes et dragonne du sabre briquet ecarlates. Des grenades écarlates ornent les retroussis blancs des basques.

 

BIBLIOGRAPHIE

- Guillermin : Précis historique des derniers évènements de Santo Domingo, Paris 1811.
- Poyen : Histoire militaire de la Révolution à Saint Domingue, Paris 1899.
- La colonisation française pendant la période napoléonienne, J. Saintoyant, Paris 1931.
- Le général Leclerc et l’expédition de Saint Domingue, Henri Mezière, Tallandier 1990.
- Correspondance de Napoleon Bonaparte années 1801, 1802, 1803 et suivantes ....
- Historique du 82e de Ligne.
- SHD AT : series B7 , M 591 et suivantes ……
- Archives nationale, Centre des Archives d’Outre Mer série C, sous série CC9A, CC9B et CC9C
- Code de la Martinique 1802-1803.
- Uniformes des troupes de la Marine, coloniales et Nord Africaines, A . Depreaux 1931 etc .....
On ne doit pas oublier le travail des associations de figurinistes qui font des recherches historiques pointues : le Club Francais de la Figurines Historique ( CFFH) avec deux numéros spéciaux sur l’Expedition de Saint Domingue (4-1991 et 1-1992), le Briquet, le Bivouac (divers articles sur les troupes coloniales durant l’Empire).